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	<title>Numéro 9 - Le temps - FRANCOISE STÉRÉO</title>
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		<title>Chronos</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Catherine Lefrançois]]></dc:creator>
		<pubDate>Tue, 23 May 2017 13:31:14 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[9 Le temps]]></category>
		<category><![CDATA[Ruptures et continuité]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>AMÉLIE &#160; Illustration: Anne-Christine Guy &#160; &#160; Une des premières choses que tu m’as dites, c’est que mes chevilles manquaient de flexibilité. J’ai beaucoup ri, intérieurement. Ton impression diagnostique a révélé le fossé abyssal qui sépare nos vies. D’abord, je n’avais jamais pensé que des chevilles pouvaient être flexibles ou rigides — je ne pense [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p><a href="/wp-content/uploads/2017/05/Amelie.jpg"><img fetchpriority="high" decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-3177" src="/wp-content/uploads/2017/05/Amelie.jpg" alt="" width="1000" height="1000" srcset="/wp-content/uploads/2017/05/Amelie.jpg 1000w, /wp-content/uploads/2017/05/Amelie-150x150.jpg 150w, /wp-content/uploads/2017/05/Amelie-300x300.jpg 300w, /wp-content/uploads/2017/05/Amelie-768x768.jpg 768w, /wp-content/uploads/2017/05/Amelie-250x250.jpg 250w, /wp-content/uploads/2017/05/Amelie-100x100.jpg 100w" sizes="(max-width: 1000px) 100vw, 1000px" /></a></p>
<h2 style="text-align: right;"></h2>
<h2 style="text-align: right;"></h2>
<h2 style="text-align: right;">AMÉLIE</h2>
<p>&nbsp;</p>
<p>Illustration: Anne-Christine Guy</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Une des premières choses que tu m’as dites, c’est que mes chevilles manquaient de flexibilité. J’ai beaucoup ri, intérieurement. Ton impression diagnostique a révélé le fossé abyssal qui sépare nos vies. D’abord, je n’avais jamais pensé que des chevilles pouvaient être flexibles ou rigides — je ne pense pas à des choses comme ça <em>dans la vie</em>. Je pense à calmer mon pouls, à mettre un pied devant l’autre sans tomber, à paraître normale, en santé, fonctionnelle, à gérer le <em>front</em>, à montrer que je continue et à être fière de mes six ans et demi d’abstinence d’alcool et de drogue, à répondre que « ça va beaucoup mieux » depuis que je suis <em>clean</em>, que je suis en sécurité maintenant, que je ne risque plus d’être trouvée morte derrière le motel. J’étais ça, moi, j’ai été cette fille-là.</p>
<p>J’avais envie de te répondre qu’elles devaient effectivement être rigides, mes chevilles, parce qu’en 2008, pendant que tu courais probablement ton 5 km en 20 minutes, on m’a cassé les jambes au coin de Saint-André et Maisonneuve. J’avais le goût, le besoin même, de tout t’envoyer, de te vomir ma vie d’un trait, pour que je n’aie pu à détourner la conversation quand tu me parles de <em>temps à investir dans l’entraînement pour que ça rapporte</em>. J’avais envie de te raconter qu’elles pouvaient être rigides, mes chevilles, surtout depuis qu’on m’a envoyée sur le béton parce que j’avais volé cinq piasses au Black pour m’acheter une grosse bière tellement j’avais la gorge asséchée. J’avais soif, le temps s’égrainait tellement lentement entre deux poffes. Je n’avais pas dormi depuis 36 heures et j’ai juste mal évalué son potentiel de cogneur.<a href="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ruptures.png"><img decoding="async" class="alignright wp-image-3173 size-medium" src="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ruptures-300x300.png" alt="" width="300" height="300" srcset="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ruptures-300x300.png 300w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ruptures-150x150.png 150w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ruptures-768x768.png 768w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ruptures-250x250.png 250w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ruptures-100x100.png 100w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ruptures.png 900w" sizes="(max-width: 300px) 100vw, 300px" /></a></p>
<p><em>[Lendemain de black-out. J’ai des petits cailloux collés sur mes genoux et dans les plis de mes chevilles qui saignent.]</em></p>
<p>J’avais envie de te raconter que j’ai pris ma première brosse à 13 ans avec mon père, qu’il m’a acheté un paquet de cigarettes au Bonisoir et m’a dit avec sa voix de vieux tabac humide : « Ne deviens pas qui je suis. » Je l’ai écouté à 29 ans, parce que j’étais devenue en danger de mort. J’ai passé les 16 autres à éteindre des feux avec des gaz qui les rallument. Le brasier était devenu incontrôlable et j’étais devenue un débris d’incendie, qui traînasse son corps gelé avec un <em>front </em>de séminaires de doctorat, et que dans le monde académique, même à l’UQAM, on parle de ces filles-là seulement dans les cours de <em>Théories de l’exclusion sociale</em>. On ne les connaît pas personnellement, ou alors on s’en éloigne parce qu’elles sont la honte de nos vins et fromages lorsqu’elles arrivent déjà saoules.</p>
<p>Alors que mes chevilles puissent être rigides, ça se peut Andric. Que mes yeux ne voient plus clair, que mon système nerveux central parte en vrille, que mon taux de sucre soit constamment déréglé, c’est possible aussi. J’ai pensé : il n’a aucune idée de la mort ce gars-là. Il vit depuis des lunes dans un monde métallique de sueur et de douches, de protéines et d’entraînements par intervalles. Puis, je t’ai mieux connu. J’ai appris que tu avais vu des gamines manger du styromousse. J’ai appris qu’on t’avait déjà menacé dans un RER. Que tu avais déjà eu mal au point de vouloir tuer. J’ai compris que tu <em>frontais</em>, toi aussi. Et surtout, j’ai compris que tu savais comment calmer ton feu sans l’éteindre. Je voulais que tu me montres comment vivre un jour après l’autre, 24 heures qui s’enchaînent sans s’abolir — même quand le feu est pris.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: center;">***</p>
<p>Quand j’ai décidé de te suivre, de suer pour pouvoir rester vivante pour mon enfant, tu m’as tellement tirée vers le haut que j’ai pu voir depuis la cime tout ce que j’avais à lui donner, tout ce qui allait se perdre dans l’abîme si je n’y arrivais pas, si je rechutais, si je ne restais pas en vie. Tu as tellement tiré fort, au-dessus de moi-même, que je n’ai pas reconnu cette personne devant toi qui s’extirpait d’elle-même, qui rompait avec des siècles et des générations d’anéantissement de soi. J’ai pensé : je suis en train de me mettre au monde en même temps que je coupe le fil d’une autodestruction intergénérationnelle.</p>
<p>Je retournais aux origines fondamentales, et c’est toi qui m’as appris à me tenir debout. J’ai marché, j’ai couru, j’ai réalisé que j’avais un corps; il s’est réveillé après ce long sommeil ancestral, j’ai dû apprendre à marcher correctement, à mettre un pied devant l’autre sans tomber. Une fois, on a joué à se lancer la balle. J’ai pleuré après l’entraînement sous la douche, parce que j’ai vu l’ampleur de l’absence de fondations internes; je n’avais jamais joué à balle.</p>
<p><em>[Lendemain de black-out. Je pense toujours à toi, j’ai mal au ventre quand je te vois. Qu’est-ce que je t’ai dit hier? J’étais sobre, pourtant.]</em></p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: center;">***</p>
<p>J’ai lu sur le transfert d’addiction et on m’a dit : le temps va tout arranger, prie Chronos. Le visage de cet homme va disparaître, se fondre comme un souvenir dont tu connais à peine l’existence. Ne plus nourrir le loup, garder à distance la pulsion, puis l’accueillir, l’accepter, pour passer à autre chose : c’est le processus normal d’un désir inassouvi, laissé en plan dans le temps, immobile. Fais ton pas, fais ton effort, lâche prise, ne t’y accroche pas, laisse passer la pensée. <em>Laisse passer la pensée</em>, tu me niaises-tu? Un corps, c&rsquo;est rien qu’un corps, du gras, des tendons, de la peau, toutes ces images vont s’évanouir dans le néant des impossibilités historiques. Des lèvres, ce ne sont que des parties charnues qui constituent la cloison antérieure de la bouche, dés-érotise. C’est comme une bouteille de vin sur la table, placée devant toi : regarde le verre utilisé, les grains du liège, la couleur de l’étiquette, dé-symbolise là.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Abstiens-toi. Et tout cela s’envolera en fumée. Avec la même puissance que son apparition.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
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		<title>Éditorial</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Catherine Lefrançois]]></dc:creator>
		<pubDate>Tue, 23 May 2017 13:26:26 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[9 Le temps]]></category>
		<category><![CDATA[VIARGE! - Éditoriaux]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>LAURENCE SIMARD Illustration: Anne-Christine Guy &#160; Les Françoise m’ont fait l’honneur de me demander, à moi, de diriger un de leurs numéros. C’est arrivé à la suite de longues et fructueuses conversations/chiâleries sur le care, le travail invisible, la maternité – grosso modo ce qui fait mon pain pis mon beurre – qui ont mené [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<h2 style="text-align: right;"><a href="/wp-content/uploads/2017/05/Edito.jpg"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-3344" src="/wp-content/uploads/2017/05/Edito.jpg" alt="" width="1000" height="1000" srcset="/wp-content/uploads/2017/05/Edito.jpg 1000w, /wp-content/uploads/2017/05/Edito-150x150.jpg 150w, /wp-content/uploads/2017/05/Edito-300x300.jpg 300w, /wp-content/uploads/2017/05/Edito-768x768.jpg 768w, /wp-content/uploads/2017/05/Edito-250x250.jpg 250w, /wp-content/uploads/2017/05/Edito-100x100.jpg 100w" sizes="(max-width: 1000px) 100vw, 1000px" /></a></h2>
<h2 style="text-align: right;">LAURENCE SIMARD</h2>
<p>Illustration: Anne-Christine Guy</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Les Françoise m’ont fait l’honneur de me demander, à moi, de diriger un de leurs numéros.</p>
<p>C’est arrivé à la suite de longues et fructueuses conversations/chiâleries sur le <em>care</em>, le travail invisible, la maternité – grosso modo ce qui fait mon pain pis mon beurre – qui ont mené à l’idée que ça serait ben l’fonne de diriger un numéro « là-dessus ». Sauf que rendu là, bien de la <em>Pabst</em> avait coulé sous les ponts, et il ne semblait plus très clair, ce « là-dessus » là.</p>
<p>Je sais plus qui a eu l’idée du temps comme thème rassembleur, au centre d’une constellation de multiples éléments, de tranches de vie et de considérations théoriques : la famille, la gentrification, les générations, Kant, les pots Mason, la radio, le capitalisme, Harmonium, l’âge, le vieillissement, les vidanges, <em>sky is the limit</em>.</p>
<p>C’est donc ça – un point de rencontre, un assemblage de polaroids de temps qu’on vous propose les Françoise et moi.</p>
<p>&nbsp;</p>
<h3>Diachronie – à travers le temps</h3>
<p><em>Si tu donnes un poisson à une femme elle mangera un jour; mais donne z’y un revenu stable lui permettant de vivre à long terme au-dessus du seuil de la pauvreté, et d’ainsi subvenir à ses besoins et à ceux de ses proches, pis tu vas voir que sa santé physique et mentale vont ben mieux se porter.</em></p>
<p style="padding-left: 60px;">&#8211; Variation sur Jésus/un vieux proverbe chinois/africain/autochtone/<em>name it</em></p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Le temps passe.</p>
<p><em>Cash</em> pas <em>cash</em>. C’est une des dures leçons de la précarité qui, elle, tend paradoxalement à s’éterniser en boucles.</p>
<p>Ce truisme m’est sauté dans la face lors d’une discussion à l’université avec des profs et des chargé-es de cours, discussion portant sur les accommodements possibles pour les étudiant-es aux prises avec des problèmes de santé mentale. Le sentiment généralisé était qu’à part écouter brailler, passer la boîte de Kleenex au bon moment et accorder des extensions, y’a pas grand-chose à faire – faut que la session finisse à menné, y’a pas de miracle.</p>
<p>Qu’en fait ces étudiant-es-là seraient probablement mieux avisé-es de prendre une pause le temps de se refaire. (Se refaire quoi? Mystère et boule de gomme.)</p>
<p>Au moment de cette conversation, onze années de ma vie avaient été irrémédiablement englouties par la machine universitaire, qui avait broyé avec une même efficacité froide et systématique enthousiasme naïf, vivacité de l’œil, fraîcheur et teint de rose. Par vocation au départ, puis par obstination de plus en plus désespérée, durant ces années, j’avais passé à travers un bac, une maîtrise, un début de doctorat, mais également la naissance de mes deux enfants, leur petite enfance, la rupture d’avec leur père, une dépression. Le tout sans filet de sécurité sociale et économique permettant d’arrêter, le temps d’un congé de maternité ou de maladie, les études, même graduées, constituant une sorte de non-état social (voir <a href="/greve-stages-greve-femmes/" target="_blank" rel="noopener noreferrer">Amélie Poirier et Camille Tremblay-Fournier</a>), un état d’attente, un presque état, ancré dans la logique d’un optimisme spectaculairement injustifié de « ça va ben finir par mener à kek part ».</p>
<p>Tout ce temps-là, le temps passe, porteur de catastrophes inéluctables : l’épuisement, la prochaine fin de mois, la prochaine épicerie, le prochain compte d’Hydro.</p>
<p>Force est de constater qu’à l’université comme à la vie, l’option d’arrêter, de prendre soin de soi et de recommencer plus tard est rarement réaliste, notamment quand on cumule des facteurs de vulnérabilité : être pauvre, avoir des dettes, des gens à charge (genre des enfants), et/ou un statut d’immigration précaire. Que donc, comme si la misère se chargeait pas déjà de taper tout le temps sur les mêmes têtes, les désavantages socioéconomiques tendent à mener à une fragilité, ou du moins à un manque de contrôle temporel.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<h3>Synchronie – avec le temps</h3>
<p><em>Time is an ocean but it ends at the shore.</em></p>
<p style="padding-left: 60px;">&#8211; Bob Dylan</p>
<p><em>Je ne l’ai jamais fait et je ne le referai jamais.</em></p>
<p style="padding-left: 60px;">&#8211; Sam Hamad</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Le temps passe.</p>
<p>Entre des moments charnières, qui tracent des fossés en travers du temps, le séparant en un avant jamais plus accessible et un après maintenant inéluctable – quesse tu veux, astheure, c’est rendu d’même.</p>
<p>Ainsi, quand j’ai appris que je serais désormais partiellement sourde, c’était après un an de tergiversations, de détérioration presque insensible de mon ouïe, de remise à plus tard de la journée (dans le meilleur des cas) inévitablement perdue à niaiser au CLSC parce que « me semble j’entends pas bien ». « Gère tes <em>shits</em> » qu’y disent, mais encore fallait-il décider un bon matin que c’était aujourd’hui que ça se passerait, contre vents, marées, et l’attribution d’un code de priorité de moins mille par l’infirmière du triage.</p>
<p>Avec raison d’ailleurs : prioritaire, mon cas ne l’était aucunement. Pas de catastrophe, pas de heurt, pas même un hoquet pour ponctuer le doux glissement vers la surdité partielle et irrémédiable.</p>
<p>« Ah, c’est d’valeur tu sois pas venue avant, maintenant y’a pu rien à faire. »</p>
<p>Le temps a passé et maintenant on en est là. Un bris dans la projection temporelle, qui réoriente autant l’ensemble des souvenirs passés (« j’entendais bien dans ce temps-là ») et les perspectives d’avenir – un avenir dans lequel ma protagoniste (c’est moi ça) est partiellement sourde. C’était pas comme ça avant, mais là c’est ça.</p>
<p>&nbsp;</p>
<h3>Les textes</h3>
<p>Tout ça pour dire que les textes de ce numéro traitent autant de moments charnières que de temps qui passe. On en est là : à un moment du quotidien, à la mort, au deuil et à ce qui suit. À la maladie et à la convalescence. À consommer et se sevrer. À attendre, à célébrer jaune. À arrêter de cacher nos cheveux gris, à comparer les <em>snapshots</em> de nos vies et à devenir féministe. À ces moments de relations, jamais abouties, de la famille, des migrations, des générations, du lieu et des cultures. On est arrivées là par le temps qui passe, ciseleur de vies de femmes et de culture sexiste et coloniale.</p>
<p>La séparation est arbitraire — les textes sont entre-tissés de phénomènes synchroniques et diachroniques, inscrits les uns dans les autres. On les a classés pour vous, tout aussi arbitrairement peut-être, en quatre thèmes :</p>
<ul>
<li><strong>Les âges de la vie :</strong> sur <a href="/bonheur-temps-a-retraite/" target="_blank" rel="noopener noreferrer">la retraite</a> (Micheline Therrien), <a href="/lettre-de-toi/" target="_blank" rel="noopener noreferrer">la complexité d’une relation mère-fille</a> (Marie-Christine), <a href="/le-temps-du-feminisme/" target="_blank" rel="noopener noreferrer">un moment de reconnaissance féministe</a> (Caroline Bélisle), <a href="/on-est-rendu-la/" target="_blank" rel="noopener noreferrer">la mort</a> (Marie-Ève Duchesne) et <a href="/garde-robes-pleins/" target="_blank" rel="noopener noreferrer">l’encombrement du vide</a> qui la succède (Claudia Beaulieu).</li>
<li><strong>Le temps des femmes</strong>: <a href="/greve-stages-greve-femmes/" target="_blank" rel="noopener noreferrer">une analyse féministe de la grève des stages </a>(Amélie Poirier et Camille Tremblay-Fournier), <a href="/fuck-5-a-7-ethnographie-de-petite-bourgeoisie-intellectuelle/" target="_blank" rel="noopener noreferrer">un portrait des célébrations des milieux intellos-bourgeois de gauche</a> (Catherine Lefrançois), <a href="/tranches-de-vie/" target="_blank" rel="noopener noreferrer">des tranches de petites vies de femmes</a> (Catherine Lefrançois et Laurence Simard), <a href="/temps-a-soi-femmes-philosophie/" target="_blank" rel="noopener noreferrer">un survol historique des femmes en philosophie</a> (Suzy Boudreault) et <a href="/on-toutes-francoise-sagan/" target="_blank" rel="noopener noreferrer">un hommage à Françoise Sagan</a> (Adrien Rannaud).</li>
<li><strong>Ruptures et continuité</strong>: sur <a href="/saison-culture-viol-litterature-canadienne/" target="_blank" rel="noopener noreferrer">les temporalités entremêlées et réitératives de la culture du viol </a>(Zishad Lak), et <a href="/a-propos-milieu/" target="_blank" rel="noopener noreferrer">de l’appartenance et du lieu</a> (Eftihia Mihelakis), sur le passage du temps ancré dans <a href="/62-2/" target="_blank" rel="noopener noreferrer">la poésie du quotidien</a> (Anne-Christine Guy), sur <a href="/quelques-considerations-temporelles-eclectiques-dune-convalescente-privilegiee/" target="_blank" rel="noopener noreferrer">la convalescence</a> (Aimée Lévesque), sur <a href="/chronos/" target="_blank" rel="noopener noreferrer">le sevrage</a> (Amélie) et sur<a href="/trop-vite/" target="_blank" rel="noopener noreferrer"> le deuil</a> (Typhaine Leclerc-Sobry).</li>
<li><strong>Le temps incarné</strong>: sur <a href="/dep-ferme-cinq/" target="_blank" rel="noopener noreferrer">le temps de la consommation</a> (M), sur <a href="/cloppe-yoga-meme-combat/" target="_blank" rel="noopener noreferrer">les pratiques rituelles du souffle et de la cigarette</a> (Aelius Marullinus), sur <a href="/memory-and-me-suivi-de-children-and-adulting-and-autisming/" target="_blank" rel="noopener noreferrer">le temps de l’autisme</a> (Rhi), sur <a href="/je-tattends/" target="_blank" rel="noopener noreferrer">les menstruations et l’attente</a> (Marie-Michèle Rheault) et sur <a href="/la-couleur-du-temps/" target="_blank" rel="noopener noreferrer">les cheveux blancs et le vieillissement du corps des femmes</a> (Virginie Larivière).</li>
</ul>
<p>&nbsp;</p>
<p>Nous avons eu la chance que la magnifique Anne-Christine Guy accepte d’illustrer ce numéro. Elle nous a offert son temps et sa sensibilité pour créer une image inspirée des propos de chacun des textes. Nous la remercions de sa générosité.</p>
<p>On vous souhaite du doux temps de lecture.</p>
<p>&nbsp;</p>
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		<title>Trop vite</title>
		<link>/trop-vite/?utm_source=rss#038;utm_medium=rss&#038;utm_campaign=trop-vite</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Marie-Michèle Rheault]]></dc:creator>
		<pubDate>Tue, 23 May 2017 13:25:56 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[9 Le temps]]></category>
		<category><![CDATA[Ruptures et continuité]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>TYPHAINE LECLERC-SOBRY &#160; Illustration: Anne-Christine Guy &#160; vite, faut se lever! vite, préparer le sac, plier les couches, préparer des vêtements de rechange, manger une bouchée et demie vite, guider la main droite dans la manche droite, la main gauche dans la manche gauche vite, commencer la journée vite, faut que j’avance vite, faut que [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<h2 style="text-align: right;"><a href="/wp-content/uploads/2017/05/Leclerc-Sobry.jpg"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-3265" src="/wp-content/uploads/2017/05/Leclerc-Sobry.jpg" alt="" width="1000" height="1000" srcset="/wp-content/uploads/2017/05/Leclerc-Sobry.jpg 1000w, /wp-content/uploads/2017/05/Leclerc-Sobry-150x150.jpg 150w, /wp-content/uploads/2017/05/Leclerc-Sobry-300x300.jpg 300w, /wp-content/uploads/2017/05/Leclerc-Sobry-768x768.jpg 768w, /wp-content/uploads/2017/05/Leclerc-Sobry-250x250.jpg 250w, /wp-content/uploads/2017/05/Leclerc-Sobry-100x100.jpg 100w" sizes="(max-width: 1000px) 100vw, 1000px" /></a>TYPHAINE LECLERC-SOBRY</h2>
<p>&nbsp;</p>
<p>Illustration: Anne-Christine Guy</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>vite, faut se lever!<br />
vite, préparer le sac, plier les couches, préparer des vêtements de rechange, manger une bouchée et demie<br />
vite, guider la main droite dans la manche droite, la main gauche dans la manche gauche<br />
vite, commencer la journée</p>
<p>vite, faut que j’avance<br />
vite, faut que je fasse avancer<br />
mes projets, mes souhaits<br />
que je produise, que je reproduise</p>
<p>vite!<br />
on est pressé.e.s mon amour!<br />
cours plus vite, on a du monde à rattraper!<br />
cours, ma petite licorne!</p>
<p>vite, même écrire<br />
faut que ça aille vite<br />
tchop! tchop!<br />
perds pas trop de temps</p>
<p>des fois<br />
la lenteur du deuil et de l’absence me manque<br />
la lenteur du temps où j’avais le temps<br />
de pleurer et de penser</p>
<p>des fois<br />
je cherche d’où ça vient<br />
ce besoin d’aller vite<br />
de valoriser le fait qu’on est dans l’jus.</p>
<p>*****</p>
<p>Je cherche et je ne trouve pas.<br />
Je cherche et je continue de dire que je suis débordée.<br />
J’imagine que ça me permet de me sentir importante, sollicitée. Comme pour les likes et les commentaires que je collectionne sans l’avouer, je me fais croire que les précieuses minutes qu’il me manque sont autant de preuves qu’elles valent quelque chose pour les autres.</p>
<p>*****</p>
<p>Quand j’étais petite, le 24 décembre, mes parents nous envoyaient dormir dans leur lit, mon frère et moi, au début de la soirée. Entre les draps solides et un peu rêches dont ma mère avait hérité de sa mère avant elle, nous attendions impatiemment d’être réveillé.e.s, quelques heures plus tard, pour aller réveillonner chez mes grands-parents. On prenait la route, sachant qu’on ne repasserait sur le pont Pierre-Laporte qu’au petit matin. Ces heures de fête pendant la nuit, en rupture avec la routine habituelle, me semblaient tellement particulières et précieuses. Des moments hors du temps, chapardés au sommeil et à la normalité. J’aimais ces heures rythmées par les traditions, passées avec des gens qui sont « proches » de par les liens familiaux qui nous unissent plus que par un quotidien partagé.</p>
<p>J’associais ces moments à la fête, à la légèreté.</p>
<p>Quand ma mère est décédée, j’ai appris que les drames aussi arrivent à arracher des moments au cours habituel du temps. J’avais 13 ans. J’ai raté une semaine d’école. Ça me semblait énorme. Sûrement un peu parce que la jeune fille studieuse que j’étais s’inquiétait de manquer du contenu scolaire, de prendre du retard, mais aussi parce que cette semaine avait été libérée de tout ce qui régit normalement le passage des heures. Chaque instant affranchi de contrainte était étonnant. J’y prêtais attention avec l’œil surpris et aiguisé de la voyageuse qui découvre un paysage inconnu, en remarquant le relief dans ses moindres détails.</p>
<p>Cinq ans plus tard, j’ai renoué avec ces moments étranges. La famille de mon père s’était rassemblée autour de lui, encerclant son lit pour lui dire au revoir alors qu’il mourait du cancer.<a href="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ruptures.png"><img decoding="async" class="alignright wp-image-3173 size-medium" src="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ruptures-300x300.png" alt="" width="300" height="300" srcset="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ruptures-300x300.png 300w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ruptures-150x150.png 150w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ruptures-768x768.png 768w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ruptures-250x250.png 250w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ruptures-100x100.png 100w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ruptures.png 900w" sizes="(max-width: 300px) 100vw, 300px" /></a></p>
<p>Je venais d’avoir 18 ans. C’était la Saint-Jean. De la chambre, à cinq minutes à pied des Plaines, on entendait des échos de party, de feux d’artifice et d’herbe mouillée par la bière. J’étais allongée près de mon père, dans un monde parallèle. Cette nuit-là, je n’ai pas passé des heures à chercher mes ami.e.s d’un point de rendez-vous à l’autre. Cette nuit-là, j’ai appris la longueur du temps qui passe entre deux respirations, laborieuses, quand on a peur que chacune d’entre elles soit la dernière.</p>
<p>*****</p>
<p>J’ai vécu beaucoup de deuils. Je ne sais pas si c’est possible pour moi de réfléchir à leurs impacts sur ma perception du temps sans basculer dans un texte mélodramatique. Déjà, en quelques paragraphes, mes deux parents sont morts. Je sais que c’est intense. Ça l’a été. Ça l’est encore d’ailleurs.</p>
<p>Je ne peux pas faire comme si ça ne m’était pas arrivé. Comme si ça n’avait pas modelé la personne que je suis aujourd’hui. Comme si je n’avais pas vécu, quelques années plus tard, une autre mort qui m’a broyée.</p>
<p>*****</p>
<p>Le 1er février 2014, Paul, mon bébé de quatre semaines est décédé après trois jours passés aux soins intensifs, dans un état critique. Pendant ces journées d’angoisse et celles qui ont suivi la mort de Paul, dans ces moments auxquels rien n’aurait pu me préparer, j’ai reconnu avec un mélange de soulagement et de désolation ce réflexe, chez les gens autour de moi, autour de nous, de ralentir leur allure en notre présence.</p>
<p>Face à la vie de Paul, arrachée. Face à la mienne et à celle de mon amoureux, en suspens dans le <i>no man’s land </i>du deuil pas entamé. Face à notre désespoir, nos proches ont calqué leur rythme sur le nôtre, lent et confus. Pendant des jours, des semaines, ces personnes nous ont offert la douce impression que seul notre malheur existait, que leurs calendriers, soudain, étaient libres de tout empêchement.</p>
<p>J’ai douté que j’allais survivre à la mort de mon fils. Déconnectée du cours normal de la vie, j’errais, hébétée. J’ai fui. Puis, me rendant compte que la peine me collait au corps peu importe où j’étais, j’ai décidé de retourner travailler, pour m’occuper, pour remplir le temps désespérément libre de ce congé parental sans bébé.</p>
<p>D’abord, j’ai résisté à me réengager tout à fait.</p>
<p>Mais petit à petit, je me suis sentie absorbée, entraînée par l’élan du quotidien. J’ai recommencé à noter les rendez-vous, à accepter des invitations. Après quelques mois, je pédalais, arrivant à peine à m’accorder les moments de solitude dont j’avais désespérément besoin. Les doigts sur le clavier, j’essayais d’ordonner mes pensées bouillonnantes et confuses, pour arriver à intégrer à ma vie, à moi-même, l’immense vide qu’il me restait.</p>
<p>*****</p>
<p>Le 29 janvier dernier, la violence raciste a emporté la vie de six personnes et stoppé le cours normal de la vie de leurs proches, de leurs communautés. Vu la portée publique et historique de ce qui s’est passé, le rythme de la vie de la ville et des médias d’information en a aussi été affecté.</p>
<p>Dans mon petit milieu, dès les premières heures qui ont suivi la tragédie, c’était l’effervescence. Réflexe militant, on se demandait comment réagir. Quoi organiser? Où? Quand? Vite!</p>
<p>Ma boîte de messages surchauffait, les appels à des rassemblements, parfois contradictoires, fusaient.</p>
<p>Dans l’urgence d’agir, les contraintes de nos agendas se sont temporairement levées. Soudain, nous voulions <i>être là</i>, <i>maintenant</i>. Le lundi 30 janvier, des milliers de personnes étaient rassemblées pour dénoncer la haine.</p>
<p>À peine quelques jours plus tard, déjà, nous avions retrouvé nos réflexes et nos calendriers trop remplis, les médias étaient passés à un autre appel et la classe politique était retombée dans le confortable terrain de la partisanerie. À la marche de solidarité du 5 février, organisée par le Centre culturel islamique de Québec, à laquelle je n’ai pas été présente (j’avais un autre engagement, voyez-vous), une amie a bien résumé la situation : « C’est un luxe de pouvoir passer à autre chose. »</p>
<p>*****</p>
<p>Peu importe la violence du choc, peu importe la durée de la trêve, éventuellement, les exigences du quotidien, parfois subtiles, souvent pas du tout, recommencent à s’imposer, à structurer nos vies. Elles nous donnent cette impression de vérité absolue, comme si elles étaient immuables, comme si nous n’avions aucune prise sur la vitesse à laquelle nous acceptons de vivre nos vies.</p>
<p>C’est forcément d’une position privilégiée que j’affirme que je pourrais ralentir. Je ne veux pas nier que pour beaucoup de monde, les journées surchargées sont une question de survie. Mais j’ose me suggérer de prendre le temps, je me permets de <i>nous</i> proposer de prendre le temps, parce que la glorification de l’agenda surchargé que j’observe autour de moi est rarement une question de subsistance.</p>
<p>Et aussi parce que nos horaires débordants qui s’entrechoquent me désolent.</p>
<p>Parce que je me demande comment développer des amitiés quand on doit s’y prendre trois semaines d’avance pour le moindre souper.</p>
<p>Parce que je me demande si on peut bâtir des solidarités quand on est tellement dans l’jus à organiser des manifs et des rassemblements et des événements qu’on n’arrive pas à participer à ceux que d’autres tiennent à bout de bras.</p>
<p>Parce que des fois, la lenteur du deuil me manque.</p>
<p>Parce que je crois que peut-être, tout ça est lié, un peu.</p>
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		<title>Une lettre de toi</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Marie-Michèle Rheault]]></dc:creator>
		<pubDate>Tue, 23 May 2017 13:25:31 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[9 Le temps]]></category>
		<category><![CDATA[Les âges de la vie]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>MARIE-CHRISTINE Illustration: Anne-Christine Guy Il y a maintenant plusieurs semaines que j&#8217;ai reçu ta lettre. Quand le facteur m&#8217;a tendu l’enveloppe dans l&#8217;entrée de l’immeuble, j&#8217;ai tout de suite su que c&#8217;était toi. Cette réponse, je ne l&#8217;attendais pas. Je ne croyais pas que tu prendrais du temps pour moi. Depuis que j&#8217;ai lu tes [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p class="Standard"><span lang="FR"><a href="/wp-content/uploads/2017/05/Marie-lettre.jpg"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-3228" src="/wp-content/uploads/2017/05/Marie-lettre.jpg" alt="" width="1000" height="1000" srcset="/wp-content/uploads/2017/05/Marie-lettre.jpg 1000w, /wp-content/uploads/2017/05/Marie-lettre-150x150.jpg 150w, /wp-content/uploads/2017/05/Marie-lettre-300x300.jpg 300w, /wp-content/uploads/2017/05/Marie-lettre-768x768.jpg 768w, /wp-content/uploads/2017/05/Marie-lettre-250x250.jpg 250w, /wp-content/uploads/2017/05/Marie-lettre-100x100.jpg 100w" sizes="(max-width: 1000px) 100vw, 1000px" /></a></span></p>
<h2 class="Standard" style="text-align: right;">MARIE-CHRISTINE</h2>
<p class="Standard">Illustration: Anne-Christine Guy</p>
<p class="Standard"><span lang="FR">Il y a maintenant plusieurs semaines que j&rsquo;ai reçu ta lettre. Quand le facteur m&rsquo;a tendu l’enveloppe dans l&rsquo;entrée de l’immeuble, j&rsquo;ai tout de suite su que c&rsquo;était toi. Cette réponse, je ne l&rsquo;attendais pas. Je ne croyais pas que tu prendrais du temps pour moi. </span></p>
<p class="Standard"><span lang="FR">Depuis que j&rsquo;ai lu tes mots, je fais comme si rien n&rsquo;avait changé, comme si je n&rsquo;avais jamais eu ce bout de papier entre les mains. Je me demande si j&rsquo;ai bien fait de t’écrire. Je trouvais ça plus facile avant. Maintenant, j&rsquo;attends le moment où j&rsquo;aurai le courage de réfléchir à tout ça, de me plonger dans ce passé qui, semble-t-il, n&rsquo;est plus le mien. J&rsquo;ai enfoui les souvenirs de ces années troubles au fond de ma mémoire. Les déterrer me semble une tâche énorme. Je crains une explosion. En plein visage.</span></p>
<p class="Standard"><span lang="FR">Je vois, tous les matins, sur la table du salon, l&rsquo;album photo qui accompagnait ta lettre. Je l&rsquo;ai posé là après l&rsquo;avoir feuilleté avec émotion. La poussière s&rsquo;y accumule au fil des jours. Il fait maintenant partie de mon décor, je ne le vois plus. Je n&rsquo;ai même pas envie de l&rsquo;ouvrir à nouveau.<a href="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ages.png"><img decoding="async" class="alignright wp-image-3196 size-medium" src="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ages-300x300.png" alt="" width="300" height="300" srcset="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ages-300x300.png 300w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ages-150x150.png 150w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ages-768x768.png 768w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ages-250x250.png 250w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ages-100x100.png 100w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ages.png 900w" sizes="(max-width: 300px) 100vw, 300px" /></a></span></p>
<p class="Standard"><span lang="FR">L&rsquo;éternité qui nous sépare a déformé la vision que j&rsquo;ai de toi. Je ne te connais plus. J’ai oublié tes qualités, j&rsquo;ai grossi tes défauts. Je ne t&rsquo;appelle plus maman, je ne suis plus capable. Je ne sais même pas si je t&rsquo;aime. Et toi, m&rsquo;aimes-tu? Une mère doit aimer sa fille, il me semble. À croire que ça n&rsquo;a plus été possible pour toi non plus. </span></p>
<p class="Standard"><span lang="FR">Dans l’album, une photo m’a particulièrement touchée. Tu me tiens dans tes bras, j&rsquo;ai quelques mois, à peine. Tu me regardes comme si j&rsquo;étais le plus bel être du monde. Comment est-ce possible? Tout a changé en si peu de temps.</span></p>
<p class="Standard"><span lang="FR">J’ai l’âge, depuis bien longtemps, d’être mère à mon tour. Et pourtant, mon horloge biologique ne sonne toujours pas. Je ne crois pas un jour me faire appeler maman. Je ne sais pas si c&rsquo;est à cause de la relation que nous n’avons pas ou si je suis simplement programmée ainsi. Tout ce que je sais, c’est que je ne veux pas reproduire ce malaise de génération en génération. </span></p>
<p class="Standard"><span lang="FR">Car tu sais, au fond, si je t’ai écrit, c’est que j’attends toujours un geste de ta part. Même toute petite, alors que je vivais sous ton toit, tu n’étais pas vraiment là. Tu étais trop prise par la boisson, par ton mari malade, par ton propre passé tordu. Je me suis toujours sentie invisible. J’ai souvent eu l’impression que tu ne nous avais pas voulus, mon frère et moi. C’est à l’adolescence, quand j’ai vu mes amies interagir avec leur mère, que j’ai pris conscience de la différence de notre relation. Je sentais déjà que ton rôle de mère te pesait lourd sur les épaules, mais de voir les autres mamans être de vraies mamans, s’inquiéter, se sacrifier, consoler, aimer, n’a que confirmé que je n’avais pas tort de me sentir de trop.</span></p>
<p class="Standard"><span lang="FR">Quand j’ai décidé, à 16 ans, de quitter la maison pour aller vivre en maison de chambres avec des inconnus, j’ai senti de part et d’autre, un soulagement immense. Enfin, nous étions libérées l’une de l’autre. À la suite de mon départ, je me suis longtemps fait croire que ta disparition n’était que bénéfique pour moi. Que de toute façon, j’étais capable toute seule, je n’avais pas besoin de toi. Je me débrouillerais bien, comme j’ai toujours fait. Pourtant, des années plus tard, je ressens un vide. Ou plutôt, une immense boule remplie de colère et de peine. L’ignorer est devenu trop difficile. </span></p>
<p class="Standard"><span lang="FR">À la lecture de ta réponse, j’ai su que je ne pouvais pas te demander plus. Tu m’as donné tout ce que tu pouvais. Je l’avoue, j’espérais une autre réponse que celle que j’ai reçue. Les choses ne changeront pas. Je dois faire mon deuil. </span></p>
<p class="Standard"><span lang="FR">L’album que tu m’as envoyé est le plus beau souvenir qu’il me restera de nous deux. Un jour, je l’ouvrirai à nouveau, sereinement.</span></p>
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		<title>62</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Catherine Lefrançois]]></dc:creator>
		<pubDate>Tue, 23 May 2017 13:24:50 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[9 Le temps]]></category>
		<category><![CDATA[Ruptures et continuité]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>ANNE-CHRISTINE GUY Originalement paru sur Mercredi 15h37 Illustration: Anne-Christine Guy &#160; L&#8217;hiver est arrivé Je parlais encore d&#8217;automne dans ma tête J&#8217;ai l&#8217;impression de pouvoir toucher le temps des Fêtes du bout des doigts J&#8217;ai toujours peur dans ces moments-là quand je me projette vite vers l&#8217;avant J’ai toujours peur de ne pas bien profiter [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<h2 style="text-align: right;"><a href="/wp-content/uploads/2017/05/Guy.jpg"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-3189" src="/wp-content/uploads/2017/05/Guy.jpg" alt="" width="1000" height="1000" srcset="/wp-content/uploads/2017/05/Guy.jpg 1000w, /wp-content/uploads/2017/05/Guy-150x150.jpg 150w, /wp-content/uploads/2017/05/Guy-300x300.jpg 300w, /wp-content/uploads/2017/05/Guy-768x768.jpg 768w, /wp-content/uploads/2017/05/Guy-250x250.jpg 250w, /wp-content/uploads/2017/05/Guy-100x100.jpg 100w" sizes="(max-width: 1000px) 100vw, 1000px" /></a></h2>
<h2 style="text-align: right;">ANNE-CHRISTINE GUY</h2>
<p style="text-align: right;">Originalement paru sur <a href="http://mercredi15h37.com/" target="_blank" rel="noopener noreferrer">Mercredi 15h37</a></p>
<p>Illustration: Anne-Christine Guy</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>L&rsquo;hiver est arrivé<br />
Je parlais encore d&rsquo;automne dans ma tête</p>
<p>J&rsquo;ai l&rsquo;impression de pouvoir toucher le temps des Fêtes du bout des doigts<br />
J&rsquo;ai toujours peur dans ces moments-là<br />
quand je me projette vite vers l&rsquo;avant<br />
J’ai toujours peur de ne pas bien profiter de mon temps</p>
<p>trop loin du moment présent<br />
C&rsquo;est le moment des bilans<br />
Un an de vie qui s&rsquo;achève</p>
<p>Il me semble que depuis que je ne suis plus écolière<br />
les cycles sont flous<br />
Travailler à l’année</p>
<p>&#8211;</p>
<p>(Aparté relié)</p>
<p>L’autre jour<br />
dans les vapes de l’alcool<br />
j’ai écrit le plus beau des poèmes<br />
mais sans le noter</p>
<p>Écrire dans ma tête<br />
Encore loin du moment présent<br />
alors qu’il me passe sous les yeux…</p>
<p>&#8211;<a href="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ruptures.png"><img decoding="async" class="alignright wp-image-3173 size-medium" src="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ruptures-300x300.png" alt="" width="300" height="300" srcset="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ruptures-300x300.png 300w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ruptures-150x150.png 150w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ruptures-768x768.png 768w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ruptures-250x250.png 250w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ruptures-100x100.png 100w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ruptures.png 900w" sizes="(max-width: 300px) 100vw, 300px" /></a></p>
<p>Quand je révise les jours passés<br />
j’ai parfois de la difficulté à me rappeler la saison<br />
Mon diagramme temporel interne n’est plus fonctionnel<br />
totalement bousillé</p>
<p>Pourtant, mon été<br />
rempli de moments doux à mon cœur<br />
