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	<title>Pierre-Luc Landry Archives - FRANCOISE STEREO</title>
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		<title>8. Science, université, savoir, vérité et objectivité</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Marie-Michèle Rheault]]></dc:creator>
		<pubDate>Tue, 25 Oct 2016 14:30:17 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[8 Science]]></category>
		<category><![CDATA[Notes pour un existentialisme queer]]></category>
		<category><![CDATA[Pierre-Luc Landry]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Pierre-Luc Landry Dire « je » à l’université : voilà une idée révolutionnaire. Une idée qui ne devrait pourtant pas être aussi subversive qu’elle le semble en ce moment puisque le savoir, de tout temps, dans toutes les disciplines, n’existe pas sans orientation, sans être situé. Mon expertise à moi, bien petite et modeste, concerne la littérature, donc [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<h2 style="text-align: right;"><strong><a href="/wp-content/uploads/2016/10/Shirley_Ann_Jackson.png"><img fetchpriority="high" decoding="async" class="alignnone wp-image-2222" src="/wp-content/uploads/2016/10/Shirley_Ann_Jackson.png" alt="shirley_ann_jackson" width="893" height="1196" srcset="/wp-content/uploads/2016/10/Shirley_Ann_Jackson.png 1051w, /wp-content/uploads/2016/10/Shirley_Ann_Jackson-224x300.png 224w, /wp-content/uploads/2016/10/Shirley_Ann_Jackson-768x1028.png 768w, /wp-content/uploads/2016/10/Shirley_Ann_Jackson-765x1024.png 765w" sizes="(max-width: 893px) 100vw, 893px" /></a></strong><strong>Pierre-Luc Landry</strong></h2>
<p style="text-align: justify;">Dire « je » à l’université : voilà une idée révolutionnaire. Une idée qui ne devrait pourtant pas être aussi subversive qu’elle le semble en ce moment puisque le savoir, de tout temps, dans toutes les disciplines, n’existe pas sans orientation, sans être situé. Mon expertise à moi, bien petite et modeste, concerne la littérature, donc l’univers des humanités, des arts, des lettres, des sciences humaines et sociales. J’écris par conséquent depuis cette perspective particulière, ignorante de bien des modalités propres aux sciences de la santé, aux sciences de la terre, au génie et aux sciences appliquées. J’ose tout de même prétendre que le médecin, la chimiste, la physicienne ou le géologue partagent avec leurs collègues des facultés plus « molles », pour reprendre le cliché éculé et méprisant, une certaine humanité. En effet, cachés derrière un « nous » auctorial, derrière des données supposément neutres, la politologue, le critique littéraire et la sociologue, au même titre que leurs homologues de sciences et génie, sont absolument capables d’objectivé; néanmoins, ils n’en sont pas pour autant des êtres objectifs – la nuance est essentielle –, ni des esprits purs, des machines à réfléchir et à analyser pour qui le monde social n’existerait pas, qui seraient né·e·s et auraient grandi en vase clos, sans être formé·e·s par la doxa et ses discours dominants, sans avoir quelque relation que ce soit avec la culture, les institutions et le pouvoir.</p>
<p style="text-align: justify;">Ma perspective, à plus forte raison, est celle d’un homme blanc cisgenre hautement scolarisé et privilégié sur un nombre infini d’aspects. Il est important de le considérer. Mon discours n’est pas neutre. Surtout : il n’existe aucun discours neutre. Chaque prise de parole émerge d’un lieu d’énonciation dont les contours sont essentiels à la compréhension des différentes idéologies qui y sont à l’œuvre.</p>
<p style="text-align: justify;">J’aimerais, par ces notes trop courtes, mettre de l’avant les réflexions sur le sujet de la part de quelques théoriciennes qu’il m’a été donné de lire récemment, dont le travail participe d’un certain renouvellement de la science qu’il est urgent d’appeler de nos vœux et, surtout, de mettre nous-mêmes en place.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>bell hooks</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Dans l’introduction de son ouvrage sur <em>L’imaginaire hétérolingue</em>, Myriam Suchet choisit, l’espace de quelques pages, de faire usage du « je » afin de « dissiper l’illusion de la chercheuse objective et extérieure à son travail » (2014 : 33). Inspirée par les théories postcoloniales, Suchet insiste sur l’importance de « reconnaître que nous pensons toujours de manière <em>située</em>, car c’est à partir d’une situation qu’une connaissance est possible, même si cette connaissance n’est pas réductible aux conditions de son élaboration » (2014 : 33). La « prétention à la neutralité scientifique » ne semble plus possible aujourd’hui, notamment puisque le postcolonialisme a montré que l’universalisme n’est toujours que l’expression d’un sujet collectif hégémonique qui se pose lui-même comme universel stable et invariable.</p>
<p style="text-align: justify;">La théorie du <em>standpoint</em> suggère de plus qu’il n’existe que des savoirs situés, partiaux et incomplets; bell hooks, dans <em>Teaching to Transgress</em>, propose de mettre cette idée à contribution dans la relation entre le professeur ou la professeure, savant·e incontesté·e et spécialiste de « son » sujet, et les étudiant·e·s qui s’abreuvent à son savoir. En effet, puisque nous pensons toujours de manière située, un enseignement qui fait de la place à l’expérience – paramètre si important de la méthode scientifique que l’on tend toutefois à oublier très vite en dehors du laboratoire – permettrait « d’améliorer notre capacité à connaître » (hooks, 1994 : 148; ma traduction). Ron Scapp, l’interlocuteur de bell hooks dans ce chapitre de son ouvrage, ajoute qu’un tel partage d’expériences personnelles à l’université « permet aux étudiant·e·s de revendiquer un socle de connaissances à partir duquel ils·elles peuvent s’exprimer » (1994 : 148; ma traduction). En ce sens, donc, hooks milite pour une science qui n’ignore pas volontairement que les êtres humains sont aussi faits d’émotions : « <em>The restrictive, repressive classroom ritual insists that emotional responses have no place. Whenever emotional responses erupt, many of us believe our academic purpose has been diminished. To me this is really a distorted notion of intellectual practice, since the underlying assumption is that to be truly intellectual we must be cut off from our emotions.</em> » (1994 : 155).</p>
