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	<title>Le temps des femmes Archives - FRANCOISE STEREO</title>
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		<title>La grève des stages est une grève des femmes</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Marie-Michèle Rheault]]></dc:creator>
		<pubDate>Tue, 23 May 2017 13:22:12 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[9 Le temps]]></category>
		<category><![CDATA[Le temps des femmes]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>AMÉLIE POIRIER et CAMILLE TREMBLAY-FOURNIER Illustration: Anne-Christine Guy &#160; La grève des femmes est dans l’air du temps. En Pologne, le 2 octobre dernier, des femmes se sont mises en grève pour le droit à l’avortement. Le 19 octobre, c’était au tour des Argentines : une grève (paro de mujeres) d’une heure pour dénoncer le viol [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<h2 style="text-align: right;"><a href="/wp-content/uploads/2017/05/Poirier-Tremblay-Fournier.jpg"><img fetchpriority="high" decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-3317" src="/wp-content/uploads/2017/05/Poirier-Tremblay-Fournier.jpg" alt="" width="1000" height="1000" srcset="/wp-content/uploads/2017/05/Poirier-Tremblay-Fournier.jpg 1000w, /wp-content/uploads/2017/05/Poirier-Tremblay-Fournier-150x150.jpg 150w, /wp-content/uploads/2017/05/Poirier-Tremblay-Fournier-300x300.jpg 300w, /wp-content/uploads/2017/05/Poirier-Tremblay-Fournier-768x768.jpg 768w, /wp-content/uploads/2017/05/Poirier-Tremblay-Fournier-250x250.jpg 250w, /wp-content/uploads/2017/05/Poirier-Tremblay-Fournier-100x100.jpg 100w" sizes="(max-width: 1000px) 100vw, 1000px" /></a>AMÉLIE POIRIER et</h2>
<h2 style="text-align: right;">CAMILLE TREMBLAY-FOURNIER</h2>
<p>Illustration: Anne-Christine Guy</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>La grève des femmes est dans l’air du temps. En Pologne, le 2 octobre dernier, des femmes se sont mises en grève pour le droit à l’avortement. Le 19 octobre, c’était au tour des Argentines : une grève (<em>paro de mujeres</em>) d’une heure pour dénoncer le viol et le meurtre de Lucia Perez, 16 ans, ainsi que la banalisation par les médias de ce crime haineux <a href="#_ftn1" name="_ftnref1"><sup>[1]</sup></a>. Dans un communiqué du mouvement <em>Ni Una Menos</em> (<em>Pas une de moins </em><a href="#_ftn2" name="_ftnref2"><sup>[2]</sup></a>), on peut lire : <em>« Derrière la hausse et la cruauté de la violence contre les femmes, il y a une question économique. Le manque d’autonomie des femmes nous laisse sans défense à l’heure de dire non et nous transforme en cibles faciles et corps “pas chers” pour les trafiquants en tout genre. » </em>Quelques jours plus tard, en Islande, puis en France, des femmes ont massivement quitté leur poste de travail à la minute précise à laquelle elles ont travaillé le même nombre de jours ouvrés qu’un homme à salaire égal <a href="#_ftn3" name="_ftnref3"><sup>[3]</sup></a>. Encore tout récemment, un appel international à la grève des femmes a été lancé lors du 8 mars pour dénoncer les diverses formes de violences vécues par les femmes et pour rendre visible l’étendue du travail des femmes <a href="#_ftn4" name="_ftnref4"><sup>[4]</sup></a>.</p>
<p>Ces mouvements ont tous en commun de montrer le rapport direct entre l’oppression des femmes et l’exploitation de leur travail de reproduction. Partout, les femmes sont précaires parce qu’une importante partie des tâches qu’elles réalisent n’est pas payée, leurs principales fonctions n’étant pas reconnues comme du travail. Partout, le temps des femmes et leur corps sont appropriés de diverses façons afin d’en exploiter gratuitement le travail. La grève des femmes confronte ainsi directement la prétendue séparation entre le travail productif, qui mérite salaire, et le travail reproductif, qui n’en mérite pas, séparation sur laquelle repose la division sexuelle du travail. De la gratuité du travail ménager à la gratuité des services sexuels, l’appropriation du corps et du temps des femmes <a href="#_ftn5" name="_ftnref5"><sup>[5]</sup></a> et la non-reconnaissance de ce qu’elles produisent les placent dans une situation de grande vulnérabilité vis-à-vis des <em>boss</em>, des parents, des chums, des professeurs <a href="#_ftn6" name="_ftnref6"><sup>[6]</sup></a>.</p>
<p>La grève menée à l’automne 2016 par les étudiantes en psychologie pour réclamer la rémunération de leur internat n’est pas étrangère à ces mouvements. Elle remet en question cette conception du travail étudiant comme étant réalisé gratuitement, avec pour seule reconnaissance concrète des crédits académiques et des notes, conception qui ne permet pas de répondre à cette simple question : pourquoi y a-t-il des stages qui sont payés alors que d’autres ne le sont pas? Au Québec, comme à peu près partout, aucune loi n’oblige les employeurs à verser le salaire minimum aux stagiaires, puisque leur travail est rétribué par une reconnaissance académique. Pourtant, dans certaines circonstances, la valeur de ce travail de formation est bel et bien reconnue et rémunérée. C’est notamment le cas pour les stages effectués dans des domaines traditionnellement masculins tels que l&rsquo;ingénierie, l’informatique et la médecine. On constate ainsi une séparation évidente entre les stagiaires sans salaire et les autres, les premières s’inscrivant dans les secteurs d’emploi traditionnellement féminins. L’explication selon laquelle la rétribution des stages s’effectue par des crédits et des notes comporte donc un angle mort que seule une critique féministe peut rendre visible.</p>
<p>La première thèse que nous défendrons est que la coexistence de stages rémunérés et non rémunérés est fondée sur la division sexuelle du travail et qu’elle reconduit la fausse distinction entre le travail productif <a href="#_ftn7" name="_ftnref7"><sup>[7]</sup></a> et le travail reproductif. Ce dernier est défini comme un « travail qui consiste à fournir à la société des gens qui peuvent fonctionner jour après jour, soit produire, reproduire, renouveler et restaurer la force de travail des individus ». Cette perspective est contraire à l’idée selon laquelle les stages ne sont pas payés parce qu’ils représentent avant tout une formation personnelle, un investissement pour soi. Le travail effectué par les stagiaires des domaines traditionnellement féminins constitue plutôt un travail de reproduction de la main-d’œuvre (force de travail) non reconnu formellement, car impayé. Ce travail n’est donc pas à côté ou indépendant du capitalisme, mais bien au cœur de son fonctionnement. Mais alors, si les stages constituent du travail et méritent salaire, qu’en est-il de la formation étudiante régulière, à l’intérieur de l’université, du cégep ou de l’école professionnelle?</p>
<p>Les études, comme le travail ménager (re)produisent la marchandise qui se situe au fondement même du capitalisme : la force de travail <a href="#_ftn8" name="_ftnref8"><sup>[8]</sup></a>. Suivant cette perspective, il appert que du primaire à l’université, les étudiant.es acquièrent des connaissances, des compétences et des savoir-faire standardisés, afin de servir au renouvellement des travailleuses et des travailleurs sur le marché du travail selon les savoirs à jour. Ces acquisitions ne se font pas passivement : elles requièrent du travail de la part des étudiant.es, et pas seulement des profs. La seconde thèse défendue ici est que la notion de travail de reproduction peut être étendue aux études, et que la non-rémunération des études repose, elle aussi, sur cette prétendue division entre le travail productif <a href="#_ftn9" name="_ftnref9"><sup>[9]</sup></a> et le travail reproductif <a href="#_ftn10" name="_ftnref10"><sup>[10]</sup></a>, incarnée ici dans l’opposition professeur.es-étudiant.es. Cette thèse implique un usage hétérodoxe d’une analyse généralement réservée à la division sexuelle du travail, mais elle permet de mieux comprendre les rapports entre la personne qui enseigne et la personne qui étudie, rapport social fondamental au sein de l’école. Nous nous permettons cette souplesse en prenant en considération l’autre dimension du rapport patriarcal au sein de la famille, soit la domination des parents sur les enfants, que nous transposons au rapport professeur.es-étudiant.es. En effet, comme Maria Dalla Costa et Selma James le font remarquer, lorsque les femmes effectuent un travail de soins, ce dernier est compris comme un service personnel, en dehors du capital, alors que quand les enfants travaillent, leur travail est associé à un apprentissage pour leur propre bénéfice <a href="#_ftn11" name="_ftnref11"><sup>[11]</sup></a>.</p>
<p>Questionner la division capitaliste et patriarcale entre salarié.es (enseignant.es) et non salarié.es (étudiant.es) nous permet de nous engager dans une lutte pour détruire progressivement les rôles sociaux qui permettent le maintien de cette hiérarchie sur le grand continuum du travail gratuit. Ce questionnement ouvre la possibilité de politiser l’école en discutant plus largement de la reconnaissance du travail étudiant dans une perspective fondamentalement féministe.</p>
<p><a href="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-femmes.png"><img decoding="async" class="alignright wp-image-3182 size-medium" src="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-femmes-300x300.png" alt="" width="300" height="300" srcset="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-femmes-300x300.png 300w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-femmes-150x150.png 150w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-femmes-768x768.png 768w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-femmes-250x250.png 250w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-femmes-100x100.png 100w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-femmes.png 900w" sizes="(max-width: 300px) 100vw, 300px" /></a></p>
<p><strong>À LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU</strong></p>
<p>En 2015, des instigatrices de la campagne internationale <em>Du salaire au travail ménager</em> étaient de passage à Montréal pour discuter de ce qu’elles considèrent comme la grande occasion perdue du mouvement féministe <a href="#_ftn12" name="_ftnref12"><sup>[12]</sup></a>. Elles ont critiqué le choix généralisé des militantes féministes occidentales des années 1970 d’avoir préconisé une stratégie d’émancipation misant sur la reconnaissance de l’égalité des femmes par l’accès à un travail salarié plutôt que sur la reconnaissance du travail ménager, qu’elles effectuaient déjà gratuitement. La gratuité du travail est souvent justifiée par la difficulté à le quantifier, puisqu’il serait accompli par vocation, par dévouement, par affection, par filiation, par solidarité. Or, il n’a ni prix ni limite précisément parce qu’il n’est pas reconnu comme tel; la patience, l’écoute, la douceur, le sourire sont toutes des tâches invisibilisées du travail des femmes puisqu’elles sont définies en termes de caractère, d’attitude, de qualités naturelles intrinsèques. La campagne internationale mettait de l’avant l’importance de lutter pour que le travail des femmes soit rémunéré et pour que l’on mette ainsi fin à l’association entre femmes et travail gratuit, ce qui aurait par le fait même exacerbé les contradictions du capitalisme.</p>
<p>L’histoire semble leur donner raison. Sur le marché du travail, une partie du travail féminisée n’est toujours pas rémunérée, ce qui se solde par un salaire moindre pour des compétences équivalentes à celles requises pour occuper une fonction traditionnellement masculine. Nous partageons ici l’idée de Guillaumin selon laquelle le travail du <em>care</em> n’est pas <em>moins</em> payé : il ne l’est <em>jamais</em>, hormis lorsqu’il est soumis au rapport salarial plutôt que patriarcal <a href="#_ftn13" name="_ftnref13"><sup>[13]</sup></a>. En d’autres mots, c’est la part des tâches de <em>care</em>, de reproduction, qui est non comptabilisé dans la paie, et ce, même si elle occupe une partie importante du temps professionnel des femmes. Encore aujourd’hui, les professions de travailleuses sociales, d’enseignantes, d’éducatrices à l’enfance, d’ergothérapeutes, de sexologues, d’infirmières et de sages-femmes, entre autres <a href="#_ftn14" name="_ftnref14"><sup>[14]</sup></a>, sont associées au don de soi et à une propension présumée naturelle des femmes à éduquer et à soigner.</p>
<p>Cette logique s’applique également au moment de la formation scolaire. La non-rémunération des stages dans les domaines de travail traditionnellement féminins est un exemple actuel de la non-reconnaissance du travail reproductif. En Ontario, environ 73 % des postes de stagiaires payé.es sous le salaire minimum ou non rémunéré.es sont occupés par des femmes, et cette proportion monte à 77 % pour les stages non rémunérés aux États-Unis <a href="#_ftn15" name="_ftnref15"><sup>[15]</sup></a>. Cela n’a rien d’anodin : la gratuité du travail accompli lors de ces stages témoigne de la persistance de la hiérarchisation entre le travail productif « d’hommes », donc rémunéré, et le travail reproductif gratuit « de femmes » <a href="#_ftn16" name="_ftnref16"><sup>[16]</sup></a>. Contre l&rsquo;idée répandue selon laquelle les stages ne sont pas payés parce qu’ils constituent une formation personnelle, nous affirmons que c&rsquo;est plutôt en raison de la division sexuelle du travail, qui repose sur la séparation entre le travail dit productif <a href="#_ftn17" name="_ftnref17"><sup>[17]</sup></a> et celui dit reproductif. Comment pourrait-on expliquer, sinon, que les stages en génie ou en informatique soient presque tous rémunérés, alors que ceux en enseignement ou en soins infirmiers ne le sont pratiquement jamais <a href="#_ftn18" name="_ftnref18"><sup>[18]</sup></a>? Si ce n’est pas la formation qui est le critère de séparation entre les étudiant.es salarié.es et les autres, que reste-t-il comme justification? L’engagement dans une formation en génie mécanique dépasserait-il l’investissement personnel d’une étudiante en enseignement primaire? Ou encore, comme l’ont fait valoir les internes de psychologie en grève, le temps des futurs médecins passé en internat vaut-il davantage que celui des apprenties psychologues? Nul doute que les stages non rémunérés ont surtout en commun de correspondre à des domaines de travail associés aux soins et à l’entretien des êtres humains, réalisés historiquement par une majorité de femmes. Le stage sans salaire représente alors un entraînement capitaliste à l’exploitation totale du temps des femmes.</p>
<p>Mais pourquoi rémunérer des stages dans un domaine où le travail a toujours été réalisé gratuitement, se demandent les sceptiques? D’abord, parce que l’exploitation n’est pas une vocation. Puis, parce que ce n’est pas seulement le vol de temps de travail des stagiaires qui est en jeu, mais aussi la non-application des normes du travail, l’absence de sécurité du revenu ainsi que l’inadmissibilité au chômage et au congé de maternité en période de stage. Ultimement, la non-reconnaissance du travail reproductif permet de perpétuer l’exploitation des femmes les plus vulnérables et une plus faible rétribution des domaines de travail traditionnellement féminins <a href="#_ftn19" name="_ftnref19"><sup>[19]</sup></a>.</p>
<p>Pourtant, être sans salaire, comme les stagiaires, ne signifie pas nécessairement être en dehors du rapport salarial capitaliste <a href="#_ftn20" name="_ftnref20"><sup>[20]</sup></a>. C&rsquo;est en fait y être soumis entièrement, mais en n&rsquo;ayant aucune prise sur les conditions dans lesquelles ce travail s&rsquo;exerce. Ainsi, les personnes non salariées sont dans une relation de dépendance vis-à-vis des personnes salariées. À ce titre, les ménagères et les étudiant.es ne sont pas les seules personnes non payées ou mal payées qui accomplissent un travail nécessaire au fonctionnement du système capitaliste; les populations (néo)colonisées, les personnes racisées, celles au chômage, à l’aide sociale et les personnes incarcérées en sont d’autres <a href="#_ftn21" name="_ftnref21">[21]</a>. Il apparaît ainsi qu’à la hiérarchie des salaires correspond une hiérarchie des sexes, des races et des âges <a href="#_ftn22" name="_ftnref22"><sup>[22]</sup></a>.</p>
<p>Il est ainsi difficile d’imaginer ce que pourrait rendre possible une grève générale des stagiaires menée dans une perspective féministe tellement les rapports sociaux entre les sexes pourraient en être affectés, et ce, non seulement au sein de l’école, mais aussi au sein de la famille. Le travail gratuit se déroule en effet à la fois en amont, autour et à l’intérieur de l’école <a href="#_ftn23" name="_ftnref23"><sup>[23]</sup></a>, autant pour celles qui y travaillent, qui y enseignent et qui y étudient que pour celles qui préparent les élèves à être en classe. Il s’agit d’un élément d’analyse original, car selon Louise Toupin, qui a retracé l’histoire de la campagne <em>Du salaire au travail ménager</em>, « personne n’a encore jusqu’alors perçu, la gauche incluse, la complexité de l’exploitation des femmes inhérente à l’institution scolaire, parce que personne ne part du travail ménager effectué à la maison pour l’expliquer » <a href="#_ftn24" name="_ftnref24"><sup>[24]</sup></a>. Ainsi, la famille comme l’école sont des lieux interdépendants, et c’est l’école qui rythme le temps du travail ménager. Par exemple, pour les parents étudiants, la conciliation travail-famille n’existe pas. On ne concilie pas un stage à temps plein, les travaux scolaires, les soins des enfants ou des personnes à charge et un emploi rémunéré pour payer les frais de scolarité, le loyer et la bouffe; on les comprime. Mais assurément, il faudrait que cette grève des stages dépasse la simple stratégie de revalorisation des emplois traditionnellement féminins, et qu’elle exige que soit pris en compte le travail effectué gratuitement dans la somme du travail rémunéré <a href="#_ftn25" name="_ftnref25"><sup>[25]</sup></a>. Comme le suggérait Silvia Federici lors de sa visite à Montréal, pour être vraiment subversif, le mouvement féministe doit s’efforcer de développer une mobilisation féministe qui forcerait l’État à payer pour l’ensemble du travail de reproduction, ce qui inclut les services sexuels et le travail domestique, pour renouveler une solidarité entre les femmes <a href="#_ftn26" name="_ftnref26"><sup>[26]</sup></a>.</p>