se définit par ce moment précis :</p>
<p>Moi, seule dans l’auto<br />
la courbure de la route<br />
et la chanson dans mes oreilles<br />
Moment de béatitude totale</p>
<p>Puis l’automne</p>
<p>Puis l’hiver</p>
<p>Et vlan, on est janvier!<br />
Même plus proche<br />
du temps des Fêtes</p>
<p>La routine s’installe<br />
et j’essaie d’être une meilleure personne<br />
Je ne fais pas de résolutions<br />
je me fixe des objectifs</p>
<p>Pour l’instant, mon objectif est de me lever<br />
et je remercie la vie<br />
d’avoir une coloc<br />
qui le fait mieux que moi</p>
<p>Je suis sur le chômage<br />
mais je ne chôme pas</p>
<p>Quand je vais à l’épicerie<br />
je vais à la caisse de la p’tite madame aux cheveux courts et gris<br />
Je sais qu’elle m’aime bien<br />
elle me fait toujours des compliments<br />
Ça te pimpe une journée, ça!</p>
<p>Le monsieur des falafels est smatte aussi</p>
<p>Je sors peu de la maison<br />
Quand je le fais, c’est un évènement<br />
En général, c’est pour voir ma mère<br />
ou faire mon épicerie<br />
ou les deux en même temps</p>
<p>Je sors dans des partys le mardi soir<br />
mais je rentre à la même heure que Cendrillon<br />
Pas possible de faire semblant<br />
que je ne vois pas que je commence à vieillir</p>
<p>Cette chronique est sur le temps qui passe<br />
et ma foi, il passe vite</p>
<p>En un clin d’œil, on est février<br />
J’ai froid des cuisses et mal aux genoux quand je sors dehors<br />
Je suis de retour derrière un bureau<br />
et végétalienne jusqu’au 28</p>
<p>Février, il fait froid Je garde le lit<br />
je ressasse mes souvenirs d’enfance<br />
Une question existentielle me hante :<br />
Est-ce que la voix de Doualé était faite par une femme blanche?</p>
<p>Février, il fait love aussi<br />
Valentin nous hante<br />
et je n’y suis pas insensible</p>
<p>Tannée des garçons<br />
qui ne veulent que jouer<br />
à la pêche sportive<br />
je m’invente une romance fictive</p>
<p>Comme une ado de 15 ans<br />
je crushe sur cet acteur britannique<br />
j’écoute ses chansons regarde ses films<br />
Peut-être demain<br />
je me ferai un Tumblr<br />
avec ses photos</p>
<p>demain<br />
demain</p>
<p>Cette chronique est sur le temps qui passe<br />
Cette chronique que j’étire depuis trop longtemps<br />
par besoin d’épanchement</p>
<p>mais<br />
je cesse<br />
je cesse<br />
à la prochaine</p>
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		<title>Quelques considérations temporelles éclectiques d’une convalescente privilégiée</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Catherine Lefrançois]]></dc:creator>
		<pubDate>Tue, 23 May 2017 13:24:19 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[9 Le temps]]></category>
		<category><![CDATA[Ruptures et continuité]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>AIMÉE LÉVESQUE Illustration: Anne-Christine Guy &#160; &#160; &#160; Je suis une convalescente du cœur. Du cœur métaphorique, oui, mais d’abord du cœur physique, celui dont on a changé la valve mitrale régurgitante par une mécanique italienne aux cliquètements de titane que ma sœur entend lorsqu’on discute des cadeaux de Noël à huis clos dans la [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p><a href="/wp-content/uploads/2017/05/Levesque.jpg"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-3172" src="/wp-content/uploads/2017/05/Levesque.jpg" alt="" width="2048" height="2048" srcset="/wp-content/uploads/2017/05/Levesque.jpg 2048w, /wp-content/uploads/2017/05/Levesque-150x150.jpg 150w, /wp-content/uploads/2017/05/Levesque-300x300.jpg 300w, /wp-content/uploads/2017/05/Levesque-768x768.jpg 768w, /wp-content/uploads/2017/05/Levesque-1024x1024.jpg 1024w, /wp-content/uploads/2017/05/Levesque-250x250.jpg 250w, /wp-content/uploads/2017/05/Levesque-100x100.jpg 100w" sizes="(max-width: 2048px) 100vw, 2048px" /></a></p>
<h2 style="text-align: right;">AIMÉE LÉVESQUE</h2>
<p>Illustration: Anne-Christine Guy</p>
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<p>Je suis une convalescente du cœur. Du cœur métaphorique, oui, mais d’abord du cœur physique, celui dont on a changé la valve mitrale régurgitante par une mécanique italienne aux cliquètements de titane <em>que ma sœur entend </em>lorsqu’on discute des cadeaux de Noël à huis clos dans la salle de bains.</p>
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<p>Je suis une enseignante en congé de maladie. Je fais partie d’un de ces bataillons majoritairement féminins dont un.e membre tombe au combat chaque année : en <em>burn-out</em>, en dépression majeure ou en « vraie maladie » (<em>sic&#8230;k</em>), comme la mienne. Professeures, infirmières, nous avons les bras sans repos et le dos large – mais paradoxalement trop étroit pour porter ce que nous désirons avant tout : <em>le temps. </em>Le temps qu’on dit <em>libre, </em>celui où on est libre de s’occuper de soi-même avant de pâtir pour les autres. Celui-là, les femmes en ont encore moins que les hommes en 2010 : l’American Time Use Survey estime que les femmes ne bénéficient en moyenne que de 5 heures 6 minutes par jour pour leurs loisirs<a href="#_ftn1" name="_ftnref1">[1]</a>, alors que les hommes auraient 42 minutes de plus (Hammond, 2012). Succombons quelques instants à la logique capitaliste et calculons la productivité (en termes de loisirs!) perdue sur une semaine, un mois, un an, une vie…<a href="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ruptures.png"><img decoding="async" class="alignright wp-image-3173 size-medium" src="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ruptures-300x300.png" alt="" width="300" height="300" srcset="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ruptures-300x300.png 300w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ruptures-150x150.png 150w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ruptures-768x768.png 768w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ruptures-250x250.png 250w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ruptures-100x100.png 100w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ruptures.png 900w" sizes="(max-width: 300px) 100vw, 300px" /></a></p>
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<p>Une dame de 80 ans me racontait, alors que nous attendions en jaquette notre tour à la salle de radiographie, les poumons grinçants d’eau, que depuis son double pontage et son changement de valve il y a six mois, son mari avait dû apprendre à cuisiner et à effectuer toutes les tâches ménagères, tâches auxquelles il n’avait jamais vaqué (hum!). Bon joueur, il avait au moins concédé que « c’était tout un travail, jamais je ne me serais doutée que tu devais en faire autant »<em>. </em>La dame riait. Je pensais à son mari, avec qui j’ai discuté par la suite, tout heureux que sa douce récupère et qu’il ait pu l’aider. La dame m’a dit que « j’étais jeune, j’avais toute la vie devant moi »; j’aurais aimé lui donner un peu du temps que j’ai, que je me donnerai, que j’aurai.</p>
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<p>Mais la convalescence n’est pas <em>que </em>du temps libre, surtout au début, alors que chaque jour apporte son lot de nouveautés : on vous retire un cathéter, un moniteur, un drain; on vous pique à tour de bras (littéralement); on vous fait marcher (aussi littéralement) et passer par-dessus vos douleurs costales pour utiliser l’inspiromètre. La visite vient s’asseoir pour jaser et vous essouffler juste assez; votre chéri tente de reconstruire dans un nouveau cahier les évènements des premiers jours d’hôpital, alors que vous étiez encore dans les brumes de l’anesthésie; les résident.e.s mènent un <em>quiz</em> sur votre cas au pied de votre lit alors que vous sortez à peine d’un sommeil agité par quelques codes blancs et autres bip, bip dérangeants.</p>
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<p>Pendant tout ce temps, le cœur, lui, se remet du traumatisme. De 60 battements/minute au repos avant l’opération, il est passé à 118 juste après, pour tourner autour de 90 lors de mon séjour à l’hôpital. J’écrivais dans un poème, de retour à la maison : « Mais / mon cœur bat la mesure qu’il choisit / où chaque minute en vaut une / et demie<em>.</em> » Si on se fie au cœur comme chronomètre, alors comment négocier une telle accélération du temps? Par un serrement à la poitrine, au diaphragme. Par une impatience de bouger en contradiction avec le ralentissement nécessaire à la guérison. Par une angoisse : celle d’avoir tout ce temps devant soi… pour penser, s’inquiéter, s’imaginer ce qu’on fera quand on aura les capacités mais, forcément, plus le temps.</p>
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<p>Rêvasser : voilà peut-être, depuis des siècles, le seul pouvoir des femmes qui n’ait pas été contesté. Simone de Beauvoir déplorait déjà, en 1949, qu’on implante creux dans la tête des jeunes filles le désir du prince charmant qui les emporte et qu’on valorise chez elles la langueur plus que l’action, l’indépendance. Les mêmes souhaits leur sont encore transmis, à nos filles (pensons seulement à l’omniprésence du mot <em>princesse</em> dans ce qui se dit sur et aux fillettes); élevée et socialisée comme fille, j’ai moi aussi cette tendance au rêve, amoureux ou non, de quelque chose qui m’emporte vers une vie meilleure, parfaite même. Que faire donc de tout ce temps de convalescence nécessaire? Ma tête, que dis-je <em>mon</em> <em>corps</em> se perd naturellement dans la rêverie.</p>
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<p>J’aurais pu tomber dans la culpabilité, autre attitude vers laquelle sont amenées plusieurs filles qui grandissent. J’aurais pu me dire que j’avais des mains et un cerveau pour composer des poèmes d’hôpital, et que rêver ne donnait rien sauf me faire regretter la <em>non-productivité </em>de ma convalescence (<em>sic!)</em> après coup. Non : Claudia Hammond, dans un livre vulgarisant la recherche récente menée sur le temps en psychologie, <em>Time Warped </em>(2012), rappelle que le mode par défaut du cerveau est l’anticipation; aussi, imaginer l’avenir amènerait des émotions plus fortes que contempler le passé. Il s’agit donc pour les femmes de se réapproprier le réel pouvoir de la rêvasserie, de transformer celle-ci en moteur. Comme le principe même de la convalescence est d’aller bien, j’ai décidé que j’allais rêver à un futur qui me plaît. Il faut dire que j’ai la chance d’être une femme d’action (normalement…) bourrée de privilèges et, surtout, que je sais que mon cœur ira de mieux en mieux. Mon rétablissement étant vraisemblablement en pente ascendante, je <em>pourrai </em>poser les gestes nécessaires à la concrétisation de mes rêveries, lorsque le temps <em>viendra</em>.</p>
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<p>C’est-à-dire, lorsque le temps sera revenu sur les ailes d’une routine à des kilomètres à l’heure et qu’il m’emportera, non pas ailleurs comme le cheval blanc princier, mais tous les jours d’un bout à l’autre de l’île, à un endroit sans surprise. Anne Sexton me met en garde : « I have invented a lie / There is no other day but Monday / It seemed reasonable to pretend / that I could change the day / like a pair of socks. »</p>
<p><em> </em></p>
<p>Comment sortir de cette impasse où le temps m’est alloué alors que je suis impuissante et qu’il me sera retiré lorsque je retournerai au travail, pleine d’une nouvelle puissance? Comment refuser d’être précipitée dans un tourbillon qui force au repos tant de mes consœurs (et confrères)? En détournant la rêverie qu’on m’impose en une force de création du reste de ma vie. En puisant dans les mots d’Anne Sexton, de Simone de Beauvoir, de Martine Delvaux ce que je veux bien y lire et qui m’incite à continuer. En rebâtissant mon cœur dans mes propres mots puis en disséminant ceux-ci à mes sœurs qui sont loin, loin de mon cœur physique.</p>
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<p>C’est justement à l’aide de l’écriture que le narrateur d’une nouvelle de Miljenko Jergović (1995, p. 170) souhaite « trancher la vie […] en deux morceaux, celle qui est révolue et qu’il convient d’oublier, et celle à venir où, comme dans les contes de fées, tout un chacun vivra heureux jusqu’à la fin de ses jours ». Est-ce ce que je cherche ? Non : l’oubli à tout prix et la recherche du conte de fées n’intéressent pas la féministe en moi – sans doute parce que contrairement au narrateur de la nouvelle, je n’ai vécu ni guerre ni traumatisme important. S’il y a chez moi de ces blessures que je désire oublier parce qu’elles font trop mal, c’est mon droit. Mais qu’on ne m’y force pas : à l’instar de Martine Delvaux, « [j]e me demande souvent pourquoi, quand quelqu&rsquo;un a souffert et le dit, on l&rsquo;enjoint à s&rsquo;organiser très vite pour oublier » (statut Facebook, 30 octobre 2016). Au fond, les fêlures subies (dont les deux chirurgies à cœur ouvert et toutes les autres fois où j’ai trop ouvert mon cœur) ont fait de moi quelqu’une de forte et de solidaire. Quelqu’une qui sait, comme la majorité des femmes adultes, que même si les contes de fées n’existent pas, les fictions existent néanmoins ; je choisis de laisser leurs personnages de femmes fortes <em>et</em> vulnérables parler directement à mon cœur resté ouvert.</p>
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<p>Pourtant, je veux bien trancher ma vie en deux, mais entre deux attitudes : entre ressasser le passé et éprouver ce que j’ai inadéquatement nommé une <em>nostalgie du futur</em>, un état doucereux dans lequel l’avenir fleurit dans toutes les directions où je le laisse aller. Claudia Hammond nous apprend que nos souvenirs et notre anticipation se partagent le même siège, soit l’hippocampe ; lorsque nous imaginons notre futur, nous le créons en fait à partir de morceaux variés de notre passé (dont bien sûr des passages d’œuvres de fiction vues et lues). La chercheure nous encourage alors à choisir ces morceaux afin de devenir maîtresses de notre temps, ou plutôt de sa couleur.</p>
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<p>Cela fait du bien d’entendre que, contrairement à ce que les bien-pensants de la <em>mindfulness </em>à tout prix rabâchent dans la plupart des médias, la solution ne se trouve peut-être pas, ainsi que le souligne Claudia Hammond, dans l’attention constante et inconditionnelle au présent. En ces temps où le corps est (encore, malgré les précieux acétaminophènes) un coffre de douleur et le monde extérieur, une menace possédant à la fois trop de toupette et trop de front, se dire « fuck le présent » et se tourner un tant soit peu vers l’avenir, dans le confort de nos têtes fatiguées, peut donner le courage d’agir dans le sens qu’on l’a imaginé.</p>
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<p>Je suis une convalescente du cœur qui soigne son stress avec des pilules (diurétiques et potassium). Ma mère m’a appris hier que les enfants opéré.e.s du cœur avaient tendance à être anxieux.ses; l’estomac m’a serré immédiatement à ces paroles, comme pour prouver leur véracité. Parfois, ce n’est que trente ans plus tard qu’on comprend des choses essentielles et, encore, parce qu’on a pris le <em>temps </em>d’écouter ensemble<em> Les</em> <em>Simone</em>, buvant l’une son vin rouge et l’autre sa tisane; bref, parce qu’on a pris le temps de les entendre.</p>
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<p>Je suis une convalescente privilégiée, qui regarde de son divan de cuir la tempête s’agiter. La tempête, le temps… En serbo-croate aussi (comme en français), <em>time </em>et <em>weather </em>se disent de la même façon, <em>vrijeme </em>(ou <em>vreme</em>)<em>.</em> Sachant cela, le passage suivant, du même poème d’Anne Sexton, prend tout son sens : « Days don’t freeze / and to say that the snow has quietness in it / is to ignore the possibilities of the word. » De quel mot parlais-tu, Anne? De la neige, du calme, du <em>temps</em>? J’ai envie de choisir pour toi, pour moi. « That’s why trees remain quiet all winter / They’re not going anywhere. » Eh bien, moi non plus, je ne suis pas un arbre. Je suis une humaine au cœur patché. Et j’irai bien où je veux.</p>
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<p><a href="#_ftnref1" name="_ftn1">[1]</a> <em>Leisure activities</em> « telles que regarder la télévision, socialiser ou faire de l’exercice » (Bureau of Labor Statistics, 2011 ; trad. libre). Cette catégorie n’inclut pas, entre autres, les soins personnels dont le sommeil (<em>personal care activities</em>), le boire et le manger (<em>eating and drinking</em>), les tâches domestiques (<em>household activities</em>), les achats (<em>purchasing goods and services</em>), les communications lorsqu’elles sont liées au travail (<em>telephone calls, mail, and e-mail […] related to work</em>)… Le temps de transport étant en outre comptabilisé dans la catégorie travail (<em>working and work-related activities</em>), la moyenne de plus de 5 heures de loisirs par personne ne laisse pas d’étonner.</p>
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<p><strong>RÉFÉRENCES</strong></p>
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<p>Bureau of Labor Statistics, U.S. Department of Labor. (2011, 22 juin). “American Time Use Survey – 2010 Results”. [En ligne]. <a href="https://www.bls.gov/news.release/archives/atus_06222011.pdf" target="_blank" rel="noopener noreferrer">https://www.bls.gov/news.release/archives/atus_06222011.pdf</a></p>
<p>&nbsp;</p>
<p>De Beauvoir, Simone. (1949). <em>Le Deuxième Sexe</em>, tome II : <em>L’expérience vécue</em>. Paris : Gallimard.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Hammond, Claudia. (2012). <em>Ti</em><em>me Warped : Unlocking the Mysteries of Time Perception. </em>Toronto: House of Anansi Press.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Jergović, Miljenko. (1995). « La lettre », dans <em>Le jardinier de Sarajevo </em>(traduit par Mireille Robin). Paris : Nil.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Lévesque, Aimée. (2016, 22 octobre). « Il faut que je te dise, mon cœur ». <em>Hiroshimem. </em>[En ligne]. https://hiroshimem.com/2016/10/22/il-faut-que-je-te-dise-mon-coeur/</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Sexton, Anne. (1981). “Letter Written During a January Northeaster”, dans <em>All My Pretty Ones </em>(1962), dans <em>The Complete Poems: Anne Sexton</em>. New York: Mariner Books.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Trogi, Ricardo (réalisateur). (2016). <em>Les Simone</em>. Montréal: Société Radio-Canada.</p>
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		<title>Une saison dans la culture du viol et la littérature canadienne</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Marie-Michèle Rheault]]></dc:creator>
		<pubDate>Tue, 23 May 2017 13:23:16 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[9 Le temps]]></category>
		<category><![CDATA[CHRONIQUES]]></category>
		<category><![CDATA[Radicalisme(s)]]></category>
		<category><![CDATA[Ruptures et continuité]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>ZISHAD LAK Illustration: Anne-Christine Guy Le 16 novembre 2015, Steven Galloway, écrivain, professeur à l’Université de la Colombie-Britannique et directeur du programme de création littéraire, fut accusé d’inconduite par une étudiante et suspendu de ses fonctions académiques par son université. Deux jours plus tard, l&#8217;université diffusa une justification publique, évoquant des allégations sérieuses et invitant [&#8230;]</p>
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]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<h2 style="text-align: right;"><strong><a href="/wp-content/uploads/2017/05/Lak.jpg"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-3272" src="/wp-content/uploads/2017/05/Lak.jpg" alt="" width="1000" height="1000" srcset="/wp-content/uploads/2017/05/Lak.jpg 1000w, /wp-content/uploads/2017/05/Lak-150x150.jpg 150w, /wp-content/uploads/2017/05/Lak-300x300.jpg 300w, /wp-content/uploads/2017/05/Lak-768x768.jpg 768w, /wp-content/uploads/2017/05/Lak-250x250.jpg 250w, /wp-content/uploads/2017/05/Lak-100x100.jpg 100w" sizes="(max-width: 1000px) 100vw, 1000px" /></a></strong></h2>
<h2 style="text-align: right;"></h2>
<h2 style="text-align: right;">ZISHAD LAK</h2>
<p>Illustration: Anne-Christine Guy</p>
<p style="padding-left: 90px; text-align: right;"><span style="color: #33cccc;">Le 16 novembre 2015, Steven Galloway, écrivain, professeur à l’Université de la Colombie-Britannique et directeur du programme de création littéraire, fut accusé d’inconduite par une étudiante et suspendu de ses fonctions académiques par son université. Deux jours plus tard, l&rsquo;université diffusa une justification publique, évoquant des allégations sérieuses et invitant les étudiantEs inquiètEs pour leur bien-être et leur sécurité à faire appel aux services d’aide de l’université. UBC enclencha une enquête, confiée à Mary Ellen Boyd, juge retraitée de la Cour suprême de Colombie-Britannique. Cette dernière, après avoir recueilli les témoignages des plaignantes et de témoins, a livré un rapport à l’université, qui a décidé en juin 2016 de congédier Galloway pour inconduite et bris de confiance. Entre temps, les médias avaient fait état de plaintes portées contre Galloway pour harcèlement, agression sexuelle et intimidation. IndignéEs par le secret entourant le processus d’enquête et par les conclusions du rapport de la juge Boyd, plus de 80 collègues et écrivainEs canadienNEs ont signé une lettre ouverte exigeant une enquête indépendante sur la suspension de Galloway et sur la manière dont l’université a traité cette affaire.</span></p>
<p style="padding-left: 90px; text-align: right;"><span style="color: #33cccc;">Pour lire la lettre ouverte : <span style="color: #000000;"><a style="color: #000000;" href="http://www.ubcaccountable.com/open-letter/steven-galloway-ubc/" target="_blank" rel="noopener noreferrer">http://www.ubcaccountable.com/open-letter/steven-galloway-ubc/</a></span></span></p>
<p style="padding-left: 90px; text-align: right;"><span style="color: #33cccc;">À propos du congédiement de Galloway : <span style="color: #000000;"><a style="color: #000000;" href="http://www.theglobeandmail.com/news/british-columbia/author-steven-galloway-fired-from-ubc-after-investigation-of-serious-allegations/article30557345/" target="_blank" rel="noopener noreferrer">http://www.theglobeandmail.com/news/british-columbia/author-steven-galloway-fired-from-ubc-after-investigation-of-serious-allegations/article30557345/</a></span></span></p>
<p style="padding-left: 90px; text-align: right;"><span style="color: #33cccc;">Pour un récit sur les suites des événements à UBC : <span style="color: #000000;"><a style="color: #000000;" href="http://www.theglobeandmail.com/news/british-columbia/ubc-and-the-steven-galloway-affair/article32562653/" target="_blank" rel="noopener noreferrer">http://www.theglobeandmail.com/news/british-columbia/ubc-and-the-steven-galloway-affair/article32562653/</a></span></span></p>
<p style="padding-left: 90px; text-align: right;"><span style="color: #33cccc;">Pour la réplique de Zoe Todd à la lettre ouverte :<span style="color: #000000;"> <a style="color: #000000;" href="https://storify.com/ZoeSTodd/rape-culture-canlit-and-you" target="_blank" rel="noopener noreferrer">https://storify.com/ZoeSTodd/rape-culture-canlit-and-you</a> et <a style="color: #000000;" href="http://www.quillandquire.com/omni/qa-zoe-todd-on-rape-culture-canlit-and-you/" target="_blank" rel="noopener noreferrer">http://www.quillandquire.com/omni/qa-zoe-todd-on-rape-culture-canlit-and-you/</a></span></span></p>
<p style="padding-left: 90px; text-align: right;"><span style="color: #000000;"><span style="color: #33cccc;">Pour la réplique de Margaret Atwood à Zoe Todd :</span> <a style="color: #000000;" href="https://thewalrus.ca/margaret-atwood-on-the-galloway-affair/" target="_blank" rel="noopener noreferrer">https://thewalrus.ca/margaret-atwood-on-the-galloway-affair/</a></span></p>
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<p>Quel est le temps d’une culture? Quel est le rapport temporel entre la culture et l&rsquo;individu? Entre le temps privé et le contexte culturel? Quand est-ce qu’une culture commence? La culture du viol a-t-elle une genèse ou est-elle sans commencement, encore et toujours recommencée? Cet « encore et toujours » oppresseur qui naturalise et normalise l’état de choses. Qu’en est-il d’« en même temps »? Crée-t-il un assemblage qui définit la culture? C’est la perpétuation de la culture dans le temps qui révèle sa structure, son point de départ, et qui permet d’envisager une fin possible. Tout se lie depuis et selon. C’est ce que sous-entend Zoe Todd quand elle fait le lien entre les réactions à l’affaire Galloway et la disparition des femmes autochtones « depuis toujours ». Et c’est aussi ce que veut dire Audra Simpson quand elle parle de la contextualisation. Sans contexte, explique Simpson, un crime est isolé de la structure qui le motive et l’anime, voire le normalise <a href="#_ftn1" name="_ftnref1">[1]</a>.</p>
<p>Commençons donc par le début. Pour situer le contexte, pour faire le lien entre le passé et le présent. Pour rassembler et assembler les « en même temps ». Le contexte, écrit Audra Simpson en réponse à Stephen Harper qui disait ne pas vouloir « commettre de la sociologie <a href="#_ftn2" name="_ftnref2">[2]</a> », est justement ce qui permet d’inscrire les violences dans la société qui les voit survenir. Analyser le contexte évite l’atomisation du temps et du crime, nous implique tous et toutes. En ce qui concerne le cas que j&rsquo;aborde ici, le scénario est assez familier pour celles qui ont déjà fréquenté une université, du déjà-vu. Le passé se répète et révèle ainsi une structure, un système. Lui, c’est un écrivain, <em>bestseller</em>. Il dirige le département de création littéraire de l’Université de la Colombie-Britannique. De ce département sont issues des vedettes de la littérature canadienne, selon les statistiques. Ses méthodes sont efficaces, rentables, selon ce que nous disent les médias. Elles, les plaignantes, les anonymes, sont des étudiantes. Lui est accusé d’avoir abusé de son pouvoir et de ses privilèges. Bien que cette dynamique nous soit familière, le résultat, lui, l’est moins; l&rsquo;enquête aboutit au licenciement du maître. Voilà un résumé, un contexte approximatif et non détaillé. Car les détails importent peu dans le cadre de mon propos.</p>
<p>De grands noms de la littérature canadienne, certains issus de cette institution, signent une lettre qui conteste les modalités de l&rsquo;enquête menée par l’université pour des raisons qui ne sont pas claires. Ce qui l’est toutefois, c’est que cette lettre est publiée en soutien à leur ami, le maître accusé, pourvu d&rsquo;un nom au contraire des plaignantes. La littérature canadienne fait jaser (enfin! mais pour de mauvaises raisons) et plus on jase moins les choses sont claires.<a href="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ruptures.png"><img decoding="async" class="alignright wp-image-3173 size-medium" src="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ruptures-300x300.png" alt="" width="300" height="300" srcset="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ruptures-300x300.png 300w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ruptures-150x150.png 150w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ruptures-768x768.png 768w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ruptures-250x250.png 250w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ruptures-100x100.png 100w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ruptures.png 900w" sizes="(max-width: 300px) 100vw, 300px" /></a></p>
<p>Le traitement subi par le professeur, suspendu au moment où la lettre est publiée, serait injuste, dixit Joseph Boyden, collègue de l’accusé et signataire de la lettre qu’il fait circuler. Fort probablement, les plaignantes le rencontreront dans le département, lui, le professeur et elles, les étudiantes. On se sent mal à l’aise à la lecture de cette lettre. Le brouhaha du procès Ghomeshi vient tout juste de se calmer et l’encre de #IBelieveHer n’a pas encore séché. La proximité temporelle avec l’affaire Ghomeshi crée ce malaise. Mais n’est-ce pas le caractère d’une culture, d’un paradigme, que de se reproduire perpétuellement? Qu’un événement arrive peu de temps après l’autre et qu’entre temps il y en ait plusieurs dont on ne parle pas? L’affaire Ghomeshi était trop médiatisée pour qu’on puisse demeurer « objectif », pour qu’on puisse laisser les choses aux mains de la justice, des juges, de l’État, des mâles au pouvoir.</p>
<p>Les signataires de cette lettre ne sont pas des ignorantEs. Certains d&rsquo;entre elles et eux ont modelé notre façon de voir le monde, nous ont appris à réfléchir, à voir au-delà des récits individuels, à les concevoir comme révélant des paradigmes. Bien que ce soit l’affaire Ghomeshi qui avait déclenché les débats sur le viol, sur les relations de pouvoir et sur la réponse inadéquate du système de justice aux plaintes déposées par les victimes, et bien que ce soit cette affaire qui ait été le plus souvent évoquée dans les débats autour de l’enquête menée à l’Université de la Colombie-Britannique, il y avait une autre enquête en cours au moment même de la publication et la circulation de cette lettre, <em>en même temps</em> : celle sur les allégations de femmes autochtones contre des policiers de Val-d’Or, menée par un autre corps de police, notoirement misogyne et raciste. Il y avait donc quelque chose pour contextualiser cette affaire, cet <em>en même temps</em>, une simultanéité temporelle, mais surtout une accumulation à travers le temps, un « encore et toujours ». Une accumulation qui signale une structure et révèle un processus continu qu’on a depuis nommé culture du viol.</p>
<p>C’est Zoe Todd, anthropologue métisse, qui a osé tenir tête aux signataires de la lettre, et surtout à Joseph Boyden, un écrivain s’identifiant comme autochtone, mais dont l’ascendance a depuis été remise en question. Dans son intervention, s’adressant à Boyden, Todd évoque les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées, une cause que ce dernier promeut souvent dans les médias. Elle contextualise la violence faite aux femmes et s’inquiète de l’effet intimidant des mots d’auteurs et d’autrices renomméEs qui ont proclamé leur fraternité avec l’accusé. Zoe Todd fait appel à une autre forme de solidarité, une solidarité décoloniale, en ce qu’elle attire l’attention de Boyden sur une autre histoire et une autre continuité temporelle : le « viol de la terre », comme le formule Audra Simpson, et l’élimination des femmes autochtones. Dans son ouvrage <em>The Beginning and End of Rape </em><a href="#_ftn3" name="_ftnref3">[3]</a><em>, </em>Sarah Deer montre que ce n’est pas seulement l’association avec la création et la terre qui a fait de ces femmes des victimes de la violence patriarcale et coloniale. Lors de l’arrivée de colons européens, les femmes de plusieurs nations autochtones détenaient le pouvoir politique, ce qui était simplement inimaginable pour les arrivants européens, pour qui les femmes étaient la propriété légale de leurs maris. Deer, avocate de la nation Muscogee, nous rappelle que les premières lois punissant le viol aux États-Unis étaient dérivées des lois régissant la propriété. Elle constate dans les écrits des colons que ceux-ci s’étonnaient souvent du fait que les femmes autochtones avaient le contrôle de leur corps et de leur sexualité, ce qui les rendait, aux yeux de ces hommes, peu vertueuses et violables (ou bien non violables, car les agresser ne pouvait pas se qualifier comme un viol). Briser les femmes était donc une stratégie coloniale pour briser les communautés afin de pouvoir s&#8217;emparer de la terre et du pouvoir. Cette tradition se poursuit, bien que ce soit des étudiantes et non des femmes autochtones dans ce cas particulier; le déni de leur consentement est encore et toujours une manière d’exercer son pouvoir sur les femmes.</p>
<p>L’intention de Todd n’est pas de condamner l’accusé. Elle attire plutôt notre attention sur le fait que cette lettre de soutien rédigée par ceux et celles qui ont supposément le génie des mots sert les intérêts d’un homme en position de pouvoir et qu’elle traite les plaignantes, encore et toujours, anonymes et sacrifiables. Et c’est cela la culture du viol, quand la réputation de l’écrivain-professeur, le talent de l’étudiant nageur, le génie du cinéaste renommé passent avant les vies brisées des victimes, quand cette manière de penser devient la norme, un réflexe qui se reproduit à travers le temps, même chez les supposéEs intellectuelLEs d’une société. La culture du viol, ce n’est pas le <em>viol </em>lui-même (qui fait peur aux hommes en tant que mot et aux femmes en tant qu’acte), mais le fait que le viol, la violation des femmes, des êtres dépourvus de pouvoir, de leur corps, de leurs âmes, deviennent une réflexion après coup. On en a vu la preuve dans la réponse presque dédaigneuse de Boyden sur Twitter. Oui, écrit-il, le problème se situe dans les procédures de gestion des plaintes, et les victimes aussi peuvent profiter de meilleures procédures&#8230;</p>
<p>C’est donc dans un contexte colonial que Todd recadre l’affaire et intervient en s’adressant à Boyden, soulignant le fait qu&rsquo;aucune écrivaine autochtone ne figure parmi les signataires de sa lettre. Atwood réplique à Todd et à d’autres personnes qui ont émis des critiques de la lettre ouverte, d’abord sur Twitter, ensuite dans un article publié dans <em>The Walrus</em>, sans pour autant répondre aux préoccupations que soulèvent ces dernières. S’il y a eu viol, dit Atwood, il faut faire appel à la police. Ce faisant, elle ignore à la fois l’histoire et le temps. Elle ne pense pas à Val-d’Or, ne fait pas la généalogie du viol. Val-d’Or est un temps parallèle, qui ne recoupe pas le temps d’Atwood. De plus, le viol, pour Atwood semble se résumer à un acte de pénétration qui laisse du sperme incriminant. N’oublions pas que le viol se définissait jadis aux États-Unis comme l’assaut sexuel d’une fille vierge par un étranger (Deer, 2015). L’absence de sperme est une raison suffisante pour Atwood d’absoudre l’accusé.</p>
<p>La géante de la littérature canadienne fait toutefois sa propre contextualisation. Elle interrompt la continuité temporelle qu’évoquent Todd et Simpson et Deer et tant d’autres écrivaines autochtones en comparant l’affaire au procès des sorcières de Salem, un procès aboutissant à l’exécution de vingt personnes, dont quatorze femmes et deux enfants, accusées de sorcellerie sans preuve concrète. Les femmes accusées ne se conformaient pas aux valeurs puritaines de l’époque, n’allaient pas à l’église ou étaient des esclaves racisées. La chasse aux sorcières de Salem a donc son histoire misogyne et raciste qui la situe dans le même contexte, la même historicisation et la même généalogie qu’évoquent Todd <em>et al</em>. Avec cette analogie, donc, Atwood montre les limites de son féminisme blanc : ahistorique et privilégié. L’histoire du procès de Salem est recontextualisée au profit de son ami; ce procès pour Atwood n’est plus un autre exemple de féminicide, mais un simple échec juridique et singulier qui, par hasard, aurait cette fois pour victime un professeur d’un département de création littéraire. Atwood utilise l’exemple d’un féminicide brutal pour défendre son ami, ce mâle au pouvoir, contre ces plaignantes anonymes qui, selon elle, devraient plutôt porter plainte à la police et non à l’Université. Parce que le viol est tout d’un coup une question de sperme juridique.</p>
<p>Comme la plupart des gens qui spéculent sur cette affaire, j’ignore tout du processus entrepris par l’Université de Colombie-Britannique ainsi que de la personnalité de l’accusé et des plaignantes. Je ne tâche pas de faire une enquête, mais cherche plutôt à faire ma propre contextualisation et temporalisation, pour que la culture du viol, de par la répétition qu’elle implique, ne perde pas son effet-choc. Ce qui choque n’est pas dans le mot « viol », bien qu’il évoque cet acte horrible, mais c’est plus que cela, ce doit être plus que cela. C’est « culture » qui doit choquer, qui doit évoquer une histoire, un paradigme, une temporalité, une répétition. C’est justement cette histoire, ce contexte, qui fait en sorte que nous venons rapidement à la rescousse de nos amis, de nos héros, des maîtres, parfois même, en diabolisant (le diable, la sorcière…) les victimes. C’est cette culture qui, malgré les statistiques et les faits, rend plausible l’histoire de la « jilted ex <a href="#_ftn4" name="_ftnref4">[4]</a>» qui cherche sa vengeance en ruinant la réputation du maître. La culture est une accumulation d’événements dont les temps se recoupent pour ainsi en dévoiler la structure.</p>
<p>En 2016, un an après la fameuse proclamation de Justin Trudeau à propos de son cabinet paritaire, la culture du viol est encore et toujours perpétuée par ceux et celles qui nous forment et nous cultivent. Le premier ministre qui a énoncé le truisme « <em>because it is 2015</em> » vient d’approuver le projet de Kinder Morgan de l’exploitation des terres sans le consentement de leurs premiers habitants. Ce ne sont pas des événements séparés, sans lien. Qu’un Donald Trump ou une Kellie Leitch soient des misogynes est d’une évidence presque gratuite; tout autant misogynes sont les professeurs gauchistes ou les cinéastes antifascistes comme Bertolucci. La structure sera maintenue à cause de nos amitiés et de nos alliances, tant que nous refuserons de les mettre en contexte et de les temporaliser, tant que nous refuserons de « commettre de la sociologie ».</p>
<hr />
<p><a href="#_ftnref1" name="_ftn1">[1]</a> Audra Simpson, « The State is a Man: Theresa Spence, Loretta Sauders and the Gender of Settler Sovereignty”, dans <em>Theory and Event</em>, vol. 19, no 4, 2016.</p>
<p><a href="#_ftnref2" name="_ftn2">[2]</a> « Nouveau refus d’une enquête nationale sur les femmes autochtones, » 21 août 2014 : <a href="http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/681238/stephen-harper-tina-fontaine-enquete-refus" target="_blank" rel="noopener noreferrer">http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/681238/stephen-harper-tina-fontaine-enquete-refus</a></p>
<p><a href="#_ftnref3" name="_ftn3">[3]</a> Sarah Deer, <em>The Beginning and End of Rape: Confronting Sexual Violence in Native America</em>, Minneapolis, University of Minnesota Press, 2015.</p>
<p><a href="#_ftnref4" name="_ftn4">[4]</a> Jian Ghomeshi avait d’abord qualifié les accusations contre lui de fausses allégations d’une amante éconduite : <a href="https://www.thestar.com/news/gta/2014/10/27/jian_ghomeshis_full_facebook_post_a_campaign_of_false_allegations_at_fault.html" target="_blank" rel="noopener noreferrer">https://www.thestar.com/news/gta/2014/10/27/jian_ghomeshis_full_facebook_post_a_campaign_of_false_allegations_at_fault.html</a></p>
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		<title>Le bonheur du temps, à la retraite!</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Marie-Michèle Rheault]]></dc:creator>
		<pubDate>Tue, 23 May 2017 13:22:47 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[9 Le temps]]></category>
		<category><![CDATA[Les âges de la vie]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>MICHELINE THERRIEN Illustration: Anne-Christine Guy &#160; Je m’appelle Micheline. Depuis déjà cinq ans, je suis retraitée. Je suis libre de mon temps, tout le temps. À cette étape de ma vie, j&#8217;ai réalisé que le travail ne gouverne plus mes allées et venues, il ne règle plus mes jours, mes nuits, mon sommeil, mon énergie. [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p><a href="/wp-content/uploads/2017/05/Therrien.jpg"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-3224" src="/wp-content/uploads/2017/05/Therrien.jpg" alt="" width="1000" height="1000" srcset="/wp-content/uploads/2017/05/Therrien.jpg 1000w, /wp-content/uploads/2017/05/Therrien-150x150.jpg 150w, /wp-content/uploads/2017/05/Therrien-300x300.jpg 300w, /wp-content/uploads/2017/05/Therrien-768x768.jpg 768w, /wp-content/uploads/2017/05/Therrien-250x250.jpg 250w, /wp-content/uploads/2017/05/Therrien-100x100.jpg 100w" sizes="(max-width: 1000px) 100vw, 1000px" /></a></p>
<h2 style="text-align: right;">MICHELINE THERRIEN</h2>
<p>Illustration: Anne-Christine Guy</p>
<p>&nbsp;</p>
<p><strong>Je m’appelle Micheline</strong>. <strong>Depuis </strong><strong>d</strong><strong>éj</strong><strong>à cinq ans, je suis retraitée. Je suis libre de mon temps, tout le temps. À cette étape de ma vie, j&rsquo;ai réalis</strong><strong>é que le travail ne gouverne plus mes allées et venues, il ne règle plus mes jours, mes nuits, mon sommeil, mon énergie. Mon temps est là, disponible, entier.</strong></p>
<p><strong> </strong>Je le savoure donc pleinement et j’apprécie tous les jours cette liberté que me donne la retraite. Je me suis demandé souvent comment les gens à la retraite autour de moi occupaient leur temps. La majorité des personnes qui m’en ont parlé sont unanimes. La liberté perpétuelle que leur a donnée la retraite est un précieux cadeau. Je partage avec vous quelques-unes de leurs confidences.</p>