<p style="text-align: justify;">Ce partage pédagogique, favorisant l’apprentissage, n’est toutefois pas à sens unique, chez hooks. Elle invite en fait les professeur·e·s à exposer leur vulnérabilité, à prendre des risques. « <em>Engaged pedagogy does not seek simply to empower students</em> », écrit-elle (1994 : 21). « Ceux et celles qui s’attendent à ce que les étudiant·e·s partagent leur histoire personnelle mais qui sont peu disposé·e·s au partage eux-mêmes et elles-mêmes exercent leur pouvoir de manière coercitive », précise-t-elle aussi (1994 : 21; ma traduction). Pour qu’une telle pédagogie fonctionne, il faut que les professeur·e·s se mettent en danger d’abord, faisant le premier pas vers l’instauration d’un nouveau rapport de pouvoir, plus horizontal, « afin de montrer [à la classe] de quelle manière les expériences personnelles peuvent illuminer et rehausser notre compréhension du matériel théorique » (1994 : 21; ma traduction).</p>
<p style="text-align: justify;">La reconnaissance de la vulnérabilité des professeur·e·s ouvre une véritable boîte de Pandore qui, une fois déballée, pave la voie à la remise en cause de la culture de la vitesse dans le monde universitaire. Et c’est tant mieux.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Maggie Berg et Barbara K. Seeber</strong></p>
<p style="text-align: justify;">C’est à cette tâche herculéenne que Maggie Berg et Barbara K. Seeber s’attellent dans leur ouvrage <em>The Slow Professor.</em> Il est impossible de rendre justice à leur texte en quelques lignes seulement; leur manifeste pour plus de lenteur ainsi que leurs fines analyses des problèmes actuels de l’institution universitaire sont essentiels pour quiconque œuvre à l’université ou entend y passer un moment, étudiant·e·s comme professeur·e·s, chercheur·e·s et – surtout – administrateurs·trices. Je voudrais en dire quelques mots, ne serait-ce que pour souligner le courage et l’honnêteté avec lesquels Berg et Seeber se sont livrées à un exercice difficile d’humilité, de fragilité et d’intimité absolument nécessaire pour repenser la science et ses institutions.</p>
<p style="text-align: justify;">Leur ouvrage émerge des difficultés ressenties dans l’exercice de leurs fonctions, et a demandé de leur part un certain mépris du danger, puisqu’elles énoncent ainsi ce que d’aucuns pourraient considérer comme une incompétence fondamentale : « <em>Academic training includes induction into a culture of scholarly individualism and intellectual mastery</em> », écrivent-elles en introduction; « <em>to admit to struggle undermines our professorial identity. The academy as a whole has been reticent in acknowledging its stress; to talk about the body and emotion goes against the grain of an institution that privileges the mind and reason</em> » (2016 : 2). Considérant la pratique individuelle de leur profession comme un lieu de résistance, Berg et Seeber plaident pour une perturbation en profondeur du modèle corporatif appliqué à l’université, avec tout ce qu’il inclut de vitesse et de pression abusives. Elles réclament, pour les professeur·e·s et les étudiant·e·s à qui ils et elles enseignent (donc, par extension, pour la science), le droit à la santé (physique et mentale) et le droit à la vie privée; le manque de temps dont les scientifiques souffrent « n’est pas uniquement un problème individuel. Il est néfaste au travail intellectuel puisqu’il interfère avec notre capacité à penser de manière critique et créative » (2016 : 17; ma traduction). S’opposant au temps du monde des affaires, Berg et Seeber proposent que l’université a besoin d’exister à l’extérieur du temps, dans ce qu’elles nomment une « intemporalité » propice au travail intellectuel et scientifique. Elles refusent par le fait même les différentes « stratégies gagnantes » de gestion du temps, et suggèrent de permettre aux professeur·e·s, à l’université, d’en faire moins, d’une part, et de s’investir davantage, d’autre part, dans une pédagogie instruite par le plaisir, ainsi que dans une plus grande collégialité avec les collègues. En ce sens, leur programme n’est pas très éloigné de celui de bell hooks.</p>
<p style="text-align: justify;">Citant Margaret Blackie, Jennifer Case et Jeff Jawitz, Berg et Seeber réclament un environnement où les intellectuel·le·s et les scientifiques peuvent être vulnérables et explorer leurs incertitudes et leurs doutes (2016 : 33); en effet, l’émotion, à leur sens, peut faire de l’obstruction au programme global de l’université corporative (2016 : 34). Pour les deux autrices, comme pour bell hooks avant elles, l’intelligence a besoin d’un corps dans lequel s’incarner, et l’insistance des discours prononcés autour de la science sur l’autosuffisance de l’esprit « a des effets délétères sur [l’]enseignement » et la vie des professeur·e·s; elles suggèrent alors, pour le bénéfice des étudiant·e·s qui apprennent en grande partie grâce aux émotions ressenties lors du contact avec un nouveau savoir, de faire de l’université et de la science des endroits positifs (2016 : 34-35) où penser en collectifs, de manière éthique, en faisant de la place aux autres et à l’altérité (2016 : 58-59).</p>
