<?xml version="1.0" encoding="UTF-8"?><rss version="2.0"
	xmlns:content="http://purl.org/rss/1.0/modules/content/"
	xmlns:wfw="http://wellformedweb.org/CommentAPI/"
	xmlns:dc="http://purl.org/dc/elements/1.1/"
	xmlns:atom="http://www.w3.org/2005/Atom"
	xmlns:sy="http://purl.org/rss/1.0/modules/syndication/"
	xmlns:slash="http://purl.org/rss/1.0/modules/slash/"
	
	xmlns:georss="http://www.georss.org/georss"
	xmlns:geo="http://www.w3.org/2003/01/geo/wgs84_pos#"
	>

<channel>
	<title>5 Univers intimes Archives - FRANCOISE STEREO</title>
	<atom:link href="/category/numero-5/feed/" rel="self" type="application/rss+xml" />
	<link>/category/numero-5/</link>
	<description></description>
	<lastBuildDate>Thu, 07 Apr 2016 20:16:07 +0000</lastBuildDate>
	<language>fr-FR</language>
	<sy:updatePeriod>
	hourly	</sy:updatePeriod>
	<sy:updateFrequency>
	1	</sy:updateFrequency>
	<!--Theme by MyThemeShop.com-->
	<item>
		<title>Univers intimes—Comme un réflexe à déprogrammer</title>
		<link>/univers-intimes-comme-un-reflexe-a-deprogrammer/?utm_source=rss#038;utm_medium=rss&#038;utm_campaign=univers-intimes-comme-un-reflexe-a-deprogrammer</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Catherine Lefrançois]]></dc:creator>
		<pubDate>Fri, 23 Oct 2015 17:29:45 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[5 Univers intimes]]></category>
		<category><![CDATA[VIARGE! - Éditoriaux]]></category>
		<guid isPermaLink="false">/?p=1518</guid>

					<description><![CDATA[<p>LE COLLECTIF Illustration:   Préliminaire, Jessica C. http://jessicac-portefolio.com/ &#160; &#160; Catherine : La honte est un sentiment qui revient souvent dans ce numéro. C’est drôle parce que c’est sûrement le moins intime des sentiments, le plus social de tous. C’est le groupe qui suscite la honte lorsque l’individu transgresse un tabou, une règle importante, voire une banale [&#8230;]</p>
<p>Cet article <a href="/univers-intimes-comme-un-reflexe-a-deprogrammer/">Univers intimes—Comme un réflexe à déprogrammer</a> est apparu en premier sur <a href="/">FRANCOISE STEREO</a>.</p>
]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: right;"><a href="/wp-content/uploads/2015/10/Preliminaire.jpg"><img fetchpriority="high" decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-1519" src="/wp-content/uploads/2015/10/Preliminaire.jpg" alt="Preliminaire" width="1000" height="700" srcset="/wp-content/uploads/2015/10/Preliminaire.jpg 1000w, /wp-content/uploads/2015/10/Preliminaire-300x210.jpg 300w" sizes="(max-width: 1000px) 100vw, 1000px" /></a></p>
<h2 style="text-align: right;">LE COLLECTIF</h2>
<p>Illustration:   <em>Préliminaire</em>, Jessica C. <a href="http://jessicac-portefolio.com/" target="_blank">http://jessicac-portefolio.com/</a></p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;">Catherine : La honte est un sentiment qui revient souvent dans ce numéro. C’est drôle parce que c’est sûrement le moins intime des sentiments, le plus social de tous. C’est le groupe qui suscite la honte lorsque l’individu transgresse un tabou, une règle importante, voire une banale convention. <a href="/de-facon-que-jexiste-moins/" target="_blank">Comme le dit Martine Delvaux dans ce numéro</a>, on fait honte aux femmes qui écrivent, en particulier à celles qui écrivent sur leur vie, « des histoires intimes, privées, minables, dépourvues d’universalité ». Ce n’est pas de la littérature. On fait honte aux femmes qui dénoncent l’inceste, le viol, la banale violence, le sexisme, le racisme, le capacitisme. Elles portent toujours l’odieux des agressions dont elles sont victimes, par un retournement de la réalité qui est proprement stupéfiant. On dénigre celles qui s’engagent, socialement, politiquement, si elles semblent être mues par des raisons personnelles. Reste chez toi, femme, parle de tes petites choses intimes à tes amies de filles. Laisse les hommes parler des choses importantes, des grandes choses, des choses de l’esprit. Écoute le psychanalyste, le philosophe et l’économiste te dire la vérité de ta sexualité, de ton âme, de ton ménage. Toi, tes amies, vos <em>sex toys</em>, vos aspirations et votre gestion quotidienne de vos jobs/études/enfants, vous en savez si peu. Et si tu tiens absolument à devenir toi-même quelque chose qui s’apparente de près ou de loin à ce qu’on appelle dans les médias un « expert », tu ferais mieux d’éloigner le plus possible tes recherches de ton expérience personnelle, intime, surtout si tu as l’intention d’en faire quelque chose de politique. Un, c’est pas objectif; deux, on ne va quand même pas, en plus de t’accorder un diplôme et de la crédibilité, te permettre de défendre les intérêts de tes semblables par la même occasion. La politique, laisse ça à Mathieu Bock-Côté.</p>
<p style="text-align: justify;">Julie : Parce que des femmes qui parlent de libido, d’avortement, de poils, de harcèlement de rue, de masturbation, de vergetures, des femmes qui choisissent de courir un marathon sans tampon alors qu’elles ont leurs règles, des femmes qui dénoncent la culture du viol qui règne sur plusieurs campus universitaires, ça ramasse pas beaucoup de cotes d’écoute et ça fait pas vendre beaucoup de journaux. Et, on va se le dire, quand des femmes osent prendre la parole ou la plume dans l’espace médiatique, il se trouve toujours un autoproclamé représentant de l’opinion publique pour venir leur dire qu’elles ne s’y prennent pas de la bonne manière. Facile de ridiculiser la prise de parole et les idées de quelqu’un quand on te donne une chronique dans le <em>Journal de Montréal</em> ou une émission au FM93. Pourquoi offrir une tribune à des femmes qui souhaitent témoigner d’une expérience traumatisante qu’elles ont vécue, dénoncer un phénomène social ou simplement parler du fait que c’est vraiment plate de devoir jeter une belle paire de bobettes parce que tu l’as tachée avec du sang menstruel? Les journaux intimes, c’est fait pour ça, non?</p>
<p style="text-align: justify;">Marie-Michèle : C’est à se demander pourquoi ce thème a été si populaire auprès de nos collaboratrices. Personne ne veut entendre parler de l’intimité, mais tout le monde veut s’exprimer sur le sujet. Quand tu veux parler de ta dépression avec ta famille, tes collègues de travail ou une bonne connaissance, rares sont les personnes qui s’intéressent vraiment à tes états d’âme. Parler de son intimité sans y être clairement invitée, ça crée toujours un malaise et ce malaise nous renvoie à beaucoup de codes sociaux qui sont bousculés ces temps-ci. Les réseaux sociaux contribuent grandement à cette distanciation entre ce dont il nous paraît socialement acceptable de parler et ce qu’il faudrait taire. Je ne pense pas que cette nouvelle réalité soit à l’avantage des femmes.</p>
<p style="text-align: justify;">Certes, on pointe du doigt les professeurs agresseurs, on publie sur les réseaux sociaux le portrait d’un pédophile, mais c’est aussi l’endroit où on dénigre l’habillement d’une adolescente, où on affiche la vie sexuelle de jeunes filles qui ont voulu (on ont été forcée de) perdre leur virginité dans un party de finissants. « Le privé est politique » des féministes des années 1970 a pris dernièrement une drôle de tournure. Est-ce que ce slogan s’est retourné contre les femmes d’aujourd’hui? Est-ce que la surexposition du privé des femmes ne leur rajoute pas une pression supplémentaire?</p>
<p style="text-align: justify;">Valérie: Quand tu parles de la sexualité des femmes, y’a ben des chances qu’on finisse par te dire qu’elles en montrent trop, ou encore pas assez, que c’est trop cru, ou que c’est juste du « minouche minouche ». Autrement dit : « Vous, les femmes, tenez-vous-en au juste milieu, pis on va s’assurer qu’il soit le plus étroit possible. » À un moment donné, le « Allez donc chier », même s’il est libérateur, n’est plus satisfaisant : on veut agir. Mais comment? Y’a pas de solution magique, mais parler de sexualité, la montrer, la démystifier, la désacraliser, aussi, ça ne peut être qu’un pas dans la bonne direction. Et, dans cette veine, le projet photo de Satya tombait pile dans nos préoccupations. Mais c’est quand même drôle : parmi toutes les photos que Satya nous a soumises, laquelle a suscité le plus de commentaires pendant nos rencontres de travail? Ben oui : celle du pénis en gros plan. Même que ça nous est passé par la tête, à quelques-unes, pendant quelques secondes, de mettre cette photo en évidence pour le lancement de la revue. Pas juste parce que certaines d’entre nous n’en voient pas souvent, mais aussi parce que, tsé, ça aurait fait <em>big</em>, un pénis, sur un carton d’invitation. Un genre de <em>statement</em>. Mais bon, ça a duré cinq secondes, puis Catherine nous a ramenées à l’ordre : « Les filles, dans un numéro qui se consacre aux univers intimes féminins, on peut-tu, s’il vous plaît, ne pas mettre à l’avant-plan une photo qui suggère que notre intimité passe nécessairement par les hommes? » Bien entendu. Évidemment. Franchement, ça aurait été le boutte! Mais reste que ça m’est passé par la tête. Comme un réflexe. Un réflexe à déprogrammer parmi plein d’autres. Le patriarcat, tout en réduisant notre intimité à quelque chose de futile, ne s’est pas gêné pour l’investir.</p>
<p style="text-align: justify;">Marie-Andrée: Un numéro sur l’intimité parce qu’on ne devrait avoir honte ni de nos goûts, ni de ce que nous vivons en tant que femmes et féministes, ni de ce que nous sommes. Un numéro sur l’intimité parce que les écrits des femmes ont trop souvent été dévalorisés à tort, sous prétexte d’être trop personnels. Un numéro sur l’intimité parce qu’on jouit, ou pas. Parce qu’on rit, on pleure, on s’aime, ou pas. Un numéro sur l’intimité comme manière d’entrer dans la lutte. Un numéro sur l’intimité parce qu’on se bat.</p>
<hr />
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;">Un immense merci à Satya Jack de nous avoir permis d&rsquo;utiliser les images issues de son projet sur l&rsquo;intimité pour illustrer les articles de ce numéro. Vous pouvez voir son travail au <a class="_553k" style="color: #3b5998;" href="http://www.jackraw.com/" target="_blank" rel="nofollow">www.jackraw.com</a> et lire la description de son projet <a href="/satya-jack-et-lintimite-feminine/" target="_blank">ici</a>.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Cet article <a href="/univers-intimes-comme-un-reflexe-a-deprogrammer/">Univers intimes—Comme un réflexe à déprogrammer</a> est apparu en premier sur <a href="/">FRANCOISE STEREO</a>.</p>
]]></content:encoded>
					
		
		
		<post-id xmlns="com-wordpress:feed-additions:1">1518</post-id>	</item>
		<item>
		<title>Satya Jack et l&#8217;intimité féminine</title>
		<link>/satya-jack-et-lintimite-feminine/?utm_source=rss#038;utm_medium=rss&#038;utm_campaign=satya-jack-et-lintimite-feminine</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Catherine Lefrançois]]></dc:creator>
		<pubDate>Fri, 23 Oct 2015 17:29:23 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[5 Univers intimes]]></category>
		<category><![CDATA[Création]]></category>
		<guid isPermaLink="false">/?p=1522</guid>

					<description><![CDATA[<p>SATYA JACK &#160; Photo: Satya Jack, www.jackraw.com Je vous présente ici l’esquisse d’un projet, un espace-temps de ma vie, une parenthèse spontanée. J’ai laissé venir à moi les images pour qu’elles s’imposent d’elles-mêmes, je me suis laissé porter par la beauté et le moment qui s’offre à moi. Vivre et capturer l’instant présent dans sa perfection [&#8230;]</p>
<p>Cet article <a href="/satya-jack-et-lintimite-feminine/">Satya Jack et l&rsquo;intimité féminine</a> est apparu en premier sur <a href="/">FRANCOISE STEREO</a>.</p>
]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: right;"><a href="/wp-content/uploads/2015/10/Portrait_Satya-600.jpg"><img decoding="async" class="alignleft wp-image-1523 size-full" src="/wp-content/uploads/2015/10/Portrait_Satya-600.jpg" alt="Portrait_Satya 600" width="600" height="400" srcset="/wp-content/uploads/2015/10/Portrait_Satya-600.jpg 600w, /wp-content/uploads/2015/10/Portrait_Satya-600-300x200.jpg 300w" sizes="(max-width: 600px) 100vw, 600px" /></a></p>
<h2 style="text-align: right;">SATYA JACK</h2>
<p>&nbsp;</p>
<p>Photo: Satya Jack, <a class="_553k" style="color: #3b5998;" href="http://www.jackraw.com/" target="_blank" rel="nofollow">www.jackraw.com</a></p>
<p style="text-align: justify;">Je vous présente ici l’esquisse d’un projet, un espace-temps de ma vie, une parenthèse spontanée. J’ai laissé venir à moi les images pour qu’elles s’imposent d’elles-mêmes, je me suis laissé porter par la beauté et le moment qui s’offre à moi. Vivre et capturer l’instant présent dans sa perfection ou son imperfection.</p>
<p style="text-align: justify;">À travers ces images je tente de briser des tabous. J’ai voulu confronter vos regards en vous présentant certaines images qui souvent suscitent le malaise et l’inconfort. Je désire amener le spectateur à une introspection. Pourquoi certaines images vous affectent-elles et d’autres non?</p>
<p style="text-align: justify;">Ces images, c’est vous, c’est elles, c’est moi. Elles appartiennent à une conscience collective, celle des femmes ici et maintenant.</p>
<p style="text-align: justify;">Je vous offre donc cette porte sur ma vie, sur la vôtre.</p>
<hr />
<p>Cet article <a href="/satya-jack-et-lintimite-feminine/">Satya Jack et l&rsquo;intimité féminine</a> est apparu en premier sur <a href="/">FRANCOISE STEREO</a>.</p>
]]></content:encoded>
					
		
		
		<post-id xmlns="com-wordpress:feed-additions:1">1522</post-id>	</item>
		<item>
		<title>Interlude : correspondance de vide encombré</title>
		<link>/interlude-correspondance-de-vide-encombre/?utm_source=rss#038;utm_medium=rss&#038;utm_campaign=interlude-correspondance-de-vide-encombre</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Catherine Lefrançois]]></dc:creator>
		<pubDate>Fri, 23 Oct 2015 17:28:55 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[5 Univers intimes]]></category>
		<guid isPermaLink="false">/?p=1377</guid>

