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	<title>Ruptures et continuité Archives - FRANCOISE STEREO</title>
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		<title>Chronos</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Catherine Lefrançois]]></dc:creator>
		<pubDate>Tue, 23 May 2017 13:31:14 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[9 Le temps]]></category>
		<category><![CDATA[Ruptures et continuité]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>AMÉLIE &#160; Illustration: Anne-Christine Guy &#160; &#160; Une des premières choses que tu m’as dites, c’est que mes chevilles manquaient de flexibilité. J’ai beaucoup ri, intérieurement. Ton impression diagnostique a révélé le fossé abyssal qui sépare nos vies. D’abord, je n’avais jamais pensé que des chevilles pouvaient être flexibles ou rigides — je ne pense [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p><a href="/wp-content/uploads/2017/05/Amelie.jpg"><img fetchpriority="high" decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-3177" src="/wp-content/uploads/2017/05/Amelie.jpg" alt="" width="1000" height="1000" srcset="/wp-content/uploads/2017/05/Amelie.jpg 1000w, /wp-content/uploads/2017/05/Amelie-150x150.jpg 150w, /wp-content/uploads/2017/05/Amelie-300x300.jpg 300w, /wp-content/uploads/2017/05/Amelie-768x768.jpg 768w, /wp-content/uploads/2017/05/Amelie-250x250.jpg 250w, /wp-content/uploads/2017/05/Amelie-100x100.jpg 100w" sizes="(max-width: 1000px) 100vw, 1000px" /></a></p>
<h2 style="text-align: right;"></h2>
<h2 style="text-align: right;"></h2>
<h2 style="text-align: right;">AMÉLIE</h2>
<p>&nbsp;</p>
<p>Illustration: Anne-Christine Guy</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Une des premières choses que tu m’as dites, c’est que mes chevilles manquaient de flexibilité. J’ai beaucoup ri, intérieurement. Ton impression diagnostique a révélé le fossé abyssal qui sépare nos vies. D’abord, je n’avais jamais pensé que des chevilles pouvaient être flexibles ou rigides — je ne pense pas à des choses comme ça <em>dans la vie</em>. Je pense à calmer mon pouls, à mettre un pied devant l’autre sans tomber, à paraître normale, en santé, fonctionnelle, à gérer le <em>front</em>, à montrer que je continue et à être fière de mes six ans et demi d’abstinence d’alcool et de drogue, à répondre que « ça va beaucoup mieux » depuis que je suis <em>clean</em>, que je suis en sécurité maintenant, que je ne risque plus d’être trouvée morte derrière le motel. J’étais ça, moi, j’ai été cette fille-là.</p>
<p>J’avais envie de te répondre qu’elles devaient effectivement être rigides, mes chevilles, parce qu’en 2008, pendant que tu courais probablement ton 5 km en 20 minutes, on m’a cassé les jambes au coin de Saint-André et Maisonneuve. J’avais le goût, le besoin même, de tout t’envoyer, de te vomir ma vie d’un trait, pour que je n’aie pu à détourner la conversation quand tu me parles de <em>temps à investir dans l’entraînement pour que ça rapporte</em>. J’avais envie de te raconter qu’elles pouvaient être rigides, mes chevilles, surtout depuis qu’on m’a envoyée sur le béton parce que j’avais volé cinq piasses au Black pour m’acheter une grosse bière tellement j’avais la gorge asséchée. J’avais soif, le temps s’égrainait tellement lentement entre deux poffes. Je n’avais pas dormi depuis 36 heures et j’ai juste mal évalué son potentiel de cogneur.<a href="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ruptures.png"><img decoding="async" class="alignright wp-image-3173 size-medium" src="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ruptures-300x300.png" alt="" width="300" height="300" srcset="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ruptures-300x300.png 300w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ruptures-150x150.png 150w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ruptures-768x768.png 768w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ruptures-250x250.png 250w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ruptures-100x100.png 100w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ruptures.png 900w" sizes="(max-width: 300px) 100vw, 300px" /></a></p>
<p><em>[Lendemain de black-out. J’ai des petits cailloux collés sur mes genoux et dans les plis de mes chevilles qui saignent.]</em></p>
<p>J’avais envie de te raconter que j’ai pris ma première brosse à 13 ans avec mon père, qu’il m’a acheté un paquet de cigarettes au Bonisoir et m’a dit avec sa voix de vieux tabac humide : « Ne deviens pas qui je suis. » Je l’ai écouté à 29 ans, parce que j’étais devenue en danger de mort. J’ai passé les 16 autres à éteindre des feux avec des gaz qui les rallument. Le brasier était devenu incontrôlable et j’étais devenue un débris d’incendie, qui traînasse son corps gelé avec un <em>front </em>de séminaires de doctorat, et que dans le monde académique, même à l’UQAM, on parle de ces filles-là seulement dans les cours de <em>Théories de l’exclusion sociale</em>. On ne les connaît pas personnellement, ou alors on s’en éloigne parce qu’elles sont la honte de nos vins et fromages lorsqu’elles arrivent déjà saoules.</p>
<p>Alors que mes chevilles puissent être rigides, ça se peut Andric. Que mes yeux ne voient plus clair, que mon système nerveux central parte en vrille, que mon taux de sucre soit constamment déréglé, c’est possible aussi. J’ai pensé : il n’a aucune idée de la mort ce gars-là. Il vit depuis des lunes dans un monde métallique de sueur et de douches, de protéines et d’entraînements par intervalles. Puis, je t’ai mieux connu. J’ai appris que tu avais vu des gamines manger du styromousse. J’ai appris qu’on t’avait déjà menacé dans un RER. Que tu avais déjà eu mal au point de vouloir tuer. J’ai compris que tu <em>frontais</em>, toi aussi. Et surtout, j’ai compris que tu savais comment calmer ton feu sans l’éteindre. Je voulais que tu me montres comment vivre un jour après l’autre, 24 heures qui s’enchaînent sans s’abolir — même quand le feu est pris.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: center;">***</p>
<p>Quand j’ai décidé de te suivre, de suer pour pouvoir rester vivante pour mon enfant, tu m’as tellement tirée vers le haut que j’ai pu voir depuis la cime tout ce que j’avais à lui donner, tout ce qui allait se perdre dans l’abîme si je n’y arrivais pas, si je rechutais, si je ne restais pas en vie. Tu as tellement tiré fort, au-dessus de moi-même, que je n’ai pas reconnu cette personne devant toi qui s’extirpait d’elle-même, qui rompait avec des siècles et des générations d’anéantissement de soi. J’ai pensé : je suis en train de me mettre au monde en même temps que je coupe le fil d’une autodestruction intergénérationnelle.</p>
<p>Je retournais aux origines fondamentales, et c’est toi qui m’as appris à me tenir debout. J’ai marché, j’ai couru, j’ai réalisé que j’avais un corps; il s’est réveillé après ce long sommeil ancestral, j’ai dû apprendre à marcher correctement, à mettre un pied devant l’autre sans tomber. Une fois, on a joué à se lancer la balle. J’ai pleuré après l’entraînement sous la douche, parce que j’ai vu l’ampleur de l’absence de fondations internes; je n’avais jamais joué à balle.</p>
<p><em>[Lendemain de black-out. Je pense toujours à toi, j’ai mal au ventre quand je te vois. Qu’est-ce que je t’ai dit hier? J’étais sobre, pourtant.]</em></p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: center;">***</p>
<p>J’ai lu sur le transfert d’addiction et on m’a dit : le temps va tout arranger, prie Chronos. Le visage de cet homme va disparaître, se fondre comme un souvenir dont tu connais à peine l’existence. Ne plus nourrir le loup, garder à distance la pulsion, puis l’accueillir, l’accepter, pour passer à autre chose : c’est le processus normal d’un désir inassouvi, laissé en plan dans le temps, immobile. Fais ton pas, fais ton effort, lâche prise, ne t’y accroche pas, laisse passer la pensée. <em>Laisse passer la pensée</em>, tu me niaises-tu? Un corps, c&rsquo;est rien qu’un corps, du gras, des tendons, de la peau, toutes ces images vont s’évanouir dans le néant des impossibilités historiques. Des lèvres, ce ne sont que des parties charnues qui constituent la cloison antérieure de la bouche, dés-érotise. C’est comme une bouteille de vin sur la table, placée devant toi : regarde le verre utilisé, les grains du liège, la couleur de l’étiquette, dé-symbolise là.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Abstiens-toi. Et tout cela s’envolera en fumée. Avec la même puissance que son apparition.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
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		<title>Trop vite</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Marie-Michèle Rheault]]></dc:creator>
		<pubDate>Tue, 23 May 2017 13:25:56 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[9 Le temps]]></category>
		<category><![CDATA[Ruptures et continuité]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>TYPHAINE LECLERC-SOBRY &#160; Illustration: Anne-Christine Guy &#160; vite, faut se lever! vite, préparer le sac, plier les couches, préparer des vêtements de rechange, manger une bouchée et demie vite, guider la main droite dans la manche droite, la main gauche dans la manche gauche vite, commencer la journée vite, faut que j’avance vite, faut que [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<h2 style="text-align: right;"><a href="/wp-content/uploads/2017/05/Leclerc-Sobry.jpg"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-3265" src="/wp-content/uploads/2017/05/Leclerc-Sobry.jpg" alt="" width="1000" height="1000" srcset="/wp-content/uploads/2017/05/Leclerc-Sobry.jpg 1000w, /wp-content/uploads/2017/05/Leclerc-Sobry-150x150.jpg 150w, /wp-content/uploads/2017/05/Leclerc-Sobry-300x300.jpg 300w, /wp-content/uploads/2017/05/Leclerc-Sobry-768x768.jpg 768w, /wp-content/uploads/2017/05/Leclerc-Sobry-250x250.jpg 250w, /wp-content/uploads/2017/05/Leclerc-Sobry-100x100.jpg 100w" sizes="(max-width: 1000px) 100vw, 1000px" /></a>TYPHAINE LECLERC-SOBRY</h2>