<p style="text-align: justify;">Une telle collégialité est garante de plus d’attention et de soin, de <em>care</em>. La relation pédagogique se joue d’individu à individu; ainsi, il est nécessaire qu’elle se déroule dans le respect, dans l’écoute, dans l’ouverture, et un environnement positif où le professeur ou la professeure va bien, littéralement – c’est-à-dire qu’il ou elle n’est pas sur le point de craquer –, favorise le dépassement de soi. Ainsi, la résistance que prônent Berg et Seeber par rapport à la transformation de l’université en entreprise à but lucratif leur permet d’envisager le futur de la science et de ses institutions avec espoir : la culture peut changer, affirment-elles (2016 : 84).</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Conclusion</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Nous avons besoin d’affirmer, au sein même des institutions du savoir, que celui-ci n’est pas objectif et neutre. Nous avons besoin aussi de penser la science autrement, de comprendre que le savoir est situé, de réinvestir la salle de classe, de placer les étudiant·e·s au centre de la mission de l’université, et d’imaginer un espace de réflexion et de création qui n’étouffe pas ses professeur·e·s sous des demandes et des contraintes déshumanisantes. Myriam Suchet, bell hooks, Maggie Berg et Barbara K. Seeber nous y invitent, chacune à sa façon. Elles ne sont pas seules, bien entendu; les ouvrages sur la crise des institutions universitaires et des disciplines sont légion. Mais rares sont ceux qui mettent de l’avant les émotions et la vulnérabilité. Ces textes sont, la plupart du temps, écrits par des femmes. Je ne proposerai pas d’explication à ce « phénomène »; il me semble de toute manière qu’il est assez simple à comprendre (en surface, à tout le moins). Ne dit-on pas souvent qu’en politique les femmes font les choses autrement, lorsqu’elles ne se contentent pas de reproduire les comportements « masculins » toxiques hégémoniques, qu’elles les remettent plutôt en question? Parce que ce sont elles qui ont tout à perdre, peut-être, et qu’au jeu de quitte ou double la prudence ne sert plus à rien. Mais qu’est-ce que j’en sais, au fond? J’en sais seulement que les textes cités ici, dans ces notes, que j’espère d’ailleurs avoir traités avec la considération qu’ils méritent, suggèrent qu’il est urgent de faire descendre la science et le savoir de leur piédestal, non pas pour en atténuer le prestige, mais bien plutôt pour les envisager comme des activités humaines, donc empreintes d’idéologies, et de les rendre accessibles au plus grand nombre, dans l’esprit de l’avancement des connaissances.</p>
<hr />
<p style="text-align: justify;"><strong>Bibliographie</strong></p>
<p style="text-align: justify;">BLACKIE, Margaret A.L., Jennifer M. CASE et Jeff JAWITZ (2010). « Student-Centredness: The Link between Transforming Students and Transforming Ourselves », dans <em>Teaching in Higher Education</em>, volume 15, numéro 6 : 637-646.</p>
<p style="text-align: justify;">BERG, Maggie et Barbara K. SEEBER (2016). <em>The Slow Professor. Challenging the Culture of Speed in the Academy</em>, Toronto : University of Toronto Press.</p>
<p style="text-align: justify;">HOOKS, bell (1994). <em>Teaching to Transgress. Education as the Practice of Freedom</em>, New York : Routledge.</p>
<p style="text-align: justify;">SUCHET, Myriam (2014). <em>L’imaginaire hétérolingue. Ce que nous apprennent les textes à la croisée des langues</em>, Paris : Classiques Garnier (Perspectives comparatistes).</p>
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		<title>7. Le dissensus et l&#8217;excès</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Marie-Michèle Rheault]]></dc:creator>
		<pubDate>Wed, 13 Jul 2016 14:05:50 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[7 La communauté]]></category>
		<category><![CDATA[CHRONIQUES]]></category>
		<category><![CDATA[Notes pour un existentialisme queer]]></category>
		<category><![CDATA[Pierre-Luc Landry]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>PIERRE-LUC LANDRY   « Une démocratie réelle et efficace ne peut pas imaginer un moment où tout le monde serait d’accord. » Chantal Mouffe, au micro de Caroline Broué &#160; Le mouvement féministe, de manière générale, en tant que lutte pour l’émancipation des femmes, est fondé sur le dissensus, sur la discussion. Les débats, les discordes, les [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<h2 style="text-align: right;"><a href="/wp-content/uploads/2016/07/Amour.jpg" rel="attachment wp-att-2140"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-2140" src="/wp-content/uploads/2016/07/Amour.jpg" alt="Amour" width="1000" height="533" srcset="/wp-content/uploads/2016/07/Amour.jpg 1000w, /wp-content/uploads/2016/07/Amour-300x160.jpg 300w, /wp-content/uploads/2016/07/Amour-768x409.jpg 768w" sizes="(max-width: 1000px) 100vw, 1000px" /></a></h2>
<h2 style="text-align: right;"></h2>
<h2 style="text-align: right;"><strong>PIERRE-LUC LANDRY</strong></h2>
<p style="text-align: justify;"><strong> </strong></p>
<p style="text-align: right;"><span style="color: #33cccc;">« Une démocratie réelle et efficace ne peut pas imaginer un moment où tout le monde serait d’accord. »</span></p>
<p style="text-align: right;"><span style="color: #33cccc;">Chantal Mouffe, au micro de Caroline Broué</span></p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;">Le mouvement féministe, de manière générale, en tant que lutte pour l’émancipation des femmes, est fondé sur le dissensus, sur la discussion. Les débats, les discordes, les alliances et les séparations, les contentieux, les mésententes, les réunions en collectifs et en collectives sont, plus encore, au cœur du projet démocratique. Pour Chantal Mouffe, le politique a toujours à voir avec le conflit, et on ne peut pas en faire l’économie.</p>
<p style="text-align: justify;">Bien.</p>
<p style="text-align: justify;">Il faut alors acquiescer au chaos, comme je l’ai suggéré <a href="/2-choisir-son-camp-ou-acquiescer-au-chaos/" target="_blank">dans des notes précédentes</a>, ou, plus justement encore, accepter de faire partie de quelque chose comme une communauté du dissensus, sans identité fixe. Dans le plus pur esprit du spectre si cher aux théories queer.