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	<title>Le temps incarné Archives - FRANCOISE STEREO</title>
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		<title>Je t&#8217;attends</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Marie-Michèle Rheault]]></dc:creator>
		<pubDate>Tue, 23 May 2017 13:21:36 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[9 Le temps]]></category>
		<category><![CDATA[CHRONIQUES]]></category>
		<category><![CDATA[Contemplations du câlice]]></category>
		<category><![CDATA[Le temps incarné]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>MARIE-MICHÈLE RHEAULT &#160; Illustration: Anne-Christine Guy &#160; Aujourd’hui, c’est la fête des Mères et je trouve que c’est une bien triste journée. Oui, je sais, si j’étais pas si égoïste, je ferais comme tout le monde et je publierais sur Facebook une belle photo de ma mère que j’aime tant et je la remercierais pour [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p><a href="/wp-content/uploads/2017/05/Rheault.jpg"><img fetchpriority="high" decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-3258" src="/wp-content/uploads/2017/05/Rheault.jpg" alt="" width="1000" height="1000" srcset="/wp-content/uploads/2017/05/Rheault.jpg 1000w, /wp-content/uploads/2017/05/Rheault-150x150.jpg 150w, /wp-content/uploads/2017/05/Rheault-300x300.jpg 300w, /wp-content/uploads/2017/05/Rheault-768x768.jpg 768w, /wp-content/uploads/2017/05/Rheault-250x250.jpg 250w, /wp-content/uploads/2017/05/Rheault-100x100.jpg 100w" sizes="(max-width: 1000px) 100vw, 1000px" /></a></p>
<h2 style="text-align: right;"></h2>
<h2 style="text-align: right;">MARIE-MICHÈLE RHEAULT</h2>
<p>&nbsp;</p>
<p>Illustration: Anne-Christine Guy</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Aujourd’hui, c’est la fête des Mères et je trouve que c’est une bien triste journée. Oui, je sais, si j’étais pas si égoïste, je ferais comme tout le monde et je publierais sur Facebook une belle photo de ma mère que j’aime tant et je la remercierais pour tout ce qu’elle est. Si j’étais pas aussi centrée sur mon propre désir d’enfants, je me réjouirais de tout cet amour, quétaine certes, mais oh combien sincère, des gens pour leur douce et admirable maman. Mais je n’en ai pas envie parce qu’aujourd’hui, mon utérus a décidé que je ne serai pas mère et ça me fend le cœur. Les crampes sont là au creux de mon ventre. Sournoises. L’endomètre se détache. Même si j’essaie d’en sublimer tous les indices, les menstruations seront là dans quelques heures et je ne serai pas mère. Pas ce mois-ci. Pas encore. Je sais, je sais, je ne dois pas trop y penser, ça va arriver un jour, faut être patiente. Facile à dire quand on a déjà des enfants ou quand on n’en veut pas. Ce qu’il faut savoir, toutefois, c’est que le cycle menstruel de la femme qui veut tomber enceinte, contrairement à celui de celles qui ne le veulent pas, est rempli de différentes périodes toutes plus interminables les unes que les autres. D’un jour à l’autre, le temps s’étire pour ne devenir qu’impatience, angoisse et attente.</p>
<p>&nbsp;</p>
<h4>Jours 1 à 5 : toucher le fond du baril, puis remonter tranquillement</h4>
<p>Tu as passé les derniers jours avec un espoir au cœur grand comme le lac Champlain. Ta tête s’était remplie de « peut-être que ça y est », de « me semble que j’ai mal au cœur », de « ok, si je suis enceinte maintenant, ça veut dire que j’accoucherais en février, c’est parfait, il se passe jamais rien en février ». Bref, tu étais pleine d’espoir et de tendresse anticipée et tu te retrouves un dimanche matin de fêtes des Mères, assise sur le bol de toilette, les culottes à terre, un papier souillé de sang entre les mains et ton cœur s’émiette. Tu le sens qu’il craque. Tout ce qui l’avait rendu tendre et fleuri depuis quelques jours s’est instantanément desséché pour ne devenir qu’une petite boule sèche et rêche. Tu pleures un peu et puis tu essaies de sécher tes larmes avant d’aller enfouir ton nez dans le cou de l’autre, dans le cou de celui qui attend lui aussi que ça arrive et qui s’était laissé aller à rêvasser avec toi de petits pyjamas et de berceau et de biberons. T’as pas besoin de dire grand-chose, il connaît cet air de chien battu. « Tu as tes règles? » Tu fais un petit oui de la tête, la mine basse. Tu retiens tout en dedans parce que tu ne veux donc ben pas que ça ait l’air d’un drame pour toi et tu te laisses doucement convaincre que ce n’est pas la fin du monde par les « mais c’est pas grave ma chérie, ça va arriver un jour et puis si ça n’arrive pas, notre vie va être autrement ». Tu essaies donc ben de ne pas te laisser aller à la culpabilité (ah! si j’étais plus mince aussi!) ou à l’insécurité (peut-être que je suis pas fertile?). Ça marche plus ou moins parce qu’en plus d’avoir de la peine et d’encaisser le coup, ben tu es menstruée et tu as juste le goût de te rouler en boule et de laisser la Terre tourner sans toi.</p>
<p><a href="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-incarne.png"><img decoding="async" class="alignright wp-image-3281 size-medium" src="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-incarne-300x300.png" alt="" width="300" height="300" srcset="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-incarne-300x300.png 300w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-incarne-150x150.png 150w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-incarne-768x768.png 768w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-incarne-250x250.png 250w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-incarne-100x100.png 100w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-incarne.png 900w" sizes="(max-width: 300px) 100vw, 300px" /></a></p>
<h4>Jours 6 à 12 : la « nouvelle moi »</h4>
<p>Les jours avancent tranquillement et le taux d’hormones diminue. Tu reprends un peu le contrôle de tes émotions et tu entres dans ta période proactive. C’est pas vrai que tu vas te laisser abattre pour ça. T’sais, dans le fond, ça fait même pas longtemps que vous vous essayez, pourquoi en faire un drame. Ça va ben finir par arriver un jour. Mais le doute reste quand même au creux de ton cerveau et tu te dis : je vais TOUT faire pour optimiser ma fertilité. Google : optimiser fertilité. Première page proposée : Doctissimo, « Booster sa fertilité pour tomber enceinte », « 10 conseils pour tomber enceinte rapidement », « Programme 1, 2, 3 enceinte : 3 mois pour booster votre fertilité ». Ça me semble d’une fiabilité sans faille, tout ça. Voyons un peu ce que ça nous dit. Premièrement, il faut arrêter de fumer. Bon, je ne fume pas, ça va aller. Joyeux bordel en vue pour celles qui fument parce qu’il faut aussi à tout prix éviter le stress. BRA-VO. Deuxièmement, il faut&#8230;. roulements de tambour&#8230;. perdre du poids. What?! Me semble que s’il y a un moment dans la vie où c’est avantageux d’être large, c’est ben quand on veut avoir un bébé, non? Nos grands-mères aux hanches et aux cuisses fortes, à la poitrine généreuse n’étaient-elles pas justement choisies pour leur physique qu’on disait parfait pour la maternité à répétition? De nos jours, on dirait que la solution à tous les maux, c’est de perdre du poids. Tu as de l’asthme, perds du poids, tu es infertile, perds du poids, tu as une conjonctivite, perds du poids. Estie que j’suis tannée. Bon, ok, je vais essayer (encore une fois) puisque c’est pour la bonne cause. Ça ne peut pas me faire de tort, de toute façon. Une chance que l’été s’en vient, je vais pouvoir sortir mon vélo et ne pas me faire chier avec des cours de Zumba dans un gymnase d’école primaire avec des personnes n’ayant aucune coordination. Troisièmement, il faut faire l’amour souvent, dans des positions adéquates et surtout, SURTOUT, ne pas faire sentir à « son homme » que le sexe, maintenant, ça a une utilité autre que le <em>fun</em>. Heille! D’un coup que ça le turnerait <em>off</em>. « Il faut se la jouer cochonne en tout temps pour qu’il croie que votre libido exacerbée est due à son irrésistible masculinité. Aussi, si vous le voyez tendre vers des positions qui ne sont pas optimales à la fécondation, ramenez-le dans le droit chemin avec adresse et subtilité. » Là non, c’est trop! Je veux ben faire les efforts nécessaires pour préparer mon corps à cette grossesse, mais je n’ai