<p>&nbsp;</p>
<p>Illustration: Anne-Christine Guy</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>vite, faut se lever!<br />
vite, préparer le sac, plier les couches, préparer des vêtements de rechange, manger une bouchée et demie<br />
vite, guider la main droite dans la manche droite, la main gauche dans la manche gauche<br />
vite, commencer la journée</p>
<p>vite, faut que j’avance<br />
vite, faut que je fasse avancer<br />
mes projets, mes souhaits<br />
que je produise, que je reproduise</p>
<p>vite!<br />
on est pressé.e.s mon amour!<br />
cours plus vite, on a du monde à rattraper!<br />
cours, ma petite licorne!</p>
<p>vite, même écrire<br />
faut que ça aille vite<br />
tchop! tchop!<br />
perds pas trop de temps</p>
<p>des fois<br />
la lenteur du deuil et de l’absence me manque<br />
la lenteur du temps où j’avais le temps<br />
de pleurer et de penser</p>
<p>des fois<br />
je cherche d’où ça vient<br />
ce besoin d’aller vite<br />
de valoriser le fait qu’on est dans l’jus.</p>
<p>*****</p>
<p>Je cherche et je ne trouve pas.<br />
Je cherche et je continue de dire que je suis débordée.<br />
J’imagine que ça me permet de me sentir importante, sollicitée. Comme pour les likes et les commentaires que je collectionne sans l’avouer, je me fais croire que les précieuses minutes qu’il me manque sont autant de preuves qu’elles valent quelque chose pour les autres.</p>
<p>*****</p>
<p>Quand j’étais petite, le 24 décembre, mes parents nous envoyaient dormir dans leur lit, mon frère et moi, au début de la soirée. Entre les draps solides et un peu rêches dont ma mère avait hérité de sa mère avant elle, nous attendions impatiemment d’être réveillé.e.s, quelques heures plus tard, pour aller réveillonner chez mes grands-parents. On prenait la route, sachant qu’on ne repasserait sur le pont Pierre-Laporte qu’au petit matin. Ces heures de fête pendant la nuit, en rupture avec la routine habituelle, me semblaient tellement particulières et précieuses. Des moments hors du temps, chapardés au sommeil et à la normalité. J’aimais ces heures rythmées par les traditions, passées avec des gens qui sont « proches » de par les liens familiaux qui nous unissent plus que par un quotidien partagé.</p>
<p>J’associais ces moments à la fête, à la légèreté.</p>
<p>Quand ma mère est décédée, j’ai appris que les drames aussi arrivent à arracher des moments au cours habituel du temps. J’avais 13 ans. J’ai raté une semaine d’école. Ça me semblait énorme. Sûrement un peu parce que la jeune fille studieuse que j’étais s’inquiétait de manquer du contenu scolaire, de prendre du retard, mais aussi parce que cette semaine avait été libérée de tout ce qui régit normalement le passage des heures. Chaque instant affranchi de contrainte était étonnant. J’y prêtais attention avec l’œil surpris et aiguisé de la voyageuse qui découvre un paysage inconnu, en remarquant le relief dans ses moindres détails.</p>
<p>Cinq ans plus tard, j’ai renoué avec ces moments étranges. La famille de mon père s’était rassemblée autour de lui, encerclant son lit pour lui dire au revoir alors qu’il mourait du cancer.<a href="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ruptures.png"><img decoding="async" class="alignright wp-image-3173 size-medium" src="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ruptures-300x300.png" alt="" width="300" height="300" srcset="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ruptures-300x300.png 300w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ruptures-150x150.png 150w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ruptures-768x768.png 768w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ruptures-250x250.png 250w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ruptures-100x100.png 100w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ruptures.png 900w" sizes="(max-width: 300px) 100vw, 300px" /></a></p>
<p>Je venais d’avoir 18 ans. C’était la Saint-Jean. De la chambre, à cinq minutes à pied des Plaines, on entendait des échos de party, de feux d’artifice et d’herbe mouillée par la bière. J’étais allongée près de mon père, dans un monde parallèle. Cette nuit-là, je n’ai pas passé des heures à chercher mes ami.e.s d’un point de rendez-vous à l’autre. Cette nuit-là, j’ai appris la longueur du temps qui passe entre deux respirations, laborieuses, quand on a peur que chacune d’entre elles soit la dernière.</p>
<p>*****</p>
<p>J’ai vécu beaucoup de deuils. Je ne sais pas si c’est possible pour moi de réfléchir à leurs impacts sur ma perception du temps sans basculer dans un texte mélodramatique. Déjà, en quelques paragraphes, mes deux parents sont morts. Je sais que c’est intense. Ça l’a été. Ça l’est encore d’ailleurs.</p>
<p>Je ne peux pas faire comme si ça ne m’était pas arrivé. Comme si ça n’avait pas modelé la personne que je suis aujourd’hui. Comme si je n’avais pas vécu, quelques années plus tard, une autre mort qui m’a broyée.</p>
<p>*****</p>
<p>Le 1er février 2014, Paul, mon bébé de quatre semaines est décédé après trois jours passés aux soins intensifs, dans un état critique. Pendant ces journées d’angoisse et celles qui ont suivi la mort de Paul, dans ces moments auxquels rien n’aurait pu me préparer, j’ai reconnu avec un mélange de soulagement et de désolation ce réflexe, chez les gens autour de moi, autour de nous, de ralentir leur allure en notre présence.</p>
<p>Face à la vie de Paul, arrachée. Face à la mienne et à celle de mon amoureux, en suspens dans le <i>no man’s land </i>du deuil pas entamé. Face à notre désespoir, nos proches ont calqué leur rythme sur le nôtre, lent et confus. Pendant des jours, des semaines, ces personnes nous ont offert la douce impression que seul notre malheur existait, que leurs calendriers, soudain, étaient libres de tout empêchement.</p>
<p>J’ai douté que j’allais survivre à la mort de mon fils. Déconnectée du cours normal de la vie, j’errais, hébétée. J’ai fui. Puis, me rendant compte que la peine me collait au corps peu importe où j’étais, j’ai décidé de retourner travailler, pour m’occuper, pour remplir le temps désespérément libre de ce congé parental sans bébé.</p>
<p>D’abord, j’ai résisté à me réengager tout à fait.</p>
<p>Mais petit à petit, je me suis sentie absorbée, entraînée par l’élan du quotidien. J’ai recommencé à noter les rendez-vous, à accepter des invitations. Après quelques mois, je pédalais, arrivant à peine à m’accorder les moments de solitude dont j’avais désespérément besoin. Les doigts sur le clavier, j’essayais d’ordonner mes pensées bouillonnantes et confuses, pour arriver à intégrer à ma vie, à moi-même, l’immense vide qu’il me restait.</p>
<p>*****</p>
<p>Le 29 janvier dernier, la violence raciste a emporté la vie de six personnes et stoppé le cours normal de la vie de leurs proches, de leurs communautés. Vu la portée publique et historique de ce qui s’est passé, le rythme de la vie de la ville et des médias d’information en a aussi été affecté.</p>
<p>Dans mon petit milieu, dès les premières heures qui ont suivi la tragédie, c’était l’effervescence. Réflexe militant, on se demandait comment réagir. Quoi organiser? Où? Quand? Vite!</p>
<p>Ma boîte de messages surchauffait, les appels à des rassemblements, parfois contradictoires, fusaient.</p>
<p>Dans l’urgence d’agir, les contraintes de nos agendas se sont temporairement levées. Soudain, nous voulions <i>être là</i>, <i>maintenant</i>. Le lundi 30 janvier, des milliers de personnes étaient rassemblées pour dénoncer la haine.</p>
<p>À peine quelques jours plus tard, déjà, nous avions retrouvé nos réflexes et nos calendriers trop remplis, les médias étaient passés à un autre appel et la classe politique était retombée dans le confortable terrain de la partisanerie. À la marche de solidarité du 5 février, organisée par le Centre culturel islamique de Québec, à laquelle je n’ai pas été présente (j’avais un autre engagement, voyez-vous), une amie a bien résumé la situation : « C’est un luxe de pouvoir passer à autre chose. »</p>
<p>*****</p>
<p>Peu importe la violence du choc, peu importe la durée de la trêve, éventuellement, les exigences du quotidien, parfois subtiles, souvent pas du tout, recommencent à s’imposer, à structurer nos vies. Elles nous donnent cette impression de vérité absolue, comme si elles étaient immuables, comme si nous n’avions aucune prise sur la vitesse à laquelle nous acceptons de vivre nos vies.</p>
<p>C’est forcément d’une position privilégiée que j’affirme que je pourrais ralentir. Je ne veux pas nier que pour beaucoup de monde, les journées surchargées sont une question de survie. Mais j’ose me suggérer de prendre le temps, je me permets de <i>nous</i> proposer de prendre le temps, parce que la glorification de l’agenda surchargé que j’observe autour de moi est rarement une question de subsistance.</p>
<p>Et aussi parce que nos horaires débordants qui s’entrechoquent me désolent.</p>
<p>Parce que je me demande comment développer des amitiés quand on doit s’y prendre trois semaines d’avance pour le moindre souper.</p>