<p><strong> </strong></p>
<p><strong>LE TEMPS IMPAYÉ NE REVIENT PLUS</strong></p>
<p><strong> </strong>Ainsi, le travail accompli par les stagiaires constitue la pointe visible du travail étudiant puisqu’il est généralement effectué à l’extérieur de l’école : dans des entreprises, des appareils publics et des organismes communautaires. Mais à partir du moment où on reconnaît que les stages sont impayés parce qu’ils correspondent à des secteurs d’emplois traditionnellement féminins, et non parce que les stagiaires sont en processus de formation, il est difficile de continuer à justifier la gratuité de l’ensemble du travail exécuté durant les études, sur les bancs d’école et à la maison.</p>
<p>On renverse donc ici l’idée répandue que les études constituent d’abord et avant tout un cheminement personnel vers une émancipation, un investissement qui profiterait surtout aux étudiant.es <a href="#_ftn27" name="_ftnref27"><sup>[27]</sup></a>. Qu’on le veuille ou non, aujourd’hui, faire des études postsecondaires relève davantage d’une exigence sociale que d’une préférence individuelle, car plus des deux tiers des emplois sur le marché exigent un diplôme d&rsquo;études postsecondaires <a href="#_ftn28" name="_ftnref28"><sup>[28]</sup></a>. De plus, si les motivations réelles à fréquenter l’école étaient complètement détachées des opportunités d’emploi qu’elle permet, plusieurs autres possibilités d’apprentissage la remplaceraient, les contraintes financières et évaluatives en moins. Bien entendu, il existe des cours et des programmes d’études qui, a priori, paraissent aller à contre-courant de ce que la majorité des gens considèrent comme socialement utile, comme les cours de littérature et de philosophie au cégep et les programmes d’arts et lettres par exemple. Force est cependant d’admettre qu’une certaine pensée critique et une culture générale sont plus que jamais valorisées sur le marché de l’emploi. En effet, les cursus scolaires, en philosophie et en arts comme en gestion, sont pensés pour développer chez les étudiant.es des compétences prêtes à être mises au profit des milieux de travail. Il y a belle lurette, le système québécois d’éducation public, érigé dans la foulée du rapport Parent et de ses suites (cégeps, réseau des universités du Québec), a été conçu pour s’arrimer aux changements technologiques et au développement industriel. L’école fait ainsi partie de ces institutions ou appareils qui donnent de la valeur aux individus en tant que travailleurs.euses, en leur donnant des compétences et la reconnaissance institutionnelle de celles-ci. Cette valeur est mesurable par le salaire accordé aux diplômé.es en comparaison à celui versé aux non-diplômé.es. Mais le travail nécessaire à la formation n’est pas qu’extérieur à l’étudiant.e : le gros du travail est fourni par la personne en apprentissage. Elle produit elle-même des marchandises ou des services qui sont vendus sur le marché ou fournis par l&rsquo;État, dans les stages et les publications scientifiques ou des projets scolaires notamment <a href="#_ftn29" name="_ftnref29"><sup>[29]</sup></a>.</p>
<p>C’est ici que réside l’aliénation du travail étudiant que masque la non-rémunération de celui-ci : le travail est exécuté au cours des études dans le but de faire de soi une éventuelle marchandise-force de travail, et donc en vue de se voir verser un salaire dans le futur. C’est un peu comme le travail des ménagères qui profite aux maris, mais surtout aux employeurs, qui bénéficient du travail gratuit des femmes rendant, jour après jour, les hommes frais et dispos pour le travail. Or, l’employeur ne paie qu’un seul salaire pour le travail de deux personnes. La situation est similaire avec les études, à la différence que l’intermédiaire entre le travail gratuit et le marché du travail n’est pas le mari, à travers la famille, mais plutôt les professeurs, qui enseignent à l’école.</p>
<p>Nous nous permettons ainsi d’avancer l’argument selon lequel les études ne sont pas payées du fait de la division du travail entre professeur.es et étudiant.es, une division basée sur la distinction entre travail de production et de reproduction. En ce sens, on comprend que le travail intellectuel des enseignant.es est reconnu comme du travail, puisqu’il est payé, alors que celui des étudiant.es ne l’est pas. La reconnaissance des études comme travail permet ainsi de mettre en lumière le dynamisme du processus d’apprentissage : les étudiant.es ne sont pas des cruches vides qui se remplissent sans effort <a href="#_ftn30" name="_ftnref30"><sup>[30]</sup></a>. Le travail étudiant n’apparaît pas naturellement ni à coup de baguette magique : il est le résultat d&rsquo;une activité, qui peut se voir appropriée par d&rsquo;autres personnes, comme les enseignant.es, les administrations et les milieux de travail. Les échanges entre les étudiant.es, dans la réalisation d’un travail commun par exemple, de même que les échanges entre enseignant.es et étudiant.es participent à la production de valeur, et ce, pour toutes les parties.</p>
<p>Il est d’ailleurs paradoxal qu’une large partie du temps de travail des enseignant.es, dont la tâche consiste à augmenter la valeur de la force de travail des étudiant.es, soit rémunérée, alors que le temps de travail des étudiant.es ne l’est pas. Pourtant, le temps de travail nécessaire aux étudiant.es pour apprendre est aussi du temps de travail dépensé pour faire augmenter la valeur de leur future force de travail. Contrairement à toute autre marchandise sans vie, par exemple une table, les étudiant.es peuvent, et doivent, investir du temps de travail pour produire les valeurs d’usage et d’échange de leur propre force de travail. Cette valeur produite par le travail étudiant est à la fois une valeur d’usage, par exemple les connaissances et compétences, et une valeur d’échange, par exemple un diplôme faisant augmenter la valeur monétaire d’une personne sur le marché du travail.</p>
<p>Il existe d’ailleurs des contextes où la formation scolaire est payée. C’est le cas pour certains stages, comme nous l’avons déjà mentionné, mais aussi pour les heures de formation exigées par les employeurs pour mettre à jour les connaissances de leur main-d’œuvre salariée. Les Forces armées canadiennes, qui paient les études de leurs membres en plus de leur verser un salaire, constituent un autre exemple <a href="#_ftn31" name="_ftnref31"><sup>[31]</sup></a>. Il y a des étudiant.es de tous âges en formation continue au cégep qui reçoivent une allocation financière par séance de cours de la part d’Emploi Québec pour compléter un programme d’études. Dans les prisons québécoises, les personnes incarcérées peuvent recevoir un « don » pour étudier (environ 3 $ par séance) et pour des activités d’entretien de l’institution carcérale. Ces activités sont considérées par le ministère de la Sécurité publique comme une formation pour soi, facilitant la réinsertion sociale. C’est aussi le cas d’un grand nombre d’étudiant.es universitaires qui réalisent différents contrats et sont rétribués sous forme de bourses. De manière générale, on observe une réticence des administrations scolaires et du gouvernement à attribuer un salaire, ce qui associerait logiquement la formation scolaire à un véritable travail; on préfère verser des bourses. Dans ces circonstances, l’absence de salaire officiel permet de justifier la non-application des lois régissant le travail, créant une situation n’offrant aucune protection en cas d’accident ou d’abus de la part des enseignant.es <a href="#_ftn32" name="_ftnref32"><sup>[32]</sup></a>. À l’automne 2016, la même logique a été déployée dans le rapport Granger, où des pistes de solutions ont été proposées pour le dénouement de la grève des internats en psychologie. C’est ainsi que sans surprise, Luc Granger, ancien président de l’Ordre des psychologues du Québec, suggérait de verser aux stagiaires une bourse plutôt qu’un salaire, par crainte explicite de syndicalisation et d’application des normes du travail <a href="#_ftn33" name="_ftnref33"><sup>[33]</sup></a>. Et, le système de bourses d’études et de l’Aide financière aux études (AFE) constituent aussi des moyens de reconnaissance de l’importance des études, mais non du travail étudiant en soi. En effet, les bourses ne sont pas attribuées systématiquement à toutes et à tous et elles renforcent le statut de bénéficiaires des étudiant.es, en opposition à celui des travailleur.euses <a href="#_ftn34" name="_ftnref34"><sup>[34]</sup></a>.</p>
<p><strong> </strong></p>
<p><strong>PLUS QU’UN SALAIRE AU TRAVAIL ÉTUDIANT</strong></p>
<p>La revendication d’un salaire étudiant est une stratégie politique qui vise à permettre aux étudiant.es d’avoir une réelle emprise sur leurs conditions d’études. En effet, l’attribution d’un salaire supprimerait l’aspect <em>normal</em> de l’exploitation du travail étudiant et, du même coup, permettrait de politiser les conditions dans lesquelles il est effectué. C’est ici que réside tout le potentiel subversif d’une telle revendication : les étudiant.es ne pourraient plus être laissé.es de côté par rapport au contenu des enseignements et à la manière dont il est enseigné, aux modes d&rsquo;évaluation, à la valorisation des productions étudiantes et à la définition des paramètres d’utilisation de celles-ci <a href="#_ftn35" name="_ftnref35"><sup>[35]</sup></a>. D’un rapport « maître-élève », on passerait à un rapport entre collègues. Le salaire permettrait ainsi de modifier le rapport d’autorité entre enseignant.es et étudiant.es, notamment en ce qui a trait au harcèlement sexuel et psychologique. Sans éliminer la possibilité de violences, la stratégie de la reconnaissance du statut de travailleur.euse étudiant.e permettrait une prise de contrôle sur le milieu de travail pour s’organiser contre ces abus.</p>
<p>En effet, c’est entre autres dans le rapport hiérarchique prof-élèves, au cœur de la structure de l’école, que repose la reproduction des violences, véritable face cachée de l’exploitation du travail étudiant. Si le temps de travail étudiant est accaparé par l’école et le lieu de stage et que l’obtention de bourses ou de contrats repose sur le pouvoir discrétionnaire des enseignant.es, comment peut-on s’imaginer répondre politiquement et de manière efficace à l’appropriation des corps étudiants? Car comme nous l’avons soulevé précédemment, les stages crédités et évalués ainsi que les autres activités d’apprentissage ne sont pas couverts par les normes du travail, qui sont elles-mêmes déjà loin d’être suffisantes pour protéger la dignité et l’intégrité des travailleuses et travailleurs. Aux étudiantes qui seraient mal tombées, on réplique que c’est à elles de faire des concessions, que le monde du travail est sans pitié et qu’il vaut mieux s’y préparer dès maintenant. De manière générale, les abus perpétrés dans le cadre de la formation scolaire sont banalisés, ce qui laisse libre cours à des situations de racisme, de sexisme, de harcèlement et de violences psychologique et sexuelle. L’État et les administrations scolaires se trouvent donc à légitimer le rapport de pouvoir inhérent à l’école, basé sur le travail non payé, et en cas de violence, à assurer l’impunité des agresseurs. D’ailleurs, selon une enquête réalisée sur six campus québécois en 2016, une personne sur trois a été victime de violence sexuelle depuis son arrivée à l’université; 36 % des répondant.es disent n’en avoir jamais parlé à autrui et la grande majorité n’a pas porté plainte <a href="#_ftn36" name="_ftnref36"><sup>[36]</sup></a>. Lors d’un rassemblement pour la reconnaissance du travail étudiant au Square-Victoria à Montréal, une stagiaire en éducation témoignait de son expérience :</p>
<p style="padding-left: 30px;">On se retrouve dans une situation où toute notre personne (nos cheveux, vêtements, sourire, attitude, posture, diction…) est évaluée en tout temps. On nous explique que ce n’est pas le temps de remettre en question les pratiques des maîtres associés : la crainte de l’échec nous contraint à adopter une posture complaisante. La rémunération en stage permettrait de modifier le rapport de pouvoir entre enseignante associée et stagiaire <a href="#_ftn37" name="_ftnref37"><sup>[37]</sup></a>.</p>
<p>Ainsi, à la manière d’un « bon père de famille », c’est à l’administration des écoles que revient le rôle de discipliner le travail gratuit par la menace, puisque le contrôle des conditions d’études des étudiant.es lui est concédé par l’État. L’attribution d’un salaire pour les stages et pour l’ensemble du travail étudiant permettrait d’aborder l’enjeu des violences vécues entre les étudiant.es et le personnel salarié, et elle favoriserait aussi l’organisation contre la répression politique. Prenons l’exemple des expulsions politiques qui ont eu lieu au printemps 2015 à l’UQAM et qui ont mené à la mise en place d’un Comité de discipline. C’est d’abord en considérant les étudiant.es comme des travailleurs.euses qu’on peut penser réussir à se débarrasser du rapport clientéliste ou d’assistanat qui permet plus facilement à l’université d’expulser et de filtrer les individus qui paieront (trop cher) leur privilège d’y étudier. C’est entre autres, mais pas seulement, l’absence de reconnaissance concrète (salaire et conditions de travail convenables) qui renforce la soumission des étudiant.es au pouvoir discrétionnaire de l’école.</p>
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<p><strong>IL N’Y A PLUS DE TEMPS À PERDRE</strong></p>
<p><strong> </strong>L’intervention des militantes de la campagne <em>Du salaire au travail ménager,</em> au sujet des erreurs des groupes féministes des années 1970, fait réfléchir quant à la décision du mouvement étudiant québécois de ne pas revendiquer sérieusement – ou encore très récemment et timidement – la rémunération de tous les stages. Souvent, les étudiant.es ont fait la grève pour de meilleures conditions d‘études, mais presque toujours en excluant les stagiaires de leurs calculs stratégiques <a href="#_ftn38" name="_ftnref38">[38]</a>. Pourtant, en utilisant le temps impayé comme moyen de pression, une grève des stages a des potentialités subversives énormes quant aux rapports de pouvoir entre les sexes, et pas seulement sur le terrain de l’éducation.</p>
<p>Nous pensons donc que la grève des stages, envisagée comme une grève menée majoritairement par des femmes, contre la réduction historique de leur travail à une activité sans valeur productive, a le potentiel de révéler les contradictions des systèmes capitaliste et patriarcal, en permettant d’aborder de front l&rsquo;impensé des stages non payés dans les emplois traditionnellement ou majoritairement féminins. Nous avons tenté de déconstruire l’idée selon laquelle le temps passé en stage serait généralement impayé parce qu’il constituerait une activité de formation pour soi, un investissement personnel. En effet, nous avons montré que le choix de ne pas rémunérer des stagiaires repose plutôt sur la division sexuelle du travail, aux origines de la séparation entre les occupations considérées comme productives ou reproductives. Nous avons tenté de démontrer que si les stages constituent la partie visible de la formation et méritent salaire, c’est l’ensemble de la formation qui devrait être rémunérée. Et que l’ensemble de la formation, par-delà les stages, n’est généralement pas payé en raison de la division hiérarchique entre les enseignant.es et les étudiant.es, c’est-à-dire entre les travailleurs.euses et les apprenant.es. Ce rapport asymétrique renforce l’antagonisme entre travail reconnu comme productif par l’octroi d’un salaire et travail reproductif sans salaire. En définitive, que le travail étudiant exploité soit impayé ne le rend pas moins exploitable et, surtout, les relations de pouvoir entre étudiant.es, professeur.es et cadres, en cas de violence et de répression entre autres, s’en trouvent renforcées. Car, c’est lorsque le travail gratuit sort, grâce à un salaire, de la sphère informelle et naturalisée qu’il cesse d&rsquo;être pris pour acquis et qu’il peut devenir l&rsquo;objet de revendications et d&rsquo;une lutte sociale. Assurément, on continue à se vendre comme salarié.es, mais en tentant d&rsquo;imposer par la lutte un contrôle non marchand sur notre propre travail, donc à dépasser une logique capitaliste.</p>
<p>C’est dans cet esprit qu’à l’automne dernier, les militant.es des Comités unitaires sur le travail étudiant (CUTE) ont mis en branle une campagne de mobilisation pour la reconnaissance du travail étudiant en tant que travail intellectuel qui mérite salaire et de bonnes conditions <a href="#_ftn39" name="_ftnref39"><sup>[39]</sup></a>. Dans le sillage de la grève des doctorant.es en psychologie, cette campagne politique vise d’abord à inviter les stagiaires à s’organiser en vue d’une potentielle grève générale pour la rémunération de tous les stages <a href="#_ftn40" name="_ftnref40"><sup>[40]</sup></a>. Il s’agit d’un appel à une grève des femmes qui pourrait faire éclater au grand jour la valeur du temps de travail accompli. Elles pourraient revendiquer la mise à terme du temps volé des stagiaires, la reconnaissance du travail gratuit par un salaire et le contrôle des conditions de travail par celles qui l’exécutent. D’ailleurs, dans les années 1970, aux États-Unis et en Ontario, les comités Wages for students<em>, </em>dont la démarche s’apparente à celle des comités CUTE, présentaient leur travail comme une lutte pour la réduction du temps de travail <a href="#_ftn41" name="_ftnref41">[41]</a>.</p>