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Parenthèse</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Ce texte sera plutôt décousu. Je l’écris dans l’<em>aftermath</em> de la tuerie homophobe et raciste du Pulse, à Orlando, le 12 juin 2016. Mon esprit est ailleurs. Je suis en guerre. Je suis horrifié, démoli, blessé – et personne de ma connaissance n’a été victime de ce carnage. Je n’ose donc pas imaginer la souffrance des gens directement impliqués, ceux qui étaient sur place et qui s’en sont sortis, ceux qui connaissent quelqu’un qui, malheureusement…, ceux à qui on a arraché un morceau de leur cœur là-bas. Mais je suis tout de même en guerre. J’en ai marre d’être gentil, d’être patient, de ne pas parler trop fort. J’ai besoin de hurler, de crier. Au détriment de certaines amitiés, par exemple, qui viennent de s’effondrer – des « allié.e.s », en effet, ont été fâché.e.s ou insulté.e.s qu’on leur demande un moment de se taire et d’écouter… Je n’arrêterai pas pour autant de hurler, afin de sauvegarder leurs sensibilités effarouchées. Je hurle, au détriment de quelque chose comme une « décence élémentaire » qui me dicterait de laisser tomber et de me la fermer. J’aurais pu me déconnecter du monde, abdiquer, me cacher quelques jours sous les draps afin de laisser le <em>backlash</em> homophobe et queerphobe et raciste s’exprimer pleinement et mourir de sa belle mort. Mais j’en ai assez. Alors je réagis. À chaud, sans aucun recul sur la situation. Et voilà déjà l’immense fatigue, le grand essoufflement, l’égarement profond. Quelque chose en moi vient de se briser. On dira : au moins, cet événement tragique nous aura fourni l’occasion de discuter du sens du mot « queer », en français, au Québec, sur la place publique – ce n’était pas gagné d’avance&#8230; J’aurais préféré que cela ne nécessite pas la mort violente d’une cinquantaine de personnes innocentes, qui voulaient ce soir-là seulement danser.</p>
<p style="text-align: justify;">Ce texte sera donc plutôt décousu, personnel, épidermique, mal articulé.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>La communauté du dissensus</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Bill Readings, dans son essai <em>The University in Ruins</em>, suggère de construire dans les ruines de l’université une communauté sans identité, basée sur le dissensus. Cette communauté « [ne serait pas] organique, car ses membres ne partagent pas d’identité immanente qui demanderait à être révélée; elle ne vise ni la production d’un sujet universel […] ni la concrétisation, par la culture, d’une nature humaine essentielle » (2013 : 288-289). Sa proposition correspond tout à fait au type d’espace de la résistance que les études féministes et les théories queer tentent de mettre de l’avant; en effet, Readings affirme ceci :</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 60px;"><span style="color: #33cccc;">Dans la perspective du dissensus, aucune réponse consensuelle n’est en mesure de régler la question inhérente au lien social (l’existence d’autrui, du langage). Aucune communauté universelle ne peut en incarner la réponse, aucun consensus rationnel n’est possible. Le maintien de la nature interrogative du lien social implique de tolérer la différence sans recourir à quelque notion d’identité, que celle-ci soit ethnique (« nous sommes tous blancs », « nous sommes tous français ») ou rationnelle (« nous sommes tous des êtres humains »). Il implique d’envisager l’obligation de vivre en communauté comme une réalité dont on doit répondre, mais pour laquelle on ne peut donner de réponse. […] En renonçant au consensus, on ne renonce pas à toute forme d’entente provisoire ou d’action déterminée, mais on reconnaît que l’opposition de l’inclusion à l’exclusion (même une inclusion de l’humanité tout entière contre des envahisseurs extraterrestres) ne doit pas structurer les notions de communauté et de partage.  (2013 : 291-292)</span></p>
<p style="text-align: justify;">Le projet du dissensus invite donc à multiplier les réflexions divergentes, à favoriser les désaccords, puisque ceux-ci expriment la pensée.</p>
<p style="text-align: justify;">La communauté sans identité proposée par Readings peut tout à fait exister en dehors de l’université, et si je fais appel à cet essai de 1996, c’est simplement parce que c’est à travers celui-ci que je suis entré en contact avec une telle idée. Mais elle n’est pas neuve, ni unique à la pensée de Readings. Il reconnaît d’ailleurs lui-même l’emprunt : « On doit l’idée d’une communauté sans identité aux travaux de Jean-Luc Nancy (<em>La communauté désoeuvrée</em>) et de Maurice Blanchot (<em>La communauté inavouable</em>) », rappelle-t-il. « Structurée par un “principe d’incomplétude” (Blanchot) ou une “absence” de partage (Nancy) », la communauté du dissensus suppose que « [l]es positions du locuteur et du destinataire […] sont alternativement occupées par des singularités (par des “je”, et non pas des “moi”, explique Nancy) » (Readings, 2013 : 288-289). Diane Lamoureux, dont je parlerai dans quelques instants, dira quant à elle qu’on doit « agir sans “nous” ». En effet, faut-il encore le rappeler, le féminisme s’est construit en grande partie sur un tel modèle – celui du dissensus.</p>
<p style="text-align: justify;">De plus, le dissensus n’est pas sans rappeler une certaine forme d’anarchisme. On peut d’abord penser à l’anarchie dans son sens historique, telle qu’elle a été théorisée par exemple par Pierre Kropotkine, c’est-à-dire comme une société conçue sans gouvernement dans laquelle « l’harmonie est obtenue, non pas par la soumission à la loi ou par l’obéissance à une autorité quelle qu’elle soit, mais par les ententes librement consenties entre les divers groupes » (cité par Graeber, 2006 : 7). On peut aussi penser à l’anarchie telle qu’imaginée récemment par David Greaber. Pour l’anthropologue, les grands principes de l’anarchie sont les suivants : « autonomie, association volontaire, autogestion, entraide, démocratie directe » (2006 : 8). Le projet anarchiste de Graeber « a pour but de commencer à créer les institutions d’une nouvelle société au sein de l’ancienne afin de révéler, de subvertir et de fragiliser les structures de domination » (2006 : 16) – d’<em>habiter les ruines</em>, donc, comme le suggère aussi Readings. Il s’agit d’une manière de se révolter, qui s’apparente aussi à la communauté de dissensus dans la mesure où elle nécessite « une diversité de perspectives […], unies seulement par certains engagements et entendements communs » (Graeber, 2006 : 17). L’anarchisme inclut « toute action collective qui rejette, et donc défie, une forme de pouvoir ou de domination et, ce faisant, reconstitue les relations sociales, même au sein de la collectivité » (2006 : 72). Dans cette mesure, le féminisme et les théories queer suggèrent autant de postures révolutionnaires, anarchistes et humanistes qui tentent de redéfinir le lien social. L’anarchie en tant qu’attitude propose d’une certaine manière un système de pensée global qui permet de réimaginer la société par une praxis immédiate et résistante qui s’appuie sur le dialogue, l’échange, les débats – et le dissensus. Un dissensus bien sûr construit sur certaines bases communes, mais dont il est possible de se dissocier sans excommunication, sans être immédiatement exclu de ladite communauté dissensuelle.