<p>Parce que je me demande si on peut bâtir des solidarités quand on est tellement dans l’jus à organiser des manifs et des rassemblements et des événements qu’on n’arrive pas à participer à ceux que d’autres tiennent à bout de bras.</p>
<p>Parce que des fois, la lenteur du deuil me manque.</p>
<p>Parce que je crois que peut-être, tout ça est lié, un peu.</p>
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		<title>62</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Catherine Lefrançois]]></dc:creator>
		<pubDate>Tue, 23 May 2017 13:24:50 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[9 Le temps]]></category>
		<category><![CDATA[Ruptures et continuité]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>ANNE-CHRISTINE GUY Originalement paru sur Mercredi 15h37 Illustration: Anne-Christine Guy &#160; L&#8217;hiver est arrivé Je parlais encore d&#8217;automne dans ma tête J&#8217;ai l&#8217;impression de pouvoir toucher le temps des Fêtes du bout des doigts J&#8217;ai toujours peur dans ces moments-là quand je me projette vite vers l&#8217;avant J’ai toujours peur de ne pas bien profiter [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<h2 style="text-align: right;"><a href="/wp-content/uploads/2017/05/Guy.jpg"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-3189" src="/wp-content/uploads/2017/05/Guy.jpg" alt="" width="1000" height="1000" srcset="/wp-content/uploads/2017/05/Guy.jpg 1000w, /wp-content/uploads/2017/05/Guy-150x150.jpg 150w, /wp-content/uploads/2017/05/Guy-300x300.jpg 300w, /wp-content/uploads/2017/05/Guy-768x768.jpg 768w, /wp-content/uploads/2017/05/Guy-250x250.jpg 250w, /wp-content/uploads/2017/05/Guy-100x100.jpg 100w" sizes="(max-width: 1000px) 100vw, 1000px" /></a></h2>
<h2 style="text-align: right;">ANNE-CHRISTINE GUY</h2>
<p style="text-align: right;">Originalement paru sur <a href="http://mercredi15h37.com/" target="_blank" rel="noopener noreferrer">Mercredi 15h37</a></p>
<p>Illustration: Anne-Christine Guy</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>L&rsquo;hiver est arrivé<br />
Je parlais encore d&rsquo;automne dans ma tête</p>
<p>J&rsquo;ai l&rsquo;impression de pouvoir toucher le temps des Fêtes du bout des doigts<br />
J&rsquo;ai toujours peur dans ces moments-là<br />
quand je me projette vite vers l&rsquo;avant<br />
J’ai toujours peur de ne pas bien profiter de mon temps</p>
<p>trop loin du moment présent<br />
C&rsquo;est le moment des bilans<br />
Un an de vie qui s&rsquo;achève</p>
<p>Il me semble que depuis que je ne suis plus écolière<br />
les cycles sont flous<br />
Travailler à l’année</p>
<p>&#8211;</p>
<p>(Aparté relié)</p>
<p>L’autre jour<br />
dans les vapes de l’alcool<br />
j’ai écrit le plus beau des poèmes<br />
mais sans le noter</p>
<p>Écrire dans ma tête<br />
Encore loin du moment présent<br />
alors qu’il me passe sous les yeux…</p>
<p>&#8211;<a href="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ruptures.png"><img decoding="async" class="alignright wp-image-3173 size-medium" src="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ruptures-300x300.png" alt="" width="300" height="300" srcset="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ruptures-300x300.png 300w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ruptures-150x150.png 150w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ruptures-768x768.png 768w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ruptures-250x250.png 250w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ruptures-100x100.png 100w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ruptures.png 900w" sizes="(max-width: 300px) 100vw, 300px" /></a></p>
<p>Quand je révise les jours passés<br />
j’ai parfois de la difficulté à me rappeler la saison<br />
Mon diagramme temporel interne n’est plus fonctionnel<br />
totalement bousillé</p>
<p>Pourtant, mon été<br />
rempli de moments doux à mon cœur<br />
se définit par ce moment précis :</p>
<p>Moi, seule dans l’auto<br />
la courbure de la route<br />
et la chanson dans mes oreilles<br />
Moment de béatitude totale</p>
<p>Puis l’automne</p>
<p>Puis l’hiver</p>
<p>Et vlan, on est janvier!<br />
Même plus proche<br />
du temps des Fêtes</p>
<p>La routine s’installe<br />
et j’essaie d’être une meilleure personne<br />
Je ne fais pas de résolutions<br />
je me fixe des objectifs</p>
<p>Pour l’instant, mon objectif est de me lever<br />
et je remercie la vie<br />
d’avoir une coloc<br />
qui le fait mieux que moi</p>
<p>Je suis sur le chômage<br />
mais je ne chôme pas</p>
<p>Quand je vais à l’épicerie<br />
je vais à la caisse de la p’tite madame aux cheveux courts et gris<br />
Je sais qu’elle m’aime bien<br />
elle me fait toujours des compliments<br />
Ça te pimpe une journée, ça!</p>
<p>Le monsieur des falafels est smatte aussi</p>
<p>Je sors peu de la maison<br />
Quand je le fais, c’est un évènement<br />
En général, c’est pour voir ma mère<br />
ou faire mon épicerie<br />
ou les deux en même temps</p>
<p>Je sors dans des partys le mardi soir<br />
mais je rentre à la même heure que Cendrillon<br />
Pas possible de faire semblant<br />
que je ne vois pas que je commence à vieillir</p>
<p>Cette chronique est sur le temps qui passe<br />
et ma foi, il passe vite</p>
<p>En un clin d’œil, on est février<br />
J’ai froid des cuisses et mal aux genoux quand je sors dehors<br />
Je suis de retour derrière un bureau<br />
et végétalienne jusqu’au 28</p>
<p>Février, il fait froid Je garde le lit<br />
je ressasse mes souvenirs d’enfance<br />
Une question existentielle me hante :<br />
Est-ce que la voix de Doualé était faite par une femme blanche?</p>
<p>Février, il fait love aussi<br />
Valentin nous hante<br />
et je n’y suis pas insensible</p>
<p>Tannée des garçons<br />
qui ne veulent que jouer<br />
à la pêche sportive<br />
je m’invente une romance fictive</p>
<p>Comme une ado de 15 ans<br />
je crushe sur cet acteur britannique<br />
j’écoute ses chansons regarde ses films<br />
Peut-être demain<br />
je me ferai un Tumblr<br />
avec ses photos</p>
<p>demain<br />
demain</p>
<p>Cette chronique est sur le temps qui passe<br />
Cette chronique que j’étire depuis trop longtemps<br />
par besoin d’épanchement</p>
<p>mais<br />
je cesse<br />
je cesse<br />
à la prochaine</p>
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		<title>Quelques considérations temporelles éclectiques d’une convalescente privilégiée</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Catherine Lefrançois]]></dc:creator>
		<pubDate>Tue, 23 May 2017 13:24:19 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[9 Le temps]]></category>
		<category><![CDATA[Ruptures et continuité]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>AIMÉE LÉVESQUE Illustration: Anne-Christine Guy &#160; &#160; &#160; Je suis une convalescente du cœur. Du cœur métaphorique, oui, mais d’abord du cœur physique, celui dont on a changé la valve mitrale régurgitante par une mécanique italienne aux cliquètements de titane que ma sœur entend lorsqu’on discute des cadeaux de Noël à huis clos dans la [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p><a href="/wp-content/uploads/2017/05/Levesque.jpg"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-3172" src="/wp-content/uploads/2017/05/Levesque.jpg" alt="" width="2048" height="2048" srcset="/wp-content/uploads/2017/05/Levesque.jpg 2048w, /wp-content/uploads/2017/05/Levesque-150x150.jpg 150w, /wp-content/uploads/2017/05/Levesque-300x300.jpg 300w, /wp-content/uploads/2017/05/Levesque-768x768.jpg 768w, /wp-content/uploads/2017/05/Levesque-1024x1024.jpg 1024w, /wp-content/uploads/2017/05/Levesque-250x250.jpg 250w, /wp-content/uploads/2017/05/Levesque-100x100.jpg 100w" sizes="(max-width: 2048px) 100vw, 2048px" /></a></p>
<h2 style="text-align: right;">AIMÉE LÉVESQUE</h2>
<p>Illustration: Anne-Christine Guy</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Je suis une convalescente du cœur. Du cœur métaphorique, oui, mais d’abord du cœur physique, celui dont on a changé la valve mitrale régurgitante par une mécanique italienne aux cliquètements de titane <em>que ma sœur entend </em>lorsqu’on discute des cadeaux de Noël à huis clos dans la salle de bains.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Je suis une enseignante en congé de maladie. Je fais partie d’un de ces bataillons majoritairement féminins dont un.e membre tombe au combat chaque année : en <em>burn-out</em>, en dépression majeure ou en « vraie maladie » (<em>sic&#8230;k</em>), comme la mienne. Professeures, infirmières, nous avons les bras sans repos et le dos large – mais paradoxalement trop étroit pour porter ce que nous désirons avant tout : <em>le temps. </em>Le temps qu’on dit <em>libre, </em>celui où on est libre de s’occuper de soi-même avant de pâtir pour les autres. Celui-là, les femmes en ont encore moins que les hommes en 2010 : l’American Time Use Survey estime que les femmes ne bénéficient en moyenne que de 5 heures 6 minutes par jour pour leurs loisirs<a href="#_ftn1" name="_ftnref1">[1]</a>, alors que les hommes auraient 42 minutes de plus (Hammond, 2012). Succombons quelques instants à la logique capitaliste et calculons la productivité (en termes de loisirs!) perdue sur une semaine, un mois, un an, une vie…<a href="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ruptures.png"><img decoding="async" class="alignright wp-image-3173 size-medium" src="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ruptures-300x300.png" alt="" width="300" height="300" srcset="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ruptures-300x300.png 300w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ruptures-150x150.png 150w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ruptures-768x768.png 768w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ruptures-250x250.png 250w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ruptures-100x100.png 100w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ruptures.png 900w" sizes="(max-width: 300px) 100vw, 300px" /></a></p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Une dame de 80 ans me racontait, alors que nous attendions en jaquette notre tour à la salle de radiographie, les poumons grinçants d’eau, que depuis son double pontage et son changement de valve il y a six mois, son mari avait dû apprendre à cuisiner et à effectuer toutes les tâches ménagères, tâches auxquelles il n’avait jamais vaqué (hum!). Bon joueur, il avait au moins concédé que « c’était tout un travail, jamais je ne me serais doutée que tu devais en faire autant »<em>. </em>La dame riait. Je pensais à son mari, avec qui j’ai discuté par la suite, tout heureux que sa douce récupère et qu’il ait pu l’aider. La dame m’a dit que « j’étais jeune, j’avais toute la vie devant moi »; j’aurais aimé lui donner un peu du temps que j’ai, que je me donnerai, que j’aurai.