<p>La proposition des CUTE est novatrice puisqu’elle inscrit les luttes étudiantes dans les luttes féministes, plutôt que l’inverse, ce à quoi nous a habitué.es le mouvement étudiant dans les dernières années. Les féministes étudiantes ont tout avantage à ouvrir les hostilités avec l’État sur le terrain de la reproduction, dont l’école est un lieu incontournable. Politiser le travail étudiant contribue à appréhender toute l’étendue du travail reproductif gratuit et ses implications dans l’accumulation capitaliste au sein de la division internationale du travail. Cette lutte constitue donc le volet étudiant de la lutte pour la reconnaissance du travail de reproduction, notamment celui des ménagères, des parents, des travailleuses du sexe et des travailleurs.euses migrant.es.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: center;">***</p>
<p>Nous tenons à remercier les militant.es des Comités unitaires sur le travail étudiant (CUTE), ainsi que Marie-Anne Casselot et Mathieu Jean dont l’aide précieuse a été essentielle pour l’écriture et la révision de ce texte.</p>
<hr />
<p><a href="#_ftnref1" name="_ftn1"><sup>[1]</sup></a> Vinogradoff, Luc, « Marche contre “les féminicides” en Argentine et dans toute l’Amérique latine », <em>Le Monde</em>, 19.10.2016 : <a href="http://www.lemonde.fr/big-browser/article/2016/10/19/greve-des-femmes-et-mercredi-noir-en-argentine_5016560_4832693.html" target="_blank" rel="noopener noreferrer">http://www.lemonde.fr/big-browser/article/2016/10/19/greve-des-femmes-et-mercredi-noir-en-argentine_5016560_4832693.html</a></p>
<p><a href="#_ftnref2" name="_ftn2"><sup>[2]</sup></a> <a href="http://niunamenos.com.ar/" target="_blank" rel="noopener noreferrer">http://niunamenos.com.ar/</a></p>
<p><a href="#_ftnref3" name="_ftn3"><sup>[3]</sup></a> Deborde, Juliette, « Inégalités salariales : à quelle heure les femmes arrêtent-elles d’être payées? », <em>Libération</em>, 26.10.2016 :</p>
<p><a href="http://www.liberation.fr/planete/2016/10/26/inegalites-salariales-a-quelle-heure-les-femmes-arretent-elles-d-etre-payees_1524250" target="_blank" rel="noopener noreferrer">http://www.liberation.fr/planete/2016/10/26/inegalites-salariales-a-quelle-heure-les-femmes-arretent-elles-d-etre-payees_1524250</a>; Mallaval, Catherine et Johanna Luyssen, « Inégalités salariales femmes-hommes : grève ce lundi à 16h34 »,<em> Libération</em>, 06.11.2016 : <a href="http://www.liberation.fr/france/2016/11/06/inegalites-salariales-femmes-hommes-greve-ce-lundi-a-16h34_1526654" target="_blank" rel="noopener noreferrer">http://www.liberation.fr/france/2016/11/06/inegalites-salariales-femmes-hommes-greve-ce-lundi-a-16h34_1526654</a></p>
<p><a href="#_ftnref4" name="_ftn4"><sup>[4]</sup></a> <a href="http://parodemujeres.com/" target="_blank" rel="noopener noreferrer">http://parodemujeres.com/</a></p>
<p><a href="#_ftnref5" name="_ftn5"><sup>[5]</sup></a> L’appropriation du temps et des produits du corps correspondent à deux facettes des rapports de sexage chez Colette Guillaumin. Pour en savoir plus : <a href="http://www.feministes-radicales.org/wp-content/uploads/2010/11/Colette-Guillaumin-Pratique-du-pouvoir-et-id%C3%A9e-de-Nature-1-Lappropriation-des-femmes.pdf" target="_blank" rel="noopener noreferrer">http://www.feministes-radicales.org/wp-content/uploads/2010/11/Colette-Guillaumin-Pratique-du-pouvoir-et-id%C3%A9e-de-Nature-1-Lappropriation-des-femmes.pdf</a></p>
<p><a href="#_ftnref6" name="_ftn6"><sup>[6]</sup></a> Quelque temps après la grève étudiante de 2012 au Québec, Valérie Lefebvre-Faucher évoque les pouvoirs et des paradoxes de la grève des femmes : <a href="http://miresistance.com/valerie-lefebvre-faucher-greve-de-la-reproduction/" target="_blank" rel="noopener noreferrer">http://miresistance.com/valerie-lefebvre-faucher-greve-de-la-reproduction/</a></p>
<p><a href="#_ftnref7" name="_ftn7"><sup>[7]</sup></a> Nous ne ferons pas ici la distinction entre le travail productif de valeur marchande et le travail productif de valeurs d’usage sans valeur marchande, dont les producteurs reçoivent un salaire, qualifié de travail improductif chez Marx. Nous nous intéresserons plutôt à la distinction entre travail salarié, qu’il soit productif ou improductif, et travail gratuit. Nous cherchons à comprendre comment le travail étudiant, en reproduisant la force de travail, en vente sur le marché du travail, produit à la fois des valeurs d’usage et de la valeur marchande.</p>
<p><a href="#_ftnref8" name="_ftn8"><sup>[8]</sup></a> Nicole Laurin a quant à elle souligné l’erreur de cette catégorisation nominaliste des travailleurs et travailleuses : « La reproduction élargie du capital exige l&rsquo;ensemble des catégories de travailleurs inscrits dans les procès du mode de production capitaliste, considérés dans leurs multiples dimensions et niveaux et selon les divers réseaux d&rsquo;appareils. Elle utilise la force collective de cet ensemble d&rsquo;agents qui n&rsquo;est pas la somme de la force individuelle de chacun, mais plutôt, comme le disait Proudhon, l&rsquo;organisation du travail au sens large. On ne peut même pas exclure de cet ensemble les travailleurs non actifs ou non salariés &#8211; par exemple, les chômeurs, les ménagères &#8211; qui s&rsquo;inscrivent spécifiquement dans les places dominées de certains procès de production (domestique), de contrôle et de reproduction (dans la famille, dans l&rsquo;État, etc.) », dans <em>Production et forme de la nation</em>, Montréal, Nouvelle optique, 1978, p. 37 : <a href="http://classiques.uqac.ca/contemporains/laurin_frenette_nicole/production_Etat_nation/production.html" target="_blank" rel="noopener noreferrer">http://classiques.uqac.ca/contemporains/laurin_frenette_nicole/production_Etat_nation/production.html</a></p>
<p><a href="#_ftnref9" name="_ftn9"><sup>[9]</sup></a> Au sens où l’entend Marx, le travail des enseignant.es est productif dans un collège privé et improductif dans un collège public (CÉGEP). Comme bien des services publics, l’éducation est un travail de reproduction, souvent exercé par les mères et les clercs, devenu salarié, donc productif ou improductif.</p>
<p><a href="#_ftnref10" name="_ftn10"><sup>[10]</sup></a> Daniel Bensaïd précise que, dans <em>Le capital, </em>Marx n’a pas abordé les conditions de reproduction d’ensemble du capital (éducation, santé, logement, etc.), seulement de sa production d’ensemble. Il a toutefois évoqué « les formes de transmission de travaux immatériels vers la production capitaliste (mentionnant les “usines d’enseignement” dont les enseignants seraient productifs, non vis-à-vis des élèves, mais vis-à-vis de l’entreprise éducative) en insistant sur la notion de travailleur collectif ». Dans <em>Marx l&rsquo;intempestif : grandeurs et misères d&rsquo;une aventure critique</em>, Paris, Fayard, 1995.</p>
<p><a href="#_ftnref11" name="_ftn11"><sup>[11]</sup></a> Mariarosa Dalla Costa et Selma James,<em> Women and the Subversion of the Community</em>, 1971, p.10-11. Pour consulter leur ouvrage en ligne : <a href="https://libcom.org/files/Dalla%20Costa%20and%20James%20-%20Women%20and%20the%20Subversion%20of%20the%20Community.pdf" target="_blank" rel="noopener noreferrer">https://libcom.org/files/Dalla%20Costa%20and%20James%20%20Women%20and%20the%20Subversion%20of%20the%20Community.pdf</a></p>
<p><a href="#_ftnref12" name="_ftn12"><sup>[12]</sup></a> Pour visionner la présentation de Louise Toupin et de Silvia Federici sur cette question : <a href="https://youtu.be/ZJBqxH2rJa4" target="_blank" rel="noopener noreferrer">https://youtu.be/ZJBqxH2rJa4</a></p>
<p><a href="#_ftnref13" name="_ftn13"><sup>[13]</sup></a> Pour en savoir plus, voir Colette Guillaumin, <em>Sexe, race et pratique du pouvoir</em>, Paris, Côté-femmes,1992, 239 p.</p>
<p><a href="#_ftnref14" name="_ftn14"><sup>[14]</sup></a> Ce sont toutes des fonctions reproductives devenues des fonctions improductives rémunérées, mais seulement partiellement. Pour consulter un exemple d’une position qui comprend les études comme un travail improductif, voir la critique de la campagne des CUTE par le Mouvement étudiant révolutionnaire de Montréal (d’allégeance maoïste) : <a href="https://dissident.es/a-propos-du-salariat-etudiant-et-du-role-de-leducation-dans-le-capitalisme/" target="_blank" rel="noopener noreferrer">https://dissident.es/a-propos-du-salariat-etudiant-et-du-role-de-leducation-dans-le-capitalisme/</a></p>
<p><a href="#_ftnref15" name="_ftn15"><sup>[15]</sup></a> James Attfield et Isabelle Couture, <em>An Investigation into the Status and Implications of Unpaid Internships in Ontario</em>, p. 36 : <a href="http://internassociation.ca/tempcia/wp-content/uploads/2015/09/Attfield_James_and_Couture_Isabelle_MPA_2014.pdf" target="_blank" rel="noopener noreferrer">http://internassociation.ca/tempcia/wp-content/uploads/2015/09/Attfield_James_and_Couture_Isabelle_MPA_2014.pdf</a></p>
<p><a href="#_ftnref16" name="_ftn16"><sup>[16]</sup></a> Ce rapport est très bien illustré par les familles ouvrières de la société industrielle où les hommes travaillent à l’usine et les femmes s’occupent du travail ménager.</p>
<p><a href="#_ftnref17" name="_ftn17"><sup>[17]</sup></a>Jean-Marie Harribey démontre au contraire que la valeur monétaire des services non marchands « n’est pas ponctionnée et détournée; elle est produite ». Dans « Le travail productif dans les services non marchands : un enjeu théorique et politique », <em>Économie appliquée, An international journal of economic analysis</em>, tome LVII, n° 4, 2004, p. 19 : <a href="http://harribey.u-bordeaux4.fr/travaux/valeur/productif-non-marchand.pdf" target="_blank" rel="noopener noreferrer">http://harribey.u-bordeaux4.fr/travaux/valeur/productif-non-marchand.pdf</a></p>
<p><a href="#_ftnref18" name="_ftn18"><sup>[18]</sup></a> Il n’existe pas à ce jour de données par programme d’études pour le Québec et le Canada. Les employeurs ne sont d’ailleurs pas tenus de déclarer leur recours à des stagiaires non rémunérés aux gouvernements provincial et fédéral. La tendance est cependant chiffrée aux États-Unis, où on retrouve le plus haut taux de stages rémunérés dans les programmes de génie et d’informatique (87 %), suivis des programmes de gestion (70 %), de ceux liés aux domaines de l’agriculture et des ressources naturelles (66 %), aux domaines de la biologie et des sciences physiques (65 %). À l’inverse, les taux les plus bas de stages rémunérés se trouvent dans les programmes liés aux domaines de l’éducation (34 %), des sciences sociales (35 %), des sciences de la santé (39 %), des communications (41 %) et arts et sciences humaines (<em>humanities</em>, 43 %). Tiré de Gardner, Phil, <em>The Debate Over Unpaid College Internships</em>, p. 6. <a href="http://www.ceri.msu.edu/wp-content/uploads/2010/01/Intern-Bridge-Unpaid-College-Internship-Report-FINAL.pdf" target="_blank" rel="noopener noreferrer"><u>http://www.ceri.msu.edu/wp-content/uploads/2010/01/Intern-Bridge-Unpaid-College-Internship-Report-FINAL.pdf</u></a></p>
<p><a href="#_ftnref19" name="_ftn19"><sup>[19]</sup></a> Considérant que les domaines d’études (et donc de travail) sont encore fortement sexués, l’écart des salaires hebdomadaires moyens entre les femmes et les hommes de 20 à 35 ans ayant un niveau de scolarité égal témoigne bien de la plus faible rétribution pour le travail des femmes. Au Canada, les hommes détenant un diplôme d’études secondaires perçoivent en moyenne un salaire de 744 $ alors que celui-ci s’élève à 549 $ pour les femmes. Avec un certificat de métiers, les hommes touchent 810 $ et les femmes, 538 $. L’écart persiste avec un certificat (collège) supérieur à deux ans (H = 938 $; F = 717 $) de même qu’avec un baccalauréat (H = 1108 $; F = 928 $). Il est intéressant de souligner que les hommes ont souvent un salaire plus élevé que les femmes, et ce, même lorsque leur niveau de scolarité est plus faible que celles-ci. Voir, Amevi Mawulé Izalédu Akpemado, <em>Le rendement salarial provincial des diplômes d’études techniques et professionnelles chez les jeunes hommes et femmes de 20-35 ans</em>, mémoire de maîtrise en économique, UQAM, 2012 : <a href="http://www.archipel.uqam.ca/5120/1/M12593.pdf" target="_blank" rel="noopener noreferrer">http://www.archipel.uqam.ca/5120/1/M12593.pdf</a></p>
<p><a href="#_ftnref20" name="_ftn20"><sup>[20]</sup></a> « [&#8230;] tous les modes de travail qui existent aujourd’hui doivent donc être réexaminés afin de déterminer le rapport social qu’ils reproduisent et la nature spécifique de l’exploitation ». Selma James, citée et traduite par Louise Toupin dans <em>Le salaire au travail ménager</em>, Montréal, Éditions du remue-ménage, p. 131.</p>
<p><a href="#_ftnref21" name="_ftn21">[21]</a> Silvia Federici illustre les impacts de la nouvelle division internationale du travail avec de nombreux exemples contemporains dans « Reproduction et lutte féministe dans la nouvelle division internationale du travail », <em>Période</em>, 17 avril 2014. En ligne : <a href="http://revueperiode.net/reproduction-et-lutte-feministe-dans-la-nouvelle-division-internationale-du-travail/" target="_blank" rel="noopener noreferrer">http://revueperiode.net/reproduction-et-lutte-feministe-dans-la-nouvelle-division-internationale-du-travail/</a></p>
<p><a href="#_ftnref22" name="_ftn22"><sup>[22]</sup></a> Les termes sexe, race et âge ne sont bien sûr pas utilisés ici au sens biologique; ils sont construits à travers des rapports sociaux.</p>
<p><a href="#_ftnref23" name="_ftn23"><sup>[23]</sup></a> Expression tirée de Maria Turi, dans <em>L’Italie au féminisme</em>, Paris Tierce, 1978.</p>
<p><a href="#_ftnref24" name="_ftn24"><sup>[24]</sup></a> Toupin, Louise, <em>Le salaire au travail ménager</em>, Montréal, Éditions du remue-ménage, p. 228.</p>
<p><a href="#_ftnref25" name="_ftn25"><sup>[25]</sup></a> Pour connaître la réalité de dix stagiaires de différents secteurs professionnels, voir le vidéo <em>Dix femmes en stage</em> produit par des militant.es des CUTE : <a href="https://www.youtube.com/watch?v=3fHzA7GmZJg" target="_blank" rel="noopener noreferrer">https://www.youtube.com/watch?v=3fHzA7GmZJg</a></p>
<p><a href="#_ftnref26" name="_ftn26"><sup>[26]</sup></a> Morgane Merteuil fait une démonstration similaire à la nôtre en tentant de faire valoir que les services sexuels constituent un travail reproductif, posture nécessaire pour comprendre l’importance des luttes des travailleuses du sexe dans la crise de la reproduction sociale : <a href="http://raisons-sociales.com/articles/strategies-feministes-contre-neoliberalisme/feminisme-travail-du-sexe-reproduction-sociale/" target="_blank" rel="noopener noreferrer">http://raisons-sociales.com/articles/strategies-feministes-contre-neoliberalisme/feminisme-travail-du-sexe-reproduction-sociale/</a></p>
<p><a href="#_ftnref27" name="_ftn27"><sup>[27]</sup></a> Déjà en 1975, un groupe d’étudiant.es, revendiquant un salaire étudiant, critiquaient cette posture voulant que d&rsquo;étudier constituait nécessairement un investissement en terme de temps et d’argent pour le futur. Voir à cet effet leur brochure, <em>Wages for Students</em>, 1975, États-Unis : <a href="http://zerowork.org/WagesForStudents.html" target="_blank" rel="noopener noreferrer">http://zerowork.org/WagesForStudents.html</a></p>
<p><a href="#_ftnref28" name="_ftn28"><sup>[28]</sup></a> Canada. Ministère de l’Emploi et du Développement social, <em>Système de projections des professions du Canada : projections 2015 : la demande de main-d’œuvre 2015-2024</em>. Ottawa, le Ministère, 2015 : <a href="http://occupations.esdc.gc.ca/sppc-cops/l.3bd.2t.1ilshtml@-fra.jsp?lid=64&amp;fid=50&amp;lang=fr" target="_blank" rel="noopener noreferrer">http://occupations.esdc.gc.ca/sppc-cops/l.3bd.2t.1ilshtml@-fra.jsp?lid=64&amp;fid=50&amp;lang=fr</a></p>
<p><a href="#_ftnref29" name="_ftn29"><sup>[29]</sup></a> Les tenants de la critique radicale de la valeur pourraient nous répondre que de réclamer un salaire constitue une acceptation du « caractère réifié de notre être » qui se traduit par la forme « force de travail-marchandise » et d’une « naturalisation du travail capitaliste ». Ils et elles ont raison au sujet de l’aliénation engendrée par le rapport salarial : ce dernier nous oblige à travailler non pas en vue d’une production utile, en suivant un raisonnement conscient, mais dans le but d’obtenir de l’argent en produisant de la marchandise, ce qui rend le travail abstrait. Ils et elles ont toutefois tort quant à la consolidation du rapport salarial par la revendication d’un salaire. Le travail étudiant fourni au cours des études est soumis à une aliénation de même nature que le travail salarié et s’apparente à du travail abstrait.</p>
<p><a href="#_ftnref30" name="_ftn30"><sup>[30]</sup></a> À ce propos, la naissance du syndicalisme étudiant en France remonte à l’adoption de la Charte de Grenoble, en 1946, dont le premier article stipule que « l’étudiant est un jeune travailleur intellectuel » : <a href="http://grenoble.unef.fr/unef-syndicat-etudiant/la-charte-de-grenoble/" target="_blank" rel="noopener noreferrer">http://grenoble.unef.fr/unef-syndicat-etudiant/la-charte-de-grenoble/</a></p>