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Vers une multiplicité de coalitions pluralistes</strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>            </strong>Cette communauté du dissensus, Diane Lamoureux en traite longuement, sans la nommer ainsi, dans <em>Les possibles du féminisme</em>, son plus récent ouvrage recueillant des articles publiés en revues et dans des collectifs depuis 1991. « […] [L]’avenir du féminisme ne passe pas par l’unisson, mais par la polyphonie », suggère-t-elle (2016 :16), puisque l’égalité ne suffit pas et que les discours féministes ne se réduisent pas à cette unique revendication – même si elle est d’une importance capitale. Il semble que Lamoureux touche là au propre de tous les mouvements sociaux, au propre de tous les discours de ce que Anna Marie Smith nomme la « radical democratic pluralist Left » (1997 : 231) et qui inclurait, sans se restreindre à cette liste incomplète, plusieurs mouvances féministes, les activismes queer, un certain nombre de groupes de pression LGBT, l’antispécisme, l’antiracisme, certaines formes de syndicalisme, l’anticlassisme, etc. Si les propos de Lamoureux visent à « bâtir un mouvement collectif pour faire disparaître l’assignation commune des femmes à la féminité et ainsi permettre l’émergence d’individualités singulières » (2016 : 17), il semble que l’insistance qu’elle met sur « le processus de construction concrète des solidarités », qui soutient la diversité, favorise sans aucun doute l’individuation et l’<em>empowerement</em> de chacun.e, peu importe le ou les système.s dénoncé.s et déconstruit.s. Ce processus, Lamoureux l’établit sur trois « plans » :</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 90px;"><span style="color: #33cccc;">d’abord, prendre acte que lutter contre une assignation sociale, c’est avant tout permettre qu’émergent des individues alors qu’auparavant il n’y avait que de la catégorisation; ensuite, plutôt que de prioriser l’unification du mouvement, préserver la diversité des collectifs et des engagements; enfin, assurer la diversité des courants de pensée et affronter les différends d’orientation en se gardant de tout recours à l’orthodoxie (2016 : 18).</span></p>
<p style="text-align: justify;">Il y aurait donc une sorte de « paradoxe inhérent » aux mouvements collectifs identitaires puisque, malgré le caractère communautaire de ceux-ci, ils visent l’affranchissement des identités imposées (Lamoureux, 2016 : 42). Les politiques identitaires sont donc appelées à se complexifier pour permettre aux mouvements collectifs de combattre les oppressions communes tout en échafaudant une nouvelle solidarité « qui se construit au cas par cas, en affrontant les différends plutôt qu’en les balayant sous le tapis » (Lamoureux, 2016 : 45). Pour ce faire, Lamoureux défend le pluralisme, qui « ne peut se limiter à prendre acte des diverses causes dans lesquelles peuvent être engagées les femmes ou même des différences des femmes entre elles, mais doit plutôt mettre en question la politique identitaire de “représentation” des différences pour la remplacer par une vision de la fluidité des identités personnelles et sociales qui permette à chacune de se construire des solidarités sans se laisser enfermer dans un/des rôle/s » (2016 : 140). Il faut donc éviter de vouloir produire de l’homogène et permettre plutôt le dissensus, les discussions houleuses, la mésentente au sein même des mouvements collectifs; on doit « donner à voir du multiple », pour reprendre l’expression de Lamoureux, « là où la domination avait produit de l’universel homogénéisant » (2016 : 51). Lamoureux invite à sortir des « fictions homogènes » (2016 : 139) afin de revenir au débat plutôt qu’au consensus. Ainsi, une autre égalité serait possible, qui ne signifierait « ni égalisation ni exclusion » (Lamoureux, 2016 : 140).</p>
<p style="text-align: justify;">Je reviens sur un terme utilisé par Lamoureux : fluidité. Parce que la pluralité telle qu’envisagée par Lemieux, tributaire des théories du « paria conscient » d’Hannah Arendt, suppose que les individus, au sein de quelque « groupe » que ce soit, n’aient plus à choisir entre l’égalité et la différence. Ce choix est impossible « puisqu’il entraîne dans un cas négation de soi et dans l’autre, marginalisation » (Lamoureux, 2016 : 143); ainsi, définir la pluralité « en termes de fluidité des identités » ouvre la voie à la prise en compte des différences, à l’indétermination, à l’indécidabilité, autant de concepts constitutifs de la pensée queer et de l’édification de quelque chose comme « le commun », ou encore un espace public de dissensus, de débats, « qui est cependant loin d’épuiser les possibilités d’intervention » (Lamoureux, 2016 : 144). La pluralité et la fluidité sont des atouts politiques, pour Lamoureux comme pour la pensée queer en général, dans la mesure où on réussit à éviter à la fois le piège de la « compétition des intérêts » et celui de l’individualisme (2016 : 150).</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Rompre et foutre le bordel</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Pour qu’il y ait féminisme, il a fallu rompre avec la féminité, puisqu’il s’agit d’un concept de l’hétéropatriarcat (Lamoureux, 2016 : 161). La rupture n’a pas encore été complètement consommée, on le sait. Mais il faut dès tout de suite rompre également avec la masculinité et l’hétérosexualité comme référents ultimes puisqu’ils sont tout aussi toxiques et que leurs incarnations les plus extrêmes rendent possibles des tragédies comme celle du 12 juin dernier. L’ordre du discours dominant doit être bouleversé; il faut foutre le bordel partout où l’on va, en tout temps, « remplacer le “ou” par le “et” »… (Lamoureux, 2016 :197) Devenir des sujets totalement indéfinissables, « sans identité, sans “essence” », des sujets qui « n’acqui[èrent] de cohérence que par [leur] mise en jeu politique par la parole et par l’action » écrit Diane Lamoureux (2016 : 170), sans doute dans la foulée des travaux de Judith Butler sur la performance sociale du genre. Pour Lamoureux, le féminin doit devenir «  de l’ordre de l’indéfinissable, qu’il se brouille complètement et que nous puissions élargir les possibilités » (2016 : 170); la même chose devrait être vraie du masculin, de l’orientation sexuelle, et d’une multitude d’autres paramètres identitaires qui, ainsi, se déterritorialiseraient en étant insaisissables et ingouvernables.</p>