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Mais la convalescence n’est pas <em>que </em>du temps libre, surtout au début, alors que chaque jour apporte son lot de nouveautés : on vous retire un cathéter, un moniteur, un drain; on vous pique à tour de bras (littéralement); on vous fait marcher (aussi littéralement) et passer par-dessus vos douleurs costales pour utiliser l’inspiromètre. La visite vient s’asseoir pour jaser et vous essouffler juste assez; votre chéri tente de reconstruire dans un nouveau cahier les évènements des premiers jours d’hôpital, alors que vous étiez encore dans les brumes de l’anesthésie; les résident.e.s mènent un <em>quiz</em> sur votre cas au pied de votre lit alors que vous sortez à peine d’un sommeil agité par quelques codes blancs et autres bip, bip dérangeants.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Pendant tout ce temps, le cœur, lui, se remet du traumatisme. De 60 battements/minute au repos avant l’opération, il est passé à 118 juste après, pour tourner autour de 90 lors de mon séjour à l’hôpital. J’écrivais dans un poème, de retour à la maison : « Mais / mon cœur bat la mesure qu’il choisit / où chaque minute en vaut une / et demie<em>.</em> » Si on se fie au cœur comme chronomètre, alors comment négocier une telle accélération du temps? Par un serrement à la poitrine, au diaphragme. Par une impatience de bouger en contradiction avec le ralentissement nécessaire à la guérison. Par une angoisse : celle d’avoir tout ce temps devant soi… pour penser, s’inquiéter, s’imaginer ce qu’on fera quand on aura les capacités mais, forcément, plus le temps.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>***</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Rêvasser : voilà peut-être, depuis des siècles, le seul pouvoir des femmes qui n’ait pas été contesté. Simone de Beauvoir déplorait déjà, en 1949, qu’on implante creux dans la tête des jeunes filles le désir du prince charmant qui les emporte et qu’on valorise chez elles la langueur plus que l’action, l’indépendance. Les mêmes souhaits leur sont encore transmis, à nos filles (pensons seulement à l’omniprésence du mot <em>princesse</em> dans ce qui se dit sur et aux fillettes); élevée et socialisée comme fille, j’ai moi aussi cette tendance au rêve, amoureux ou non, de quelque chose qui m’emporte vers une vie meilleure, parfaite même. Que faire donc de tout ce temps de convalescence nécessaire? Ma tête, que dis-je <em>mon</em> <em>corps</em> se perd naturellement dans la rêverie.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>J’aurais pu tomber dans la culpabilité, autre attitude vers laquelle sont amenées plusieurs filles qui grandissent. J’aurais pu me dire que j’avais des mains et un cerveau pour composer des poèmes d’hôpital, et que rêver ne donnait rien sauf me faire regretter la <em>non-productivité </em>de ma convalescence (<em>sic!)</em> après coup. Non : Claudia Hammond, dans un livre vulgarisant la recherche récente menée sur le temps en psychologie, <em>Time Warped </em>(2012), rappelle que le mode par défaut du cerveau est l’anticipation; aussi, imaginer l’avenir amènerait des émotions plus fortes que contempler le passé. Il s’agit donc pour les femmes de se réapproprier le réel pouvoir de la rêvasserie, de transformer celle-ci en moteur. Comme le principe même de la convalescence est d’aller bien, j’ai décidé que j’allais rêver à un futur qui me plaît. Il faut dire que j’ai la chance d’être une femme d’action (normalement…) bourrée de privilèges et, surtout, que je sais que mon cœur ira de mieux en mieux. Mon rétablissement étant vraisemblablement en pente ascendante, je <em>pourrai </em>poser les gestes nécessaires à la concrétisation de mes rêveries, lorsque le temps <em>viendra</em>.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>C’est-à-dire, lorsque le temps sera revenu sur les ailes d’une routine à des kilomètres à l’heure et qu’il m’emportera, non pas ailleurs comme le cheval blanc princier, mais tous les jours d’un bout à l’autre de l’île, à un endroit sans surprise. Anne Sexton me met en garde : « I have invented a lie / There is no other day but Monday / It seemed reasonable to pretend / that I could change the day / like a pair of socks. »</p>
<p><em> </em></p>
<p>Comment sortir de cette impasse où le temps m’est alloué alors que je suis impuissante et qu’il me sera retiré lorsque je retournerai au travail, pleine d’une nouvelle puissance? Comment refuser d’être précipitée dans un tourbillon qui force au repos tant de mes consœurs (et confrères)? En détournant la rêverie qu’on m’impose en une force de création du reste de ma vie. En puisant dans les mots d’Anne Sexton, de Simone de Beauvoir, de Martine Delvaux ce que je veux bien y lire et qui m’incite à continuer. En rebâtissant mon cœur dans mes propres mots puis en disséminant ceux-ci à mes sœurs qui sont loin, loin de mon cœur physique.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>C’est justement à l’aide de l’écriture que le narrateur d’une nouvelle de Miljenko Jergović (1995, p. 170) souhaite « trancher la vie […] en deux morceaux, celle qui est révolue et qu’il convient d’oublier, et celle à venir où, comme dans les contes de fées, tout un chacun vivra heureux jusqu’à la fin de ses jours ». Est-ce ce que je cherche ? Non : l’oubli à tout prix et la recherche du conte de fées n’intéressent pas la féministe en moi – sans doute parce que contrairement au narrateur de la nouvelle, je n’ai vécu ni guerre ni traumatisme important. S’il y a chez moi de ces blessures que je désire oublier parce qu’elles font trop mal, c’est mon droit. Mais qu’on ne m’y force pas : à l’instar de Martine Delvaux, « [j]e me demande souvent pourquoi, quand quelqu&rsquo;un a souffert et le dit, on l&rsquo;enjoint à s&rsquo;organiser très vite pour oublier » (statut Facebook, 30 octobre 2016). Au fond, les fêlures subies (dont les deux chirurgies à cœur ouvert et toutes les autres fois où j’ai trop ouvert mon cœur) ont fait de moi quelqu’une de forte et de solidaire. Quelqu’une qui sait, comme la majorité des femmes adultes, que même si les contes de fées n’existent pas, les fictions existent néanmoins ; je choisis de laisser leurs personnages de femmes fortes <em>et</em> vulnérables parler directement à mon cœur resté ouvert.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Pourtant, je veux bien trancher ma vie en deux, mais entre deux attitudes : entre ressasser le passé et éprouver ce que j’ai inadéquatement nommé une <em>nostalgie du futur</em>, un état doucereux dans lequel l’avenir fleurit dans toutes les directions où je le laisse aller. Claudia Hammond nous apprend que nos souvenirs et notre anticipation se partagent le même siège, soit l’hippocampe ; lorsque nous imaginons notre futur, nous le créons en fait à partir de morceaux variés de notre passé (dont bien sûr des passages d’œuvres de fiction vues et lues). La chercheure nous encourage alors à choisir ces morceaux afin de devenir maîtresses de notre temps, ou plutôt de sa couleur.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Cela fait du bien d’entendre que, contrairement à ce que les bien-pensants de la <em>mindfulness </em>à tout prix rabâchent dans la plupart des médias, la solution ne se trouve peut-être pas, ainsi que le souligne Claudia Hammond, dans l’attention constante et inconditionnelle au présent. En ces temps où le corps est (encore, malgré les précieux acétaminophènes) un coffre de douleur et le monde extérieur, une menace possédant à la fois trop de toupette et trop de front, se dire « fuck le présent » et se tourner un tant soit peu vers l’avenir, dans le confort de nos têtes fatiguées, peut donner le courage d’agir dans le sens qu’on l’a imaginé.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>***</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Je suis une convalescente du cœur qui soigne son stress avec des pilules (diurétiques et potassium). Ma mère m’a appris hier que les enfants opéré.e.s du cœur avaient tendance à être anxieux.ses; l’estomac m’a serré immédiatement à ces paroles, comme pour prouver leur véracité. Parfois, ce n’est que trente ans plus tard qu’on comprend des choses essentielles et, encore, parce qu’on a pris le <em>temps </em>d’écouter ensemble<em> Les</em> <em>Simone</em>, buvant l’une son vin rouge et l’autre sa tisane; bref, parce qu’on a pris le temps de les entendre.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Je suis une convalescente privilégiée, qui regarde de son divan de cuir la tempête s’agiter. La tempête, le temps… En serbo-croate aussi (comme en français), <em>time </em>et <em>weather </em>se disent de la même façon, <em>vrijeme </em>(ou <em>vreme</em>)<em>.</em> Sachant cela, le passage suivant, du même poème d’Anne Sexton, prend tout son sens : « Days don’t freeze / and to say that the snow has quietness in it / is to ignore the possibilities of the word. » De quel mot parlais-tu, Anne? De la neige, du calme, du <em>temps</em>? J’ai envie de choisir pour toi, pour moi. « That’s why trees remain quiet all winter / They’re not going anywhere. » Eh bien, moi non plus, je ne suis pas un arbre. Je suis une humaine au cœur patché. Et j’irai bien où je veux.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<hr />