pas du tout envie de porter toute la charge de la gestion de la conception. Y’a toujours ben des limites. Là, il y a certainement l’expression « charge mentale » qui vient de vous popper dans la tête. On en parle beaucoup ces jours-ci. Quand on s’y attarde un peu, on se rend compte que ça s’applique à pas mal plus large qu’on pensait. C’est pas vrai qu’on va faire semblant de ci ou de ça. C’est pas vrai que c’est nous seules qui allons calculer les jours pour cibler l’ovulation et qui allons initier tous les actes sexuels pour ne pas froisser la virilité des messieurs. On décide pas toutes seules de les faire ces enfants-là? Ils les veulent autant que nous ces enfants-là? Qu’on se partage la conception! Pourquoi ne pas avoir un calendrier du cycle en commun qu’ils pourraient consulter et ainsi prendre leur part de responsabilité? Faut pas prendre les hommes pour des cons. Ils sont ben contents de participer et surtout de comprendre mieux tous ces calculs qu’on opère chaque mois. Dernier point pour « booster sa fertilité » : arrêter d’y penser. Euh&#8230; han? Il faut que j’arrête de fumer, que je maigrisse, que je fasse l’amour tous les deux jours dans des positions prédéfinies, que je calcule mon ovulation en prenant ma température tous les matins, que je sois à l’affût de tous les signes et symptômes que mon corps m’envoie, que je prenne des hormones (dans le cas de celles qui sont allées consulter en clinique de fertilité), mais je dois arrêter de penser que j’essaie d’être enceinte? LOL. Tu me fais ben rire Doctissimo.</p>
<p>&nbsp;</p>
<h4>Jours 13 à 18 : l’ovulation</h4>
<p>Go! C’est la période de rut. Quoi, on est bien des mammifères, non? Bon là, c’est le temps. Tu donnes tout ce que tu as. Le matin, l’après-midi, le soir, par en avant, par en arrière, sur le côté. C’est le bout le <em>fun</em> et tu te fais plaisir et tu es tellement complice avec ton chéri et vous y croyez donc ben. Ça, c’est pour les hétéros fertiles. Quand tu es en couple avec une fille ou que toi ou ton amoureux n’êtes pas fertiles, c’est tellement une autre histoire. Dans ces cas, ce sont les rendez-vous en clinique, les injections d’hormones, les examens gynécologiques, les échographies intravaginales, les absences au bureau, la douleur, l’humiliation et la panique quand l’infirmière ou le médecin ne trouvent pas de <em>fucking</em> follicule. Malgré toute la bonne volonté des parents de vouloir faire de cette conception assistée un beau moment, le médecin te scrape ça d’un « ben je trouve pas de follicule, revenez le mois prochain » lancé du bout des lèvres, à la va-vite, comme si on lui avait fait perdre son précieux temps. C’est qu’il a d’autres chats à fouetter, t’sais, il y a des femmes avec un IMC parfait qui attendent d’être sauvées de la VRAIE infertilité. Alors tu retournes chez toi bredouille, le moral à moins mille. C’est tout un autre mois qu’il faudra attendre. La période de deuil qui se pointe généralement au premier jour des menstruations, ben elle commence parfois dès l’ovulation pour les couples en fertilité assistée. Un mois, c’est long, c’est très long quand tu as l’impression d’avoir fait tous ces efforts pour rien.</p>
<p>&nbsp;</p>
<h4>Jours 19 à 28 : ou être enceinte dans sa tête</h4>
<p>Maintenant que tu as fourré aller-retour ou que tu as reçu la sacro-sainte insémination, il ne te reste plus qu’à attendre et à espérer. Pis attendre quand tu espères une bonne nouvelle, c’est looooooong. Les jours te paraissent des mois. Tu ne cesses de vérifier ton calendrier pour connaître à quel moment tu sauras enfin que tu es enceinte. Je le dis de cette façon parce que dans ta tête, tu es déjà enceinte. Tu te dis que tu es sûrement mieux de ne pas prendre de risque jusqu’à ce que tu sois certaine. Tu manges mieux, bois très peu d’alcool, voire pas du tout, tu évites tout ce qui pourrait de près ou de loin nuire au processus de nidation. Pendant deux semaines (qui paraissent des mois), tu deviens hyperconsciente de tout ce qui se passe dans ton corps. Tu te palpes les seins à la recherche d’une douleur inhabituelle, tu es à l’affût de tout ce qui se trame dans ton utérus. La moindre sensation dans le bas-ventre devient la source d’une série de questions (et de réponses de marde trouvées sur Doctissimo). Ton degré de concentration au bureau est nul et tu commences à te laisser aller à rêvasser un peu trop intensément. Tu as de moins en moins de gêne à zyeuter du côté des vêtements pour enfants dans les magasins, tu passes ta vie sur Pinterest à la recherche du modèle parfait de petite couverture que tu tricoteras toi-même. Tu trouves soudainement que tous les enfants sont mignons, toutes les femmes enceintes (elles sont donc ben nombreuses!!) sont rayonnantes, les papillons virevoltent au-dessus des champs en fleurs, la vie est douce et belle et OUCH! Fuck! Une crampe. Non, ça ne peut pas être vrai. Ça ne peut PAS être ça. Doctissimo, symptôme de nidation : crampes, pincements. Ça doit être ça. Mais peut-être pas. Mais peut-être que oui, mais peut-être pas. Je ne peux pas peser sur <em>fast-forward</em> juste pour voir ce qui va se passer dans deux jours? Estie que c’est long.</p>
<p>&nbsp;</p>
<h4>Jours 29 à 30 : le « retard »</h4>
<p>Ouiiiii! Grosse excitation, tu n’es PAS menstruée et tu n’as même pas eu de crampes depuis que tu es levée (peut-être une ici et là, mais c’était rien, c’était vraiiiiment pas comme d’habitude, en tout cas&#8230;) et même qu’on dirait que tu as mal au cœur un peu. C’est impossible de te concentrer sur quoi que ce soit d’autre que ce qui se passe dans ton propre corps. Impossible. Tu utilises toute ton énergie pour rester immobile&#8230; faut pas qu’il décroche! Tu passes ta vie aux toilettes pour vérifier s’il n’y a pas de trace de sang et tu scrutes ton papier de toilette comme si ta vie en dépendait chaque fois que tu y vas. Tu vérifies tellement souvent que tu as la vulve irritée. « Je fais-tu un test de grossesse? » Tu décides que c’est mieux d’attendre. Si tu le fais trop tôt ça va être négatif pis tu vas être déçue plus vite.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Puis, finalement non. T’es pas enceinte. C’est la fête des Mères et t’es assise sur le bol de toilette un papier taché d’un petit rose bien tendre, mais qui est pourtant d’une violence trop grande pour ce que ton petit cœur pouvait supporter aujourd’hui. La honte d’y avoir cru, d’avoir fait tous ces sacrifices, d’avoir osé rêver que c’était possible. Tu fonds en larmes. Retour à la case départ, ne réclamez pas 200 $ (surtout pour celles qui ont des traitements que notre cher gouvernement libéral ne veut plus rembourser).</p>
<p>&nbsp;</p>
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		<title>Memory and Me suivi de Children and Adulting and Autisming</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Marie-Michèle Rheault]]></dc:creator>
		<pubDate>Tue, 23 May 2017 13:20:36 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[9 Le temps]]></category>
		<category><![CDATA[Le temps incarné]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>RHI Illustration: Anne-Christine Guy Rhi réside au Royaume-Uni. Depuis son diagnostic en 2015, elle décrit son expérience de l’autisme sur son blogue Autism and Expectations. Elle a gentiment accepté de partager avec nous certains de ses billets qui touchent notre thème du temps. La poésie de l’écriture de Rhi est telle que nous ne nous [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p><a href="/wp-content/uploads/2017/05/Rhi.jpg"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-3220" src="/wp-content/uploads/2017/05/Rhi.jpg" alt="" width="1000" height="1000" srcset="/wp-content/uploads/2017/05/Rhi.jpg 1000w, /wp-content/uploads/2017/05/Rhi-150x150.jpg 150w, /wp-content/uploads/2017/05/Rhi-300x300.jpg 300w, /wp-content/uploads/2017/05/Rhi-768x768.jpg 768w, /wp-content/uploads/2017/05/Rhi-250x250.jpg 250w, /wp-content/uploads/2017/05/Rhi-100x100.jpg 100w" sizes="(max-width: 1000px) 100vw, 1000px" /></a></p>
<h2 style="text-align: right;">RHI</h2>
<p>Illustration: Anne-Christine Guy</p>