<p><a href="#_ftnref31" name="_ftn31"><sup>[31]</sup></a> « Si vous vous enrôlez par l’entremise des programmes d’études universitaires ou collégiales payées, les Forces paieront vos frais de scolarité au niveau universitaire ou collégial, vos livres et votre matériel scolaire, en plus de vous verser un salaire et de vous procurer des avantages sociaux pendant que vous fréquentez l’établissement. », Les Forces armées canadiennes, 2017 : <a href="http://www.forces.ca/fr/page/etudespayees-96" target="_blank" rel="noopener noreferrer">http://www.forces.ca/fr/page/etudespayees-96</a></p>
<p><a href="#_ftnref32" name="_ftn32"><sup>[32]</sup></a> Voir à cet effet l’article du Syndicat des étudiant.es employé.es de l’UQAM sur les fausses bourses attribuées par les enseignant.es aux étudiant.es : <a href="http://setue.net/faussesbourses/" target="_blank" rel="noopener noreferrer">http://setue.net/faussesbourses/</a></p>
<p><a href="#_ftnref33" name="_ftn33"><sup>[33]</sup></a> Pour en savoir davantage sur la grève des internats en psychologie et sur le rapport Granger, lire « Un salaire sans les droits » d’Étienne Simard : <a href="https://dissident.es/un-salaire-sans-les-droits/" target="_blank" rel="noopener noreferrer">https://dissident.es/un-salaire-sans-les-droits/</a></p>
<p><a href="#_ftnref34" name="_ftn34"><sup>[34]</sup></a> Pour en savoir davantage sur les implications paternalistes du système de prêts et bourses, lire « La bourse ou la vie » de François Bélanger et Félix Dumas-Lavoie : <a href="https://dissident.es/la-bourse-ou-la-vie/" target="_blank" rel="noopener noreferrer"> https://dissident.es/la-bourse-ou-la-vie/</a></p>
<p><a href="#_ftnref35" name="_ftn35"><sup>[35]</sup></a> Voir à ce propos la campagne sur l’autonomie professionnelle de la Fédération autonome de l’enseignement, « L’expert dans la classe c’est le prof », qui tente de revaloriser aux yeux des administrations scolaires et de l’État la profession enseignante, mais qui, au final, reproduit l’asymétrie entre l’expert enseignant.e et les non-experts étudiant.es. Et si la valorisation de la profession enseignante ne passerait pas plutôt par une reconnaissance concrète du travail, déjà pendant les études, de ceux, mais surtout de celles qui effectuent des tâches associées au <em>care</em>? Pour en savoir davantage, voir la page Web de la campagne de la FAE : <a href="http://www.lafae.qc.ca/actualites/lexpert-dans-la-classe-cest-le-prof/" target="_blank" rel="noopener noreferrer">http://www.lafae.qc.ca/actualites/lexpert-dans-la-classe-cest-le-prof/</a>; vidéo officiel de la campagne : <a href="https://youtu.be/RqGUhgFSqYo" target="_blank" rel="noopener noreferrer">https://youtu.be/RqGUhgFSqYo</a></p>
<p><a href="#_ftnref36" name="_ftn36"><sup>[36]</sup></a> Pour en savoir plus : Nadeau, Jessica, « La violence sexuelle, un fléau à l’université », <em>Le Devoir</em>, 10 mai 2016 : <a href="http://www.ledevoir.com/societe/education/470450/universite-une-personne-sur-trois-a-ete-victime-de-violence-sexuelle" target="_blank" rel="noopener noreferrer">http://www.ledevoir.com/societe/education/470450/universite-une-personne-sur-trois-a-ete-victime-de-violence-sexuelle</a></p>
<p><a href="#_ftnref37" name="_ftn37"><sup>[37]</sup></a> Pour lire une critique étudiante du déroulement des stages en éducation, voir ce texte de Jeanne Bilodeau, « Les limites de la tolérance : femmes et formation en enseignement », <em>Minorités lisibles</em>, Hiver 2016, p. 34-39 : <a href="http://media.wix.com/ugd/c03938_08220cf506bf4389bf601fd4f8c06c77.pdf" target="_blank" rel="noopener noreferrer">http://media.wix.com/ugd/c03938_08220cf506bf4389bf601fd4f8c06c77.pdf</a></p>
<p><a href="#_ftnref38" name="_ftn38">[38]</a> Par exemple, lors de la grève étudiante de 2012, les stagiaires ont été systématiquement exclu.es de la majorité des mandats de grève, et conséquemment, l’amélioration des conditions de stages n’a pas été l’objet de ceux-ci.</p>
<p><a href="#_ftnref39" name="_ftn39"><sup>[39]</sup></a> Un appel a été lancé à la population étudiante en août 2016 pour la formation de comités de mobilisation sur le travail étudiant. Pour en savoir plus : <a href="https://dissident.es/appel-a-la-formation-de-comites-unitaires-sur-le-travail-etudiant/" target="_blank" rel="noopener noreferrer">https://dissident.es/appel-a-la-formation-de-comites-unitaires-sur-le-travail-etudiant/</a></p>
<p><a href="#_ftnref40" name="_ftn40"><sup>[40]</sup></a> Tout le matériel d’information et de mobilisation produit et distribué par les militant.es des CUTE depuis l’automne 2016 se trouve en ligne : <a href="https://www.travailetudiant.org/" target="_blank" rel="noopener noreferrer">https://www.travailetudiant.org/</a></p>
<p><a href="#_ftnref41" name="_ftn41">[41]</a> Dans un ouvrage trilingue, Georges Caffentzis et Silvia Federici s’entretiennent sur les perspectives historiques et actuelles des luttes pour un salaire étudiant : <a href="https://www.akpress.org/wages-for-students-sueldo-para-estudiantes-des-salaires-pour-les-etudiants.html" target="_blank" rel="noopener noreferrer">https://www.akpress.org/wages-for-students-sueldo-para-estudiantes-des-salaires-pour-les-etudiants.html</a></p>
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		<title>On est toutes (et tous) des Françoise&#8230; Sagan</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Catherine Lefrançois]]></dc:creator>
		<pubDate>Tue, 23 May 2017 13:19:28 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[9 Le temps]]></category>
		<category><![CDATA[CHRONIQUES]]></category>
		<category><![CDATA[Le temps des femmes]]></category>
		<category><![CDATA[On est toutes des Françoise]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>ADRIEN RANNAUD Illustration: Anne-Christine Guy &#160; &#160; Paule contemplait son visage dans la glace et en détaillait les défaites accumulées en trente-neuf ans, une par une, non point avec l’affolement, l’acrimonie coutumiers en ce cas, mais avec une tranquillité à peine attentive[i]. &#160; La première phrase d’Aimez-vous Brahms… rappelle l’étrangeté de cette autre phrase qui [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: right;"><a href="/wp-content/uploads/2017/05/Rannaud.jpg"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-3181" src="/wp-content/uploads/2017/05/Rannaud.jpg" alt="" width="1000" height="1000" srcset="/wp-content/uploads/2017/05/Rannaud.jpg 1000w, /wp-content/uploads/2017/05/Rannaud-150x150.jpg 150w, /wp-content/uploads/2017/05/Rannaud-300x300.jpg 300w, /wp-content/uploads/2017/05/Rannaud-768x768.jpg 768w, /wp-content/uploads/2017/05/Rannaud-250x250.jpg 250w, /wp-content/uploads/2017/05/Rannaud-100x100.jpg 100w" sizes="(max-width: 1000px) 100vw, 1000px" /></a></p>
<h2 style="text-align: right;">ADRIEN RANNAUD</h2>
<p>Illustration: Anne-Christine Guy</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="padding-left: 90px;"><span style="color: #808080;">Paule contemplait son visage dans la glace et en détaillait les défaites accumulées en trente-neuf ans, une par une, non point avec l’affolement, l’acrimonie coutumiers en ce cas, mais avec une tranquillité à peine attentive</span><a href="#_edn1" name="_ednref1">[i]</a>.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>La première phrase d’<em>Aimez-vous Brahms… </em>rappelle l’étrangeté de cette autre phrase qui ouvrait, en 1954, la carrière de Françoise Sagan :</p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="padding-left: 90px;"><span style="color: #808080;">Sur ce sentiment inconnu dont l’ennui, la douceur m’obsèdent, j’hésite à apposer le nom, le beau nom grave de tristesse<span style="color: #000000;"><a style="color: #000000;" href="#_edn2" name="_ednref2">[ii]</a></span>.</span></p>
<p>&nbsp;</p>
<p>On y retrouve la mélancolie insondable du personnage féminin, la perplexité d’une attente, le regard dans un reflet – la mer, le miroir – où se dessinent et s’entremêlent l’angoisse polie de Paul Éluard et le frénétisme de l’« Horloge » de Baudelaire.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>De l’héroïne de <em>Bonjour tristesse</em>, Cécile, à celle d’<em>Aimez-vous Brahms…, </em>Paule, seuls le décor et l’âge ont changé. L’une s’entretient avec l’ennui, malgré les promesses du soleil méditerranéen qui attise le désir de « l’âge tendre ». L’autre compte les rides et les ombres de son corps comme autant de secondes qui la séparent de Roger, censé la rejoindre dans son appartement parisien. Cécile entreprend sa vie de « jeune femme », Paule apprend à vivre avec son rang de « femme jeune » – « une femme qu’elle reconnaissait à peine<a href="#_edn3" name="_ednref3">[iii]</a> », précise la narratrice. Une présence masculine alimente leurs pensées, le père, l’amant, l’ancien mari. Et pourtant, dès l’incipit, elles sont seules, entreprenant un tête-à-tête avec elles-mêmes, unique aventure fabriquée pour <em>faire passer le temps</em>.</p>
<p><a href="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-femmes.png"><img decoding="async" class="alignright wp-image-3182 size-medium" src="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-femmes-300x300.png" alt="" width="300" height="300" srcset="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-femmes-300x300.png 300w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-femmes-150x150.png 150w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-femmes-768x768.png 768w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-femmes-250x250.png 250w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-femmes-100x100.png 100w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-femmes.png 900w" sizes="(max-width: 300px) 100vw, 300px" /></a></p>
<p>Dans les premières images de <em>Goodbye Again</em>, l’adaptation cinématographique d’<em>Aimez-vous Brahms…</em>, Ingrid Bergman-Paula prend le contrepied de l’héroïne saganienne : elle court après les taxis, après sa femme de ménage, Gaby, après l’eau qui coule dans le bain, après le téléphone qui ne sonne que pour lui signifier sa relative importance au monde. Hâtant ses pas et ses pensées, elle trouve dans cette course après la montre la justification de son état d’héroïne de cinéma. L’impatience s’essouffle lorsqu’Yves Montand-Roger apprend à Paule qu’il ne viendra pas, que le cinquième anniversaire de leur rencontre n’aura pas lieu. Gaby s’en mêle, dans un dialogue où la bonne, sibylline, en dit long sur le destin de sa maîtresse :</p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="padding-left: 90px;"><span style="color: #808080;">&#8211;<em> Maman</em> says : “it doesn’t matter when you are young ; but when you are old, you want to be married”.</span><br />
<span style="color: #808080;"> &#8211; Oh, Gaby, am I that old?</span><br />
<span style="color: #808080;"> &#8211; No, but you are too much alone<span style="color: #000000;"><a style="color: #000000;" href="#_edn4" name="_ednref4">[iv]</a></span>.</span></p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Gaby partie, Ingrid-Paule reste devant son miroir, essayant de figer le temps sur son visage avec de la crème. Doublement enfermée dans les cadres du plan et du miroir, l’héroïne reconnecte avec son homologue du roman : en essayant vainement de « <em>tuer le temps</em><a href="#_edn5" name="_ednref5">[v]</a> ».</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Du plus loin qu’il me revienne, j’ai toujours vu en Françoise Sagan une affolée de la vie. Son décès, survenu en 2004, fut largement médiatisé. En France, les images de ses cheveux blonds et de ses cigarettes hantaient les écrans de télévision. Sortie des archives de l’INA, sa voix coupante, rapide, résonnait à nouveau sur les postes de radio. M’était apparue l’image d’une femme fébrile, respectée de Bernard Pivot (qui n’était encore, pour moi, que « Monsieur Dictée »), auteure d’une œuvre imposante aux parfums de scandale. La disparition de Sagan fut, dans mon imaginaire d’adolescent, un choc à nul autre pareil. J’assistais pour la première fois à la mort d’un écrivain, qui plus est une femme, seule, en décalage avec le monde du XXIe siècle qu’elle semblait pourtant avoir anticipé, en visionnaire qu’elle était. Plus récemment, le <em>biopic</em> de Diane Kurys causa un choc identique. Les talents de Sylvie Testud, interprète de Sagan tout en justesse, y furent pour beaucoup; tout comme la trame narrative du film, basée sur le contraste entre une écrivaine recluse, et son double plus jeune, plus prompt à s’enthousiasmer, plus fonceuse. Les courses de chevaux, l’alcool, les virées en voiture, l’argent qui se gagne et se perd en un souffle, l’amour insolent comme la drogue : autant de séquences qui soulignaient, dans leur enchaînement échevelé, la frénésie d’une écrivaine tracassée par l’ennui. Dans ce film, Sagan-Testud prend des risques, s’écarte de la route plus d’une fois, se relève pour nous jouer sa petite mélodie. « J’ai toujours vécu sans compter : l’argent, le temps… » raconte la voix off de Testud, rappelant l’état d’urgence dans lequel aimait vivre l’auteure de <em>Bonjour</em> <em>tristesse</em>, et que trahissent plusieurs des titres de ses romans. En effet, bien plus qu’un emprunt à Racine, <em>Dans un mois, dans un an</em> (1957) évoque, sous les aspects froids de l’inaction et des monologues, les passions virulentes qui déclenchent la grande machine tragique. Dans <em>La chamade</em> (1965), les mouvements du cœur sont aussi perceptibles que les bombes qu’ils posent entre les personnages, menant un peu plus aux <em>Bleus à l’âme</em> de 1972. Dans une image mêlant la violence de la Seconde Guerre mondiale et l’art de la précision picturale, <em>Un sang d’aquarelle</em> (1987) traduit une morbidité qui n’a d’égal que l’amour pour la vie manifesté par le personnage principal.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Toutefois, c’est peut-être avec <em>Aimez-vous Brahms…</em> (et bien sûr, <em>Bonjour tristesse</em>) que se manifestent le mieux, chez Sagan, les remous de la psyché confrontée au drame. Le roman ne dure que le temps d’une passion. Comme dans nombre de textes saganiens, il raconte l’histoire d’un triangle amoureux. Paule, femme blessée par l’absence de celui qu’elle aime. Roger, mondain quarantenaire multipliant les excuses pour batifoler avec Maisy ou d’autres jeunes femmes. Enfin, Simon, la jeunesse fringante et délicieusement névrosée, qui tombe sous le charme de Paule et sème la confusion dans l’esprit de l’héroïne. Chez Sagan, on se quitte comme on respire. Les bouffées d’air frais sont rares, la noirceur des sentiments l’emportant sur la sensualité qui émane des rencontres entre les personnages. Pourtant, au terme d’<em>Aimez-vous Brahms</em>…, comme dans <em>Bonjour tristesse</em>, rien ne semble avoir changé. Une aventure plus tard, Paule et Roger sont toujours ensemble, un peu plus (dés)unis qu’ils ne l’étaient avant la rencontre avec Simon : elle l’attend, il n’est pas là. On remarque d’ailleurs combien les rôles dévolus au masculin et au féminin contaminent jusqu’à l’excès le roman de 1959 : à lui l’action, à elle la patience; à lui les conquêtes et l’approbation silencieuse de la société, à elle les rumeurs et la perdition, quand elle se met en tête d’aimer un homme plus jeune qu’elle.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>La critique sociale qu’adresse Sagan dans ses romans est tout sauf simple. Bien sûr, la crise de la bourgeoisie se lit dans chaque titre – à ce sujet, <em>La laisse </em>(1989) en dit long sur les turpitudes monétaires de ces couples parisiens qui vont à Longchamp les dimanches encourager un cheval ou une tromperie. Dans l’écriture et dans les thèmes, tout n’est que distinction et démonstration d’argent, en même temps que les héros et héroïnes traquent la vicissitude de leur raffinement. Pour autant, Sagan comme ses personnages n’est pas révolutionnaire. La crise se résorbe, les héros incorporent l’idéologie dominante, en souffrent et s’en réclament. Le féminisme de Sagan s’inscrit dans la foulée de ses ressentiments et de ses amours pour les idéaux bourgeois. Signataire du <em>Manifeste des 343 salopes</em> de 1971, elle est en avance sur le M.L.F., refuse « l’affrontement entre les sexes<a href="#_edn6" name="_ednref6">[vi]</a> » et prône l’échange et l’amour comme armes du combat : « Les hommes, il faut parler avec eux, leur faire comprendre<a href="#_edn7" name="_ednref7">[vii]</a>. » Pourtant, ses héroïnes, agitées et scandaleuses, s’avançant au bord d’un éclatement à nul autre pareil, se retournent et réintègrent la maison d’origine. En découle une litanie, oscillant entre la colère et le regret.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Dans <em>Aimez-vous Brahms…</em>, c’est le temps qui passe – et qui <em>ne se rattrape guère</em>, chantait Barbara, une amie de Sagan – qui constitue le moteur de cette litanie et, en ce sens, de la critique sous-jacente qu’adresse l’auteure. Héroïne accaparée par le souvenir idyllique d’un coup de foudre avec Roger, puis celui, presque calqué sur le premier, d’un mariage dont il ne reste que l’image de la mer et des voiliers, elle voit en Simon les relents d’une jeunesse primitive et sans raison, passionnée et convulsive. À l’attente se succède la fuite dans la légèreté. Le nouveau compagnon, Simon, est plus jeune qu’elle. Qu’en dira-t-on? se met à craindre le personnage féminin :</p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="padding-left: 90px;"><span style="color: #808080;">Elle imaginait sur quel ton les gens, ses amis, diraient cela : « Vous savez, Paule? » Et plus que la peur des racontars, plus même que la peur de la différence d’âge entre elle et Simon qui, elle le savait bien, serait soulignée, c’était la honte qui la prenait. Honte à penser avec quelle gaieté les gens diraient cela, quel entrain ils lui prêteraient, que goût pour la vie et les jeunes hommes, alors qu’elle ne se sentait que vieille et lasse, et à la recherche d’un peu de réconfort […] Mais on n’avait jamais eu pour elle ce mélange de mépris et d’envie que, cette fois, elle allait susciter<span style="color: #000000;"><a style="color: #000000;" href="#_edn8" name="_ednref8">[viii]</a></span>.</span></p>