<p style="text-align: justify;">Foutre le bordel, c’est être insolent, carnavalesque, ludique, <em>loud</em>. « Notre objectif ne doit pas être celui de la respectabilité, écrit encore Lamoureux, mais plutôt celui du dévoilement. » (2016 : 171). Se dévoiler pour résister à la nouvelle homophobie qui se déguise trop souvent en tolérance, comme l’affirme Anna Marie Smith : « the new homophobia […] promises to include homosexual otherness only in so far as we become thoroughly assimilated into an unchanged heterosexist society » (1997 : 220). Plus loin, elle ajoute ceci :</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 90px;"><span style="color: #33cccc;">The new homophobia in a sense promises inclusion in return for our transformation from the “dangerous queer” into the figure of the “good homosexual” who is closeted, disease-free and monogamous, white, middle-class and right-wing. The “good homosexuals” ask only for limited inclusion, distance themselves from the sexual liberation movement and feminism, abandon the critique of heterosexism, remain content with the so-called democratic system as it now stands, avoid all forms of solidarity with progressive struggles, and promise to express homosexual difference only within state-approved private spaces (1997: 221).</span></p>
<p style="text-align: justify;">Il faut refuser l’assimilation, le suicide collectif (Smith, 1997 : 227), le génocide culturel (Smith, 1997 : 228). Nous devons être baroques. Être trop. Penser le débordement. Ne pas nous taire. Ne pas nous résigner. Nous devons être queer. Et foutre le bordel.</p>
<hr />
<p style="text-align: justify;"><strong>Bibliographie</strong></p>
<p style="text-align: left;"><strong> </strong>BOURCIER, Marie-Hélène (2016), « Orlando : le drapeau arc-en-ciel vient de perdre sa dimension ironique », dans <em>Libération</em>, en ligne. http://www.liberation.fr/debats/2016/06/14/orlando-le-drapeau-arc-en-ciel-vient-de-perdre-sa-dimension-ironique_1459455 (Page consultée le 15 juin 2016.)</p>
<p style="text-align: justify;">BROUÉ, Caroline (2016), <em>La grande table</em>, émission du 7 avril 2016 [« Chantal Mouffe : Vive le dissensus ! »], Paris, France Culture, 35 minutes, en ligne.</p>
<p style="text-align: justify;">http://www.franceculture.fr/emissions/la-grande-table-2eme-partie/vive-le-dissensus# (Page consultée le 29 mai 2016.)</p>
<p style="text-align: justify;">BUTLER, Judith ([1990] 2006), <em>Gender Trouble: Feminism and the Subversion of Identity</em>, London, Routledge (Routledge Classics).</p>
<p style="text-align: justify;">GRAEBER, David ([2004] 2006), <em>Pour une anthropologie anarchiste</em>, traduit de l’anglais par Karine Peschard, Montréal, Lux Éditeur (Instinct de liberté).</p>
<p style="text-align: justify;">LAMOUREUX, Diane (2016), <em>Les possibles du féminisme. Agir sans « nous »</em>, Montréal, les éditions du remue-ménage.</p>
<p style="text-align: justify;">MOUFFE, Chantal ([2005] 2016), <em>L’illusion du consensus</em>, traduit de l’anglais par Pauline Colonna d’Istria, Paris, Albin Michel.</p>
<p style="text-align: justify;">READINGS, Bill ([1997] 2013), <em>Dans les ruines de l’université</em>, traduit de l’anglais par Nicolas Calvé, avant-propos de Jean-François Vallée, Montréal, Lux (Humanités).</p>
<p style="text-align: justify;">SMITH, Anna Marie (1997), « The Good Homosexual and the Dangerous Queer: Resisting the ‘New Homophobia’ », dans Lynn SEGAL [dir.], <em>New Sexual Agendas</em>, London, Macmillan Press, p. 214-231.</p>
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		<title>Contre Neil Patrick Harris ou Pourquoi je refuse de me marier et pourquoi je suis en colère contre la télévision</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Catherine Lefrançois]]></dc:creator>
		<pubDate>Sun, 22 Jun 2014 20:00:44 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[1 Sans thème]]></category>
		<category><![CDATA[CHRONIQUES]]></category>
		<category><![CDATA[Notes pour un existentialisme queer]]></category>
		<category><![CDATA[Pierre-Luc Landry]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>PIERRE-LUC LANDRY &#160; Neil Patrick Harris, vedette de la série télévisée How I Met Your Mother, est fiancé depuis 2006 à l’acteur David Burtka; ils ont deux enfants, Gideon Scott et Harper Grace, nés en 2010 d’une mère porteuse. Ils sont propriétaires d’une maison de la cinquième avenue dans Harlem, où la petite famille de [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p><img decoding="async" class="alignleft wp-image-154 size-full" src="/wp-content/uploads/2014/06/Programmatique_NotesPourUnExist_500x261.png" alt="Programmatique_NotesPourUnExist_500x261" width="525" height="261" srcset="/wp-content/uploads/2014/06/Programmatique_NotesPourUnExist_500x261.png 525w, /wp-content/uploads/2014/06/Programmatique_NotesPourUnExist_500x261-300x149.png 300w" sizes="(max-width: 525px) 100vw, 525px" />PIERRE-LUC LANDRY</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Neil Patrick Harris, vedette de la série télévisée <em>How I Met Your Mother</em>, est fiancé depuis 2006 à l’acteur David Burtka; ils ont deux enfants, Gideon Scott et Harper Grace, nés en 2010 d’une mère porteuse. Ils sont propriétaires d’une maison de la cinquième avenue dans Harlem, où la petite famille de quatre habite depuis 2013. Harris est considéré comme un acteur important pour la lutte LGBT et a d’ailleurs attendu l’adoption du <em>Marriage Equality Act</em> par la chambre basse de la législature de l’État de New York en 2011 pour annoncer sur Twitter qu’il était fiancé à son petit ami depuis cinq ans. Cette annonce servait à célébrer, a-t-il affirmé, la victoire importante qui venait d’être remportée par la communauté qu’il représente <em>de facto</em>.</p>