<p>Rhi réside au Royaume-Uni. Depuis son diagnostic en 2015, elle décrit son expérience de l’autisme sur son blogue <a href="https://autnot.wordpress.com/" target="_blank" rel="noopener noreferrer"><em>Autism and Expectations</em></a>. Elle a gentiment accepté de partager avec nous certains de ses billets qui touchent notre thème du temps. La poésie de l’écriture de Rhi est telle que nous ne nous sentions pas de taille à vous en offrir une traduction satisfaisante. Ainsi, nous nous contentons de republier les versions originales.</p>
<p>Pour d’autres textes de Rhi : <a href="https://autnot.wordpress.com/" target="_blank" rel="noopener noreferrer"><em>Autism and Expectations</em></a></p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<h1>Memory and Me</h1>
<p>Publié le 15 juin 2016</p>
<p>My brain is letting me down. It’s ageing. I didn’t agree to this. I didn’t sign up for it.</p>
<p>You can give me laughter lines. I’m happy for my nipples to swing like clock pendulums. You can grey my hair and fuzz my chin, but for the love of all that is holy, please leave my memory alone.</p>
<p>I used to be able to glance at a room and that was enough. I would remember where everything was. I’d already built a map, floor plan, wall plan. I already knew where the sockets were, where the cracks lay, where the carpet didn’t meet the corner properly. It was minimal effort on my part.</p>
<p>But now I have to look. I have to take note. I have to remember.<a href="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-incarne.png"><img decoding="async" class="alignright wp-image-3281 size-medium" src="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-incarne-300x300.png" alt="" width="300" height="300" srcset="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-incarne-300x300.png 300w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-incarne-150x150.png 150w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-incarne-768x768.png 768w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-incarne-250x250.png 250w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-incarne-100x100.png 100w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-incarne.png 900w" sizes="(max-width: 300px) 100vw, 300px" /></a></p>
<p>I used to have a world without diaries and planners. I hate lists. I loathe making them. I loathe looking at them. It wouldn’t matter if it was a year in the future, I used to remember the date and the time. My plans weren’t just for today, they overlaid everything.</p>
<p>The first time I forgot an appointment I was shocked.</p>
<p>“It’s ok. It happens.” I was told. But it didn’t. It hadn’t. It had never happened before in my entire life. I did not forget things.</p>
<p>As time went by I forgot more and more. My memory is still much better than average, but it’s nowhere near what it was. I used to be a sponge. I used to just soak it all up.</p>
<p>Now it feels like my sponge is full. I have to carefully squeeze it so as not to let memories fall out when I let new ones in.</p>
<p>What that has meant for my autism is more effort being put into the already over-laden process of processing.</p>
<p>It’s meant more exhaustion. It’s meant more anxiety as it makes going to new places harder than it once was.</p>
<p>The effect of normal memory deterioration on my life is stark.</p>
<p>Perhaps it was the beginnings of really needing some support.</p>
<p>But at the moment my memory is still good. It still has capacity.</p>
<p>I know this is only the beginnings. I know there will be more. I know that as I age I will lose more and more of one of my biggest crutches.</p>
<p>Take my waist.<br />
Take my teeth.<br />
Take my bladder control.<br />
But please leave me my memory.</p>
<p>&nbsp;</p>
<h1>Children and Adulting and Autisming</h1>
<p>Publié le 14 avril 2017</p>
<p>There is a freedom that comes with having children around. It starts with their lack of expectations. Those big, round eyes don’t have an idea of who I should be, they haven’t developed those advanced skills of pre-conceptions and pigeonholing.</p>
<p>Children love it when you listen. They love it when you try to answer their questions. They love honesty. They love fascination.</p>
<p>Children love all my best traits.</p>
<p>Yesterday we had a family day out to an aquarium. When I told people we were going, some nodded a knowing nod and pigeonholed it as “something for the kids to do”.</p>
<p>Because it is. My children love water, they love fish, they love lights. And so do I.</p>
<p>There are many things that I do, because I’m autistic, that are easier to get away with when you have children around. I love to sing. I love to make up mindless doggerel about whatever it is I’m doing, and turn it into a ditty as I wander. It’s a great way to keep my mind focused and for staving off tendrils of distraction that can lead to over analysis and worry.</p>
<p>I try not to sing when I’m “adulting”, but when the children are there? Well, I’m probably just an enthusiastic mother, doing it for them. They find it hilarious, they join in. If I stop then they urge me to do more. I live in the land of song, it would be rude not to.</p>
<p>And so I sang my way around the aquarium, and I ran with them from exhibit to exhibit. When a mother apologised for her son’s enthusiasm, as he flapped his arms outside the shark tank, with a gentle, “He’s a little overexcited”, I grinned at him and did the same, saying, “He should be! It’s exciting!” and we all smiled.</p>
<p>I pointed at all the rays, and stared, eyes-unfocused, at the jellyfish tank. I found all the poison-dart frogs, and I soaked up their venomous skin with my eyes.</p>
<p>We took turns skipping from tank to tank, my husband smiling proudly at our joy in everything. We shared facts and loves. We made fish noises and went round and around the shark tank looking for the Moray Eel.</p>
<p>The otters were asleep, so we did some otter whistling to assure them that they were right to hide. We curled our fingers like seahorse tails, and reminisced about finding mermaid’s purses on the beach at home.</p>
<p>As we left, I felt like skipping, and so we did, all the way to the car.</p>
<p>A lot of my autism is enthusiasm, passionate and raw and immediate. Containing it takes some effort. It’s exhausting. Not letting my brain focus on singing, means it looks for other things to keep it occupied. It will focus on variables and risk analysis, and catastrophising, instead of connecting and interacting with the world.</p>
<p>We all need to let our fascination out at times, children are a parent’s secret weapon against other adult’s judgement.</p>
<p>I’m working towards being so secure in myself, that I won’t need them around to be me anymore. It is my plan. That and being an old lady who wears purple and does what she damn well pleases. Those futures fill me with joy.</p>
<p>I have spent a lifetime learning to contain all my best bits, and it has left me isolated and confused. It’s time I gave the world a chance to judge me properly, not on how well or poorly I mask, but on who I am. Warts and poison-dart frogs and all.</p>
<p>&nbsp;</p>
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		<title>Clope et yoga même combat</title>
		<link>/cloppe-yoga-meme-combat/?utm_source=rss#038;utm_medium=rss&#038;utm_campaign=cloppe-yoga-meme-combat</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Catherine Lefrançois]]></dc:creator>
		<pubDate>Tue, 23 May 2017 13:17:21 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[9 Le temps]]></category>
		<category><![CDATA[Le temps incarné]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>AELIUS MARULLINUS Illustration: Anne-Christine Guy &#160; &#160; Quand est-ce que la guérison se termine? Pis quand est-ce qu’on commence à juste chill, savourer le fait d’être guéri? J’ai entendu ça à la radio l’été dernier, le moment exact est flou Comme les vieilles paroles de mon vieux coach Radou Il disait : pratique ta gauche jusqu’à [&#8230;]</p>
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]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<h2 style="text-align: right;"><a href="/wp-content/uploads/2017/05/Marullinus.jpg"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-3340" src="/wp-content/uploads/2017/05/Marullinus.jpg" alt="" width="1000" height="1000" srcset="/wp-content/uploads/2017/05/Marullinus.jpg 1000w, /wp-content/uploads/2017/05/Marullinus-150x150.jpg 150w, /wp-content/uploads/2017/05/Marullinus-300x300.jpg 300w, /wp-content/uploads/2017/05/Marullinus-768x768.jpg 768w, /wp-content/uploads/2017/05/Marullinus-250x250.jpg 250w, /wp-content/uploads/2017/05/Marullinus-100x100.jpg 100w" sizes="(max-width: 1000px) 100vw, 1000px" /></a></h2>