<p>&nbsp;</p>
<p>L’opposition entre « elle » et « les gens », « ses amis », si caractéristique de l’univers saganien, propulse la remise en question de la relation avec Simon, tout comme elle allume les derniers feux d’un intérêt déjà sur le point de s’éteindre. Objet de convoitise, de jalousie et de mépris, l’amour de Paule est malmené par les reproches mêmes de Roger :</p>
<blockquote><p>&nbsp;</p></blockquote>
<p style="padding-left: 90px;"><span style="color: #808080;">&#8211; « Je t’avouerai, dit Roger, que je ne pensais pas, en t’invitant à déjeuner, subir le récit de tes ébats avec un petit jeune homme.</span><br />
<span style="color: #808080;"> &#8211; Tu pensais me faire supposer les tiens avec une petite jeune femme, dit Paule aussitôt.</span><br />
<span style="color: #808080;"> &#8211; C’est déjà plus normal », dit-il, les dents serrées<span style="color: #000000;"><a style="color: #000000;" href="#_edn9" name="_ednref9">[ix]</a></span>.</span></p>
<p>&nbsp;</p>
<p>« C’est déjà plus normal. » Avant l’heure, Paule est associée à la <em>cougar</em>, figure féminine de la prédation, si présente de nos jours et qu’<a href="/le-jour-ou-on-ma-cougarifiee/" target="_blank" rel="noopener noreferrer">a bien mise en relief Caroline Allard</a> dans un <a href="/category/numero-2/" target="_blank" rel="noopener noreferrer">numéro précédent</a> de <em>Françoise Stéréo</em><a href="#_edn10" name="_ednref10">[x]</a>. Roger se fait le porte-parole de la bien-pensante bourgeoisie, mais aussi d’un système plus global, où la sexualité des femmes se conjugue au singulier – et si possible, sur un temps limité. Ce n’est pas Paule qui est ici en cause, ni sa féminité, ni ses choix sentimentaux, mais bien son âge et la présence des années sur son visage. Cela ne manquera évidemment pas de troubler la critique hollywoodienne, presque interdite devant la déviance présumée d’Ingrid Bergman-Paula dans l’adaptation cinématographique<a href="#_edn11" name="_ednref11">[xi]</a>.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Si les femmes ont longtemps été privées d’histoire, c’est que leur corps ne leur appartenait pas. La situation est-elle différente aujourd’hui? Force est d’en douter foncièrement. <em>Aimez-vous Brahms…</em> se fait l’écho fictionnel de cette situation en mettant en scène la culpabilité de Paule, cette dernière portant sur son corps la marque du temps. Le « on-dit » reprend ses droits, fait chanceler le personnage féminin, insinue dans son esprit le poids de la faute :</p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="padding-left: 90px;"><span style="color: #808080;">Dans le cabaret, à une table voisine de la leur, elle reconnut deux femmes un peu plus âgées qu’elle qui travaillaient parfois avec elle et qui lui adressèrent un sourire surpris. Quand Simon se leva pour la faire danser, elle entendit cette petite phrase : « Quel âge a-t-elle maintenant ? »</span></p>
<p style="padding-left: 90px;"><span style="color: #808080;">Elle s’appuya contre Simon. Tout était gâché. Sa robe était ridicule pour son âge, Simon un peu trop voyant et sa vie un peu trop absurde<span style="color: #000000;"><a style="color: #000000;" href="#_edn12" name="_ednref12">[xii]</a></span>.</span></p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Les cancans du grand monde parisien sont les miniatures d’un discours global où la sensualité féminine, passée la vingtaine, est un vice. Or, la rupture avec Simon et le retour dans les bras de Roger, loin de régler les tourments de Paule, ne font au contraire qu’accentuer ses malaises existentiels et amoureux. La dernière page du roman, aussi intraitable que dans les autres textes de Sagan, s’achève sur les non-dits et les frustrations de Paule :</p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="padding-left: 90px;"><span style="color: #808080;">À huit heures, le téléphone sonna. Avant même de décrocher, elle savait ce qu’elle allait entendre :</span></p>
<p style="padding-left: 90px;"><span style="color: #808080;">« Je m’excuse, disait Roger, j’ai un dîner d’affaires, je viendrai plus tard, est-ce que…<span style="color: #000000;"><a style="color: #000000;" href="#_edn13" name="_ednref13">[xiii]</a></span> »</span></p>
<p>&nbsp;</p>
<p>La dernière séquence de <em>Goodbye Again</em>, quant à elle, prolonge le désespoir du personnage féminin puisque Paula retourne à son miroir, recommençant le rituel du début, amorçant le cycle d’une vie d’impatiences et de regrets. Le cadre se referme lentement sur elle, comprimant le visage d’Ingrid Bergman dans un dernier regard perdu sur le miroir, alors que la tristesse d’Anthony Perkins-Simon revient à la mémoire du spectateur, et que le troisième mouvement de la symphonie n° 3 de Brahms débute.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>De nos jours, Sagan nous revient, plus forte, plus intraitable que jamais; non pas en tant que romancière, mais en tant qu’observatrice du monde. Le florilège de ses entrevues, paru sous le très beau titre <em>Je ne renie rien</em>, en constitue un exemple. Plus récemment, paraissaient dans un même volume quelques dizaines de chroniques écrites entre 1954 et 2003<a href="#_edn14" name="_ednref14">[xiv]</a>, et portant sur une foule de sujets encore actuels : la pauvreté, la lutte des classes, les conditions de travail si difficiles des infirmières, l’action féministe, la misère des femmes noires. Vive, subtile, décapante : Sagan y livre ses coups de cœur, ses indignations, ses analyses, offrant ainsi de démonter quelques clichés à son égard<a href="#_edn15" name="_ednref15">[xv]</a>. C’est bien là une femme de lettres, une femme de discours et d’idées, une femme qu’on a plaisir à lire et à écouter. Avouerais-je toutefois ma fascination, mon émerveillement constant, ma surprise pour Paule, Roger, Simon, mais aussi pour la Cécile de <em>Bonjour tristesse</em>, le Constantin du <em>Sang d’aquarelle</em>? Autant de personnages issus du monde bourgeois qui sont captivés et capturés par le temps qui s’allonge au fil des pages. Un temps qui verrouille les affinités et délimite les possibles amoureux, un temps qui altère les traits des femmes et joue contre leur liberté d’agir; un temps cyclique, quotidien et trompeur contre lequel on ne peut rien, martelé dans le roman de 1959 par cette même phrase aux allures de métronome qui hante Paule : « Aimez-vous Brahms […] Aimez-vous Brahms<a href="#_edn16" name="_ednref16">[xvi]</a>… »</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Au temps qui passe, aux drames de la bourgeoisie et aux amours qui se finissent en bouquets de roses fanées, Sagan propose une écriture chirurgicale, surannée parfois, mais franche. Elle commente, décrit, se fend d’un petit rire qui trahit son penchant pour la dérision par rapport à la fatalité des mots et des hommes. Ironique et tragique, elle apparaît même dans le film <em>Goodbye Again </em>: buvant, dansant, cherchant dans la vie les plaisirs les plus futiles pour fuir le néant s’ouvrant sous les pieds de la fiction. De même, dans <em>Aimez-vous Brahms…</em>, une jeune fille apparaît, spectatrice en dilettante du drame qui se joue et se rejoue dans elle, et qui n’est pas sans évoquer le « charmant petit monstre » de la littérature française :</p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="padding-left: 90px;"><span style="color: #808080;">J’étais avec une fille gentille mais trop romanesque. Elle ressemblait à une image de la jeunesse pour gens de quarante ans […] Elle avait l’air sinistre, elle conduisait sa quatre-chevaux à toute vitesse, les dents serrées, elle fumait des gauloises en se réveillant… et, à moi, elle me disait que l’amour n’est que le contact de deux épidermes<span style="color: #000000;"><a style="color: #000000;" href="#_edn17" name="_ednref17">[xvii]</a></span>.</span></p>
<p>&nbsp;</p>
<p>À l’ordre, Sagan oppose la démesure ; au silence, le drame; aux principes bourgeois, la dépense.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Quitte à tout perdre, il serait urgent de redécouvrir cette « trop romanesque » écrivaine.</p>
<p>&nbsp;</p>
<hr />
<p><a href="#_ednref1" name="_edn1"></a><strong>Notes</strong></p>
<p>[i] Françoise Sagan, <em>Aimez-vous Brahms…</em>, Paris, Livre de poche, 1966 [1959], p. 9.</p>
<p><a href="#_ednref2" name="_edn2">[ii]</a> Françoise Sagan, <em>Bonjour tristesse</em>, Paris, Presses Pocket, 1991 [1954], p. 11.</p>
<p><a href="#_ednref3" name="_edn3">[iii]</a> <em>Id</em>em.</p>
<p><a href="#_ednref4" name="_edn4">[iv]</a> Anatole Litvak [dir.], <em>Goodbye Again</em>, Argus Films, Mercury Productions, 1961.</p>
<p><a href="#_ednref5" name="_edn5">[v]</a> Françoise Sagan, <em>Aimez-vous Brahms…</em>, p. 9, je souligne.</p>
<p><a href="#_ednref6" name="_edn6">[vi]</a> Françoise Sagan, <em>Je ne renie rien. Entretiens, 1954-1992</em>, Paris, Stock, 2014, p. 11.</p>
<p><a href="#_ednref7" name="_edn7">[vii]</a> <em>Id</em>em.</p>
<p><a href="#_ednref8" name="_edn8">[viii]</a> Françoise Sagan, <em>Aimez-vous Brahms…</em>, p. 119.</p>
<p><a href="#_ednref9" name="_edn9">[ix]</a> <em>Ibid</em>., <em>Aimez-vous Brahms…</em>, p. 135.</p>
<p><a href="#_ednref10" name="_edn10">[x]</a> Caroline Allard, « Le jour où on m’a cougarifiée », <em>Françoise Stéréo</em>, n° 2, 2014, [en ligne] <a href="/le-jour-ou-on-ma-cougarifiee/" target="_blank" rel="noopener noreferrer">/le-jour-ou-on-ma-cougarifiee/</a>.</p>
<p><a href="#_ednref11" name="_edn11">[xi]</a> « Vous partagez la vie d’un homme avec qui vous n’êtes pas mariée, et vous prenez un amant assez jeune pour être votre fils. Quelle honte ! » Ingrid Bergman et Alan Burgess, <em>Ingrid Bergman. Ma vie</em>, Paris, Fayard, 1980, p. 517.</p>
<p><a href="#_ednref12" name="_edn12">[xii]</a> Françoise Sagan, <em>Aimez-vous Brahms…</em>, p. 154.</p>
<p><a href="#_ednref13" name="_edn13">[xiii]</a> <em>Ibid</em>., p. 179.</p>
<p><a href="#_ednref14" name="_edn14">[xiv]</a> Françoise Sagan, <em>Chroniques, 1954-2003</em>, avant-propos de Denis Westhoff, Paris, Livre de poche, 2016.</p>
<p><a href="#_ednref15" name="_edn15">[xv]</a> Je ne peux ici qu’adhérer aux commentaires de Juliette Arnaud lorsque celle-ci présentait le recueil de chroniques au micro de <em>France Inter</em>, le 30 novembre 2016 : <a href="https://www.franceinter.fr/emissions/si-tu-ecoutes-j-annule-tout/si-tu-ecoutes-j-annule-tout-30-novembre-2016" target="_blank" rel="noopener noreferrer">https://www.franceinter.fr/emissions/si-tu-ecoutes-j-annule-tout/si-tu-ecoutes-j-annule-tout-30-novembre-2016</a>.</p>
<p><a href="#_ednref16" name="_edn16">[xvi]</a> Françoise Sagan, <em>Aimez-vous Brahms…</em>, p. 63-65.</p>
<p><a href="#_ednref17" name="_edn17">[xvii]</a> Françoise Sagan, <em>Aimez-vous Brahms…</em>, p. 46.</p>
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		<title>Fuck les 5 à 7. Ethnographie de la petite bourgeoisie intellectuelle</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Marie-Michèle Rheault]]></dc:creator>
		<pubDate>Tue, 23 May 2017 13:18:55 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[9 Le temps]]></category>
		<category><![CDATA[Le temps des femmes]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>CATHERINE LEFRANÇOIS &#160; Illustration: Anne-Christine Guy &#160; A. Ah, la vingtaine. Les journées qui ne finissent plus, l’énergie illimitée, et tout ce temps passé à des activités délicieusement improductives : étudier dans des cafés, lire des livres, niaiser au carré D’Youville, aller voir des shows, manger des sushis à 1 $ le jeudi au Tokyo et puis [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<h2 style="text-align: right;"><a href="/wp-content/uploads/2017/05/Lefrancois-fuck.jpg"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-3291" src="/wp-content/uploads/2017/05/Lefrancois-fuck.jpg" alt="" width="1000" height="1000" srcset="/wp-content/uploads/2017/05/Lefrancois-fuck.jpg 1000w, /wp-content/uploads/2017/05/Lefrancois-fuck-150x150.jpg 150w, /wp-content/uploads/2017/05/Lefrancois-fuck-300x300.jpg 300w, /wp-content/uploads/2017/05/Lefrancois-fuck-768x768.jpg 768w, /wp-content/uploads/2017/05/Lefrancois-fuck-250x250.jpg 250w, /wp-content/uploads/2017/05/Lefrancois-fuck-100x100.jpg 100w" sizes="(max-width: 1000px) 100vw, 1000px" /></a></h2>
<h2 style="text-align: right;">CATHERINE LEFRANÇOIS</h2>
<p>&nbsp;</p>
<p>Illustration: Anne-Christine Guy</p>
<p>&nbsp;</p>
<p><strong>A.</strong></p>
<p>Ah, la vingtaine. Les journées qui ne finissent plus, l’énergie illimitée, et tout ce temps passé à des activités délicieusement improductives : étudier dans des cafés, lire des livres, niaiser au carré D’Youville, aller voir des <em>shows</em>, manger des sushis à 1 $ le jeudi au Tokyo et puis aller danser à l’Arlo, marcher pour rentrer parce qu’il n’y a plus d’autobus et que le taxi, ça coûte trop cher. À l’époque, l’idée de l’activité sociale la plus drabe et la plus plate qui soit, c’était le 5 à 7, cette maigre plage de deux heures consacrée à boire du vin ordinaire, mais cher quelque part où tout le monde a plus de 30 ans et travaille dans un bureau lui aussi drabe et plate. Le 5 à 7, c’était la sortie du pauvre : le pauvre en temps, celui qui travaille de 9 à 5, qui se couche à 21h et qui ne dispose donc que de quelque 240 minutes de liberté le soir, sur lesquelles il faut encore qu’il mange, lave son linge et prépare son lunch pour le lendemain.</p>
<p>Ça fait que mon chum a écrit un livre et que son éditeur lui a organisé un lancement. <em>Fuck my life</em> : C’EST UN 5 À 7.</p>
<p>Aujourd’hui, je n’ai plus 20 ans, je ne caresse plus le temps, et j’ai trois enfants. Les 5 à 7, c’est même plus plate : les 5 à 7, c’est la hantise des parents. Ça se passe à l’heure critique, celle où on se retrouve tous en famille après une longue journée; on a des choses à se dire, de l’amour à se donner, pis à part ce ça, il faut que ça mange et que ça se lave ces enfants-là. Nous en avons trois, toutes des filles, et pour préserver leur anonymat, nous les appellerons n<sup>o</sup> 1 (6 ans), n<sup>o</sup> 2 (presque 4) et n<sup>o</sup> 3 (1 mois et 4 jours au moment des faits). Voici donc la chronique de la journée ayant précédé ledit 5 à 7.</p>
<p>5h30 : n<sup>o</sup> 3 se réveille. Elle fait ses nuits, mais comme elle a le rhume, elle s’était aussi réveillée à 1h30 et à 3h. Elle boit à peine, juste pour dire, puis refuse de se rendormir ailleurs que sur moi. Tout ceci réveille n<sup>o</sup> 2, qui réclame son petit-déjeuner. À ce moment, je regrette amèrement le verre de vin que j’ai bu hier soir avant de me coucher. Je réussis à la garder dans mon lit jusqu’à 6h, puis l’envoie réveiller l’écrivain, qui avait judicieusement choisi de dormir dans la chambre d’amis.</p>
<p>6h : je me rendors jusqu’à 8h; sommeil intermittent (vous vous souvenez, j’ai un bébé sur moi) ponctué par le son des préparatifs pour le départ à l’école de n<sup>o</sup> 1.</p>
<p>8h : bon, il faut que je me lève. Départ de l’auteur pour l’épicerie, où il va quérir de quoi faire un souper qui sera mangé sans récriminations par les n<sup>o </sup>1 et n<sup>o</sup> 2; on aurait pu faire avec ce qui nous restait, mais on veut ménager le petit gardien.</p>
<p>9h45 : c’est l’heure de la sieste pour n<sup>o </sup>3 ; c’est donc l’heure de faire du lavage et de plier du linge, mais surtout de faire sécher les deux morceaux qui me font et qui ne sont pas du linge mou.</p>
<p>10h50 : je sens que la sieste achève. Je ferais mieux d’aller tout de suite me laver et m’habiller pour ce soir, parce qu’après, ça ne sera plus possible. Constatez par vous-mêmes.</p>
<p>11h : bébé se réveille et boit; je fais le dîner pour n<sup>o </sup>2.</p>
<p>12h : Pas question de laisser le bébé au petit gardien, elle n’a que cinq semaines et lui n’a que 14 ans. J’habille donc n<sup>o</sup> 3 pour sa première sortie dans un bar. Il y a une convention sociale qui dit que tu dois habiller ton bébé autrement qu’en pyjama quand tu sors pour socialiser avec des adultes. Ça peut peut-être paraître exagéré, et encore plus de le faire dès midi, mais il n’y aura sans doute pas d’autre moment pour le faire. Voyez plutôt.</p>
<p>13h : je quitte la maison avec n<sup>o</sup> 2 et n<sup>o</sup> 3. Cette dernière a une otite qui traîne. On est chanceux, on a eu un rendez-vous rapidement à notre clinique. Il y aura sûrement du retard. L’essayiste fait un pâté chinois.</p>
<p>15h : il y avait du retard. On sort reprendre l’autobus vers la maison.</p>
<p>15h30 : enfin arrivées. Il reste une heure avant notre départ. On en profite pour ramasser et laver la salle de bain.</p>
<p><a href="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-femmes.png"><img decoding="async" class="alignright wp-image-3182 size-medium" src="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-femmes-300x300.png" alt="" width="300" height="300" srcset="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-femmes-300x300.png 300w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-femmes-150x150.png 150w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-femmes-768x768.png 768w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-femmes-250x250.png 250w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-femmes-100x100.png 100w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-femmes.png 900w" sizes="(max-width: 300px) 100vw, 300px" /></a></p>
<p>***</p>