<p>Pour certains, voire plusieurs, c&rsquo;est le temps de savourer le bonheur d&rsquo;être avec leurs petits-enfants. Une grande joie les anime juste de les regarder s&rsquo;émerveiller devant les découvertes de la vie ou grandir. Curieusement, personne ne m&rsquo;a parlé d&rsquo;ennui, et croyez-le ou non, certains manquent de temps.</p>
<p>Ayant été travailleur de nuit durant 20 ans, Rénald a pris un certain temps à apprivoiser sa nouvelle liberté. Un jour qu&rsquo;il tondait sa pelouse, il s’est arrêté complètement et a éteint sa tondeuse. Il venait de réaliser tout à coup qu&rsquo;il n&rsquo;irait pas travailler cette nuit&#8230; et les suivantes. Il s&rsquo;adonne maintenant à ses passions, le jardinage et la culture autochtone, entre autres. Chaque été, il fleurit sa maison, ensemence son jardin en compagnie de sa conjointe Nycol pour en récolter par la suite les fruits et les légumes. Amant de la nature et membre du Clan du chevreuil, il s&rsquo;initie aux valeurs autochtones, dont le respect envers la mère Terre, parmi les plus importantes.<a href="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ages.png"><img decoding="async" class="alignright wp-image-3196 size-medium" src="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ages-300x300.png" alt="" width="300" height="300" srcset="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ages-300x300.png 300w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ages-150x150.png 150w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ages-768x768.png 768w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ages-250x250.png 250w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ages-100x100.png 100w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ages.png 900w" sizes="(max-width: 300px) 100vw, 300px" /></a></p>
<p>Secrétaire de l&rsquo;Afeas Saint-Eugène, Denise profite presque tous les jours des métiers à tisser mis à sa disposition pour pratiquer le tissage. Une soirée par semaine, elle sort mettre en pratique ses cours de danse sociale. Elle s’initie aussi à la broderie sur cartes une fois par mois. Et pourquoi pas quelques heures par semaine comme brigadière scolaire? Ça lui permet d&rsquo;arrondir ses fins de mois et surtout d’échanger avec les écoliers!</p>
<p>Gaston me confie que la retraite a été une renaissance pour lui. Il prend maintenant le temps de découvrir les beautés du monde, le temps de mieux connaître les gens qui l&rsquo;entourent. Finies les contraintes liées au travail, tout devient accessible, possible. « Le monde s&rsquo;ouvre à toutes les découvertes et à toutes les rencontres à qui ose encore rêver, ce que m&rsquo;offre la retraite », raconte-t-il. Grand amateur de pêche, il peut désormais taquiner le poisson autant qu&rsquo;il veut et quand il le veut. Il a tout son temps. De plus, le goût de voyager commence à le titiller, et il en profite dès à présent.</p>
<p>Ginette raconte : « Les premières fois que je suis sortie marcher comme retraitée, c’est vraiment là que j’ai réalisé que mon temps m’appartenait à présent. Je pouvais marcher aussi longtemps que je le voulais et flâner. Prendre mon temps. Cela m’a fait sourire, je me suis sentie heureuse et choyée! » La retraite lui a permis d&rsquo;agrandir son réseau de connaissances en dehors du travail, soit au gym, soit en jouant aux quilles. Elle a ainsi connu de bien belles personnes. Elle ajoute : « Prendre un bain en plein après-midi, pourquoi pas, quelle joie! »</p>
<p>Passionnés de vélo, Roger et Jeannette sont partis pour un périple de cinq semaines en France cet été, un rêve qu&rsquo;ils chérissaient depuis longtemps. C&rsquo;est le temps pour eux de voyager, de partir à l&rsquo;aventure et ils en apprécient chaque moment. Ils recommenceront!</p>
<p>Danielle déclare pour sa part que la retraite vient avec un coffret aux trésors. « Quand tu soulèves le couvercle, il n&rsquo;y a qu&rsquo;un seul trésor&#8230; du temps. Avec ce trésor, c&rsquo;est toute la vie qui est magnifiée&#8230; Extrapoler pour la suite est un jeu d’enfant », affirme-t-elle sans ambages.</p>
<p>Pour ma part, comme j’ai toujours aimé la culture, je passe beaucoup de mon temps libre soit dans un musée ou une galerie, soit dans une balade historique dans un quartier de Montréal… un pur bonheur. Férue de littérature également, je plonge dans mes livres tous les jours. Et ma plus grande satisfaction, c’est que la retraite me permet de réaliser mon rêve de jeunesse de faire le tour du monde. J&rsquo;ai déjà visité plusieurs destinations à ce jour, et je me prépare en ce moment pour un périple de 20 jours en Chine. Cet automne, je partagerai ce bonheur du temps avec mon conjoint Martin, un nouveau retraité.</p>
<p>&nbsp;</p>
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		<title>La grève des stages est une grève des femmes</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Marie-Michèle Rheault]]></dc:creator>
		<pubDate>Tue, 23 May 2017 13:22:12 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[9 Le temps]]></category>
		<category><![CDATA[Le temps des femmes]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>AMÉLIE POIRIER et CAMILLE TREMBLAY-FOURNIER Illustration: Anne-Christine Guy &#160; La grève des femmes est dans l’air du temps. En Pologne, le 2 octobre dernier, des femmes se sont mises en grève pour le droit à l’avortement. Le 19 octobre, c’était au tour des Argentines : une grève (paro de mujeres) d’une heure pour dénoncer le viol [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<h2 style="text-align: right;"><a href="/wp-content/uploads/2017/05/Poirier-Tremblay-Fournier.jpg"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-3317" src="/wp-content/uploads/2017/05/Poirier-Tremblay-Fournier.jpg" alt="" width="1000" height="1000" srcset="/wp-content/uploads/2017/05/Poirier-Tremblay-Fournier.jpg 1000w, /wp-content/uploads/2017/05/Poirier-Tremblay-Fournier-150x150.jpg 150w, /wp-content/uploads/2017/05/Poirier-Tremblay-Fournier-300x300.jpg 300w, /wp-content/uploads/2017/05/Poirier-Tremblay-Fournier-768x768.jpg 768w, /wp-content/uploads/2017/05/Poirier-Tremblay-Fournier-250x250.jpg 250w, /wp-content/uploads/2017/05/Poirier-Tremblay-Fournier-100x100.jpg 100w" sizes="(max-width: 1000px) 100vw, 1000px" /></a>AMÉLIE POIRIER et</h2>
<h2 style="text-align: right;">CAMILLE TREMBLAY-FOURNIER</h2>
<p>Illustration: Anne-Christine Guy</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>La grève des femmes est dans l’air du temps. En Pologne, le 2 octobre dernier, des femmes se sont mises en grève pour le droit à l’avortement. Le 19 octobre, c’était au tour des Argentines : une grève (<em>paro de mujeres</em>) d’une heure pour dénoncer le viol et le meurtre de Lucia Perez, 16 ans, ainsi que la banalisation par les médias de ce crime haineux <a href="#_ftn1" name="_ftnref1"><sup>[1]</sup></a>. Dans un communiqué du mouvement <em>Ni Una Menos</em> (<em>Pas une de moins </em><a href="#_ftn2" name="_ftnref2"><sup>[2]</sup></a>), on peut lire : <em>« Derrière la hausse et la cruauté de la violence contre les femmes, il y a une question économique. Le manque d’autonomie des femmes nous laisse sans défense à l’heure de dire non et nous transforme en cibles faciles et corps “pas chers” pour les trafiquants en tout genre. » </em>Quelques jours plus tard, en Islande, puis en France, des femmes ont massivement quitté leur poste de travail à la minute précise à laquelle elles ont travaillé le même nombre de jours ouvrés qu’un homme à salaire égal <a href="#_ftn3" name="_ftnref3"><sup>[3]</sup></a>. Encore tout récemment, un appel international à la grève des femmes a été lancé lors du 8 mars pour dénoncer les diverses formes de violences vécues par les femmes et pour rendre visible l’étendue du travail des femmes <a href="#_ftn4" name="_ftnref4"><sup>[4]</sup></a>.</p>
<p>Ces mouvements ont tous en commun de montrer le rapport direct entre l’oppression des femmes et l’exploitation de leur travail de reproduction. Partout, les femmes sont précaires parce qu’une importante partie des tâches qu’elles réalisent n’est pas payée, leurs principales fonctions n’étant pas reconnues comme du travail. Partout, le temps des femmes et leur corps sont appropriés de diverses façons afin d’en exploiter gratuitement le travail. La grève des femmes confronte ainsi directement la prétendue séparation entre le travail productif, qui mérite salaire, et le travail reproductif, qui n’en mérite pas, séparation sur laquelle repose la division sexuelle du travail. De la gratuité du travail ménager à la gratuité des services sexuels, l’appropriation du corps et du temps des femmes <a href="#_ftn5" name="_ftnref5"><sup>[5]</sup></a> et la non-reconnaissance de ce qu’elles produisent les placent dans une situation de grande vulnérabilité vis-à-vis des <em>boss</em>, des parents, des chums, des professeurs <a href="#_ftn6" name="_ftnref6"><sup>[6]</sup></a>.</p>
<p>La grève menée à l’automne 2016 par les étudiantes en psychologie pour réclamer la rémunération de leur internat n’est pas étrangère à ces mouvements. Elle remet en question cette conception du travail étudiant comme étant réalisé gratuitement, avec pour seule reconnaissance concrète des crédits académiques et des notes, conception qui ne permet pas de répondre à cette simple question : pourquoi y a-t-il des stages qui sont payés alors que d’autres ne le sont pas? Au Québec, comme à peu près partout, aucune loi n’oblige les employeurs à verser le salaire minimum aux stagiaires, puisque leur travail est rétribué par une reconnaissance académique. Pourtant, dans certaines circonstances, la valeur de ce travail de formation est bel et bien reconnue et rémunérée. C’est notamment le cas pour les stages effectués dans des domaines traditionnellement masculins tels que l&rsquo;ingénierie, l’informatique et la médecine. On constate ainsi une séparation évidente entre les stagiaires sans salaire et les autres, les premières s’inscrivant dans les secteurs d’emploi traditionnellement féminins. L’explication selon laquelle la rétribution des stages s’effectue par des crédits et des notes comporte donc un angle mort que seule une critique féministe peut rendre visible.</p>
<p>La première thèse que nous défendrons est que la coexistence de stages rémunérés et non rémunérés est fondée sur la division sexuelle du travail et qu’elle reconduit la fausse distinction entre le travail productif <a href="#_ftn7" name="_ftnref7"><sup>[7]</sup></a> et le travail reproductif. Ce dernier est défini comme un « travail qui consiste à fournir à la société des gens qui peuvent fonctionner jour après jour, soit produire, reproduire, renouveler et restaurer la force de travail des individus ». Cette perspective est contraire à l’idée selon laquelle les stages ne sont pas payés parce qu’ils représentent avant tout une formation personnelle, un investissement pour soi. Le travail effectué par les stagiaires des domaines traditionnellement féminins constitue plutôt un travail de reproduction de la main-d’œuvre (force de travail) non reconnu formellement, car impayé. Ce travail n’est donc pas à côté ou indépendant du capitalisme, mais bien au cœur de son fonctionnement. Mais alors, si les stages constituent du travail et méritent salaire, qu’en est-il de la formation étudiante régulière, à l’intérieur de l’université, du cégep ou de l’école professionnelle?</p>
<p>Les études, comme le travail ménager (re)produisent la marchandise qui se situe au fondement même du capitalisme : la force de travail <a href="#_ftn8" name="_ftnref8"><sup>[8]</sup></a>. Suivant cette perspective, il appert que du primaire à l’université, les étudiant.es acquièrent des connaissances, des compétences et des savoir-faire standardisés, afin de servir au renouvellement des travailleuses et des travailleurs sur le marché du travail selon les savoirs à jour. Ces acquisitions ne se font pas passivement : elles requièrent du travail de la part des étudiant.es, et pas seulement des profs. La seconde thèse défendue ici est que la notion de travail de reproduction peut être étendue aux études, et que la non-rémunération des études repose, elle aussi, sur cette prétendue division entre le travail productif <a href="#_ftn9" name="_ftnref9"><sup>[9]</sup></a> et le travail reproductif <a href="#_ftn10" name="_ftnref10"><sup>[10]</sup></a>, incarnée ici dans l’opposition professeur.es-étudiant.es. Cette thèse implique un usage hétérodoxe d’une analyse généralement réservée à la division sexuelle du travail, mais elle permet de mieux comprendre les rapports entre la personne qui enseigne et la personne qui étudie, rapport social fondamental au sein de l’école. Nous nous permettons cette souplesse en prenant en considération l’autre dimension du rapport patriarcal au sein de la famille, soit la domination des parents sur les enfants, que nous transposons au rapport professeur.es-étudiant.es. En effet, comme Maria Dalla Costa et Selma James le font remarquer, lorsque les femmes effectuent un travail de soins, ce dernier est compris comme un service personnel, en dehors du capital, alors que quand les enfants travaillent, leur travail est associé à un apprentissage pour leur propre bénéfice <a href="#_ftn11" name="_ftnref11"><sup>[11]</sup></a>.</p>
<p>Questionner la division capitaliste et patriarcale entre salarié.es (enseignant.es) et non salarié.es (étudiant.es) nous permet de nous engager dans une lutte pour détruire progressivement les rôles sociaux qui permettent le maintien de cette hiérarchie sur le grand continuum du travail gratuit. Ce questionnement ouvre la possibilité de politiser l’école en discutant plus largement de la reconnaissance du travail étudiant dans une perspective fondamentalement féministe.</p>
<p><a href="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-femmes.png"><img decoding="async" class="alignright wp-image-3182 size-medium" src="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-femmes-300x300.png" alt="" width="300" height="300" srcset="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-femmes-300x300.png 300w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-femmes-150x150.png 150w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-femmes-768x768.png 768w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-femmes-250x250.png 250w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-femmes-100x100.png 100w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-femmes.png 900w" sizes="(max-width: 300px) 100vw, 300px" /></a></p>
<p><strong>À LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU</strong></p>
<p>En 2015, des instigatrices de la campagne internationale <em>Du salaire au travail ménager</em> étaient de passage à Montréal pour discuter de ce qu’elles considèrent comme la grande occasion perdue du mouvement féministe <a href="#_ftn12" name="_ftnref12"><sup>[12]</sup></a>. Elles ont critiqué le choix généralisé des militantes féministes occidentales des années 1970 d’avoir préconisé une stratégie d’émancipation misant sur la reconnaissance de l’égalité des femmes par l’accès à un travail salarié plutôt que sur la reconnaissance du travail ménager, qu’elles effectuaient déjà gratuitement. La gratuité du travail est souvent justifiée par la difficulté à le quantifier, puisqu’il serait accompli par vocation, par dévouement, par affection, par filiation, par solidarité. Or, il n’a ni prix ni limite précisément parce qu’il n’est pas reconnu comme tel; la patience, l’écoute, la douceur, le sourire sont toutes des tâches invisibilisées du travail des femmes puisqu’elles sont définies en termes de caractère, d’attitude, de qualités naturelles intrinsèques. La campagne internationale mettait de l’avant l’importance de lutter pour que le travail des femmes soit rémunéré et pour que l’on mette ainsi fin à l’association entre femmes et travail gratuit, ce qui aurait par le fait même exacerbé les contradictions du capitalisme.</p>
<p>L’histoire semble leur donner raison. Sur le marché du travail, une partie du travail féminisée n’est toujours pas rémunérée, ce qui se solde par un salaire moindre pour des compétences équivalentes à celles requises pour occuper une fonction traditionnellement masculine. Nous partageons ici l’idée de Guillaumin selon laquelle le travail du <em>care</em> n’est pas <em>moins</em> payé : il ne l’est <em>jamais</em>, hormis lorsqu’il est soumis au rapport salarial plutôt que patriarcal <a href="#_ftn13" name="_ftnref13"><sup>[13]</sup></a>. En d’autres mots, c’est la part des tâches de <em>care</em>, de reproduction, qui est non comptabilisé dans la paie, et ce, même si elle occupe une partie importante du temps professionnel des femmes. Encore aujourd’hui, les professions de travailleuses sociales, d’enseignantes, d’éducatrices à l’enfance, d’ergothérapeutes, de sexologues, d’infirmières et de sages-femmes, entre autres <a href="#_ftn14" name="_ftnref14"><sup>[14]</sup></a>, sont associées au don de soi et à une propension présumée naturelle des femmes à éduquer et à soigner.</p>
<p>Cette logique s’applique également au moment de la formation scolaire. La non-rémunération des stages dans les domaines de travail traditionnellement féminins est un exemple actuel de la non-reconnaissance du travail reproductif. En Ontario, environ 73 % des postes de stagiaires payé.es sous le salaire minimum ou non rémunéré.es sont occupés par des femmes, et cette proportion monte à 77 % pour les stages non rémunérés aux États-Unis <a href="#_ftn15" name="_ftnref15"><sup>[15]</sup></a>. Cela n’a rien d’anodin : la gratuité du travail accompli lors de ces stages témoigne de la persistance de la hiérarchisation entre le travail productif « d’hommes », donc rémunéré, et le travail reproductif gratuit « de femmes » <a href="#_ftn16" name="_ftnref16"><sup>[16]</sup></a>. Contre l&rsquo;idée répandue selon laquelle les stages ne sont pas payés parce qu’ils constituent une formation personnelle, nous affirmons que c&rsquo;est plutôt en raison de la division sexuelle du travail, qui repose sur la séparation entre le travail dit productif <a href="#_ftn17" name="_ftnref17"><sup>[17]</sup></a> et celui dit reproductif. Comment pourrait-on expliquer, sinon, que les stages en génie ou en informatique soient presque tous rémunérés, alors que ceux en enseignement ou en soins infirmiers ne le sont pratiquement jamais <a href="#_ftn18" name="_ftnref18"><sup>[18]</sup></a>? Si ce n’est pas la formation qui est le critère de séparation entre les étudiant.es salarié.es et les autres, que reste-t-il comme justification? L’engagement dans une formation en génie mécanique dépasserait-il l’investissement personnel d’une étudiante en enseignement primaire? Ou encore, comme l’ont fait valoir les internes de psychologie en grève, le temps des futurs médecins passé en internat vaut-il davantage que celui des apprenties psychologues? Nul doute que les stages non rémunérés ont surtout en commun de correspondre à des domaines de travail associés aux soins et à l’entretien des êtres humains, réalisés historiquement par une majorité de femmes. Le stage sans salaire représente alors un entraînement capitaliste à l’exploitation totale du temps des femmes.</p>
<p>Mais pourquoi rémunérer des stages dans un domaine où le travail a toujours été réalisé gratuitement, se demandent les sceptiques? D’abord, parce que l’exploitation n’est pas une vocation. Puis, parce que ce n’est pas seulement le vol de temps de travail des stagiaires qui est en jeu, mais aussi la non-application des normes du travail, l’absence de sécurité du revenu ainsi que l’inadmissibilité au chômage et au congé de maternité en période de stage. Ultimement, la non-reconnaissance du travail reproductif permet de perpétuer l’exploitation des femmes les plus vulnérables et une plus faible rétribution des domaines de travail traditionnellement féminins <a href="#_ftn19" name="_ftnref19"><sup>[19]</sup></a>.</p>
<p>Pourtant, être sans salaire, comme les stagiaires, ne signifie pas nécessairement être en dehors du rapport salarial capitaliste <a href="#_ftn20" name="_ftnref20"><sup>[20]</sup></a>. C&rsquo;est en fait y être soumis entièrement, mais en n&rsquo;ayant aucune prise sur les conditions dans lesquelles ce travail s&rsquo;exerce. Ainsi, les personnes non salariées sont dans une relation de dépendance vis-à-vis des personnes salariées. À ce titre, les ménagères et les étudiant.es ne sont pas les seules personnes non payées ou mal payées qui accomplissent un travail nécessaire au fonctionnement du système capitaliste; les populations (néo)colonisées, les personnes racisées, celles au chômage, à l’aide sociale et les personnes incarcérées en sont d’autres <a href="#_ftn21" name="_ftnref21">[21]</a>. Il apparaît ainsi qu’à la hiérarchie des salaires correspond une hiérarchie des sexes, des races et des âges <a href="#_ftn22" name="_ftnref22"><sup>[22]</sup></a>.</p>
<p>Il est ainsi difficile d’imaginer ce que pourrait rendre possible une grève générale des stagiaires menée dans une perspective féministe tellement les rapports sociaux entre les sexes pourraient en être affectés, et ce, non seulement au sein de l’école, mais aussi au sein de la famille. Le travail gratuit se déroule en effet à la fois en amont, autour et à l’intérieur de l’école <a href="#_ftn23" name="_ftnref23"><sup>[23]</sup></a>, autant pour celles qui y travaillent, qui y enseignent et qui y étudient que pour celles qui préparent les élèves à être en classe. Il s’agit d’un élément d’analyse original, car selon Louise Toupin, qui a retracé l’histoire de la campagne <em>Du salaire au travail ménager</em>, « personne n’a encore jusqu’alors perçu, la gauche incluse, la complexité de l’exploitation des femmes inhérente à l’institution scolaire, parce que personne ne part du travail ménager effectué à la maison pour l’expliquer » <a href="#_ftn24" name="_ftnref24"><sup>[24]</sup></a>. Ainsi, la famille comme l’école sont des lieux interdépendants, et c’est l’école qui rythme le temps du travail ménager. Par exemple, pour les parents étudiants, la conciliation travail-famille n’existe pas. On ne concilie pas un stage à temps plein, les travaux scolaires, les soins des enfants ou des personnes à charge et un emploi rémunéré pour payer les frais de scolarité, le loyer et la bouffe; on les comprime. Mais assurément, il faudrait que cette grève des stages dépasse la simple stratégie de revalorisation des emplois traditionnellement féminins, et qu’elle exige que soit pris en compte le travail effectué gratuitement dans la somme du travail rémunéré <a href="#_ftn25" name="_ftnref25"><sup>[25]</sup></a>. Comme le suggérait Silvia Federici lors de sa visite à Montréal, pour être vraiment subversif, le mouvement féministe doit s’efforcer de développer une mobilisation féministe qui forcerait l’État à payer pour l’ensemble du travail de reproduction, ce qui inclut les services sexuels et le travail domestique, pour renouveler une solidarité entre les femmes <a href="#_ftn26" name="_ftnref26"><sup>[26]</sup></a>.</p>
<p><strong> </strong></p>
<p><strong>LE TEMPS IMPAYÉ NE REVIENT PLUS</strong></p>
<p><strong> </strong>Ainsi, le travail accompli par les stagiaires constitue la pointe visible du travail étudiant puisqu’il est généralement effectué à l’extérieur de l’école : dans des entreprises, des appareils publics et des organismes communautaires. Mais à partir du moment où on reconnaît que les stages sont impayés parce qu’ils correspondent à des secteurs d’emplois traditionnellement féminins, et non parce que les stagiaires sont en processus de formation, il est difficile de continuer à justifier la gratuité de l’ensemble du travail exécuté durant les études, sur les bancs d’école et à la maison.</p>
<p>On renverse donc ici l’idée répandue que les études constituent d’abord et avant tout un cheminement personnel vers une émancipation, un investissement qui profiterait surtout aux étudiant.es <a href="#_ftn27" name="_ftnref27"><sup>[27]</sup></a>. Qu’on le veuille ou non, aujourd’hui, faire des études postsecondaires relève davantage d’une exigence sociale que d’une préférence individuelle, car plus des deux tiers des emplois sur le marché exigent un diplôme d&rsquo;études postsecondaires <a href="#_ftn28" name="_ftnref28"><sup>[28]</sup></a>. De plus, si les motivations réelles à fréquenter l’école étaient complètement détachées des opportunités d’emploi qu’elle permet, plusieurs autres possibilités d’apprentissage la remplaceraient, les contraintes financières et évaluatives en moins. Bien entendu, il existe des cours et des programmes d’études qui, a priori, paraissent aller à contre-courant de ce que la majorité des gens considèrent comme socialement utile, comme les cours de littérature et de philosophie au cégep et les programmes d’arts et lettres par exemple. Force est cependant d’admettre qu’une certaine pensée critique et une culture générale sont plus que jamais valorisées sur le marché de l’emploi. En effet, les cursus scolaires, en philosophie et en arts comme en gestion, sont pensés pour développer chez les étudiant.es des compétences prêtes à être mises au profit des milieux de travail. Il y a belle lurette, le système québécois d’éducation public, érigé dans la foulée du rapport Parent et de ses suites (cégeps, réseau des universités du Québec), a été conçu pour s’arrimer aux changements technologiques et au développement industriel. L’école fait ainsi partie de ces institutions ou appareils qui donnent de la valeur aux individus en tant que travailleurs.euses, en leur donnant des compétences et la reconnaissance institutionnelle de celles-ci. Cette valeur est mesurable par le salaire accordé aux diplômé.es en comparaison à celui versé aux non-diplômé.es. Mais le travail nécessaire à la formation n’est pas qu’extérieur à l’étudiant.e : le gros du travail est fourni par la personne en apprentissage. Elle produit elle-même des marchandises ou des services qui sont vendus sur le marché ou fournis par l&rsquo;État, dans les stages et les publications scientifiques ou des projets scolaires notamment <a href="#_ftn29" name="_ftnref29"><sup>[29]</sup></a>.</p>
<p>C’est ici que réside l’aliénation du travail étudiant que masque la non-rémunération de celui-ci : le travail est exécuté au cours des études dans le but de faire de soi une éventuelle marchandise-force de travail, et donc en vue de se voir verser un salaire dans le futur. C’est un peu comme le travail des ménagères qui profite aux maris, mais surtout aux employeurs, qui bénéficient du travail gratuit des femmes rendant, jour après jour, les hommes frais et dispos pour le travail. Or, l’employeur ne paie qu’un seul salaire pour le travail de deux personnes. La situation est similaire avec les études, à la différence que l’intermédiaire entre le travail gratuit et le marché du travail n’est pas le mari, à travers la famille, mais plutôt les professeurs, qui enseignent à l’école.</p>
<p>Nous nous permettons ainsi d’avancer l’argument selon lequel les études ne sont pas payées du fait de la division du travail entre professeur.es et étudiant.es, une division basée sur la distinction entre travail de production et de reproduction. En ce sens, on comprend que le travail intellectuel des enseignant.es est reconnu comme du travail, puisqu’il est payé, alors que celui des étudiant.es ne l’est pas. La reconnaissance des études comme travail permet ainsi de mettre en lumière le dynamisme du processus d’apprentissage : les étudiant.es ne sont pas des cruches vides qui se remplissent sans effort <a href="#_ftn30" name="_ftnref30"><sup>[30]</sup></a>. Le travail étudiant n’apparaît pas naturellement ni à coup de baguette magique : il est le résultat d&rsquo;une activité, qui peut se voir appropriée par d&rsquo;autres personnes, comme les enseignant.es, les administrations et les milieux de travail. Les échanges entre les étudiant.es, dans la réalisation d’un travail commun par exemple, de même que les échanges entre enseignant.es et étudiant.es participent à la production de valeur, et ce, pour toutes les parties.</p>
<p>Il est d’ailleurs paradoxal qu’une large partie du temps de travail des enseignant.es, dont la tâche consiste à augmenter la valeur de la force de travail des étudiant.es, soit rémunérée, alors que le temps de travail des étudiant.es ne l’est pas. Pourtant, le temps de travail nécessaire aux étudiant.es pour apprendre est aussi du temps de travail dépensé pour faire augmenter la valeur de leur future force de travail. Contrairement à toute autre marchandise sans vie, par exemple une table, les étudiant.es peuvent, et doivent, investir du temps de travail pour produire les valeurs d’usage et d’échange de leur propre force de travail. Cette valeur produite par le travail étudiant est à la fois une valeur d’usage, par exemple les connaissances et compétences, et une valeur d’échange, par exemple un diplôme faisant augmenter la valeur monétaire d’une personne sur le marché du travail.</p>
<p>Il existe d’ailleurs des contextes où la formation scolaire est payée. C’est le cas pour certains stages, comme nous l’avons déjà mentionné, mais aussi pour les heures de formation exigées par les employeurs pour mettre à jour les connaissances de leur main-d’œuvre salariée. Les Forces armées canadiennes, qui paient les études de leurs membres en plus de leur verser un salaire, constituent un autre exemple <a href="#_ftn31" name="_ftnref31"><sup>[31]</sup></a>. Il y a des étudiant.es de tous âges en formation continue au cégep qui reçoivent une allocation financière par séance de cours de la part d’Emploi Québec pour compléter un programme d’études. Dans les prisons québécoises, les personnes incarcérées peuvent recevoir un « don » pour étudier (environ 3 $ par séance) et pour des activités d’entretien de l’institution carcérale. Ces activités sont considérées par le ministère de la Sécurité publique comme une formation pour soi, facilitant la réinsertion sociale. C’est aussi le cas d’un grand nombre d’étudiant.es universitaires qui réalisent différents contrats et sont rétribués sous forme de bourses. De manière générale, on observe une réticence des administrations scolaires et du gouvernement à attribuer un salaire, ce qui associerait logiquement la formation scolaire à un véritable travail; on préfère verser des bourses. Dans ces circonstances, l’absence de salaire officiel permet de justifier la non-application des lois régissant le travail, créant une situation n’offrant aucune protection en cas d’accident ou d’abus de la part des enseignant.es <a href="#_ftn32" name="_ftnref32"><sup>[32]</sup></a>. À l’automne 2016, la même logique a été déployée dans le rapport Granger, où des pistes de solutions ont été proposées pour le dénouement de la grève des internats en psychologie. C’est ainsi que sans surprise, Luc Granger, ancien président de l’Ordre des psychologues du Québec, suggérait de verser aux stagiaires une bourse plutôt qu’un salaire, par crainte explicite de syndicalisation et d’application des normes du travail <a href="#_ftn33" name="_ftnref33"><sup>[33]</sup></a>. Et, le système de bourses d’études et de l’Aide financière aux études (AFE) constituent aussi des moyens de reconnaissance de l’importance des études, mais non du travail étudiant en soi. En effet, les bourses ne sont pas attribuées systématiquement à toutes et à tous et elles renforcent le statut de bénéficiaires des étudiant.es, en opposition à celui des travailleur.euses <a href="#_ftn34" name="_ftnref34"><sup>[34]</sup></a>.</p>
<p><strong> </strong></p>
<p><strong>PLUS QU’UN SALAIRE AU TRAVAIL ÉTUDIANT</strong></p>
<p>La revendication d’un salaire étudiant est une stratégie politique qui vise à permettre aux étudiant.es d’avoir une réelle emprise sur leurs conditions d’études. En effet, l’attribution d’un salaire supprimerait l’aspect <em>normal</em> de l’exploitation du travail étudiant et, du même coup, permettrait de politiser les conditions dans lesquelles il est effectué. C’est ici que réside tout le potentiel subversif d’une telle revendication : les étudiant.es ne pourraient plus être laissé.es de côté par rapport au contenu des enseignements et à la manière dont il est enseigné, aux modes d&rsquo;évaluation, à la valorisation des productions étudiantes et à la définition des paramètres d’utilisation de celles-ci <a href="#_ftn35" name="_ftnref35"><sup>[35]</sup></a>. D’un rapport « maître-élève », on passerait à un rapport entre collègues. Le salaire permettrait ainsi de modifier le rapport d’autorité entre enseignant.es et étudiant.es, notamment en ce qui a trait au harcèlement sexuel et psychologique. Sans éliminer la possibilité de violences, la stratégie de la reconnaissance du statut de travailleur.euse étudiant.e permettrait une prise de contrôle sur le milieu de travail pour s’organiser contre ces abus.</p>
<p>En effet, c’est entre autres dans le rapport hiérarchique prof-élèves, au cœur de la structure de l’école, que repose la reproduction des violences, véritable face cachée de l’exploitation du travail étudiant. Si le temps de travail étudiant est accaparé par l’école et le lieu de stage et que l’obtention de bourses ou de contrats repose sur le pouvoir discrétionnaire des enseignant.es, comment peut-on s’imaginer répondre politiquement et de manière efficace à l’appropriation des corps étudiants? Car comme nous l’avons soulevé précédemment, les stages crédités et évalués ainsi que les autres activités d’apprentissage ne sont pas couverts par les normes du travail, qui sont elles-mêmes déjà loin d’être suffisantes pour protéger la dignité et l’intégrité des travailleuses et travailleurs. Aux étudiantes qui seraient mal tombées, on réplique que c’est à elles de faire des concessions, que le monde du travail est sans pitié et qu’il vaut mieux s’y préparer dès maintenant. De manière générale, les abus perpétrés dans le cadre de la formation scolaire sont banalisés, ce qui laisse libre cours à des situations de racisme, de sexisme, de harcèlement et de violences psychologique et sexuelle. L’État et les administrations scolaires se trouvent donc à légitimer le rapport de pouvoir inhérent à l’école, basé sur le travail non payé, et en cas de violence, à assurer l’impunité des agresseurs. D’ailleurs, selon une enquête réalisée sur six campus québécois en 2016, une personne sur trois a été victime de violence sexuelle depuis son arrivée à l’université; 36 % des répondant.es disent n’en avoir jamais parlé à autrui et la grande majorité n’a pas porté plainte <a href="#_ftn36" name="_ftnref36"><sup>[36]</sup></a>. Lors d’un rassemblement pour la reconnaissance du travail étudiant au Square-Victoria à Montréal, une stagiaire en éducation témoignait de son expérience :</p>
<p style="padding-left: 30px;">On se retrouve dans une situation où toute notre personne (nos cheveux, vêtements, sourire, attitude, posture, diction…) est évaluée en tout temps. On nous explique que ce n’est pas le temps de remettre en question les pratiques des maîtres associés : la crainte de l’échec nous contraint à adopter une posture complaisante. La rémunération en stage permettrait de modifier le rapport de pouvoir entre enseignante associée et stagiaire <a href="#_ftn37" name="_ftnref37"><sup>[37]</sup></a>.</p>
<p>Ainsi, à la manière d’un « bon père de famille », c’est à l’administration des écoles que revient le rôle de discipliner le travail gratuit par la menace, puisque le contrôle des conditions d’études des étudiant.es lui est concédé par l’État. L’attribution d’un salaire pour les stages et pour l’ensemble du travail étudiant permettrait d’aborder l’enjeu des violences vécues entre les étudiant.es et le personnel salarié, et elle favoriserait aussi l’organisation contre la répression politique. Prenons l’exemple des expulsions politiques qui ont eu lieu au printemps 2015 à l’UQAM et qui ont mené à la mise en place d’un Comité de discipline. C’est d’abord en considérant les étudiant.es comme des travailleurs.euses qu’on peut penser réussir à se débarrasser du rapport clientéliste ou d’assistanat qui permet plus facilement à l’université d’expulser et de filtrer les individus qui paieront (trop cher) leur privilège d’y étudier. C’est entre autres, mais pas seulement, l’absence de reconnaissance concrète (salaire et conditions de travail convenables) qui renforce la soumission des étudiant.es au pouvoir discrétionnaire de l’école.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p><strong>IL N’Y A PLUS DE TEMPS À PERDRE</strong></p>
<p><strong> </strong>L’intervention des militantes de la campagne <em>Du salaire au travail ménager,</em> au sujet des erreurs des groupes féministes des années 1970, fait réfléchir quant à la décision du mouvement étudiant québécois de ne pas revendiquer sérieusement – ou encore très récemment et timidement – la rémunération de tous les stages. Souvent, les étudiant.es ont fait la grève pour de meilleures conditions d‘études, mais presque toujours en excluant les stagiaires de leurs calculs stratégiques <a href="#_ftn38" name="_ftnref38">[38]</a>. Pourtant, en utilisant le temps impayé comme moyen de pression, une grève des stages a des potentialités subversives énormes quant aux rapports de pouvoir entre les sexes, et pas seulement sur le terrain de l’éducation.</p>
<p>Nous pensons donc que la grève des stages, envisagée comme une grève menée majoritairement par des femmes, contre la réduction historique de leur travail à une activité sans valeur productive, a le potentiel de révéler les contradictions des systèmes capitaliste et patriarcal, en permettant d’aborder de front l&rsquo;impensé des stages non payés dans les emplois traditionnellement ou majoritairement féminins. Nous avons tenté de déconstruire l’idée selon laquelle le temps passé en stage serait généralement impayé parce qu’il constituerait une activité de formation pour soi, un investissement personnel. En effet, nous avons montré que le choix de ne pas rémunérer des stagiaires repose plutôt sur la division sexuelle du travail, aux origines de la séparation entre les occupations considérées comme productives ou reproductives. Nous avons tenté de démontrer que si les stages constituent la partie visible de la formation et méritent salaire, c’est l’ensemble de la formation qui devrait être rémunérée. Et que l’ensemble de la formation, par-delà les stages, n’est généralement pas payé en raison de la division hiérarchique entre les enseignant.es et les étudiant.es, c’est-à-dire entre les travailleurs.euses et les apprenant.es. Ce rapport asymétrique renforce l’antagonisme entre travail reconnu comme productif par l’octroi d’un salaire et travail reproductif sans salaire. En définitive, que le travail étudiant exploité soit impayé ne le rend pas moins exploitable et, surtout, les relations de pouvoir entre étudiant.es, professeur.es et cadres, en cas de violence et de répression entre autres, s’en trouvent renforcées. Car, c’est lorsque le travail gratuit sort, grâce à un salaire, de la sphère informelle et naturalisée qu’il cesse d&rsquo;être pris pour acquis et qu’il peut devenir l&rsquo;objet de revendications et d&rsquo;une lutte sociale. Assurément, on continue à se vendre comme salarié.es, mais en tentant d&rsquo;imposer par la lutte un contrôle non marchand sur notre propre travail, donc à dépasser une logique capitaliste.</p>
<p>C’est dans cet esprit qu’à l’automne dernier, les militant.es des Comités unitaires sur le travail étudiant (CUTE) ont mis en branle une campagne de mobilisation pour la reconnaissance du travail étudiant en tant que travail intellectuel qui mérite salaire et de bonnes conditions <a href="#_ftn39" name="_ftnref39"><sup>[39]</sup></a>. Dans le sillage de la grève des doctorant.es en psychologie, cette campagne politique vise d’abord à inviter les stagiaires à s’organiser en vue d’une potentielle grève générale pour la rémunération de tous les stages <a href="#_ftn40" name="_ftnref40"><sup>[40]</sup></a>. Il s’agit d’un appel à une grève des femmes qui pourrait faire éclater au grand jour la valeur du temps de travail accompli. Elles pourraient revendiquer la mise à terme du temps volé des stagiaires, la reconnaissance du travail gratuit par un salaire et le contrôle des conditions de travail par celles qui l’exécutent. D’ailleurs, dans les années 1970, aux États-Unis et en Ontario, les comités Wages for students<em>, </em>dont la démarche s’apparente à celle des comités CUTE, présentaient leur travail comme une lutte pour la réduction du temps de travail <a href="#_ftn41" name="_ftnref41">[41]</a>.</p>
<p>La proposition des CUTE est novatrice puisqu’elle inscrit les luttes étudiantes dans les luttes féministes, plutôt que l’inverse, ce à quoi nous a habitué.es le mouvement étudiant dans les dernières années. Les féministes étudiantes ont tout avantage à ouvrir les hostilités avec l’État sur le terrain de la reproduction, dont l’école est un lieu incontournable. Politiser le travail étudiant contribue à appréhender toute l’étendue du travail reproductif gratuit et ses implications dans l’accumulation capitaliste au sein de la division internationale du travail. Cette lutte constitue donc le volet étudiant de la lutte pour la reconnaissance du travail de reproduction, notamment celui des ménagères, des parents, des travailleuses du sexe et des travailleurs.euses migrant.es.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: center;">***</p>