<h2 style="text-align: right;"></h2>
<h2 style="text-align: right;">AELIUS MARULLINUS</h2>
<p>Illustration: Anne-Christine Guy</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="padding-left: 120px;"><em>Quand est-ce que la guérison se termine?<br />
Pis quand est-ce qu’on commence à juste chill, savourer le fait d’être guéri?<br />
J’ai entendu ça à la radio l’été dernier, le moment exact est flou<br />
Comme les vieilles paroles de mon vieux coach Radou<br />
Il disait : pratique ta gauche jusqu’à ce que tu sois gaucher<br />
Fais-toi transparent, sois caméléon<br />
L’scénario avance vite<br />
C’pus 2011, kid</em></p>
<p style="padding-left: 120px;"><em>Feck me v’là sur le même vieux terrain que j’squat</em><br />
<em> À essayer de r’trouver ma droite</em></p>
<p style="padding-left: 120px;">Kenlo, <em>L’AN 16</em></p>
<p style="padding-left: 120px;">Texte : <a href="https://genius.com/Kenlo-lan-16-lyrics" target="_blank" rel="noopener noreferrer">https://genius.com/Kenlo-lan-16-lyrics</a></p>
<p style="padding-left: 120px;">Court-métrage <a href="https://www.youtube.com/watch?v=gEbBrtYYCMg" target="_blank" rel="noopener noreferrer">https://www.youtube.com/watch?v=gEbBrtYYCMg</a></p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Dix à vingt secondes après une <em>puff</em> de cig, la nicotine dans la fumée inhalée a passé la barrière hématoencéphalique et s’est infiltrée dans mon cerveau, mi-bienvenue, mi-intruse. Mon système de récompense est stimulé, la dopamine relâchée, et je ressens l’euphorie maximale en dedans de 15 minutes. Puis elle se dégrade, la dopamine, je cesse d’être dopé et son manque commence à se faire sentir. Tôt ou tard, je suis mû par ce besoin d’aller me stimuler de nouveau. Manteau, botte, porte, coup de vent, briquet, <em>puff</em>, soupir de soulagement, botche, retour à la routine. <em>L’autre</em> routine, celle dans laquelle le cycle de la fumette s’incruste, s’attache; symbiote ou parasite, on ne sait trop.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>« Mais qui commence à fumer en 2015? » Oh qu’on s’est permis de me la poser cette question. Viens-t’en, on va s’en parler, ce s’ra pas long, yink le temps d’une clope. Outre la réponse évidente, « moi », il y a le fait étrange que je me demandais la même chose. J’avais la curieuse impression d’avoir manqué à l’appel de l’âge d’or de la cigarette. Fumer dans les bars, dans les lieux de travail, ou profiter de cette notion étrange qu’est la section « fumeurs » d’un restaurant, à peu près aussi convaincante que des sections pipi / non-pipi à la piscine municipale. Mécanique des fluides quelqu’un? J’ai manqué ma chance de vivre paisiblement en tant que dilettante nicotinomane. Aujourd’hui, tout ce qui est tabagisme est honni, proscrit. Ce qui était permis est impermis. La liberté des fumeu.ses.rs est partie en fumée.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>J’ai refusé qu’on me parle de haut concernant mon tabagisme. Mon <em>coming out</em> s&rsquo;est fait à 29 ans; après un long parcours, il a fallu reconnaître que j’aimais l’effet qu’a la nicotine sur mon corps, mon cerveau, mes habitudes, et que le mécanisme de livraison que j’allais préconiser pour importer cette molécule dans mon système, c’est la cigarette. Il n’y aura pas d’apologie de cette décision ici. Faut-il le répéter? Mon corps, ma vie, mon choix.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="padding-left: 60px;"><em>Vieille blague soviétique :</em></p>
<p style="padding-left: 60px;"><em>Deux collègues sortent de l&rsquo;usine un soir. L&rsquo;un d&rsquo;eux s&rsquo;allume une cigarette. L&rsquo;autre lui pointe une affiche de propagande antitabac, et lui fait la remontrance :</em></p>
<p style="padding-left: 60px;"><em>&#8211; Ne sais-tu pas que fumer, ce n&rsquo;est rien d&rsquo;autre que de se condamner à une mort très lente?</em></p>
<p style="padding-left: 60px;"><em>&#8211; Ça me va, camarade; je ne suis pas du tout pressé.</em></p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Fumer fut un choix personnel qui s’est fait lentement, à travers différentes périodes, mon rapport à la nicotine ayant évolué par phases. Au départ, un anti-tabagisme féroce, nourri de souvenirs d’enfance : des nuits passées sous la tente d’oxygène, et les ravages de la cigarette auto-infligés par mon père à son corps, jusqu’à ce qu’il cesse de fumer et adopte une rigidité tout autant auto-infligée dans sa lutte contre le tabac. Une rigidité contagieuse. Je me refusais même d’inclure du tabac dans mes joints de pot. Premier décalage : une introduction au tabac par les cigares et les bidis à la fin de l’adolescence. Un mécanisme de livraison plaisant, dans des formats relativement inaccessibles et inefficaces, pouvant donc difficilement mener à la dépendance. Puis le plaisir de partager le narguilé (shisha) entre ami.e.s, les premières soirées passées à fumer tous et toutes ensemble, dans notre salon ou celui du Sultan.</p>
<p><a href="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-incarne.png"><img decoding="async" class="alignright wp-image-3281 size-medium" src="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-incarne-300x300.png" alt="" width="300" height="300" srcset="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-incarne-300x300.png 300w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-incarne-150x150.png 150w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-incarne-768x768.png 768w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-incarne-250x250.png 250w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-incarne-100x100.png 100w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-incarne.png 900w" sizes="(max-width: 300px) 100vw, 300px" /></a></p>
<p>Mais c’est le cannabis qui fut finalement mon <em>gateway drug</em> vers le tabac. C’est également ma consommation de cannabis qui a défini ma relation à la fumée. Ça, et ma pratique de la méditation et du yoga. Pour une tranche de yogi (et pour le lectorat du <em>Châtelaine</em>), le yoga est la voie royale vers la santé (yoga = santé). Pour la conscience populaire, bombardée de pub antitabac, la cigarette est l’exemple même d’un comportement malsain pour la santé (clope ≠ santé). Comment l&rsquo;épitome et l’antipode de la santé pourraient-ils avoir quoi que ce soit en commun? Ça paraît contre-intuitif pour quiconque adopte ces catégorisations. L’auteur des <em>Mots et des choses</em> maintient un rictus dans sa tombe.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>C’est si simple pourtant : le souffle, l’essence même de la vie. Les visions des « spiritistes » concernant le départ d&rsquo;un.e proche regretté.e s&rsquo;élaborent toujours autour des détails de son dernier souffle. <em>No shit, Sherlock</em>, nous dirait James Randi. Sans souffle, point de vie. Sans contrôle du souffle, de son cycle d’inhalations et d’expirations coordonnées aux mouvements mêmes du corps, point de yoga. Sans souffle, point de fumette.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Un cycle de souffle en cinq temps, dans mon cas.</p>
<ol>
<li>Inhaler la fumée dans les voies respiratoires supérieures.</li>
<li><em>Flusher</em> vers les poumons avec un <em>chaser</em> d’air ambiant.</li>
<li>Expirer la fumée.</li>
<li>Inhaler l’air ambiant.</li>
<li>Expirer.</li>
</ol>
<p>&nbsp;</p>