<p>Une fois rendus, tout s’est très bien passé. J’ai jasé avec des amis que je n’avais pas vus depuis longtemps, et tout le monde voulait prendre la petite, alors j’avais les bras libres. C’était plein de monde et il y a eu une file à la table de l’auteur pendant presque trois heures. Ce fut un beau succès. J’ai pris une bière, j’en ai même pris une deuxième, mais rendu là, j’étais vraiment crevée. J’ai abandonné mon chum bien avant qu’il ait eu signé sa dernière copie.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Maintenant que je suis dans la trentaine avancée, une bonne partie de mon entourage et moi avons désormais des enfants. On s’est un peu calmé le party (à minuit, je me transforme en citrouille) et les 5 à 7 sont devenus un mode de socialisation très fréquent dans mon réseau, même s’ils finissent parfois bien tard. Ah, mais non, pas des 5 à 7 dans des bars là, une formule qui convient beaucoup mieux aux « jeunes familles », <em>whatever that means </em>: dans la maison d’un.e ami.e, style potluck. Les enfants sont plus que bienvenus : plus ils sont nombreux, moins on a besoin de s’en occuper. C’est le <em>fun</em>. Enfin, c’est ce qu’on se dit. En réalité, il y a des chicanes, des bobos, des becs fins qui réclament autre chose à manger que ce qu’il y a sur la table ou le dessert tout de suite, des pipis dans les culottes, etc.</p>
<p>Se manifestent à ces occasions deux phénomènes propres aux réunions de trentenaires et de quarantenaires, phénomènes qui sont liés entre eux : la réalisation affreuse que la vie en société t’est devenue insupportable, et la difficulté à accepter d’être en constante représentation.</p>
<p>À cet âge vénérable, se faire des ami.e.s est malaisé. À trente ans, c’est fini le temps des amitiés circonstancielles. Les ami.e.s qu’il te reste de ta gang du secondaire, du cégep, de ta première <em>job</em> ou de l’université se comptent sur les doigts de la main (ou des deux, si t’es chanceuse). Ceux-là sont des vrai.e.s ami.e.s, pour la vie. Peut-être que ces vrai.e.s ami.e.s t’auront présenté d’autres personnes merveilleuses qui seront devenues elles aussi de vrai.e.s ami.e.s.</p>
<p>Les semaines étant bien remplies, il faut faire des choix. Je vais choisir neuf cent quatre-vingt-dix-neuf fois sur mille une rencontre relaxe avec des amies chères plutôt qu’une folle soirée où il y aura des tas de nouveaux visages. Ça demande de l’énergie de parler à tout le monde et de faire bonne figure (je suis un peu introvertie faut dire) et sur le lot, il y aura peu de rencontres marquantes. De plus, la rigidité s’est installée. Aller boire de l’alcool dégueulasse (lire : pas dans ma palette de goût)? Au nombre de consommations que je peux me permettre avant de me rouler en boule, bof. Découvrir l’opinion de tout un chacun sur le troisième lien ou sur les féministes-qui-vont-trop-loin-pis-à-part-de-ça-c’est-donc-rendu-mêlant-leurs-affaires-de-<em>queer</em>-pis d’intersectionnalité-pis-on-sait-pu-ce-qu’on-n’a-pas-le-droit-de-dire? Épargnez-moi ça, je vous en prie.</p>
<p>Le 5 à 7 en milieu domestique se situe à mi-chemin entre ces deux expériences, entre « trois amies et une bouteille » et « trente personnes je meurs », bref, entre le paradis et l’enfer. Si tu y vas, c’est que c’est chez des gens que tu as a priori très envie de voir. Comme tu as entre trente et quarante-huit ans, que tu as fait de longues études et que tu as donc eu tes enfants sur le tard, ça se déroule un vendredi soir. Le vendredi, c’est un bon soir pour sortir. Le lundi, oublie ça; non seulement tu as travaillé toute la journée, mais tu travailles le lendemain et tu auras des lunchs à faire en plus. Attention : malheureusement, il va y avoir des ami.e.s de tes amie.e.s. <em>Damn</em>, tu ne les connais pas. Soit ils sont louches, soit ils sont vraiment <em>cools</em>, et alors tu dois faire bonne impression. Pour cette raison, tout le monde fait de son mieux pour montrer patte blanche. « Tu fais quoi toi? Ah ouin? » « T’as des enfants? C’est lesquels les tiens? » C’est à ce moment que tu te rappelles que les ongles de la grande sont vraiment longs et que la petite a le toupet sur les yeux et des <em>tatoos</em> de crayon-feutre partout sur le corps. « Ah, t’as un bébé en plus? Comment ça tu l’as pas amené, tu l’allaites pas? » Insérez ici une question ou un commentaire glissant sur l’actualité qui vise à tester vos allégeances politiques et sociales.</p>
<p>Bon, bon, bon, une fois que tout le monde a décidé qui était digne de son intérêt et de son temps, arrive le temps de manger. Moins les gens se connaissent, plus la bouffe a coûté cher. Après tout, il faut montrer qu’on a du goût. Il y a quelque chose d’un peu indécent là-dedans, surtout quand tu sais que les 12 enfants présents vont exclusivement manger des crudités et de la baguette. Heureusement, l’infâme « vins et fromages » est en perte de vitesse. Malheureusement, il y a maintenant le « vins et fromages » ironique, avec des fromages qui viennent non seulement de l’épicerie, mais du RAYON DES PRODUITS LAITIERS INDUSTRIELS : Singles de Kraft, Velveeta, Vache qui rit; quand on sait ce que ça coûte, je me demande ben ce qu’il y a d’ironique là-dedans. J’ai vu ça sur Facebook. Comme performance de classe, c’est dur à battre. Malheureusement <em>bis</em>, il y a aujourd’hui tout un tas de nouvelles tendances culinaires de <em>foodies</em> qu’il faut connaître pour apporter LE plat qui va montrer que tu connais ça la cuisine et que bien manger et être en santé, c’est important pour toi. Ces temps-ci, c’est les plats dans un bol : poké, Bouddha, bi bim bap, donburi. Ça s’apporte ben mal par exemple. Les gars font de la cuisson sous vide; c’est un peu leur barbecue d’hiver. La cuisson sous vide, c’est exactement comme la mijoteuse, sauf que c’est plus compliqué et que c’est juste pour la viande ; il faut donc cuisiner les accompagnements à part, en plus. La mijoteuse, c’est pour les filles qui cuisinent la semaine par obligation. Ça n’a donc rien à faire dans un 5 à 7.</p>
<p>Bref, le plus souvent, dans un 5 à 7, on est en représentation. C’est vraiment difficile de se sortir de ça. Quand tu y amènes tes enfants, en plus, tu y performes ta maternité. Pas le choix. Toi, t’es une mère <em>cool</em>. Tu amènes tes enfants partout : au musée, sur les terrasses, dans des <em>shows</em> rock qui finissent pas trop tard, et, bien entendu, dans des 5 à 7 chez tes amis. Pas question que tu arrêtes de vivre parce que tu as des enfants. Nenon. Tes enfants aussi sont <em>cools</em> : ils apprécient l’art, les belles choses et la bonne bouffe. Sauf dans les 5 à 7, maudit, pas moyen de montrer qu’ils aiment ça le saumon fumé : y’a de la baguette. Vous êtes tellement <em>cools</em> que vous allez rester plus tard que prévu, les enfants vont se coucher passé 10 h et le lendemain, ils seront pas du monde. T’es vraiment <em>cool</em>, mais tu vas le payer cher ton 5 à 7. En comptant le temps que ça prend pour se préparer à sortir (voir la partie A ci-haut), le temps pour préparer ton plat super <em>cool</em>, le retour à la maison avec tes enfants fatigués, mais un peu <em>high</em> sur le sucre (ton amie a fait un bar à crème glacée avec garnitures de bonbons au choix), ça fait pas mal d’énergie dépensée, sans compter que tu vas te lever quand même avec ton bébé à 6 h, peut-être même qu’il va avoir demandé à boire à 2 h, qui sait, que les grandes ne vont pas se lever plus tard que d’habitude et qu’elles vont avoir une humeur de cochon toute la journée, humeur qui va accompagner à merveille ton petit mal de tête.</p>
<p>Finalement, c’est mieux d’aller au bar direct en sortant de la <em>job</em> pis de laisser les enfants à la maison.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>P.-S. Valérie, je t’aime, tes 5 à 7 sont les meilleurs et en plus, tu gardes mes enfants à coucher. Bénie sois-tu.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
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		<title>Du temps à soi. Les femmes et la philosophie</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Marie-Michèle Rheault]]></dc:creator>
		<pubDate>Tue, 23 May 2017 13:17:53 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[9 Le temps]]></category>
		<category><![CDATA[Le temps des femmes]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>&#160; SUZY BOUDREAULT &#160; Illustration: Anne-Christine Guy &#160; Au milieu des années vingt, Virginia Woolf se promenait dans les jardins d&#8217;Oxbridge par une belle journée d&#8217;automne. On lui avait demandé d&#8217;écrire un essai sur les femmes et la fiction et elle s&#8217;était rendue à l&#8217;université pour y dénicher de la documentation. Sauf qu&#8217;à cette époque, [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p>&nbsp;</p>
<h2 style="text-align: right;"><a href="/wp-content/uploads/2017/05/Boudreaulto.jpg"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-3327" src="/wp-content/uploads/2017/05/Boudreaulto.jpg" alt="" width="1000" height="1000" srcset="/wp-content/uploads/2017/05/Boudreaulto.jpg 1000w, /wp-content/uploads/2017/05/Boudreaulto-150x150.jpg 150w, /wp-content/uploads/2017/05/Boudreaulto-300x300.jpg 300w, /wp-content/uploads/2017/05/Boudreaulto-768x768.jpg 768w, /wp-content/uploads/2017/05/Boudreaulto-250x250.jpg 250w, /wp-content/uploads/2017/05/Boudreaulto-100x100.jpg 100w" sizes="(max-width: 1000px) 100vw, 1000px" /></a>SUZY BOUDREAULT</h2>
<p>&nbsp;</p>
<p>Illustration: Anne-Christine Guy</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Au milieu des années vingt, Virginia Woolf se promenait dans les jardins d&rsquo;Oxbridge par une belle journée d&rsquo;automne. On lui avait demandé d&rsquo;écrire un essai sur les femmes et la fiction et elle s&rsquo;était rendue à l&rsquo;université pour y dénicher de la documentation. Sauf qu&rsquo;à cette époque, une femme devait être accompagnée d&rsquo;un membre de la communauté universitaire ou posséder une lettre d&rsquo;autorisation de la direction pour accéder au sanctuaire de la connaissance. On l&rsquo;avait donc refoulée à l&rsquo;entrée. Alors, elle se promenait dans les jardins en rêvassant. Elle circulait dans les allées, taquinait les poissons rouges dans le bassin, admirait l&rsquo;architecture des nobles édifices, détaillait les contours des fleurs parées de couleurs éclatantes pendant que les herbes folles caressaient ses mollets. Et elle se disait que, dans un lieu pareil, « on ne pouvait pas ne pas penser <a href="#_ftn1" name="_ftnref1">[1]</a> ».</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Quel luxe, n&rsquo;est-ce pas? Tout ce temps dont elle disposait pour « penser ».</p>
<p>Aujourd&rsquo;hui, le temps est devenu une denrée rare. On en manque toujours. Il accélère, il s&rsquo;échappe, de sorte qu&rsquo;on doit toujours courir après. Et pendant qu&rsquo;on court, on n&rsquo;a pas le temps de penser. Du temps, il en faut pour tout : la vie de famille, le travail domestique, les engagements personnels, pour entretenir les amitiés, pour les loisirs, la consommation, les transports, le divertissement. Lorsque parfois on arrive à l&rsquo;attraper, on le gaspille ou on le perd. Comment faire autrement? Il y a toujours quelque chose à faire! Même quand on ne fait rien, on fait tout de même quelque chose : on écoute la télévision, on joue à des jeux vidéo, on texte à un ami, on circule sur les réseaux sociaux. Même si notre corps est inactif, notre cerveau est occupé. De sorte que, lorsque cet événement rarissime advient, avoir du temps libre pour soi, du temps réellement libre, on se trouve un peu désorienté. Du temps libre, pour quoi faire?</p>
<p>Les Grecs appelaient ça la <em>skholè</em>. Un lieu, un temps, une dérivation créatrice, un clinamen, un écart salvateur, une forme concrète de liberté. <em>Skholè </em><a href="#_ftn2" name="_ftnref2">[2]</a> désigne un arrêt, une pause, une trêve, une rupture de mouvement. Là, il se trouve un temps pour soi, pour juste observer, comme en suspens, le cerveau libéré de toute préoccupation, un moment où l&rsquo;on peut prendre conscience du monde qui nous entoure, de soi dans ce monde, de respirer, et puis peut-être&#8230; s&rsquo;étonner! Voilà! C&rsquo;est ici, exactement ici, que la réflexion commence, que l&rsquo;acte de pensée se met en branle et que peut débuter la philosophie.</p>
<p>« Penser par soi-même », cette injonction moderne qu&rsquo;on nous répète sans arrêt tout au long de notre parcours scolaire, est impossible à atteindre en absence de la <em>skholè, </em>cette idée de temps libre, de diversion, de repos propre au travail intellectuel. Pour parvenir à penser par soi-même, il faut du temps, de la solitude, et libérer notre cerveau de toute préoccupation afin d&rsquo;observer le monde, de réfléchir sur ces observations, de lire, de comparer ses observations à celles des autres et, graduellement, en multipliant ces moments de réflexion, en arriver à constituer sa propre pensée.</p>
<p><a href="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-femmes.png"><img decoding="async" class="alignright wp-image-3182 size-medium" src="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-femmes-300x300.png" alt="" width="300" height="300" srcset="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-femmes-300x300.png 300w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-femmes-150x150.png 150w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-femmes-768x768.png 768w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-femmes-250x250.png 250w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-femmes-100x100.png 100w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-femmes.png 900w" sizes="(max-width: 300px) 100vw, 300px" /></a></p>
<p>En 1928, Virginia Woolf a écrit un essai intitulé <em>A room of one&rsquo;s own</em> dans lequel elle réfléchit sur les femmes et la fiction. Elle s&rsquo;y demande pourquoi il y a si peu de femmes écrivaines dans le siècle qui l&rsquo;a précédée, soit le XIXe siècle. Parmi tous les obstacles qui se dressaient sur le chemin des femmes qui auraient voulu écrire, elle en cible deux particuliers : le manque d&rsquo;argent et l&rsquo;absence d&rsquo;un lieu à soi. Elle profite de l&rsquo;occasion pour commenter la misogynie des milieux intellectuels au XIXe siècle en constatant le peu de progrès réalisé à ce chapitre.</p>
<p>Je me propose de faire le même exercice aujourd&rsquo;hui (en 2017), mais en réfléchissant cette fois sur les femmes et la philosophie, et en adoptant une démarche similaire à celle de Virginia Woolf. Interdite d&rsquo;accès à la bibliothèque de l&rsquo;université, elle avait opté pour celle du British Museum, fréquentée par tous et toutes et reconnue pour la diversité de son contenu. Aujourd&rsquo;hui, les femmes ont accès aux bibliothèques universitaires, mais désirant reproduire les conditions dans lesquelles se trouvait Woolf, j&rsquo;ai préféré un endroit fréquenté par tout le monde, offrant un contenu populaire et diversifié : Wikipédia. En inscrivant « philosophes XXe s. », dans le moteur de recherche, j&rsquo;obtiens une longue liste de noms classés par ordre alphabétique qui s&rsquo;étend sur plusieurs pages. À la lettre « A », on trouve 25 noms, dont deux femmes ; la lettre B en comprend 84, dont six féminins, à la lettre C, on en a 12 sur 56, la lettre D est moins généreuse avec 6 sur 54. Précisons ici que cette liste contient de nombreuses philosophes contemporaines. Si l&rsquo;on élimine celles qui sont nées après 1950, ce nombre chute dramatiquement et le décompte tombe à zéro dans plusieurs lettres.</p>
<p>Sur la page Wiki « femmes philosophes », on trouve 128 noms. Dans toute l&rsquo;histoire de l&rsquo;humanité, toutes cultures confondues, et en incluant les philosophes actuelles qui sont beaucoup plus nombreuses que par les époques passées, on dénombre 128 femmes philosophes. Dans les recensions sur l&rsquo;histoire de la philosophie, introduction à la philosophie, les grands philosophes, ou les philosophes majeurs, on ne trouve généralement aucune femme, parfois une, rarement deux, jamais plus <a href="#_ftn3" name="_ftnref3">[3]</a>. De plus, si la littérature masculine regorge de commentaires sur les femmes, la philosophie, elle, n&rsquo;a à peu près rien à dire sur elles. Pourquoi si peu de femmes sont parvenues à obtenir ce titre encore auréolé de mystère qu&rsquo;est celui de philosophe?</p>
<p>Revenons un moment à Wolf et aux femmes écrivaines. Au XIXe siècle, plusieurs conditions devaient être remplies avant qu&rsquo;une femme prenne une plume afin d&rsquo;inventer des personnages et une histoire. Il fallait d&rsquo;abord qu&rsquo;elle ait reçu un minimum d&rsquo;éducation, qu&rsquo;elle sache lire et écrire, et qu&rsquo;elle ait eu accès à quelques livres. Il fallait aussi – et Wolf insiste beaucoup sur ce point – avoir un lieu à soi et qui plus est, un lieu barré à clef. Un lieu protégé, afin d&rsquo;être seule, et où personne ne pourrait entrer à l&rsquo;improviste. Un lieu à soi, où on est libre d&rsquo;exprimer des choses personnelles. Même dans les milieux favorisés, il était rare qu&rsquo;une femme dispose d&rsquo;une table et de matériel pour écrire dans ses appartements. Elle devait s&rsquo;installer dans la pièce commune pour écrire sa correspondance. Wolf dit que Jane Austen a écrit son œuvre dans le salon commun et en cachant ses manuscrits sous un morceau de buvard pour que son occupation ne soit pas soupçonnée.</p>
<p>Si une femme savait écrire et qu&rsquo;elle surmontait sa gêne de le faire, en prenant le risque de voir surgir un importun par-dessus son épaule, il fallait aussi qu&rsquo;elle se croie capable d&rsquo;inventer, de créer autre chose que des bébés. « Même une femme avec une grande disposition à écrire était venue à se convaincre qu&rsquo;écrire un livre, c&rsquo;était se montrer ridicule, voire passer pour une folle <a href="#_ftn4" name="_ftnref4">[4]</a>. » Oser se présenter « femme écrivain » au XIXe siècle, c&rsquo;était s&rsquo;exposer aux railleries et aux quolibets. Pour ne citer qu&rsquo;un exemple du type de commentaire que l&rsquo;on entendait à l&rsquo;époque, citons Cecil Gray, un célèbre critique musical : « Monsieur, une femme qui compose est comme un chien qui marche sur ses pattes arrière. Ce n&rsquo;est pas bien fait, mais on est surpris de voir que c&rsquo;est fait. » (1927)</p>