					<description><![CDATA[<p>    LAURENCE SIMARD et CLAUDINE BOUCHER Photo: Satya Jack, www.jackraw.com &#160; Laurence et moi sommes des géographes culturelles et féministes; l’intimité, le chez-soi, le microterritoire, c’est notre pain et notre beurre. Malheureusement, l’expérience nous a appris que nous sommes incapables d’écrire à deux; mais l’envie d’écrire ensemble n’en est pas disparue pour autant, non plus [&#8230;]</p>
<p>Cet article <a href="/interlude-correspondance-de-vide-encombre/">Interlude : correspondance de vide encombré</a> est apparu en premier sur <a href="/">FRANCOISE STEREO</a>.</p>
]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: right;"><a href="/wp-content/uploads/2015/10/Depression-600.jpg"><img decoding="async" class="alignleft wp-image-1378" src="/wp-content/uploads/2015/10/Depression-600.jpg" alt="Depression 600" width="600" height="900" srcset="/wp-content/uploads/2015/10/Depression-600.jpg 600w, /wp-content/uploads/2015/10/Depression-600-200x300.jpg 200w" sizes="(max-width: 600px) 100vw, 600px" /></a></p>
<p style="text-align: justify;"><em> </em></p>
<p style="text-align: justify;"><em> </em></p>
<h2 style="text-align: right;">LAURENCE SIMARD et CLAUDINE BOUCHER</h2>
<p>Photo: Satya Jack, <a class="_553k" style="color: #3b5998;" href="http://www.jackraw.com/" target="_blank" rel="nofollow">www.jackraw.com</a></p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;"><span style="color: #33cccc;"><em>Laurence et moi sommes des géographes culturelles et féministes; l’intimité, le chez-soi, le microterritoire, c’est notre pain et notre beurre. Malheureusement, l’expérience nous a appris que nous sommes incapables d’écrire à deux; mais l’envie d’écrire ensemble n’en est pas disparue pour autant, non plus que celle de discuter d’intime, de maternité, d’échecs grandioses et de victoires dubitatives. C’est ce que nous faisons, de toute façon, tous les jours depuis quatre ans. Telles les Colette et Bel-Gazou de 2015, nous avons donc entrepris une véritable relation épistolière que nous partageons avec vous. Parce que c’est pas parce qu’on a manqué notre coup une fois qu’on va s’empêcher d’échouer encore!</em></span></p>
<p style="text-align: justify;">C – En réfléchissant à l’idée d’une correspondance, de la nôtre plus particulièrement, de ce qui nous a poussées à vouloir écrire ensemble sous cette forme, mais aussi, en pensant à celle que l’on tient depuis, quoi, quatre ans, eh bien, je me disais que cette forme-là d’écriture, c’est très relié justement au fait d’être beaucoup à la maison et d’avoir, disons-le, un quotidien assez lourd, tu vois. Sans vouloir dramatiser. Peut-être que je dramatise. Mais enfin, tu sais, le fait qu’on s’écrive tous les jours depuis des années, et je crois que c’est la même chose pour toi, c’est souvent ma seule porte de sortie. En tout cas, c’est au moins l’équivalent de se voir pour écouter un film, ou faire du tricot en gang, je veux dire, quand on est chacune chez soi, qu’on vient de finir notre « deuxième <em>shift</em> », que comme tu dis souvent, « tout le monde a mangé, tout le monde est propre, tout le monde dort et personne est mort », enfin on se retrouve.</p>
<p style="text-align: justify;">C’est un mot intéressant, « correspondance », parce qu’effectivement on peut dire qu’il y a une correspondance, une congruence entre ta vie et la mienne, je veux dire, c’est pour ça qu’en fait nos conversations tiennent souvent à de toutes petites choses, parce qu’en fait on n’a pas besoin de le dire, on le sait, on le vit. C’est ce que j’essaie de dire, nos échanges, pour moi, je crois que c’est plus une manière d’être ensemble que de la communication; on est chacune chez nous, mais on se retrouve pareil.</p>
<p style="text-align: justify;">L – C’est beau. Je braille en lisant ça, je sais pas si c’est parce que j’ai pas assez dormi, encore une fois – tsé, je suis restée ben tard à écouter des séries et à niaiser sur Facebook, les échappatoires habituelles.</p>
<p style="text-align: justify;">Je suis partagée entre l’envie de crier « dramatise, criss, dramatise! », tannée que je suis, tellement tannée, du carcan du « c’est pas si pire », et entre ce que je sais : que ça donnerait absolument rien, pire, que ce serait épuisant – s’il fallait commencer à brailler sur nos vies on n’aurait pas fini. Faque tsé, c’est pas si pire.</p>
<p style="text-align: justify;">Ça rejoint ce que tu viens de dire : on le dit pas, on le sait, on le vit. Je sais ce que ça veut dire, quand tu dis « j’avais congé aujourd’hui et j’ai rien réussi à faire ». Je la vis cette journée-là, assise, évachée, écrasée sous le poids de toutes les attentes, les obligations, les désirs, les projets, qui pourraient peut-être rentrer dans cette journée-là si on arrivait à gagner la <em>game</em> de Tetris, mais pour ça, ça prendrait de l’énergie, de l’espoir, de la confiance… pis tsé y’a le p’tit monstre pervers, coloc de nos jours, tellement familier qu’il en est indélogeable, qui nous répète « dors, dors, ça vaut pas la peine d’essayer, tsé tu y arriveras pas anyway ».</p>
<p style="text-align: justify;">Heille imagine si on pouvait dormir. Tsé la sainte criss de paix là. Juste dormir. Tsé tant qu’à jamais réussir assez bien, juste s’en câlisser pis dormir.</p>
<p style="text-align: justify;">Correspondance, congruence… C’est clair, j’avais jamais pensé à ça. J’aime ça, c’est vraiment beau comme idée. Heureusement qu’on a des séries, des livres, des sites, des images – quand on s’envoie ça il y a tellement de sous-texte, je te reconnais, tu me reconnais, je sais que tu sais. Comme tu dis, on est chacune chez nous, mais on se retrouve pareil.</p>
<p style="text-align: justify;">Mais quand même, maudit que je suis bien sur ton divan.</p>
<p style="text-align: justify;">C – Haha, dormir, ça me rappelle la fois où on était dans un colloque à Montréal, avec une chambre chic dans un hôtel chic. Tes enfants faisaient pas leurs nuits encore, les miens se levaient sûrement trop tôt, pis là on s’est ramassé, deux filles solidement en manque de sommeil, qui se connaissent pas trop, pis crime qu’on a dormi! Comme des déesses, je m’en rappelle encore, j’ai jamais dormi de même de ma vie, pis on a failli manquer la conférence de 9 heures… 9 heures, criss!</p>
<p style="text-align: justify;">L – Hahaha mets-en que je m’en rappelle. 9 heures… c’en était indécent. Je me rappelle aussi cette fin de semaine-là, <em>tchôquer</em> des conférences l’après-midi pour retourner dormir&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;">Je pense que tu vas te reconnaître là-dedans : mon rapport au sommeil a ben changé.</p>
<p style="text-align: justify;">C – Ben là certain que je me reconnais!</p>
<p style="text-align: justify;">L &#8211; L’an passé, quand on m’a dit que je faisais une dépression, mon sommeil avait juste pas de fond. Je m’endormais partout, tout le temps. Mais c’était un drôle de sommeil – un état de suspension, entre le gouffre de l’oubli et les sentiments entremêlés de culpabilité et d’angoisse latente qui me gardaient à la surface. Si au moins j’avais pu juste sombrer, ça aurait été sûrement plus reposant que cette lutte-là qui se jouait à travers mon corps, sans moi. <em>Anyway</em> j’avais pu aucune énergie pour y participer. Juste rester couchée, à regarder le temps passer tellement vite, pendant que le ménage et la bouffe se font pas, que les millions de détails logistiques par rapport aux enfants restent en plan, et que mon statut d’étudiante au doc devient une fraude de plus en plus flagrante.</p>
<p style="text-align: justify;">Je me rappelle la lutte pour sortir du vide chaque matin, surtout quand les enfants étaient pas là – les efforts monumentaux pour m’extirper de l’inertie écrasante qui me clouait dans mon lit. Cocher les jours vers rien, en fait – une affaire <em>dull</em> avec le vide, c’est que ça inclut justement pas d’espoir de fin, de changement.</p>
<p style="text-align: justify;">C – Dude, tu parles comme Hamlet (si Hamlet avait été une mère/étudiante/travailleuse, il aurait eu pas mal moins de temps pour chialer, remarque).</p>
<p style="text-align: justify;">L – Hahaha! C’est vrai. C’est un peu le paradoxe avec nos vies, notre quotidien lourd de p’tits riens et vide à la fois : ou bien c’est sous-entendu, la trame inévitable des jours qui va sans dire, ou bien jouer à Hamlet et glisser dans un discours-fleuve (ben, moi en tout cas) pour essayer de nommer le malaise latent, parce qu’il y a pas de tout cohérent, juste une cacophonie de bruits indéfinis et discordants.</p>
<p style="text-align: justify;">C. – Là, tu me fais penser à la femme folle enfermée dans la tour dans <em>Jane Eyre</em> (SPOILER!). Dans le fond, quand on se sent inadéquate, quand on ne répond pas aux attentes, l’intimité (ou le foyer, ou la cellule familiale, <em>whatev</em>) ça devient la tour, ça devient l’angoisse d’un roman gothique. C’est ça le paradoxe de l’intimité; autant, comme le dit Yi-Fu Tuan, un fauteuil usé à la corde peut devenir un ancrage, une bouée dans ce monde de fous, la dernière chose qui nous garde humain (même les dictateurs ont des pantoufles), autant, comme beaucoup de géographes féministes l’ont écrit (genre Domosh et Seager, Gill Valentine…), le chez-soi peut devenir le lieu oppressant par excellence.</p>
<p style="text-align: justify;">L – Oui, c’est ça, l’oppression par la cacophonie du vide.</p>
<p style="text-align: justify;">C. – Oui. Et aussi, je trouve que les modes d’expressions auxquels on a affaire en ce moment, le blogue de femme au foyer, le site culinaire/épicurien qui fait fureur, le yoga (criss, le yoga!), je trouve qu’il y a quelque chose de très victorien, de très rétrograde même là-dedans. Dans les maisons victoriennes, il y avait les pièces du devant, publiques, et celle d’en arrière, privées. Je trouve qu’on voit ce phénomène se reproduire dans les tendances qui, en fin de compte, servent surtout à démontrer qu’on mène une vie vertueuse et saine.</p>
<p style="text-align: justify;">L – Ah! Le yoga!</p>
<p style="text-align: justify;">C’est clair, c’est assez pervers, cette surexposition-là de l’intimité comme ultime site de discours de moralité et de réussite sociale. Jusqu’à l’intérieur de nos têtes – trouver le bon angle pour exposer avec bon goût ses araignées au plafond.</p>
<p style="text-align: justify;">Je sais pas si t’as vu ça, les images de buzz feed sur la dépression que le monde partagent sur Facebook là. Ça m’énerve ces campagnes-là de sensibilisation à grand déploiement, c’est souvent super individualisant et incroyablement simpliste comme discours, genre Dove pis la « vraie beauté ». Fuck you Dove!</p>
<p style="text-align: justify;">Mais bon, paradoxalement avec tout ce qu’on vient de dire l’image dont je te parle m’a touchée beaucoup – ça décrivait le sentiment de dépression comme l’équivalent émotif de regarder de la peinture sécher, et pour moi c’est vraiment ça. Pendant que la cacophonie, le stress et la culpabilité se disputent le besoin de dormir, mon senti se met à <em>off</em> – le vide. Y’a rien de glorieux là-dedans, de vertueux. Y’a juste rien.</p>
<p style="text-align: justify;">Ça passe quand même, c’est pas mal moins pire maintenant. Pour moi, j’ai appris à vivre avec, à accepter – comme dit Bolduc « on n’en meurt pas » –, à dormir sur le qui-vive, sauf à certains moments de grâce où l’oubli est profond, comme dans des bras bienveillants, que mes capacités sont limitées, mon horizon des possibles aussi, que ma vie c’est ça, c’est juste ça. Comme dit S., on peut pas arriver au point B avant d’accepter d’être au point A.</p>
<p style="text-align: justify;">C’est ça, c’est juste ça. Limiter ses attentes. Accepter qu’en plus du tourbillon chaotique d’obligations et d’échecs ben souvent c’est aussi quand même <em>dull</em>. Que ce qui allège le <em>dull</em> momentanément ben souvent ça rend ça pire en fin de compte. Qu’est-ce qu’elle disait donc ton doc? Pas de cigarette, pas d’alcool, pas de chocolat, pis couche-toi de bonne heure? Au moins, le sexe passe encore, j’imagine que ça contribue même à une hygiène de vie saine… Sauf que si un jour tu me pognes à fourrer par hygiène, fais de quoi.</p>
<p style="text-align: justify;">C &#8211; Ah c’est sûr ça, le sexe c’est bien vu! C’est de la belle intimité bien consensuelle, tout le monde sait ça! Et le grand paradoxe de notre siècle (quoique je soupçonne que c’était déjà comme ça du temps des Grecs, avec Aristote ce vieux pervers), c’est que cette intimité-là, plus tu la claironnes mieux c’est. Ça ramène à ce que je disais tantôt, par rapport au poids de la morale ambiante; il faut faire son kombucha maison <em>et</em> être vraiment cochonne…</p>
<p style="text-align: justify;">L – Hahahahahaha! Rien ne dit « cochon » comme kombucha maison…</p>
<p style="text-align: justify;">C &#8211; Pas que je n’aime pas le sexe, mais je ne suis pas à l’aise avec cette espèce d’obligation de jouissance, d’étalage de jouissance… comme au cégep, quand tous les gens cool prenaient le cours <em>Psychologie du sexe</em>, qui était en fait un concours de je-baise-plus-et-plus-longtemps-et-j’aime-plus-ça-que-toi-aller-fais-moi-mal-Johnny. En tout cas il paraît, moi je n’étais pas assez cool…</p>
<p style="text-align: justify;">L’intimité, ça me fait rire. Chaque fois que je l’écris, je retiens un petit « pouffage » niaiseux, mais c’est pas de ma faute, c’est à cause des enfants : depuis qu’à la garderie on leur a appris à utiliser le vocable « intimité » pour désigner leurs organes génitaux (mise en situation : « Jérémy, ne montre pas ton intimité à Pépita et remets ton maillot de bain s’il-te-plaît »), l’association se fait automatiquement. Comme quand j’ai peinturé la chambre des filles en « 606- Rose intimité », pour moi c’était « Rose noune ».</p>
<p style="text-align: justify;">L – hahahahahaha. Rose noune… HAHAHAHAHAHA.</p>
<p style="text-align: justify;"><em> </em></p>
<p style="text-align: justify;"><em> </em></p>
<p style="text-align: justify;"><em>C’est ici que ça arrête, à fret, de même, sans conclusion – comme une toune de Beau Dommage, on baisse le son à la fin pis ça s’effiloche, c’est fini. </em></p>
<p style="text-align: justify;"><em>On a été interrompues – un enfant qui crie, ou une autre catastrophe ponctuelle et banale, une de nous – ou les deux – est juste pu à l’autre bout de l’écran. Le fil de la correspondance rompu, pour là, il va reprendre demain soir, c’est toujours comme ça, les petits événements uniques du quotidien qui se fondent dans un tout tout le temps pareil.</em></p>
<hr />
<p>Cet article <a href="/interlude-correspondance-de-vide-encombre/">Interlude : correspondance de vide encombré</a> est apparu en premier sur <a href="/">FRANCOISE STEREO</a>.</p>
]]></content:encoded>
					
		
		
		<post-id xmlns="com-wordpress:feed-additions:1">1377</post-id>	</item>
		<item>
		<title>L’intime peur</title>
		<link>/la-peur-intime-emprise-ou-lintime-peur-ou-loup-y-es-tu/?utm_source=rss#038;utm_medium=rss&#038;utm_campaign=la-peur-intime-emprise-ou-lintime-peur-ou-loup-y-es-tu</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Catherine Lefrançois]]></dc:creator>
		<pubDate>Fri, 23 Oct 2015 17:28:17 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[5 Univers intimes]]></category>
		<category><![CDATA[CHRONIQUES]]></category>
		<category><![CDATA[Mines de rien]]></category>
		<guid isPermaLink="false">/?p=1534</guid>