<p>Répéter. La <em>puff</em> entre, profondément, puis ressort.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Pour moi, fumer est une pratique de méditation, l’avait toujours été du moins. Sans doute lié à ma consommation de cannabis, fumer implique de me plonger dans une contemplation intense et pensive, centrée autour des petits gestes répétitifs de l’inhalation, de l’expiration, sur la danse de la fumée, qui virevolte devant nos yeux. De par la rareté relative de la ressource, du moins comparée au tabac ou à l’alcool, fumer du cannabis est un geste pesé, de concentration, par lequel on évite les pertes, le gaspillage. Des comportements inscrits dans une logique d’économie de bouts de joints, et devenus ritualisés avec l’habitude, n’ont plus besoin d’être déclenchés consciemment; dans leur réitération peut s’installer un état de tranquillité méditative, que j’ai reproduit et retrouvé au fur et à mesure que j’ai adopté la fumée du cigare, de la shisha, et finalement, de la cigarette.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Les drogues ont leur vie secrète et leurs rites initiatiques. C’est ce que décrit Howard Becker, pionnier des années 50 en sociologie de la marijuana, dans son portrait des <em>Outsider[s]. </em>Le terme regroupe à la fois les personnes déviantes et marginales qui adoptent un mode de vie non conforme aux normes sociales dominantes, et celles qui tentent de rejoindre ces groupes de déviant.e.s sans connaître leurs codes et leurs normes. La cigarette et les groupes de fumeurs et fumeuses sont sites de ces dynamiques multiples de déviance, mais c&rsquo;est à la marijuana que j&rsquo;ai d&rsquo;abord été initié, et à laquelle je me réfère.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Fumer un joint est après tout un geste codé. D’abord, dans la manière de le rouler, puis à la posture plutôt circulaire à adopter en groupe pour le partager, ainsi que le positionnement des individus dans le cercle, qui sert à faciliter l’ordre dans lequel le joint doit circuler dans un groupe : de la personne ayant roulé à celle ayant fourni le (plus de) pot, en continuant la séquence en sens horaire ou antihoraire, selon le positionnement des deux premières personnes à <em>puffer</em>. Sans cette circularité, la passe du joint se fait de façon chaotique, et on en vient, sous les effets et la distraction, à oublier la séquence exacte. C’est ce qui mène au phénomène de la frite McDo, où une personne qui devrait simplement passer le joint à une autre en prend une <em>puff</em> au passage. Sans oublier que la prise d’une <em>puff</em> elle-même est normée; elle ne peut être trop longue dans un contexte de partage, elle ne peut non plus être trop courte sans se faire <em>outer</em> comme novice et sans technique, et certains groupes de fumeur.se.s verront mal une approche <em>puff</em>&#8211;<em>puff</em>-passe.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>C’est autour de cet ensemble de nécessités, d’économie, d’appartenance sociale, et également, de la recherche d’un <em>high</em>, que se développent avec l’expérience des techniques d’inhalation plus ou moins élaborées. La technique séquentielle décrite ci-haut, transposée à la cigarette, origine de mes jours de <em>pot-head</em>. Il y en a d’autres. On peut également inhaler un peu de fumée puis plusieurs bouffées, sans exhaler, pour que descende bien profondément la fumée. Finalement, certain.e.s vont exhaler la fumée par la bouche tout en inhalant par le nez. Contrôle du souffle que je disais. Vraiment, tous les coups sont permis.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Fumer, que ce soit un joint ou un cigare ou une shisha, avait toujours porté la marque d’un geste éminemment social. C’était toujours un plaisir partagé. La possibilité de transposer le rituel, le contrôle du souffle, la contemplation méditative à un autre médium s’est présentée et a été saisie. C’est graduellement que s’est installée la pratique de la fumette sociale du tabac, et la véritable découverte de la cigarette, qui était restée bien loin de mes lèvres tout ce temps. Et c’est seulement avec la cigarette que fumer s’est développé en pratique potentiellement solitaire.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>La nourriture qu&rsquo;on consomme m&rsquo;importe moins que la bonne compagnie des gens avec qui on la partage. Qu&rsquo;est-ce qu&rsquo;un aliment, si ce n&rsquo;est un mécanisme de livraison à nos corps d’une série de molécules nécessaires au maintien de la vie, les nutriments. L’amour nouvellement découvert d’une molécule non nécessaire, la nicotine, nécessitait tout autant son mécanisme de livraison. La cigarette, ce produit industriel, homologué, standardisé, s’est imposée. La dose, la texture, l’odeur, la saveur, la force, toutes les qualités reproduites avec une fidélité presque parfaite d’un objet à un autre, séquentiellement produit, emballé, distribué, vendu, déballé et consommé. La conversion à la cigarette est complète lorsqu’on a sa marque, et qu’on est marqué.e comme au fer par ce tour de force du marketing industriel d’un capitalisme avancé.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Non pas que chaque <em>puff</em> ou chaque cigarette soient identiques à une autre. Dans cette perpétuelle réitération du même, outre les défauts de fabrication, il y a toute une panoplie de possibilités de différences. Il y a l’euphorie nicotinée de la clope qui met fin à un jeûne forcé. Il y a la fumette d’un plaisir coupable quand on entame la première d’un nouveau <em>pack</em> qu’on s’était dit qu’on n’achèterait pas. Il y a la toux grasse d’une clope de saison de grippe. La <em>toke</em> pressée alors que le bus arrive sur une cigarette dont on s’apprête à déchirer le tison avant d’embarquer. La mauvaise <em>puff</em> qui donne la nausée tout d’un coup. La <em>puff</em> au lit après avoir fait l’amour. Tirer la fumée de manière nerveuse en fuyant une situation anxiogène.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Pour pouvoir avoir ses clopes avec soi en tout temps, et ainsi pouvoir fumer quand on le veut, une nouvelle série d’habitudes se forgent, tout comme une déviation des habitudes existantes. On se projette dans le temps, on anticipe le besoin de clopes. De tant de clopes. Un paquet. Deux paquets. Il faut avoir une perception plutôt réaliste de sa consommation… et de la progression de celle-ci vers les excès de la dépendance. Quand j’ai acheté mon premier paquet, j’ai dû faire un mois complet avec. J’ai eu des prises de conscience graduelles au fur et à mesure que j&rsquo;accélérais la fréquence d’achat. Un <em>pack</em> par semaine, deux par semaine, un tous les deux jours, un par jour. Si je pars trois jours en chalet, j’achète trois paquets, garanti. Il se développe une perception de soi en tant que fumeur.se : la quantité de consommation, la marque recherchée, les marques de substitution acceptables au pis aller. Il faut en tout temps avoir ces informations à l&rsquo;esprit pour naviguer son habitude. Se développe alors une conception odographique de l’espace : connaître en tout temps le chemin vers le point d’approvisionnement le plus proche, ce qui oblige à compiler mentalement toute une série d’informations sur les deps qu’on fréquente, informations auxquelles on était au préalable indifférent.e. Surtout, quel dep a ma marque? Et si la gorge en arrache, lesquels ont des Halls?</p>
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<p>Fumer marque le temps qui passe. Je peux savoir comment avance ma journée en me rappelant, concrètement, que j’en suis à ma cinquième clope aujourd’hui. Lorsque je me souviens d’un événement que je peine à replacer dans le temps, tout devient plus facile en me rappelant combien de cigarettes je fumais à ce moment-là. Une par jour? Ça devait être en automne 2015. Facile de même, toi. Et quand j’appréhende une longue période anxiogène à venir, tout devient plus facile si je sais avec assurance que j’aurai assez de cigarettes avec moi.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Mais la plus importante déviation des habitudes, pour moi, ça a été le changement du focus. D’une pratique méditative à une dépendance, d’une fumette sociale à une fumette de plus en plus solitaire d’autant plus qu’elle est fréquente, j’ai une impression d’être de plus en plus en décalage avec les raisons pour lesquelles j’ai commencé à fumer. Fumer de manière quotidienne, habituelle, et non pas intentionnelle et rituelle me fait sentir la perte de la pratique méditative de la fumette. Fumer dans la préoccupation, pour alléger le stress, m’empêche de plonger dans la contemplation du geste ritualisé. La cigarette, ses cycles de consommation compulsive, son aise d’accès, une fois rendus incorporés au mode de vie s’opposent à cette pratique méditative, s’y portent en obstacle. Fumer plus, c’est fumer différemment. Une part de nostalgie, tournée vers le passé, cherche à retrouver une pratique de la fumée. Vivre le moment présent du souffle, plutôt que l’anticipation du <em>rush</em> de la nicotine. Ma consommation de la cigarette déplace l’attention apportée au geste, elle est de moins en moins forte au moment de fumer et de plus en plus forte au moment où on ne fume pas. Bref, j’ai fumé pour méditer, et le constant état d’attente du déclenchement du système de récompense est tout sauf cela. Un peu comme j’ai commencé le yoga pour ma santé, et que je me suis retrouvé avec une entorse et un déplacement de vertèbre à la suite de mouvements excessifs. Il faut savoir garder l’œil sur l’essentiel, quitte à se calmer un peu, revenir en arrière, et recommencer, en tentant de maintenir l’équilibre.</p>