<p>&nbsp;</p>
<p><a href="#_ftnref1" name="_ftn1">[1]</a> <em>Leisure activities</em> « telles que regarder la télévision, socialiser ou faire de l’exercice » (Bureau of Labor Statistics, 2011 ; trad. libre). Cette catégorie n’inclut pas, entre autres, les soins personnels dont le sommeil (<em>personal care activities</em>), le boire et le manger (<em>eating and drinking</em>), les tâches domestiques (<em>household activities</em>), les achats (<em>purchasing goods and services</em>), les communications lorsqu’elles sont liées au travail (<em>telephone calls, mail, and e-mail […] related to work</em>)… Le temps de transport étant en outre comptabilisé dans la catégorie travail (<em>working and work-related activities</em>), la moyenne de plus de 5 heures de loisirs par personne ne laisse pas d’étonner.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: center;">***</p>
<p><strong>RÉFÉRENCES</strong></p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Bureau of Labor Statistics, U.S. Department of Labor. (2011, 22 juin). “American Time Use Survey – 2010 Results”. [En ligne]. <a href="https://www.bls.gov/news.release/archives/atus_06222011.pdf" target="_blank" rel="noopener noreferrer">https://www.bls.gov/news.release/archives/atus_06222011.pdf</a></p>
<p>&nbsp;</p>
<p>De Beauvoir, Simone. (1949). <em>Le Deuxième Sexe</em>, tome II : <em>L’expérience vécue</em>. Paris : Gallimard.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Hammond, Claudia. (2012). <em>Ti</em><em>me Warped : Unlocking the Mysteries of Time Perception. </em>Toronto: House of Anansi Press.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Jergović, Miljenko. (1995). « La lettre », dans <em>Le jardinier de Sarajevo </em>(traduit par Mireille Robin). Paris : Nil.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Lévesque, Aimée. (2016, 22 octobre). « Il faut que je te dise, mon cœur ». <em>Hiroshimem. </em>[En ligne]. https://hiroshimem.com/2016/10/22/il-faut-que-je-te-dise-mon-coeur/</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Sexton, Anne. (1981). “Letter Written During a January Northeaster”, dans <em>All My Pretty Ones </em>(1962), dans <em>The Complete Poems: Anne Sexton</em>. New York: Mariner Books.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Trogi, Ricardo (réalisateur). (2016). <em>Les Simone</em>. Montréal: Société Radio-Canada.</p>
<p><em> </em></p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
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		<title>Une saison dans la culture du viol et la littérature canadienne</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Marie-Michèle Rheault]]></dc:creator>
		<pubDate>Tue, 23 May 2017 13:23:16 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[9 Le temps]]></category>
		<category><![CDATA[CHRONIQUES]]></category>
		<category><![CDATA[Radicalisme(s)]]></category>
		<category><![CDATA[Ruptures et continuité]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>ZISHAD LAK Illustration: Anne-Christine Guy Le 16 novembre 2015, Steven Galloway, écrivain, professeur à l’Université de la Colombie-Britannique et directeur du programme de création littéraire, fut accusé d’inconduite par une étudiante et suspendu de ses fonctions académiques par son université. Deux jours plus tard, l&#8217;université diffusa une justification publique, évoquant des allégations sérieuses et invitant [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<h2 style="text-align: right;"><strong><a href="/wp-content/uploads/2017/05/Lak.jpg"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-3272" src="/wp-content/uploads/2017/05/Lak.jpg" alt="" width="1000" height="1000" srcset="/wp-content/uploads/2017/05/Lak.jpg 1000w, /wp-content/uploads/2017/05/Lak-150x150.jpg 150w, /wp-content/uploads/2017/05/Lak-300x300.jpg 300w, /wp-content/uploads/2017/05/Lak-768x768.jpg 768w, /wp-content/uploads/2017/05/Lak-250x250.jpg 250w, /wp-content/uploads/2017/05/Lak-100x100.jpg 100w" sizes="(max-width: 1000px) 100vw, 1000px" /></a></strong></h2>
<h2 style="text-align: right;"></h2>
<h2 style="text-align: right;">ZISHAD LAK</h2>
<p>Illustration: Anne-Christine Guy</p>
<p style="padding-left: 90px; text-align: right;"><span style="color: #33cccc;">Le 16 novembre 2015, Steven Galloway, écrivain, professeur à l’Université de la Colombie-Britannique et directeur du programme de création littéraire, fut accusé d’inconduite par une étudiante et suspendu de ses fonctions académiques par son université. Deux jours plus tard, l&rsquo;université diffusa une justification publique, évoquant des allégations sérieuses et invitant les étudiantEs inquiètEs pour leur bien-être et leur sécurité à faire appel aux services d’aide de l’université. UBC enclencha une enquête, confiée à Mary Ellen Boyd, juge retraitée de la Cour suprême de Colombie-Britannique. Cette dernière, après avoir recueilli les témoignages des plaignantes et de témoins, a livré un rapport à l’université, qui a décidé en juin 2016 de congédier Galloway pour inconduite et bris de confiance. Entre temps, les médias avaient fait état de plaintes portées contre Galloway pour harcèlement, agression sexuelle et intimidation. IndignéEs par le secret entourant le processus d’enquête et par les conclusions du rapport de la juge Boyd, plus de 80 collègues et écrivainEs canadienNEs ont signé une lettre ouverte exigeant une enquête indépendante sur la suspension de Galloway et sur la manière dont l’université a traité cette affaire.</span></p>
<p style="padding-left: 90px; text-align: right;"><span style="color: #33cccc;">Pour lire la lettre ouverte : <span style="color: #000000;"><a style="color: #000000;" href="http://www.ubcaccountable.com/open-letter/steven-galloway-ubc/" target="_blank" rel="noopener noreferrer">http://www.ubcaccountable.com/open-letter/steven-galloway-ubc/</a></span></span></p>
<p style="padding-left: 90px; text-align: right;"><span style="color: #33cccc;">À propos du congédiement de Galloway : <span style="color: #000000;"><a style="color: #000000;" href="http://www.theglobeandmail.com/news/british-columbia/author-steven-galloway-fired-from-ubc-after-investigation-of-serious-allegations/article30557345/" target="_blank" rel="noopener noreferrer">http://www.theglobeandmail.com/news/british-columbia/author-steven-galloway-fired-from-ubc-after-investigation-of-serious-allegations/article30557345/</a></span></span></p>
<p style="padding-left: 90px; text-align: right;"><span style="color: #33cccc;">Pour un récit sur les suites des événements à UBC : <span style="color: #000000;"><a style="color: #000000;" href="http://www.theglobeandmail.com/news/british-columbia/ubc-and-the-steven-galloway-affair/article32562653/" target="_blank" rel="noopener noreferrer">http://www.theglobeandmail.com/news/british-columbia/ubc-and-the-steven-galloway-affair/article32562653/</a></span></span></p>
<p style="padding-left: 90px; text-align: right;"><span style="color: #33cccc;">Pour la réplique de Zoe Todd à la lettre ouverte :<span style="color: #000000;"> <a style="color: #000000;" href="https://storify.com/ZoeSTodd/rape-culture-canlit-and-you" target="_blank" rel="noopener noreferrer">https://storify.com/ZoeSTodd/rape-culture-canlit-and-you</a> et <a style="color: #000000;" href="http://www.quillandquire.com/omni/qa-zoe-todd-on-rape-culture-canlit-and-you/" target="_blank" rel="noopener noreferrer">http://www.quillandquire.com/omni/qa-zoe-todd-on-rape-culture-canlit-and-you/</a></span></span></p>
<p style="padding-left: 90px; text-align: right;"><span style="color: #000000;"><span style="color: #33cccc;">Pour la réplique de Margaret Atwood à Zoe Todd :</span> <a style="color: #000000;" href="https://thewalrus.ca/margaret-atwood-on-the-galloway-affair/" target="_blank" rel="noopener noreferrer">https://thewalrus.ca/margaret-atwood-on-the-galloway-affair/</a></span></p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Quel est le temps d’une culture? Quel est le rapport temporel entre la culture et l&rsquo;individu? Entre le temps privé et le contexte culturel? Quand est-ce qu’une culture commence? La culture du viol a-t-elle une genèse ou est-elle sans commencement, encore et toujours recommencée? Cet « encore et toujours » oppresseur qui naturalise et normalise l’état de choses. Qu’en est-il d’« en même temps »? Crée-t-il un assemblage qui définit la culture? C’est la perpétuation de la culture dans le temps qui révèle sa structure, son point de départ, et qui permet d’envisager une fin possible. Tout se lie depuis et selon. C’est ce que sous-entend Zoe Todd quand elle fait le lien entre les réactions à l’affaire Galloway et la disparition des femmes autochtones « depuis toujours ». Et c’est aussi ce que veut dire Audra Simpson quand elle parle de la contextualisation. Sans contexte, explique Simpson, un crime est isolé de la structure qui le motive et l’anime, voire le normalise <a href="#_ftn1" name="_ftnref1">[1]</a>.</p>