					<description><![CDATA[<p>ISABELLE BOISCLAIR Photo: Satya Jack, www.jackraw.com &#160; Quand j’étais petite, j’étais peureuse. Quand je suis devenue grande, je l’étais encore. La peur est intime : c’est à l’intérieur de soi, entre nos propres bras qu’on a peur, dans le cou aussi, et puis surtout là, dans la poitrine, en plein cœur du cœur. Comme beaucoup d’autres filles [&#8230;]</p>
<p>Cet article <a href="/la-peur-intime-emprise-ou-lintime-peur-ou-loup-y-es-tu/">L’intime peur</a> est apparu en premier sur <a href="/">FRANCOISE STEREO</a>.</p>
]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: right;"><a href="/wp-content/uploads/2015/10/mine-de-rien-peur-600.jpg"><img decoding="async" class="alignleft wp-image-1535 size-full" src="/wp-content/uploads/2015/10/mine-de-rien-peur-600.jpg" alt="mine de rien peur 600" width="600" height="400" srcset="/wp-content/uploads/2015/10/mine-de-rien-peur-600.jpg 600w, /wp-content/uploads/2015/10/mine-de-rien-peur-600-300x200.jpg 300w" sizes="(max-width: 600px) 100vw, 600px" /></a></p>
<h2 style="text-align: right;">ISABELLE BOISCLAIR</h2>
<p>Photo: Satya Jack, <a class="_553k" style="color: #3b5998;" href="http://www.jackraw.com/" target="_blank" rel="nofollow">www.jackraw.com</a></p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;">Quand j’étais petite, j’étais peureuse.</p>
<p style="text-align: justify;">Quand je suis devenue grande, je l’étais encore.</p>
<p style="text-align: justify;">La peur est intime : c’est à l’intérieur de soi, entre nos propres bras qu’on a peur, dans le cou aussi, et puis surtout là, dans la poitrine, en plein cœur du cœur.</p>
<p style="text-align: justify;">Comme beaucoup d’autres filles sans doute, j’ai grandi avec cette peur, cette peur d’avoir peur, une espèce d’anxiété quasi permanente qui te met sur tes gardes alors que rien de <em>rationnel </em>ne la justifie…, rien d’autre que des histoires, des racontars, des images. Des images qui te hantent depuis que tu as vu <em>Psycho</em>. (Pendant des années, j’ai eu peur de prendre une douche quand j’étais seule à la maison. Peur qu’une silhouette se dessine derrière le rideau. Jusque dans la trentaine.)</p>
<p style="text-align: justify;">Et un bon jour, ben tannée d’avoir peur, j’ai décidé que c’était terminé.</p>
<p style="text-align: justify;">On habitait la campagne. Un couple. Parfois, évidemment, je m’y trouvais seule. Mon chum parti en tournée, ou simplement absent pour la soirée – une répétition qui s’étire, une bière avec des ami×e×s. Il me fallait alors fermer les rideaux dès ce moment que l’on appelle « entre chien et loup » – et oui, à la tombée de la noirceur, c’est bien le moment où les chiens se mutent en loups. Je craignais que des méchants loups se promènent à l’extérieur, qu’ils m’observent du dehors, moi, visible à l’intérieur, toutes lumières ouvertes. Crainte de voir apparaître un visage dans la fenêtre – car toutes les fenêtres n’avaient pas de rideau, c’est la beauté de vivre à la campagne, sans voisins. Alors j’évitais de regarder en direction des fenêtres. Mais si ça arrivait, je savais ce que je devais faire : sursauter, crier.</p>
<p style="text-align: justify;">Ce scénario de la peur, il était connu d’avance, parce que vu mille fois. Non seulement dans <em>Psycho</em>, mais aussi lu dans <em>La petite fille au bout du chemin </em>[1] et tous les autres films dans lesquels, toujours, la victime est une femme. Toutes les fois où un rôdeur rôdait, c’était – quel hasard, quand même – autour d’une maison où une femme se trouvait seule. Apparemment, qu’un rôdeur pénètre dans une maison occupée par un homme, ça ne ferait pas une bonne histoire. Voire ça ne ferait même pas une histoire. La victime ne se pense qu’au féminin. La femme <em>est </em>victime [2]. Combien de films, de romans ne semblaient reposer sur ce seul scénario : « Une femme seule à la maison. Un homme survient à la fenêtre. La fille capote »? Bon, ce n’était pas présenté comme ça, mais c’est bien ce qui se passait. Toujours. La fille capotait. Alors moi, j’apprenais le rôle, je le rejouais mentalement : je me préparais à capoter.</p>
<p style="text-align: justify;">Puis un jour, un enfant est arrivé dans la maison. Enfant qui dormait le soir. Et qui me rappelait à ma condition d’adulte devant la protéger. C’est à ce moment que j’ai voulu me débarrasser de la peur. Il me fallait tout à coup occuper la place de la défenderesse, apprendre à conjuguer le mot courage, qu’on ne m’avait jusque-là jamais donné. Mais surtout, surtout, après toutes ces années, je me rendais compte de l’<em>inutilité </em>de la peur. Quoi? Toutes ces fois où j’ai eu peur, c’était pour rien? En effet, aucun loup ne s’était jamais pointé aux environs de la maison du petit chaperon que je n’étais pas. « Ils » nous font peur, pour rien? Ce constat de m’être fait avoir, je suis troublée de le retrouver tel quel dans <em>Une fièvre impossible à négocier</em>, de Lola Lafon, que je lis à l’été 2015 [3] : « J’ai tout d’un coup eu une peur immense du temps que j’avais déjà passé à avoir peur et émietté à avoir peur » (2003, p. 263). Vertige. Sentiment d’avoir été démasquée, en même temps que celui d’être reconnue – <em>moi aussi, j’ai longtemps eu peur d’avoir peur</em>…</p>
<p style="text-align: justify;">Heureusement pour moi donc, les scénarios du pire ne s’étaient jamais réalisés; étaient restés coincés dans l’écran de télé. Alors : l’éteindre. En tous cas, l’éteindre lorsque je me trouve devant un film qui de toute évidence cherche à m’affoler, à produire ma peur [4]. Éteindre ou changer de poste. Ne pas (ne plus) rester là, à me faire <em>empeurer</em>. Ne plus écouter <em>ça</em>, ne plus laisser <em>ça</em>, ces scénarios-à-fabriquer-des-peureuses s’implanter dans mon cerveau, polluer mon imaginaire.</p>
<p style="text-align: justify;">Et devant ce constat de la peur inutile, résister : fixer la fenêtre qui s’ouvre sur la nuit. Regarder longtemps ce carreau noir d’où rien ni personne ne surgit. Ça va. Ça va, aucun visage dans la fenêtre, aucun loup autour de la maison.</p>
<p style="text-align: justify;">Mais… mais si ça arrivait? Car les scénarios, eh, ils n’inspirent pas que les peureuses, ils inspirent aussi les loups. S’il prenait à un loup de s’introduire chez moi? Je me suis mise à réécrire le scénario – aux cris, substituer la parole. À imaginer un nouveau dialogue : <em>Ok, relax, man. Tu veux baiser, ok. J’veux pas, je ne suis pas consentante, mais comme je tiens à ma peau, je ne me débattrai pas. Stay cool. Relax. </em>Puis : <em>Tu n’as pas le pouvoir de m’approprier, ni ton pénis celui de me marquer à jamais, pas plus que mon corps n’est un bijou à préserver/un joyau à protéger/une forteresse à défendre. Mon corps n’est pas un enjeu. Pas un objet à s’emparer pour devenir un surhomme. Je ne te ferai pas surhomme. Si tu prends mon corps, tu seras violeur. Moi, je serai violée – pas salie, violée. Et c’est bien le violeur qui fait la violée. </em></p>
<p style="text-align: justify;">Ce scénario-là, je ne l’avais jamais vu. Je l’inventais, je le mettais à la place de l’autre qui squattait mon cerveau. Je le peaufinais, et il a fini par supplanter l’autre et j’ai enfin liquidé ma peur.</p>
<p style="text-align: justify;">Au point où bientôt, je suis capable de ne plus fermer la télé quand survient une « scène de peur ». Même plus peur. (Pour résister aux scènes auxquelles j’assistais encore parfois, je faisais appel à Brecht, et aux formalistes russes, toi chose. Pour déjouer ce qui était programmé – ma peur –, je me concentrais sur les procédés. <em>Gros plan sur les yeux de la femme terrorisée. Musique lancinante… Tiens, l’éclairage provient d’une autre source que la lampe de chevet. Issh, ils ont dû la reprendre souvent cette scène, tout est tellement </em>tight… <em>Aonh. Il est beau son pyjama</em>. Même plus peur.) Et là, un soir, encore une fois, flabbergastée, non pas de voir mon sentiment reconnu, mais de voir mon propre scénario se jouer devant moi. Mon chum est je ne sais pas où, peut-être simplement dans son studio, fille qui fait dodo, moi seule devant la télé, tranquillos. La série <em>Fortier</em>, dernier épisode de la troisième saison. Anne Fortier, celle qui donne son titre à la série, psychologue au service de la Section Anti-Sociopathes de la Sûreté Nationale (SAS), entre dans la maison où se terre le violeur-tueur que l’escouade poursuit. Celui-ci, le policier Rouleau, est également celui qui l’a violée jadis. Alors qu’il la menace avec un fusil et qu’il lui ordonne de se déshabiller, elle soutient son regard et lui parle :</p>
<blockquote>
<p style="text-align: justify;"><em>[…] toi les filles, […] tu aimes voir la peur sur leur visage […] regarde-moi dans les yeux. J’vais me déshabiller. J’vais te l’donner l’avantage. J’vais me rendre vulnérable […] Mais si aujourd’hui tu vois une seconde que j’ai peur, si tu vois une seconde que t’as l’dessus, va falloir que tu me tues pour le prendre ton pied parce que tu la verras pas la peur dans mes yeux. Ça là, j’te l’garantis. Cherche pas. Tu l’auras pas c’que tu veux. […] Un gars comme toi, ça lui prend certaines conditions pour bander pis là, ces conditions-là, tu les as pas pis j’te les donnerai pas </em>[5]<em>. </em></p>
</blockquote>
<p style="text-align: justify;">Scénario inédit, jamais montré. Écrit par une femme. Merci, Fabienne Larouche.</p>
<p style="text-align: justify;">On s’entend : il s’agit ici d’un fantasme – non pas au sens où l’on aimerait voir cette situation se réaliser, plutôt au sens où il s’agit d’un pur scénario imaginaire. Toute femme, peut-être, a imaginé ça. Mais on ne l’a jamais su, puisque ce sont surtout des fantasmes masculins qui se donnent à voir sur les petits et grands écrans, où l’histoire du loup et de sa proie est sans cesse rejouée.</p>
<p style="text-align: justify;">Dans ce scénario fantasmatique, le loup ne peut pas être excité, comme il l’est dans toutes les scènes de viol dans un film, dont le scénario – la fille résiste, elle crie – et les procédés sont précisément mis au service de l’excitabilité – du personnage violeur, et du spectateur. Ici, le spectateur qui s’identifie au personnage masculin est mis en face d’un tout autre scénario… où le violeur n’est pas vainqueur, mais débouté. Son rôle détourné. Son plan de match déjoué. Dans la scène de <em>Fortier</em>, le policier se suicide.</p>
<p style="text-align: justify;">Déconstruire le scénario, en écrire un nouveau. Changer les répliques.</p>
<p style="text-align: center;">***</p>
<p style="text-align: justify;">Aujourd’hui, je suis plus grande. J’ai désappris la peur. En tous cas, cette peur-là. Celle qui paralyse, qui tend les muscles du cou et te fait tomber une boule dans la poitrine alors qu’il n’y a pas de menace tangible[6]. J’ai décidé de ne plus vivre sous cette menace – cette tyrannie. Aujourd’hui, je sais qu’on ne naît pas peureuse, on le devient. Ou pas.</p>
<p style="text-align: justify;"><em>Un jour, qui sait? La peur va peut-être changer de bord. C’est ce que je me dis depuis la campagne #AgressionNonDénoncée. Je me plais à croire que désormais, la peur a changé de camp. Que ce sont les loups qui ont les chocottes. Ce n’est pas la même peur, non : ils ont peur d’être dénoncés, pas violés. Mais tout de même. Je me dis que ce sont eux qui ont peur, entre leurs propres bras, dans le cou aussi, et puis surtout là, dans la poitrine, en plein cœur du cœur. Que le temps de l’impunité est fini.</em></p>
<hr />
<p style="text-align: justify;">[1] Roman de Laird Keonig (1973), dont un film, réalisé par <a href="https://fr.wikipedia.org/wiki/Nicolas_Gessner" target="_blank">Nicolas Gessner</a> (1976), a été tiré. Ce titre est évoqué dans <em>Nous sommes les oiseaux de la tempête qui s’annonce </em>(2011), roman de Lola Lafon.</p>
<p style="text-align: justify;">[2] On reproche souvent aux femmes de « victimiser ». Faudrait voir que par définition, on est victime de quelque chose ou quelqu’un. Aussi, ce reproche n’est ni plus ni moins qu’un tour de passe-passe qui détourne l’attention du prédateur vers sa victime. Du coup, la victime se trouve coupable d’être victime, alors même que le coupable a déserté la scène.</p>
<p style="text-align: justify;">[3] Oui, c’était mon été Lola Lafon.</p>
<p style="text-align: justify;">[4] Une femme qui a peur : ça, c’est très drôle, non ? En tous cas, ça fait rire les garçons, qui, souvent, se moquent, et en rajoutent…</p>
<p style="text-align: justify;">[5] « Un passé si présent », <em>Fortier</em>, saison 3, Productions Aetios, 2002.</p>
<p style="text-align: justify;">[6] Aveu gênant : cette peur est à ce point irrationnelle que même lorsque j’habitais dans un appartement situé au troisième étage d’un immeuble, le motif du visage dans la fenêtre me hantait tout de même, contre toute raison… car c’est bien à l’affect que ces images s’adressent.</p>
<p>Cet article <a href="/la-peur-intime-emprise-ou-lintime-peur-ou-loup-y-es-tu/">L’intime peur</a> est apparu en premier sur <a href="/">FRANCOISE STEREO</a>.</p>
]]></content:encoded>
					
		
		
		<post-id xmlns="com-wordpress:feed-additions:1">1534</post-id>	</item>
		<item>
		<title>INTIMACIES (réflexions sur le voyage et ses envers)</title>
		<link>/intimacies-reflexions-sur-le-voyage-et-ses-envers/?utm_source=rss#038;utm_medium=rss&#038;utm_campaign=intimacies-reflexions-sur-le-voyage-et-ses-envers</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Catherine Lefrançois]]></dc:creator>
		<pubDate>Fri, 23 Oct 2015 17:27:34 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[5 Univers intimes]]></category>
		<guid isPermaLink="false">/?p=1459</guid>