<p>Nous tenons à remercier les militant.es des Comités unitaires sur le travail étudiant (CUTE), ainsi que Marie-Anne Casselot et Mathieu Jean dont l’aide précieuse a été essentielle pour l’écriture et la révision de ce texte.</p>
<hr />
<p><a href="#_ftnref1" name="_ftn1"><sup>[1]</sup></a> Vinogradoff, Luc, « Marche contre “les féminicides” en Argentine et dans toute l’Amérique latine », <em>Le Monde</em>, 19.10.2016 : <a href="http://www.lemonde.fr/big-browser/article/2016/10/19/greve-des-femmes-et-mercredi-noir-en-argentine_5016560_4832693.html" target="_blank" rel="noopener noreferrer">http://www.lemonde.fr/big-browser/article/2016/10/19/greve-des-femmes-et-mercredi-noir-en-argentine_5016560_4832693.html</a></p>
<p><a href="#_ftnref2" name="_ftn2"><sup>[2]</sup></a> <a href="http://niunamenos.com.ar/" target="_blank" rel="noopener noreferrer">http://niunamenos.com.ar/</a></p>
<p><a href="#_ftnref3" name="_ftn3"><sup>[3]</sup></a> Deborde, Juliette, « Inégalités salariales : à quelle heure les femmes arrêtent-elles d’être payées? », <em>Libération</em>, 26.10.2016 :</p>
<p><a href="http://www.liberation.fr/planete/2016/10/26/inegalites-salariales-a-quelle-heure-les-femmes-arretent-elles-d-etre-payees_1524250" target="_blank" rel="noopener noreferrer">http://www.liberation.fr/planete/2016/10/26/inegalites-salariales-a-quelle-heure-les-femmes-arretent-elles-d-etre-payees_1524250</a>; Mallaval, Catherine et Johanna Luyssen, « Inégalités salariales femmes-hommes : grève ce lundi à 16h34 »,<em> Libération</em>, 06.11.2016 : <a href="http://www.liberation.fr/france/2016/11/06/inegalites-salariales-femmes-hommes-greve-ce-lundi-a-16h34_1526654" target="_blank" rel="noopener noreferrer">http://www.liberation.fr/france/2016/11/06/inegalites-salariales-femmes-hommes-greve-ce-lundi-a-16h34_1526654</a></p>
<p><a href="#_ftnref4" name="_ftn4"><sup>[4]</sup></a> <a href="http://parodemujeres.com/" target="_blank" rel="noopener noreferrer">http://parodemujeres.com/</a></p>
<p><a href="#_ftnref5" name="_ftn5"><sup>[5]</sup></a> L’appropriation du temps et des produits du corps correspondent à deux facettes des rapports de sexage chez Colette Guillaumin. Pour en savoir plus : <a href="http://www.feministes-radicales.org/wp-content/uploads/2010/11/Colette-Guillaumin-Pratique-du-pouvoir-et-id%C3%A9e-de-Nature-1-Lappropriation-des-femmes.pdf" target="_blank" rel="noopener noreferrer">http://www.feministes-radicales.org/wp-content/uploads/2010/11/Colette-Guillaumin-Pratique-du-pouvoir-et-id%C3%A9e-de-Nature-1-Lappropriation-des-femmes.pdf</a></p>
<p><a href="#_ftnref6" name="_ftn6"><sup>[6]</sup></a> Quelque temps après la grève étudiante de 2012 au Québec, Valérie Lefebvre-Faucher évoque les pouvoirs et des paradoxes de la grève des femmes : <a href="http://miresistance.com/valerie-lefebvre-faucher-greve-de-la-reproduction/" target="_blank" rel="noopener noreferrer">http://miresistance.com/valerie-lefebvre-faucher-greve-de-la-reproduction/</a></p>
<p><a href="#_ftnref7" name="_ftn7"><sup>[7]</sup></a> Nous ne ferons pas ici la distinction entre le travail productif de valeur marchande et le travail productif de valeurs d’usage sans valeur marchande, dont les producteurs reçoivent un salaire, qualifié de travail improductif chez Marx. Nous nous intéresserons plutôt à la distinction entre travail salarié, qu’il soit productif ou improductif, et travail gratuit. Nous cherchons à comprendre comment le travail étudiant, en reproduisant la force de travail, en vente sur le marché du travail, produit à la fois des valeurs d’usage et de la valeur marchande.</p>
<p><a href="#_ftnref8" name="_ftn8"><sup>[8]</sup></a> Nicole Laurin a quant à elle souligné l’erreur de cette catégorisation nominaliste des travailleurs et travailleuses : « La reproduction élargie du capital exige l&rsquo;ensemble des catégories de travailleurs inscrits dans les procès du mode de production capitaliste, considérés dans leurs multiples dimensions et niveaux et selon les divers réseaux d&rsquo;appareils. Elle utilise la force collective de cet ensemble d&rsquo;agents qui n&rsquo;est pas la somme de la force individuelle de chacun, mais plutôt, comme le disait Proudhon, l&rsquo;organisation du travail au sens large. On ne peut même pas exclure de cet ensemble les travailleurs non actifs ou non salariés &#8211; par exemple, les chômeurs, les ménagères &#8211; qui s&rsquo;inscrivent spécifiquement dans les places dominées de certains procès de production (domestique), de contrôle et de reproduction (dans la famille, dans l&rsquo;État, etc.) », dans <em>Production et forme de la nation</em>, Montréal, Nouvelle optique, 1978, p. 37 : <a href="http://classiques.uqac.ca/contemporains/laurin_frenette_nicole/production_Etat_nation/production.html" target="_blank" rel="noopener noreferrer">http://classiques.uqac.ca/contemporains/laurin_frenette_nicole/production_Etat_nation/production.html</a></p>
<p><a href="#_ftnref9" name="_ftn9"><sup>[9]</sup></a> Au sens où l’entend Marx, le travail des enseignant.es est productif dans un collège privé et improductif dans un collège public (CÉGEP). Comme bien des services publics, l’éducation est un travail de reproduction, souvent exercé par les mères et les clercs, devenu salarié, donc productif ou improductif.</p>
<p><a href="#_ftnref10" name="_ftn10"><sup>[10]</sup></a> Daniel Bensaïd précise que, dans <em>Le capital, </em>Marx n’a pas abordé les conditions de reproduction d’ensemble du capital (éducation, santé, logement, etc.), seulement de sa production d’ensemble. Il a toutefois évoqué « les formes de transmission de travaux immatériels vers la production capitaliste (mentionnant les “usines d’enseignement” dont les enseignants seraient productifs, non vis-à-vis des élèves, mais vis-à-vis de l’entreprise éducative) en insistant sur la notion de travailleur collectif ». Dans <em>Marx l&rsquo;intempestif : grandeurs et misères d&rsquo;une aventure critique</em>, Paris, Fayard, 1995.</p>
<p><a href="#_ftnref11" name="_ftn11"><sup>[11]</sup></a> Mariarosa Dalla Costa et Selma James,<em> Women and the Subversion of the Community</em>, 1971, p.10-11. Pour consulter leur ouvrage en ligne : <a href="https://libcom.org/files/Dalla%20Costa%20and%20James%20-%20Women%20and%20the%20Subversion%20of%20the%20Community.pdf" target="_blank" rel="noopener noreferrer">https://libcom.org/files/Dalla%20Costa%20and%20James%20%20Women%20and%20the%20Subversion%20of%20the%20Community.pdf</a></p>
<p><a href="#_ftnref12" name="_ftn12"><sup>[12]</sup></a> Pour visionner la présentation de Louise Toupin et de Silvia Federici sur cette question : <a href="https://youtu.be/ZJBqxH2rJa4" target="_blank" rel="noopener noreferrer">https://youtu.be/ZJBqxH2rJa4</a></p>
<p><a href="#_ftnref13" name="_ftn13"><sup>[13]</sup></a> Pour en savoir plus, voir Colette Guillaumin, <em>Sexe, race et pratique du pouvoir</em>, Paris, Côté-femmes,1992, 239 p.</p>
<p><a href="#_ftnref14" name="_ftn14"><sup>[14]</sup></a> Ce sont toutes des fonctions reproductives devenues des fonctions improductives rémunérées, mais seulement partiellement. Pour consulter un exemple d’une position qui comprend les études comme un travail improductif, voir la critique de la campagne des CUTE par le Mouvement étudiant révolutionnaire de Montréal (d’allégeance maoïste) : <a href="https://dissident.es/a-propos-du-salariat-etudiant-et-du-role-de-leducation-dans-le-capitalisme/" target="_blank" rel="noopener noreferrer">https://dissident.es/a-propos-du-salariat-etudiant-et-du-role-de-leducation-dans-le-capitalisme/</a></p>
<p><a href="#_ftnref15" name="_ftn15"><sup>[15]</sup></a> James Attfield et Isabelle Couture, <em>An Investigation into the Status and Implications of Unpaid Internships in Ontario</em>, p. 36 : <a href="http://internassociation.ca/tempcia/wp-content/uploads/2015/09/Attfield_James_and_Couture_Isabelle_MPA_2014.pdf" target="_blank" rel="noopener noreferrer">http://internassociation.ca/tempcia/wp-content/uploads/2015/09/Attfield_James_and_Couture_Isabelle_MPA_2014.pdf</a></p>
<p><a href="#_ftnref16" name="_ftn16"><sup>[16]</sup></a> Ce rapport est très bien illustré par les familles ouvrières de la société industrielle où les hommes travaillent à l’usine et les femmes s’occupent du travail ménager.</p>
<p><a href="#_ftnref17" name="_ftn17"><sup>[17]</sup></a>Jean-Marie Harribey démontre au contraire que la valeur monétaire des services non marchands « n’est pas ponctionnée et détournée; elle est produite ». Dans « Le travail productif dans les services non marchands : un enjeu théorique et politique », <em>Économie appliquée, An international journal of economic analysis</em>, tome LVII, n° 4, 2004, p. 19 : <a href="http://harribey.u-bordeaux4.fr/travaux/valeur/productif-non-marchand.pdf" target="_blank" rel="noopener noreferrer">http://harribey.u-bordeaux4.fr/travaux/valeur/productif-non-marchand.pdf</a></p>
<p><a href="#_ftnref18" name="_ftn18"><sup>[18]</sup></a> Il n’existe pas à ce jour de données par programme d’études pour le Québec et le Canada. Les employeurs ne sont d’ailleurs pas tenus de déclarer leur recours à des stagiaires non rémunérés aux gouvernements provincial et fédéral. La tendance est cependant chiffrée aux États-Unis, où on retrouve le plus haut taux de stages rémunérés dans les programmes de génie et d’informatique (87 %), suivis des programmes de gestion (70 %), de ceux liés aux domaines de l’agriculture et des ressources naturelles (66 %), aux domaines de la biologie et des sciences physiques (65 %). À l’inverse, les taux les plus bas de stages rémunérés se trouvent dans les programmes liés aux domaines de l’éducation (34 %), des sciences sociales (35 %), des sciences de la santé (39 %), des communications (41 %) et arts et sciences humaines (<em>humanities</em>, 43 %). Tiré de Gardner, Phil, <em>The Debate Over Unpaid College Internships</em>, p. 6. <a href="http://www.ceri.msu.edu/wp-content/uploads/2010/01/Intern-Bridge-Unpaid-College-Internship-Report-FINAL.pdf" target="_blank" rel="noopener noreferrer"><u>http://www.ceri.msu.edu/wp-content/uploads/2010/01/Intern-Bridge-Unpaid-College-Internship-Report-FINAL.pdf</u></a></p>
<p><a href="#_ftnref19" name="_ftn19"><sup>[19]</sup></a> Considérant que les domaines d’études (et donc de travail) sont encore fortement sexués, l’écart des salaires hebdomadaires moyens entre les femmes et les hommes de 20 à 35 ans ayant un niveau de scolarité égal témoigne bien de la plus faible rétribution pour le travail des femmes. Au Canada, les hommes détenant un diplôme d’études secondaires perçoivent en moyenne un salaire de 744 $ alors que celui-ci s’élève à 549 $ pour les femmes. Avec un certificat de métiers, les hommes touchent 810 $ et les femmes, 538 $. L’écart persiste avec un certificat (collège) supérieur à deux ans (H = 938 $; F = 717 $) de même qu’avec un baccalauréat (H = 1108 $; F = 928 $). Il est intéressant de souligner que les hommes ont souvent un salaire plus élevé que les femmes, et ce, même lorsque leur niveau de scolarité est plus faible que celles-ci. Voir, Amevi Mawulé Izalédu Akpemado, <em>Le rendement salarial provincial des diplômes d’études techniques et professionnelles chez les jeunes hommes et femmes de 20-35 ans</em>, mémoire de maîtrise en économique, UQAM, 2012 : <a href="http://www.archipel.uqam.ca/5120/1/M12593.pdf" target="_blank" rel="noopener noreferrer">http://www.archipel.uqam.ca/5120/1/M12593.pdf</a></p>
<p><a href="#_ftnref20" name="_ftn20"><sup>[20]</sup></a> « [&#8230;] tous les modes de travail qui existent aujourd’hui doivent donc être réexaminés afin de déterminer le rapport social qu’ils reproduisent et la nature spécifique de l’exploitation ». Selma James, citée et traduite par Louise Toupin dans <em>Le salaire au travail ménager</em>, Montréal, Éditions du remue-ménage, p. 131.</p>
<p><a href="#_ftnref21" name="_ftn21">[21]</a> Silvia Federici illustre les impacts de la nouvelle division internationale du travail avec de nombreux exemples contemporains dans « Reproduction et lutte féministe dans la nouvelle division internationale du travail », <em>Période</em>, 17 avril 2014. En ligne : <a href="http://revueperiode.net/reproduction-et-lutte-feministe-dans-la-nouvelle-division-internationale-du-travail/" target="_blank" rel="noopener noreferrer">http://revueperiode.net/reproduction-et-lutte-feministe-dans-la-nouvelle-division-internationale-du-travail/</a></p>
<p><a href="#_ftnref22" name="_ftn22"><sup>[22]</sup></a> Les termes sexe, race et âge ne sont bien sûr pas utilisés ici au sens biologique; ils sont construits à travers des rapports sociaux.</p>
<p><a href="#_ftnref23" name="_ftn23"><sup>[23]</sup></a> Expression tirée de Maria Turi, dans <em>L’Italie au féminisme</em>, Paris Tierce, 1978.</p>
<p><a href="#_ftnref24" name="_ftn24"><sup>[24]</sup></a> Toupin, Louise, <em>Le salaire au travail ménager</em>, Montréal, Éditions du remue-ménage, p. 228.</p>
<p><a href="#_ftnref25" name="_ftn25"><sup>[25]</sup></a> Pour connaître la réalité de dix stagiaires de différents secteurs professionnels, voir le vidéo <em>Dix femmes en stage</em> produit par des militant.es des CUTE : <a href="https://www.youtube.com/watch?v=3fHzA7GmZJg" target="_blank" rel="noopener noreferrer">https://www.youtube.com/watch?v=3fHzA7GmZJg</a></p>
<p><a href="#_ftnref26" name="_ftn26"><sup>[26]</sup></a> Morgane Merteuil fait une démonstration similaire à la nôtre en tentant de faire valoir que les services sexuels constituent un travail reproductif, posture nécessaire pour comprendre l’importance des luttes des travailleuses du sexe dans la crise de la reproduction sociale : <a href="http://raisons-sociales.com/articles/strategies-feministes-contre-neoliberalisme/feminisme-travail-du-sexe-reproduction-sociale/" target="_blank" rel="noopener noreferrer">http://raisons-sociales.com/articles/strategies-feministes-contre-neoliberalisme/feminisme-travail-du-sexe-reproduction-sociale/</a></p>
<p><a href="#_ftnref27" name="_ftn27"><sup>[27]</sup></a> Déjà en 1975, un groupe d’étudiant.es, revendiquant un salaire étudiant, critiquaient cette posture voulant que d&rsquo;étudier constituait nécessairement un investissement en terme de temps et d’argent pour le futur. Voir à cet effet leur brochure, <em>Wages for Students</em>, 1975, États-Unis : <a href="http://zerowork.org/WagesForStudents.html" target="_blank" rel="noopener noreferrer">http://zerowork.org/WagesForStudents.html</a></p>
<p><a href="#_ftnref28" name="_ftn28"><sup>[28]</sup></a> Canada. Ministère de l’Emploi et du Développement social, <em>Système de projections des professions du Canada : projections 2015 : la demande de main-d’œuvre 2015-2024</em>. Ottawa, le Ministère, 2015 : <a href="http://occupations.esdc.gc.ca/sppc-cops/l.3bd.2t.1ilshtml@-fra.jsp?lid=64&amp;fid=50&amp;lang=fr" target="_blank" rel="noopener noreferrer">http://occupations.esdc.gc.ca/sppc-cops/l.3bd.2t.1ilshtml@-fra.jsp?lid=64&amp;fid=50&amp;lang=fr</a></p>
<p><a href="#_ftnref29" name="_ftn29"><sup>[29]</sup></a> Les tenants de la critique radicale de la valeur pourraient nous répondre que de réclamer un salaire constitue une acceptation du « caractère réifié de notre être » qui se traduit par la forme « force de travail-marchandise » et d’une « naturalisation du travail capitaliste ». Ils et elles ont raison au sujet de l’aliénation engendrée par le rapport salarial : ce dernier nous oblige à travailler non pas en vue d’une production utile, en suivant un raisonnement conscient, mais dans le but d’obtenir de l’argent en produisant de la marchandise, ce qui rend le travail abstrait. Ils et elles ont toutefois tort quant à la consolidation du rapport salarial par la revendication d’un salaire. Le travail étudiant fourni au cours des études est soumis à une aliénation de même nature que le travail salarié et s’apparente à du travail abstrait.</p>
<p><a href="#_ftnref30" name="_ftn30"><sup>[30]</sup></a> À ce propos, la naissance du syndicalisme étudiant en France remonte à l’adoption de la Charte de Grenoble, en 1946, dont le premier article stipule que « l’étudiant est un jeune travailleur intellectuel » : <a href="http://grenoble.unef.fr/unef-syndicat-etudiant/la-charte-de-grenoble/" target="_blank" rel="noopener noreferrer">http://grenoble.unef.fr/unef-syndicat-etudiant/la-charte-de-grenoble/</a></p>
<p><a href="#_ftnref31" name="_ftn31"><sup>[31]</sup></a> « Si vous vous enrôlez par l’entremise des programmes d’études universitaires ou collégiales payées, les Forces paieront vos frais de scolarité au niveau universitaire ou collégial, vos livres et votre matériel scolaire, en plus de vous verser un salaire et de vous procurer des avantages sociaux pendant que vous fréquentez l’établissement. », Les Forces armées canadiennes, 2017 : <a href="http://www.forces.ca/fr/page/etudespayees-96" target="_blank" rel="noopener noreferrer">http://www.forces.ca/fr/page/etudespayees-96</a></p>
<p><a href="#_ftnref32" name="_ftn32"><sup>[32]</sup></a> Voir à cet effet l’article du Syndicat des étudiant.es employé.es de l’UQAM sur les fausses bourses attribuées par les enseignant.es aux étudiant.es : <a href="http://setue.net/faussesbourses/" target="_blank" rel="noopener noreferrer">http://setue.net/faussesbourses/</a></p>
<p><a href="#_ftnref33" name="_ftn33"><sup>[33]</sup></a> Pour en savoir davantage sur la grève des internats en psychologie et sur le rapport Granger, lire « Un salaire sans les droits » d’Étienne Simard : <a href="https://dissident.es/un-salaire-sans-les-droits/" target="_blank" rel="noopener noreferrer">https://dissident.es/un-salaire-sans-les-droits/</a></p>
<p><a href="#_ftnref34" name="_ftn34"><sup>[34]</sup></a> Pour en savoir davantage sur les implications paternalistes du système de prêts et bourses, lire « La bourse ou la vie » de François Bélanger et Félix Dumas-Lavoie : <a href="https://dissident.es/la-bourse-ou-la-vie/" target="_blank" rel="noopener noreferrer"> https://dissident.es/la-bourse-ou-la-vie/</a></p>
<p><a href="#_ftnref35" name="_ftn35"><sup>[35]</sup></a> Voir à ce propos la campagne sur l’autonomie professionnelle de la Fédération autonome de l’enseignement, « L’expert dans la classe c’est le prof », qui tente de revaloriser aux yeux des administrations scolaires et de l’État la profession enseignante, mais qui, au final, reproduit l’asymétrie entre l’expert enseignant.e et les non-experts étudiant.es. Et si la valorisation de la profession enseignante ne passerait pas plutôt par une reconnaissance concrète du travail, déjà pendant les études, de ceux, mais surtout de celles qui effectuent des tâches associées au <em>care</em>? Pour en savoir davantage, voir la page Web de la campagne de la FAE : <a href="http://www.lafae.qc.ca/actualites/lexpert-dans-la-classe-cest-le-prof/" target="_blank" rel="noopener noreferrer">http://www.lafae.qc.ca/actualites/lexpert-dans-la-classe-cest-le-prof/</a>; vidéo officiel de la campagne : <a href="https://youtu.be/RqGUhgFSqYo" target="_blank" rel="noopener noreferrer">https://youtu.be/RqGUhgFSqYo</a></p>
<p><a href="#_ftnref36" name="_ftn36"><sup>[36]</sup></a> Pour en savoir plus : Nadeau, Jessica, « La violence sexuelle, un fléau à l’université », <em>Le Devoir</em>, 10 mai 2016 : <a href="http://www.ledevoir.com/societe/education/470450/universite-une-personne-sur-trois-a-ete-victime-de-violence-sexuelle" target="_blank" rel="noopener noreferrer">http://www.ledevoir.com/societe/education/470450/universite-une-personne-sur-trois-a-ete-victime-de-violence-sexuelle</a></p>
<p><a href="#_ftnref37" name="_ftn37"><sup>[37]</sup></a> Pour lire une critique étudiante du déroulement des stages en éducation, voir ce texte de Jeanne Bilodeau, « Les limites de la tolérance : femmes et formation en enseignement », <em>Minorités lisibles</em>, Hiver 2016, p. 34-39 : <a href="http://media.wix.com/ugd/c03938_08220cf506bf4389bf601fd4f8c06c77.pdf" target="_blank" rel="noopener noreferrer">http://media.wix.com/ugd/c03938_08220cf506bf4389bf601fd4f8c06c77.pdf</a></p>
<p><a href="#_ftnref38" name="_ftn38">[38]</a> Par exemple, lors de la grève étudiante de 2012, les stagiaires ont été systématiquement exclu.es de la majorité des mandats de grève, et conséquemment, l’amélioration des conditions de stages n’a pas été l’objet de ceux-ci.</p>
<p><a href="#_ftnref39" name="_ftn39"><sup>[39]</sup></a> Un appel a été lancé à la population étudiante en août 2016 pour la formation de comités de mobilisation sur le travail étudiant. Pour en savoir plus : <a href="https://dissident.es/appel-a-la-formation-de-comites-unitaires-sur-le-travail-etudiant/" target="_blank" rel="noopener noreferrer">https://dissident.es/appel-a-la-formation-de-comites-unitaires-sur-le-travail-etudiant/</a></p>
<p><a href="#_ftnref40" name="_ftn40"><sup>[40]</sup></a> Tout le matériel d’information et de mobilisation produit et distribué par les militant.es des CUTE depuis l’automne 2016 se trouve en ligne : <a href="https://www.travailetudiant.org/" target="_blank" rel="noopener noreferrer">https://www.travailetudiant.org/</a></p>
<p><a href="#_ftnref41" name="_ftn41">[41]</a> Dans un ouvrage trilingue, Georges Caffentzis et Silvia Federici s’entretiennent sur les perspectives historiques et actuelles des luttes pour un salaire étudiant : <a href="https://www.akpress.org/wages-for-students-sueldo-para-estudiantes-des-salaires-pour-les-etudiants.html" target="_blank" rel="noopener noreferrer">https://www.akpress.org/wages-for-students-sueldo-para-estudiantes-des-salaires-pour-les-etudiants.html</a></p>
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		<title>Je t&#8217;attends</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Marie-Michèle Rheault]]></dc:creator>
		<pubDate>Tue, 23 May 2017 13:21:36 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[9 Le temps]]></category>
		<category><![CDATA[CHRONIQUES]]></category>
		<category><![CDATA[Contemplations du câlice]]></category>
		<category><![CDATA[Le temps incarné]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>MARIE-MICHÈLE RHEAULT &#160; Illustration: Anne-Christine Guy &#160; Aujourd’hui, c’est la fête des Mères et je trouve que c’est une bien triste journée. Oui, je sais, si j’étais pas si égoïste, je ferais comme tout le monde et je publierais sur Facebook une belle photo de ma mère que j’aime tant et je la remercierais pour [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p><a href="/wp-content/uploads/2017/05/Rheault.jpg"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-3258" src="/wp-content/uploads/2017/05/Rheault.jpg" alt="" width="1000" height="1000" srcset="/wp-content/uploads/2017/05/Rheault.jpg 1000w, /wp-content/uploads/2017/05/Rheault-150x150.jpg 150w, /wp-content/uploads/2017/05/Rheault-300x300.jpg 300w, /wp-content/uploads/2017/05/Rheault-768x768.jpg 768w, /wp-content/uploads/2017/05/Rheault-250x250.jpg 250w, /wp-content/uploads/2017/05/Rheault-100x100.jpg 100w" sizes="(max-width: 1000px) 100vw, 1000px" /></a></p>
<h2 style="text-align: right;"></h2>
<h2 style="text-align: right;">MARIE-MICHÈLE RHEAULT</h2>
<p>&nbsp;</p>
<p>Illustration: Anne-Christine Guy</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Aujourd’hui, c’est la fête des Mères et je trouve que c’est une bien triste journée. Oui, je sais, si j’étais pas si égoïste, je ferais comme tout le monde et je publierais sur Facebook une belle photo de ma mère que j’aime tant et je la remercierais pour tout ce qu’elle est. Si j’étais pas aussi centrée sur mon propre désir d’enfants, je me réjouirais de tout cet amour, quétaine certes, mais oh combien sincère, des gens pour leur douce et admirable maman. Mais je n’en ai pas envie parce qu’aujourd’hui, mon utérus a décidé que je ne serai pas mère et ça me fend le cœur. Les crampes sont là au creux de mon ventre. Sournoises. L’endomètre se détache. Même si j’essaie d’en sublimer tous les indices, les menstruations seront là dans quelques heures et je ne serai pas mère. Pas ce mois-ci. Pas encore. Je sais, je sais, je ne dois pas trop y penser, ça va arriver un jour, faut être patiente. Facile à dire quand on a déjà des enfants ou quand on n’en veut pas. Ce qu’il faut savoir, toutefois, c’est que le cycle menstruel de la femme qui veut tomber enceinte, contrairement à celui de celles qui ne le veulent pas, est rempli de différentes périodes toutes plus interminables les unes que les autres. D’un jour à l’autre, le temps s’étire pour ne devenir qu’impatience, angoisse et attente.</p>
<p>&nbsp;</p>
<h4>Jours 1 à 5 : toucher le fond du baril, puis remonter tranquillement</h4>
<p>Tu as passé les derniers jours avec un espoir au cœur grand comme le lac Champlain. Ta tête s’était remplie de « peut-être que ça y est », de « me semble que j’ai mal au cœur », de « ok, si je suis enceinte maintenant, ça veut dire que j’accoucherais en février, c’est parfait, il se passe jamais rien en février ». Bref, tu étais pleine d’espoir et de tendresse anticipée et tu te retrouves un dimanche matin de fêtes des Mères, assise sur le bol de toilette, les culottes à terre, un papier souillé de sang entre les mains et ton cœur s’émiette. Tu le sens qu’il craque. Tout ce qui l’avait rendu tendre et fleuri depuis quelques jours s’est instantanément desséché pour ne devenir qu’une petite boule sèche et rêche. Tu pleures un peu et puis tu essaies de sécher tes larmes avant d’aller enfouir ton nez dans le cou de l’autre, dans le cou de celui qui attend lui aussi que ça arrive et qui s’était laissé aller à rêvasser avec toi de petits pyjamas et de berceau et de biberons. T’as pas besoin de dire grand-chose, il connaît cet air de chien battu. « Tu as tes règles? » Tu fais un petit oui de la tête, la mine basse. Tu retiens tout en dedans parce que tu ne veux donc ben pas que ça ait l’air d’un drame pour toi et tu te laisses doucement convaincre que ce n’est pas la fin du monde par les « mais c’est pas grave ma chérie, ça va arriver un jour et puis si ça n’arrive pas, notre vie va être autrement ». Tu essaies donc ben de ne pas te laisser aller à la culpabilité (ah! si j’étais plus mince aussi!) ou à l’insécurité (peut-être que je suis pas fertile?). Ça marche plus ou moins parce qu’en plus d’avoir de la peine et d’encaisser le coup, ben tu es menstruée et tu as juste le goût de te rouler en boule et de laisser la Terre tourner sans toi.</p>
<p><a href="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-incarne.png"><img decoding="async" class="alignright wp-image-3281 size-medium" src="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-incarne-300x300.png" alt="" width="300" height="300" srcset="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-incarne-300x300.png 300w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-incarne-150x150.png 150w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-incarne-768x768.png 768w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-incarne-250x250.png 250w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-incarne-100x100.png 100w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-incarne.png 900w" sizes="(max-width: 300px) 100vw, 300px" /></a></p>
<h4>Jours 6 à 12 : la « nouvelle moi »</h4>
<p>Les jours avancent tranquillement et le taux d’hormones diminue. Tu reprends un peu le contrôle de tes émotions et tu entres dans ta période proactive. C’est pas vrai que tu vas te laisser abattre pour ça. T’sais, dans le fond, ça fait même pas longtemps que vous vous essayez, pourquoi en faire un drame. Ça va ben finir par arriver un jour. Mais le doute reste quand même au creux de ton cerveau et tu te dis : je vais TOUT faire pour optimiser ma fertilité. Google : optimiser fertilité. Première page proposée : Doctissimo, « Booster sa fertilité pour tomber enceinte », « 10 conseils pour tomber enceinte rapidement », « Programme 1, 2, 3 enceinte : 3 mois pour booster votre fertilité ». Ça me semble d’une fiabilité sans faille, tout ça. Voyons un peu ce que ça nous dit. Premièrement, il faut arrêter de fumer. Bon, je ne fume pas, ça va aller. Joyeux bordel en vue pour celles qui fument parce qu’il faut aussi à tout prix éviter le stress. BRA-VO. Deuxièmement, il faut&#8230;. roulements de tambour&#8230;. perdre du poids. What?! Me semble que s’il y a un moment dans la vie où c’est avantageux d’être large, c’est ben quand on veut avoir un bébé, non? Nos grands-mères aux hanches et aux cuisses fortes, à la poitrine généreuse n’étaient-elles pas justement choisies pour leur physique qu’on disait parfait pour la maternité à répétition? De nos jours, on dirait que la solution à tous les maux, c’est de perdre du poids. Tu as de l’asthme, perds du poids, tu es infertile, perds du poids, tu as une conjonctivite, perds du poids. Estie que j’suis tannée. Bon, ok, je vais essayer (encore une fois) puisque c’est pour la bonne cause. Ça ne peut pas me faire de tort, de toute façon. Une chance que l’été s’en vient, je vais pouvoir sortir mon vélo et ne pas me faire chier avec des cours de Zumba dans un gymnase d’école primaire avec des personnes n’ayant aucune coordination. Troisièmement, il faut faire l’amour souvent, dans des positions adéquates et surtout, SURTOUT, ne pas faire sentir à « son homme » que le sexe, maintenant, ça a une utilité autre que le <em>fun</em>. Heille! D’un coup que ça le turnerait <em>off</em>. « Il faut se la jouer cochonne en tout temps pour qu’il croie que votre libido exacerbée est due à son irrésistible masculinité. Aussi, si vous le voyez tendre vers des positions qui ne sont pas optimales à la fécondation, ramenez-le dans le droit chemin avec adresse et subtilité. » Là non, c’est trop! Je veux ben faire les efforts nécessaires pour préparer mon corps à cette grossesse, mais je n’ai pas du tout envie de porter toute la charge de la gestion de la conception. Y’a toujours ben des limites. Là, il y a certainement l’expression « charge mentale » qui vient de vous popper dans la tête. On en parle beaucoup ces jours-ci. Quand on s’y attarde un peu, on se rend compte que ça s’applique à pas mal plus large qu’on pensait. C’est pas vrai qu’on va faire semblant de ci ou de ça. C’est pas vrai que c’est nous seules qui allons calculer les jours pour cibler l’ovulation et qui allons initier tous les actes sexuels pour ne pas froisser la virilité des messieurs. On décide pas toutes seules de les faire ces enfants-là? Ils les veulent autant que nous ces enfants-là? Qu’on se partage la conception! Pourquoi ne pas avoir un calendrier du cycle en commun qu’ils pourraient consulter et ainsi prendre leur part de responsabilité? Faut pas prendre les hommes pour des cons. Ils sont ben contents de participer et surtout de comprendre mieux tous ces calculs qu’on opère chaque mois. Dernier point pour « booster sa fertilité » : arrêter d’y penser. Euh&#8230; han? Il faut que j’arrête de fumer, que je maigrisse, que je fasse l’amour tous les deux jours dans des positions prédéfinies, que je calcule mon ovulation en prenant ma température tous les matins, que je sois à l’affût de tous les signes et symptômes que mon corps m’envoie, que je prenne des hormones (dans le cas de celles qui sont allées consulter en clinique de fertilité), mais je dois arrêter de penser que j’essaie d’être enceinte? LOL. Tu me fais ben rire Doctissimo.</p>
<p>&nbsp;</p>
<h4>Jours 13 à 18 : l’ovulation</h4>
<p>Go! C’est la période de rut. Quoi, on est bien des mammifères, non? Bon là, c’est le temps. Tu donnes tout ce que tu as. Le matin, l’après-midi, le soir, par en avant, par en arrière, sur le côté. C’est le bout le <em>fun</em> et tu te fais plaisir et tu es tellement complice avec ton chéri et vous y croyez donc ben. Ça, c’est pour les hétéros fertiles. Quand tu es en couple avec une fille ou que toi ou ton amoureux n’êtes pas fertiles, c’est tellement une autre histoire. Dans ces cas, ce sont les rendez-vous en clinique, les injections d’hormones, les examens gynécologiques, les échographies intravaginales, les absences au bureau, la douleur, l’humiliation et la panique quand l’infirmière ou le médecin ne trouvent pas de <em>fucking</em> follicule. Malgré toute la bonne volonté des parents de vouloir faire de cette conception assistée un beau moment, le médecin te scrape ça d’un « ben je trouve pas de follicule, revenez le mois prochain » lancé du bout des lèvres, à la va-vite, comme si on lui avait fait perdre son précieux temps. C’est qu’il a d’autres chats à fouetter, t’sais, il y a des femmes avec un IMC parfait qui attendent d’être sauvées de la VRAIE infertilité. Alors tu retournes chez toi bredouille, le moral à moins mille. C’est tout un autre mois qu’il faudra attendre. La période de deuil qui se pointe généralement au premier jour des menstruations, ben elle commence parfois dès l’ovulation pour les couples en fertilité assistée. Un mois, c’est long, c’est très long quand tu as l’impression d’avoir fait tous ces efforts pour rien.</p>
<p>&nbsp;</p>
<h4>Jours 19 à 28 : ou être enceinte dans sa tête</h4>
<p>Maintenant que tu as fourré aller-retour ou que tu as reçu la sacro-sainte insémination, il ne te reste plus qu’à attendre et à espérer. Pis attendre quand tu espères une bonne nouvelle, c’est looooooong. Les jours te paraissent des mois. Tu ne cesses de vérifier ton calendrier pour connaître à quel moment tu sauras enfin que tu es enceinte. Je le dis de cette façon parce que dans ta tête, tu es déjà enceinte. Tu te dis que tu es sûrement mieux de ne pas prendre de risque jusqu’à ce que tu sois certaine. Tu manges mieux, bois très peu d’alcool, voire pas du tout, tu évites tout ce qui pourrait de près ou de loin nuire au processus de nidation. Pendant deux semaines (qui paraissent des mois), tu deviens hyperconsciente de tout ce qui se passe dans ton corps. Tu te palpes les seins à la recherche d’une douleur inhabituelle, tu es à l’affût de tout ce qui se trame dans ton utérus. La moindre sensation dans le bas-ventre devient la source d’une série de questions (et de réponses de marde trouvées sur Doctissimo). Ton degré de concentration au bureau est nul et tu commences à te laisser aller à rêvasser un peu trop intensément. Tu as de moins en moins de gêne à zyeuter du côté des vêtements pour enfants dans les magasins, tu passes ta vie sur Pinterest à la recherche du modèle parfait de petite couverture que tu tricoteras toi-même. Tu trouves soudainement que tous les enfants sont mignons, toutes les femmes enceintes (elles sont donc ben nombreuses!!) sont rayonnantes, les papillons virevoltent au-dessus des champs en fleurs, la vie est douce et belle et OUCH! Fuck! Une crampe. Non, ça ne peut pas être vrai. Ça ne peut PAS être ça. Doctissimo, symptôme de nidation : crampes, pincements. Ça doit être ça. Mais peut-être pas. Mais peut-être que oui, mais peut-être pas. Je ne peux pas peser sur <em>fast-forward</em> juste pour voir ce qui va se passer dans deux jours? Estie que c’est long.</p>
<p>&nbsp;</p>
<h4>Jours 29 à 30 : le « retard »</h4>
<p>Ouiiiii! Grosse excitation, tu n’es PAS menstruée et tu n’as même pas eu de crampes depuis que tu es levée (peut-être une ici et là, mais c’était rien, c’était vraiiiiment pas comme d’habitude, en tout cas&#8230;) et même qu’on dirait que tu as mal au cœur un peu. C’est impossible de te concentrer sur quoi que ce soit d’autre que ce qui se passe dans ton propre corps. Impossible. Tu utilises toute ton énergie pour rester immobile&#8230; faut pas qu’il décroche! Tu passes ta vie aux toilettes pour vérifier s’il n’y a pas de trace de sang et tu scrutes ton papier de toilette comme si ta vie en dépendait chaque fois que tu y vas. Tu vérifies tellement souvent que tu as la vulve irritée. « Je fais-tu un test de grossesse? » Tu décides que c’est mieux d’attendre. Si tu le fais trop tôt ça va être négatif pis tu vas être déçue plus vite.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Puis, finalement non. T’es pas enceinte. C’est la fête des Mères et t’es assise sur le bol de toilette un papier taché d’un petit rose bien tendre, mais qui est pourtant d’une violence trop grande pour ce que ton petit cœur pouvait supporter aujourd’hui. La honte d’y avoir cru, d’avoir fait tous ces sacrifices, d’avoir osé rêver que c’était possible. Tu fonds en larmes. Retour à la case départ, ne réclamez pas 200 $ (surtout pour celles qui ont des traitements que notre cher gouvernement libéral ne veut plus rembourser).</p>
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		<title>Une marche à la fois</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Marie-Michèle Rheault]]></dc:creator>
		<pubDate>Tue, 23 May 2017 13:21:03 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[9 Le temps]]></category>
		<category><![CDATA[Patriarcalin]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>TOONY</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p><a href="/wp-content/uploads/2017/05/Patriarcalin_Une-marche-à-la-fois.jpg"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-3240" src="/wp-content/uploads/2017/05/Patriarcalin_Une-marche-à-la-fois.jpg" alt="" width="2929" height="1431" srcset="/wp-content/uploads/2017/05/Patriarcalin_Une-marche-à-la-fois.jpg 2929w, /wp-content/uploads/2017/05/Patriarcalin_Une-marche-à-la-fois-300x147.jpg 300w, /wp-content/uploads/2017/05/Patriarcalin_Une-marche-à-la-fois-768x375.jpg 768w, /wp-content/uploads/2017/05/Patriarcalin_Une-marche-à-la-fois-1024x500.jpg 1024w" sizes="(max-width: 2929px) 100vw, 2929px" /></a></p>
<h2 style="text-align: right;">TOONY</h2>
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		<title>Memory and Me suivi de Children and Adulting and Autisming</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Marie-Michèle Rheault]]></dc:creator>
		<pubDate>Tue, 23 May 2017 13:20:36 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[9 Le temps]]></category>
		<category><![CDATA[Le temps incarné]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>RHI Illustration: Anne-Christine Guy Rhi réside au Royaume-Uni. Depuis son diagnostic en 2015, elle décrit son expérience de l’autisme sur son blogue Autism and Expectations. Elle a gentiment accepté de partager avec nous certains de ses billets qui touchent notre thème du temps. La poésie de l’écriture de Rhi est telle que nous ne nous [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p><a href="/wp-content/uploads/2017/05/Rhi.jpg"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-3220" src="/wp-content/uploads/2017/05/Rhi.jpg" alt="" width="1000" height="1000" srcset="/wp-content/uploads/2017/05/Rhi.jpg 1000w, /wp-content/uploads/2017/05/Rhi-150x150.jpg 150w, /wp-content/uploads/2017/05/Rhi-300x300.jpg 300w, /wp-content/uploads/2017/05/Rhi-768x768.jpg 768w, /wp-content/uploads/2017/05/Rhi-250x250.jpg 250w, /wp-content/uploads/2017/05/Rhi-100x100.jpg 100w" sizes="(max-width: 1000px) 100vw, 1000px" /></a></p>
<h2 style="text-align: right;">RHI</h2>
<p>Illustration: Anne-Christine Guy</p>
<p>Rhi réside au Royaume-Uni. Depuis son diagnostic en 2015, elle décrit son expérience de l’autisme sur son blogue <a href="https://autnot.wordpress.com/" target="_blank" rel="noopener noreferrer"><em>Autism and Expectations</em></a>. Elle a gentiment accepté de partager avec nous certains de ses billets qui touchent notre thème du temps. La poésie de l’écriture de Rhi est telle que nous ne nous sentions pas de taille à vous en offrir une traduction satisfaisante. Ainsi, nous nous contentons de republier les versions originales.</p>
<p>Pour d’autres textes de Rhi : <a href="https://autnot.wordpress.com/" target="_blank" rel="noopener noreferrer"><em>Autism and Expectations</em></a></p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<h1>Memory and Me</h1>
<p>Publié le 15 juin 2016</p>
<p>My brain is letting me down. It’s ageing. I didn’t agree to this. I didn’t sign up for it.</p>
<p>You can give me laughter lines. I’m happy for my nipples to swing like clock pendulums. You can grey my hair and fuzz my chin, but for the love of all that is holy, please leave my memory alone.</p>
<p>I used to be able to glance at a room and that was enough. I would remember where everything was. I’d already built a map, floor plan, wall plan. I already knew where the sockets were, where the cracks lay, where the carpet didn’t meet the corner properly. It was minimal effort on my part.</p>
<p>But now I have to look. I have to take note. I have to remember.<a href="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-incarne.png"><img decoding="async" class="alignright wp-image-3281 size-medium" src="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-incarne-300x300.png" alt="" width="300" height="300" srcset="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-incarne-300x300.png 300w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-incarne-150x150.png 150w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-incarne-768x768.png 768w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-incarne-250x250.png 250w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-incarne-100x100.png 100w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-incarne.png 900w" sizes="(max-width: 300px) 100vw, 300px" /></a></p>
<p>I used to have a world without diaries and planners. I hate lists. I loathe making them. I loathe looking at them. It wouldn’t matter if it was a year in the future, I used to remember the date and the time. My plans weren’t just for today, they overlaid everything.</p>