<p>« <em>Feck me v’là sur le même vieux terrain que j’squat, à essayer de r’trouver ma droite. »</em></p>
<p>&nbsp;</p>
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		<title>Le dep ferme dans cinq</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Marie-Michèle Rheault]]></dc:creator>
		<pubDate>Tue, 23 May 2017 13:16:52 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[9 Le temps]]></category>
		<category><![CDATA[Le temps incarné]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>M Illustration: Anne-Christine Guy &#160; Je peux jurer qu&#8217;à chaque minute qui passe, je suis en train de penser à prendre de la drogue. Si pour moi écrire ça est une confession, pour vous, le lire est un simple divertissement, un texte que vous parcourrez entre un top 10 sur les nouveaux restaurants végés et [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<h2 style="text-align: right;"><a href="/wp-content/uploads/2017/05/M.jpg"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-3233" src="/wp-content/uploads/2017/05/M.jpg" alt="" width="1000" height="1000" srcset="/wp-content/uploads/2017/05/M.jpg 1000w, /wp-content/uploads/2017/05/M-150x150.jpg 150w, /wp-content/uploads/2017/05/M-300x300.jpg 300w, /wp-content/uploads/2017/05/M-768x768.jpg 768w, /wp-content/uploads/2017/05/M-250x250.jpg 250w, /wp-content/uploads/2017/05/M-100x100.jpg 100w" sizes="(max-width: 1000px) 100vw, 1000px" /></a>M</h2>
<p>Illustration: Anne-Christine Guy</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Je peux jurer qu&rsquo;à chaque minute qui passe, je suis en train de penser à prendre de la drogue. Si pour moi écrire ça est une confession, pour vous, le lire est un simple divertissement, un texte que vous parcourrez entre un top 10 sur les nouveaux restaurants végés et un article sur les couleurs tendance de la saison à venir. Vous lisez mes secrets les yeux ronds comme des jetons qu&rsquo;on distribue dans les sous-sols d’église et autres endroits difficilement repérables de la rue. Parce que je sais que je ne suis pas seule, que mon histoire n&rsquo;a rien d&rsquo;extraordinaire. Après tout, je les ai vus les autres, ceux et celles qui se rencontrent dans les salles communautaires et les églises, je les connais tous, même ceux et celles qui n&rsquo;y mettront jamais les pieds. <em>An addict is an addict is an addict</em>, dirait Gertrude Stein, aussi bien tous les mettre dans le même panier, car même si la dépendance à la drogue a plusieurs visages, au final c&rsquo;est du pareil au même : paniquer parce qu&rsquo;on ne trouve pas son briquet sa pipe son papier son sachet sa paille sa cuillère sa seringue, courir au dépanneur car il est 11 PM et il ferme ou encore car il est 8 AM et il ouvre, cruiser son dealer en échange d&rsquo;une avance sur un quart un 3.5 un eightball. Si prévisibles, si manipulateurs, c&rsquo;est ce qu&rsquo;on dit de nous et de nos jeux de pouvoir, on joue non seulement avec notre vie mais avec la vôtre aussi. Je peux jurer qu&rsquo;à n&rsquo;importe quel moment de la journée je suis en train de penser à boire, à fumer, à sniffer, à m&rsquo;injecter, vous me dites <em>Pourquoi donc en parler</em>, ce à quoi je réponds <em>Pourquoi pas</em>, pourquoi ne pas documenter le temps qui passe, qui ne se passe jamais bien, les minutes qui s&rsquo;accumulent alors que chacune d&rsquo;entre elles constitue un exploit, une petite victoire sur laquelle je me penche comme sur le berceau d&rsquo;un nouveau-né, je me scrute constamment, des années de thérapie pour apprendre à mesurer le progrès naissant de cette partie de moi qui en veut toujours plus et pour qui le mot « assez » ne veut jamais rien dire.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Ç&rsquo;a commencé à huit ans, quand, fascinée par l&rsquo;idée de fumer, je demandais à ma mère s&rsquo;il y avait des fumeurs ou fumeuses dans notre famille. Non, personne pour aider la fille de bonne famille qui voulait seulement voler des mégots, demander une <em>puff</em>, une <em>smoke</em>, un mal de cœur. J&rsquo;ai donc fait ce que chaque enfant semi-saine d&rsquo;esprit aurait fait, j&rsquo;ai pris un bâton de cannelle et, allumettes en main, j&rsquo;ai fait descendre la fumée épicée dans mes poumons. Le poignet cassé, l&rsquo;index et le majeur bien droits, la bouche qui se ferme, pincée, une vraie de vraie Audrey Hepburn sur un poster cheap acheté au Rif-Raf des Promenades Saint-Bruno, la mine déconstruite par la déception que ce soit seulement ça, fumer. Déjà à cet âge, fumer n&rsquo;était pas assez. Je cherchais quelque chose d&rsquo;inatteignable, mais je ne le savais pas encore, alors j&rsquo;ai décidé de passer à l&rsquo;étape suivante : aller au garde-manger pour trouver des fines herbes à rouler. Moi qui n&rsquo;avais aucune idée du type de papier à utiliser, j&rsquo;ai pris une feuille dans le bac de l&rsquo;imprimante pour en découper un rectangle avec mes ciseaux bleus de droitière, initiales « MD » sur la lame. J&rsquo;ai placé les herbes bien au centre et j&rsquo;ai roulé le papier du mieux que j&rsquo;ai pu, priant pour que personne n&rsquo;entre dans ma chambre à ce moment précis. On dit que pour les addicts, le rituel est aussi important que la consommation elle-même, le cœur qui bat et l&rsquo;anticipation de savoir qu&rsquo;on va retrouver un rush familier. Déjà, enfant, je me lançais tête première dans un piège si bien tendu, lighter de BBQ en main j&rsquo;errais dans la cour arrière à la recherche d&rsquo;un coin sombre où allumer ma création, je ne me doutais pas que tout ce que j&rsquo;allais aspirer ce serait de la grosse fumée noire, âcre, qui tache les poumons. De toute façon, ça m&rsquo;importait peu, car tout ce que je voulais, par ce geste de rébellion, c&rsquo;était m&rsquo;échapper de moi-même un instant, faillir à mon rôle de première de classe. Oui, après tout, ceci est une histoire comme une autre où la protagoniste hérite d&rsquo;un surnom digne d&rsquo;une sous-catégorie de films Netflix : <em>poor little rich girl</em>.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Ç&rsquo;a commencé dans un sous-sol de banlieue où j&rsquo;ai pris ma première gorgée d&rsquo;alcool, si on peut appeler ça de l&rsquo;alcool les drinks de prédilection des ados sont toujours fruités, sucrés, « Tornade » ou « Boomerang » ou tout autre nom qui sonne comme « première brosse », pendant que, déjà à 13 ans, mes amies faisaient de la mescaline sur le top du Mont-Saint-Hilaire avant de se retrouver dans un spécial ado Claire Lamarche. Moi j&rsquo;étais la peureuse de service, celle qui avertissait de la venue des patrouilleurs, celle qui appelait les parents, celle qui s&rsquo;assurait que personne ne s&rsquo;étouffe dans son vomi. Quel comportement étonnant! Peut-être que je voulais me protéger de moi-même. C&rsquo;était avant de céder complètement, de tomber dans l&rsquo;exagération des escapades nocturnes, des mensonges cachés dans un tiroir de commode rose pâle, des appels à la voix feutrée pour discuter de plans qui ne se révèlent pas. J&rsquo;ai goûté à tout en même temps : de la liqueur de menthe à la bouche des garçons, du rhum &amp; coke à la bouche des filles. C&rsquo;était comme si une barricade avait sauté et que la gentille fille se changeait en démone, celle qui invente des histoires à ses parents, celle qui gribouille dans son agenda pendant que la prof de français s&rsquo;époumone, celle qui se lie d&rsquo;amitié avec Chloé dont le père est dealer, Chloé et ses sachets sentant la moufette, Chloé et son discman sur lequel on écoute du hip-hop sur la promenade, faisant des allers-retours au dépanneur qui vend des cuisses de poulet pané et dont le proprio s&rsquo;appelle Tit-Criss, Tit-Criss qui nous refile des smokes à l&rsquo;unité et nous on égraine le tabac dans notre pipe, regardant la ville s&#8217;embrouiller sous nos yeux avant de déclarer « Hey, ces deux lampadaires-là sont vraiment en ligne droite » et ensuite rentrer en cours de maths où je ne comprends rien à rien mais où j&rsquo;obtiens quand même des scores avoisinant les 100 %. Le tour de magie de la vie, c&rsquo;est de convaincre les gentilles filles que jamais rien de mal ne leur arrivera et qu&rsquo;elles sont au-dessus de tout, car pendant ce temps-là elles peuvent continuer de s&rsquo;enfoncer en toute tranquillité.