					<description><![CDATA[<p>ARIANE AUDET Photo: Satya Jack, www.jackraw.com &#160; &#160; Ce jour-là, j’ai bien cru tenir quelque chose et que ma vie s’en trouverait changée. Mais rien de cette nature n’est définitivement acquis. Comme une eau, le monde vous traverse et pour un temps vous prête ses couleurs. Puis se retire, et vous replace devant ce vide qu’on [&#8230;]</p>
<p>Cet article <a href="/intimacies-reflexions-sur-le-voyage-et-ses-envers/">INTIMACIES (réflexions sur le voyage et ses envers)</a> est apparu en premier sur <a href="/">FRANCOISE STEREO</a>.</p>
]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: left;"><a href="/wp-content/uploads/2015/10/Intimacies-600.jpg"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-1462" src="/wp-content/uploads/2015/10/Intimacies-600.jpg" alt="Intimacies 600" width="600" height="400" srcset="/wp-content/uploads/2015/10/Intimacies-600.jpg 600w, /wp-content/uploads/2015/10/Intimacies-600-300x200.jpg 300w" sizes="(max-width: 600px) 100vw, 600px" /></a></p>
<h2 style="text-align: right;">ARIANE AUDET</h2>
<p>Photo: Satya Jack, <a class="_553k" style="color: #3b5998;" href="http://www.jackraw.com/" target="_blank" rel="nofollow">www.jackraw.com</a></p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: right; padding-left: 300px;"><span style="color: #33cccc;">Ce jour-là, j’ai bien cru tenir quelque chose et que ma vie s’en trouverait changée. Mais rien de cette nature n’est définitivement acquis. Comme une eau, le monde vous traverse et pour un temps vous prête ses couleurs. Puis se retire, et vous replace devant ce vide qu’on porte en soi, devant cette espèce d’insuffisance centrale de l’âme qu’il faut bien apprendre à côtoyer, à combattre, et qui, paradoxalement, est peut-être notre moteur le plus sûr.</span></p>
<p style="text-align: right;"><span style="color: #33cccc;">Nicolas Bouvier,<em> L’usage du monde</em></span></p>
<p><span style="color: #33cccc;"><strong> </strong></span></p>
<h3><span style="color: #33cccc;"><strong>Premier épisode</strong></span></h3>
<p style="text-align: justify;">J’ai rencontré mon mari il y a six ans, en Espagne. À l’époque, je l’avais repoussé avec plus ou moins de conviction. Un autre homme, abusif, m’attendait au Québec et s’il l’avait su… s’il l’avait su. Aujourd’hui, je ne repense qu’aux vagues qui frappaient la berge à Barcelone et à mon genou qui touchait presque le sien.</p>
<p style="text-align: justify;">Ma mère dit souvent à propos des gens qui refusent d’avancer qu’ils ont le cordon du cœur qui leur trempe « dans’marde ». J’essaie de ne pas trop m’y trouver. Dans la merde, je veux dire – celle que je crée et celle des autres. Entre deux épisodes dépressifs, j’ai réappris à nager sans trop faire de vague, ma voix ne débordant jamais des murs du bureau de mon psy. J’ai évité les sorties mondaines. Je me suis farouchement battue, entre mes quatre murs, contre l’ironie ambiante. J’ai brûlé des ponts (mais à peine) : un incendie de petites braises. Ne pas déplaire, surtout.</p>
<p style="text-align: justify;">Quelques années ont passé et l’époux a fait germer l’idée d’un tour du monde. Pendant un an, nous avons traversé des dizaines de douanes avec nos sacs trop lourds, bu du vin de riz aromatisé au sang de cobras, dormi sur des lits de bambou et, plus souvent qu’on nous permet de l’admettre, dans des draps de soie. Juste parce que. Parce que nos certificats de naissance indiquent « Canada <em>»</em> et « United States of America <em>» </em>et pas « Cambodge <em>»</em>. Parce que l’épaisseur de notre portefeuille et la couleur de notre peau. Puis nous avons traversé à pied les Andes et avons flotté au-dessus de récifs colorés. Nous avons eu notre lot de sommeils aériens et avons nourri un blogue, passage obligé de notre narcissisme contemporain. « Seulement pour la famille et les amis », avions-nous dit. « Mais, qui sait, peut-être que… Va savoir! Si la réception est bonne. <em>Who knows</em>? » Petit rire gêné, la main devant la bouche.</p>
<p style="text-align: justify;">Pendant des mois, on y pense et, finalement, on se lance. On écrit sur l’équipement à se procurer et les bienfaits de la <em>Diva cup</em> au beau milieu de la cambrousse (la meilleure alliée, indispensable… <em>very seriously</em>). On partage nos meilleures recettes à base de bâtons de citronnelle. On pense à faire des « tops machins », mais on se dit que non, que ça ne se fera pas, que nous ne sommes pas ce genre-là. On publie des photos magnifiques – des <em>close-ups</em>, plus <em>artsy</em>. Sans se donner en spectacle, on s’affiche. Deux fois par jour. À sept heures du matin, puis douze heures plus tard. Périodes d’achalandage obligent (on a fait nos devoirs). On se dit et on se répète : quelle chance! Deux fois plutôt qu’une. Le soir venu, on repose nos paupières fatiguées, avachis dans le hamac suspendu dans l’aire commune de l’hébergement écoresponsable que l’on a loué à gros prix et pour une bonne cause. Quelle chance!</p>
<p style="text-align: justify;">On oublie les promesses qu’on s’est faites à propos de l’ironie. On disserte sur le tourisme et on roule des yeux. Parfois, on dit les mots « authenticité » et « industrialisation » et on sent la gêne faire son chemin. Mais on est heureux. C’est notre devoir d’être heureux. Bien dans son corps, bien dans sa tête. On a suivi toutes les règles des magazines : l’exercice, le sommeil, l’ouverture sur l’autre, le respect… surtout en voyage! Bonne fille, va. <em>Good good girl. </em>On trempe nos orteils dans la zone publique. On s’expose par à-coups. Lisses et propres. Hygiéniques. On se dit que, « les Internets », c’est quand même chouette. Ce mur entre soit et les autres. Montrer le flanc, oui, mais derrière une vitre blindée.</p>
<p>Les mois passent et juste une photo de plus sur <em>Instagram</em>. La dernière.</p>
<p style="text-align: justify;">Puis ça se termine et tout est fini. On feuillette les carnets de notes et on vide les cartes mémoires de leur contenu. On retourne aux anciennes publications et on admire le contraste et les degrés d’<em>exposure </em>d’une photo de soupe <em>Bun bo hue </em>prise entre deux <em>food carts</em> du District 3 à Saigon.</p>
<p>Quand même, elle demeure, l’obscurité. Soyons honnêtes : elle ne nous a jamais quittés.</p>
<p style="text-align: justify;">En secret, on épluche les restes. Ceux qui vivent toujours dans l’ombre, derrière la vitre. On rejoue la trajectoire des larmes, des digues qui ont sauté et des batailles perdues. On déterre la chair compressée des femmes, citoyennes de seconde classe, ces putes hystériques et dépressives. Ma peau, la leur et toutes celles laissées derrière. Certaines ont des noms. Plusieurs ne font que dandiner du cul. Parfois, il leur manque des dents (<em>« my husband likes to punch… »</em>). On retrace les miettes de leur existence et on les étale sur le tapis du salon. On se dit que ça ne vaut pas la peine. Un échec. Portraits incomplets. Et pourtant.</p>
<p>Carcasses de vies minuscules.</p>
<p>&nbsp;</p>
<h3><span style="color: #33cccc;"><strong><em>Mangoosteen Is An Honest Fruit</em></strong></span></h3>
<p style="text-align: justify;">Il fait trente-six à l’ombre. En dépit de l’humidité, mes élèves – toutes des filles, ou presque – portent de longs pantalons et des gilets à manches. Dentelles polymérisées. Nous nous éloignons de la cabane de bambou sous laquelle je leur enseigne pour aller cueillir des caramboles. Déraciner l’arbre à force de secousses pour en faire tomber les fruits serait plus juste. Mais, dans cette partie du monde, on n’en est pas à un sarclage près.</p>
<p style="text-align: justify;">Muliati récolte tout puis s’approche en tendant les bras. Je lui échange une carambole contre un mangoustan; ma collation entre deux classes. En Indonésie, le mangoustan est cher. Il est servi lors de célébrations. Mais c’est mon dernier jour parmi eux et la délibération est courte : le fruit peut être consommé.</p>
<p style="text-align: justify;">« <em>Honest fruit!</em>, s’exclame-t-elle. <em>Mangosteen is an honest fruit. It cannot lie</em>. » Elle pointe le calice sous le mangoustan, puis prend mon index entre ses doigts : « <em>You count the petals under</em> » – six, mon doigt en survole six. « <em>Then you open the fruit. Like this. </em>» Muliati ferme les yeux et presse le fruit avec ses paumes. Un liquide mauve gicle et elle fait la grimace. Après avoir dépecé le mangoustan de sa pelure, elle compte chacune de ses tranches. « <em>See! Six! Told you. The number of petals equals the number of slices. </em>» Elle en avale une, puis rit, en prenant soin de placer une main devant sa bouche. Longtemps. Jusqu’à la fin du rire. Elle le fait comme toutes les autres jeunes filles<em>. </em>On blague souvent : <em>laughing with a hand in front of your mouth, Asian style.</em></p>
<p style="text-align: justify;">Fièrement, elle dit encore :« <em>The outside of the fruit tells the truth about what’s inside of it. You must look under. The truth… the truth always lays under. </em>»</p>
<p>&nbsp;</p>
<h3><span style="color: #33cccc;"><strong><em>Same Same But Different</em></strong></span></h3>
<p style="text-align: justify;">Les deux hommes à côté de moi se jettent des regards amusés. L’un d’eux tapote l’épaule de la jeune fille qui lui masse les pieds. Il se replace pesamment dans son fauteuil. Ses jambes sont impeccables : des trophées de chasse de pilosité masculine qui s’agitent gaiement entre les mains de l’adolescente. Entre ses toutes petites mains. <em>Ticklish!</em>,qu’il dit.Puis il se tait et pointe son pénis. Mime un va-et-vient avec son bras : <em>blowjob</em>? Il l’a à peine murmuré. Son ami éclate de rire. Les deux filles aussi. Moins fort. Elles baissent les yeux et essuient les jambes des deux hommes avec une serviette effilochée. À quatre, ils se lèvent et passent les rideaux de velours rouges, cousus ensemble par le bas. « N’oublie rien », me suis-je ordonné : le tissu, la couture, les murs saumon, les sofas en cuirette, l’odeur de ranci. Une fois ces personnes disparues, je cherche le regard de la vieille dame qui me râpe les mollets avec une brosse. Je m’évente le visage avec mes mains pour attirer son attention. Elle me regarde et me sourit. « <em>Finish</em>. <em>Pretty nails.</em> »Je souris aussi. Sans les dents.</p>
<p style="text-align: justify;">Dans le passage qui mène à la salle de bain, un lit. Dessus, une couette <em>Peanuts</em>. Deux jeunes filles font la sieste. Leurs uniformes vert lime en tas sur le plancher. Je me souviens d’avoir murmuré, pour personne : « de la même couleur ». Identique. Leur uniforme est de couleur identique à la cuve. Celle qu’elles utilisent pour faire tremper les pieds des clients.</p>
<p style="text-align: justify;">Après, je n’ai plus arrêté de sourire. Dans la noirceur et sous les néons qui flashent. À elles, assises sur leurs tabourets de béton. Endormies sur le sol. Partout les mêmes. À chaque bar, la gueule ouverte où elles ne comprenaient pas pourquoi l’étrangère blanche aux cheveux courts leur souriait, à elles, entourées par des milliers de clients. « <em>Cute cute little girl – come here don’t be shy,</em> on va te faire d’la place ou la passe à toi aussi.<em> Come onnnn!</em> qu’il susurre partout. <em>Come closer honey</em>. » Pareil, sériel : <em>same same but different</em>. Ce n’est jamais à lui que je souris, mais à elles. Je leur montre les dents, toutes mes dents, impuissante, le feu aux joues, les yeux dans l’eau, mais les mains dans les poches et pas devant mon visage. Jamais plus devant mon visage. À chaque coin de rue qu’elles font, je leur souris, entre deux salons de massage pour pieds dans lesquels je ne suis jamais plus entrée, entre la mère et son enfant qui achètent une mangue, pendant qu’elles se cachent la figure dans l’oreiller en espérant qu’il finisse au plus sacrant.</p>
<p style="text-align: justify;"><em>« I will come back next year. Just for you », </em>qu’il chuchote en lui croquant le lobe et elles sucent la paille de leur gin tonic et je les dévisage, mon parapluie dans une main, ma carte d’hôtel dans l’autre et un petit couteau dans les poches, parce qu’on est jamais trop prudente. Jamais trop prudente, surtout en voyage – mais ce n’est pas ma peau qu’il veut c’est la leur. Facile, monnayable. Moi aussi j’aurais payé. Pas pour leur parler ni comprendre, juste pour une heure de sainte paix, sans fluide sans égo dans l’cul sans blague plate et rires forcés, sans silence non plus, mais là c’est elles qui auraient ri : pour qui tu te prends?</p>
<p><strong><em> </em></strong></p>
<h3><span style="color: #33cccc;"><strong><em>Lost in Translation</em></strong></span></h3>
<p>C’est chic ici.</p>
<p style="text-align: justify;">Deux cent cinquante dollars la nuit. Comme toi. Je t’ai retrouvée dans le hall de l’hôtel. Affolée au milieu des rires qui dégoulinent d’arrogance en langue étrangère. Je t’imaginais déjà compressée entre les sept chairs grasses qui t’entouraient, t’étouffaient, toute habillée ou nue, l’alarme dans tes yeux exorbités, la gorge remplie, comptant les minutes égrainant les secondes. Ça fait un bout qu’ils t’ont emmenée et je continue de tout noter, entourée de marbre et d’acajou. Sans sommeil. Seulement l’envie de voler ou de courir quand tout autour détourne la tête, dans les ruelles, dans la lumière. Quand il commande une <em>draft</em> à soixante-quinze cents, quand il te pince la fesse, quand il ne voit pas que tu ronges tes ongles jusqu’au sang, quand le vernis lilas s’écaille de tes doigts de fille prépubère<span style="text-decoration: line-through;">,</span> de gazelle décharnée et mal nourrie. Toi qui coules au fond de la rivière sans convoi. Et je pense à ma peau claire, teint de porcelaine, à mes sourires forcés et aux vieillards qui m’ignorent. Au rouge que je porte sans question, aux mauvais regards que je jette à mon entrejambe qui me dicte comment je dois agir, aux larmes que je retiens, aux accommodements féminins, aux amitiés qui s’entredévorent, aux moches, à la beauté des paradoxes, à la théorie, au post, aux troisièmes générations, aux convenances et je hurlerais <em>fuck that.</em> Quand tu cris la nuit et que je m’endors à coup de mots de glose ou d’imovane : <em>fuck that</em>.</p>
<p><strong> </strong></p>
<h3><span style="color: #33cccc;"><strong><em>Traveling With the Beast</em></strong></span></h3>
<p>Refaire le trajet des larmes.</p>
<p style="text-align: justify;">C’est beau, les palmiers. Pourquoi déjà ai-je mal? Fermer la porte. Colliger les données. Accumuler les preuves. <em>Sept. 10th 2014 –</em> <em>Shut up you little spoiled skank. Stop crying. Don’t you see you’re lucky? </em>Quelle chance!</p>
<p style="text-align: justify;">Entendre de nouveau mes hurlements sous la douche à Buenos Aires. Les pleurs à en vomir dans l’avion entre Tokyo et Phnom Penh : « <em>Excuse me miss. Your tears are making the other passengers uncomfortable</em> ». Repenser à l’expression : « convenances japonaises ». Pleurer par principe. Vidée. Ne jamais savoir d’où ça viendra. La douleur qui fait sursauter. La nommer : <em>The Beast</em>. Capital. D’avance, rendre les armes.</p>
<p style="text-align: justify;">Atterrir. Se mettre en marche malgré les spasmes et la violence des larmes. À ma gauche, mon mari pointe les ruines. Il dit : <em>kindness.</em> Ce désir qui ne disparaît pas. Le manque de bonté. L’envie vive de mourir.</p>
<p>&nbsp;</p>
<h3><span style="color: #33cccc;"><strong><em>Mother Hen</em></strong></span></h3>
<p>Au Vietnam, elles ne marchent pas, elles bondissent. Les hommes pêchent la nuit, puis, le matin venu, s’enfournent dans de petits cafés surchauffés sur le bord de l’eau. Quant à elles, leurs femmes, les bateaux ne sont pas sitôt amarrés qu’elles se jettent corps et âme sur la marchandise qu’il faudra vendre. On est sur la ligne de front de la pêche à Hoi An. Crevettes, anguilles et crabes indigestes (sauf en pâte piquante). Elles se désâment pour décharger la marchandise puante. Elles se démènent pour la vendre aux restaurants, aux commerçants qui iront tout revendre au marché et aux particuliers.</p>
<p style="text-align: justify;">Vers 10 h, je les ai trouvées entassées derrière des casiers pour la pêche aux crabes. Agenouillées en cercle, leurs chapeaux se rejoignaient en chapiteau, tout au milieu. Pour quand il pleut. On joue aux cartes. Et à l’argent. Si les hommes le font sans vergogne à la lumière du jour – ce sont les dominos, pour ceux-là –, les femmes tirent les cartes dans l’antichambre du port. On dit que les hommes jouent pour jouer. Pour les femmes, l’argent qu’elles y gagneront leur permettra peut-être le luxe d’un morceau de bœuf. C’est les enfants qui seront contents.</p>
<p style="text-align: justify;">Je capture les échanges dans mon coin, trop apeurée par les pinces (celles des femmes; les crabes sont inoffensifs) et par les couteaux qui volent au-dessus des balances. Tout est pesé au gramme près. Ça négocie dur. Ça rit comme des ogresses. Après un premier regard intéressé, mêlé de découragement et d’indifférence, on m’ignore totalement.</p>
<p style="text-align: justify;"><em>Banh Mi</em> pour déjeuner. La femme que je prends pour obèse et qui n’est qu’enceinte. Son deuxième. Hoa, mon hôte, me dit : « Oui, peut-être une fille… bien pour la mère. Aide à la maison. Mais garçon, mieux. » La femme a déjà un mioche de quatre ans qui porte fièrement le pénis familial, peut-être se gâtera-t-elle avec une fille. Le pain encore chaud et le chili qui dégouline. Et cette saucisse de porc. Des villageois s’arrêtent; pour emporter. Lorgnent l’Américain, la Québécoise et la Vietnamienne assis sur des chaises de plastiques rouges. « <em>What age?</em> » qu’elles demandent parfois à Hoa. « <em>Twenty eight</em>. » Pointent mon estomac. « <em>Tsss</em>…<em> not very young. No kids? </em>»Non. Pas d’enfant. « <em>Not yet</em>? <em>Bad, very bad. </em>»Puis elles repartent. Crachent, juste avant, à mes pieds.</p>
<p style="text-align: justify;">Sur la route du retour, on observe l’érection des maisons à étages colorées et majestueuses. Les trois portes d’usage. Les autels et leurs morts. Pas d’odeur d’encens. On est trop occupé à construire : les clôtures et les ponts. À tout vendre aussi. Des chiens mordent les pneus de la mobylette. Par mégarde, on écrase un poussin.</p>
<p><strong> </strong></p>
<p><strong> </strong></p>
<h3><span style="color: #33cccc;"><strong>Épisode final</strong></span></h3>
<p style="text-align: justify;">Avoir la certitude de devoir traverser ces périodes en solitaire. Puis la panique. Combien de temps ça va durer? Ne jamais savoir. Ajouter : et s’il me quittait après des années de… de quoi au juste? De <em>ça</em>. Quand je lui avoue, la réponse, toujours la même : « <em>Can I help you feel home?</em> »</p>
<p style="text-align: justify;">Tout passe. Mais la honte. On ne la raconte jamais assez : <em>shame on you</em>. Elle s’incruste. L’inquiétude, partout. On l’emporte avec soi. Elle traverse les frontières, voyage autour du monde, elle aussi. Une autre certitude : devoir être une femme qui sait. Se taire souvent.</p>
<p style="text-align: center;">*</p>
<p style="text-align: justify;">Je repense à tous ces visages fardés que la mémoire a déjà effacés. Aux fantômes qui vivent dans les carnets. Aux sourires, aussi. Je perpétue la blague : sans les mains! Déjouer le langage à défaut de refaire le monde.</p>
<p style="text-align: justify;">S’accrocher aux restes. À ce qui surprend – aux intimités laconiques que l’on aurait jamais pu anticiper. Comme l’enfant mort noyé dans une piscine luxueuse. Plus tard, sur la surface de la même eau, les projections animées des deux jardiniers qui replacent leur masque sur leur bouche, pour ne pas inhaler l’insecticide. Comme la pauvreté et les détritus et le <em>lady-boy</em> qui prend mon bras et fait briller la chair molle autour de mes yeux avec du far à paupières. Fouiller et revoir les cent détails maintenant immobiles : la main de mon mari qui éponge la sueur dans mon cou après l’indigestion, les camps de concentration cambodgiens sans l’odeur de la terre boursoufflée par le gaz des corps en décomposition, seulement les dents – une dent – qui émerge du sol, comme un bourgeon en fleuraison. Aux terres plus riches à cause de toutes ces chairs. Comme les cannes à sucre tranchées en moignons puis déposées sur des traîneaux de glace. Comme tous ces événements jamais extériorisés, impartageables. Parce que la peur de déplaire ou d’être jugée. La peur d’être abjecte. La peur.</p>
<p>Une dernière fois, relier les notes. Puis ranger son passeport. Briser la vitre.</p>
<p><em>One very bad day. We are in Spain but we could be anywhere. </em><br />
<em>Cried and cried on the pillow in the street and at the cafe. </em><br />
<em>Taking a third shower standing wet in the tears. Holding my breath in front of the mirror.</em><br />
<em>He appears in the background and says « I love you. You&rsquo;re my everything ».</em><br />
<em>He says it and he closes his eyes.</em><br />
<em>Then he doesn’t say anything and I don’t speak.</em><br />
<em>In the mirror, I see.</em><br />
<em>I see him.</em><br />
<em>He cries, too.</em></p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<hr />
<p>&nbsp;</p>
<p>Cet article <a href="/intimacies-reflexions-sur-le-voyage-et-ses-envers/">INTIMACIES (réflexions sur le voyage et ses envers)</a> est apparu en premier sur <a href="/">FRANCOISE STEREO</a>.</p>
]]></content:encoded>
					