<p>Fut-ce en raison de cet effet de surprise? Le fait est que, dès la fin du XIXe siècle, on a vu fleurir une généreuse littérature féminine. Le monde occidental a fini par admettre que la femme possédait une sensibilité particulière qu&rsquo;elle était en droit d&rsquo;exprimer dans des ouvrages de fiction. Cette littérature, souvent méprisée par l&rsquo;intelligentsia, étiquetée « littérature féminine, romantique ou à l&rsquo;eau de rose », permit à bien des femmes de sublimer une réalité quotidienne souvent dure et exiguë dans un univers fictionnel où elles pouvaient se concevoir comme des héroïnes en puissance. Elle permit aussi, par cet exercice de description du vécu et du senti des femmes par des femmes, de mieux se définir et se comprendre comme « être créatif et pensant » non masculin <a href="#_ftn5" name="_ftnref5">[5]</a>.</p>
<p>La philosophie a-t-elle participé à cette émancipation de l&rsquo;esprit féminin? Contrairement aux écrivaines, les femmes philosophes du XXe n&rsquo;avaient aucun modèle <a href="#_ftn6" name="_ftnref6">[6]</a>. Il n&rsquo;y avait aucune œuvre philosophique féminine, aucune professeure de philosophie et il était rarement question des femmes dans le cursus pédagogique. Lorsqu&rsquo;il en était fait mention, c&rsquo;était pour les railler et leur dénier toute capacité de raisonner et d&rsquo;accéder à la philosophie. Il est en effet remarquable de constater avec quelle hargne de nombreux philosophes ont nié aux femmes la capacité – sinon le droit – de réfléchir correctement. Aristote, Voltaire, Rousseau, Schopenhauer, Nietzsche, Kant, Kierkegaard <a href="#_ftn7" name="_ftnref7">[7]</a> – pour n&rsquo;en nommer que quelques-uns – défendaient tous que, de par sa « nature », la femme n&rsquo;avait pas accès à la raison. Il était difficile pour les femmes philosophes d&rsquo;échapper à la mentalité misogyne qui accompagnait ce milieu majoritairement masculin. Car si l&rsquo;on peut devenir écrivaine en autodidacte, il paraît beaucoup plus difficile de le faire en philosophie. Il fallait donc passer par le collège et l&rsquo;université, milieux qui sont demeurés hostiles aux femmes jusqu&rsquo;aux années 1960 où l&rsquo;éducation pour tous a pris force de loi.</p>
<p>Au début du XXe siècle, ces premières femmes à étudier la philosophie évoluaient dans un monde où les femmes n&rsquo;avaient pas le droit de vote, ni accès à la contraception ; seules celles issues de milieux favorisés recevaient une formation générale, formation de niveau inférieur donnée dans des lycées pour femmes. Si elles réussissaient quand même à être admises à l&rsquo;université, elles prenaient place dans des classes presque uniquement masculines, face à des professeurs qui les méprisaient, comme l&rsquo;avoue ici un professeur reconnu du collège d&rsquo;Eton : « L&rsquo;impression laissée sur l&rsquo;esprit, après avoir corrigé n&rsquo;importe quel paquet de copies d&rsquo;examen, c&rsquo;était que, peu importe les notes qu&rsquo;il pouvait donner, la meilleure parmi les femmes était intellectuellement inférieure au pire parmi les hommes <a href="#_ftn8" name="_ftnref8">[8]</a>. »</p>
<p>Qui étaient donc ces femmes du XXe siècle qui ont osé se présenter dans ces classes uniformément masculines, pour entendre des hommes leur dire que leur cerveau féminin n&rsquo;était pas constitué pour répondre à des problèmes logiques? Sur quoi ont-elles réfléchi? Se sont-elles intéressées aux mêmes sujets? Nul doute qu&rsquo;elles ont toutes été formées par des hommes. La filiation intellectuelle prend beaucoup d&rsquo;importance en philosophie.</p>
<p>J&rsquo;ai consulté à nouveau la liste des 128 femmes philosophes se trouvant sur le site de Wikipédia. Sachant que la tradition philosophique anglophone diffère de la francophone, j&rsquo;ai également consulté le site anglophone qui, lui, recensait 237 femmes. En éliminant les recoupements, j&rsquo;ai divisé les philosophes en trois groupes : les pionnières (nées entre 1890 et 1920), la deuxième génération (nées entre 1920 et 1940) et la troisième vague (nées entre 1940 et 1960). Pour éviter d&#8217;empiéter sur le XXIe siècle, j&rsquo;ai éliminé celles nées après 1960, les considérant comme des philosophes actuelles.</p>
<p>Dans le groupe des pionnières, il y a 28 femmes philosophes (7 Britanniques, 6 Françaises, 5 Américaines, 3 Allemandes, 2 Polonaises, 1 Serbe, 1 Espagnole, 1 Suisse, 1 Russe et 1 Irlandaise). Seulement trois d&rsquo;entre elles ont réfléchi ou milité en faveur d&rsquo;une émancipation des femmes.</p>
<p>Elles proviennent très majoritairement de milieux aisés et ont toutes reçu une excellente éducation. Simone Weil, Hannah Arendt et Simone de Beauvoir font partie de cette cohorte. Plusieurs d&rsquo;entre elles n&rsquo;ont pas eu de carrière universitaire et celles qui y sont parvenues l&rsquo;ont fait tardivement, soit dans la cinquantaine. Les circonstances de la guerre en Europe ont obligé plusieurs à l&rsquo;exil et certaines ont connu un destin tragique dans les camps de la mort. Même dans la paisible Amérique, le parcours de ces premières philosophes a parfois été semé d&#8217;embûches.</p>
<p>En France, Hélène Metzger (1890-1944) consacra sa vie à l&rsquo;histoire des sciences. Dans les années 20 et 30, elle publia sept monographies et une trentaine d&rsquo;articles dans les périodiques d&rsquo;histoire des sciences. Néanmoins, elle n&rsquo;obtint jamais de poste universitaire et souffrit toute sa vie de ce manque de reconnaissance institutionnelle.</p>
<p>En Allemagne, Édith Stein (1891-1942) a tenté de déposer sa candidature pour une habilitation au professorat. Husserl refusa de soumettre sa demande, convaincu qu&rsquo;elle serait refusée ; il était impensable qu&rsquo;une femme soit professeure. Elle milita pour le droit de vote des femmes et travailla jusqu&rsquo;à la fin de sa vie sur une théologie de la femme.</p>
<p>L&rsquo;Américaine Marjorie Grene (1910-2009) obtient un doctorat en philosophie du Radcliffe College après avoir étudié avec Martin Heidegger et Karl Jaspers en Europe. De 1937 à 1944, elle enseigne dans des postes subalternes à l&rsquo;Université de Chicago, jusqu&rsquo;à son licenciement à l&rsquo;entrée de la Seconde Guerre mondiale. Elle se marie et part vivre sur une ferme en Irlande (patrie de son époux), où elle élève poulets et porcs et s&rsquo;occupe de ses deux enfants. Du fond de ce trou perdu, elle écrit – peut-on l&rsquo;imaginer à la table de la cuisine? – deux œuvres majeures <a href="#_ftn9" name="_ftnref9">[9]</a> qui lui permettront de réintégrer la communauté universitaire, d&rsquo;abord à Belfast, puis à l&rsquo;Université de Californie après son divorce où elle devint professeure émérite.</p>
<p>Il est intéressant de noter que parmi les philosophes les plus célèbres de cette cohorte, plusieurs n&rsquo;ont pas eu d&rsquo;enfants, dont Hannah Arendt, Simone de Beauvoir, Simone Weil, Édith Stein, Ayn Rand, Jeanne Hersch, Iris Murdoch. Virginia Wolf observe le même phénomène chez les écrivaines qu&rsquo;elle cite dans son œuvre <em>Un lieu à soi</em>. La maternité serait-elle un obstacle à l&rsquo;atteinte de la <em>skholè</em>? Ce « temps libre et libéré des urgences du monde, qui rend possible un rapport libre et libéré au monde <a href="#_ftn10" name="_ftnref10">[10]</a> » paraît bien inaccessible à une mère entourée de poupons.</p>
<p>La deuxième génération de philosophes (nées entre 1920 et 1940) comprend 36 femmes : 14 Françaises, 13 Américaines, 4 Anglaises, 1 Brésilienne, 1 Belge, 1 Hongroise, 1 Nouvelle-Zélandaise, 1 Turque. Philippa Foot, Françoise Collin, Agnès Heller, Judith Jarvis Thomson, Ruth Millikan, Élisabeth de Fontenay, Jacqueline Russ, Sandra Harding, Anne Fargot-Largeault et Hélène Cixous font partie de ce groupe. Presque toutes ont eu une brillante carrière universitaire qui débuta dès leur diplomation. Elles sont souvent mariées avec un autre membre de la communauté universitaire. Le tiers d&rsquo;entre elles (13) ont développé une pensée féministe. Quelques-unes ont élevé leur famille avant de se lancer dans une carrière, d&rsquo;autres ont quitté l&rsquo;Europe pour œuvrer dans les universités américaines. De prime abord, le portrait semble idyllique, mais en y regardant de plus près, on découvre que certaines ont dû se battre pour gagner leur titre. En voici quelques exemples.</p>
<p>Sarah Kofman (1934-1994), spécialiste de Nietzsche et de Freud, a étudié avec Deleuze et Derrida. Elle enseigne à Toulouse dès 1960 et devient maître de conférences en 1970. Elle s&rsquo;intéresse particulièrement à la place occupée par la femme chez différents auteurs. Quelques années après l&rsquo;obtention d&rsquo;un poste de professeure à l&rsquo;Université de Paris 1 en 1991, elle se suicide, se disant victime de persécutions à l&rsquo;université.</p>
<p>Après ses études de philosophie en Belgique, Luce Irigaray (1935-&#8230;) suit les séminaires de Jacques Lacan et devient psychanalyste. Elle étudie la différence sexuelle dans la langue française et présente en 1974 une thèse d&rsquo;État intitulée<em> Speculum. La fonction de la femme dans le discours philosophique</em> à l&rsquo;Université Paris-VIII-Vincennes où elle enseigne. La thèse fait scandale et Luce Irigaray est évincée de l&rsquo;université et de l&rsquo;École freudienne de Paris.</p>
<p>Nel Noddings (1929-&#8230;) a travaillé pendant 17 ans comme enseignante de mathématiques dans des écoles élémentaires et a élevé une famille de dix enfants. À près de cinquante ans, elle décide de faire un Ph. D. en éducation à Stanford et devient une contributrice importante de l&rsquo;<em>ethic of care</em>.</p>
<p>La troisième cohorte, regroupant les philosophes nées entre 1940 et 1960, comprend 78 femmes : 30 Américaines, 24 Françaises, 8 Britanniques, 3 Allemandes, 3 Belges, 2 Canadiennes, 2 Bulgares, 2 Indiennes, 1 Polonaise, 1 Tunisienne, 1 Suédoise, 1 Irlandaise. Parmi elles, 31 ont concentré leurs réflexions sur la condition de la femme.</p>
<p>Devant un tel foisonnement, il est difficile de dégager un parcours qui traduise la réalité de toutes ces femmes. Plusieurs ont des carrières universitaires, certaines sont auteures et essayistes, d&rsquo;autres militantes. Elles ont des familles ou pas, s&rsquo;intéressent à des sujets aussi variés que la philosophie antique, la logique, l&rsquo;épistémologie, l&rsquo;éthique, la justice, le droit des minorités, les enjeux du développement économique, la pauvreté, la démocratie, la morale, la science, la distribution des ressources, l&rsquo;identité, les conventions sociales et, bien sûr, tout l&rsquo;éventail des théories féministes.</p>
<p>D&rsquo;ailleurs, parmi les noms les plus populaires (ceux qui sortent le plus souvent sur Google), plus de la moitié appartiennent à la mouvance féministe (9/16), dont Judith Butler, Élisabeth Badinter, Nancy Fraser, Seyla Benhabib, Magdalena Sroda et Donna Haraway. On peut s&rsquo;interroger sur l&rsquo;importance que prend la réflexion féministe dans le champ de la philosophie.</p>
<p>Lorsque j&rsquo;ai suivi un cours de philosophie de l&rsquo;éducation durant ma scolarité de maîtrise, le professeur m&rsquo;avait expliqué que lorsqu&rsquo;il parlait des hommes, cela englobait la femme. Comme on dit les Hommes, avec un grand H. Amusant, n&rsquo;est-ce pas? Cette même session, j&rsquo;avais à lire <em>L&rsquo;Émile </em>de Jean-Jacques Rousseau. Voici ce qu&rsquo;il dit de l&rsquo;éducation des filles :</p>
<p style="padding-left: 60px;">Ainsi toute l&rsquo;éducation des femmes doit être relative aux hommes. Leur plaire, leur être utiles, se faire aimer et honorer d&rsquo;eux, les élever jeunes, les soigner grands, les conseiller, les consoler, leur rendre la vie agréable et douce : voilà les devoirs des femmes dans tous les temps, et ce qu&rsquo;on doit leur apprendre dès leur enfance. (p. 475)</p>
<p style="padding-left: 60px;">L&rsquo;oisiveté et l&rsquo;indolence sont les deux défauts les plus dangereux pour elles (&#8230;) Les filles doivent être vigilantes et laborieuses (&#8230;) Il faut les exercer d&rsquo;abord à la contrainte, afin qu&rsquo;elle ne leur coûte jamais rien ; à dompter toutes leurs fantaisies, pour les soumettre aux volontés d&rsquo;autrui. (p. 481)</p>
<p>J&rsquo;ai suivi ce cours en 1989. Et de telles affirmations ne semblaient gêner personne. J&rsquo;étais la seule, dans cette classe toujours à majorité masculine, à me sentir blessée par la manière dont les grands architectes de la pensée occidentale regardaient la femme de haut avec le mépris affiché de l&rsquo;être supérieur envers son inférieur. « Mais non! » m&rsquo;expliquait-on doctement, tout cela n&rsquo;était ni du mépris, ni du sexisme. Il fallait recadrer ces commentaires dans leur contexte historique. Et puis, la nature ayant doté la femme du formidable don de l&rsquo;enfantement, elle devait donc s&rsquo;occuper prioritairement de sa progéniture. Et cela laissait très peu de place à la <em>skholè</em>, au temps pour soi. Lorsqu&rsquo;on songe à l&rsquo;extraordinaire quantité de temps nécessaire pour définir, développer et approfondir un concept, une idée, une pensée! La rigueur méthodologique, l&rsquo;effort soutenu de concentration sur un même objet sont si considérables qu&rsquo;il faut que le corps s&rsquo;efface pour laisser toute place à l&rsquo;exercice de la pensée pure.</p>
<p>Pour ma part, je ne pense pas que le corps soit un obstacle à la pensée. Par contre, libérer ce que l&rsquo;on appelle prosaïquement du « temps de cerveau » demeure un défi quotidien pour toutes les femmes, et davantage lorsqu&rsquo;elles sont mères. Comme l&rsquo;indique la philosophe Cynthia Fleury : « La lutte pour récupérer ou reconquérir du temps pour soi est un acte politique majeur. » « Il n&rsquo;y a pas de possibilité d&rsquo;individuation si le temps que l&rsquo;on donne à cheminer vers soi est furtif ou trop rare. » <a href="#_ftn11" name="_ftnref11">[11]</a></p>
<p>Malgré le sexisme qui perdure en philosophie <a href="#_ftn12" name="_ftnref12">[12]</a> et dans les milieux universitaires <a href="#_ftn13" name="_ftnref13">[13]</a>, de nombreuses femmes réfléchissent en ce moment sur l&rsquo;exclusion, le racisme, la marginalisation, l&rsquo;oppression, sur le droit des animaux et sur leur statut, sur l&rsquo;écologie et l&rsquo;éthique de l&rsquo;environnement, sur la condition féminine de la théorie des genres à la <em>french theory</em> en passant par l&rsquo;écoféminisme et l&rsquo;essentialisme. Les théories s&rsquo;opposent parfois et s&rsquo;entrechoquent dans un vigoureux dynamisme qui repousse les limites de ce qui est pensé et qui oblige à approfondir notre connaissance de nombreuses questions qui avaient été négligées jusqu&rsquo;ici par la philosophie. Gageons que cet important apport des femmes à l&rsquo;édifice de la philosophie en viendra à modifier en profondeur notre vision du monde et de l&rsquo;humanité.</p>
<p>&nbsp;</p>
<hr />
<p><a href="#_ftnref1" name="_ftn1">[1]</a> Virginia Woolf, <em>Un lieu à soi</em>, traduction de Marie Darrieussecq, Éd. Denoël, 2016, p. 30.</p>
<p><a href="#_ftnref2" name="_ftn2">[2]</a> <em>Skholè</em> signifie aussi école, c&rsquo;est-à-dire un lieu pour réfléchir, lire, écrire, étudier, méditer.</p>
<p><a href="#_ftnref3" name="_ftn3">[3]</a> Précisons ici que les magazines sont habituellement plus généreux envers les femmes. Un numéro spécial de <em>Bescherelle Culture</em> sur la chronologie de l&rsquo;histoire de la philosophie qui a été publié en 2016 mentionne sept femmes sur plus d&rsquo;une centaine d&rsquo;hommes, dont quatre se situent à l&rsquo;époque contemporaine (S. Weil, H. Arendt, S. de Beauvoir, É. Butler).</p>
<p><a href="#_ftnref4" name="_ftn4">[4]</a> Virginia Woof, <em>op. cit.</em>, p. 102-103.</p>
<p><a href="#_ftnref5" name="_ftn5">[5]</a> Il y aurait beaucoup à dire sur le fait que durant de nombreux siècles, tout acte de création était réservé aux hommes. Comme si le fait que les femmes puissent mettre des enfants au monde comblait amplement leur part de puissance créatrice.</p>
<p><a href="#_ftnref6" name="_ftn6">[6]</a> Si l&rsquo;on reconnaît aujourd&rsquo;hui l&rsquo;existence de femmes philosophes depuis même l&rsquo;Antiquité, ce n&rsquo;était pas le cas il y a cinquante ans. Jusqu&rsquo;à récemment, le titre de philosophe était décerné par un <em>boys club</em> très sélectif. La réhabilitation des femmes dans l&rsquo;histoire des idées est le résultat de récentes études féministes.</p>
<p><a href="#_ftnref7" name="_ftn7">[7]</a> Je m&rsquo;en voudrais de passer ici sous silence les philosophes, qui, sans s&rsquo;étendre sur le sujet, ont pris la peine de dénoncer le mauvais sort fait aux femmes par la philosophie, tels Condorcet, Charles Fourier, Auguste Comte, John Stuart Mill, Karl Marx, John Dewey, etc.</p>
<p><a href="#_ftnref8" name="_ftn8">[8]</a> Oscar Browming (1837-1923), dans <em>Un lieu à soi</em>, p. 89.</p>
<p><a href="#_ftnref9" name="_ftn9">[9]</a> <em>Dreadful Freedom: A Critique of Existentialism</em> en 1948 et <em>Heidegger</em> en 1957.</p>
<p><a href="#_ftnref10" name="_ftn10">[10]</a> Pierre Bourdieu, <em>Méditations pascaliennes</em>, p. 10.</p>
<p><a href="#_ftnref11" name="_ftn11">[11]</a> Extraits d&rsquo;une entrevue donnée à la revue <em>La tribune</em> en 2016. <a href="http://acteursdeleconomie.latribune.fr/debats/grands-entretiens/2016-05-12/cynthia-fleury-aimer-c-est-politique.html" target="_blank" rel="noopener noreferrer">http://acteursdeleconomie.latribune.fr/debats/grands-entretiens/2016-05-12/cynthia-fleury-aimer-c-est-politique.html</a></p>