<a href="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-incarne.png"><img decoding="async" class="alignright wp-image-3281 size-medium" src="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-incarne-300x300.png" alt="" width="300" height="300" srcset="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-incarne-300x300.png 300w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-incarne-150x150.png 150w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-incarne-768x768.png 768w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-incarne-250x250.png 250w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-incarne-100x100.png 100w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-incarne.png 900w" sizes="(max-width: 300px) 100vw, 300px" /></a></p>
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<p>Contrairement à ce qu&rsquo;on pourrait croire, ça n&rsquo;a pas commencé le jour où j&rsquo;ai tellement bu de sangria dans un atelier de poésie avec Sina Queyras que j&rsquo;ai dû appeler mon dealer pour le rejoindre sur Bishop avant de m&rsquo;enfermer dans les toilettes du Reggie&rsquo;s, clés et sachet en main. Ç&rsquo;a commencé bien avant ça, lors du week-end du premier Osheaga, hashtag hispter, après le show de Duchess Says sur la petite scène dans le bois. Week-end durant lequel j&rsquo;ai finalement rencontré mon amie MySpace Alice dans la Lune, qui m&rsquo;a introduite à mon nouveau bar préféré : pas le Tokyo, pas le Biftek, celui juste à côté avec le plafond doré et les divans zébrés. En réalité, cette drogue, ce n&rsquo;était pas la première fois qu&rsquo;on me l&rsquo;offrait, mais c&rsquo;est la première fois que je disais oui. J&rsquo;ai dit oui à Alice, oui, <em>Go ask Alice</em> et elle a dit oui, alors j&rsquo;ai plongé le nez premier et c&rsquo;est là que j&rsquo;ai commencé à oublier. Oublier les toilettes, les plafonds, les murs, les appartements, les nombreux <em>afters</em> où l&rsquo;on se fait meilleures amies devant le miroir de la salle de bain, ne prenant même plus la peine de détourner les yeux si l&rsquo;une d&rsquo;entre nous va pisser dans la toilette qui déborde dans le coin de la pièce. Si tous les lieux où j&rsquo;ai consommé pouvaient s&rsquo;illuminer sur la map de Montréal, on aurait droit à un festival de lumières digne des plus beaux Feux Loto-Québec. En fait, à cette époque, la ville entière était en feu et je me laissais immoler sur la croix du Mont-Royal comme si on tournait un clip de Madonna. Je me laissais brûler par tous les bouts, tous les orifices, toutes les fissures, le feu remplissait le vide et le vide éteignait le feu, <em>repeat, once again, without feeling</em>.</p>
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<p>Ç&rsquo;a commencé lors de ma première année de maîtrise, en sortant du métro Berri pour me rendre à mon séminaire, anxieuse, stressée. Je cherchais mon chemin vers ma salle de classe, je cherchais aussi un peu de confiance en moi, alors j&rsquo;ai succombé et je me suis dirigée, pochette American Apparel en cuir à la main, aux toilettes du quatrième étage avec pour seul désir de m&rsquo;enfermer dans une cabine, espérant que personne n&rsquo;entre pendant que je fais ma business, mais m&rsquo;en foutant à la fois, les bâtons dans les roues je sais me les mettre moi-même merci. J&rsquo;ai sorti un flacon de comprimés blancs, gravure « DD » d&rsquo;un côté et « 8 » de l&rsquo;autre, l&rsquo;ai déposé sur la surface brillante en métal contenant les rouleaux de papier, glam, j&rsquo;ai appuyé de toutes mes forces de sac d&rsquo;os de 105 livres sur un compact Cover Girl pour pulvériser finement le comprimé, puis diviser la précieuse poudre en une ligne bien droite, mon chemin vers la joie à moi, comme ce chemin de pilosité reliant le nombril au sexe. Moi, ma joie, c&rsquo;est de m&rsquo;envoyer cette poudre dans le corps, ça me procure le même plaisir que le sexe, du pareil au même. Je suis retournée en classe, les doigts sur les parois brunes des murs, les pieds sur le carrelage beige, la tête ailleurs complètement, j&rsquo;ai levé la main, posé des questions, cité Courtney Love. À la pause je suis allée m&rsquo;acheter un paquet de Post-it rose fluo, deux crayons Pilot noirs, un Moleskine à 35 $. Bref, j&rsquo;ai fait ma pense-bonne juste pour flasher, juste pour oser m&rsquo;estimer le temps d&rsquo;une soirée, oublier que je suis une semi-littéraire qui a trop foxé, une ex-gentille fille qui ne trompe plus personne sauf peut-être seulement elle-même, parfois.</p>
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<p>Ç’a commencé chaque jour de ma vie où je regarde l&rsquo;horloge en me disant <em>Juste une petite minute de plus</em>. J&rsquo;essaye de retarder l&rsquo;heure de ma consommation, repousser mes limites. Cependant il faut prendre en considération que la guérison est une illusion. <em>Addiction is a disease</em>, qu&rsquo;ils disent, mais pas vraiment, pas si on n&rsquo;en guérit jamais. Addict un jour addict toujours. Si ma consommation problématique découle non seulement de la génétique, mais aussi de nombreux facteurs sociaux, comment guérir complètement? Comment triompher dans une société qui nous heurte lorsqu&rsquo;on est née sans carapace, la sensibilité à fleur de peau alors que je suis nue dans la foule, signe astrologique Cancer c&rsquo;est moi oui allô? <em>Juste une petite minute de plus</em>, juste un petit effort gros comme une montagne. C&rsquo;est avec l&rsquo;expérience que ça devient plus facile. C&rsquo;est en luttant qu&rsquo;on finit par triompher, c&rsquo;est en forgeant qu&rsquo;on devient forgeronne. Oui, tout ceci est vrai de vrai, un pep talk de championne de la consommation, des phrases entendues mille fois qui font du sens comme par magie un bon matin, <em>it works if you work it</em> mais il faut que tu trouves ce qui marche pour toi. Toi seulement détient la clé du succès, magie! Magie comme quand j&rsquo;étais enfant et que je préparais des potions dans la cour arrière chez mes parents, un peu de boue, un peu d&rsquo;herbe, beaucoup de temps passé à inventer ces recettes de sorcière, sorcière un jour sorcière toujours. Je suis depuis longtemps experte des liquides, des comprimés, des poudres. Une vie entière passée à calculer, attendre, souffrir, sourire, bien mélanger, pour finalement réaliser que c&rsquo;est un état constant pour moi, chaque heure, chaque minute, chaque seconde : ça recommence, <em>juste une petite minute de plus.</em></p>
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		<title>La couleur du temps</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Marie-Michèle Rheault]]></dc:creator>
		<pubDate>Tue, 23 May 2017 13:15:03 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[9 Le temps]]></category>
		<category><![CDATA[Le temps incarné]]></category>
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										<content:encoded><![CDATA[<h2 style="text-align: right;"><a href="/wp-content/uploads/2017/05/Lariviere.jpg"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-3269" src="/wp-content/uploads/2017/05/Lariviere.jpg" alt="" width="1000" height="1000" srcset="/wp-content/uploads/2017/05/Lariviere.jpg 1000w, /wp-content/uploads/2017/05/Lariviere-150x150.jpg 150w, /wp-content/uploads/2017/05/Lariviere-300x300.jpg 300w, /wp-content/uploads/2017/05/Lariviere-768x768.jpg 768w, /wp-content/uploads/2017/05/Lariviere-250x250.jpg 250w, /wp-content/uploads/2017/05/Lariviere-100x100.jpg 100w" sizes="(max-width: 1000px) 100vw, 1000px" /></a></h2>
<h2 style="text-align: right;">VIRGINIE LARIVIÈRE</h2>
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<p>Illustration: Anne-Christine Guy</p>