		
		
		<post-id xmlns="com-wordpress:feed-additions:1">1459</post-id>	</item>
		<item>
		<title>Ça sentait le jasmin</title>
		<link>/ca-sentait-le-jasmin/?utm_source=rss#038;utm_medium=rss&#038;utm_campaign=ca-sentait-le-jasmin</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Catherine Lefrançois]]></dc:creator>
		<pubDate>Fri, 23 Oct 2015 17:26:19 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[5 Univers intimes]]></category>
		<category><![CDATA[Création]]></category>
		<guid isPermaLink="false">/?p=1422</guid>

					<description><![CDATA[<p>VANESSA BELL Photo: Satya Jack, www.jackraw.com Ça sentait le jasmin &#160; Et en tous lieux j’entends des formes de toi qui ravales mes paroles. Tu poses encore les mêmes questions et te régales de ce que j’ai oublié de ma dernière réponse. Et les incongruences te donnent satisfaction de savoir que mes mensonges ne pourront être [&#8230;]</p>
<p>Cet article <a href="/ca-sentait-le-jasmin/">Ça sentait le jasmin</a> est apparu en premier sur <a href="/">FRANCOISE STEREO</a>.</p>
]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: left;"><a href="/wp-content/uploads/2015/10/Jasmin-600.jpg"><img decoding="async" class="alignleft wp-image-1424 size-full" src="/wp-content/uploads/2015/10/Jasmin-600.jpg" alt="Jasmin 600" width="600" height="900" srcset="/wp-content/uploads/2015/10/Jasmin-600.jpg 600w, /wp-content/uploads/2015/10/Jasmin-600-200x300.jpg 200w" sizes="(max-width: 600px) 100vw, 600px" /></a></p>
<h2 style="text-align: right;">VANESSA BELL</h2>
<p>Photo: Satya Jack, <a class="_553k" style="color: #3b5998;" href="http://www.jackraw.com/" target="_blank" rel="nofollow">www.jackraw.com</a></p>
<h2><strong>Ça sentait le jasmin</strong></h2>
<p>&nbsp;</p>
<p>Et en tous lieux j’entends des formes de toi qui ravales mes paroles.<br />
Tu poses encore les mêmes questions et te régales de ce que j’ai oublié de ma dernière réponse.<br />
Et les incongruences te donnent satisfaction<br />
de savoir que mes mensonges ne pourront être éternels.<br />
Alors tu louves,<br />
tu guet-apenses mes valses et la première marée.</p>
<p>Assure-toi que le nœud est toujours coulant et<br />
que la corde glissera,<br />
que son diamètre étendu sur des kilomètres autour de moi<br />
se lovera contre mon cou<br />
chaque fois que l’envie de me jeter face contre sol<br />
t’envahira.</p>
<p>Je me déshabille à l’envers<br />
en prenant soin de déposer avec tendresse chaque organe que tu réclames.<br />
Et tu salives à la vue de cette table ensanglantée<br />
dont tu ne touches pourtant rien.<br />
Sinon pour éclater violemment mes rognons.<br />
Signifier à toute la pièce que j’empeste.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Je me rappellerai que je suis moi aussi dotée de couilles grosses comme ça<br />
et que je peux te mordre au visage,<br />
te rafler un œil,<br />
te tirer les oreilles<br />
te faire taire dans un combat égal à égal.</p>
<p>J’avais oublié, dans ma stupeur,<br />
mon prêt de destruction<br />
qui me donne une avance confortable dans ce duel.</p>
<p>Tu cesseras dès lors de dire que je suis une crisse de conne et que tu m’aimes.<br />
Ton rang n’aura plus de valeur.<br />
Et je mettrai le feu à toutes tes maisons où tu déposes de l’espoir.<br />
Et je hurlerai à tes femmes que tu n’es que carcasse vide,<br />
car assurément,<br />
elles seront dupées de ton errance diligente;<br />
n’y verront qu’un enfant à protéger de lui-même.<br />
Un amoureux perdu tout au plus.</p>
<p>D’aucunes n’effleureront mes cris bourdonnants,<br />
de peur de perdre l’amant d’Olympe,<br />
la promesse d’Amérique,<br />
le droit qu’elles ont toutes de croire qu’elles ont trouvé.</p>
<p>Si j’avais de telles maîtresses, je ne les aimerais qu’à genoux.<br />
Alors à une d’entre elles, je remettrai du béton armé.<br />
En prenant soin de mentionner de ne pas prononcer les vœux,<br />
En m’assurant qu’elle soit pleine de cash.<br />
Tu seras fait de sable, de course, de lointain,<br />
Et tes guns braqués sur mes tempes se perdront dans la mer.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<h2><strong>Ode à un champ lexical qui me fait chier</strong></h2>
<p>&nbsp;</p>
<p>Fréquentation<br />
La personne que j’ai rencontrée<br />
Fuckfriend<br />
Sex friend<br />
One night<br />
Maîtresse<br />
Ami moderne<br />
Une bonne connaissance<br />
Ami ++</p>
<p>Un ami</p>
<p>Il y a quelque chose de grave<br />
Et de terrible<br />
Dans la rencontre de l’Autre.</p>
<p>Pour y survivre,<br />
il faut beaucoup de gris,<br />
de patience.<br />
Ce dont je suis dépourvue.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Le glitter de Walt Disney me<br />
donne envie de Balzac et de Stendhal,<br />
de mots précoces.<br />
Et immuables.<br />
De certitudes plates que je regretterai<br />
une fois qu’elles seront nommées.<br />
Car oui,<br />
j’ai peine à m’extraire<br />
du conditionnement.</p>
<p>Quand les mots seront frappés<br />
débutera la séduction mathématique.<br />
Retenir le like<br />
Ne pas t’écrire dans la nuit pour te parler de sujets</p>
<p>Que je ne connais pas.<br />
Mais qui t’intéressent.</p>
<p>Et qui font de moi<br />
une utilisatrice effrénée<br />
pathétique<br />
de Wikipédia.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Je m’étourdirai à force de languir<br />
jusqu’à tomber, sur le sexe<br />
d’un autre.<br />
Confirmer<br />
Ce que tu ne veux plus me dire;<br />
Que je suis désirable.<br />
Instantanément.</p>
<p>—</p>
<p>Ton corps mécanique<br />
Me laissera à penser que mes formes<br />
de femmes<br />
te sont répulsives.<br />
Que ton sexe se gonfle<br />
À l’unique idée de décharger.</p>
<p>Te sortir,<br />
pour la nuit<br />
de ta condition orpheline.<br />
Faire le plein<br />
d’humanité.</p>
<p>Juste assez.</p>
<p>Avant de me glisser<br />
sur la gauche.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<h2><strong>Eau de Pâques</strong></h2>
<p>&nbsp;</p>
<p>S’offrir un con<br />
sans maternité.<br />
Le noyer d’eau de Pâques<br />
dans l’espoir<br />
immortel<br />
de celui qui hésite<br />
entre le cul et le cœur.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<h2><strong>Arès</strong></h2>
<p>&nbsp;</p>
<p>Devenir femme sous le regard vertical des matraques sourdes,<br />
des caresses de guns le long de mes joues.</p>
<p>Mon bulbe en fleur<br />
empeste la chair vierge et<br />
j’offre mes pistils en guet-apens<br />
aux imbéciles heureux<br />
de ne voir plus loin<br />
que le rose de mes lèvres.</p>
<p>Consommer les hommes comme<br />
on éclate le crâne d’un chien.</p>
<ol>
<li>Émietter.<br />
Jusqu’à ce que docilité s’en suive.</li>
</ol>
<p>Amores Perros.<br />
Détruire                          amoureusement.<br />
En berçant les restants.</p>
<p>Se revêtir de Furies.<br />
Et pourtant,</p>
<p>n’y rien comprendre<br />
à la fuite d’Arès.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<h2><strong>Diamonds Are a Girl’s Best Friend</strong></h2>
<p>&nbsp;</p>
<p>Balle antistress<br />
sur écran bleu.<br />
Fastfoward sur l’incipit.</p>
<p>Une femme<br />
s’enfonce<br />
un chapelet<br />
anal<br />
orné d’un diamant arc-en-ciel.</p>
<p>Reflets d’essence dans l’eau stagnante<br />
le long de la chaîne de trottoir<br />
un après-midi de juillet.</p>
<p>Gorge assiégée,<br />
Elle chante aux troupes.</p>
<p>Yeah Baby,<br />
Fuck me.<br />
Harder.</p>
<p>You Wanna Fuck That Pussy?</p>
<p>N’avoir ni honte,<br />
ni compassion.</p>
<p>Cliquer jusqu’à plus soif.<br />
Pour le repos de mon<br />
corps las<br />
qui manque<br />
de fleurs.</p>
<p>Et de tendresse.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<h2><strong>Shop à balles</strong></h2>
<p>&nbsp;</p>
<p>Tu me donnes envie de me dégueuler tout entière.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>À l’idée de ton sexe chaud et pulsant.<br />
Répulsant.<br />
De penser mon cerveau en quête constante de ton membre érectile.</p>
<p>Tu me donnes envie de taper du tambour,<br />
De brûler ton frame.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Je n’ai même pas honte des figures de répétition.<br />
Désormais, j’écris comme je veux.</p>
<p>Ma parole libre, ma forme banale, mon corps graisseux<br />
Et magnifique.</p>
<p>Tout à moi.</p>
<p>Je me garde jalousement.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Ta tête triangulaire,<br />
Ton iris obèse,<br />
Le filet de bave entre tes lèvres<br />
quand tu parles,</p>
<p>Je détruis tout.<br />
Ton humanité et ton cœur</p>
<p>artificiels,<br />
Ta manière suave et collante de dire Amour.</p>
<p>Limoilou din veines,<br />
La ruelle de juillet remonte le long de mon système nerveux.<br />
J’te kick la canisse dans face.</p>
<p>Garde tes cendres.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<h2><strong>LORANGER</strong></h2>
<p>&nbsp;</p>
<p>L’Arizona tapisse le centre-ville depuis une semaine.</p>
<p>Ton paradis bleu de banlieue qui m’avait laissée tiède depuis toujours prend des airs de Sibérie-mon-amour.</p>
<p>Le train de ville joue au zootrope, défilant dans une ronde étourdissante mes rues sales jusqu’à ta campagne. Le manège optique passe du gris au vert, là où les rats deviennent chevaux.</p>
<p>J’arrive à ta gare minable de ville défusionnée qui sent Loranger. Je me dis que tu aurais pu venir me chercher. Vraiment.</p>
<p>—</p>
<p>Le soleil comme un guêpier pour ma peau trop blanche. La chaleur me fait saigner du nez et tu m’accueilles de ton plus doux regard carnassier.</p>
<p>J’ai 16 ans, je suis chez toi et tes parents n’y sont pas.</p>
<p>—</p>
<p>Affamé, tu remontes ma robe à pois pour dévoiler mon cul rebondi à tes champs infini. Des lambeaux rouges tombent au sol alors que ton avant-bras se paye un tour de reins.<br />
Nos langues s’escargotent jusqu’à ce que notre nudité flotte en apesanteur.</p>
<p>Minutieusement, ma bouche se fait joaillère alors que j’invite les yeux de tes voisins à ma première exposition internationale.</p>
<p>—</p>
<p>Fast Foward dans ton sous-sol.</p>
<p>C’est noir, ça suinte, c’est humide plate. Ton lit est trempe, mais j’veux rester.</p>
<p>—</p>
<p>Première leçon de strip poker.</p>
<p>Je joue la conne, mes vêtements sont inutiles.<br />
Chaque morceau gagné se paye au prix de l’entrée d’un nouveau membre de ton corps policier.</p>
<p>Rapidement, vous êtes en surnombre et je suis seule représentante de mon espèce.</p>
<p>J’ai 16 ans, vous en avez 20, vous avez le pouvoir et personne ne m’a jamais dit que je suis belle.</p>
<p>—</p>
<p>De l’autre côté de la porte, la cave.</p>
<p>Le bus passe pu, mon père travaille, mon vélo est à maison.</p>
<p>Des trois lits qui longent les fondations, tu m’assignes celui du centre.<br />
Nous sommes cinq, c’est l’austérité avant le temps.</p>
<p>Tu sors de ta chambre pour venir chauffer mon corps. T’as senti mes pieds mortifiés, mon enfance hésitante. Cachée derrière mon corps de femme, chu p’têtre pas aussi hot que tu pensais.</p>
<p>Depuis mon lit, tu parles d’autres filles avec les gars qui nous entourent. Tu gagnes, j’éteins mon cerveau.</p>
<p>À ton tour. Fuck ma matrice.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Simon se joint le premier. Ma face doit avoir des airs de Bambi dans l’incendie parce que tu m’dis que c’est correct, que vous avez l’habitude ensemble.</p>
<p>Vous êtes des genres de Milli Vanilli du cul. Trop cheap intellectuellement pour mesurer la porcherie que vous nourrissez.<br />
Ici, Jésus et Bouda n’ont rien à vous envier, c’est votre dogme qui dirige vos queues.</p>
<p>—</p>
<p>Tes mains sont un étau d’où ma tête ne peut bouger. Mon sang pulse dans mes tempes, j’ai le regard rouge, j’en suis sûre.</p>
<p>Avoir été smats, vous auriez choisi les trous inverses, vu la taille de vos engins respectifs.</p>
<p>Mais non.<br />
Vous vous enfoncez.</p>
<p>Vos souffles de bœufs brouillardent ma tête.<br />
Le frottement de vos membres roulent sur mon ventre jusqu’à ma gorge. Spasme.</p>
<p>Souffle coupé.              Blackout.</p>
<p>—</p>
<p>À mon réveil, la Sainte Trinité me berce de ses verges. Il n’y a pas de doutes, vous êtes arpenteurs-géomètres experts. C’est plat, tout est bouché. Montréal songe à vous engager.</p>
<p>—</p>
<p>Je l’sais pas encore, mais c’est presque fini.<br />
Les fourmis dans ma face me sauvent la vie.</p>
<p>Dans ma tête, ça scintille.</p>
<p>La Beauce.<br />
Ça siffle, c’est blanc et le poêle à bois est bon.</p>
<p>Je m’estampe le cadre dans face, l’image doit tenir jusqu’à épuisement des stocks.</p>
<p>—</p>
<p>Mon monstre à cinq têtes donne ses derniers coups de tentacules là où il peut.<br />
Votre sang bat en retraite.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Vous ne bandez plus.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>David se sent cheap, m’offre une ride jusqu’à la maison.<br />
J’entre dans ma ville-asphyxie comme on se glisse dans le lit de ses parents à cinq ans.</p>
<p>Touch down, chu pas morte.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<hr />
<p>&nbsp;</p>
<p>Cet article <a href="/ca-sentait-le-jasmin/">Ça sentait le jasmin</a> est apparu en premier sur <a href="/">FRANCOISE STEREO</a>.</p>
]]></content:encoded>
					