<p>The first time I forgot an appointment I was shocked.</p>
<p>“It’s ok. It happens.” I was told. But it didn’t. It hadn’t. It had never happened before in my entire life. I did not forget things.</p>
<p>As time went by I forgot more and more. My memory is still much better than average, but it’s nowhere near what it was. I used to be a sponge. I used to just soak it all up.</p>
<p>Now it feels like my sponge is full. I have to carefully squeeze it so as not to let memories fall out when I let new ones in.</p>
<p>What that has meant for my autism is more effort being put into the already over-laden process of processing.</p>
<p>It’s meant more exhaustion. It’s meant more anxiety as it makes going to new places harder than it once was.</p>
<p>The effect of normal memory deterioration on my life is stark.</p>
<p>Perhaps it was the beginnings of really needing some support.</p>
<p>But at the moment my memory is still good. It still has capacity.</p>
<p>I know this is only the beginnings. I know there will be more. I know that as I age I will lose more and more of one of my biggest crutches.</p>
<p>Take my waist.<br />
Take my teeth.<br />
Take my bladder control.<br />
But please leave me my memory.</p>
<p>&nbsp;</p>
<h1>Children and Adulting and Autisming</h1>
<p>Publié le 14 avril 2017</p>
<p>There is a freedom that comes with having children around. It starts with their lack of expectations. Those big, round eyes don’t have an idea of who I should be, they haven’t developed those advanced skills of pre-conceptions and pigeonholing.</p>
<p>Children love it when you listen. They love it when you try to answer their questions. They love honesty. They love fascination.</p>
<p>Children love all my best traits.</p>
<p>Yesterday we had a family day out to an aquarium. When I told people we were going, some nodded a knowing nod and pigeonholed it as “something for the kids to do”.</p>
<p>Because it is. My children love water, they love fish, they love lights. And so do I.</p>
<p>There are many things that I do, because I’m autistic, that are easier to get away with when you have children around. I love to sing. I love to make up mindless doggerel about whatever it is I’m doing, and turn it into a ditty as I wander. It’s a great way to keep my mind focused and for staving off tendrils of distraction that can lead to over analysis and worry.</p>
<p>I try not to sing when I’m “adulting”, but when the children are there? Well, I’m probably just an enthusiastic mother, doing it for them. They find it hilarious, they join in. If I stop then they urge me to do more. I live in the land of song, it would be rude not to.</p>
<p>And so I sang my way around the aquarium, and I ran with them from exhibit to exhibit. When a mother apologised for her son’s enthusiasm, as he flapped his arms outside the shark tank, with a gentle, “He’s a little overexcited”, I grinned at him and did the same, saying, “He should be! It’s exciting!” and we all smiled.</p>
<p>I pointed at all the rays, and stared, eyes-unfocused, at the jellyfish tank. I found all the poison-dart frogs, and I soaked up their venomous skin with my eyes.</p>
<p>We took turns skipping from tank to tank, my husband smiling proudly at our joy in everything. We shared facts and loves. We made fish noises and went round and around the shark tank looking for the Moray Eel.</p>
<p>The otters were asleep, so we did some otter whistling to assure them that they were right to hide. We curled our fingers like seahorse tails, and reminisced about finding mermaid’s purses on the beach at home.</p>
<p>As we left, I felt like skipping, and so we did, all the way to the car.</p>
<p>A lot of my autism is enthusiasm, passionate and raw and immediate. Containing it takes some effort. It’s exhausting. Not letting my brain focus on singing, means it looks for other things to keep it occupied. It will focus on variables and risk analysis, and catastrophising, instead of connecting and interacting with the world.</p>
<p>We all need to let our fascination out at times, children are a parent’s secret weapon against other adult’s judgement.</p>
<p>I’m working towards being so secure in myself, that I won’t need them around to be me anymore. It is my plan. That and being an old lady who wears purple and does what she damn well pleases. Those futures fill me with joy.</p>
<p>I have spent a lifetime learning to contain all my best bits, and it has left me isolated and confused. It’s time I gave the world a chance to judge me properly, not on how well or poorly I mask, but on who I am. Warts and poison-dart frogs and all.</p>
<p>&nbsp;</p>
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		<title>À propos du milieu</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Marie-Michèle Rheault]]></dc:creator>
		<pubDate>Tue, 23 May 2017 13:20:08 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[9 Le temps]]></category>
		<category><![CDATA[C'est kif-kif]]></category>
		<category><![CDATA[CHRONIQUES]]></category>
		<category><![CDATA[Ruptures et continuité]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>EFTIHIA MIHELAKIS &#160; Illustration: Anne-Christine Guy &#160; L’autre soir, elle était en route pour aller voir une amie au café. Elle était partie dans l’Ouest depuis un an et elle tentait tant que bien que mal, et en dépit de sa fatigue, de revoir ses ami.es lors de ses passages à Montréal, de courir après [&#8230;]</p>
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]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<h2 style="text-align: right;"><a href="/wp-content/uploads/2017/05/Mihelakis.jpg"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-3253" src="/wp-content/uploads/2017/05/Mihelakis.jpg" alt="" width="1000" height="1000" srcset="/wp-content/uploads/2017/05/Mihelakis.jpg 1000w, /wp-content/uploads/2017/05/Mihelakis-150x150.jpg 150w, /wp-content/uploads/2017/05/Mihelakis-300x300.jpg 300w, /wp-content/uploads/2017/05/Mihelakis-768x768.jpg 768w, /wp-content/uploads/2017/05/Mihelakis-250x250.jpg 250w, /wp-content/uploads/2017/05/Mihelakis-100x100.jpg 100w" sizes="(max-width: 1000px) 100vw, 1000px" /></a></h2>
<h2 style="text-align: right;"></h2>
<h2 style="text-align: right;">EFTIHIA MIHELAKIS</h2>
<p>&nbsp;</p>
<p>Illustration: Anne-Christine Guy</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>L’autre soir, elle était en route pour aller voir une amie au café. Elle était partie dans l’Ouest depuis un an et elle tentait tant que bien que mal, et en dépit de sa fatigue, de revoir ses ami.es lors de ses passages à Montréal, de courir après le temps qui lui paraissait toujours occupé par des moments manqués, des rencontres souhaitées mais impossibles.</p>
<p>Depuis quelques mois, elle s’adaptait à un autre temps qui remplissait un lieu lui devenant désormais étrangement hospitalier. Elle aimait sa solitude.</p>
<p>Et maintenant, à Montréal, elle était devenue une revenante. Ce soir-là, sans qu’elle ne saisisse pourquoi, elle ne se souvenait plus à quelle intersection se situait le café. Elle s’est dit qu’il était sans doute quelque part entre Le Fameux, maintenant fermé, et l’hôtel dont elle ne se souvenait jamais du nom, au coin de Sherbrooke. Elle gardait les yeux hauts pour trouver un bâtiment verdâtre avec de grandes vitres au rez-de-chaussée.</p>
<p>Elle a décidé de garer la voiture au coin de la rue Marie-Anne. Elle a marché jusqu’à la rue Rachel. Pas de café. Elle s’est rendue à l’avenue Saint-Laurent puis est revenue jusqu’à la rue Marie-Anne. Pas de café. L’hiver était arrivé, mais elle refusait de porter du linge chaud. Elle s’était, en l’espace de quelques mois, habituée aux hivers plus cléments qu’elle avait vécu lorsqu’elle était à Calgary et aux Chinooks.</p>
<p>Elle a failli se faire renverser par une voiture parce qu’elle était distraite par les gens, des couples surtout, qui marchaient avec le visage béat, main dans la main. Elle était aussi distraite par l’intensité des quadrillages condensés. Elle avait maintenant l’impression de se faire assaillir par la multiplication de ce qui lui semblait être l’arrivée précipitée d’un autre trottoir. Ses yeux s’étaient habitués aux grands espaces.</p>
<p>Un pied dans la rue, un pied encore sur le trottoir, elle s’est subitement souvenue de la première fois qu’elle avait conduit sur l’avenue Patricia à Brandon. Elle venait de déménager depuis quelques semaines de Calgary au Manitoba. Mis à part les quelques rues au centre de la petite ville, il n’y avait que de vastes routes sans fin avec des intersections mal identifiées, quasi inexistantes. Elle avait dit à V. que ses yeux ne savaient pas comment voir sans quadrillage, qu’il y avait comme une étendue d’espace et un sentiment de vertige à ne pas savoir où poser son regard. C’était exhilarant et profondément troublant.</p>
<p>Le Laïka. C’était un café qu’elle connaissait bien. Elle l’avait fréquenté beaucoup pendant son doctorat. Et là, dans la rue, rien. Un espace vide dans sa mémoire. Il y avait maintenant juste son corps qui tentait de retrouver les pas qu’elle avait exécutés des centaines, peut-être des milliers de fois. Elle a dû vérifier sur son cellulaire. Il était à 25 mètres vers le sud.<a href="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ruptures.png"><img decoding="async" class="alignright wp-image-3173 size-medium" src="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ruptures-300x300.png" alt="" width="300" height="300" srcset="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ruptures-300x300.png 300w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ruptures-150x150.png 150w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ruptures-768x768.png 768w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ruptures-250x250.png 250w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ruptures-100x100.png 100w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ruptures.png 900w" sizes="(max-width: 300px) 100vw, 300px" /></a></p>
<p style="text-align: center;">* * *</p>
<p>Une fois arrivée, S. et elle ne se sont pas mises tout de suite à parler. Il y a de ces gens qu’on peut ne pas voir depuis des années et avec qui on a pourtant l’impression d’avoir une conversation ininterrompue, seulement parsemée de longues pauses fortuites, comme s’il fallait faire l’expérience de la distance pour mieux se retrouver. Elles savaient ce qu’elles avaient vécu. Il ne fallait pas le dire à voix haute. La durée infinitésimale d’un regard complice et chaleureux ravivait la puissance de la colère sororale comme un éclair tant désiré à la fin d’une journée de canicule. L’orage qui tourbillonnait en elle la gardait souvent au bord d’un état limite : elle pouvait à n’importe quel moment soit rire ou pleurer. Il n’y avait aucune différence caractérielle entre ces deux manifestations. Car les violences vécues lors de ses apprentissages universitaires, la honte qu’elle a vécue lors de la presque venue de la Charte des valeurs, l’avenir incertain et morbide de ses camarades dans le domaine des lettres à l’université, la montée d’une angoisse généralisée, et l’arrivée de Trump au pouvoir ne l’avaient pas mis hors d’elle-même. Elle savait qu’il fallait qu’elle appartienne à quelque chose, qu’elle retrouve quelque chose en elle. Mais elle ne pouvait –elle ne voulait– pas tout à fait le définir, le circonscrire, le limiter. Elle a dit subitement à M. :  <em>Je ne sais pas. J’ai l’impression qu’il faut se rejoindre quelque part au milieu, mais sans avoir l’impression de perdre ce qui nous est essentiel.</em> <em>Ce que je suis ; ma différence. </em></p>
<p>Comment faire, en tant que deuxième génération, pour ne pas porter toute la responsabilité du changement qui doit opérer chez ceux et celles qui le refusent ? Il lui semblait que c’était toujours à elle d’apprendre aux Blancs comment agir, comment comprendre, comment être sensibles, comment faire de la place pour quelqu’un qui n’était pas comme eux et elles. Il lui semblait qu’elle avait aussi appris à être celle qui devait servir d’intermédiaire pour les premières générations.</p>
<p style="text-align: center;">* * *</p>
<p>Une semaine plus tôt, elle était allée prendre un verre avec ses nouveaux collègues profs. Une jeune serveuse l’a entendue parler français. Elle l’a tout de suite interpellée : <em>Je parle aussi français ! J’étais en immersion au secondaire et j’ai suivi un cours avec M. </em><em>&#8211;</em><em> Que faites-vous ici ?</em> &#8211; <em>Je suis prof de littérature et de français à l’université. </em>&#8211; <em>Mais vous venez d’où ?</em> Cette question, elle ne l’avait jamais entendue enfant au sein de sa famille. Elle l’avait entendue pour la première fois dans une université francophone et plus encore lorsqu’elle a commencé à interagir avec des francophones.</p>
<p>Elle s’est mise à faire ce qu’elle fait tout le temps. Penser aux apprentissages, aux origines et aux devenirs. Elle savait que si cette question s’apprend très jeune, comme un alphabet qu’on apprend par cœur pour s’approprier une langue, on ne naît pas en ayant ce désir pervers, voire sournois, trop souvent enveloppé d’un masque de bienséance, de vouloir circonscrire l’autre, de vouloir qu’il performe son altérité, qu’il devienne l’aliéné qui a été ciblé en répondant à la question : <em>D’où viens-tu ?</em> On le devient. On imite, on pense que c’est légitime. On écoute, on entend. On voit que d’autres le disent. Que c’est accepté. On n’apprend pas le silence, le sien. On n’apprend pas à se douter soi-même, à exister. On append à se déclarer maîtres chez soi. Et on le dit. On en est responsable.</p>
<p>Face à la serveuse, il n’y a eu aucun ressentiment, aucune douleur, aucune volonté de faire rebondir la question sous forme d’ironie, en disant, &#8211; <em>Et vous, d’où viennent vos ancêtres ? </em>Elle a tout simplement répondu : &#8211; <em>De Montréal. </em>Et la serveuse : &#8211; <em>De Souris. </em>Quelque chose semblait avoir radicalement changé. Elle n’était plus une étudiante en face d’une figure d’autorité. Son nom s’était déplacé, mais il demeurait dans la même sphère d’autorité. Il n’y avait plus Madame Eftihia, petite-fille de la grand-mère paternelle Eftihia, fille du père Mihelakis, présente. Il y avait le titre, « Docteure », que le monde anglophone utilisait sans ironie.</p>
<p>Mais il était impossible pour elle de se rappeler autre chose qu’une clameur, celle des doux reproches de gens pourtant si insignifiants, mais dont les mots calomnieux avaient percé la peau de sa mémoire vive. C’était comme si les mots « d’où / viens-tu? » ne pouvaient pas se détacher du mot « Docteure » ; ce dernier y ajoutait seulement un supplément, comme un post-scriptum mélancolique. Chaque fois qu’elle entendait ou lisait « d’où », elle voyait défiler dans sa tête la suite de la question. Elle attendait le désastre de cette sensation de vouloir disparaître au même moment qu’on vous pointe du doigt, comme si les origines pouvaient être désastreuses, comme si elles pouvaient seulement être empreintes de quelque chose d’ontologiquement affreux et abject qu’il faut toujours donner à voir, à montrer. « Docteure » : la promesse de la différence, du déclassement, mais aussi le retour à une autre forme d’altérité impossible à déchiffrer, à localiser.</p>
<p>L’étudiante paraissait intéressée à suivre un de ses cours l’automne prochain, mais semblait réticente. &#8211; <em>Je ne sais pas. Je dois travailler deux jobs</em>. <em>J’habite dans une ferme avec une colocataire, mais c’est quand même difficile travailler et étudier.</em> &#8211; <em>Je vous comprends, </em>a-t-elle répondu, &#8211;<em> j’avais quatre jobs pendant mes études au baccalauréat&#8230; </em>Sa collègue L. a intercepté la conversation pour demander : <em>Mais pourquoi as-tu choisi d’avoir quatre jobs au lieu de lire ? </em>Cette fois-ci, au lieu de répondre à la question automatiquement, elle s’est souvenue des mots d’Ernaux : « il y a ceci dans la honte : l’impression que tout maintenant peut vous arriver, qu’il n’y aura jamais d’arrêt, qu’à la honte il faut plus de honte encore ». Elle a juste dit : <em>Parce que</em> <em>c’est comme ça. Je ne suis pas fille de parents privilégiés comme toi. Ça fait pas de moi quelqu’un qui n’aime pas lire.</em></p>
<p style="text-align: center;">* * *</p>
<p>V. l’a appelée pour lui parler de Milos Yiannopoulos, du <em>Breitbart News</em>. Il devait faire une conférence à l’université de Berkeley, mais des manifestants se sont prononcés contre lui et tout ce qu’il représente : il prône la liberté d’expression, mais attaque spécifiquement les groupes féministes, la communauté LGBTQI, les communautés minorisées. Ce n’était pas la première fois qu’on lui avait donné à voir un.e deuxième qui avait fait les manchettes. La différence : c’est que ce sont souvent des histoires positives, des histoires pour nourrir le mythe du bon immigrant. C’est comme si c’était inimaginable de voir un enfant issu d’une communauté minorisée se prononcer contre d’autres personnes « autres ». On a souvent vu pulluler le mythe du recommencement ou celui de l’immigrant qui se sacrifie pour ses enfants pour décrire l’expérience des premières générations. On a moins pensé de façon critique le mythe du deuxième qui doit être vertueux, quasi surhumain.</p>
<p>Le bon deuxième est celui qui se tait et se range derrière les rideaux de la place publique. Il maintient une position invisible, indicible, jouant plutôt le rôle de médiateur, de diplomate devant jongler avec les mondes qui paraissent souvent irréconciliables entre celui des <em>gens d’ici </em>et celui de <em>ses parents. </em>Être deuxième a été construit comme quelque chose de dérisoire, comme si nous étions en marge du savoir, des arts, de la société, de la politique, si bien que nos paroles, nos discours, nos réalités doivent en retour toujours être confinés à des logiques différenciées. Sans le savoir, on se dit, les deuxièmes pourront-ils enseigner la littérature québécoise comme les gens d’ici le veulent ? Les deuxièmes pourront-ils garantir la survie du français comme les gens d’ici pensent le faire ? Les deuxièmes ne sont-ils pas plus utiles pour le pouvoir lorsqu’ils ou elles deviennent une main-d’œuvre spécifique ? Des <em>consommateurs </em>? Comme ça, on peut mieux les critiquer, dire qu’ils ne participent pas à la <em>polis</em>.</p>
<p>Elle avait donc envie de le dire enfin à voix haute qu’elle ne prônait pas la « tolérance » de la différence, justement parce que les différences ne sont pas des handicaps et des obstacles avec lesquels il faudrait faire, qu’il faudrait apprendre à contourner, à surmonter, à dépasser, à corriger. Il faut les cultiver. Qu’on soit deuxième ou pas.</p>
<p style="text-align: center;">* * *</p>
<p>Elle s’est souvenue plus tard qu’elle croisait souvent sa mère dans les couloirs de l’université lorsqu’elle sortait de ses cours. Sa mère faisait l’entretien ménager du pavillon des lettres françaises de McGill.</p>
<p>&nbsp;</p>
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		<title>On est toutes (et tous) des Françoise&#8230; Sagan</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Catherine Lefrançois]]></dc:creator>
		<pubDate>Tue, 23 May 2017 13:19:28 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[9 Le temps]]></category>
		<category><![CDATA[CHRONIQUES]]></category>
		<category><![CDATA[Le temps des femmes]]></category>
		<category><![CDATA[On est toutes des Françoise]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>ADRIEN RANNAUD Illustration: Anne-Christine Guy &#160; &#160; Paule contemplait son visage dans la glace et en détaillait les défaites accumulées en trente-neuf ans, une par une, non point avec l’affolement, l’acrimonie coutumiers en ce cas, mais avec une tranquillité à peine attentive[i]. &#160; La première phrase d’Aimez-vous Brahms… rappelle l’étrangeté de cette autre phrase qui [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: right;"><a href="/wp-content/uploads/2017/05/Rannaud.jpg"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-3181" src="/wp-content/uploads/2017/05/Rannaud.jpg" alt="" width="1000" height="1000" srcset="/wp-content/uploads/2017/05/Rannaud.jpg 1000w, /wp-content/uploads/2017/05/Rannaud-150x150.jpg 150w, /wp-content/uploads/2017/05/Rannaud-300x300.jpg 300w, /wp-content/uploads/2017/05/Rannaud-768x768.jpg 768w, /wp-content/uploads/2017/05/Rannaud-250x250.jpg 250w, /wp-content/uploads/2017/05/Rannaud-100x100.jpg 100w" sizes="(max-width: 1000px) 100vw, 1000px" /></a></p>
<h2 style="text-align: right;">ADRIEN RANNAUD</h2>
<p>Illustration: Anne-Christine Guy</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="padding-left: 90px;"><span style="color: #808080;">Paule contemplait son visage dans la glace et en détaillait les défaites accumulées en trente-neuf ans, une par une, non point avec l’affolement, l’acrimonie coutumiers en ce cas, mais avec une tranquillité à peine attentive</span><a href="#_edn1" name="_ednref1">[i]</a>.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>La première phrase d’<em>Aimez-vous Brahms… </em>rappelle l’étrangeté de cette autre phrase qui ouvrait, en 1954, la carrière de Françoise Sagan :</p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="padding-left: 90px;"><span style="color: #808080;">Sur ce sentiment inconnu dont l’ennui, la douceur m’obsèdent, j’hésite à apposer le nom, le beau nom grave de tristesse<span style="color: #000000;"><a style="color: #000000;" href="#_edn2" name="_ednref2">[ii]</a></span>.</span></p>
<p>&nbsp;</p>
<p>On y retrouve la mélancolie insondable du personnage féminin, la perplexité d’une attente, le regard dans un reflet – la mer, le miroir – où se dessinent et s’entremêlent l’angoisse polie de Paul Éluard et le frénétisme de l’« Horloge » de Baudelaire.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>De l’héroïne de <em>Bonjour tristesse</em>, Cécile, à celle d’<em>Aimez-vous Brahms…, </em>Paule, seuls le décor et l’âge ont changé. L’une s’entretient avec l’ennui, malgré les promesses du soleil méditerranéen qui attise le désir de « l’âge tendre ». L’autre compte les rides et les ombres de son corps comme autant de secondes qui la séparent de Roger, censé la rejoindre dans son appartement parisien. Cécile entreprend sa vie de « jeune femme », Paule apprend à vivre avec son rang de « femme jeune » – « une femme qu’elle reconnaissait à peine<a href="#_edn3" name="_ednref3">[iii]</a> », précise la narratrice. Une présence masculine alimente leurs pensées, le père, l’amant, l’ancien mari. Et pourtant, dès l’incipit, elles sont seules, entreprenant un tête-à-tête avec elles-mêmes, unique aventure fabriquée pour <em>faire passer le temps</em>.</p>
<p><a href="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-femmes.png"><img decoding="async" class="alignright wp-image-3182 size-medium" src="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-femmes-300x300.png" alt="" width="300" height="300" srcset="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-femmes-300x300.png 300w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-femmes-150x150.png 150w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-femmes-768x768.png 768w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-femmes-250x250.png 250w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-femmes-100x100.png 100w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-femmes.png 900w" sizes="(max-width: 300px) 100vw, 300px" /></a></p>
<p>Dans les premières images de <em>Goodbye Again</em>, l’adaptation cinématographique d’<em>Aimez-vous Brahms…</em>, Ingrid Bergman-Paula prend le contrepied de l’héroïne saganienne : elle court après les taxis, après sa femme de ménage, Gaby, après l’eau qui coule dans le bain, après le téléphone qui ne sonne que pour lui signifier sa relative importance au monde. Hâtant ses pas et ses pensées, elle trouve dans cette course après la montre la justification de son état d’héroïne de cinéma. L’impatience s’essouffle lorsqu’Yves Montand-Roger apprend à Paule qu’il ne viendra pas, que le cinquième anniversaire de leur rencontre n’aura pas lieu. Gaby s’en mêle, dans un dialogue où la bonne, sibylline, en dit long sur le destin de sa maîtresse :</p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="padding-left: 90px;"><span style="color: #808080;">&#8211;<em> Maman</em> says : “it doesn’t matter when you are young ; but when you are old, you want to be married”.</span><br />
<span style="color: #808080;"> &#8211; Oh, Gaby, am I that old?</span><br />
<span style="color: #808080;"> &#8211; No, but you are too much alone<span style="color: #000000;"><a style="color: #000000;" href="#_edn4" name="_ednref4">[iv]</a></span>.</span></p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Gaby partie, Ingrid-Paule reste devant son miroir, essayant de figer le temps sur son visage avec de la crème. Doublement enfermée dans les cadres du plan et du miroir, l’héroïne reconnecte avec son homologue du roman : en essayant vainement de « <em>tuer le temps</em><a href="#_edn5" name="_ednref5">[v]</a> ».</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Du plus loin qu’il me revienne, j’ai toujours vu en Françoise Sagan une affolée de la vie. Son décès, survenu en 2004, fut largement médiatisé. En France, les images de ses cheveux blonds et de ses cigarettes hantaient les écrans de télévision. Sortie des archives de l’INA, sa voix coupante, rapide, résonnait à nouveau sur les postes de radio. M’était apparue l’image d’une femme fébrile, respectée de Bernard Pivot (qui n’était encore, pour moi, que « Monsieur Dictée »), auteure d’une œuvre imposante aux parfums de scandale. La disparition de Sagan fut, dans mon imaginaire d’adolescent, un choc à nul autre pareil. J’assistais pour la première fois à la mort d’un écrivain, qui plus est une femme, seule, en décalage avec le monde du XXIe siècle qu’elle semblait pourtant avoir anticipé, en visionnaire qu’elle était. Plus récemment, le <em>biopic</em> de Diane Kurys causa un choc identique. Les talents de Sylvie Testud, interprète de Sagan tout en justesse, y furent pour beaucoup; tout comme la trame narrative du film, basée sur le contraste entre une écrivaine recluse, et son double plus jeune, plus prompt à s’enthousiasmer, plus fonceuse. Les courses de chevaux, l’alcool, les virées en voiture, l’argent qui se gagne et se perd en un souffle, l’amour insolent comme la drogue : autant de séquences qui soulignaient, dans leur enchaînement échevelé, la frénésie d’une écrivaine tracassée par l’ennui. Dans ce film, Sagan-Testud prend des risques, s’écarte de la route plus d’une fois, se relève pour nous jouer sa petite mélodie. « J’ai toujours vécu sans compter : l’argent, le temps… » raconte la voix off de Testud, rappelant l’état d’urgence dans lequel aimait vivre l’auteure de <em>Bonjour</em> <em>tristesse</em>, et que trahissent plusieurs des titres de ses romans. En effet, bien plus qu’un emprunt à Racine, <em>Dans un mois, dans un an</em> (1957) évoque, sous les aspects froids de l’inaction et des monologues, les passions virulentes qui déclenchent la grande machine tragique. Dans <em>La chamade</em> (1965), les mouvements du cœur sont aussi perceptibles que les bombes qu’ils posent entre les personnages, menant un peu plus aux <em>Bleus à l’âme</em> de 1972. Dans une image mêlant la violence de la Seconde Guerre mondiale et l’art de la précision picturale, <em>Un sang d’aquarelle</em> (1987) traduit une morbidité qui n’a d’égal que l’amour pour la vie manifesté par le personnage principal.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Toutefois, c’est peut-être avec <em>Aimez-vous Brahms…</em> (et bien sûr, <em>Bonjour tristesse</em>) que se manifestent le mieux, chez Sagan, les remous de la psyché confrontée au drame. Le roman ne dure que le temps d’une passion. Comme dans nombre de textes saganiens, il raconte l’histoire d’un triangle amoureux. Paule, femme blessée par l’absence de celui qu’elle aime. Roger, mondain quarantenaire multipliant les excuses pour batifoler avec Maisy ou d’autres jeunes femmes. Enfin, Simon, la jeunesse fringante et délicieusement névrosée, qui tombe sous le charme de Paule et sème la confusion dans l’esprit de l’héroïne. Chez Sagan, on se quitte comme on respire. Les bouffées d’air frais sont rares, la noirceur des sentiments l’emportant sur la sensualité qui émane des rencontres entre les personnages. Pourtant, au terme d’<em>Aimez-vous Brahms</em>…, comme dans <em>Bonjour tristesse</em>, rien ne semble avoir changé. Une aventure plus tard, Paule et Roger sont toujours ensemble, un peu plus (dés)unis qu’ils ne l’étaient avant la rencontre avec Simon : elle l’attend, il n’est pas là. On remarque d’ailleurs combien les rôles dévolus au masculin et au féminin contaminent jusqu’à l’excès le roman de 1959 : à lui l’action, à elle la patience; à lui les conquêtes et l’approbation silencieuse de la société, à elle les rumeurs et la perdition, quand elle se met en tête d’aimer un homme plus jeune qu’elle.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>La critique sociale qu’adresse Sagan dans ses romans est tout sauf simple. Bien sûr, la crise de la bourgeoisie se lit dans chaque titre – à ce sujet, <em>La laisse </em>(1989) en dit long sur les turpitudes monétaires de ces couples parisiens qui vont à Longchamp les dimanches encourager un cheval ou une tromperie. Dans l’écriture et dans les thèmes, tout n’est que distinction et démonstration d’argent, en même temps que les héros et héroïnes traquent la vicissitude de leur raffinement. Pour autant, Sagan comme ses personnages n’est pas révolutionnaire. La crise se résorbe, les héros incorporent l’idéologie dominante, en souffrent et s’en réclament. Le féminisme de Sagan s’inscrit dans la foulée de ses ressentiments et de ses amours pour les idéaux bourgeois. Signataire du <em>Manifeste des 343 salopes</em> de 1971, elle est en avance sur le M.L.F., refuse « l’affrontement entre les sexes<a href="#_edn6" name="_ednref6">[vi]</a> » et prône l’échange et l’amour comme armes du combat : « Les hommes, il faut parler avec eux, leur faire comprendre<a href="#_edn7" name="_ednref7">[vii]</a>. » Pourtant, ses héroïnes, agitées et scandaleuses, s’avançant au bord d’un éclatement à nul autre pareil, se retournent et réintègrent la maison d’origine. En découle une litanie, oscillant entre la colère et le regret.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Dans <em>Aimez-vous Brahms…</em>, c’est le temps qui passe – et qui <em>ne se rattrape guère</em>, chantait Barbara, une amie de Sagan – qui constitue le moteur de cette litanie et, en ce sens, de la critique sous-jacente qu’adresse l’auteure. Héroïne accaparée par le souvenir idyllique d’un coup de foudre avec Roger, puis celui, presque calqué sur le premier, d’un mariage dont il ne reste que l’image de la mer et des voiliers, elle voit en Simon les relents d’une jeunesse primitive et sans raison, passionnée et convulsive. À l’attente se succède la fuite dans la légèreté. Le nouveau compagnon, Simon, est plus jeune qu’elle. Qu’en dira-t-on? se met à craindre le personnage féminin :</p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="padding-left: 90px;"><span style="color: #808080;">Elle imaginait sur quel ton les gens, ses amis, diraient cela : « Vous savez, Paule? » Et plus que la peur des racontars, plus même que la peur de la différence d’âge entre elle et Simon qui, elle le savait bien, serait soulignée, c’était la honte qui la prenait. Honte à penser avec quelle gaieté les gens diraient cela, quel entrain ils lui prêteraient, que goût pour la vie et les jeunes hommes, alors qu’elle ne se sentait que vieille et lasse, et à la recherche d’un peu de réconfort […] Mais on n’avait jamais eu pour elle ce mélange de mépris et d’envie que, cette fois, elle allait susciter<span style="color: #000000;"><a style="color: #000000;" href="#_edn8" name="_ednref8">[viii]</a></span>.</span></p>
<p>&nbsp;</p>
<p>L’opposition entre « elle » et « les gens », « ses amis », si caractéristique de l’univers saganien, propulse la remise en question de la relation avec Simon, tout comme elle allume les derniers feux d’un intérêt déjà sur le point de s’éteindre. Objet de convoitise, de jalousie et de mépris, l’amour de Paule est malmené par les reproches mêmes de Roger :</p>
<blockquote><p>&nbsp;</p></blockquote>
<p style="padding-left: 90px;"><span style="color: #808080;">&#8211; « Je t’avouerai, dit Roger, que je ne pensais pas, en t’invitant à déjeuner, subir le récit de tes ébats avec un petit jeune homme.</span><br />
<span style="color: #808080;"> &#8211; Tu pensais me faire supposer les tiens avec une petite jeune femme, dit Paule aussitôt.</span><br />
<span style="color: #808080;"> &#8211; C’est déjà plus normal », dit-il, les dents serrées<span style="color: #000000;"><a style="color: #000000;" href="#_edn9" name="_ednref9">[ix]</a></span>.</span></p>
<p>&nbsp;</p>
<p>« C’est déjà plus normal. » Avant l’heure, Paule est associée à la <em>cougar</em>, figure féminine de la prédation, si présente de nos jours et qu’<a href="/le-jour-ou-on-ma-cougarifiee/" target="_blank" rel="noopener noreferrer">a bien mise en relief Caroline Allard</a> dans un <a href="/category/numero-2/" target="_blank" rel="noopener noreferrer">numéro précédent</a> de <em>Françoise Stéréo</em><a href="#_edn10" name="_ednref10">[x]</a>. Roger se fait le porte-parole de la bien-pensante bourgeoisie, mais aussi d’un système plus global, où la sexualité des femmes se conjugue au singulier – et si possible, sur un temps limité. Ce n’est pas Paule qui est ici en cause, ni sa féminité, ni ses choix sentimentaux, mais bien son âge et la présence des années sur son visage. Cela ne manquera évidemment pas de troubler la critique hollywoodienne, presque interdite devant la déviance présumée d’Ingrid Bergman-Paula dans l’adaptation cinématographique<a href="#_edn11" name="_ednref11">[xi]</a>.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Si les femmes ont longtemps été privées d’histoire, c’est que leur corps ne leur appartenait pas. La situation est-elle différente aujourd’hui? Force est d’en douter foncièrement. <em>Aimez-vous Brahms…</em> se fait l’écho fictionnel de cette situation en mettant en scène la culpabilité de Paule, cette dernière portant sur son corps la marque du temps. Le « on-dit » reprend ses droits, fait chanceler le personnage féminin, insinue dans son esprit le poids de la faute :</p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="padding-left: 90px;"><span style="color: #808080;">Dans le cabaret, à une table voisine de la leur, elle reconnut deux femmes un peu plus âgées qu’elle qui travaillaient parfois avec elle et qui lui adressèrent un sourire surpris. Quand Simon se leva pour la faire danser, elle entendit cette petite phrase : « Quel âge a-t-elle maintenant ? »</span></p>
<p style="padding-left: 90px;"><span style="color: #808080;">Elle s’appuya contre Simon. Tout était gâché. Sa robe était ridicule pour son âge, Simon un peu trop voyant et sa vie un peu trop absurde<span style="color: #000000;"><a style="color: #000000;" href="#_edn12" name="_ednref12">[xii]</a></span>.</span></p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Les cancans du grand monde parisien sont les miniatures d’un discours global où la sensualité féminine, passée la vingtaine, est un vice. Or, la rupture avec Simon et le retour dans les bras de Roger, loin de régler les tourments de Paule, ne font au contraire qu’accentuer ses malaises existentiels et amoureux. La dernière page du roman, aussi intraitable que dans les autres textes de Sagan, s’achève sur les non-dits et les frustrations de Paule :</p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="padding-left: 90px;"><span style="color: #808080;">À huit heures, le téléphone sonna. Avant même de décrocher, elle savait ce qu’elle allait entendre :</span></p>
<p style="padding-left: 90px;"><span style="color: #808080;">« Je m’excuse, disait Roger, j’ai un dîner d’affaires, je viendrai plus tard, est-ce que…<span style="color: #000000;"><a style="color: #000000;" href="#_edn13" name="_ednref13">[xiii]</a></span> »</span></p>
<p>&nbsp;</p>
<p>La dernière séquence de <em>Goodbye Again</em>, quant à elle, prolonge le désespoir du personnage féminin puisque Paula retourne à son miroir, recommençant le rituel du début, amorçant le cycle d’une vie d’impatiences et de regrets. Le cadre se referme lentement sur elle, comprimant le visage d’Ingrid Bergman dans un dernier regard perdu sur le miroir, alors que la tristesse d’Anthony Perkins-Simon revient à la mémoire du spectateur, et que le troisième mouvement de la symphonie n° 3 de Brahms débute.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>De nos jours, Sagan nous revient, plus forte, plus intraitable que jamais; non pas en tant que romancière, mais en tant qu’observatrice du monde. Le florilège de ses entrevues, paru sous le très beau titre <em>Je ne renie rien</em>, en constitue un exemple. Plus récemment, paraissaient dans un même volume quelques dizaines de chroniques écrites entre 1954 et 2003<a href="#_edn14" name="_ednref14">[xiv]</a>, et portant sur une foule de sujets encore actuels : la pauvreté, la lutte des classes, les conditions de travail si difficiles des infirmières, l’action féministe, la misère des femmes noires. Vive, subtile, décapante : Sagan y livre ses coups de cœur, ses indignations, ses analyses, offrant ainsi de démonter quelques clichés à son égard<a href="#_edn15" name="_ednref15">[xv]</a>. C’est bien là une femme de lettres, une femme de discours et d’idées, une femme qu’on a plaisir à lire et à écouter. Avouerais-je toutefois ma fascination, mon émerveillement constant, ma surprise pour Paule, Roger, Simon, mais aussi pour la Cécile de <em>Bonjour tristesse</em>, le Constantin du <em>Sang d’aquarelle</em>? Autant de personnages issus du monde bourgeois qui sont captivés et capturés par le temps qui s’allonge au fil des pages. Un temps qui verrouille les affinités et délimite les possibles amoureux, un temps qui altère les traits des femmes et joue contre leur liberté d’agir; un temps cyclique, quotidien et trompeur contre lequel on ne peut rien, martelé dans le roman de 1959 par cette même phrase aux allures de métronome qui hante Paule : « Aimez-vous Brahms […] Aimez-vous Brahms<a href="#_edn16" name="_ednref16">[xvi]</a>… »</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Au temps qui passe, aux drames de la bourgeoisie et aux amours qui se finissent en bouquets de roses fanées, Sagan propose une écriture chirurgicale, surannée parfois, mais franche. Elle commente, décrit, se fend d’un petit rire qui trahit son penchant pour la dérision par rapport à la fatalité des mots et des hommes. Ironique et tragique, elle apparaît même dans le film <em>Goodbye Again </em>: buvant, dansant, cherchant dans la vie les plaisirs les plus futiles pour fuir le néant s’ouvrant sous les pieds de la fiction. De même, dans <em>Aimez-vous Brahms…</em>, une jeune fille apparaît, spectatrice en dilettante du drame qui se joue et se rejoue dans elle, et qui n’est pas sans évoquer le « charmant petit monstre » de la littérature française :</p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="padding-left: 90px;"><span style="color: #808080;">J’étais avec une fille gentille mais trop romanesque. Elle ressemblait à une image de la jeunesse pour gens de quarante ans […] Elle avait l’air sinistre, elle conduisait sa quatre-chevaux à toute vitesse, les dents serrées, elle fumait des gauloises en se réveillant… et, à moi, elle me disait que l’amour n’est que le contact de deux épidermes<span style="color: #000000;"><a style="color: #000000;" href="#_edn17" name="_ednref17">[xvii]</a></span>.</span></p>
<p>&nbsp;</p>
<p>À l’ordre, Sagan oppose la démesure ; au silence, le drame; aux principes bourgeois, la dépense.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Quitte à tout perdre, il serait urgent de redécouvrir cette « trop romanesque » écrivaine.</p>
<p>&nbsp;</p>
<hr />
<p><a href="#_ednref1" name="_edn1"></a><strong>Notes</strong></p>
<p>[i] Françoise Sagan, <em>Aimez-vous Brahms…</em>, Paris, Livre de poche, 1966 [1959], p. 9.</p>
<p><a href="#_ednref2" name="_edn2">[ii]</a> Françoise Sagan, <em>Bonjour tristesse</em>, Paris, Presses Pocket, 1991 [1954], p. 11.</p>
<p><a href="#_ednref3" name="_edn3">[iii]</a> <em>Id</em>em.</p>
<p><a href="#_ednref4" name="_edn4">[iv]</a> Anatole Litvak [dir.], <em>Goodbye Again</em>, Argus Films, Mercury Productions, 1961.</p>
<p><a href="#_ednref5" name="_edn5">[v]</a> Françoise Sagan, <em>Aimez-vous Brahms…</em>, p. 9, je souligne.</p>
<p><a href="#_ednref6" name="_edn6">[vi]</a> Françoise Sagan, <em>Je ne renie rien. Entretiens, 1954-1992</em>, Paris, Stock, 2014, p. 11.</p>
<p><a href="#_ednref7" name="_edn7">[vii]</a> <em>Id</em>em.</p>
<p><a href="#_ednref8" name="_edn8">[viii]</a> Françoise Sagan, <em>Aimez-vous Brahms…</em>, p. 119.</p>
<p><a href="#_ednref9" name="_edn9">[ix]</a> <em>Ibid</em>., <em>Aimez-vous Brahms…</em>, p. 135.</p>
<p><a href="#_ednref10" name="_edn10">[x]</a> Caroline Allard, « Le jour où on m’a cougarifiée », <em>Françoise Stéréo</em>, n° 2, 2014, [en ligne] <a href="/le-jour-ou-on-ma-cougarifiee/" target="_blank" rel="noopener noreferrer">/le-jour-ou-on-ma-cougarifiee/</a>.</p>