<p>Anderson Cooper est chef d’antenne et animateur à la chaîne CNN. En juillet 2012, il a annoncé son homosexualité par le biais d’un courriel envoyé au blogueur Andrew Sullivan. Il a également informé le public de ses intentions envers son petit ami, Benjamin Maisani, à qui il souhaite se fiancer. La presse à potins s’est rapidement emballée après le <em>coming out</em> de Cooper et a publié des photos de Ben Maisani embrassant un autre homme dans un parc de New York. Que s’est-il réellement passé? Le couple est-il en danger? Maisani a-t-il brisé le cœur de Cooper, l’animateur chouchou de la télévision <em>prime time</em>[1]?</p>
<p>La comédie de situation <em>Modern Family</em> présente un couple homosexuel formé par Cameron Tucker (interprété par Eric Stonstreet) et Mitchell Pritchett (joué par Jesse Tyler Ferguson). Le couple a adopté au Vietnam une petite fille dès le pilote de la série en 2009. Jesse Tyler Ferguson s’est marié en 2013 avec Justin Mikita, un avocat qu’il fréquente depuis près de quatre ans. Eric Stonestreet, quant à lui, est hétérosexuel. Je ne sais rien de sa vie privée, sinon ce que nous révèle la page <em>Wikipédia</em> qui lui est consacrée : il aime le hockey, plus particulièrement les Kings de Los Angeles, et soutient l’équipe sportive de la Kansas State University.</p>
<p>Quel est l’intérêt de rappeler ces faits prosaïques, peut-on se demander (avec raison)? C’est que, il me semble en tout cas, la lutte internationale en faveur du mariage pour tous a favorisé un climat d’hétéronormativité qui trouve de nombreux échos dans la culture populaire, notamment dans le média le plus puissant lorsque vient le temps de définir la « norme » : la télévision. Le discours télévisuel dominant fait ses choux gras des récents changements dans les mœurs et présente à heures de grande écoute des personnages de fiction homosexuels, ou encore met de l’avant par les différents organes de presse qu’il contrôle (et qui lui sont tributaires) des histoires véridiques en lien avec la cause LGBT, tout en dé-subvertissant les acteurs de la lutte, en les édulcorant, même. Il existe aujourd’hui un adoucissement certain de la figure de l’homosexuel, atténuation qui ne date toutefois pas d’hier : il suffit de retourner à <em>Friends,</em> par exemple, où le lesbianisme qui détruit des familles s’est très rapidement transformé en quelque chose de gluant, plein d’amour maternel, portant des espadrilles blanches et des chandails de laine noués à la taille, bref, en quelque chose de tout à fait inoffensif pour la classe moyenne.</p>
<p><em>Gay people are just like us!</em> semble dire la télévision aujourd’hui. Regardez comme ils sont aimants, fidèles, regardez comme ils élèvent bien leurs enfants, comme ils entretiennent amoureusement le gazon et les fleurs devant leur maison! C’est ce que <em>Desperate Housewives</em> aussi nous apprend… Les homosexuels à la télévision sont acceptables dans la mesure où ils adhèrent aux valeurs conservatrices qui sont partagées par « l’ensemble de la population » (il me peine d’écrire ces mots, vraiment). Jarrett Barrios, le président de GLADD, organisation non gouvernementale de surveillance et de veille médiatique dont le slogan est « <em>leading the conversation for lgbt equality</em> », a affirmé à <em>PopEater</em> – maintenant <em>HuffPost Celebrity</em> – l’importance de faire de la place dans les médias aux histoires comme celle de Neil Patrick Harris : « <em>As more and more loving and committed gay and lesbian couples start families together, it is important to see stories like Neil&rsquo;s that reflect what most fair-minded Americans already know: gay people and our families are no different than them. For many, Neil is the first gay person they&rsquo;ve seen come out, fall in love and become a dad, and his story is helping Americans understand that gay people deserve the same opportunity to take care of our families and loved ones</em>[2]<em>. </em>» L’adjectif <em>fair-minded</em>, pour ceux qui ne le savent pas, se traduit en français par <em>impartial</em>. Ce que les gens « impartiaux » savent, donc, c’est que les homosexuels et leurs familles ne sont pas différents d’eux. Loin de moi l’idée de donner dans le différentialisme, qui cache son essentialisme sous un nom légèrement distinct, mais peut-on affirmer plus clairement son appartenance au conservatisme social que de cette manière, en mettant la famille au centre de toutes les préoccupations? Une petite visite sur le site Internet de GLAAD permet d’ailleurs de constater que le mariage – en tant que cérémonie et rite social, et non en tant que droit du citoyen et contrat légal – est bel et bien au cœur des préoccupations des activistes qui, pourtant, travaillent contre la discrimination véhiculée par le patriarcat et l’hétérosexisme. On y parle en effet de plusieurs couples télévisuels (fictifs ou réels) qui ont uni leurs destins ou qui le feront sous peu, comme Will et Sonny du feuilleton <em>Days of Our Lives</em>[3]ou comme Sara Gilbert, animatrice du talk-show <em>The Talk</em> de CBS, qui s’est tout juste mariée à la chanteuse Linda Perry[4]. Qui plus est, Jennifer Lopez recevra le prix Vanguard 2014 pour sa contribution significative à la promotion des droits des communautés LGBT. On lui décerne ce prix pour son rôle de productrice de la série télé <em>The Fosters</em>, qui met en vedette deux femmes lesbiennes qui élèvent une famille[5]… (Tout est dans les points de suspension.)</p>
<p>Qu’en est-il de ces gais, de ces lesbiennes et de ces autres individus aux sexualités situées quelque part sur le spectre <em>qui ne sont pas mariés ou en passe de l’être</em>? Quels rôles jouent-ils dans les émissions de télévision dont on se gave? Quelle place leur est réservée dans les médias? Il semble que les rôles sexuels et sociaux que l’on voudrait que la communauté LGBT endosse sont très clairs : calqués sur ceux du modèle hétérosexuel, ils campent les individus dans une relation à long terme qui produira des enfants et qui viendra enrichir la classe moyenne en adoptant son style et son rythme de vie. Sommes-nous otages de la bien-pensance? S’agit-il pour les médias d’une manière de se dédouaner en présentant des modes de vie dits « alternatifs » – dans la limite où ceux-ci ne sont pas (ou plus) subversifs et qu’ils permettent de faire rouler l’économie? Que les conservateurs radicaux se rassoient : il n’y a pas de guerre à l’hétéronormativité dans les médias. Bien au contraire. C’est tout comme si on avait accepté de jouer au patriarcat en forçant la norme pour s’y insérer bien confortablement, plutôt que de la faire éclater au grand jour, avec son hypocrisie.</p>