		
		
		<post-id xmlns="com-wordpress:feed-additions:1">1422</post-id>	</item>
		<item>
		<title>Patriarcalin pimp ton intimité</title>
		<link>/patriarcalin-pimp-ton-intimite/?utm_source=rss#038;utm_medium=rss&#038;utm_campaign=patriarcalin-pimp-ton-intimite</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Catherine Lefrançois]]></dc:creator>
		<pubDate>Fri, 23 Oct 2015 17:25:57 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[5 Univers intimes]]></category>
		<category><![CDATA[Patriarcalin]]></category>
		<guid isPermaLink="false">/?p=1373</guid>

					<description><![CDATA[<p>&#160; &#160; &#160; TOONY</p>
<p>Cet article <a href="/patriarcalin-pimp-ton-intimite/">Patriarcalin pimp ton intimité</a> est apparu en premier sur <a href="/">FRANCOISE STEREO</a>.</p>
]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<h2 style="text-align: right;">TOONY<a href="/wp-content/uploads/2015/10/Patriarcalin-pimp-ton-intimite.jpg"><img decoding="async" class="aligncenter wp-image-1374 size-large" src="/wp-content/uploads/2015/10/Patriarcalin-pimp-ton-intimite-1024x682.jpg" alt="Patriarcalin pimp ton intimite" width="960" height="639" srcset="/wp-content/uploads/2015/10/Patriarcalin-pimp-ton-intimite-1024x682.jpg 1024w, /wp-content/uploads/2015/10/Patriarcalin-pimp-ton-intimite-300x199.jpg 300w, /wp-content/uploads/2015/10/Patriarcalin-pimp-ton-intimite.jpg 2048w" sizes="(max-width: 960px) 100vw, 960px" /></a></h2>
<p>Cet article <a href="/patriarcalin-pimp-ton-intimite/">Patriarcalin pimp ton intimité</a> est apparu en premier sur <a href="/">FRANCOISE STEREO</a>.</p>
]]></content:encoded>
					
		
		
		<post-id xmlns="com-wordpress:feed-additions:1">1373</post-id>	</item>
		<item>
		<title>Astrid, se faire soi-même</title>
		<link>/astrid-se-faire-soi-meme/?utm_source=rss#038;utm_medium=rss&#038;utm_campaign=astrid-se-faire-soi-meme</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Catherine Lefrançois]]></dc:creator>
		<pubDate>Fri, 23 Oct 2015 17:25:02 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[5 Univers intimes]]></category>
		<guid isPermaLink="false">/?p=1492</guid>

					<description><![CDATA[<p>VALÉRIE GONTHIER-GIGNAC Photo: Satya Jack, www.jackraw.com &#160; Quand elle avait huit ans, Astrid Dansereau se souvient d’avoir demandé à sa grand-mère à quel moment ses seins commenceraient à pousser. « Je m’identifiais à des modèles féminins, je m’intéressais aux affaires de filles… À la puberté, ça a été vraiment pénible : mon corps s’est mis à changer dans [&#8230;]</p>
<p>Cet article <a href="/astrid-se-faire-soi-meme/">Astrid, se faire soi-même</a> est apparu en premier sur <a href="/">FRANCOISE STEREO</a>.</p>
]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: right;"><a href="/wp-content/uploads/2015/10/Astrid-600.jpg"><img decoding="async" class="alignleft wp-image-1493 size-full" src="/wp-content/uploads/2015/10/Astrid-600.jpg" alt="Astrid 600" width="600" height="900" srcset="/wp-content/uploads/2015/10/Astrid-600.jpg 600w, /wp-content/uploads/2015/10/Astrid-600-200x300.jpg 200w" sizes="(max-width: 600px) 100vw, 600px" /></a></p>
<h2 style="text-align: right;">VALÉRIE GONTHIER-GIGNAC</h2>
<p style="text-align: left;">Photo: Satya Jack, <a class="_553k" style="color: #3b5998;" href="http://www.jackraw.com/" target="_blank" rel="nofollow">www.jackraw.com</a></p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;">Quand elle avait huit ans, Astrid Dansereau se souvient d’avoir demandé à sa grand-mère à quel moment ses seins commenceraient à pousser. « Je m’identifiais à des modèles féminins, je m’intéressais aux affaires de filles… À la puberté, ça a été vraiment pénible : mon corps s’est mis à changer dans le mauvais sens. » Si elle savait depuis longtemps qu’elle n’était pas comme les garçons, c’est vers seize ans qu’elle a connu le mot pour décrire son état : transsexuelle.</p>
<p style="text-align: justify;">Mais à ce moment-là, pas question de se dévoiler. À personne. Elle s’assure de passer inaperçue en faisant ce que les garçons font : elle s’intéresse aux chars, aux moteurs… Les stéréotypes de genre, ça lui connaît :</p>
<p style="text-align: justify;">« Les normes sociales sont claires : même si tu ne le sens pas, c’est assez facile d’imiter les comportements qu’on attend de toi. Même être père! J’avais dix-neuf ans quand ma fille est née, penses-tu que je savais comment être ça, un père? J’ai fait comme pour le reste, j’ai regardé comment les gars faisaient, et j’ai fait comme eux. »</p>
<p style="text-align: justify;">Mais, à mesure que le temps passe, le rôle devient de plus en plus difficile à jouer. Chaque automne, à l’approche de son anniversaire, Astrid devient triste, se désole à l’idée de voir son corps vieillir alors qu’elle a l’impression de ne l’avoir jamais vraiment habité.</p>
<p style="text-align: justify;">En novembre 2012, Astrid a 27 ans quand elle commence à s’informer de manière concrète et factuelle sur le processus de transformation. Toute seule, sans consulter son entourage, elle prend sa décision. « C’était un point de non-retour. J’étais prête à tout perdre. » Toujours en couple avec Patricia, la mère de leur fille de neuf ans, elle choisit de lui faire son annonce le soir du 14 février. « Ça a été quelque chose… Patricia a commencé la discussion en me disant qu’elle était enceinte! Elle était sous le choc quand ça a été mon tour de parler ».</p>
<p style="text-align: justify;">Avant de commencer sa transition, Astrid se soumet au processus d’évaluation psychologique prévu au protocole médical. « Tout au long de cette période, Patricia a espéré que je change d’idée ». Entre les « je t’aime, je vais te soutenir là-dedans » et les « c’est trop, on va se laisser », l’acceptation de Patricia s’est faite progressivement. Mais, de plus en plus sûrement, elle s’est investie dans la transition : « Au début, je pensais simplement féminiser Alexandre en me faisant appeler Alexandra, mais elle n’a pas été d’accord. Elle m’a dit : “<em>Tu as une chance unique de choisir un pr</em><em>énom qui te repr</em><em>ésente vraiment, tu vas la prendre</em>!”  On a passé quelques mois, le nez dans les livres de prénoms, à chercher un nom de garçon pour notre fils qui s’en venait, et un nom de fille pour moi. »</p>
<p style="text-align: justify;">Finalement, trois prénoms ont été retenus : Astrid Skadi Adelheid. <em>ASA</em> est un préfixe qui signifie dieu dans la culture scandinave. La culture scandinave, celle des femmes du nord, des femmes fortes : « Astrid, c’est celle qui est fidèle aux dieux. Pour Skadi, si tu vas lire son histoire, tu verras qu’elle devient une déesse : elle représente la transition. Et pour le dernier, en plus de la référence à la noblesse, il vient de ce que si j’étais née en fille, ma mère m’aurait appelée Adélaïde. » Le petit garçon, lui, a été nommé Grégoire.</p>
<p style="text-align: justify;">Si certaines femmes trans choisissent de garder leur pénis, pour Astrid, il n’en a jamais été question : « L’opération a été une libération! » Ce dimanche soir là, Patricia et Astrid devaient passer une soirée en amoureuses pour « profiter » une dernière fois du pénis qu’Astrid devait se faire enlever le lendemain. « Finalement, l’hôpital a appelé vers 18 h pour me dire de rappliquer au plus vite. Je m’étais trompée de jour! » Astrid en rit encore; ni elle ni Patricia n’ont regretté cette cérémonie avortée d’adieu au pénis : « On avait déjà eu le temps de s’en occuper. »</p>
<p style="text-align: justify;">Ce n’est que quelques mois plus tard qu’Astrid et Patricia ont refait l’amour, quelque part au début 2015. « Ça a été magique. Je pleurais, Patricia pleurait de voir qu’elle pouvait me faire ressentir tout ça. »</p>
<p style="text-align: justify;">Le pénis, à l’opération, est ouvert sur la longueur, et le gland est écrasé et allongé pour reformer un clitoris. Les lèvres sont reconstruites avec la chair du pénis, et la peau, sensible est utilisée pour tapisser l’intérieur du vagin. « Pour les gars, la sexualité, c’est très localisé, ça se réduit pas mal au gland. Mais pour les filles, les sensations viennent de partout! »</p>
<p style="text-align: justify;">Rapidement, Astrid a voulu explorer les limites de sa nouvelle sexualité. « Ma transformation a fait que nous sommes toutes les deux devenues lesbiennes. Je ne voulais pas subir cette nouvelle orientation sexuelle, alors j’ai eu besoin d’aller voir ailleurs, de le faire avec un homme, pour savoir ce que ça faisait. Patricia était d’accord, elle comprenait. »</p>
<p style="text-align: justify;">Astrid n’a pas détesté l’amour avec un homme, mais pas assez pour vouloir développer une relation privilégiée avec l’un d’eux. Mais le besoin d’expérimenter, lui, est resté vif : « Avant, j’étais plus coincée que ça. L’opération a vraiment changé mon rapport au sexe. »</p>
<p style="text-align: justify;">Le compte Instagram d’Astrid reflète sa préoccupation pour la sexualité. À travers une ou deux photos de famille, puis celle d’Astrid toute menue dans son uniforme de la STM avec ses cheveux tirés vers l’arrière en queue de cheval, les photos plus osées en petites culottes, avec ou sans dildo aux hanches, s’accumulent. Par contre, la photo du pubis reconstruit d’Astrid se fait censurer à chaque nouvelle publication. Pour contourner la règle, elle a ajouté une étoile lumineuse sur sa vulve. « C’est important, de montrer que les trans ont une sexualité. Et j’ai envie de la montrer, ma vulve, je la trouve belle et je crois que les gens qui s’intéressent à la transsexualité veulent voir ce genre d’image. Tiens, regarde », dit-elle en me tendant son cellulaire.</p>
<p style="text-align: justify;">Une vulve parfaite, à donner des complexes. Des lèvres découpées, nettes, qui s’entrouvrent pour laisser voir un clitoris tout rose. Sur une autre photo, toutefois, une cicatrice apparaît, à la base des lèvres, pas très loin de l’entrée du vagin. Encore boursouflée, elle témoigne du caractère récent de la transition.</p>
<p style="text-align: justify;">De cet Alexandre qu’elle a laissé derrière, Astrid parle à la troisième personne de l’imparfait, avec une certaine empathie : « Certains trans détruisent tout de leur passé. En fait, pour eux, le passé n’existe pas, car ils considèrent qu’ils sont nés le jour où ils ont eu leur nouveau corps. Je n’ai pas été aussi radicale avec Alexandre. Il n’était pas moi, c’était un personnage, quelqu’un de mal dans sa peau… Mais il a existé, dans ma vie, celle de ma conjointe et de ma fille, et ça nous a semblé naturel de garder des photos de lui dans la maison. »</p>
<p style="text-align: justify;">Tout attachée qu’elle était à son père, la fille d’Astrid a pourtant été une des premières à l’accueillir dans sa nouvelle identité : « Ce qui lui faisait le plus peur, c’était que je disparaisse. Quand elle a compris que je serais toujours là, elle a laissé les choses aller, naturellement. C’est la première qui a féminisé les mots pour moi. Et très vite, elle a arrêté de dire <em>Papa</em>, pour m’appeler <em>Mamou.</em> »</p>
<p style="text-align: justify;">Chez les adultes, les proches, la féminisation n’est pas allée de soi, et certaines personnes se trompent encore en s’adressant à elle. Sans être intransigeante, elle n’hésite pas à ramener les fautifs à l’ordre : « Un oubli, je peux comprendre, mais si je sens que ça vient d’un manque d’effort, je durcis le ton. »</p>
<p style="text-align: justify;">Et dans son travail, Astrid n’hésite pas à affirmer ce qu’elle est, voire à provoquer un peu la transphobie affichée de certains passagers : « L’autre fois, dans l’autobus, il était question de transsexualité à la radio. Un bonhomme qui s’était assis en avant s’est mis à déblatérer sur le fait que c’était donc ben rendu dégénéré de laisser les gens changer de sexe, que ça devrait être interdit, etc. Je l’ai laissé dire toutes les bêtises qu’il avait en tête. Après, je lui ai dit : “Si vous étiez assis à côté d’une trans, vous seriez surpris…</p>
<p style="text-align: justify;">&#8211;        Je le saurais!</p>
<p style="text-align: justify;">&#8211;        Ah oui? Ben moi, je suis trans.”</p>
<p style="text-align: justify;">Il ne m’a crue que lorsque je lui ai montré ma carte de chauffeur, qui n’avait pas encore été remplacée. Il est sorti à l’arrêt suivant. »</p>
<p style="text-align: justify;">Il faut dire que son employeur, la STM, l’a appuyée à travers toutes ses démarches : « Ma directrice syndicale a été extraordinaire, elle a tout fait pour me faciliter la vie. » On a mis à la disposition d’Astrid un nouvel uniforme, une nouvelle épinglette avec son nom avant même que le changement d’identité ne soit officiel. Et, surtout, on n’a toléré aucun manque de respect à son égard : « Un jour, un de mes collègues m’a fait un discours religieux, comme quoi j’étais une créature du diable, que j’irais en enfer… Il s’est fait avertir assez vite. »</p>
<p style="text-align: justify;">Pas question de se laisser intimider. Astrid est maintenant heureuse, bien dans sa peau, épanouie. Et elle assume tout. À certains, qui persistent à lui reprocher d’avoir égoïstement fait passer son intérêt personnel avant celui de sa conjointe et de ses enfants, elle répond gravement : « Ils ont raison de dire que mon changement de sexe est une décision égoïste. Ça l’est, c’est même la décision la plus égoïste que j’aie jamais prise. À ce moment-là, j’étais prête à tout perdre : ma blonde, mes enfants, mon travail, tout… Et je le referais n’importe quand. Dans la vie, je crois qu’on se doit à nous-mêmes de faire ce qu’il faut pour être bien. »</p>
<hr />
<p>Cet article <a href="/astrid-se-faire-soi-meme/">Astrid, se faire soi-même</a> est apparu en premier sur <a href="/">FRANCOISE STEREO</a>.</p>
]]></content:encoded>
					
		
		