<p><a href="#_ednref11" name="_edn11">[xi]</a> « Vous partagez la vie d’un homme avec qui vous n’êtes pas mariée, et vous prenez un amant assez jeune pour être votre fils. Quelle honte ! » Ingrid Bergman et Alan Burgess, <em>Ingrid Bergman. Ma vie</em>, Paris, Fayard, 1980, p. 517.</p>
<p><a href="#_ednref12" name="_edn12">[xii]</a> Françoise Sagan, <em>Aimez-vous Brahms…</em>, p. 154.</p>
<p><a href="#_ednref13" name="_edn13">[xiii]</a> <em>Ibid</em>., p. 179.</p>
<p><a href="#_ednref14" name="_edn14">[xiv]</a> Françoise Sagan, <em>Chroniques, 1954-2003</em>, avant-propos de Denis Westhoff, Paris, Livre de poche, 2016.</p>
<p><a href="#_ednref15" name="_edn15">[xv]</a> Je ne peux ici qu’adhérer aux commentaires de Juliette Arnaud lorsque celle-ci présentait le recueil de chroniques au micro de <em>France Inter</em>, le 30 novembre 2016 : <a href="https://www.franceinter.fr/emissions/si-tu-ecoutes-j-annule-tout/si-tu-ecoutes-j-annule-tout-30-novembre-2016" target="_blank" rel="noopener noreferrer">https://www.franceinter.fr/emissions/si-tu-ecoutes-j-annule-tout/si-tu-ecoutes-j-annule-tout-30-novembre-2016</a>.</p>
<p><a href="#_ednref16" name="_edn16">[xvi]</a> Françoise Sagan, <em>Aimez-vous Brahms…</em>, p. 63-65.</p>
<p><a href="#_ednref17" name="_edn17">[xvii]</a> Françoise Sagan, <em>Aimez-vous Brahms…</em>, p. 46.</p>
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		<title>Fuck les 5 à 7. Ethnographie de la petite bourgeoisie intellectuelle</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Marie-Michèle Rheault]]></dc:creator>
		<pubDate>Tue, 23 May 2017 13:18:55 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[9 Le temps]]></category>
		<category><![CDATA[Le temps des femmes]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>CATHERINE LEFRANÇOIS &#160; Illustration: Anne-Christine Guy &#160; A. Ah, la vingtaine. Les journées qui ne finissent plus, l’énergie illimitée, et tout ce temps passé à des activités délicieusement improductives : étudier dans des cafés, lire des livres, niaiser au carré D’Youville, aller voir des shows, manger des sushis à 1 $ le jeudi au Tokyo et puis [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<h2 style="text-align: right;"><a href="/wp-content/uploads/2017/05/Lefrancois-fuck.jpg"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-3291" src="/wp-content/uploads/2017/05/Lefrancois-fuck.jpg" alt="" width="1000" height="1000" srcset="/wp-content/uploads/2017/05/Lefrancois-fuck.jpg 1000w, /wp-content/uploads/2017/05/Lefrancois-fuck-150x150.jpg 150w, /wp-content/uploads/2017/05/Lefrancois-fuck-300x300.jpg 300w, /wp-content/uploads/2017/05/Lefrancois-fuck-768x768.jpg 768w, /wp-content/uploads/2017/05/Lefrancois-fuck-250x250.jpg 250w, /wp-content/uploads/2017/05/Lefrancois-fuck-100x100.jpg 100w" sizes="(max-width: 1000px) 100vw, 1000px" /></a></h2>
<h2 style="text-align: right;">CATHERINE LEFRANÇOIS</h2>
<p>&nbsp;</p>
<p>Illustration: Anne-Christine Guy</p>
<p>&nbsp;</p>
<p><strong>A.</strong></p>
<p>Ah, la vingtaine. Les journées qui ne finissent plus, l’énergie illimitée, et tout ce temps passé à des activités délicieusement improductives : étudier dans des cafés, lire des livres, niaiser au carré D’Youville, aller voir des <em>shows</em>, manger des sushis à 1 $ le jeudi au Tokyo et puis aller danser à l’Arlo, marcher pour rentrer parce qu’il n’y a plus d’autobus et que le taxi, ça coûte trop cher. À l’époque, l’idée de l’activité sociale la plus drabe et la plus plate qui soit, c’était le 5 à 7, cette maigre plage de deux heures consacrée à boire du vin ordinaire, mais cher quelque part où tout le monde a plus de 30 ans et travaille dans un bureau lui aussi drabe et plate. Le 5 à 7, c’était la sortie du pauvre : le pauvre en temps, celui qui travaille de 9 à 5, qui se couche à 21h et qui ne dispose donc que de quelque 240 minutes de liberté le soir, sur lesquelles il faut encore qu’il mange, lave son linge et prépare son lunch pour le lendemain.</p>
<p>Ça fait que mon chum a écrit un livre et que son éditeur lui a organisé un lancement. <em>Fuck my life</em> : C’EST UN 5 À 7.</p>
<p>Aujourd’hui, je n’ai plus 20 ans, je ne caresse plus le temps, et j’ai trois enfants. Les 5 à 7, c’est même plus plate : les 5 à 7, c’est la hantise des parents. Ça se passe à l’heure critique, celle où on se retrouve tous en famille après une longue journée; on a des choses à se dire, de l’amour à se donner, pis à part ce ça, il faut que ça mange et que ça se lave ces enfants-là. Nous en avons trois, toutes des filles, et pour préserver leur anonymat, nous les appellerons n<sup>o</sup> 1 (6 ans), n<sup>o</sup> 2 (presque 4) et n<sup>o</sup> 3 (1 mois et 4 jours au moment des faits). Voici donc la chronique de la journée ayant précédé ledit 5 à 7.</p>
<p>5h30 : n<sup>o</sup> 3 se réveille. Elle fait ses nuits, mais comme elle a le rhume, elle s’était aussi réveillée à 1h30 et à 3h. Elle boit à peine, juste pour dire, puis refuse de se rendormir ailleurs que sur moi. Tout ceci réveille n<sup>o</sup> 2, qui réclame son petit-déjeuner. À ce moment, je regrette amèrement le verre de vin que j’ai bu hier soir avant de me coucher. Je réussis à la garder dans mon lit jusqu’à 6h, puis l’envoie réveiller l’écrivain, qui avait judicieusement choisi de dormir dans la chambre d’amis.</p>
<p>6h : je me rendors jusqu’à 8h; sommeil intermittent (vous vous souvenez, j’ai un bébé sur moi) ponctué par le son des préparatifs pour le départ à l’école de n<sup>o</sup> 1.</p>
<p>8h : bon, il faut que je me lève. Départ de l’auteur pour l’épicerie, où il va quérir de quoi faire un souper qui sera mangé sans récriminations par les n<sup>o </sup>1 et n<sup>o</sup> 2; on aurait pu faire avec ce qui nous restait, mais on veut ménager le petit gardien.</p>
<p>9h45 : c’est l’heure de la sieste pour n<sup>o </sup>3 ; c’est donc l’heure de faire du lavage et de plier du linge, mais surtout de faire sécher les deux morceaux qui me font et qui ne sont pas du linge mou.</p>
<p>10h50 : je sens que la sieste achève. Je ferais mieux d’aller tout de suite me laver et m’habiller pour ce soir, parce qu’après, ça ne sera plus possible. Constatez par vous-mêmes.</p>
<p>11h : bébé se réveille et boit; je fais le dîner pour n<sup>o </sup>2.</p>
<p>12h : Pas question de laisser le bébé au petit gardien, elle n’a que cinq semaines et lui n’a que 14 ans. J’habille donc n<sup>o</sup> 3 pour sa première sortie dans un bar. Il y a une convention sociale qui dit que tu dois habiller ton bébé autrement qu’en pyjama quand tu sors pour socialiser avec des adultes. Ça peut peut-être paraître exagéré, et encore plus de le faire dès midi, mais il n’y aura sans doute pas d’autre moment pour le faire. Voyez plutôt.</p>
<p>13h : je quitte la maison avec n<sup>o</sup> 2 et n<sup>o</sup> 3. Cette dernière a une otite qui traîne. On est chanceux, on a eu un rendez-vous rapidement à notre clinique. Il y aura sûrement du retard. L’essayiste fait un pâté chinois.</p>
<p>15h : il y avait du retard. On sort reprendre l’autobus vers la maison.</p>
<p>15h30 : enfin arrivées. Il reste une heure avant notre départ. On en profite pour ramasser et laver la salle de bain.</p>
<p><a href="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-femmes.png"><img decoding="async" class="alignright wp-image-3182 size-medium" src="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-femmes-300x300.png" alt="" width="300" height="300" srcset="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-femmes-300x300.png 300w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-femmes-150x150.png 150w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-femmes-768x768.png 768w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-femmes-250x250.png 250w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-femmes-100x100.png 100w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-femmes.png 900w" sizes="(max-width: 300px) 100vw, 300px" /></a></p>
<p>***</p>
<p>Une fois rendus, tout s’est très bien passé. J’ai jasé avec des amis que je n’avais pas vus depuis longtemps, et tout le monde voulait prendre la petite, alors j’avais les bras libres. C’était plein de monde et il y a eu une file à la table de l’auteur pendant presque trois heures. Ce fut un beau succès. J’ai pris une bière, j’en ai même pris une deuxième, mais rendu là, j’étais vraiment crevée. J’ai abandonné mon chum bien avant qu’il ait eu signé sa dernière copie.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Maintenant que je suis dans la trentaine avancée, une bonne partie de mon entourage et moi avons désormais des enfants. On s’est un peu calmé le party (à minuit, je me transforme en citrouille) et les 5 à 7 sont devenus un mode de socialisation très fréquent dans mon réseau, même s’ils finissent parfois bien tard. Ah, mais non, pas des 5 à 7 dans des bars là, une formule qui convient beaucoup mieux aux « jeunes familles », <em>whatever that means </em>: dans la maison d’un.e ami.e, style potluck. Les enfants sont plus que bienvenus : plus ils sont nombreux, moins on a besoin de s’en occuper. C’est le <em>fun</em>. Enfin, c’est ce qu’on se dit. En réalité, il y a des chicanes, des bobos, des becs fins qui réclament autre chose à manger que ce qu’il y a sur la table ou le dessert tout de suite, des pipis dans les culottes, etc.</p>
<p>Se manifestent à ces occasions deux phénomènes propres aux réunions de trentenaires et de quarantenaires, phénomènes qui sont liés entre eux : la réalisation affreuse que la vie en société t’est devenue insupportable, et la difficulté à accepter d’être en constante représentation.</p>
<p>À cet âge vénérable, se faire des ami.e.s est malaisé. À trente ans, c’est fini le temps des amitiés circonstancielles. Les ami.e.s qu’il te reste de ta gang du secondaire, du cégep, de ta première <em>job</em> ou de l’université se comptent sur les doigts de la main (ou des deux, si t’es chanceuse). Ceux-là sont des vrai.e.s ami.e.s, pour la vie. Peut-être que ces vrai.e.s ami.e.s t’auront présenté d’autres personnes merveilleuses qui seront devenues elles aussi de vrai.e.s ami.e.s.</p>
<p>Les semaines étant bien remplies, il faut faire des choix. Je vais choisir neuf cent quatre-vingt-dix-neuf fois sur mille une rencontre relaxe avec des amies chères plutôt qu’une folle soirée où il y aura des tas de nouveaux visages. Ça demande de l’énergie de parler à tout le monde et de faire bonne figure (je suis un peu introvertie faut dire) et sur le lot, il y aura peu de rencontres marquantes. De plus, la rigidité s’est installée. Aller boire de l’alcool dégueulasse (lire : pas dans ma palette de goût)? Au nombre de consommations que je peux me permettre avant de me rouler en boule, bof. Découvrir l’opinion de tout un chacun sur le troisième lien ou sur les féministes-qui-vont-trop-loin-pis-à-part-de-ça-c’est-donc-rendu-mêlant-leurs-affaires-de-<em>queer</em>-pis d’intersectionnalité-pis-on-sait-pu-ce-qu’on-n’a-pas-le-droit-de-dire? Épargnez-moi ça, je vous en prie.</p>
<p>Le 5 à 7 en milieu domestique se situe à mi-chemin entre ces deux expériences, entre « trois amies et une bouteille » et « trente personnes je meurs », bref, entre le paradis et l’enfer. Si tu y vas, c’est que c’est chez des gens que tu as a priori très envie de voir. Comme tu as entre trente et quarante-huit ans, que tu as fait de longues études et que tu as donc eu tes enfants sur le tard, ça se déroule un vendredi soir. Le vendredi, c’est un bon soir pour sortir. Le lundi, oublie ça; non seulement tu as travaillé toute la journée, mais tu travailles le lendemain et tu auras des lunchs à faire en plus. Attention : malheureusement, il va y avoir des ami.e.s de tes amie.e.s. <em>Damn</em>, tu ne les connais pas. Soit ils sont louches, soit ils sont vraiment <em>cools</em>, et alors tu dois faire bonne impression. Pour cette raison, tout le monde fait de son mieux pour montrer patte blanche. « Tu fais quoi toi? Ah ouin? » « T’as des enfants? C’est lesquels les tiens? » C’est à ce moment que tu te rappelles que les ongles de la grande sont vraiment longs et que la petite a le toupet sur les yeux et des <em>tatoos</em> de crayon-feutre partout sur le corps. « Ah, t’as un bébé en plus? Comment ça tu l’as pas amené, tu l’allaites pas? » Insérez ici une question ou un commentaire glissant sur l’actualité qui vise à tester vos allégeances politiques et sociales.</p>
<p>Bon, bon, bon, une fois que tout le monde a décidé qui était digne de son intérêt et de son temps, arrive le temps de manger. Moins les gens se connaissent, plus la bouffe a coûté cher. Après tout, il faut montrer qu’on a du goût. Il y a quelque chose d’un peu indécent là-dedans, surtout quand tu sais que les 12 enfants présents vont exclusivement manger des crudités et de la baguette. Heureusement, l’infâme « vins et fromages » est en perte de vitesse. Malheureusement, il y a maintenant le « vins et fromages » ironique, avec des fromages qui viennent non seulement de l’épicerie, mais du RAYON DES PRODUITS LAITIERS INDUSTRIELS : Singles de Kraft, Velveeta, Vache qui rit; quand on sait ce que ça coûte, je me demande ben ce qu’il y a d’ironique là-dedans. J’ai vu ça sur Facebook. Comme performance de classe, c’est dur à battre. Malheureusement <em>bis</em>, il y a aujourd’hui tout un tas de nouvelles tendances culinaires de <em>foodies</em> qu’il faut connaître pour apporter LE plat qui va montrer que tu connais ça la cuisine et que bien manger et être en santé, c’est important pour toi. Ces temps-ci, c’est les plats dans un bol : poké, Bouddha, bi bim bap, donburi. Ça s’apporte ben mal par exemple. Les gars font de la cuisson sous vide; c’est un peu leur barbecue d’hiver. La cuisson sous vide, c’est exactement comme la mijoteuse, sauf que c’est plus compliqué et que c’est juste pour la viande ; il faut donc cuisiner les accompagnements à part, en plus. La mijoteuse, c’est pour les filles qui cuisinent la semaine par obligation. Ça n’a donc rien à faire dans un 5 à 7.</p>
<p>Bref, le plus souvent, dans un 5 à 7, on est en représentation. C’est vraiment difficile de se sortir de ça. Quand tu y amènes tes enfants, en plus, tu y performes ta maternité. Pas le choix. Toi, t’es une mère <em>cool</em>. Tu amènes tes enfants partout : au musée, sur les terrasses, dans des <em>shows</em> rock qui finissent pas trop tard, et, bien entendu, dans des 5 à 7 chez tes amis. Pas question que tu arrêtes de vivre parce que tu as des enfants. Nenon. Tes enfants aussi sont <em>cools</em> : ils apprécient l’art, les belles choses et la bonne bouffe. Sauf dans les 5 à 7, maudit, pas moyen de montrer qu’ils aiment ça le saumon fumé : y’a de la baguette. Vous êtes tellement <em>cools</em> que vous allez rester plus tard que prévu, les enfants vont se coucher passé 10 h et le lendemain, ils seront pas du monde. T’es vraiment <em>cool</em>, mais tu vas le payer cher ton 5 à 7. En comptant le temps que ça prend pour se préparer à sortir (voir la partie A ci-haut), le temps pour préparer ton plat super <em>cool</em>, le retour à la maison avec tes enfants fatigués, mais un peu <em>high</em> sur le sucre (ton amie a fait un bar à crème glacée avec garnitures de bonbons au choix), ça fait pas mal d’énergie dépensée, sans compter que tu vas te lever quand même avec ton bébé à 6 h, peut-être même qu’il va avoir demandé à boire à 2 h, qui sait, que les grandes ne vont pas se lever plus tard que d’habitude et qu’elles vont avoir une humeur de cochon toute la journée, humeur qui va accompagner à merveille ton petit mal de tête.</p>
<p>Finalement, c’est mieux d’aller au bar direct en sortant de la <em>job</em> pis de laisser les enfants à la maison.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>P.-S. Valérie, je t’aime, tes 5 à 7 sont les meilleurs et en plus, tu gardes mes enfants à coucher. Bénie sois-tu.</p>
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		<title>Le temps du féminisme</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Catherine Lefrançois]]></dc:creator>
		<pubDate>Tue, 23 May 2017 13:18:24 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[9 Le temps]]></category>
		<category><![CDATA[Les âges de la vie]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>CAROLINE BÉLISLE Illustration: Anne-Christine Guy Longtemps j&#8217;ai cru que « féministe » n&#8217;était pas une caractéristique que j&#8217;avais, ou que j&#8217;avais besoin d&#8217;avoir. En bonne génération Y, j&#8217;ai grandi avec l&#8217;idée acquise que les garçons et les filles étaient égaux et que tous et toutes pouvaient faire ce qu&#8217;elles et ils voulaient. J&#8217;ai aussi eu des modèles [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: right;"><a href="/wp-content/uploads/2017/05/Belisle.jpg"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-3195" src="/wp-content/uploads/2017/05/Belisle.jpg" alt="" width="1000" height="1000" srcset="/wp-content/uploads/2017/05/Belisle.jpg 1000w, /wp-content/uploads/2017/05/Belisle-150x150.jpg 150w, /wp-content/uploads/2017/05/Belisle-300x300.jpg 300w, /wp-content/uploads/2017/05/Belisle-768x768.jpg 768w, /wp-content/uploads/2017/05/Belisle-250x250.jpg 250w, /wp-content/uploads/2017/05/Belisle-100x100.jpg 100w" sizes="(max-width: 1000px) 100vw, 1000px" /></a></p>
<h2 style="text-align: right;">CAROLINE BÉLISLE</h2>
<p style="text-align: left;">Illustration: Anne-Christine Guy</p>
<p>Longtemps j&rsquo;ai cru que « féministe » n&rsquo;était pas une caractéristique que j&rsquo;avais, ou que j&rsquo;avais besoin d&rsquo;avoir. En bonne génération Y, j&rsquo;ai grandi avec l&rsquo;idée acquise que les garçons et les filles étaient égaux et que tous et toutes pouvaient faire ce qu&rsquo;elles et ils voulaient. J&rsquo;ai aussi eu des modèles de femmes fortes dans les deux générations qui me précèdent.</p>
<p>En 1970, ma grand-mère paternelle travaillait comme dessinatrice de plans dans une mine de fer. Dans un monde d&rsquo;hommes, dur, prêt à tout pour la faire tomber. Ils se sont heurtés à une femme intelligente, compétente et qui n&rsquo;avait pas l&rsquo;intention de s&rsquo;excuser d&rsquo;être au poste qu&rsquo;elle occupait.</p>
<p>Ma mère a quitté la ferme familiale pour aller étudier l&rsquo;aéronautique à Montréal. Encore un monde d&rsquo;hommes. Encore la seule ou une des premières femmes. Et encore une fois, ils se sont retrouvés face à une femme brillante, qui excellait dans son boulot et à la langue bien pendue, déterminée à gagner le respect et la reconnaissance de ses collègues. <a href="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ages.png"><img decoding="async" class="alignright wp-image-3196 size-medium" src="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ages-300x300.png" alt="" width="300" height="300" srcset="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ages-300x300.png 300w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ages-150x150.png 150w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ages-768x768.png 768w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ages-250x250.png 250w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ages-100x100.png 100w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ages.png 900w" sizes="(max-width: 300px) 100vw, 300px" /></a></p>
<p>Leurs histoires, on me les a racontées souvent depuis que je suis petite. Alors j’ai toujours cru que je n&rsquo;avais pas à mener de combat féministe. Le cliché de la femme enragée qui brûle son soutien-gorge dans la rue, ma grand-mère et ma mère l&rsquo;avaient incarné pour moi, à leur manière, il ne me restait qu&rsquo;à vivre en tant que femme égale à l’homme dans cette société qu’elles avaient façonnée pour moi. Bien sûr, j&rsquo;ai vécu les commentaires sexistes, les regards pas toujours dans les yeux (mais bien 30 cm plus bas), les blagues douteuses, mais je mettais de côté ces évènements du revers de la main et continuais à avancer.</p>
<p>Puis, 2016 s&rsquo;est pointé le nez. Déjà maman d&rsquo;un petit garçon de 3 ans, j&rsquo;ai donné naissance à ma fille. Tout en pensant à son éducation future et au modèle de femme que je veux être pour elle, les nouvelles dans les médias se sont chargées de donner un solide coup de pied au derrière de ma fibre féministe.</p>
<p>Brock Turner, la culture du viol dans les universités, Donald Trump et Hillary Clinton, Safia Nolin, les journalistes sur le tapis rouge des Oscars qui s&rsquo;efforçaient de questionner sérieusement les actrices au lieu de parler de leurs tenues. Je regardais tout ça en me disant « c&rsquo;est injuste ».</p>
<p>Je crois que l&rsquo;idée de l&rsquo;égalité des sexes est bien installée dans notre société, mais est-elle franchement appliquée ? On répète aux petites filles qu’elles peuvent faire ce qu’elles veulent, le rose n’est plus un automatisme dans leurs vêtements, elles jouent au hockey et au soccer. Mais il est encore tellement difficile de briser les plafonds de verre, de se faire une place comme femme dans un monde d’hommes sans qu’on reconnaisse notre véritable talent (j’entends trop souvent « elle couche avec un tel pour avoir cette position »). On apprend donc aux jeunes filles qu’elles sont les égales des garçons et on trouve tellement adorable qu’elles fassent comme eux. On leur laisse les petites victoires, les grosses, comme diriger une entreprise par exemple, sont encore réservées aux hommes, blancs de surcroît.</p>
<p>Je n&rsquo;irai pas brûler mon soutien-gorge dans une manif féministe, mais j&rsquo;apprendrai à mon fils à traiter les femmes avec respect. J&rsquo;élèverai la voix pour défendre une consœur quand un commentaire déplacé se fera entendre. Je soulignerai le sexisme d&rsquo;un propos, même ceux de chéri lorsqu&rsquo;il regarde la télé. Surtout devant fiston. J&rsquo;arrêterai de rire jaune quand on me racontera une « joke de mononcle » et je répondrai « ce n’est pas drôle ».</p>
<p>Ces commentaires, ces blagues sont tellement ancrés dans notre quotidien qu&rsquo;on n’y voit même plus le sexisme. Perso, dans le domaine où je travaille, 10 %-15 % des employé(e)s sont des femmes. Si vous saviez combien de fois, au début de ma carrière, je me suis fait siffler par des collègues de travail, combien de fois on m’a raconté des « jokes de blondes ». J’ai commencé par rire jaune, puis j’ai répliqué « ce n’est pas drôle » sans sourire. Le comique qui pensait faire rire la galerie a eu l’air un peu con quand les autres ont réalisé que je ne trouvais pas ça drôle et que personne n’a ri. Souvent, ces mots sont dits par des gens qui se disent pour l’égalité des sexes. Ils y repenseront ensuite à deux fois avant de répéter leur propos. Pour quelque chose qui est si profondément ancré dans notre mentalité, c’est seulement petit à petit qu’on pourra changer.</p>
<p>Avec un peu d’espoir, fiston jugera une consœur de travail pour son talent et non pour la profondeur de son décolleté, il ne racontera pas de blagues de « blondes » plus tard et il respectera une fille qui lui dit « non ».</p>
<p>Et fillette sera jugée pour ce qu’elle a dans la tête et non pour son t-shirt.</p>
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		<title>Du temps à soi. Les femmes et la philosophie</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Marie-Michèle Rheault]]></dc:creator>
		<pubDate>Tue, 23 May 2017 13:17:53 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[9 Le temps]]></category>
		<category><![CDATA[Le temps des femmes]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>&#160; SUZY BOUDREAULT &#160; Illustration: Anne-Christine Guy &#160; Au milieu des années vingt, Virginia Woolf se promenait dans les jardins d&#8217;Oxbridge par une belle journée d&#8217;automne. On lui avait demandé d&#8217;écrire un essai sur les femmes et la fiction et elle s&#8217;était rendue à l&#8217;université pour y dénicher de la documentation. Sauf qu&#8217;à cette époque, [&#8230;]</p>
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<h2 style="text-align: right;"><a href="/wp-content/uploads/2017/05/Boudreaulto.jpg"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-3327" src="/wp-content/uploads/2017/05/Boudreaulto.jpg" alt="" width="1000" height="1000" srcset="/wp-content/uploads/2017/05/Boudreaulto.jpg 1000w, /wp-content/uploads/2017/05/Boudreaulto-150x150.jpg 150w, /wp-content/uploads/2017/05/Boudreaulto-300x300.jpg 300w, /wp-content/uploads/2017/05/Boudreaulto-768x768.jpg 768w, /wp-content/uploads/2017/05/Boudreaulto-250x250.jpg 250w, /wp-content/uploads/2017/05/Boudreaulto-100x100.jpg 100w" sizes="(max-width: 1000px) 100vw, 1000px" /></a>SUZY BOUDREAULT</h2>
<p>&nbsp;</p>
<p>Illustration: Anne-Christine Guy</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Au milieu des années vingt, Virginia Woolf se promenait dans les jardins d&rsquo;Oxbridge par une belle journée d&rsquo;automne. On lui avait demandé d&rsquo;écrire un essai sur les femmes et la fiction et elle s&rsquo;était rendue à l&rsquo;université pour y dénicher de la documentation. Sauf qu&rsquo;à cette époque, une femme devait être accompagnée d&rsquo;un membre de la communauté universitaire ou posséder une lettre d&rsquo;autorisation de la direction pour accéder au sanctuaire de la connaissance. On l&rsquo;avait donc refoulée à l&rsquo;entrée. Alors, elle se promenait dans les jardins en rêvassant. Elle circulait dans les allées, taquinait les poissons rouges dans le bassin, admirait l&rsquo;architecture des nobles édifices, détaillait les contours des fleurs parées de couleurs éclatantes pendant que les herbes folles caressaient ses mollets. Et elle se disait que, dans un lieu pareil, « on ne pouvait pas ne pas penser <a href="#_ftn1" name="_ftnref1">[1]</a> ».</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Quel luxe, n&rsquo;est-ce pas? Tout ce temps dont elle disposait pour « penser ».</p>
<p>Aujourd&rsquo;hui, le temps est devenu une denrée rare. On en manque toujours. Il accélère, il s&rsquo;échappe, de sorte qu&rsquo;on doit toujours courir après. Et pendant qu&rsquo;on court, on n&rsquo;a pas le temps de penser. Du temps, il en faut pour tout : la vie de famille, le travail domestique, les engagements personnels, pour entretenir les amitiés, pour les loisirs, la consommation, les transports, le divertissement. Lorsque parfois on arrive à l&rsquo;attraper, on le gaspille ou on le perd. Comment faire autrement? Il y a toujours quelque chose à faire! Même quand on ne fait rien, on fait tout de même quelque chose : on écoute la télévision, on joue à des jeux vidéo, on texte à un ami, on circule sur les réseaux sociaux. Même si notre corps est inactif, notre cerveau est occupé. De sorte que, lorsque cet événement rarissime advient, avoir du temps libre pour soi, du temps réellement libre, on se trouve un peu désorienté. Du temps libre, pour quoi faire?</p>
<p>Les Grecs appelaient ça la <em>skholè</em>. Un lieu, un temps, une dérivation créatrice, un clinamen, un écart salvateur, une forme concrète de liberté. <em>Skholè </em><a href="#_ftn2" name="_ftnref2">[2]</a> désigne un arrêt, une pause, une trêve, une rupture de mouvement. Là, il se trouve un temps pour soi, pour juste observer, comme en suspens, le cerveau libéré de toute préoccupation, un moment où l&rsquo;on peut prendre conscience du monde qui nous entoure, de soi dans ce monde, de respirer, et puis peut-être&#8230; s&rsquo;étonner! Voilà! C&rsquo;est ici, exactement ici, que la réflexion commence, que l&rsquo;acte de pensée se met en branle et que peut débuter la philosophie.</p>
<p>« Penser par soi-même », cette injonction moderne qu&rsquo;on nous répète sans arrêt tout au long de notre parcours scolaire, est impossible à atteindre en absence de la <em>skholè, </em>cette idée de temps libre, de diversion, de repos propre au travail intellectuel. Pour parvenir à penser par soi-même, il faut du temps, de la solitude, et libérer notre cerveau de toute préoccupation afin d&rsquo;observer le monde, de réfléchir sur ces observations, de lire, de comparer ses observations à celles des autres et, graduellement, en multipliant ces moments de réflexion, en arriver à constituer sa propre pensée.</p>
<p><a href="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-femmes.png"><img decoding="async" class="alignright wp-image-3182 size-medium" src="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-femmes-300x300.png" alt="" width="300" height="300" srcset="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-femmes-300x300.png 300w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-femmes-150x150.png 150w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-femmes-768x768.png 768w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-femmes-250x250.png 250w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-femmes-100x100.png 100w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-femmes.png 900w" sizes="(max-width: 300px) 100vw, 300px" /></a></p>
<p>En 1928, Virginia Woolf a écrit un essai intitulé <em>A room of one&rsquo;s own</em> dans lequel elle réfléchit sur les femmes et la fiction. Elle s&rsquo;y demande pourquoi il y a si peu de femmes écrivaines dans le siècle qui l&rsquo;a précédée, soit le XIXe siècle. Parmi tous les obstacles qui se dressaient sur le chemin des femmes qui auraient voulu écrire, elle en cible deux particuliers : le manque d&rsquo;argent et l&rsquo;absence d&rsquo;un lieu à soi. Elle profite de l&rsquo;occasion pour commenter la misogynie des milieux intellectuels au XIXe siècle en constatant le peu de progrès réalisé à ce chapitre.</p>
<p>Je me propose de faire le même exercice aujourd&rsquo;hui (en 2017), mais en réfléchissant cette fois sur les femmes et la philosophie, et en adoptant une démarche similaire à celle de Virginia Woolf. Interdite d&rsquo;accès à la bibliothèque de l&rsquo;université, elle avait opté pour celle du British Museum, fréquentée par tous et toutes et reconnue pour la diversité de son contenu. Aujourd&rsquo;hui, les femmes ont accès aux bibliothèques universitaires, mais désirant reproduire les conditions dans lesquelles se trouvait Woolf, j&rsquo;ai préféré un endroit fréquenté par tout le monde, offrant un contenu populaire et diversifié : Wikipédia. En inscrivant « philosophes XXe s. », dans le moteur de recherche, j&rsquo;obtiens une longue liste de noms classés par ordre alphabétique qui s&rsquo;étend sur plusieurs pages. À la lettre « A », on trouve 25 noms, dont deux femmes ; la lettre B en comprend 84, dont six féminins, à la lettre C, on en a 12 sur 56, la lettre D est moins généreuse avec 6 sur 54. Précisons ici que cette liste contient de nombreuses philosophes contemporaines. Si l&rsquo;on élimine celles qui sont nées après 1950, ce nombre chute dramatiquement et le décompte tombe à zéro dans plusieurs lettres.</p>
<p>Sur la page Wiki « femmes philosophes », on trouve 128 noms. Dans toute l&rsquo;histoire de l&rsquo;humanité, toutes cultures confondues, et en incluant les philosophes actuelles qui sont beaucoup plus nombreuses que par les époques passées, on dénombre 128 femmes philosophes. Dans les recensions sur l&rsquo;histoire de la philosophie, introduction à la philosophie, les grands philosophes, ou les philosophes majeurs, on ne trouve généralement aucune femme, parfois une, rarement deux, jamais plus <a href="#_ftn3" name="_ftnref3">[3]</a>. De plus, si la littérature masculine regorge de commentaires sur les femmes, la philosophie, elle, n&rsquo;a à peu près rien à dire sur elles. Pourquoi si peu de femmes sont parvenues à obtenir ce titre encore auréolé de mystère qu&rsquo;est celui de philosophe?</p>
<p>Revenons un moment à Wolf et aux femmes écrivaines. Au XIXe siècle, plusieurs conditions devaient être remplies avant qu&rsquo;une femme prenne une plume afin d&rsquo;inventer des personnages et une histoire. Il fallait d&rsquo;abord qu&rsquo;elle ait reçu un minimum d&rsquo;éducation, qu&rsquo;elle sache lire et écrire, et qu&rsquo;elle ait eu accès à quelques livres. Il fallait aussi – et Wolf insiste beaucoup sur ce point – avoir un lieu à soi et qui plus est, un lieu barré à clef. Un lieu protégé, afin d&rsquo;être seule, et où personne ne pourrait entrer à l&rsquo;improviste. Un lieu à soi, où on est libre d&rsquo;exprimer des choses personnelles. Même dans les milieux favorisés, il était rare qu&rsquo;une femme dispose d&rsquo;une table et de matériel pour écrire dans ses appartements. Elle devait s&rsquo;installer dans la pièce commune pour écrire sa correspondance. Wolf dit que Jane Austen a écrit son œuvre dans le salon commun et en cachant ses manuscrits sous un morceau de buvard pour que son occupation ne soit pas soupçonnée.</p>
<p>Si une femme savait écrire et qu&rsquo;elle surmontait sa gêne de le faire, en prenant le risque de voir surgir un importun par-dessus son épaule, il fallait aussi qu&rsquo;elle se croie capable d&rsquo;inventer, de créer autre chose que des bébés. « Même une femme avec une grande disposition à écrire était venue à se convaincre qu&rsquo;écrire un livre, c&rsquo;était se montrer ridicule, voire passer pour une folle <a href="#_ftn4" name="_ftnref4">[4]</a>. » Oser se présenter « femme écrivain » au XIXe siècle, c&rsquo;était s&rsquo;exposer aux railleries et aux quolibets. Pour ne citer qu&rsquo;un exemple du type de commentaire que l&rsquo;on entendait à l&rsquo;époque, citons Cecil Gray, un célèbre critique musical : « Monsieur, une femme qui compose est comme un chien qui marche sur ses pattes arrière. Ce n&rsquo;est pas bien fait, mais on est surpris de voir que c&rsquo;est fait. » (1927)</p>
<p>Fut-ce en raison de cet effet de surprise? Le fait est que, dès la fin du XIXe siècle, on a vu fleurir une généreuse littérature féminine. Le monde occidental a fini par admettre que la femme possédait une sensibilité particulière qu&rsquo;elle était en droit d&rsquo;exprimer dans des ouvrages de fiction. Cette littérature, souvent méprisée par l&rsquo;intelligentsia, étiquetée « littérature féminine, romantique ou à l&rsquo;eau de rose », permit à bien des femmes de sublimer une réalité quotidienne souvent dure et exiguë dans un univers fictionnel où elles pouvaient se concevoir comme des héroïnes en puissance. Elle permit aussi, par cet exercice de description du vécu et du senti des femmes par des femmes, de mieux se définir et se comprendre comme « être créatif et pensant » non masculin <a href="#_ftn5" name="_ftnref5">[5]</a>.</p>
<p>La philosophie a-t-elle participé à cette émancipation de l&rsquo;esprit féminin? Contrairement aux écrivaines, les femmes philosophes du XXe n&rsquo;avaient aucun modèle <a href="#_ftn6" name="_ftnref6">[6]</a>. Il n&rsquo;y avait aucune œuvre philosophique féminine, aucune professeure de philosophie et il était rarement question des femmes dans le cursus pédagogique. Lorsqu&rsquo;il en était fait mention, c&rsquo;était pour les railler et leur dénier toute capacité de raisonner et d&rsquo;accéder à la philosophie. Il est en effet remarquable de constater avec quelle hargne de nombreux philosophes ont nié aux femmes la capacité – sinon le droit – de réfléchir correctement. Aristote, Voltaire, Rousseau, Schopenhauer, Nietzsche, Kant, Kierkegaard <a href="#_ftn7" name="_ftnref7">[7]</a> – pour n&rsquo;en nommer que quelques-uns – défendaient tous que, de par sa « nature », la femme n&rsquo;avait pas accès à la raison. Il était difficile pour les femmes philosophes d&rsquo;échapper à la mentalité misogyne qui accompagnait ce milieu majoritairement masculin. Car si l&rsquo;on peut devenir écrivaine en autodidacte, il paraît beaucoup plus difficile de le faire en philosophie. Il fallait donc passer par le collège et l&rsquo;université, milieux qui sont demeurés hostiles aux femmes jusqu&rsquo;aux années 1960 où l&rsquo;éducation pour tous a pris force de loi.</p>
<p>Au début du XXe siècle, ces premières femmes à étudier la philosophie évoluaient dans un monde où les femmes n&rsquo;avaient pas le droit de vote, ni accès à la contraception ; seules celles issues de milieux favorisés recevaient une formation générale, formation de niveau inférieur donnée dans des lycées pour femmes. Si elles réussissaient quand même à être admises à l&rsquo;université, elles prenaient place dans des classes presque uniquement masculines, face à des professeurs qui les méprisaient, comme l&rsquo;avoue ici un professeur reconnu du collège d&rsquo;Eton : « L&rsquo;impression laissée sur l&rsquo;esprit, après avoir corrigé n&rsquo;importe quel paquet de copies d&rsquo;examen, c&rsquo;était que, peu importe les notes qu&rsquo;il pouvait donner, la meilleure parmi les femmes était intellectuellement inférieure au pire parmi les hommes <a href="#_ftn8" name="_ftnref8">[8]</a>. »</p>
<p>Qui étaient donc ces femmes du XXe siècle qui ont osé se présenter dans ces classes uniformément masculines, pour entendre des hommes leur dire que leur cerveau féminin n&rsquo;était pas constitué pour répondre à des problèmes logiques? Sur quoi ont-elles réfléchi? Se sont-elles intéressées aux mêmes sujets? Nul doute qu&rsquo;elles ont toutes été formées par des hommes. La filiation intellectuelle prend beaucoup d&rsquo;importance en philosophie.</p>
<p>J&rsquo;ai consulté à nouveau la liste des 128 femmes philosophes se trouvant sur le site de Wikipédia. Sachant que la tradition philosophique anglophone diffère de la francophone, j&rsquo;ai également consulté le site anglophone qui, lui, recensait 237 femmes. En éliminant les recoupements, j&rsquo;ai divisé les philosophes en trois groupes : les pionnières (nées entre 1890 et 1920), la deuxième génération (nées entre 1920 et 1940) et la troisième vague (nées entre 1940 et 1960). Pour éviter d&#8217;empiéter sur le XXIe siècle, j&rsquo;ai éliminé celles nées après 1960, les considérant comme des philosophes actuelles.</p>
<p>Dans le groupe des pionnières, il y a 28 femmes philosophes (7 Britanniques, 6 Françaises, 5 Américaines, 3 Allemandes, 2 Polonaises, 1 Serbe, 1 Espagnole, 1 Suisse, 1 Russe et 1 Irlandaise). Seulement trois d&rsquo;entre elles ont réfléchi ou milité en faveur d&rsquo;une émancipation des femmes.</p>
<p>Elles proviennent très majoritairement de milieux aisés et ont toutes reçu une excellente éducation. Simone Weil, Hannah Arendt et Simone de Beauvoir font partie de cette cohorte. Plusieurs d&rsquo;entre elles n&rsquo;ont pas eu de carrière universitaire et celles qui y sont parvenues l&rsquo;ont fait tardivement, soit dans la cinquantaine. Les circonstances de la guerre en Europe ont obligé plusieurs à l&rsquo;exil et certaines ont connu un destin tragique dans les camps de la mort. Même dans la paisible Amérique, le parcours de ces premières philosophes a parfois été semé d&#8217;embûches.</p>
<p>En France, Hélène Metzger (1890-1944) consacra sa vie à l&rsquo;histoire des sciences. Dans les années 20 et 30, elle publia sept monographies et une trentaine d&rsquo;articles dans les périodiques d&rsquo;histoire des sciences. Néanmoins, elle n&rsquo;obtint jamais de poste universitaire et souffrit toute sa vie de ce manque de reconnaissance institutionnelle.</p>
<p>En Allemagne, Édith Stein (1891-1942) a tenté de déposer sa candidature pour une habilitation au professorat. Husserl refusa de soumettre sa demande, convaincu qu&rsquo;elle serait refusée ; il était impensable qu&rsquo;une femme soit professeure. Elle milita pour le droit de vote des femmes et travailla jusqu&rsquo;à la fin de sa vie sur une théologie de la femme.</p>
<p>L&rsquo;Américaine Marjorie Grene (1910-2009) obtient un doctorat en philosophie du Radcliffe College après avoir étudié avec Martin Heidegger et Karl Jaspers en Europe. De 1937 à 1944, elle enseigne dans des postes subalternes à l&rsquo;Université de Chicago, jusqu&rsquo;à son licenciement à l&rsquo;entrée de la Seconde Guerre mondiale. Elle se marie et part vivre sur une ferme en Irlande (patrie de son époux), où elle élève poulets et porcs et s&rsquo;occupe de ses deux enfants. Du fond de ce trou perdu, elle écrit – peut-on l&rsquo;imaginer à la table de la cuisine? – deux œuvres majeures <a href="#_ftn9" name="_ftnref9">[9]</a> qui lui permettront de réintégrer la communauté universitaire, d&rsquo;abord à Belfast, puis à l&rsquo;Université de Californie après son divorce où elle devint professeure émérite.</p>
<p>Il est intéressant de noter que parmi les philosophes les plus célèbres de cette cohorte, plusieurs n&rsquo;ont pas eu d&rsquo;enfants, dont Hannah Arendt, Simone de Beauvoir, Simone Weil, Édith Stein, Ayn Rand, Jeanne Hersch, Iris Murdoch. Virginia Wolf observe le même phénomène chez les écrivaines qu&rsquo;elle cite dans son œuvre <em>Un lieu à soi</em>. La maternité serait-elle un obstacle à l&rsquo;atteinte de la <em>skholè</em>? Ce « temps libre et libéré des urgences du monde, qui rend possible un rapport libre et libéré au monde <a href="#_ftn10" name="_ftnref10">[10]</a> » paraît bien inaccessible à une mère entourée de poupons.</p>