<p>Commençons donc par le début. Pour situer le contexte, pour faire le lien entre le passé et le présent. Pour rassembler et assembler les « en même temps ». Le contexte, écrit Audra Simpson en réponse à Stephen Harper qui disait ne pas vouloir « commettre de la sociologie <a href="#_ftn2" name="_ftnref2">[2]</a> », est justement ce qui permet d’inscrire les violences dans la société qui les voit survenir. Analyser le contexte évite l’atomisation du temps et du crime, nous implique tous et toutes. En ce qui concerne le cas que j&rsquo;aborde ici, le scénario est assez familier pour celles qui ont déjà fréquenté une université, du déjà-vu. Le passé se répète et révèle ainsi une structure, un système. Lui, c’est un écrivain, <em>bestseller</em>. Il dirige le département de création littéraire de l’Université de la Colombie-Britannique. De ce département sont issues des vedettes de la littérature canadienne, selon les statistiques. Ses méthodes sont efficaces, rentables, selon ce que nous disent les médias. Elles, les plaignantes, les anonymes, sont des étudiantes. Lui est accusé d’avoir abusé de son pouvoir et de ses privilèges. Bien que cette dynamique nous soit familière, le résultat, lui, l’est moins; l&rsquo;enquête aboutit au licenciement du maître. Voilà un résumé, un contexte approximatif et non détaillé. Car les détails importent peu dans le cadre de mon propos.</p>
<p>De grands noms de la littérature canadienne, certains issus de cette institution, signent une lettre qui conteste les modalités de l&rsquo;enquête menée par l’université pour des raisons qui ne sont pas claires. Ce qui l’est toutefois, c’est que cette lettre est publiée en soutien à leur ami, le maître accusé, pourvu d&rsquo;un nom au contraire des plaignantes. La littérature canadienne fait jaser (enfin! mais pour de mauvaises raisons) et plus on jase moins les choses sont claires.<a href="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ruptures.png"><img decoding="async" class="alignright wp-image-3173 size-medium" src="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ruptures-300x300.png" alt="" width="300" height="300" srcset="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ruptures-300x300.png 300w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ruptures-150x150.png 150w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ruptures-768x768.png 768w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ruptures-250x250.png 250w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ruptures-100x100.png 100w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ruptures.png 900w" sizes="(max-width: 300px) 100vw, 300px" /></a></p>
<p>Le traitement subi par le professeur, suspendu au moment où la lettre est publiée, serait injuste, dixit Joseph Boyden, collègue de l’accusé et signataire de la lettre qu’il fait circuler. Fort probablement, les plaignantes le rencontreront dans le département, lui, le professeur et elles, les étudiantes. On se sent mal à l’aise à la lecture de cette lettre. Le brouhaha du procès Ghomeshi vient tout juste de se calmer et l’encre de #IBelieveHer n’a pas encore séché. La proximité temporelle avec l’affaire Ghomeshi crée ce malaise. Mais n’est-ce pas le caractère d’une culture, d’un paradigme, que de se reproduire perpétuellement? Qu’un événement arrive peu de temps après l’autre et qu’entre temps il y en ait plusieurs dont on ne parle pas? L’affaire Ghomeshi était trop médiatisée pour qu’on puisse demeurer « objectif », pour qu’on puisse laisser les choses aux mains de la justice, des juges, de l’État, des mâles au pouvoir.</p>
<p>Les signataires de cette lettre ne sont pas des ignorantEs. Certains d&rsquo;entre elles et eux ont modelé notre façon de voir le monde, nous ont appris à réfléchir, à voir au-delà des récits individuels, à les concevoir comme révélant des paradigmes. Bien que ce soit l’affaire Ghomeshi qui avait déclenché les débats sur le viol, sur les relations de pouvoir et sur la réponse inadéquate du système de justice aux plaintes déposées par les victimes, et bien que ce soit cette affaire qui ait été le plus souvent évoquée dans les débats autour de l’enquête menée à l’Université de la Colombie-Britannique, il y avait une autre enquête en cours au moment même de la publication et la circulation de cette lettre, <em>en même temps</em> : celle sur les allégations de femmes autochtones contre des policiers de Val-d’Or, menée par un autre corps de police, notoirement misogyne et raciste. Il y avait donc quelque chose pour contextualiser cette affaire, cet <em>en même temps</em>, une simultanéité temporelle, mais surtout une accumulation à travers le temps, un « encore et toujours ». Une accumulation qui signale une structure et révèle un processus continu qu’on a depuis nommé culture du viol.</p>
<p>C’est Zoe Todd, anthropologue métisse, qui a osé tenir tête aux signataires de la lettre, et surtout à Joseph Boyden, un écrivain s’identifiant comme autochtone, mais dont l’ascendance a depuis été remise en question. Dans son intervention, s’adressant à Boyden, Todd évoque les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées, une cause que ce dernier promeut souvent dans les médias. Elle contextualise la violence faite aux femmes et s’inquiète de l’effet intimidant des mots d’auteurs et d’autrices renomméEs qui ont proclamé leur fraternité avec l’accusé. Zoe Todd fait appel à une autre forme de solidarité, une solidarité décoloniale, en ce qu’elle attire l’attention de Boyden sur une autre histoire et une autre continuité temporelle : le « viol de la terre », comme le formule Audra Simpson, et l’élimination des femmes autochtones. Dans son ouvrage <em>The Beginning and End of Rape </em><a href="#_ftn3" name="_ftnref3">[3]</a><em>, </em>Sarah Deer montre que ce n’est pas seulement l’association avec la création et la terre qui a fait de ces femmes des victimes de la violence patriarcale et coloniale. Lors de l’arrivée de colons européens, les femmes de plusieurs nations autochtones détenaient le pouvoir politique, ce qui était simplement inimaginable pour les arrivants européens, pour qui les femmes étaient la propriété légale de leurs maris. Deer, avocate de la nation Muscogee, nous rappelle que les premières lois punissant le viol aux États-Unis étaient dérivées des lois régissant la propriété. Elle constate dans les écrits des colons que ceux-ci s’étonnaient souvent du fait que les femmes autochtones avaient le contrôle de leur corps et de leur sexualité, ce qui les rendait, aux yeux de ces hommes, peu vertueuses et violables (ou bien non violables, car les agresser ne pouvait pas se qualifier comme un viol). Briser les femmes était donc une stratégie coloniale pour briser les communautés afin de pouvoir s&#8217;emparer de la terre et du pouvoir. Cette tradition se poursuit, bien que ce soit des étudiantes et non des femmes autochtones dans ce cas particulier; le déni de leur consentement est encore et toujours une manière d’exercer son pouvoir sur les femmes.</p>
<p>L’intention de Todd n’est pas de condamner l’accusé. Elle attire plutôt notre attention sur le fait que cette lettre de soutien rédigée par ceux et celles qui ont supposément le génie des mots sert les intérêts d’un homme en position de pouvoir et qu’elle traite les plaignantes, encore et toujours, anonymes et sacrifiables. Et c’est cela la culture du viol, quand la réputation de l’écrivain-professeur, le talent de l’étudiant nageur, le génie du cinéaste renommé passent avant les vies brisées des victimes, quand cette manière de penser devient la norme, un réflexe qui se reproduit à travers le temps, même chez les supposéEs intellectuelLEs d’une société. La culture du viol, ce n’est pas le <em>viol </em>lui-même (qui fait peur aux hommes en tant que mot et aux femmes en tant qu’acte), mais le fait que le viol, la violation des femmes, des êtres dépourvus de pouvoir, de leur corps, de leurs âmes, deviennent une réflexion après coup. On en a vu la preuve dans la réponse presque dédaigneuse de Boyden sur Twitter. Oui, écrit-il, le problème se situe dans les procédures de gestion des plaintes, et les victimes aussi peuvent profiter de meilleures procédures&#8230;</p>
<p>C’est donc dans un contexte colonial que Todd recadre l’affaire et intervient en s’adressant à Boyden, soulignant le fait qu&rsquo;aucune écrivaine autochtone ne figure parmi les signataires de sa lettre. Atwood réplique à Todd et à d’autres personnes qui ont émis des critiques de la lettre ouverte, d’abord sur Twitter, ensuite dans un article publié dans <em>The Walrus</em>, sans pour autant répondre aux préoccupations que soulèvent ces dernières. S’il y a eu viol, dit Atwood, il faut faire appel à la police. Ce faisant, elle ignore à la fois l’histoire et le temps. Elle ne pense pas à Val-d’Or, ne fait pas la généalogie du viol. Val-d’Or est un temps parallèle, qui ne recoupe pas le temps d’Atwood. De plus, le viol, pour Atwood semble se résumer à un acte de pénétration qui laisse du sperme incriminant. N’oublions pas que le viol se définissait jadis aux États-Unis comme l’assaut sexuel d’une fille vierge par un étranger (Deer, 2015). L’absence de sperme est une raison suffisante pour Atwood d’absoudre l’accusé.</p>