<p><a href="#_ftnref12" name="_ftn12">[12]</a> <a href="http://bibliobs.nouvelobs.com/actualites/20130909.OBS6076/etats-unis-le-ras-le-bol-des-femmes-philosophes.html" target="_blank" rel="noopener noreferrer">http://bibliobs.nouvelobs.com/actualites/20130909.OBS6076/etats-unis-le-ras-le-bol-des-femmes-philosophes.html</a></p>
<p><a href="#_ftnref13" name="_ftn13">[13]</a> Émilie Champagne, « Les trous dans le tuyau », <em>Françoise Stéréo</em>, no 8, 2016. <a href="/les-trous-dans-le-tuyau/" target="_blank" rel="noopener noreferrer">/les-trous-dans-le-tuyau/</a></p>
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		<title>Tranches de vie</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Laurence Simard-Gagnon]]></dc:creator>
		<pubDate>Tue, 23 May 2017 13:14:37 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[9 Le temps]]></category>
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										<content:encoded><![CDATA[<h2 style="text-align: left;"><a href="/wp-content/uploads/2017/05/Lefrancois-Simard.jpg"><img decoding="async" class="alignnone wp-image-3309 size-full" src="/wp-content/uploads/2017/05/Lefrancois-Simard.jpg" alt="" width="1000" height="1000" srcset="/wp-content/uploads/2017/05/Lefrancois-Simard.jpg 1000w, /wp-content/uploads/2017/05/Lefrancois-Simard-150x150.jpg 150w, /wp-content/uploads/2017/05/Lefrancois-Simard-300x300.jpg 300w, /wp-content/uploads/2017/05/Lefrancois-Simard-768x768.jpg 768w, /wp-content/uploads/2017/05/Lefrancois-Simard-250x250.jpg 250w, /wp-content/uploads/2017/05/Lefrancois-Simard-100x100.jpg 100w" sizes="(max-width: 1000px) 100vw, 1000px" /></a></h2>
<h2 style="text-align: right;">CATHERINE LEFRANÇOIS</h2>
<h2 style="text-align: right;">LAURENCE SIMARD</h2>
<p>&nbsp;</p>
<p>Illustration Anne-Christine Guy</p>
<p>&nbsp;</p>
<p><em>Manifestement les filles, si vous vous sentez débordées, si vous rencontrez de la résistance, si vous êtes stressées, c’est de votre faute. Vous ne planifiez pas assez, voyez-vous ? En vérité je vous le dis, manger et faire manger votre famille santé, avoir des enfants détendus qui ont une mère reposée et souriante, ne jamais être pressée, réduire sa trace écologique, C’EST FACILE ! Il vous suffit de quelques trucs et le tour est joué. Évidemment, il vous faut vous organiser. Allez, pas de temps mort ! </em></p>
<p><em>Premier conseil. En planifiant chaque tâche et chaque activité, dans votre tête, mais idéalement aussi par écrit (pourquoi ne pas commencer à tenir un </em>bullet journal<em>? quelle belle façon d’exploiter votre créativité!), vous ne serez jamais prise au dépourvu. Chacun vous saura gré d’avoir pensé à emporter des chaussettes de rechange ou encore d’avoir cuisiné d’avance un plat pour le soir où vous avez une réunion et où vous ne pouvez pas rentrer pour le souper. </em></p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: right; padding-left: 30px;">Une année sur deux je m’abonne au <em>Devoir – </em>l’année de vaches grasses où j’ai un peu de <em>cash</em>, et où l’angoisse du papier journal qui s’accumule arrive un peu moins haut dans l’échelle de mon senti que l’espoir de devenir une personne qui lit le journal.</p>
<p style="text-align: right;">J’aimerais ça être une personne qui lit le journal.</p>
<p style="text-align: right; padding-left: 30px;">Tous les matins, comme d’aucunes font leur Kegel. Au lieu d’ouvrir Facebook et de <em>scroller</em> le temps au même rythme que mon <em>wall</em>, la cadence régulière et confortable de mon doigt sur le <em>touchpad</em> camouflant le fait que je suis au top de la glissade vertigineuse de la journée inévitablement et irrémédiablement perdue.</p>
<p style="text-align: right; padding-left: 30px;">Comme d’aucun-es fument leur clope, boivent leur café, font leur yoga, se lavent, que sais-je d’autres, font ce qu’il-les ont à faire pour s’annoncer à eux et elles-mêmes qu’après ça, fini de niaiser, la coupure doit être faite d’avec le magma confus de l’ensommeillement, des tites douleurs, de l’angoisse, de la vaisselle sale, de l’encombrement mental, si on veut pouvoir se colletailler avec cette autre journée que le Bon Dieu amène. Si j’étais la personne que je veux être, le journal serait la colonne vertébrale de mon temps disponible au travail (de 8h15 à 15h30 les jours où les étoilent sont alignées, sauf le mercredi pm bien sûr, merci commission scolaire de la Capitale), sur laquelle j’accrocherais toute velléité d’incarner une productivité attentive et orientée sur la tâche.</p>
<p style="text-align: right; padding-left: 30px;">J’aimerais ça lire le journal comme une « technique de soi », c’est Foucault qui dit ça, une de ces « procédures […] proposées ou prescrites aux individus pour fixer leur identité, la maintenir ou la transformer en fonction d’un certain nombre de fins, et cela grâce à des rapports de maîtrise de soi sur soi ou de connaissance de soi par soi ». (J’ai lu ça vite, vite dans <em>Dits et écrits</em>, section 304 &#8211; Subjectivité et vérité, p. 1032. Le lien est peut-être un peu boboche, désolée d’avance aux foucaldiens.)</p>
<p style="text-align: right; padding-left: 30px;">Le journal, en soi, individuellement, m’intéresse peu, sauf pour les sudokus. C’est le rapport de maîtrise de soi sur soi, ou de maîtrise de soi dans le temps. S’accrocher à des pratiques de vie qui rythment le temps. C’est la passe <em>toff</em>, n’importe qui ayant traversé une dépression vous le dira.</p>
<p style="text-align: right; padding-left: 30px;">J’aimerais ça être une personne qui lit le journal – une personne informée, au fait, les mains ancrées fort dans quelque chose de tangible, qui sera assez solide (on l’espère du moins) pour être portée à flots sur le courant vertigineusement rapide du temps qui passe un jour après l’autre. Lire le journal serait une technique de soi réitérative – comme se laver les pieds, idéalement chaque jour, sales pas sales.</p>
<p style="text-align: right; padding-left: 30px;">Est-ce que Foucault fait le lien avec le temps? La répétition incessante et l’effort toujours renouvelé des techniques de soi? Le fait qu’un rapport à soi est jamais achevé – donc toujours potentiellement mis en échec? Vous nous écrirez pour nous le dire.</p>
<p style="text-align: right; padding-left: 60px;">Pendant ce temps-là, le temps se déploie, dans l’oscillation continue entre attendre que le temps passe (« la vie, c’est court, mais c’est long des tits bouttes ») et l’angoisse de la vie qui défile.</p>
<p style="text-align: right; padding-left: 30px;">C’est vendredi, à nouveau, « vous l’avez lu, vous, l’odieuse chronique de Christian Rioux? »</p>
<p style="text-align: right;">Et d’autres marqueurs de temps surgissent, plus charnières.</p>
<p style="text-align: right;">« Ayoye, t’as ben des cheveux blancs! Quand j’ai commencé à te les couper, t’en avais pas! »</p>
<p style="text-align: right; padding-left: 30px;">Je l’sais <em>man</em>, j’en ai arraché une dizaine ce matin. Devant mon miroir, en bobettes, je me suis perdue en hypnose – j’aurais pu y passer la journée. Pendant ce temps-là, le journal se lit pas.</p>
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<p><a href="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-femmes.png"><img decoding="async" class="alignright wp-image-3182 size-medium" src="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-femmes-300x300.png" alt="" width="300" height="300" srcset="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-femmes-300x300.png 300w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-femmes-150x150.png 150w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-femmes-768x768.png 768w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-femmes-250x250.png 250w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-femmes-100x100.png 100w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-femmes.png 900w" sizes="(max-width: 300px) 100vw, 300px" /></a></p>
<p><em>Deuxième conseil. Quand tout le monde est couché et que la maison est propre, mettez-vous enfin au travail en toute quiétude afin d’alléger le matin qui s’en vient : préparez les lunchs et les tenues de chacun et pensez surtout à assembler et à réfrigérer ces petits déjeuners minute dont tous raffolent. Pourquoi ne pas accompagner cette activité de musique relaxante? </em></p>
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<p>C’est drôle, pour moi, le journal représente une tout autre chose. Six matins sur sept, je le reçois dans ma boîte aux lettres. J’ai vraiment hâte d’aller le ramasser. Ça veut dire que le plus gros est fait : j’ai réussi à me sortir du lit, la plus jeune a bu son lait, les enfants sont assis devant leur petit-déjeuner, je peux maintenant m’asseoir et relaxer 10 minutes. Des fois 15 quand les lunchs sont déjà prêts. La semaine, j’ai un objectif bien modeste : lire plus d’articles sur papier que je n’en lirai à l’écran pendant la journée, au rythme des partages Facebook. Au moins y’a pas de crisses de commentaires de <a href="https://patdemarde.tumblr.com/">patriotes de marde</a>.</p>
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<p>Le samedi, c’est plus sérieux. « Maman lit son journal et prend son thé. » Pour une fois, il est encore chaud. Y’a rien qui peut se passer pendant ce temps-là : je peux mettre un dessin animé ou stopper une hémorragie, <em>that’s it</em>. Mes enfants grandissent avec l’idée que c’est ce que les grandes personnes font la fin de semaine. Et que moi aussi j’ai le droit à un <em>break</em>.</p>
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<p>Lire le journal ne répond pas simplement au besoin de m’informer. Je pourrais m’informer en écoutant la radio, ce qui me permettrait de vaquer en même temps à des tâches ménagères. C’est une des raisons qui ont fait le grand succès de la radio à ses débuts dans les années 1920 : elle accompagnait la journée de travail des femmes au foyer, qui constituaient un de ses principaux publics. Même si on syntonise un « programme », on peut tout de même faire la cuisine, la lessive, le ménage, la couture, etc. Le journal, c’était pour papa, qu’on ne devait surtout pas déranger pendant cette lecture oh! combien sérieuse. Quand je lis le journal, j’ai l’impression de réclamer du temps pour moi, mais de réitérer que je suis une adulte dans la cité, et non pas seulement une mère au service de sa famille.</p>
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<p><em>Troisième conseil. Il vous reste un peu de temps avant le dodo? Pourquoi ne pas en profiter pour surfer sur le Web à la recherche de trucs pour vous faciliter la vie? À chaque problème sa solution, et il y a assurément d’autres femmes qui ont des tonnes de bons conseils à vous donner. Entre femmes, on se comprend tellement, wink wink ! À ce stade de la journée, vous êtes probablement assise : profitez-en pour faire vos Kegel. </em></p>
<p><em> </em></p>
<p style="text-align: right; padding-left: 30px;">Ma bonne résolution cette année, c’était de méditer. Je l’sais, c’est niouf les bonnes résolutions, mais rendue où j’en suis, je me vouerais à n’importe quel-le saint-e, m’adonnerais aux rituels les plus inavouables, si j’avais l’espoir d’ainsi retrouver l’impression, même fugace, que je suis au centre de mon propre temps. Avoir le sentiment réconfortant d’une subjectivité circonscrite, sur laquelle je pourrais avoir une pogne<em>, </em>plutôt que l’état de perpétuelle passoire à travers laquelle le temps passe incessamment, porteur de besoins et catastrophes multiples, mal gérées et jamais achevées. Le temps me traverse, accentue la porosité de mon être au fur et à mesure que j’accomplis (ou non) des tâches desquelles <em>anyway</em> il ne restera rien, ou si peu, tant « la mer efface sur le sable les pas des amants désunis » comme disait l’autre.</p>
<p style="text-align: right;">Une adulte dans la cité, encore faut-il avoir un sentiment de cohérence interne, un semblant au moins d’atomicité (ça se dit-tu en français ça?) – surtout suivant la rationalité (néo)libérale dominante de ladite cité.</p>
<p style="text-align: right; padding-left: 30px;">Faque je me disais, j’vais méditer. Mais asti, j’y arrive pas. Pis c’est même pas par manque de temps. Je suis monoparentale à mi-temps – théoriquement, j’en ai du temps libre, que je pourrais structurer à ma guise, et en même temps me structurer moi-même. Sauf qu’entre les journées où les enfants sont là et où il-les n’y sont pas se crée une alternance ontologique : entre une subjectivité orientée sur la dépendance, les interruptions continues et toujours réitérées des besoins des autres, et la liberté de l’autonomie (et encore là, la menace d’un appel de l’école ou d’un rendez-vous à prendre chez dentiste/médecin/éducatrice spécialisée/travailleuse sociale du CLSC plane toujours). Ce passage-là d’un état à l’autre, j’arrive jamais à m’en remettre, de toute façon c’est jamais fini, c’est toujours pour seulement une ou deux journées encore.</p>
<p style="text-align: right; padding-left: 30px;">Pourtant, se ménager du temps à soi, se structurer le temps, c’est l’hygiène de base des grands penseurs (voir<a href="/temps-a-soi-femmes-philosophie/" target="_blank" rel="noopener noreferrer"> le texte de Suzy Boudreault dans ce numéro</a>). Kant, lui, écrivait seulement une heure par jour, le matin. L’après-midi, il prenait sa marche toujours à la même heure. À la même place. C’est <em>cute,</em> Deleuze en parle dans son abécédaire – une petite bizarrerie attachante.</p>
<p style="text-align: right; padding-left: 30px;">L’affaire, c’est que Kant avait yink ça à faire. Structurer son temps, prendre des marches pis écrire une tite heure. Kant était pas une passoire comme moi, traversé d’impératifs inéluctables, toujours répétés, et impossibles à contingenter. Kant accomplissait un travail reconnu, bien délimité – de telle heure à telle heure pis après ça <em>basta</em>.</p>
<p style="text-align: right;">Pour moi, le temps, et les charges qu’il porte, arrête juste pas. Même pas le temps de méditer.</p>
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<p><em>Quatrième conseil. PRENEZ SOIN DE VOUS. Un esprit sain dans un corps sain, tenez-vous-le pour dit. Pour bien s’occuper des autres, il faut d’abord s’être occupé de soi-même. </em></p>
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<p>Parce qu’en plus de tout faire, on voudrait EN PLUS qu’on se sente bien dans notre peau. C’est tellement partout cette injonction-là, ça fait même vendre du savon.</p>
<p>Heille.</p>
<p>Je suis même pas capable de me laver chaque jour sans que ça déborde ailleurs. Mais j’essaie quand même. De prendre soin de moi, je veux dire. Chaque fois que je suis déprimée, fatiguée, un peu en crisse, je me dis : wo fille, c’est pas si pire, tout va bien, prends sur toi. Faque j’écoute de la musique, j’essaie de faire quelque chose que j’aime, je m’achète une pâtisserie, je me replonge dans un projet, je fais une activité imprévue avec les enfants, juste pour le <em>fun</em>, yolo sti.</p>
<p>Je relativise. Je suis la reine de la relativisation. Tellement qu’aujourd’hui, même sur le point de me mettre à brailler dans le bureau du médecin, j’ai été incapable de dire à quel point ça va pas depuis quelques mois. Parce que ben non, c’est pas si pire, franchement, moi je ne m’apitoie pas, c’est pas mon genre. Et de toute façon, quand j’aurai commencé à me soigner, ça va aller mieux tout de suite, n’est-ce pas ? C’est sûrement juste ma thyroïde.</p>
<p>Tout ce temps qu’on passe à « prendre soin de soi », on ne le passe pas à réfléchir sur les causes profondes de ce malaise-là. Et comme je suis la reine de la relativisation, j’ai une bonne explication pour tout.</p>
<p>Quelques exemples.</p>
<p>Je peux prendre plus long de congé de maternité si je ne le partage pas avec mon chum, yé. Mais je vais être toute seule par exemple.</p>
<p>Je ne suis pas certaine de retrouver ma <em>job</em> à l&rsquo;université après ledit congé, et je vogue encore de contrat de trois mois en contrat de trois mois. Le prochain ne sera signé qu’à quelques jours de la fin de mon congé, mais c’est parce que je persiste à rester dans « mon domaine », j’ai juste à faire autre chose, tsé. C’est de ma faute.</p>
<p>Aussi, cette année, mon salaire va être réduit de moitié, mais ça va me permettre de faire « juste ce que j’aime » en contrepartie. Plus d’administration, juste de l’enseignement. Hourra.</p>
<p>Mais à la fin, si j’arrête un moment de relativiser et de « prendre soin de moi » et que je fais un peu de sociologie à la place, je suis vraiment un cas typique : à 37 ans, je suis toujours précaire; après trois enfants, je suis « en retard » dans ma carrière; malgré de très longues études et beaucoup d’expérience, mon salaire diminue au lieu d’augmenter et j’envisage celui-ci de plus en plus comme un complément à celui de mon chum.</p>
<p>Bon, on fait encore des « écrits de l’intime ».</p>
<p><em> </em></p>
<p><em> </em></p>
<p><em>Cinquième conseil. Maintenant, allez vous coucher et faites de beaux rêves. Avec un peu de persévérance, vous pourrez vous exercer à contrôler le contenu de ceux-ci pour une expérience de sommeil optimale.</em></p>
<p><em> </em></p>
<p>*****</p>
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<p>Épilogue</p>
<p>Catherine et Laurence glissent dans la dérape Facebook pré-dodo. Une centaine d&rsquo;amies ont partagé la BD <a href="https://emmaclit.com/2017/05/09/repartition-des-taches-hommes-femmes/"><em>Fallait demander</em></a> d’Emma, ébahies de se reconnaître, individuellement et collectivement, et qu&rsquo;on en soit encore là. Criss, on se fait fourrer. Ah. Deux-trois dudes aussi. Qui s&#8217;empressent d&rsquo;exprimer leur horreur : heureusement, sont pas de même eux autres.</p>
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