<p>La deuxième génération de philosophes (nées entre 1920 et 1940) comprend 36 femmes : 14 Françaises, 13 Américaines, 4 Anglaises, 1 Brésilienne, 1 Belge, 1 Hongroise, 1 Nouvelle-Zélandaise, 1 Turque. Philippa Foot, Françoise Collin, Agnès Heller, Judith Jarvis Thomson, Ruth Millikan, Élisabeth de Fontenay, Jacqueline Russ, Sandra Harding, Anne Fargot-Largeault et Hélène Cixous font partie de ce groupe. Presque toutes ont eu une brillante carrière universitaire qui débuta dès leur diplomation. Elles sont souvent mariées avec un autre membre de la communauté universitaire. Le tiers d&rsquo;entre elles (13) ont développé une pensée féministe. Quelques-unes ont élevé leur famille avant de se lancer dans une carrière, d&rsquo;autres ont quitté l&rsquo;Europe pour œuvrer dans les universités américaines. De prime abord, le portrait semble idyllique, mais en y regardant de plus près, on découvre que certaines ont dû se battre pour gagner leur titre. En voici quelques exemples.</p>
<p>Sarah Kofman (1934-1994), spécialiste de Nietzsche et de Freud, a étudié avec Deleuze et Derrida. Elle enseigne à Toulouse dès 1960 et devient maître de conférences en 1970. Elle s&rsquo;intéresse particulièrement à la place occupée par la femme chez différents auteurs. Quelques années après l&rsquo;obtention d&rsquo;un poste de professeure à l&rsquo;Université de Paris 1 en 1991, elle se suicide, se disant victime de persécutions à l&rsquo;université.</p>
<p>Après ses études de philosophie en Belgique, Luce Irigaray (1935-&#8230;) suit les séminaires de Jacques Lacan et devient psychanalyste. Elle étudie la différence sexuelle dans la langue française et présente en 1974 une thèse d&rsquo;État intitulée<em> Speculum. La fonction de la femme dans le discours philosophique</em> à l&rsquo;Université Paris-VIII-Vincennes où elle enseigne. La thèse fait scandale et Luce Irigaray est évincée de l&rsquo;université et de l&rsquo;École freudienne de Paris.</p>
<p>Nel Noddings (1929-&#8230;) a travaillé pendant 17 ans comme enseignante de mathématiques dans des écoles élémentaires et a élevé une famille de dix enfants. À près de cinquante ans, elle décide de faire un Ph. D. en éducation à Stanford et devient une contributrice importante de l&rsquo;<em>ethic of care</em>.</p>
<p>La troisième cohorte, regroupant les philosophes nées entre 1940 et 1960, comprend 78 femmes : 30 Américaines, 24 Françaises, 8 Britanniques, 3 Allemandes, 3 Belges, 2 Canadiennes, 2 Bulgares, 2 Indiennes, 1 Polonaise, 1 Tunisienne, 1 Suédoise, 1 Irlandaise. Parmi elles, 31 ont concentré leurs réflexions sur la condition de la femme.</p>
<p>Devant un tel foisonnement, il est difficile de dégager un parcours qui traduise la réalité de toutes ces femmes. Plusieurs ont des carrières universitaires, certaines sont auteures et essayistes, d&rsquo;autres militantes. Elles ont des familles ou pas, s&rsquo;intéressent à des sujets aussi variés que la philosophie antique, la logique, l&rsquo;épistémologie, l&rsquo;éthique, la justice, le droit des minorités, les enjeux du développement économique, la pauvreté, la démocratie, la morale, la science, la distribution des ressources, l&rsquo;identité, les conventions sociales et, bien sûr, tout l&rsquo;éventail des théories féministes.</p>
<p>D&rsquo;ailleurs, parmi les noms les plus populaires (ceux qui sortent le plus souvent sur Google), plus de la moitié appartiennent à la mouvance féministe (9/16), dont Judith Butler, Élisabeth Badinter, Nancy Fraser, Seyla Benhabib, Magdalena Sroda et Donna Haraway. On peut s&rsquo;interroger sur l&rsquo;importance que prend la réflexion féministe dans le champ de la philosophie.</p>
<p>Lorsque j&rsquo;ai suivi un cours de philosophie de l&rsquo;éducation durant ma scolarité de maîtrise, le professeur m&rsquo;avait expliqué que lorsqu&rsquo;il parlait des hommes, cela englobait la femme. Comme on dit les Hommes, avec un grand H. Amusant, n&rsquo;est-ce pas? Cette même session, j&rsquo;avais à lire <em>L&rsquo;Émile </em>de Jean-Jacques Rousseau. Voici ce qu&rsquo;il dit de l&rsquo;éducation des filles :</p>
<p style="padding-left: 60px;">Ainsi toute l&rsquo;éducation des femmes doit être relative aux hommes. Leur plaire, leur être utiles, se faire aimer et honorer d&rsquo;eux, les élever jeunes, les soigner grands, les conseiller, les consoler, leur rendre la vie agréable et douce : voilà les devoirs des femmes dans tous les temps, et ce qu&rsquo;on doit leur apprendre dès leur enfance. (p. 475)</p>
<p style="padding-left: 60px;">L&rsquo;oisiveté et l&rsquo;indolence sont les deux défauts les plus dangereux pour elles (&#8230;) Les filles doivent être vigilantes et laborieuses (&#8230;) Il faut les exercer d&rsquo;abord à la contrainte, afin qu&rsquo;elle ne leur coûte jamais rien ; à dompter toutes leurs fantaisies, pour les soumettre aux volontés d&rsquo;autrui. (p. 481)</p>
<p>J&rsquo;ai suivi ce cours en 1989. Et de telles affirmations ne semblaient gêner personne. J&rsquo;étais la seule, dans cette classe toujours à majorité masculine, à me sentir blessée par la manière dont les grands architectes de la pensée occidentale regardaient la femme de haut avec le mépris affiché de l&rsquo;être supérieur envers son inférieur. « Mais non! » m&rsquo;expliquait-on doctement, tout cela n&rsquo;était ni du mépris, ni du sexisme. Il fallait recadrer ces commentaires dans leur contexte historique. Et puis, la nature ayant doté la femme du formidable don de l&rsquo;enfantement, elle devait donc s&rsquo;occuper prioritairement de sa progéniture. Et cela laissait très peu de place à la <em>skholè</em>, au temps pour soi. Lorsqu&rsquo;on songe à l&rsquo;extraordinaire quantité de temps nécessaire pour définir, développer et approfondir un concept, une idée, une pensée! La rigueur méthodologique, l&rsquo;effort soutenu de concentration sur un même objet sont si considérables qu&rsquo;il faut que le corps s&rsquo;efface pour laisser toute place à l&rsquo;exercice de la pensée pure.</p>
<p>Pour ma part, je ne pense pas que le corps soit un obstacle à la pensée. Par contre, libérer ce que l&rsquo;on appelle prosaïquement du « temps de cerveau » demeure un défi quotidien pour toutes les femmes, et davantage lorsqu&rsquo;elles sont mères. Comme l&rsquo;indique la philosophe Cynthia Fleury : « La lutte pour récupérer ou reconquérir du temps pour soi est un acte politique majeur. » « Il n&rsquo;y a pas de possibilité d&rsquo;individuation si le temps que l&rsquo;on donne à cheminer vers soi est furtif ou trop rare. » <a href="#_ftn11" name="_ftnref11">[11]</a></p>
<p>Malgré le sexisme qui perdure en philosophie <a href="#_ftn12" name="_ftnref12">[12]</a> et dans les milieux universitaires <a href="#_ftn13" name="_ftnref13">[13]</a>, de nombreuses femmes réfléchissent en ce moment sur l&rsquo;exclusion, le racisme, la marginalisation, l&rsquo;oppression, sur le droit des animaux et sur leur statut, sur l&rsquo;écologie et l&rsquo;éthique de l&rsquo;environnement, sur la condition féminine de la théorie des genres à la <em>french theory</em> en passant par l&rsquo;écoféminisme et l&rsquo;essentialisme. Les théories s&rsquo;opposent parfois et s&rsquo;entrechoquent dans un vigoureux dynamisme qui repousse les limites de ce qui est pensé et qui oblige à approfondir notre connaissance de nombreuses questions qui avaient été négligées jusqu&rsquo;ici par la philosophie. Gageons que cet important apport des femmes à l&rsquo;édifice de la philosophie en viendra à modifier en profondeur notre vision du monde et de l&rsquo;humanité.</p>
<p>&nbsp;</p>
<hr />
<p><a href="#_ftnref1" name="_ftn1">[1]</a> Virginia Woolf, <em>Un lieu à soi</em>, traduction de Marie Darrieussecq, Éd. Denoël, 2016, p. 30.</p>
<p><a href="#_ftnref2" name="_ftn2">[2]</a> <em>Skholè</em> signifie aussi école, c&rsquo;est-à-dire un lieu pour réfléchir, lire, écrire, étudier, méditer.</p>
<p><a href="#_ftnref3" name="_ftn3">[3]</a> Précisons ici que les magazines sont habituellement plus généreux envers les femmes. Un numéro spécial de <em>Bescherelle Culture</em> sur la chronologie de l&rsquo;histoire de la philosophie qui a été publié en 2016 mentionne sept femmes sur plus d&rsquo;une centaine d&rsquo;hommes, dont quatre se situent à l&rsquo;époque contemporaine (S. Weil, H. Arendt, S. de Beauvoir, É. Butler).</p>
<p><a href="#_ftnref4" name="_ftn4">[4]</a> Virginia Woof, <em>op. cit.</em>, p. 102-103.</p>
<p><a href="#_ftnref5" name="_ftn5">[5]</a> Il y aurait beaucoup à dire sur le fait que durant de nombreux siècles, tout acte de création était réservé aux hommes. Comme si le fait que les femmes puissent mettre des enfants au monde comblait amplement leur part de puissance créatrice.</p>
<p><a href="#_ftnref6" name="_ftn6">[6]</a> Si l&rsquo;on reconnaît aujourd&rsquo;hui l&rsquo;existence de femmes philosophes depuis même l&rsquo;Antiquité, ce n&rsquo;était pas le cas il y a cinquante ans. Jusqu&rsquo;à récemment, le titre de philosophe était décerné par un <em>boys club</em> très sélectif. La réhabilitation des femmes dans l&rsquo;histoire des idées est le résultat de récentes études féministes.</p>
<p><a href="#_ftnref7" name="_ftn7">[7]</a> Je m&rsquo;en voudrais de passer ici sous silence les philosophes, qui, sans s&rsquo;étendre sur le sujet, ont pris la peine de dénoncer le mauvais sort fait aux femmes par la philosophie, tels Condorcet, Charles Fourier, Auguste Comte, John Stuart Mill, Karl Marx, John Dewey, etc.</p>
<p><a href="#_ftnref8" name="_ftn8">[8]</a> Oscar Browming (1837-1923), dans <em>Un lieu à soi</em>, p. 89.</p>
<p><a href="#_ftnref9" name="_ftn9">[9]</a> <em>Dreadful Freedom: A Critique of Existentialism</em> en 1948 et <em>Heidegger</em> en 1957.</p>
<p><a href="#_ftnref10" name="_ftn10">[10]</a> Pierre Bourdieu, <em>Méditations pascaliennes</em>, p. 10.</p>
<p><a href="#_ftnref11" name="_ftn11">[11]</a> Extraits d&rsquo;une entrevue donnée à la revue <em>La tribune</em> en 2016. <a href="http://acteursdeleconomie.latribune.fr/debats/grands-entretiens/2016-05-12/cynthia-fleury-aimer-c-est-politique.html" target="_blank" rel="noopener noreferrer">http://acteursdeleconomie.latribune.fr/debats/grands-entretiens/2016-05-12/cynthia-fleury-aimer-c-est-politique.html</a></p>
<p><a href="#_ftnref12" name="_ftn12">[12]</a> <a href="http://bibliobs.nouvelobs.com/actualites/20130909.OBS6076/etats-unis-le-ras-le-bol-des-femmes-philosophes.html" target="_blank" rel="noopener noreferrer">http://bibliobs.nouvelobs.com/actualites/20130909.OBS6076/etats-unis-le-ras-le-bol-des-femmes-philosophes.html</a></p>
<p><a href="#_ftnref13" name="_ftn13">[13]</a> Émilie Champagne, « Les trous dans le tuyau », <em>Françoise Stéréo</em>, no 8, 2016. <a href="/les-trous-dans-le-tuyau/" target="_blank" rel="noopener noreferrer">/les-trous-dans-le-tuyau/</a></p>
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		<title>Clope et yoga même combat</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Catherine Lefrançois]]></dc:creator>
		<pubDate>Tue, 23 May 2017 13:17:21 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[9 Le temps]]></category>
		<category><![CDATA[Le temps incarné]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>AELIUS MARULLINUS Illustration: Anne-Christine Guy &#160; &#160; Quand est-ce que la guérison se termine? Pis quand est-ce qu’on commence à juste chill, savourer le fait d’être guéri? J’ai entendu ça à la radio l’été dernier, le moment exact est flou Comme les vieilles paroles de mon vieux coach Radou Il disait : pratique ta gauche jusqu’à [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<h2 style="text-align: right;"><a href="/wp-content/uploads/2017/05/Marullinus.jpg"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-3340" src="/wp-content/uploads/2017/05/Marullinus.jpg" alt="" width="1000" height="1000" srcset="/wp-content/uploads/2017/05/Marullinus.jpg 1000w, /wp-content/uploads/2017/05/Marullinus-150x150.jpg 150w, /wp-content/uploads/2017/05/Marullinus-300x300.jpg 300w, /wp-content/uploads/2017/05/Marullinus-768x768.jpg 768w, /wp-content/uploads/2017/05/Marullinus-250x250.jpg 250w, /wp-content/uploads/2017/05/Marullinus-100x100.jpg 100w" sizes="(max-width: 1000px) 100vw, 1000px" /></a></h2>
<h2 style="text-align: right;"></h2>
<h2 style="text-align: right;">AELIUS MARULLINUS</h2>
<p>Illustration: Anne-Christine Guy</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="padding-left: 120px;"><em>Quand est-ce que la guérison se termine?<br />
Pis quand est-ce qu’on commence à juste chill, savourer le fait d’être guéri?<br />
J’ai entendu ça à la radio l’été dernier, le moment exact est flou<br />
Comme les vieilles paroles de mon vieux coach Radou<br />
Il disait : pratique ta gauche jusqu’à ce que tu sois gaucher<br />
Fais-toi transparent, sois caméléon<br />
L’scénario avance vite<br />
C’pus 2011, kid</em></p>
<p style="padding-left: 120px;"><em>Feck me v’là sur le même vieux terrain que j’squat</em><br />
<em> À essayer de r’trouver ma droite</em></p>
<p style="padding-left: 120px;">Kenlo, <em>L’AN 16</em></p>
<p style="padding-left: 120px;">Texte : <a href="https://genius.com/Kenlo-lan-16-lyrics" target="_blank" rel="noopener noreferrer">https://genius.com/Kenlo-lan-16-lyrics</a></p>
<p style="padding-left: 120px;">Court-métrage <a href="https://www.youtube.com/watch?v=gEbBrtYYCMg" target="_blank" rel="noopener noreferrer">https://www.youtube.com/watch?v=gEbBrtYYCMg</a></p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Dix à vingt secondes après une <em>puff</em> de cig, la nicotine dans la fumée inhalée a passé la barrière hématoencéphalique et s’est infiltrée dans mon cerveau, mi-bienvenue, mi-intruse. Mon système de récompense est stimulé, la dopamine relâchée, et je ressens l’euphorie maximale en dedans de 15 minutes. Puis elle se dégrade, la dopamine, je cesse d’être dopé et son manque commence à se faire sentir. Tôt ou tard, je suis mû par ce besoin d’aller me stimuler de nouveau. Manteau, botte, porte, coup de vent, briquet, <em>puff</em>, soupir de soulagement, botche, retour à la routine. <em>L’autre</em> routine, celle dans laquelle le cycle de la fumette s’incruste, s’attache; symbiote ou parasite, on ne sait trop.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>« Mais qui commence à fumer en 2015? » Oh qu’on s’est permis de me la poser cette question. Viens-t’en, on va s’en parler, ce s’ra pas long, yink le temps d’une clope. Outre la réponse évidente, « moi », il y a le fait étrange que je me demandais la même chose. J’avais la curieuse impression d’avoir manqué à l’appel de l’âge d’or de la cigarette. Fumer dans les bars, dans les lieux de travail, ou profiter de cette notion étrange qu’est la section « fumeurs » d’un restaurant, à peu près aussi convaincante que des sections pipi / non-pipi à la piscine municipale. Mécanique des fluides quelqu’un? J’ai manqué ma chance de vivre paisiblement en tant que dilettante nicotinomane. Aujourd’hui, tout ce qui est tabagisme est honni, proscrit. Ce qui était permis est impermis. La liberté des fumeu.ses.rs est partie en fumée.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>J’ai refusé qu’on me parle de haut concernant mon tabagisme. Mon <em>coming out</em> s&rsquo;est fait à 29 ans; après un long parcours, il a fallu reconnaître que j’aimais l’effet qu’a la nicotine sur mon corps, mon cerveau, mes habitudes, et que le mécanisme de livraison que j’allais préconiser pour importer cette molécule dans mon système, c’est la cigarette. Il n’y aura pas d’apologie de cette décision ici. Faut-il le répéter? Mon corps, ma vie, mon choix.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="padding-left: 60px;"><em>Vieille blague soviétique :</em></p>
<p style="padding-left: 60px;"><em>Deux collègues sortent de l&rsquo;usine un soir. L&rsquo;un d&rsquo;eux s&rsquo;allume une cigarette. L&rsquo;autre lui pointe une affiche de propagande antitabac, et lui fait la remontrance :</em></p>
<p style="padding-left: 60px;"><em>&#8211; Ne sais-tu pas que fumer, ce n&rsquo;est rien d&rsquo;autre que de se condamner à une mort très lente?</em></p>
<p style="padding-left: 60px;"><em>&#8211; Ça me va, camarade; je ne suis pas du tout pressé.</em></p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Fumer fut un choix personnel qui s’est fait lentement, à travers différentes périodes, mon rapport à la nicotine ayant évolué par phases. Au départ, un anti-tabagisme féroce, nourri de souvenirs d’enfance : des nuits passées sous la tente d’oxygène, et les ravages de la cigarette auto-infligés par mon père à son corps, jusqu’à ce qu’il cesse de fumer et adopte une rigidité tout autant auto-infligée dans sa lutte contre le tabac. Une rigidité contagieuse. Je me refusais même d’inclure du tabac dans mes joints de pot. Premier décalage : une introduction au tabac par les cigares et les bidis à la fin de l’adolescence. Un mécanisme de livraison plaisant, dans des formats relativement inaccessibles et inefficaces, pouvant donc difficilement mener à la dépendance. Puis le plaisir de partager le narguilé (shisha) entre ami.e.s, les premières soirées passées à fumer tous et toutes ensemble, dans notre salon ou celui du Sultan.</p>
<p><a href="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-incarne.png"><img decoding="async" class="alignright wp-image-3281 size-medium" src="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-incarne-300x300.png" alt="" width="300" height="300" srcset="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-incarne-300x300.png 300w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-incarne-150x150.png 150w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-incarne-768x768.png 768w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-incarne-250x250.png 250w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-incarne-100x100.png 100w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-incarne.png 900w" sizes="(max-width: 300px) 100vw, 300px" /></a></p>
<p>Mais c’est le cannabis qui fut finalement mon <em>gateway drug</em> vers le tabac. C’est également ma consommation de cannabis qui a défini ma relation à la fumée. Ça, et ma pratique de la méditation et du yoga. Pour une tranche de yogi (et pour le lectorat du <em>Châtelaine</em>), le yoga est la voie royale vers la santé (yoga = santé). Pour la conscience populaire, bombardée de pub antitabac, la cigarette est l’exemple même d’un comportement malsain pour la santé (clope ≠ santé). Comment l&rsquo;épitome et l’antipode de la santé pourraient-ils avoir quoi que ce soit en commun? Ça paraît contre-intuitif pour quiconque adopte ces catégorisations. L’auteur des <em>Mots et des choses</em> maintient un rictus dans sa tombe.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>C’est si simple pourtant : le souffle, l’essence même de la vie. Les visions des « spiritistes » concernant le départ d&rsquo;un.e proche regretté.e s&rsquo;élaborent toujours autour des détails de son dernier souffle. <em>No shit, Sherlock</em>, nous dirait James Randi. Sans souffle, point de vie. Sans contrôle du souffle, de son cycle d’inhalations et d’expirations coordonnées aux mouvements mêmes du corps, point de yoga. Sans souffle, point de fumette.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Un cycle de souffle en cinq temps, dans mon cas.</p>
<ol>
<li>Inhaler la fumée dans les voies respiratoires supérieures.</li>
<li><em>Flusher</em> vers les poumons avec un <em>chaser</em> d’air ambiant.</li>
<li>Expirer la fumée.</li>
<li>Inhaler l’air ambiant.</li>
<li>Expirer.</li>
</ol>
<p>&nbsp;</p>
<p>Répéter. La <em>puff</em> entre, profondément, puis ressort.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Pour moi, fumer est une pratique de méditation, l’avait toujours été du moins. Sans doute lié à ma consommation de cannabis, fumer implique de me plonger dans une contemplation intense et pensive, centrée autour des petits gestes répétitifs de l’inhalation, de l’expiration, sur la danse de la fumée, qui virevolte devant nos yeux. De par la rareté relative de la ressource, du moins comparée au tabac ou à l’alcool, fumer du cannabis est un geste pesé, de concentration, par lequel on évite les pertes, le gaspillage. Des comportements inscrits dans une logique d’économie de bouts de joints, et devenus ritualisés avec l’habitude, n’ont plus besoin d’être déclenchés consciemment; dans leur réitération peut s’installer un état de tranquillité méditative, que j’ai reproduit et retrouvé au fur et à mesure que j’ai adopté la fumée du cigare, de la shisha, et finalement, de la cigarette.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Les drogues ont leur vie secrète et leurs rites initiatiques. C’est ce que décrit Howard Becker, pionnier des années 50 en sociologie de la marijuana, dans son portrait des <em>Outsider[s]. </em>Le terme regroupe à la fois les personnes déviantes et marginales qui adoptent un mode de vie non conforme aux normes sociales dominantes, et celles qui tentent de rejoindre ces groupes de déviant.e.s sans connaître leurs codes et leurs normes. La cigarette et les groupes de fumeurs et fumeuses sont sites de ces dynamiques multiples de déviance, mais c&rsquo;est à la marijuana que j&rsquo;ai d&rsquo;abord été initié, et à laquelle je me réfère.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Fumer un joint est après tout un geste codé. D’abord, dans la manière de le rouler, puis à la posture plutôt circulaire à adopter en groupe pour le partager, ainsi que le positionnement des individus dans le cercle, qui sert à faciliter l’ordre dans lequel le joint doit circuler dans un groupe : de la personne ayant roulé à celle ayant fourni le (plus de) pot, en continuant la séquence en sens horaire ou antihoraire, selon le positionnement des deux premières personnes à <em>puffer</em>. Sans cette circularité, la passe du joint se fait de façon chaotique, et on en vient, sous les effets et la distraction, à oublier la séquence exacte. C’est ce qui mène au phénomène de la frite McDo, où une personne qui devrait simplement passer le joint à une autre en prend une <em>puff</em> au passage. Sans oublier que la prise d’une <em>puff</em> elle-même est normée; elle ne peut être trop longue dans un contexte de partage, elle ne peut non plus être trop courte sans se faire <em>outer</em> comme novice et sans technique, et certains groupes de fumeur.se.s verront mal une approche <em>puff</em>&#8211;<em>puff</em>-passe.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>C’est autour de cet ensemble de nécessités, d’économie, d’appartenance sociale, et également, de la recherche d’un <em>high</em>, que se développent avec l’expérience des techniques d’inhalation plus ou moins élaborées. La technique séquentielle décrite ci-haut, transposée à la cigarette, origine de mes jours de <em>pot-head</em>. Il y en a d’autres. On peut également inhaler un peu de fumée puis plusieurs bouffées, sans exhaler, pour que descende bien profondément la fumée. Finalement, certain.e.s vont exhaler la fumée par la bouche tout en inhalant par le nez. Contrôle du souffle que je disais. Vraiment, tous les coups sont permis.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Fumer, que ce soit un joint ou un cigare ou une shisha, avait toujours porté la marque d’un geste éminemment social. C’était toujours un plaisir partagé. La possibilité de transposer le rituel, le contrôle du souffle, la contemplation méditative à un autre médium s’est présentée et a été saisie. C’est graduellement que s’est installée la pratique de la fumette sociale du tabac, et la véritable découverte de la cigarette, qui était restée bien loin de mes lèvres tout ce temps. Et c’est seulement avec la cigarette que fumer s’est développé en pratique potentiellement solitaire.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>La nourriture qu&rsquo;on consomme m&rsquo;importe moins que la bonne compagnie des gens avec qui on la partage. Qu&rsquo;est-ce qu&rsquo;un aliment, si ce n&rsquo;est un mécanisme de livraison à nos corps d’une série de molécules nécessaires au maintien de la vie, les nutriments. L’amour nouvellement découvert d’une molécule non nécessaire, la nicotine, nécessitait tout autant son mécanisme de livraison. La cigarette, ce produit industriel, homologué, standardisé, s’est imposée. La dose, la texture, l’odeur, la saveur, la force, toutes les qualités reproduites avec une fidélité presque parfaite d’un objet à un autre, séquentiellement produit, emballé, distribué, vendu, déballé et consommé. La conversion à la cigarette est complète lorsqu’on a sa marque, et qu’on est marqué.e comme au fer par ce tour de force du marketing industriel d’un capitalisme avancé.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Non pas que chaque <em>puff</em> ou chaque cigarette soient identiques à une autre. Dans cette perpétuelle réitération du même, outre les défauts de fabrication, il y a toute une panoplie de possibilités de différences. Il y a l’euphorie nicotinée de la clope qui met fin à un jeûne forcé. Il y a la fumette d’un plaisir coupable quand on entame la première d’un nouveau <em>pack</em> qu’on s’était dit qu’on n’achèterait pas. Il y a la toux grasse d’une clope de saison de grippe. La <em>toke</em> pressée alors que le bus arrive sur une cigarette dont on s’apprête à déchirer le tison avant d’embarquer. La mauvaise <em>puff</em> qui donne la nausée tout d’un coup. La <em>puff</em> au lit après avoir fait l’amour. Tirer la fumée de manière nerveuse en fuyant une situation anxiogène.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Pour pouvoir avoir ses clopes avec soi en tout temps, et ainsi pouvoir fumer quand on le veut, une nouvelle série d’habitudes se forgent, tout comme une déviation des habitudes existantes. On se projette dans le temps, on anticipe le besoin de clopes. De tant de clopes. Un paquet. Deux paquets. Il faut avoir une perception plutôt réaliste de sa consommation… et de la progression de celle-ci vers les excès de la dépendance. Quand j’ai acheté mon premier paquet, j’ai dû faire un mois complet avec. J’ai eu des prises de conscience graduelles au fur et à mesure que j&rsquo;accélérais la fréquence d’achat. Un <em>pack</em> par semaine, deux par semaine, un tous les deux jours, un par jour. Si je pars trois jours en chalet, j’achète trois paquets, garanti. Il se développe une perception de soi en tant que fumeur.se : la quantité de consommation, la marque recherchée, les marques de substitution acceptables au pis aller. Il faut en tout temps avoir ces informations à l&rsquo;esprit pour naviguer son habitude. Se développe alors une conception odographique de l’espace : connaître en tout temps le chemin vers le point d’approvisionnement le plus proche, ce qui oblige à compiler mentalement toute une série d’informations sur les deps qu’on fréquente, informations auxquelles on était au préalable indifférent.e. Surtout, quel dep a ma marque? Et si la gorge en arrache, lesquels ont des Halls?</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Fumer marque le temps qui passe. Je peux savoir comment avance ma journée en me rappelant, concrètement, que j’en suis à ma cinquième clope aujourd’hui. Lorsque je me souviens d’un événement que je peine à replacer dans le temps, tout devient plus facile en me rappelant combien de cigarettes je fumais à ce moment-là. Une par jour? Ça devait être en automne 2015. Facile de même, toi. Et quand j’appréhende une longue période anxiogène à venir, tout devient plus facile si je sais avec assurance que j’aurai assez de cigarettes avec moi.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Mais la plus importante déviation des habitudes, pour moi, ça a été le changement du focus. D’une pratique méditative à une dépendance, d’une fumette sociale à une fumette de plus en plus solitaire d’autant plus qu’elle est fréquente, j’ai une impression d’être de plus en plus en décalage avec les raisons pour lesquelles j’ai commencé à fumer. Fumer de manière quotidienne, habituelle, et non pas intentionnelle et rituelle me fait sentir la perte de la pratique méditative de la fumette. Fumer dans la préoccupation, pour alléger le stress, m’empêche de plonger dans la contemplation du geste ritualisé. La cigarette, ses cycles de consommation compulsive, son aise d’accès, une fois rendus incorporés au mode de vie s’opposent à cette pratique méditative, s’y portent en obstacle. Fumer plus, c’est fumer différemment. Une part de nostalgie, tournée vers le passé, cherche à retrouver une pratique de la fumée. Vivre le moment présent du souffle, plutôt que l’anticipation du <em>rush</em> de la nicotine. Ma consommation de la cigarette déplace l’attention apportée au geste, elle est de moins en moins forte au moment de fumer et de plus en plus forte au moment où on ne fume pas. Bref, j’ai fumé pour méditer, et le constant état d’attente du déclenchement du système de récompense est tout sauf cela. Un peu comme j’ai commencé le yoga pour ma santé, et que je me suis retrouvé avec une entorse et un déplacement de vertèbre à la suite de mouvements excessifs. Il faut savoir garder l’œil sur l’essentiel, quitte à se calmer un peu, revenir en arrière, et recommencer, en tentant de maintenir l’équilibre.</p>
<p>« <em>Feck me v’là sur le même vieux terrain que j’squat, à essayer de r’trouver ma droite. »</em></p>
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		<title>Le dep ferme dans cinq</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Marie-Michèle Rheault]]></dc:creator>
		<pubDate>Tue, 23 May 2017 13:16:52 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[9 Le temps]]></category>
		<category><![CDATA[Le temps incarné]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>M Illustration: Anne-Christine Guy &#160; Je peux jurer qu&#8217;à chaque minute qui passe, je suis en train de penser à prendre de la drogue. Si pour moi écrire ça est une confession, pour vous, le lire est un simple divertissement, un texte que vous parcourrez entre un top 10 sur les nouveaux restaurants végés et [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<h2 style="text-align: right;"><a href="/wp-content/uploads/2017/05/M.jpg"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-3233" src="/wp-content/uploads/2017/05/M.jpg" alt="" width="1000" height="1000" srcset="/wp-content/uploads/2017/05/M.jpg 1000w, /wp-content/uploads/2017/05/M-150x150.jpg 150w, /wp-content/uploads/2017/05/M-300x300.jpg 300w, /wp-content/uploads/2017/05/M-768x768.jpg 768w, /wp-content/uploads/2017/05/M-250x250.jpg 250w, /wp-content/uploads/2017/05/M-100x100.jpg 100w" sizes="(max-width: 1000px) 100vw, 1000px" /></a>M</h2>
<p>Illustration: Anne-Christine Guy</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Je peux jurer qu&rsquo;à chaque minute qui passe, je suis en train de penser à prendre de la drogue. Si pour moi écrire ça est une confession, pour vous, le lire est un simple divertissement, un texte que vous parcourrez entre un top 10 sur les nouveaux restaurants végés et un article sur les couleurs tendance de la saison à venir. Vous lisez mes secrets les yeux ronds comme des jetons qu&rsquo;on distribue dans les sous-sols d’église et autres endroits difficilement repérables de la rue. Parce que je sais que je ne suis pas seule, que mon histoire n&rsquo;a rien d&rsquo;extraordinaire. Après tout, je les ai vus les autres, ceux et celles qui se rencontrent dans les salles communautaires et les églises, je les connais tous, même ceux et celles qui n&rsquo;y mettront jamais les pieds. <em>An addict is an addict is an addict</em>, dirait Gertrude Stein, aussi bien tous les mettre dans le même panier, car même si la dépendance à la drogue a plusieurs visages, au final c&rsquo;est du pareil au même : paniquer parce qu&rsquo;on ne trouve pas son briquet sa pipe son papier son sachet sa paille sa cuillère sa seringue, courir au dépanneur car il est 11 PM et il ferme ou encore car il est 8 AM et il ouvre, cruiser son dealer en échange d&rsquo;une avance sur un quart un 3.5 un eightball. Si prévisibles, si manipulateurs, c&rsquo;est ce qu&rsquo;on dit de nous et de nos jeux de pouvoir, on joue non seulement avec notre vie mais avec la vôtre aussi. Je peux jurer qu&rsquo;à n&rsquo;importe quel moment de la journée je suis en train de penser à boire, à fumer, à sniffer, à m&rsquo;injecter, vous me dites <em>Pourquoi donc en parler</em>, ce à quoi je réponds <em>Pourquoi pas</em>, pourquoi ne pas documenter le temps qui passe, qui ne se passe jamais bien, les minutes qui s&rsquo;accumulent alors que chacune d&rsquo;entre elles constitue un exploit, une petite victoire sur laquelle je me penche comme sur le berceau d&rsquo;un nouveau-né, je me scrute constamment, des années de thérapie pour apprendre à mesurer le progrès naissant de cette partie de moi qui en veut toujours plus et pour qui le mot « assez » ne veut jamais rien dire.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Ç&rsquo;a commencé à huit ans, quand, fascinée par l&rsquo;idée de fumer, je demandais à ma mère s&rsquo;il y avait des fumeurs ou fumeuses dans notre famille. Non, personne pour aider la fille de bonne famille qui voulait seulement voler des mégots, demander une <em>puff</em>, une <em>smoke</em>, un mal de cœur. J&rsquo;ai donc fait ce que chaque enfant semi-saine d&rsquo;esprit aurait fait, j&rsquo;ai pris un bâton de cannelle et, allumettes en main, j&rsquo;ai fait descendre la fumée épicée dans mes poumons. Le poignet cassé, l&rsquo;index et le majeur bien droits, la bouche qui se ferme, pincée, une vraie de vraie Audrey Hepburn sur un poster cheap acheté au Rif-Raf des Promenades Saint-Bruno, la mine déconstruite par la déception que ce soit seulement ça, fumer. Déjà à cet âge, fumer n&rsquo;était pas assez. Je cherchais quelque chose d&rsquo;inatteignable, mais je ne le savais pas encore, alors j&rsquo;ai décidé de passer à l&rsquo;étape suivante : aller au garde-manger pour trouver des fines herbes à rouler. Moi qui n&rsquo;avais aucune idée du type de papier à utiliser, j&rsquo;ai pris une feuille dans le bac de l&rsquo;imprimante pour en découper un rectangle avec mes ciseaux bleus de droitière, initiales « MD » sur la lame. J&rsquo;ai placé les herbes bien au centre et j&rsquo;ai roulé le papier du mieux que j&rsquo;ai pu, priant pour que personne n&rsquo;entre dans ma chambre à ce moment précis. On dit que pour les addicts, le rituel est aussi important que la consommation elle-même, le cœur qui bat et l&rsquo;anticipation de savoir qu&rsquo;on va retrouver un rush familier. Déjà, enfant, je me lançais tête première dans un piège si bien tendu, lighter de BBQ en main j&rsquo;errais dans la cour arrière à la recherche d&rsquo;un coin sombre où allumer ma création, je ne me doutais pas que tout ce que j&rsquo;allais aspirer ce serait de la grosse fumée noire, âcre, qui tache les poumons. De toute façon, ça m&rsquo;importait peu, car tout ce que je voulais, par ce geste de rébellion, c&rsquo;était m&rsquo;échapper de moi-même un instant, faillir à mon rôle de première de classe. Oui, après tout, ceci est une histoire comme une autre où la protagoniste hérite d&rsquo;un surnom digne d&rsquo;une sous-catégorie de films Netflix : <em>poor little rich girl</em>.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Ç&rsquo;a commencé dans un sous-sol de banlieue où j&rsquo;ai pris ma première gorgée d&rsquo;alcool, si on peut appeler ça de l&rsquo;alcool les drinks de prédilection des ados sont toujours fruités, sucrés, « Tornade » ou « Boomerang » ou tout autre nom qui sonne comme « première brosse », pendant que, déjà à 13 ans, mes amies faisaient de la mescaline sur le top du Mont-Saint-Hilaire avant de se retrouver dans un spécial ado Claire Lamarche. Moi j&rsquo;étais la peureuse de service, celle qui avertissait de la venue des patrouilleurs, celle qui appelait les parents, celle qui s&rsquo;assurait que personne ne s&rsquo;étouffe dans son vomi. Quel comportement étonnant! Peut-être que je voulais me protéger de moi-même. C&rsquo;était avant de céder complètement, de tomber dans l&rsquo;exagération des escapades nocturnes, des mensonges cachés dans un tiroir de commode rose pâle, des appels à la voix feutrée pour discuter de plans qui ne se révèlent pas. J&rsquo;ai goûté à tout en même temps : de la liqueur de menthe à la bouche des garçons, du rhum &amp; coke à la bouche des filles. C&rsquo;était comme si une barricade avait sauté et que la gentille fille se changeait en démone, celle qui invente des histoires à ses parents, celle qui gribouille dans son agenda pendant que la prof de français s&rsquo;époumone, celle qui se lie d&rsquo;amitié avec Chloé dont le père est dealer, Chloé et ses sachets sentant la moufette, Chloé et son discman sur lequel on écoute du hip-hop sur la promenade, faisant des allers-retours au dépanneur qui vend des cuisses de poulet pané et dont le proprio s&rsquo;appelle Tit-Criss, Tit-Criss qui nous refile des smokes à l&rsquo;unité et nous on égraine le tabac dans notre pipe, regardant la ville s&#8217;embrouiller sous nos yeux avant de déclarer « Hey, ces deux lampadaires-là sont vraiment en ligne droite » et ensuite rentrer en cours de maths où je ne comprends rien à rien mais où j&rsquo;obtiens quand même des scores avoisinant les 100 %. Le tour de magie de la vie, c&rsquo;est de convaincre les gentilles filles que jamais rien de mal ne leur arrivera et qu&rsquo;elles sont au-dessus de tout, car pendant ce temps-là elles peuvent continuer de s&rsquo;enfoncer en toute tranquillité.<a href="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-incarne.png"><img decoding="async" class="alignright wp-image-3281 size-medium" src="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-incarne-300x300.png" alt="" width="300" height="300" srcset="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-incarne-300x300.png 300w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-incarne-150x150.png 150w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-incarne-768x768.png 768w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-incarne-250x250.png 250w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-incarne-100x100.png 100w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-incarne.png 900w" sizes="(max-width: 300px) 100vw, 300px" /></a></p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Contrairement à ce qu&rsquo;on pourrait croire, ça n&rsquo;a pas commencé le jour où j&rsquo;ai tellement bu de sangria dans un atelier de poésie avec Sina Queyras que j&rsquo;ai dû appeler mon dealer pour le rejoindre sur Bishop avant de m&rsquo;enfermer dans les toilettes du Reggie&rsquo;s, clés et sachet en main. Ç&rsquo;a commencé bien avant ça, lors du week-end du premier Osheaga, hashtag hispter, après le show de Duchess Says sur la petite scène dans le bois. Week-end durant lequel j&rsquo;ai finalement rencontré mon amie MySpace Alice dans la Lune, qui m&rsquo;a introduite à mon nouveau bar préféré : pas le Tokyo, pas le Biftek, celui juste à côté avec le plafond doré et les divans zébrés. En réalité, cette drogue, ce n&rsquo;était pas la première fois qu&rsquo;on me l&rsquo;offrait, mais c&rsquo;est la première fois que je disais oui. J&rsquo;ai dit oui à Alice, oui, <em>Go ask Alice</em> et elle a dit oui, alors j&rsquo;ai plongé le nez premier et c&rsquo;est là que j&rsquo;ai commencé à oublier. Oublier les toilettes, les plafonds, les murs, les appartements, les nombreux <em>afters</em> où l&rsquo;on se fait meilleures amies devant le miroir de la salle de bain, ne prenant même plus la peine de détourner les yeux si l&rsquo;une d&rsquo;entre nous va pisser dans la toilette qui déborde dans le coin de la pièce. Si tous les lieux où j&rsquo;ai consommé pouvaient s&rsquo;illuminer sur la map de Montréal, on aurait droit à un festival de lumières digne des plus beaux Feux Loto-Québec. En fait, à cette époque, la ville entière était en feu et je me laissais immoler sur la croix du Mont-Royal comme si on tournait un clip de Madonna. Je me laissais brûler par tous les bouts, tous les orifices, toutes les fissures, le feu remplissait le vide et le vide éteignait le feu, <em>repeat, once again, without feeling</em>.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Ç&rsquo;a commencé lors de ma première année de maîtrise, en sortant du métro Berri pour me rendre à mon séminaire, anxieuse, stressée. Je cherchais mon chemin vers ma salle de classe, je cherchais aussi un peu de confiance en moi, alors j&rsquo;ai succombé et je me suis dirigée, pochette American Apparel en cuir à la main, aux toilettes du quatrième étage avec pour seul désir de m&rsquo;enfermer dans une cabine, espérant que personne n&rsquo;entre pendant que je fais ma business, mais m&rsquo;en foutant à la fois, les bâtons dans les roues je sais me les mettre moi-même merci. J&rsquo;ai sorti un flacon de comprimés blancs, gravure « DD » d&rsquo;un côté et « 8 » de l&rsquo;autre, l&rsquo;ai déposé sur la surface brillante en métal contenant les rouleaux de papier, glam, j&rsquo;ai appuyé de toutes mes forces de sac d&rsquo;os de 105 livres sur un compact Cover Girl pour pulvériser finement le comprimé, puis diviser la précieuse poudre en une ligne bien droite, mon chemin vers la joie à moi, comme ce chemin de pilosité reliant le nombril au sexe. Moi, ma joie, c&rsquo;est de m&rsquo;envoyer cette poudre dans le corps, ça me procure le même plaisir que le sexe, du pareil au même. Je suis retournée en classe, les doigts sur les parois brunes des murs, les pieds sur le carrelage beige, la tête ailleurs complètement, j&rsquo;ai levé la main, posé des questions, cité Courtney Love. À la pause je suis allée m&rsquo;acheter un paquet de Post-it rose fluo, deux crayons Pilot noirs, un Moleskine à 35 $. Bref, j&rsquo;ai fait ma pense-bonne juste pour flasher, juste pour oser m&rsquo;estimer le temps d&rsquo;une soirée, oublier que je suis une semi-littéraire qui a trop foxé, une ex-gentille fille qui ne trompe plus personne sauf peut-être seulement elle-même, parfois.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Ç’a commencé chaque jour de ma vie où je regarde l&rsquo;horloge en me disant <em>Juste une petite minute de plus</em>. J&rsquo;essaye de retarder l&rsquo;heure de ma consommation, repousser mes limites. Cependant il faut prendre en considération que la guérison est une illusion. <em>Addiction is a disease</em>, qu&rsquo;ils disent, mais pas vraiment, pas si on n&rsquo;en guérit jamais. Addict un jour addict toujours. Si ma consommation problématique découle non seulement de la génétique, mais aussi de nombreux facteurs sociaux, comment guérir complètement? Comment triompher dans une société qui nous heurte lorsqu&rsquo;on est née sans carapace, la sensibilité à fleur de peau alors que je suis nue dans la foule, signe astrologique Cancer c&rsquo;est moi oui allô? <em>Juste une petite minute de plus</em>, juste un petit effort gros comme une montagne. C&rsquo;est avec l&rsquo;expérience que ça devient plus facile. C&rsquo;est en luttant qu&rsquo;on finit par triompher, c&rsquo;est en forgeant qu&rsquo;on devient forgeronne. Oui, tout ceci est vrai de vrai, un pep talk de championne de la consommation, des phrases entendues mille fois qui font du sens comme par magie un bon matin, <em>it works if you work it</em> mais il faut que tu trouves ce qui marche pour toi. Toi seulement détient la clé du succès, magie! Magie comme quand j&rsquo;étais enfant et que je préparais des potions dans la cour arrière chez mes parents, un peu de boue, un peu d&rsquo;herbe, beaucoup de temps passé à inventer ces recettes de sorcière, sorcière un jour sorcière toujours. Je suis depuis longtemps experte des liquides, des comprimés, des poudres. Une vie entière passée à calculer, attendre, souffrir, sourire, bien mélanger, pour finalement réaliser que c&rsquo;est un état constant pour moi, chaque heure, chaque minute, chaque seconde : ça recommence, <em>juste une petite minute de plus.</em></p>