<p>La géante de la littérature canadienne fait toutefois sa propre contextualisation. Elle interrompt la continuité temporelle qu’évoquent Todd et Simpson et Deer et tant d’autres écrivaines autochtones en comparant l’affaire au procès des sorcières de Salem, un procès aboutissant à l’exécution de vingt personnes, dont quatorze femmes et deux enfants, accusées de sorcellerie sans preuve concrète. Les femmes accusées ne se conformaient pas aux valeurs puritaines de l’époque, n’allaient pas à l’église ou étaient des esclaves racisées. La chasse aux sorcières de Salem a donc son histoire misogyne et raciste qui la situe dans le même contexte, la même historicisation et la même généalogie qu’évoquent Todd <em>et al</em>. Avec cette analogie, donc, Atwood montre les limites de son féminisme blanc : ahistorique et privilégié. L’histoire du procès de Salem est recontextualisée au profit de son ami; ce procès pour Atwood n’est plus un autre exemple de féminicide, mais un simple échec juridique et singulier qui, par hasard, aurait cette fois pour victime un professeur d’un département de création littéraire. Atwood utilise l’exemple d’un féminicide brutal pour défendre son ami, ce mâle au pouvoir, contre ces plaignantes anonymes qui, selon elle, devraient plutôt porter plainte à la police et non à l’Université. Parce que le viol est tout d’un coup une question de sperme juridique.</p>
<p>Comme la plupart des gens qui spéculent sur cette affaire, j’ignore tout du processus entrepris par l’Université de Colombie-Britannique ainsi que de la personnalité de l’accusé et des plaignantes. Je ne tâche pas de faire une enquête, mais cherche plutôt à faire ma propre contextualisation et temporalisation, pour que la culture du viol, de par la répétition qu’elle implique, ne perde pas son effet-choc. Ce qui choque n’est pas dans le mot « viol », bien qu’il évoque cet acte horrible, mais c’est plus que cela, ce doit être plus que cela. C’est « culture » qui doit choquer, qui doit évoquer une histoire, un paradigme, une temporalité, une répétition. C’est justement cette histoire, ce contexte, qui fait en sorte que nous venons rapidement à la rescousse de nos amis, de nos héros, des maîtres, parfois même, en diabolisant (le diable, la sorcière…) les victimes. C’est cette culture qui, malgré les statistiques et les faits, rend plausible l’histoire de la « jilted ex <a href="#_ftn4" name="_ftnref4">[4]</a>» qui cherche sa vengeance en ruinant la réputation du maître. La culture est une accumulation d’événements dont les temps se recoupent pour ainsi en dévoiler la structure.</p>
<p>En 2016, un an après la fameuse proclamation de Justin Trudeau à propos de son cabinet paritaire, la culture du viol est encore et toujours perpétuée par ceux et celles qui nous forment et nous cultivent. Le premier ministre qui a énoncé le truisme « <em>because it is 2015</em> » vient d’approuver le projet de Kinder Morgan de l’exploitation des terres sans le consentement de leurs premiers habitants. Ce ne sont pas des événements séparés, sans lien. Qu’un Donald Trump ou une Kellie Leitch soient des misogynes est d’une évidence presque gratuite; tout autant misogynes sont les professeurs gauchistes ou les cinéastes antifascistes comme Bertolucci. La structure sera maintenue à cause de nos amitiés et de nos alliances, tant que nous refuserons de les mettre en contexte et de les temporaliser, tant que nous refuserons de « commettre de la sociologie ».</p>
<hr />
<p><a href="#_ftnref1" name="_ftn1">[1]</a> Audra Simpson, « The State is a Man: Theresa Spence, Loretta Sauders and the Gender of Settler Sovereignty”, dans <em>Theory and Event</em>, vol. 19, no 4, 2016.</p>
<p><a href="#_ftnref2" name="_ftn2">[2]</a> « Nouveau refus d’une enquête nationale sur les femmes autochtones, » 21 août 2014 : <a href="http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/681238/stephen-harper-tina-fontaine-enquete-refus" target="_blank" rel="noopener noreferrer">http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/681238/stephen-harper-tina-fontaine-enquete-refus</a></p>
<p><a href="#_ftnref3" name="_ftn3">[3]</a> Sarah Deer, <em>The Beginning and End of Rape: Confronting Sexual Violence in Native America</em>, Minneapolis, University of Minnesota Press, 2015.</p>
<p><a href="#_ftnref4" name="_ftn4">[4]</a> Jian Ghomeshi avait d’abord qualifié les accusations contre lui de fausses allégations d’une amante éconduite : <a href="https://www.thestar.com/news/gta/2014/10/27/jian_ghomeshis_full_facebook_post_a_campaign_of_false_allegations_at_fault.html" target="_blank" rel="noopener noreferrer">https://www.thestar.com/news/gta/2014/10/27/jian_ghomeshis_full_facebook_post_a_campaign_of_false_allegations_at_fault.html</a></p>
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		<title>À propos du milieu</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Marie-Michèle Rheault]]></dc:creator>
		<pubDate>Tue, 23 May 2017 13:20:08 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[9 Le temps]]></category>
		<category><![CDATA[C'est kif-kif]]></category>
		<category><![CDATA[CHRONIQUES]]></category>
		<category><![CDATA[Ruptures et continuité]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>EFTIHIA MIHELAKIS &#160; Illustration: Anne-Christine Guy &#160; L’autre soir, elle était en route pour aller voir une amie au café. Elle était partie dans l’Ouest depuis un an et elle tentait tant que bien que mal, et en dépit de sa fatigue, de revoir ses ami.es lors de ses passages à Montréal, de courir après [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<h2 style="text-align: right;"><a href="/wp-content/uploads/2017/05/Mihelakis.jpg"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-3253" src="/wp-content/uploads/2017/05/Mihelakis.jpg" alt="" width="1000" height="1000" srcset="/wp-content/uploads/2017/05/Mihelakis.jpg 1000w, /wp-content/uploads/2017/05/Mihelakis-150x150.jpg 150w, /wp-content/uploads/2017/05/Mihelakis-300x300.jpg 300w, /wp-content/uploads/2017/05/Mihelakis-768x768.jpg 768w, /wp-content/uploads/2017/05/Mihelakis-250x250.jpg 250w, /wp-content/uploads/2017/05/Mihelakis-100x100.jpg 100w" sizes="(max-width: 1000px) 100vw, 1000px" /></a></h2>
<h2 style="text-align: right;"></h2>
<h2 style="text-align: right;">EFTIHIA MIHELAKIS</h2>
<p>&nbsp;</p>
<p>Illustration: Anne-Christine Guy</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>L’autre soir, elle était en route pour aller voir une amie au café. Elle était partie dans l’Ouest depuis un an et elle tentait tant que bien que mal, et en dépit de sa fatigue, de revoir ses ami.es lors de ses passages à Montréal, de courir après le temps qui lui paraissait toujours occupé par des moments manqués, des rencontres souhaitées mais impossibles.</p>
<p>Depuis quelques mois, elle s’adaptait à un autre temps qui remplissait un lieu lui devenant désormais étrangement hospitalier. Elle aimait sa solitude.</p>
<p>Et maintenant, à Montréal, elle était devenue une revenante. Ce soir-là, sans qu’elle ne saisisse pourquoi, elle ne se souvenait plus à quelle intersection se situait le café. Elle s’est dit qu’il était sans doute quelque part entre Le Fameux, maintenant fermé, et l’hôtel dont elle ne se souvenait jamais du nom, au coin de Sherbrooke. Elle gardait les yeux hauts pour trouver un bâtiment verdâtre avec de grandes vitres au rez-de-chaussée.</p>
<p>Elle a décidé de garer la voiture au coin de la rue Marie-Anne. Elle a marché jusqu’à la rue Rachel. Pas de café. Elle s’est rendue à l’avenue Saint-Laurent puis est revenue jusqu’à la rue Marie-Anne. Pas de café. L’hiver était arrivé, mais elle refusait de porter du linge chaud. Elle s’était, en l’espace de quelques mois, habituée aux hivers plus cléments qu’elle avait vécu lorsqu’elle était à Calgary et aux Chinooks.</p>
<p>Elle a failli se faire renverser par une voiture parce qu’elle était distraite par les gens, des couples surtout, qui marchaient avec le visage béat, main dans la main. Elle était aussi distraite par l’intensité des quadrillages condensés. Elle avait maintenant l’impression de se faire assaillir par la multiplication de ce qui lui semblait être l’arrivée précipitée d’un autre trottoir. Ses yeux s’étaient habitués aux grands espaces.</p>
<p>Un pied dans la rue, un pied encore sur le trottoir, elle s’est subitement souvenue de la première fois qu’elle avait conduit sur l’avenue Patricia à Brandon. Elle venait de déménager depuis quelques semaines de Calgary au Manitoba. Mis à part les quelques rues au centre de la petite ville, il n’y avait que de vastes routes sans fin avec des intersections mal identifiées, quasi inexistantes. Elle avait dit à V. que ses yeux ne savaient pas comment voir sans quadrillage, qu’il y avait comme une étendue d’espace et un sentiment de vertige à ne pas savoir où poser son regard. C’était exhilarant et profondément troublant.</p>
<p>Le Laïka. C’était un café qu’elle connaissait bien. Elle l’avait fréquenté beaucoup pendant son doctorat. Et là, dans la rue, rien. Un espace vide dans sa mémoire. Il y avait maintenant juste son corps qui tentait de retrouver les pas qu’elle avait exécutés des centaines, peut-être des milliers de fois. Elle a dû vérifier sur son cellulaire. Il était à 25 mètres vers le sud.<a href="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ruptures.png"><img decoding="async" class="alignright wp-image-3173 size-medium" src="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ruptures-300x300.png" alt="" width="300" height="300" srcset="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ruptures-300x300.png 300w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ruptures-150x150.png 150w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ruptures-768x768.png 768w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ruptures-250x250.png 250w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ruptures-100x100.png 100w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ruptures.png 900w" sizes="(max-width: 300px) 100vw, 300px" /></a></p>