<p>Les médias insistent sur la vie privée des vedettes homosexuelles pour bien montrer la manière dont celle-ci se rapproche de la « norme » : ils sont inoffensifs, voyez! Ils sont comme nous! Ils se marient et font des enfants! Ils prennent les mêmes photos que nous, pieds nus, en jeans bleus et t-shirts blancs! Parallèlement, les médias mettent l’accent sur la vie privée des jeunes femmes célibataires d’Hollywood pour montrer ce qu’il y a de décadent à refuser la famille, à mener une vie qui n’est pas centrée autour des valeurs conservatrices et qui, par la bande, se rapproche dangereusement de la débauche honteuse et effrénée : Lindsay Lohan, Amanda Bynes, Britney Spears, Miley Cyrus et Amy Winehouse ont toutes été, à différents degrés, victimes de cet appétit dégueulasse de la presse sensationnaliste pour la déchéance des femmes « qui se sont écartées du droit chemin ». Si l’on fait abstraction de Justin Bieber et de ses démêlés récents avec la justice, connaît-on les « frasques » des vedettes masculines d’Hollywood? Si cela ne les mène pas à la mort comme ce fut le cas pour Paul Walker et Phillip Seymour Hoffman récemment, cela nous intéresse-t-il vraiment? Il me semble que non. Le cas de Bieber est intéressant : ici, on a affaire à la « brebis égarée », au pauvre petit garçon que l’on doit réhabiliter pour éviter de gâcher son avenir – il faut noter à quel point ce discours se rapproche de celui que certains médias tiennent à l’égard des jeunes violeurs de Steubenville, par exemple… Cela est d’autant plus dérangeant quand on pense aux récentes professions de foi chrétienne de Bieber…</p>
<p>Je ne suis pas spécialiste des médias, ni analyste de la culture populaire. Je suis quand même d’avis que cet adoucissement de la figure de l’homosexuel dans la culture télévisuelle n’a pas que de bons côtés. Bien sûr, on a cessé de représenter l’archétype gai comme un sidéen mourant, et certaines législations en faveur des communautés LGBT ont été adoptées récemment par plusieurs États dans le monde. Peut-être observe-t-on une certaine diminution d’un type bien précis de discrimination, mais le mouvement de « normalisation » de l’homosexualité auquel nous assistons est à mon avis extrêmement insidieux puisqu’il intériorise le discours hétéronormatif, qui est toujours aussi dommageable, et induit également ce que certains appellent « l’homonormativité », tendance machiste et patriarcale dénoncée entre autres par les communautés trans. D’ailleurs, celles-ci sont peut-être les dernières avant-gardes à résister encore devant les médias traditionnels, et elles joueront sans doute un rôle des plus importants dans les prochaines années puisqu’elles seront là où les combats auront lieu. Par exemple, l’Academy of Motion Picture Arts and Sciences a décerné cette année un Oscar à Jared Leto pour son rôle de Rayon dans <em>Dallas Buyers Club</em>, film de Jean-Marc Vallée. Néanmoins, ce choix de distribution, pour certains activistes, a été perçu comme misogyne et transphobe, opinion relayée entre autres par le <em>HuffPost Gay Voices</em>[6]. Il ne suffit donc pas de s’autocongratuler lors de cérémonies précieuses chaque fois qu’un personnage non hétérosexuel est mis en scène pour faire taire les militants. Fort heureusement.</p>
<p>Je ne souhaite pas me marier. Je ne suis pas de ceux qui veulent « subvertir l’institution de l’intérieur ». Je respecte beaucoup cette position, mais ce n’est pas la mienne. De la même manière que je n’accepterai jamais d’être « l’ami gai » de qui que ce soit, je ne peux me soumettre à la « Neil-Patrick-Harrisation » de la société et intégrer cette convention sociale que Simone de Beauvoir avait tout de même rapprochée de l’esclavage. Mon militantisme parfois bien absurde et trop souvent silencieux m’oblige, sur cette question, à maintenir mes positions. Il ne faudrait toutefois pas penser que je m’oppose au mariage homosexuel; simplement, je refuse de signer quelque papier que ce soit attestant de la soi-disant « normalité » de mon couple ou de ma sexualité. J’aspire à participer à ma manière à la subversion de la société patriarcale et hétéronormative. Je n’ai pas oublié les vieux slogans queers, qu’il vaut peut-être la peine de rappeler ici. <em>I’m here! I’m queer! Fuck your gender! I’m a cock sucking faggot and I’m here to stay!</em></p>
<p>&nbsp;</p>
<p>[1]Voir cet article, par exemple, qui est plutôt représentatif des articles publiés après que les photos de Maisani eurent filtré : <a href="http://www.dailymail.co.uk/tvshowbiz/article-2188405/Anderson-Cooper-escapes-heartache-boyfriends-betrayal-trip-Croatia.html">http://www.dailymail.co.uk/tvshowbiz/article-2188405/Anderson-Cooper-escapes-heartache-boyfriends-betrayal-trip-Croatia.html</a></p>
<p>[2] <a href="http://www.popeater.com/2010/08/16/neil-patrick-harris-twins-gay-rights/">http://www.popeater.com/2010/08/16/neil-patrick-harris-twins-gay-rights/</a></p>
<p>[3] <a href="http://www.glaad.org/blog/days-our-lives-couple-will-and-sonny-be-married-three-day-tv-event">http://www.glaad.org/blog/days-our-lives-couple-will-and-sonny-be-married-three-day-tv-event</a></p>
<p>[4] <a href="http://www.glaad.org/blog/congratulations-sara-gilbert-and-linda-perry-married-over-weekend">http://www.glaad.org/blog/congratulations-sara-gilbert-and-linda-perry-married-over-weekend</a></p>
<p>[5] <a href="http://www.glaad.org/blog/jennifer-lopez-be-honored-glaadawards-los-angeles">http://www.glaad.org/blog/jennifer-lopez-be-honored-glaadawards-los-angeles</a></p>
<p>[6] <a href="http://www.huffingtonpost.com/2014/03/03/jared-leto-oscar-transgender_n_4890061.html">http://www.huffingtonpost.com/2014/03/03/jared-leto-oscar-transgender_n_4890061.html</a></p>
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