		<post-id xmlns="com-wordpress:feed-additions:1">1492</post-id>	</item>
		<item>
		<title>Contemplations hors-normes</title>
		<link>/contemplations-hors-normes/?utm_source=rss#038;utm_medium=rss&#038;utm_campaign=contemplations-hors-normes</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Catherine Lefrançois]]></dc:creator>
		<pubDate>Fri, 23 Oct 2015 17:24:14 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[5 Univers intimes]]></category>
		<category><![CDATA[CHRONIQUES]]></category>
		<category><![CDATA[Contemplations du câlice]]></category>
		<guid isPermaLink="false">/?p=1509</guid>

					<description><![CDATA[<p>MARIE-MICHÈLE RHEAULT et MARIE-JO GAREAU Photo: Satya Jack, www.jackraw.com Cette édition des Contemplations du câlice prend cette fois-ci les allures d’une courte correspondance entre mon amie Marie-Jo Gareau et moi. Le sujet : comment envisageons-nous l’intimité avec un corps hors normes. On s’est laissées aller, en essayant d’éviter de se censurer. Ça va dans tous les sens, [&#8230;]</p>
<p>Cet article <a href="/contemplations-hors-normes/">Contemplations hors-normes</a> est apparu en premier sur <a href="/">FRANCOISE STEREO</a>.</p>
]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<h2 style="text-align: right;"><a href="/wp-content/uploads/2015/10/Corps-hors-norme-600.jpg"><img decoding="async" class="alignleft wp-image-1510 size-full" src="/wp-content/uploads/2015/10/Corps-hors-norme-600.jpg" alt="Corps hors norme 600" width="600" height="400" srcset="/wp-content/uploads/2015/10/Corps-hors-norme-600.jpg 600w, /wp-content/uploads/2015/10/Corps-hors-norme-600-300x200.jpg 300w" sizes="(max-width: 600px) 100vw, 600px" /></a></h2>
<h2 style="padding-left: 120px; text-align: right;"><span style="color: #000000;">MARIE-MICHÈLE RHEAULT et MARIE-JO GAREAU</span></h2>
<p style="text-align: justify;">Photo: Satya Jack, <a class="_553k" style="color: #3b5998;" href="http://www.jackraw.com/" target="_blank" rel="nofollow">www.jackraw.com</a></p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 120px;"><span style="color: #33cccc;">Cette édition des <em>Contemplations du câlice</em> prend cette fois-ci les allures d’une courte correspondance entre mon amie Marie-Jo Gareau et moi. Le sujet : comment envisageons-nous l’intimité avec un corps hors normes. On s’est laissées aller, en essayant d’éviter de se censurer. Ça va dans tous les sens, puis c’est bien comme ça. Et ce n’est pas fini. Le temps nous a manqué pour terminer une conversation qui, de toute façon, ne se finira pas de sitôt.</span></p>
<p style="text-align: center;">***</p>
<p style="text-align: justify;">MJ &#8211; Ça fait un an que je suis sur la liste d&rsquo;attente pour la chirurgie bariatrique. Je me suis inscrite sur cette liste en n&rsquo;étant pas convaincue que c’était ce que je voulais. Ici, en Abitibi, il y a deux ans d&rsquo;attente avant de passer sur la table d’opération. Une connaissance m&rsquo;a dit de m’inscrire même si je n’étais pas prête tout de suite, parce que lorsque tu veux vraiment passer sous le bistouri et qu&rsquo;il te reste deux ans d&rsquo;attente, c&rsquo;est interminable. Ça fait maintenant un an que j&rsquo;y pense de temps à autre, comme quelque chose de lointain et d&rsquo;incertain. Mais plus ça approche et plus je me fais à l&rsquo;idée.</p>
<p style="text-align: justify;">L&rsquo;autre jour, je soupais avec mon amie et nous nous disions en riant, un peu jaune quand même, que lorsque tu habilles les plus grands points dans les boutiques tailles plus, il est temps de faire quelque chose. C&rsquo;est là que je suis rendue. J&rsquo;habille du 4x ou 5x. Certains modèles n&rsquo;ont même pas de 5x. Déjà que je suis limitée lorsqu&rsquo;il est temps de choisir mes boutiques pour magasiner, parfois je ne trouve pas ma grandeur dans les boutiques spécialisées. Et là, je ne te parle que du superficiel.</p>
<p style="text-align: justify;">Dans la vie, j&rsquo;ai toujours foncé. J&rsquo;ai un travail que j&rsquo;aime, j&rsquo;ai mon tendre amoureux, je fais du théâtre, je n&rsquo;ai pas peur du regard des gens. Et il y a ma perle, ma fille, ma belle Kenza, mon trésor, mon rêve de vie.</p>
<p style="text-align: justify;">Très jeune, j&rsquo;ai fait des régimes populaires comme Weight Watchers (WW) et Mince à vie. Étant une fille qui fonce et plutôt intense, j&rsquo;y suis allée à fond. Ma première semaine de WW, j&rsquo;ai perdu 10 livres. Au bout de six mois, j’en avais perdu 60. J&rsquo;avais 16 ans. Je pesais 176 livres et me trouvais toujours grosse. J&rsquo;ai repris une trentaine de livres en un an. Alors je me suis inscrite à Mince à vie. J&rsquo;avais 17 ans. J&rsquo;ai dû perdre 20 livres. Ensuite, je suis partie à Montréal et j&rsquo;ai suivi les traces de ma sœur qui était devenue végétarienne en déménageant à Montréal. Pendant un an, j&rsquo;ai mangé peu de viande et comme je marchais beaucoup dans la « grand&rsquo; ville », je maintenais mon poids. Tout de même, je me trouvais grosse. Un après-midi d&rsquo;été, j&rsquo;ai craqué. Mon corps avait probablement besoin de fer et de protéines. J&rsquo;ai fait cuire un paquet de viande d&rsquo;orignal que j&rsquo;avais ramené d&rsquo;Abitibi et je l&rsquo;ai dégusté. J&rsquo;avais privé mon corps de protéines et j&rsquo;en salivais. J&rsquo;ai tout mangé. Oh! Ce n&rsquo;était pas la première fois que je me privais et qu&rsquo;ensuite je succombais et exagérais! Oh non. C&rsquo;est connu, après un régime où l&rsquo;on se prive d&rsquo;un type d&rsquo;aliment, bien souvent on se reprend et pas juste à peu près.</p>
<p style="text-align: justify;">J&rsquo;ai recommencé à manger de la viande. Certaines vieilles habitudes sont revenues. Et le bon vieux cycle s&rsquo;est répété. Quelques années plus tard, j&rsquo;ai terminé l&rsquo;université, j&rsquo;ai connu Mo, mon amour. L&rsquo;amour devint grand et nous avons décidé de nous marier. Les vieilles habitudes, qui sont revenues à mesure que le confort augmentait, étaient maintenant bien installées chez nous et mon poids s&rsquo;en ressentait. Ma mère m&rsquo;a un jour passé le commentaire que j&rsquo;avais engraissé et se fut un coup de pelle dans le front. Ce n&rsquo;était pas banal pour moi que ce soit ma mère qui me fasse ce commentaire.</p>
<p style="text-align: justify;">L&rsquo;histoire du poids, chez nous, c&rsquo;est éternel. Du plus loin que je me souvienne, ma mère a fait des régimes. Elle angoissait pour son poids, elle maigrissait et engraissait. Les vieilles habitudes et le fameux cycle. Ma grand-mère a aujourd&rsquo;hui 85 ans et parle encore de son poids (soupir, soupir). Quand je dis que c&rsquo;est une histoire qui vient de loin…</p>
<p style="text-align: justify;">Bref, ma mère me dit que j&rsquo;ai engraissé, j&rsquo;ai un coup de pelle dans le front et je fais une mégacrise d&rsquo;angoisse. Je tombe, je me relève. Une semaine plus tard, je commence une thérapie alimentaire. Je suis suivie par une thérapeute et une nutritionniste. Je farfouille en moi pendant près de deux ans. J&rsquo;apprends beaucoup sur l&rsquo;alimentation et les saines habitudes alimentaires. Je trouve un centre de yoga où je me sens bien et où j&rsquo;apprends à connaître mon corps, à le ressentir.<br />
La thérapie et le yoga se terminent en même temps que nous déménageons en Abitibi. Et là, une nouvelle vie commence : nouveaux <em>jobs</em>, notre première maison, un bébé d&rsquo;amour et le retour du cycle éternel. J&rsquo;en suis là. Je ne vois plus de lumière au bout du tunnel. La lumière sera peut-être celle que je verrai lors de mon réveil en salle d&rsquo;opération. Ça fait un an que j&rsquo;attends.</p>
<p style="text-align: justify;">MM &#8211; Quand je me regarde dans le miroir, je ne vois souvent que ma tête. J’ai longtemps (je le fais encore) omis de regarder mon corps. Une sorte de déni, j’imagine, de fuite de l’évidence. Je ne me rends pas compte que j’engraisse parce que je ne me regarde pas. Quand je me trouve belle, c’est parce que je trouve que mon visage est beau. Le reste, je ne le regarde pas souvent. J’aime mieux nier, ça fait moins mal qu’un « coup de pelle dans le front » comme tu dis. Mais des fois, tu as beau essayer d’éviter les coups, la pelle, tu la manges pareil en plein front. Tu t’assois dans le banc de cinéma pis ton cul est tellement serré que tu te demandes comment tu vas faire pour ne pas avoir mal en sortant de là. Les lumières s’éteignent, le film commence et tu imploses. Tes sanglots coulent à flots à l’intérieur. Tu vois tous les signes que tu n’as pas voulu voir : les ami.es qui marchent trop vite pour toi, tes cuisses que tu retiens tout le long du trajet d’autobus pour ne pas qu’elles débordent sur le banc d’à côté, tes souliers qui s’usent en six mois, tes maux de dos/hanche/talons, ton souffle qui s’emballe à la simple vue d’un escalier, l’intérieur de tes cuisses qui frottent ensemble et qui chauffe à mort quand tu portes une robe, robe que tu as pris un point plus grand la dernière fois que tu es allée magasiner. Putain de merde! Me semble que je devrais pouvoir porter une robe sans souffrir le martyre! Puis le linge, ce n’est pas si superficiel que ça. Oui, ce ne sont que des vêtements, mais, pour bien des gens dans notre société, ça fait partie de ce qui nous représente. Ça montre, au premier regard, une partie de notre personnalité. Et puis quand on a un corps « hors normes », comment on fait pour se sentir belle (physiquement s’entend) si ce n’est pas par nos vêtements? On peut se sentir bien et ne pas avoir trop de complexes quant à notre physique, reste qu’on aime ça quand même bien paraître. Puis on a besoin que nos vêtements soient vraiment beaux parce qu’on a toujours l’air « tout croche » quand on est grosse. Sérieusement, des fois, je regarde des filles minces dans la rue en me disant : « Oh! J’aimerais tellement avoir un look comme ça! » Finalement, elles ont le même type de vêtements que moi, mais elles, elles sont tendance, moi, je suis la chienne à Jacques.</p>
<p style="text-align: justify;">Faque qu’est-ce que je fais quand la pelle me pète dans le front? (Après la crise d’angoisse, je veux dire.) Eh bien, je m’inscris au gym, je m’achète des nouveaux souliers de course ou des nouveaux vêtements de sport, je m’entraîne six fois par semaine et je deviens hyperstricte sur mon alimentation. Puis ça ne dure pas longtemps. Évidemment. Les occasions de bouffe/restos/bière sont nombreuses. Je deviens frustrée et découragée. Je trouve que tout ça est injuste et que je ne devrais pas être obligée de faire ça pour avoir un corps décent. Puis je déprime, j’arrête de courir et je mange n’importe quoi. Tu parlais du cycle qui se répète, hein? Ben ça fait près de vingt ans que ça dure pour moi. Chaque fois, ce cycle est accompagné d’un sentiment d’échec terrible qui m’accable de plus en plus. J’en viens à me dire que je ne vais plus jamais essayer de perdre du poids, que je vais rester comme ça. Impossible. Parce que les conséquences sont nombreuses et laissent des cicatrices profondes sur ma santé, sur mon estime de moi, sur mon couple. Est-ce que ce surpoids va me faire faire une crise cardiaque à 40 ans? Vais-je réussir à voyager? Ai-je assez de charisme pour faire ce travail? Vais-je recommencer un jour à avoir envie de montrer mon corps nu à quelqu’un? Parce qu’on va se le dire, le sexe, c’est beaucoup le désir que l’autre nous désire. C’est ben difficile de désirer quand on ne se sent pas désirable. Comment on fait pour s’abandonner à l’autre quand on ne fait que penser à la laideur de notre corps, à ces bourrelets qui revolent d’un bord pis de l’autre, à ces vergetures, ces seins qui n’en finissent plus de grossir et de pendre?</p>
<p style="text-align: justify;">MJ &#8211; Tu parles du sexe, ma chérie, je dois dire que depuis que j&rsquo;habille du 4x-5x (j&rsquo;ai peur de dire mon poids, comme si de dire la grandeur de mes vêtements effaçait de mon esprit le 3 à la position des centaines du foutu nombre), c&rsquo;est rendu physiquement difficile de tenir une position confortable pendant l’acte ou même de maintenir un certain niveau de désir. Mon bien-être est aussi beaucoup lié à la façon dont j&rsquo;ai mangé avant l&rsquo;acte. C&rsquo;est certain que pour peser au-delà de 300 livres, je ne me nourris pas seulement pour vivre, mais je vis pour manger et j&rsquo;excède souvent ma satiété. Je n&rsquo;ai pas de période de boulimie, donc à chaque repas, je dépasse quasi toujours ce dont mon corps a réellement besoin pour vivre. J&rsquo;essaie depuis longtemps de vaincre cette dépendance, cette maladie, ce je-ne-sais-quoi. Thérapie, lecture, acupuncture, régimeS, yoga, méditation&#8230; Dans la plupart des cas, ça m&rsquo;a fait du bien, mais ç’a été de courte durée. Le vieux cycle est revenu comme quelque chose d&rsquo;à la fois rassurant, apaisant, épuisant et éreintant.</p>
<p style="text-align: justify;">Lorsque j&rsquo;habillais du 2x, je me sentais beaucoup mieux pour le sexe. Je me suis trouvée <em>sexy</em>, pulpeuse, attirante. En gardant toujours un bout de couverture pour cacher mon « tablier graisseux » (Yiouk! Quel terme disgracieux.).</p>
<p style="text-align: justify;">Comme tu le dis, mon amie, j&rsquo;ai toujours regardé davantage mon visage lorsque je suis devant le miroir. Mais j&rsquo;ai réussi à attirer. Pas toujours les bonnes personnes, mais bon, j&rsquo;attirais. Je devais me prouver que j&rsquo;étais capable. Depuis que je suis jeune adulte, je mets ce qui me plaît en vedette. Mes cheveux, mon visage, ma poitrine, mes jambes. Je camoufle le reste. Je priais le ciel pour qu&rsquo;un jour quelqu&rsquo;un m&rsquo;aime comme je suis avec mon fameux tablier graisseux. J&rsquo;espérais beaucoup, mais je n&rsquo;y croyais pas. Quand je faisais l&rsquo;amour avec des hommes, je croyais que je valais quelque chose. J&rsquo;ai rencontré Mohamed, et j&rsquo;ai connu du même coup l&rsquo;amour, le respect, le désir&#8230; Et tu sais quoi? Il donne des bisous à mon ventre, à mon corps entier! As-tu trouvé cette personne ma chérie?</p>
<p style="text-align: justify;">MM &#8211; Bien sûr que j’ai trouvé cette personne! Ce qui est malheureux, c’est que je ne la laisse pas me toucher comme j’aime être touchée, comme elle aime me toucher. C’est terrible de se mettre des barrières comme ça. Ma tête bloque tout! Dès que se pointe mon désir, je recule, je frissonne, je me ferme, comme si j’avais été très profondément blessée par quelqu’un. Mais tu sais quoi? Jamais quelqu’un ne m’a fait sentir ça. On ne m’a jamais dit « je ne te désire pas » ou « je ne te désire plus comme avant ». Non. Tout ça est dans ma tête. C’est moi qui juge que je ne suis pas désirable. Pourtant, moi je désire des gens avec toutes sortes de corps. Des gens différents : des gars, des filles, des minces, des rond.es, des grand.es et des petit.es. Je ne serais pas stoppée par le handicap de quelqu’un ou une cicatrice importante. Pourquoi je pense, alors, que mes kilos en trop sont absolument répulsifs? Pourquoi les gens qui me regardent seraient dégoûtés par mon corps? Je pense que malgré ma volonté de faire un pied de nez aux diktats de la beauté féminine, les stéréotypes me sont rentrés dans la tête bien comme il faut. J’ai gobé, bien malgré moi, la plupart des préceptes machos qui dictent ce qui est beau d’un corps de femme. C’est bien triste tout ça. Les femmes en sont venues à croire que ces standards loufoques sont légitimes et je fais partie du lot. Hier, je regardais Canal Vie et une bonne majorité des commerciaux faisaient une corrélation directe entre la beauté (c.-à-d. de beaux vêtements, la minceur, des cils volumineux et une peau sans rides) et la confiance en soi. Et puis ce n’était pas que les commerciaux, les émissions aussi avec en tête cette fameuse émission <em>Quel âge me donnez-vous?</em> de Jean Airoldi. Je n’ai regardé qu’un seul épisode et je peux clairement te dire que ce n’est pas de Botox dont ces femmes ont besoin, mais d’une psychothérapie. Pourquoi teindre les cheveux de Wendy qui a peur de sortir de chez elle et d’aller au MARIAGE de SA PROPRE FILLE parce qu’elle se trouve laide? Elle a besoin d’aide, pas d’une nouvelle robe! Comme elle, on a probablement plus besoin d’aide que de perdre 10-20-30 kilos. Le problème, c’est que tout autour de nous tente de nous vendre l’idée que c’est, dans notre cas, la minceur qui nous rendra la paix intérieure. C’est de la foutaise tout ça. Puis au fond, c’est peut-être plus facile pour moi de maigrir que d’aller voir chez le psy si j’y suis.</p>
<hr />
<p>Cet article <a href="/contemplations-hors-normes/">Contemplations hors-normes</a> est apparu en premier sur <a href="/">FRANCOISE STEREO</a>.</p>
]]></content:encoded>
					