<p style="text-align: center;">* * *</p>
<p>Une fois arrivée, S. et elle ne se sont pas mises tout de suite à parler. Il y a de ces gens qu’on peut ne pas voir depuis des années et avec qui on a pourtant l’impression d’avoir une conversation ininterrompue, seulement parsemée de longues pauses fortuites, comme s’il fallait faire l’expérience de la distance pour mieux se retrouver. Elles savaient ce qu’elles avaient vécu. Il ne fallait pas le dire à voix haute. La durée infinitésimale d’un regard complice et chaleureux ravivait la puissance de la colère sororale comme un éclair tant désiré à la fin d’une journée de canicule. L’orage qui tourbillonnait en elle la gardait souvent au bord d’un état limite : elle pouvait à n’importe quel moment soit rire ou pleurer. Il n’y avait aucune différence caractérielle entre ces deux manifestations. Car les violences vécues lors de ses apprentissages universitaires, la honte qu’elle a vécue lors de la presque venue de la Charte des valeurs, l’avenir incertain et morbide de ses camarades dans le domaine des lettres à l’université, la montée d’une angoisse généralisée, et l’arrivée de Trump au pouvoir ne l’avaient pas mis hors d’elle-même. Elle savait qu’il fallait qu’elle appartienne à quelque chose, qu’elle retrouve quelque chose en elle. Mais elle ne pouvait –elle ne voulait– pas tout à fait le définir, le circonscrire, le limiter. Elle a dit subitement à M. :  <em>Je ne sais pas. J’ai l’impression qu’il faut se rejoindre quelque part au milieu, mais sans avoir l’impression de perdre ce qui nous est essentiel.</em> <em>Ce que je suis ; ma différence. </em></p>
<p>Comment faire, en tant que deuxième génération, pour ne pas porter toute la responsabilité du changement qui doit opérer chez ceux et celles qui le refusent ? Il lui semblait que c’était toujours à elle d’apprendre aux Blancs comment agir, comment comprendre, comment être sensibles, comment faire de la place pour quelqu’un qui n’était pas comme eux et elles. Il lui semblait qu’elle avait aussi appris à être celle qui devait servir d’intermédiaire pour les premières générations.</p>
<p style="text-align: center;">* * *</p>
<p>Une semaine plus tôt, elle était allée prendre un verre avec ses nouveaux collègues profs. Une jeune serveuse l’a entendue parler français. Elle l’a tout de suite interpellée : <em>Je parle aussi français ! J’étais en immersion au secondaire et j’ai suivi un cours avec M. </em><em>&#8211;</em><em> Que faites-vous ici ?</em> &#8211; <em>Je suis prof de littérature et de français à l’université. </em>&#8211; <em>Mais vous venez d’où ?</em> Cette question, elle ne l’avait jamais entendue enfant au sein de sa famille. Elle l’avait entendue pour la première fois dans une université francophone et plus encore lorsqu’elle a commencé à interagir avec des francophones.</p>
<p>Elle s’est mise à faire ce qu’elle fait tout le temps. Penser aux apprentissages, aux origines et aux devenirs. Elle savait que si cette question s’apprend très jeune, comme un alphabet qu’on apprend par cœur pour s’approprier une langue, on ne naît pas en ayant ce désir pervers, voire sournois, trop souvent enveloppé d’un masque de bienséance, de vouloir circonscrire l’autre, de vouloir qu’il performe son altérité, qu’il devienne l’aliéné qui a été ciblé en répondant à la question : <em>D’où viens-tu ?</em> On le devient. On imite, on pense que c’est légitime. On écoute, on entend. On voit que d’autres le disent. Que c’est accepté. On n’apprend pas le silence, le sien. On n’apprend pas à se douter soi-même, à exister. On append à se déclarer maîtres chez soi. Et on le dit. On en est responsable.</p>
<p>Face à la serveuse, il n’y a eu aucun ressentiment, aucune douleur, aucune volonté de faire rebondir la question sous forme d’ironie, en disant, &#8211; <em>Et vous, d’où viennent vos ancêtres ? </em>Elle a tout simplement répondu : &#8211; <em>De Montréal. </em>Et la serveuse : &#8211; <em>De Souris. </em>Quelque chose semblait avoir radicalement changé. Elle n’était plus une étudiante en face d’une figure d’autorité. Son nom s’était déplacé, mais il demeurait dans la même sphère d’autorité. Il n’y avait plus Madame Eftihia, petite-fille de la grand-mère paternelle Eftihia, fille du père Mihelakis, présente. Il y avait le titre, « Docteure », que le monde anglophone utilisait sans ironie.</p>
<p>Mais il était impossible pour elle de se rappeler autre chose qu’une clameur, celle des doux reproches de gens pourtant si insignifiants, mais dont les mots calomnieux avaient percé la peau de sa mémoire vive. C’était comme si les mots « d’où / viens-tu? » ne pouvaient pas se détacher du mot « Docteure » ; ce dernier y ajoutait seulement un supplément, comme un post-scriptum mélancolique. Chaque fois qu’elle entendait ou lisait « d’où », elle voyait défiler dans sa tête la suite de la question. Elle attendait le désastre de cette sensation de vouloir disparaître au même moment qu’on vous pointe du doigt, comme si les origines pouvaient être désastreuses, comme si elles pouvaient seulement être empreintes de quelque chose d’ontologiquement affreux et abject qu’il faut toujours donner à voir, à montrer. « Docteure » : la promesse de la différence, du déclassement, mais aussi le retour à une autre forme d’altérité impossible à déchiffrer, à localiser.</p>
<p>L’étudiante paraissait intéressée à suivre un de ses cours l’automne prochain, mais semblait réticente. &#8211; <em>Je ne sais pas. Je dois travailler deux jobs</em>. <em>J’habite dans une ferme avec une colocataire, mais c’est quand même difficile travailler et étudier.</em> &#8211; <em>Je vous comprends, </em>a-t-elle répondu, &#8211;<em> j’avais quatre jobs pendant mes études au baccalauréat&#8230; </em>Sa collègue L. a intercepté la conversation pour demander : <em>Mais pourquoi as-tu choisi d’avoir quatre jobs au lieu de lire ? </em>Cette fois-ci, au lieu de répondre à la question automatiquement, elle s’est souvenue des mots d’Ernaux : « il y a ceci dans la honte : l’impression que tout maintenant peut vous arriver, qu’il n’y aura jamais d’arrêt, qu’à la honte il faut plus de honte encore ». Elle a juste dit : <em>Parce que</em> <em>c’est comme ça. Je ne suis pas fille de parents privilégiés comme toi. Ça fait pas de moi quelqu’un qui n’aime pas lire.</em></p>
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<p>V. l’a appelée pour lui parler de Milos Yiannopoulos, du <em>Breitbart News</em>. Il devait faire une conférence à l’université de Berkeley, mais des manifestants se sont prononcés contre lui et tout ce qu’il représente : il prône la liberté d’expression, mais attaque spécifiquement les groupes féministes, la communauté LGBTQI, les communautés minorisées. Ce n’était pas la première fois qu’on lui avait donné à voir un.e deuxième qui avait fait les manchettes. La différence : c’est que ce sont souvent des histoires positives, des histoires pour nourrir le mythe du bon immigrant. C’est comme si c’était inimaginable de voir un enfant issu d’une communauté minorisée se prononcer contre d’autres personnes « autres ». On a souvent vu pulluler le mythe du recommencement ou celui de l’immigrant qui se sacrifie pour ses enfants pour décrire l’expérience des premières générations. On a moins pensé de façon critique le mythe du deuxième qui doit être vertueux, quasi surhumain.</p>
<p>Le bon deuxième est celui qui se tait et se range derrière les rideaux de la place publique. Il maintient une position invisible, indicible, jouant plutôt le rôle de médiateur, de diplomate devant jongler avec les mondes qui paraissent souvent irréconciliables entre celui des <em>gens d’ici </em>et celui de <em>ses parents. </em>Être deuxième a été construit comme quelque chose de dérisoire, comme si nous étions en marge du savoir, des arts, de la société, de la politique, si bien que nos paroles, nos discours, nos réalités doivent en retour toujours être confinés à des logiques différenciées. Sans le savoir, on se dit, les deuxièmes pourront-ils enseigner la littérature québécoise comme les gens d’ici le veulent ? Les deuxièmes pourront-ils garantir la survie du français comme les gens d’ici pensent le faire ? Les deuxièmes ne sont-ils pas plus utiles pour le pouvoir lorsqu’ils ou elles deviennent une main-d’œuvre spécifique ? Des <em>consommateurs </em>? Comme ça, on peut mieux les critiquer, dire qu’ils ne participent pas à la <em>polis</em>.</p>
<p>Elle avait donc envie de le dire enfin à voix haute qu’elle ne prônait pas la « tolérance » de la différence, justement parce que les différences ne sont pas des handicaps et des obstacles avec lesquels il faudrait faire, qu’il faudrait apprendre à contourner, à surmonter, à dépasser, à corriger. Il faut les cultiver. Qu’on soit deuxième ou pas.</p>
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<p>Elle s’est souvenue plus tard qu’elle croisait souvent sa mère dans les couloirs de l’université lorsqu’elle sortait de ses cours. Sa mère faisait l’entretien ménager du pavillon des lettres françaises de McGill.</p>
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