<p>&nbsp;</p>
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		<title>Les garde-robes pleins</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Marie-Michèle Rheault]]></dc:creator>
		<pubDate>Tue, 23 May 2017 13:15:30 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[9 Le temps]]></category>
		<category><![CDATA[Les âges de la vie]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>CLAUDIA BEAULIEU &#160; Illustration: Anne-Christine Guy &#160; Elle a décidé de tout liquider vitesse grand V, comme pour se déjouer elle-même. Elle a commencé par donner les meubles à qui en avait besoin, le tracteur à pelouse à mon cousin, le congélateur du sous-sol à ma cousine. La grande balançoire face à face qui était [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p><a href="/wp-content/uploads/2017/05/Beaulieu.jpg"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-3237" src="/wp-content/uploads/2017/05/Beaulieu.jpg" alt="" width="1000" height="1000" srcset="/wp-content/uploads/2017/05/Beaulieu.jpg 1000w, /wp-content/uploads/2017/05/Beaulieu-150x150.jpg 150w, /wp-content/uploads/2017/05/Beaulieu-300x300.jpg 300w, /wp-content/uploads/2017/05/Beaulieu-768x768.jpg 768w, /wp-content/uploads/2017/05/Beaulieu-250x250.jpg 250w, /wp-content/uploads/2017/05/Beaulieu-100x100.jpg 100w" sizes="(max-width: 1000px) 100vw, 1000px" /></a></p>
<h2 style="text-align: right;">CLAUDIA BEAULIEU</h2>
<p>&nbsp;</p>
<p>Illustration: Anne-Christine Guy</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Elle a décidé de tout liquider vitesse grand V, comme pour se déjouer elle-même. Elle a commencé par donner les meubles à qui en avait besoin, le tracteur à pelouse à mon cousin, le congélateur du sous-sol à ma cousine. La grande balançoire face à face qui était sur la galerie est partie chez ma tante, avec son indispensable tente moustiquaire. Les outils, ainsi que quelques meubles plus vétustes, ont fini dans le camp de bois de mes oncles. Même après la distribution, la maison semblait encore pleine.</p>
<p>Grand-maman s&rsquo;est résignée à se prendre un loyer en ville, mais on ne sait pas trop ce que ça lui fait de devoir vendre son chez-soi, à part la fatiguer. La propriété de ma grand-mère, où elle a élevé ses enfants, a deux étages et un sous-sol qui sent drôle. Derrière, de beaux champs montent jusqu&rsquo;à la ligne d&rsquo;horizon. Des éoliennes ont poussé au loin dans les dernières années. En plus de la grande maison à vider, il y a sur le terrain un garage et un petit chalet remplis de <em>stock</em>. À côté du jardin, un petit cabanon de toile servait de serre et abritait une panoplie d&rsquo;instruments pour retourner, ratisser, strier la terre.<a href="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ages.png"><img decoding="async" class="alignright wp-image-3196 size-medium" src="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ages-300x300.png" alt="" width="300" height="300" srcset="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ages-300x300.png 300w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ages-150x150.png 150w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ages-768x768.png 768w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ages-250x250.png 250w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ages-100x100.png 100w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ages.png 900w" sizes="(max-width: 300px) 100vw, 300px" /></a></p>
<p>J&rsquo;ai hérité de ma grand-mère une certaine maladie de l&rsquo;accumulation. J&rsquo;ai le même réflexe de me dire que tout peut encore servir. Elle, elle a ses raisons. Elle a dû aller chercher du travail après le départ de mon grand-père. Dans les années 1980, sa maison était habitée de manière intermittente par ma mère et par mes six oncles et tantes devenus jeunes adultes, pendant que grand-maman était concierge dans un immeuble en ville. Elle ramassait ce que les locataires laissaient derrière eux : grille-pain, vaisselle, petits meubles, et ramenait le tout à la maison de Saint-Épiphane, parce qu&rsquo;effectivement, tout pouvait servir.</p>
<p>Il fallait nous voir, ma sœur, ma mère et moi, faire le tri dans les douze sacs à vidange pleins de linge dont on a hérité. Se passer les lainages tricotés à la main, les dentelles des jaquettes d&rsquo;une autre époque, les broderies sur les simples t-shirts de coton. Oscillant entre nostalgie et panique matérielle, j&rsquo;ai évité du regard les poches et les poches à aller porter à la friperie à la fin de notre examen. Cependant, je n&rsquo;ai pas pu m&#8217;empêcher de rapporter chez moi une partie du patrimoine de grand-maman. L&rsquo;angoisse m&rsquo;a prise au moment de corder tout cela dans mon quatre et demi.</p>
<p>Le temps qui passe est donc associé chez ma grand-mère comme chez moi aux garde-robes remplis jusqu&rsquo;au plafond, aux boîtes et aux bacs. Aux tablettes ajoutées dans les armoires, à plusieurs vêtements sur un même cintre. Les années défilent et les livres jaunis, les outils en tous genres et les cossins pour la cuisine s&rsquo;amoncellent. Pas d’emprise sur ce qui se retrouve chez soi, pas plus que sur le fil du temps. Et en plus d’accumuler des objets, lentement, jusqu’à l’ensevelissement, ceux-ci sont la preuve que les modes passent. Et que la vie passe aussi. Ce doit être pour cette raison que, malgré le fait que de nos jours un simple iPhone remplace la moitié de ce qui encombrait les maisons d&rsquo;autrefois (téléphone, bottin téléphonique, carnet d&rsquo;adresses, appareil-photo, album photo, calculatrice, tourne-disque, disques, magazines, dictionnaires, livres de recettes, accordeur à guitare, enregistreuse, <em>name it)</em>, ça m’a brisé le cœur de voir tous ces objets plus ou moins précieux, mais choisis, et classés, prendre le chemin de la Saint-Vincent-de-Paul sous une bruine glaciale d&rsquo;automne.</p>
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		<title>La couleur du temps</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Marie-Michèle Rheault]]></dc:creator>
		<pubDate>Tue, 23 May 2017 13:15:03 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[9 Le temps]]></category>
		<category><![CDATA[Le temps incarné]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>VIRGINIE LARIVIÈRE &#160; Illustration: Anne-Christine Guy &#160; La couleur du temps s’est installée dans mes cheveux. J’ai des cheveux blancs, depuis longtemps. Vers la fin de la vingtaine, je me suis teint la chevelure pour gommer tout ça. Parce que les cheveux blancs se multipliaient plus vite que ma capacité mentale à les accepter. Parce [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<h2 style="text-align: right;"><a href="/wp-content/uploads/2017/05/Lariviere.jpg"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-3269" src="/wp-content/uploads/2017/05/Lariviere.jpg" alt="" width="1000" height="1000" srcset="/wp-content/uploads/2017/05/Lariviere.jpg 1000w, /wp-content/uploads/2017/05/Lariviere-150x150.jpg 150w, /wp-content/uploads/2017/05/Lariviere-300x300.jpg 300w, /wp-content/uploads/2017/05/Lariviere-768x768.jpg 768w, /wp-content/uploads/2017/05/Lariviere-250x250.jpg 250w, /wp-content/uploads/2017/05/Lariviere-100x100.jpg 100w" sizes="(max-width: 1000px) 100vw, 1000px" /></a></h2>
<h2 style="text-align: right;">VIRGINIE LARIVIÈRE</h2>
<p>&nbsp;</p>
<p>Illustration: Anne-Christine Guy</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>La couleur du temps s’est installée dans mes cheveux. J’ai des cheveux blancs, depuis longtemps. Vers la fin de la vingtaine, je me suis teint la chevelure pour gommer tout ça. Parce que les cheveux blancs se multipliaient plus vite que ma capacité mentale à les accepter. Parce que cette couleur incarnait une trahison – celle du temps – que même les taches de rousseur qui ponctuent mon nez n’arrivaient pas à éclipser.</p>
<p>À maintenant 38 ans, j’ai décidé de renouer avec ma couleur naturelle, un châtain des plus ordinaires, serti de blanc. Il y a quelques mois déjà que j’ai délaissé le rituel mensuel de la teinture. <em>Exit</em> donc « l’expérience sensorielle » chaque mois promise par une « crème veloutée qui ne coule pas » et adieu « confort optimal du cuir chevelu à l’application ». Début janvier 2017, le « châtain-très-clair-doré-100 %-couverture-du-gris » chargé de me rajeunir la frange s’accroche encore aux pointes, mais sa disparition est imminente. Une coupe garçonne est venue accélérer le processus.<a href="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-incarne.png"><img decoding="async" class="alignright wp-image-3281 size-medium" src="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-incarne-300x300.png" alt="" width="300" height="300" srcset="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-incarne-300x300.png 300w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-incarne-150x150.png 150w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-incarne-768x768.png 768w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-incarne-250x250.png 250w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-incarne-100x100.png 100w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-incarne.png 900w" sizes="(max-width: 300px) 100vw, 300px" /></a></p>
<p>Mettre fin à cette cérémonie intime – et pourtant très collective si on évalue l’espace considérable qu’occupent les teintures sur les tablettes des pharmacies – peut sembler un geste banal. Et à trop voguer sur Internet, on pourrait effectivement penser que retrouver sa postiche naturelle, c’est <em>à la mode</em>, fastoche, négligeable et tout à fait superficiel.</p>
<p>D’un côté, on y expose par mille clichés comment rester sexy malgré des cheveux gris, notamment en proposant d’adopter le rouge à lèvres foncé pour créer un contraste <em>intéressant</em> avec la nouvelle tête de jeune-vieille. De l’autre, la mode nous apprend que « les jeunes aussi veulent des cheveux gris! <a href="#_ftn1" name="_ftnref1">[1]</a> » Ainsi, des filles de 20 ans se décolorent l’ébène ou le carotte de la moumoute pour adopter le poivre et sel.</p>
<p>Mais, sur l’autoroute de l’information, on trouve aussi des sites <a href="#_ftn2" name="_ftnref2">[2]</a> dédiés à cette démarche du « retour au naturel ». On y trouve soutien, témoignages, photos, trucs et conseils pour arriver à se défaire de sa vieille couleur, et ce, en privilégiant l’estime de soi plutôt que le regard des autres sur soi. Une approche plus engagée et mobilisatrice.</p>
<p>Une approche nécessaire aussi, parce qu’il faut bien admettre que la détestation culturelle pour le temps qui passe et surtout pour les indices qu’il sème ici et là, autour des yeux, dans les cheveux, sur la peau, est difficile à vivre et est, parfois, cher payée. En effet, la trahison du temps est bien réelle. Et elle se vit surtout au féminin.</p>
<p>Parlez-en à Louise Arcand ou à Michèle Viroly, toutes deux d’anciennes lectrices de nouvelles de la télé nationale. En 1984, voulant « rafraîchir l’information », Radio-Canada remerciait Louise Arcand, 40 ans, et la remplaçait par Marie-Claude Vallée, 28 ans. En 2001, Michèle Viroly vivait à son tour cette injustice, remplacée par la plus jeune Michaëlle Jean.</p>
<p>Des histoires d’un autre siècle, pourrait-on penser. Sauf qu’elles se poursuivent librement aujourd’hui, peu importe les ondes que l’on choisit de syntoniser. On se félicite bien sûr de voir des cheffes d’antenne comme Céline Galipeau et Sophie Thibault assurer l’animation du téléjournal. Mais, soyons honnête, l’idée même de les imaginer livrer les états du monde avec une chevelure naturelle apparaît loufoque.</p>
<p>Pourtant, les têtes blanches et les pattes-d’oie de Simon Durivage ou de Pierre Bruneau ne provoquent pas d’émoi dédaigneux. Mieux encore! On dira d’elles qu’elles inspirent sagesse, maturité et expérience.</p>
<p>Bien sûr les cheveux blancs ne sont qu’un des « éléments de preuve » de vieillissement, dont se trouve à être coupable toute femme qui… prend de l’âge. Et évidemment, il existe des secteurs d’activités professionnelles où l’âgisme est plus flagrant. Les femmes artistes <a href="#_ftn3" name="_ftnref3">[3]</a> par exemple, sont, au Québec, en 2016, victimes d’un âgisme indéniable. Tellement indéniable que cette double discrimination, basée sur l’âge et sur le genre, porte un nom : le syndrome Georges Clooney!</p>
<p>Le moindre signe de vieillissement des femmes est sous la tutelle d’une culture qui ne tolère que la jeunesse – et encore! Il ne faudrait pas que cette jeunesse se présente à un gala en jean et t-shirt sous peine de virer le Québec à l’envers <a href="#_ftn4" name="_ftnref4">[4]</a>. Un fabuleux double standard qui se conjugue au féminin de tous les temps, quoique surtout à l’imparfait.</p>
<p>On vit une époque formidable. Une époque moderne, comme en fait foi Isabelle Maréchal qui demande à ses auditeurs et auditrices, sur les ondes du 98,5 : <em>«Jusqu&rsquo;à quel âge une femme peut-elle porter une minijupe, un bikini ou les cheveux longs? <a href="#_ftn5" name="_ftnref5"><strong>[5]</strong></a>»</em></p>
<p>Une époque merveilleuse où le visage ridé d’Hillary Clinton, 68 ans, première femme à devenir candidate pour l’élection présidentielle américaine, ne peut être exposé en une d’un magazine <a href="#_ftn6" name="_ftnref6">[6]</a> sans créer une controverse, tant ce vieillissement trop apparent dérange.</p>
<p>Dans cette époque sclérosée par le Photoshop et momifiée par le Botox, refuser ou cesser la gymnastique esthétique de la coloration demeure un acte de résistance plutôt radical, qui va, littéralement, à la racine des choses. Arrêter de dépenser de l’argent sur des teintures et gagner en estime de soi, c’est radical!</p>
<p>Et puis, il ne faudrait pas négliger le côté pratico-pratique du retour au naturel capillaire : se détester le follicule pileux et se tapisser la crinière pour se rajeunir la perruque, ça prend du temps. Et arrêter d’en perdre pour dissimuler ses traces, ça libère un agenda!</p>
<hr />
<p><a href="#_ftnref1" name="_ftn1">[1]</a> <a href="http://www.schwarzkopf.fr/skfr/fr/accueil/coloration/cheveux_gris/conseils_coloration/cheveux_gris_jeunes.html" target="_blank" rel="noopener noreferrer">http://www.schwarzkopf.fr/skfr/fr/accueil/coloration/cheveux_gris/conseils_coloration/cheveux_gris_jeunes.html</a></p>
<p><a href="#_ftnref2" name="_ftn2">[2]</a> <a href="http://50nuancesdegris.canalblog.com/" target="_blank" rel="noopener noreferrer">http://50nuancesdegris.canalblog.com/</a></p>
<p><a href="#_ftnref3" name="_ftn3">[3]</a> <a href="http://plus.lapresse.ca/screens/42e513f2-d715-4fdb-9dff-c98445e7c6aa%7C_0.html" target="_blank" rel="noopener noreferrer">http://plus.lapresse.ca/screens/42e513f2-d715-4fdb-9dff-c98445e7c6aa%7C_0.html</a></p>
<p><a href="#_ftnref4" name="_ftn4">[4]</a> <a href="http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/812110/safia-nolin-adisq-critiques-tenue-replique" target="_blank" rel="noopener noreferrer">http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/812110/safia-nolin-adisq-critiques-tenue-replique</a></p>
<p><a href="#_ftnref5" name="_ftn5">[5]</a> <a href="http://fr.canoe.ca/divertissement/celebrites/nouvelles/archives/2016/08/20160823-095818.html" target="_blank" rel="noopener noreferrer">http://fr.canoe.ca/divertissement/celebrites/nouvelles/archives/2016/08/20160823-095818.html</a></p>
<p><a href="#_ftnref6" name="_ftn6">[6]</a> <a href="http://www.lactualite.com/societe/les-rides-au-pouvoir/" target="_blank" rel="noopener noreferrer">http://www.lactualite.com/societe/les-rides-au-pouvoir/</a></p>
<p>&nbsp;</p>
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		<title>Tranches de vie</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Laurence Simard-Gagnon]]></dc:creator>
		<pubDate>Tue, 23 May 2017 13:14:37 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[9 Le temps]]></category>
		<category><![CDATA[Le temps des femmes]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>CATHERINE LEFRANÇOIS LAURENCE SIMARD &#160; Illustration Anne-Christine Guy &#160; Manifestement les filles, si vous vous sentez débordées, si vous rencontrez de la résistance, si vous êtes stressées, c’est de votre faute. Vous ne planifiez pas assez, voyez-vous ? En vérité je vous le dis, manger et faire manger votre famille santé, avoir des enfants détendus qui [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<h2 style="text-align: left;"><a href="/wp-content/uploads/2017/05/Lefrancois-Simard.jpg"><img decoding="async" class="alignnone wp-image-3309 size-full" src="/wp-content/uploads/2017/05/Lefrancois-Simard.jpg" alt="" width="1000" height="1000" srcset="/wp-content/uploads/2017/05/Lefrancois-Simard.jpg 1000w, /wp-content/uploads/2017/05/Lefrancois-Simard-150x150.jpg 150w, /wp-content/uploads/2017/05/Lefrancois-Simard-300x300.jpg 300w, /wp-content/uploads/2017/05/Lefrancois-Simard-768x768.jpg 768w, /wp-content/uploads/2017/05/Lefrancois-Simard-250x250.jpg 250w, /wp-content/uploads/2017/05/Lefrancois-Simard-100x100.jpg 100w" sizes="(max-width: 1000px) 100vw, 1000px" /></a></h2>
<h2 style="text-align: right;">CATHERINE LEFRANÇOIS</h2>
<h2 style="text-align: right;">LAURENCE SIMARD</h2>
<p>&nbsp;</p>
<p>Illustration Anne-Christine Guy</p>
<p>&nbsp;</p>
<p><em>Manifestement les filles, si vous vous sentez débordées, si vous rencontrez de la résistance, si vous êtes stressées, c’est de votre faute. Vous ne planifiez pas assez, voyez-vous ? En vérité je vous le dis, manger et faire manger votre famille santé, avoir des enfants détendus qui ont une mère reposée et souriante, ne jamais être pressée, réduire sa trace écologique, C’EST FACILE ! Il vous suffit de quelques trucs et le tour est joué. Évidemment, il vous faut vous organiser. Allez, pas de temps mort ! </em></p>
<p><em>Premier conseil. En planifiant chaque tâche et chaque activité, dans votre tête, mais idéalement aussi par écrit (pourquoi ne pas commencer à tenir un </em>bullet journal<em>? quelle belle façon d’exploiter votre créativité!), vous ne serez jamais prise au dépourvu. Chacun vous saura gré d’avoir pensé à emporter des chaussettes de rechange ou encore d’avoir cuisiné d’avance un plat pour le soir où vous avez une réunion et où vous ne pouvez pas rentrer pour le souper. </em></p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: right; padding-left: 30px;">Une année sur deux je m’abonne au <em>Devoir – </em>l’année de vaches grasses où j’ai un peu de <em>cash</em>, et où l’angoisse du papier journal qui s’accumule arrive un peu moins haut dans l’échelle de mon senti que l’espoir de devenir une personne qui lit le journal.</p>
<p style="text-align: right;">J’aimerais ça être une personne qui lit le journal.</p>
<p style="text-align: right; padding-left: 30px;">Tous les matins, comme d’aucunes font leur Kegel. Au lieu d’ouvrir Facebook et de <em>scroller</em> le temps au même rythme que mon <em>wall</em>, la cadence régulière et confortable de mon doigt sur le <em>touchpad</em> camouflant le fait que je suis au top de la glissade vertigineuse de la journée inévitablement et irrémédiablement perdue.</p>
<p style="text-align: right; padding-left: 30px;">Comme d’aucun-es fument leur clope, boivent leur café, font leur yoga, se lavent, que sais-je d’autres, font ce qu’il-les ont à faire pour s’annoncer à eux et elles-mêmes qu’après ça, fini de niaiser, la coupure doit être faite d’avec le magma confus de l’ensommeillement, des tites douleurs, de l’angoisse, de la vaisselle sale, de l’encombrement mental, si on veut pouvoir se colletailler avec cette autre journée que le Bon Dieu amène. Si j’étais la personne que je veux être, le journal serait la colonne vertébrale de mon temps disponible au travail (de 8h15 à 15h30 les jours où les étoilent sont alignées, sauf le mercredi pm bien sûr, merci commission scolaire de la Capitale), sur laquelle j’accrocherais toute velléité d’incarner une productivité attentive et orientée sur la tâche.</p>
<p style="text-align: right; padding-left: 30px;">J’aimerais ça lire le journal comme une « technique de soi », c’est Foucault qui dit ça, une de ces « procédures […] proposées ou prescrites aux individus pour fixer leur identité, la maintenir ou la transformer en fonction d’un certain nombre de fins, et cela grâce à des rapports de maîtrise de soi sur soi ou de connaissance de soi par soi ». (J’ai lu ça vite, vite dans <em>Dits et écrits</em>, section 304 &#8211; Subjectivité et vérité, p. 1032. Le lien est peut-être un peu boboche, désolée d’avance aux foucaldiens.)</p>
<p style="text-align: right; padding-left: 30px;">Le journal, en soi, individuellement, m’intéresse peu, sauf pour les sudokus. C’est le rapport de maîtrise de soi sur soi, ou de maîtrise de soi dans le temps. S’accrocher à des pratiques de vie qui rythment le temps. C’est la passe <em>toff</em>, n’importe qui ayant traversé une dépression vous le dira.</p>
<p style="text-align: right; padding-left: 30px;">J’aimerais ça être une personne qui lit le journal – une personne informée, au fait, les mains ancrées fort dans quelque chose de tangible, qui sera assez solide (on l’espère du moins) pour être portée à flots sur le courant vertigineusement rapide du temps qui passe un jour après l’autre. Lire le journal serait une technique de soi réitérative – comme se laver les pieds, idéalement chaque jour, sales pas sales.</p>
<p style="text-align: right; padding-left: 30px;">Est-ce que Foucault fait le lien avec le temps? La répétition incessante et l’effort toujours renouvelé des techniques de soi? Le fait qu’un rapport à soi est jamais achevé – donc toujours potentiellement mis en échec? Vous nous écrirez pour nous le dire.</p>
<p style="text-align: right; padding-left: 60px;">Pendant ce temps-là, le temps se déploie, dans l’oscillation continue entre attendre que le temps passe (« la vie, c’est court, mais c’est long des tits bouttes ») et l’angoisse de la vie qui défile.</p>
<p style="text-align: right; padding-left: 30px;">C’est vendredi, à nouveau, « vous l’avez lu, vous, l’odieuse chronique de Christian Rioux? »</p>
<p style="text-align: right;">Et d’autres marqueurs de temps surgissent, plus charnières.</p>
<p style="text-align: right;">« Ayoye, t’as ben des cheveux blancs! Quand j’ai commencé à te les couper, t’en avais pas! »</p>
<p style="text-align: right; padding-left: 30px;">Je l’sais <em>man</em>, j’en ai arraché une dizaine ce matin. Devant mon miroir, en bobettes, je me suis perdue en hypnose – j’aurais pu y passer la journée. Pendant ce temps-là, le journal se lit pas.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p><a href="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-femmes.png"><img decoding="async" class="alignright wp-image-3182 size-medium" src="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-femmes-300x300.png" alt="" width="300" height="300" srcset="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-femmes-300x300.png 300w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-femmes-150x150.png 150w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-femmes-768x768.png 768w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-femmes-250x250.png 250w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-femmes-100x100.png 100w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-femmes.png 900w" sizes="(max-width: 300px) 100vw, 300px" /></a></p>
<p><em>Deuxième conseil. Quand tout le monde est couché et que la maison est propre, mettez-vous enfin au travail en toute quiétude afin d’alléger le matin qui s’en vient : préparez les lunchs et les tenues de chacun et pensez surtout à assembler et à réfrigérer ces petits déjeuners minute dont tous raffolent. Pourquoi ne pas accompagner cette activité de musique relaxante? </em></p>
<p>&nbsp;</p>
<p>C’est drôle, pour moi, le journal représente une tout autre chose. Six matins sur sept, je le reçois dans ma boîte aux lettres. J’ai vraiment hâte d’aller le ramasser. Ça veut dire que le plus gros est fait : j’ai réussi à me sortir du lit, la plus jeune a bu son lait, les enfants sont assis devant leur petit-déjeuner, je peux maintenant m’asseoir et relaxer 10 minutes. Des fois 15 quand les lunchs sont déjà prêts. La semaine, j’ai un objectif bien modeste : lire plus d’articles sur papier que je n’en lirai à l’écran pendant la journée, au rythme des partages Facebook. Au moins y’a pas de crisses de commentaires de <a href="https://patdemarde.tumblr.com/">patriotes de marde</a>.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Le samedi, c’est plus sérieux. « Maman lit son journal et prend son thé. » Pour une fois, il est encore chaud. Y’a rien qui peut se passer pendant ce temps-là : je peux mettre un dessin animé ou stopper une hémorragie, <em>that’s it</em>. Mes enfants grandissent avec l’idée que c’est ce que les grandes personnes font la fin de semaine. Et que moi aussi j’ai le droit à un <em>break</em>.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Lire le journal ne répond pas simplement au besoin de m’informer. Je pourrais m’informer en écoutant la radio, ce qui me permettrait de vaquer en même temps à des tâches ménagères. C’est une des raisons qui ont fait le grand succès de la radio à ses débuts dans les années 1920 : elle accompagnait la journée de travail des femmes au foyer, qui constituaient un de ses principaux publics. Même si on syntonise un « programme », on peut tout de même faire la cuisine, la lessive, le ménage, la couture, etc. Le journal, c’était pour papa, qu’on ne devait surtout pas déranger pendant cette lecture oh! combien sérieuse. Quand je lis le journal, j’ai l’impression de réclamer du temps pour moi, mais de réitérer que je suis une adulte dans la cité, et non pas seulement une mère au service de sa famille.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p><em>Troisième conseil. Il vous reste un peu de temps avant le dodo? Pourquoi ne pas en profiter pour surfer sur le Web à la recherche de trucs pour vous faciliter la vie? À chaque problème sa solution, et il y a assurément d’autres femmes qui ont des tonnes de bons conseils à vous donner. Entre femmes, on se comprend tellement, wink wink ! À ce stade de la journée, vous êtes probablement assise : profitez-en pour faire vos Kegel. </em></p>
<p><em> </em></p>
<p style="text-align: right; padding-left: 30px;">Ma bonne résolution cette année, c’était de méditer. Je l’sais, c’est niouf les bonnes résolutions, mais rendue où j’en suis, je me vouerais à n’importe quel-le saint-e, m’adonnerais aux rituels les plus inavouables, si j’avais l’espoir d’ainsi retrouver l’impression, même fugace, que je suis au centre de mon propre temps. Avoir le sentiment réconfortant d’une subjectivité circonscrite, sur laquelle je pourrais avoir une pogne<em>, </em>plutôt que l’état de perpétuelle passoire à travers laquelle le temps passe incessamment, porteur de besoins et catastrophes multiples, mal gérées et jamais achevées. Le temps me traverse, accentue la porosité de mon être au fur et à mesure que j’accomplis (ou non) des tâches desquelles <em>anyway</em> il ne restera rien, ou si peu, tant « la mer efface sur le sable les pas des amants désunis » comme disait l’autre.</p>
<p style="text-align: right;">Une adulte dans la cité, encore faut-il avoir un sentiment de cohérence interne, un semblant au moins d’atomicité (ça se dit-tu en français ça?) – surtout suivant la rationalité (néo)libérale dominante de ladite cité.</p>
<p style="text-align: right; padding-left: 30px;">Faque je me disais, j’vais méditer. Mais asti, j’y arrive pas. Pis c’est même pas par manque de temps. Je suis monoparentale à mi-temps – théoriquement, j’en ai du temps libre, que je pourrais structurer à ma guise, et en même temps me structurer moi-même. Sauf qu’entre les journées où les enfants sont là et où il-les n’y sont pas se crée une alternance ontologique : entre une subjectivité orientée sur la dépendance, les interruptions continues et toujours réitérées des besoins des autres, et la liberté de l’autonomie (et encore là, la menace d’un appel de l’école ou d’un rendez-vous à prendre chez dentiste/médecin/éducatrice spécialisée/travailleuse sociale du CLSC plane toujours). Ce passage-là d’un état à l’autre, j’arrive jamais à m’en remettre, de toute façon c’est jamais fini, c’est toujours pour seulement une ou deux journées encore.</p>
<p style="text-align: right; padding-left: 30px;">Pourtant, se ménager du temps à soi, se structurer le temps, c’est l’hygiène de base des grands penseurs (voir<a href="/temps-a-soi-femmes-philosophie/" target="_blank" rel="noopener noreferrer"> le texte de Suzy Boudreault dans ce numéro</a>). Kant, lui, écrivait seulement une heure par jour, le matin. L’après-midi, il prenait sa marche toujours à la même heure. À la même place. C’est <em>cute,</em> Deleuze en parle dans son abécédaire – une petite bizarrerie attachante.</p>
<p style="text-align: right; padding-left: 30px;">L’affaire, c’est que Kant avait yink ça à faire. Structurer son temps, prendre des marches pis écrire une tite heure. Kant était pas une passoire comme moi, traversé d’impératifs inéluctables, toujours répétés, et impossibles à contingenter. Kant accomplissait un travail reconnu, bien délimité – de telle heure à telle heure pis après ça <em>basta</em>.</p>
<p style="text-align: right;">Pour moi, le temps, et les charges qu’il porte, arrête juste pas. Même pas le temps de méditer.</p>
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<p><em>Quatrième conseil. PRENEZ SOIN DE VOUS. Un esprit sain dans un corps sain, tenez-vous-le pour dit. Pour bien s’occuper des autres, il faut d’abord s’être occupé de soi-même. </em></p>
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<p>Parce qu’en plus de tout faire, on voudrait EN PLUS qu’on se sente bien dans notre peau. C’est tellement partout cette injonction-là, ça fait même vendre du savon.</p>
<p>Heille.</p>
<p>Je suis même pas capable de me laver chaque jour sans que ça déborde ailleurs. Mais j’essaie quand même. De prendre soin de moi, je veux dire. Chaque fois que je suis déprimée, fatiguée, un peu en crisse, je me dis : wo fille, c’est pas si pire, tout va bien, prends sur toi. Faque j’écoute de la musique, j’essaie de faire quelque chose que j’aime, je m’achète une pâtisserie, je me replonge dans un projet, je fais une activité imprévue avec les enfants, juste pour le <em>fun</em>, yolo sti.</p>
<p>Je relativise. Je suis la reine de la relativisation. Tellement qu’aujourd’hui, même sur le point de me mettre à brailler dans le bureau du médecin, j’ai été incapable de dire à quel point ça va pas depuis quelques mois. Parce que ben non, c’est pas si pire, franchement, moi je ne m’apitoie pas, c’est pas mon genre. Et de toute façon, quand j’aurai commencé à me soigner, ça va aller mieux tout de suite, n’est-ce pas ? C’est sûrement juste ma thyroïde.</p>
<p>Tout ce temps qu’on passe à « prendre soin de soi », on ne le passe pas à réfléchir sur les causes profondes de ce malaise-là. Et comme je suis la reine de la relativisation, j’ai une bonne explication pour tout.</p>
<p>Quelques exemples.</p>
<p>Je peux prendre plus long de congé de maternité si je ne le partage pas avec mon chum, yé. Mais je vais être toute seule par exemple.</p>
<p>Je ne suis pas certaine de retrouver ma <em>job</em> à l&rsquo;université après ledit congé, et je vogue encore de contrat de trois mois en contrat de trois mois. Le prochain ne sera signé qu’à quelques jours de la fin de mon congé, mais c’est parce que je persiste à rester dans « mon domaine », j’ai juste à faire autre chose, tsé. C’est de ma faute.</p>
<p>Aussi, cette année, mon salaire va être réduit de moitié, mais ça va me permettre de faire « juste ce que j’aime » en contrepartie. Plus d’administration, juste de l’enseignement. Hourra.</p>
<p>Mais à la fin, si j’arrête un moment de relativiser et de « prendre soin de moi » et que je fais un peu de sociologie à la place, je suis vraiment un cas typique : à 37 ans, je suis toujours précaire; après trois enfants, je suis « en retard » dans ma carrière; malgré de très longues études et beaucoup d’expérience, mon salaire diminue au lieu d’augmenter et j’envisage celui-ci de plus en plus comme un complément à celui de mon chum.</p>
<p>Bon, on fait encore des « écrits de l’intime ».</p>
<p><em> </em></p>
<p><em> </em></p>
<p><em>Cinquième conseil. Maintenant, allez vous coucher et faites de beaux rêves. Avec un peu de persévérance, vous pourrez vous exercer à contrôler le contenu de ceux-ci pour une expérience de sommeil optimale.</em></p>
<p><em> </em></p>
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<p>Épilogue</p>
<p>Catherine et Laurence glissent dans la dérape Facebook pré-dodo. Une centaine d&rsquo;amies ont partagé la BD <a href="https://emmaclit.com/2017/05/09/repartition-des-taches-hommes-femmes/"><em>Fallait demander</em></a> d’Emma, ébahies de se reconnaître, individuellement et collectivement, et qu&rsquo;on en soit encore là. Criss, on se fait fourrer. Ah. Deux-trois dudes aussi. Qui s&#8217;empressent d&rsquo;exprimer leur horreur : heureusement, sont pas de même eux autres.</p>
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		<title>On est rendu là</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Marie-Michèle Rheault]]></dc:creator>
		<pubDate>Tue, 23 May 2017 02:09:30 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[9 Le temps]]></category>
		<category><![CDATA[Les âges de la vie]]></category>
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										<content:encoded><![CDATA[<h2 style="text-align: right;"><a href="/wp-content/uploads/2017/05/Duchesne.jpg"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-3249" src="/wp-content/uploads/2017/05/Duchesne.jpg" alt="" width="2048" height="2048" srcset="/wp-content/uploads/2017/05/Duchesne.jpg 2048w, /wp-content/uploads/2017/05/Duchesne-150x150.jpg 150w, /wp-content/uploads/2017/05/Duchesne-300x300.jpg 300w, /wp-content/uploads/2017/05/Duchesne-768x768.jpg 768w, /wp-content/uploads/2017/05/Duchesne-1024x1024.jpg 1024w, /wp-content/uploads/2017/05/Duchesne-250x250.jpg 250w, /wp-content/uploads/2017/05/Duchesne-100x100.jpg 100w" sizes="(max-width: 2048px) 100vw, 2048px" /></a></h2>
<h2 style="text-align: right;">MARIE-ÈVE DUCHESNE</h2>
<p>&nbsp;</p>
<p>Illustration: Anne-Christine Guy</p>
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<p>Le temps &#8230; Dès le départ, ce thème m&rsquo;a attirée : un numéro de <em>Françoise Stéréo</em> sur le temps, ça ne peut pas être « plate » ! Mais une fois assise devant mon ordinateur, je me suis rendu compte que les angles étaient infinis. Le temps qui passe trop vite, la double/triple tâche assumée par les femmes à chaque tic-tac de l&rsquo;horloge, le temps des Fêtes et son ramassis de commentaires dont on se passerait, le rythme fou qui nous pousse à revendiquer la conciliation travail/famille/étude/militance/vie&#8230;</p>
<p>Pourtant, rien ne me parlait. Vide total. Jusqu&rsquo;au 4 octobre.</p>
<p>Le 4 octobre dernier, on commémorait le décès de ma grand-mère Rose. Un an, déjà. Tout à coup, j&rsquo;ai eu envie de raconter le dernier moment passé avec elle, juste avant la fin de sa vie. Une sorte d&rsquo;hommage à une grande dame pour ne pas oublier. Possiblement une démarche bien personnelle aussi. Parce que le temps, c&rsquo;est aussi celui qui s&rsquo;arrête.</p>
<p style="text-align: center;">*********</p>
<p>26 septembre 2015. Le temps s&rsquo;arrête, le temps d&rsquo;un appel de mon père. Sa voix. Rose ne va pas bien. Pas bien du tout. Le temps d&rsquo;un silence. Lui qui me demande si ça va. Moi qui retiens tout le chagrin du monde.</p>
<p>Oui, ça va aller.</p>
<p>27 septembre 2015. J&rsquo;entre dans la chambre des soins palliatifs. Y&rsquo;a deux chaises berçantes dans un coin. Le temps d&rsquo;une image dans ma tête bien gravée. C&rsquo;est fou comment des détails aussi anodins peuvent nous marquer pour longtemps.</p>
<p>Elle. Dans son lit. Entourée de personnes importantes dans sa vie. Ses yeux. Le temps d&rsquo;un instant. Puis, sa phrase pour moi : « Tiens Marie-Ève », lance-t-elle. Nos mains qui ont envie de se raconter plein de choses. Pas le temps. « On est rendu là&#8230;  » Oui, Rose. On est rendu là. Le temps des adieux. D&rsquo;un regard intense.<a href="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ages-1.png"><img decoding="async" class="alignright wp-image-3297 size-medium" src="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ages-1-300x300.png" alt="" width="300" height="300" srcset="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ages-1-300x300.png 300w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ages-1-150x150.png 150w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ages-1-768x768.png 768w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ages-1-250x250.png 250w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ages-1-100x100.png 100w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ages-1.png 900w" sizes="(max-width: 300px) 100vw, 300px" /></a></p>
<p>Les jours qui se suivent ne seront qu&rsquo;une succession de moments, de temps, d&rsquo;horaire, d&rsquo;actions posées, de chaises berçantes sur fond de chambre orange/brune/beige. Comme si chaque seconde faisait un bruit en s&rsquo;écoulant. Le temps qui passe, le temps qui fuit, le temps qu&rsquo;on essaie de retenir. Rose s&rsquo;en va chaque jour un peu plus.</p>
<p>4 octobre 2015 &#8211; avant-midi. Une dernière visite avant mon retour à Québec. Rose ne parle plus, dort presque la totalité du temps. Sauf lors de cette dernière visite. Rose s&rsquo;agite, gémit beaucoup, elle souffre. Du moins, c&rsquo;est ce que j&rsquo;interprète. Les médicaments ne la soulagent pas. Elle tremble. Ma tante et moi, on se relaie pour tenter de l&rsquo;apaiser. On lui parle, on essaie de la rassurer. Mon tour vient. Ses yeux dans les miens, intenses. L&rsquo;espace d&rsquo;un instant, j&rsquo;ai cette impression de saisir ce qu&rsquo;elle me dit. Cette phrase dite pour moi quelques jours plus tôt. Oui, je sais grand-maman. On est rendu là.</p>
<p>Après peut-être 30 minutes qui vont sembler nous durer une éternité, Rose finit par s&rsquo;endormir.</p>
<p>Rose s&rsquo;éteindra le soir même. Mon père à ses côtés.</p>
<p style="text-align: center;">*********</p>
<p>Au moment d&rsquo;écrire ces lignes, je ne sais toujours pas si l&rsquo;angle choisi est pertinent : pas assez féministe, pas assez militant, trop personnel, trop larmoyant. Dans ce cadre-là, peut-être que sortir du texte plus habituel pour moi est un genre de gros fuck aux « normes militantes » qui nous compliquent la vie parfois ? Je douterai bien jusqu&rsquo;à la fin.</p>
<p>N&#8217;empêche, j&rsquo;aurai pris le temps pour une fois, de raconter la fin de vie de ma grand-mère. Parler de la mort, du temps qui s&rsquo;arrête n&rsquo;est certes pas le sujet le plus radical et ne pousse peut-être pas la réflexion à son apogée. Mais j&rsquo;espère qu&rsquo;il vous amènera, un tant soit peu, le désir de prendre le temps pour certains souvenirs. Parce qu&rsquo;avant que tout soit fini, il y a des êtres aimé-e-s, des moments, des histoires de vies.</p>
<p>Comme moi, avec Rose, un jardin, un gâteau au fromage et une partie de cartes.</p>
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