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<p>La couleur du temps s’est installée dans mes cheveux. J’ai des cheveux blancs, depuis longtemps. Vers la fin de la vingtaine, je me suis teint la chevelure pour gommer tout ça. Parce que les cheveux blancs se multipliaient plus vite que ma capacité mentale à les accepter. Parce que cette couleur incarnait une trahison – celle du temps – que même les taches de rousseur qui ponctuent mon nez n’arrivaient pas à éclipser.</p>
<p>À maintenant 38 ans, j’ai décidé de renouer avec ma couleur naturelle, un châtain des plus ordinaires, serti de blanc. Il y a quelques mois déjà que j’ai délaissé le rituel mensuel de la teinture. <em>Exit</em> donc « l’expérience sensorielle » chaque mois promise par une « crème veloutée qui ne coule pas » et adieu « confort optimal du cuir chevelu à l’application ». Début janvier 2017, le « châtain-très-clair-doré-100 %-couverture-du-gris » chargé de me rajeunir la frange s’accroche encore aux pointes, mais sa disparition est imminente. Une coupe garçonne est venue accélérer le processus.<a href="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-incarne.png"><img decoding="async" class="alignright wp-image-3281 size-medium" src="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-incarne-300x300.png" alt="" width="300" height="300" srcset="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-incarne-300x300.png 300w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-incarne-150x150.png 150w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-incarne-768x768.png 768w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-incarne-250x250.png 250w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-incarne-100x100.png 100w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-incarne.png 900w" sizes="(max-width: 300px) 100vw, 300px" /></a></p>
<p>Mettre fin à cette cérémonie intime – et pourtant très collective si on évalue l’espace considérable qu’occupent les teintures sur les tablettes des pharmacies – peut sembler un geste banal. Et à trop voguer sur Internet, on pourrait effectivement penser que retrouver sa postiche naturelle, c’est <em>à la mode</em>, fastoche, négligeable et tout à fait superficiel.</p>
<p>D’un côté, on y expose par mille clichés comment rester sexy malgré des cheveux gris, notamment en proposant d’adopter le rouge à lèvres foncé pour créer un contraste <em>intéressant</em> avec la nouvelle tête de jeune-vieille. De l’autre, la mode nous apprend que « les jeunes aussi veulent des cheveux gris! <a href="#_ftn1" name="_ftnref1">[1]</a> » Ainsi, des filles de 20 ans se décolorent l’ébène ou le carotte de la moumoute pour adopter le poivre et sel.</p>
<p>Mais, sur l’autoroute de l’information, on trouve aussi des sites <a href="#_ftn2" name="_ftnref2">[2]</a> dédiés à cette démarche du « retour au naturel ». On y trouve soutien, témoignages, photos, trucs et conseils pour arriver à se défaire de sa vieille couleur, et ce, en privilégiant l’estime de soi plutôt que le regard des autres sur soi. Une approche plus engagée et mobilisatrice.</p>
<p>Une approche nécessaire aussi, parce qu’il faut bien admettre que la détestation culturelle pour le temps qui passe et surtout pour les indices qu’il sème ici et là, autour des yeux, dans les cheveux, sur la peau, est difficile à vivre et est, parfois, cher payée. En effet, la trahison du temps est bien réelle. Et elle se vit surtout au féminin.</p>
<p>Parlez-en à Louise Arcand ou à Michèle Viroly, toutes deux d’anciennes lectrices de nouvelles de la télé nationale. En 1984, voulant « rafraîchir l’information », Radio-Canada remerciait Louise Arcand, 40 ans, et la remplaçait par Marie-Claude Vallée, 28 ans. En 2001, Michèle Viroly vivait à son tour cette injustice, remplacée par la plus jeune Michaëlle Jean.</p>
<p>Des histoires d’un autre siècle, pourrait-on penser. Sauf qu’elles se poursuivent librement aujourd’hui, peu importe les ondes que l’on choisit de syntoniser. On se félicite bien sûr de voir des cheffes d’antenne comme Céline Galipeau et Sophie Thibault assurer l’animation du téléjournal. Mais, soyons honnête, l’idée même de les imaginer livrer les états du monde avec une chevelure naturelle apparaît loufoque.</p>
<p>Pourtant, les têtes blanches et les pattes-d’oie de Simon Durivage ou de Pierre Bruneau ne provoquent pas d’émoi dédaigneux. Mieux encore! On dira d’elles qu’elles inspirent sagesse, maturité et expérience.</p>
<p>Bien sûr les cheveux blancs ne sont qu’un des « éléments de preuve » de vieillissement, dont se trouve à être coupable toute femme qui… prend de l’âge. Et évidemment, il existe des secteurs d’activités professionnelles où l’âgisme est plus flagrant. Les femmes artistes <a href="#_ftn3" name="_ftnref3">[3]</a> par exemple, sont, au Québec, en 2016, victimes d’un âgisme indéniable. Tellement indéniable que cette double discrimination, basée sur l’âge et sur le genre, porte un nom : le syndrome Georges Clooney!</p>
<p>Le moindre signe de vieillissement des femmes est sous la tutelle d’une culture qui ne tolère que la jeunesse – et encore! Il ne faudrait pas que cette jeunesse se présente à un gala en jean et t-shirt sous peine de virer le Québec à l’envers <a href="#_ftn4" name="_ftnref4">[4]</a>. Un fabuleux double standard qui se conjugue au féminin de tous les temps, quoique surtout à l’imparfait.</p>
<p>On vit une époque formidable. Une époque moderne, comme en fait foi Isabelle Maréchal qui demande à ses auditeurs et auditrices, sur les ondes du 98,5 : <em>«Jusqu&rsquo;à quel âge une femme peut-elle porter une minijupe, un bikini ou les cheveux longs? <a href="#_ftn5" name="_ftnref5"><strong>[5]</strong></a>»</em></p>
<p>Une époque merveilleuse où le visage ridé d’Hillary Clinton, 68 ans, première femme à devenir candidate pour l’élection présidentielle américaine, ne peut être exposé en une d’un magazine <a href="#_ftn6" name="_ftnref6">[6]</a> sans créer une controverse, tant ce vieillissement trop apparent dérange.</p>
<p>Dans cette époque sclérosée par le Photoshop et momifiée par le Botox, refuser ou cesser la gymnastique esthétique de la coloration demeure un acte de résistance plutôt radical, qui va, littéralement, à la racine des choses. Arrêter de dépenser de l’argent sur des teintures et gagner en estime de soi, c’est radical!</p>
<p>Et puis, il ne faudrait pas négliger le côté pratico-pratique du retour au naturel capillaire : se détester le follicule pileux et se tapisser la crinière pour se rajeunir la perruque, ça prend du temps. Et arrêter d’en perdre pour dissimuler ses traces, ça libère un agenda!</p>
<hr />
<p><a href="#_ftnref1" name="_ftn1">[1]</a> <a href="http://www.schwarzkopf.fr/skfr/fr/accueil/coloration/cheveux_gris/conseils_coloration/cheveux_gris_jeunes.html" target="_blank" rel="noopener noreferrer">http://www.schwarzkopf.fr/skfr/fr/accueil/coloration/cheveux_gris/conseils_coloration/cheveux_gris_jeunes.html</a></p>
<p><a href="#_ftnref2" name="_ftn2">[2]</a> <a href="http://50nuancesdegris.canalblog.com/" target="_blank" rel="noopener noreferrer">http://50nuancesdegris.canalblog.com/</a></p>
<p><a href="#_ftnref3" name="_ftn3">[3]</a> <a href="http://plus.lapresse.ca/screens/42e513f2-d715-4fdb-9dff-c98445e7c6aa%7C_0.html" target="_blank" rel="noopener noreferrer">http://plus.lapresse.ca/screens/42e513f2-d715-4fdb-9dff-c98445e7c6aa%7C_0.html</a></p>
<p><a href="#_ftnref4" name="_ftn4">[4]</a> <a href="http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/812110/safia-nolin-adisq-critiques-tenue-replique" target="_blank" rel="noopener noreferrer">http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/812110/safia-nolin-adisq-critiques-tenue-replique</a></p>
<p><a href="#_ftnref5" name="_ftn5">[5]</a> <a href="http://fr.canoe.ca/divertissement/celebrites/nouvelles/archives/2016/08/20160823-095818.html" target="_blank" rel="noopener noreferrer">http://fr.canoe.ca/divertissement/celebrites/nouvelles/archives/2016/08/20160823-095818.html</a></p>
<p><a href="#_ftnref6" name="_ftn6">[6]</a> <a href="http://www.lactualite.com/societe/les-rides-au-pouvoir/" target="_blank" rel="noopener noreferrer">http://www.lactualite.com/societe/les-rides-au-pouvoir/</a></p>
<p>&nbsp;</p>
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