		
		
		<post-id xmlns="com-wordpress:feed-additions:1">1509</post-id>	</item>
		<item>
		<title>Étranges « séductions »</title>
		<link>/etranges-seductions-2/?utm_source=rss#038;utm_medium=rss&#038;utm_campaign=etranges-seductions-2</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Catherine Lefrançois]]></dc:creator>
		<pubDate>Fri, 23 Oct 2015 17:22:57 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[5 Univers intimes]]></category>
		<guid isPermaLink="false">/?p=1473</guid>

					<description><![CDATA[<p>&#160; LORI SAINT-MARTIN Photo: Satya Jack, www.jackraw.com &#160; « Men need meat. » Combien de fois ma mère aura-t-elle prononcé cette petite phrase, avec une autorité absolue et une étrange révérence? Elle disait aussi, à d’autres moments, avec la même autorité, mais cette fois avec une sorte de mépris, « men have needs », et on savait très bien lesquels.             [&#8230;]</p>
<p>Cet article <a href="/etranges-seductions-2/">Étranges « séductions »</a> est apparu en premier sur <a href="/">FRANCOISE STEREO</a>.</p>
]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: right;"><a href="/wp-content/uploads/2015/10/Etranges-seductions-600.jpg"><img decoding="async" class="alignleft wp-image-1474 size-full" src="/wp-content/uploads/2015/10/Etranges-seductions-600.jpg" alt="Etranges seductions 600" width="600" height="400" srcset="/wp-content/uploads/2015/10/Etranges-seductions-600.jpg 600w, /wp-content/uploads/2015/10/Etranges-seductions-600-300x200.jpg 300w" sizes="(max-width: 600px) 100vw, 600px" /></a></p>
<p>&nbsp;</p>
<h2 style="text-align: right;">LORI SAINT-MARTIN</h2>
<p>Photo: Satya Jack, <a class="_553k" style="color: #3b5998;" href="http://www.jackraw.com/" target="_blank" rel="nofollow">www.jackraw.com</a></p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;">« <em>Men need meat</em>. » Combien de fois ma mère aura-t-elle prononcé cette petite phrase, avec une autorité absolue et une étrange révérence? Elle disait aussi, à d’autres moments, avec la même autorité, mais cette fois avec une sorte de mépris, « <em>men have needs </em>», et on savait très bien lesquels.</p>
<p style="text-align: justify;">            Les femmes avaient-elles aussi besoin de viande? Ma mère, qui comme mon père en mangeait deux fois par jour, croyait que oui, mais n’a jamais formulé la phrase ainsi. Avaient-elles ces autres besoins? Ma mère n’en était pas si sûre.</p>
<p style="text-align: justify;">            Bien, nous sommes à une autre époque et tout, mais le lien entre ces deux phrases m’apparaît encore assez évident. Qui n’a pas entendu les femmes décrites comme « viande », comme « chair fraîche », comme « proies » d’un chasseur habile? (Googlez « Hustler hachoir à viande » si vous n’avez pas le cœur fragile et vous verrez l’analogie prise au pied de la lettre.) Or si les femmes sont des proies, elles sont aussi des (bonnes) poires : elles « se font avoir » littéralement. Il s’agit non pas de désir féminin, mais d’habileté masculine (c’est même mieux si elle n’était pas trop intéressée au départ, sinon où est le sport?). Où est son désir à elle, son consentement à elle?</p>
<p style="text-align: justify;">            Voilà, on a bien prononcé le mot : consentement. Comment exprimer ces désirs de femme, pouvoir choisir si et quand on a des relations sexuelles (que ce soit dans une relation de longue date ou avec une personne rencontrée trois minutes avant, peu importe)? Comment éviter la persistante analogie avec la viande? Voici, en tout cas, des exemples littéraires et d’autres tirés de la plus brûlante actualité.</p>
<p style="text-align: justify;">Dans <em>Bonheur d’occasion</em> (1945) a lieu cette scène entre Florentine et Jean. La jeune femme a invité chez elle, en l’absence de ses parents, celui dont elle est amoureuse, mais qui lui a clairement laissé entendre qu’il n’a aucune intention de s’attacher. Je cite la scène dans son intégralité :</p>
<p>&nbsp;</p>
<blockquote><p>Florentine maintenant était toute craintive sous ses prunelles sombres qui en la regardant, s’emplissaient d’égarement. L’imprudence de sa conduite lui était si visible enfin que l’issue, l’irréparable devant elle, lui paraissait déjà impossible à éluder.</p>
<p style="text-align: justify;">Elle chercha à s’esquiver et, dans le geste qu’il fit pour la retenir, ses doigts s’accrochèrent à une bretelle du tablier. L’étroite bande de caoutchouc sauta. Et ce vêtement déchiré, qui pendait à moitié, affola le jeune homme.</p>
<p>     Dans un grand effort de volonté, il souffla encore à l’oreille de Florentine :</p>
<p>— Va chercher ton chapeau… ton manteau…</p>
<p>Mais il l’empêchait de partir et, du coin de l’œil, par-dessus son épaule, il fixait le vieux canapé de cuir.</p>
<p style="text-align: justify;">     Elle tomba, à la renverse, les genoux repliés et un pied battant l’air. Avant de fermer les yeux, elle surprit le regard de la madone, le regard des saints pesant sur elle. Un instant, elle chercha à se soulever vers ces regards de saints si douloureux qui, tout autour de la pièce, descendaient sur elle et la suppliaient d’une façon muette, soutenue et terrible. Jean semblait encore prêt à la laisser partir. Puis elle glissa de tout son long à l’endroit déjà creusé où elle dormait la nuit auprès de sa petite sœur Yvonne.</p>
<p>     Au-dehors, sur le faubourg imprégné de la grande paix du dimanche, les cloches sonnaient les vêpres (214).</p></blockquote>
<p style="text-align: justify;">Comment qualifier cette scène qui éveille encore en moi, après une quantité incalculable de lectures, un malaise? Comment lire ces hésitations, ces balancements, cet effroi, cet égarement,  cette espèce de paralysie chez Florentine? Et Jean, qui la repousse tout en s’accrochant à elle? En classe, les étudiantes y voient souvent un viol. Je sais, pour en avoir discuté avec plusieurs d’entre eux, que les critiques masculins spécialistes de Gabrielle Roy considèrent que Florentine est pleinement consentante. Et comme elle a invité Jean chez elle en l’absence de ses parents… J’ai souvenir aussi d’un collègue qui m’a raconté avoir été surpris, dans un cours sur Victor-Lévy Beaulieu, d’entendre le mot « viol » à propos de ce que lui-même voyait comme « une scène de séduction peut-être un peu musclée ». L’adjectif m’a paru, disons, frappant. Parlons-en un peu, de ces écarts de « lecture » entre hommes et femmes, surtout lorsqu’ils surviennent dans la vraie vie, autour de vrais gestes.</p>
<p style="text-align: justify;">Tout récemment, Martine Delvaux a publié un commentaire percutant sur le film <em>Le mirage</em>, évoquant ce qu’elle considère comme une scène de viol [1]. Richard Martineau a répliqué, non pas en proposant une autre lecture, comme il aurait été tout à fait légitime de le faire, mais, de façon assez ignoble, en la plaignant de ne pas connaître la « grosse baise sale » entre adultes consentants. Les féministes sont des frustrées et des mal baisées qui veulent empêcher les autres de jouir : air connu, trop connu, air indigne.</p>
<p style="text-align: justify;">Pour en revenir à <em>Bonheur d’occasion, </em>la scène est troublante parce que la littérature se fait le miroir de la réalité. Dans les formules décrivant la jeune amoureuse effrayée de voir le danger se préciser – « l’issue, l’irréparable devant elle, lui paraissait déjà impossible à éluder », elle « chercha à s’esquiver », puis se laissa « gliss[er] de tout son long à l’endroit déjà creusé », dans la description précise et bouleversante que fait Roy de la jeune fille mi-résistante, mi-subjuguée, et surtout incapable (mais pourquoi?) d’arrêter le cours des choses, je reconnais une expérience tristement familière, les statues de saintes en moins. En plus du « vrai viol » (mais qu’est-ce qu’un faux viol?) des armes et des coups, il existe un viol, ou un quasi-viol, que presque toutes les femmes à qui j’en ai parlé, entre vingt et soixante ans, ont subi au moins une fois dans leur vie. Filles sages ou femmes sauvages, conformes aux normes sociales et esthétiques ou non, féministes ou non, elles sont beaucoup, <em>nous sommes beaucoup</em>, à l’avoir vécu. Je parle de ces fois où il était « plus facile » ou moins dérangeant de « se laisser faire », d’accepter une issue qui nous semblait « déjà impossible à éluder » — parce que nous étions chez lui ou, pire, parce qu’il était chez nous, parce qu’il était tard, parce qu’on avait bu, ou que lui avait bu ou que son front se plissait d’une manière qui nous rendait nerveuses.</p>
<p style="text-align: justify;">Céder n’est pas consentir, comme le dit si bien Nicole-Claude Mathieu, et le cas de Florentine le montre bien, quoique la différence ne soit pas toujours visible de l’extérieur (il arrive que nous ne la mettions pas en mots – Florentine ne le fait pas –, il arrive aussi que l’autre fasse la sourde oreille).</p>
<p style="text-align: justify;">Je me demande toujours si j’exagère. Si les choses ont changé. Si les jeunes filles d’aujourd’hui sont différentes. Au moment de rédiger ces lignes, je tombe sur le compte-rendu d’un « rituel annuel » dans un pensionnat « d’élite » du New Hampshire, qui a abouti à une inculpation pour viol. Le rituel en question, le Senior Salute, est déjà affreux en soi : juste avant le bal de fin d’année, « des étudiants plus âgés invitent des plus jeunes à faire une promenade, à échanger des baisers ou davantage ». On a besoin <em>d’un cadre institutionnel </em>pour ça? On a besoin de légitimer ce qui se convertit presque inévitablement en abus de pouvoir (une jeune fille de première année sera facilement éblouie par les attentions d’un garçon plus âgé)? Quoi qu’il en soit, une jeune fille justement de première année, qui avait alors quinze ans, a suivi un finissant, 18 ans, sur le toit d’un immeuble, puis dans une salle d’entretien dont il a fermé la porte. Il était populaire, elle était flattée. Après l’avoir embrassée, il lui aurait touché les seins et ensuite l’aurait pénétrée. Elle a protesté, lui a demandé à plusieurs reprises d’arrêter, mais il a continué et elle n’a pas fait de scandale, n’a pas crié à l’aide. En somme, comme une bonne fille, comme une bonne poire, elle s’est laissée faire : « Je ne voulais pas l’offenser, dit-elle. J’ai eu l’impression d’avoir protesté autant que je le pouvais à ce moment-là. Je me sentais impuissante. » Elle ajoute ne pas avoir voulu gâcher la fête de fin d’année par une réaction « dramatique ». Le garçon, lui, affirme que la jeune fille a été consentante : après tout, elle l’a suivi dans le placard, elle devait bien savoir… Revenons au fait que le Senior Salute, cette quête de baisers « et peut-être davantage », est <em>une fête annuelle à cette école</em>, alors qu’on voit très bien à quel genre d’abus elle peut mener. Combien d’autres jeunes filles ont « consenti » de cette manière? L’article qui décrit le verdict – acquittement pour viol, condamnation pour plusieurs délits plus mineurs – parle aussi de la culture de l’école : des <em>seniors</em> échangeaient des courriels où ils utilisaient des mots comme « score » (marquer), « slay » (assassiner) et « pork » (baiser, mais avec l’idée justement de la viande : la fille serait de la viande de porc) pour décrire les relations avec les jeunes filles. <em>Men need meat</em>…</p>
<p style="text-align: justify;">Attention : je ne dis pas qu’une fille mineure ne peut consentir – elles sont peut-être beaucoup, à cette école, à avoir réellement désiré coucher avec ces garçons « d’élite » (le terme me dérange aussi : est-ce un privilège d’être agressée quand c’est par un gosse de riche?), et tant mieux pour elles ; je dis qu’on ne peut présumer du consentement d’une femme même partiellement docile. Et que le consentement peut se retirer au cours de l’acte : on peut être d’accord pour les baisers, mais pas pour la suite, etc.</p>
<p style="text-align: justify;"><em>Je ne voulais pas l’offenser </em>: voilà où mène l’apprentissage de la féminité. Je les plaindrais, ces pauvres types qui ne sont pas capables de voir si la femme a envie ou non (pourtant, la différence n’est pas difficile à faire), ces types qui ne peuvent pas éveiller le désir chez une femme, si ce n’était, évidemment, que le « consentement » justifie les pires abus. N’est-ce pas à nous, après tout, de dire si nous sommes consentantes, et pas à eux de le déterminer à notre place, surtout quand ils ne donnent pas l’impression de pouvoir ou de vouloir faire la différence? Quand c’est encore et toujours la justification du viol? Rappelons-nous les viols commis, semble-t-il, par certains dirigeants durant la grève étudiante de 2012. Rappelons-nous de tristes « affaires » plus récentes, dans les milieux médiatique et militaire, où, selon les hommes traduits en justice, celles qui les accusent aujourd’hui de harcèlement ou de viol étaient non seulement consentantes, mais ravies.</p>
<p style="text-align: justify;">Les jeunes femmes d’aujourd’hui font-elles autrement? Voici une scène sexuelle tirée du roman de Geneviève Pettersen, <em>La déesse des mouches à feu. </em>On est en 1996 etCatherine a quatorze ans :</p>
<blockquote>
<p style="text-align: justify;">Je me suis dit que c’était le bon temps pour déboutonner ses jeans. Il m’a demandé si je voulais qu’il mette un autre CD. J’étais tannée du niaisage, ça fait que j’ai commencé à le crosser comme dans les films de cul à mon père. Au bout de cinq minutes, il a tassé ma main, ça lui faisait un peu mal. Je me suis dit que j’allais le sucer. Il s’est assis sur le bord du lit. J’ai commencé pis il a tout de suite mis ses mains sur ma tête. Ça goûtait moins pire que je pensais, mais j’étais pas capable. Son pénis était trop gros. J’avais de la misère à le rentrer dans ma bouche au complet. J’ai continué, mais pas longtemps, le cœur me levait. J’ai comme développé une technique, je lui suçais le bout pis je lui crossais le bas. Il a pas toffé deux minutes. Il s’est levé vite du lit pis il est venu sur le tapis de la chambre. J’étais vraiment contente. Ça voulait dire que j’étais belle dans ma brassière pis mes bobettes. Je me suis dit que, la prochaine fois, ça me prendrait un porte-jarretelles.</p>
</blockquote>
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;">En principe, on est très loin de <em>Bonheur d’occasion</em>. Les images pieuses ont fait place aux « films de cul » : tenue affriolante, fellation profonde. La jeune fille, plus que consentante, est pleine d’initiatives : elle agit alors que le garçon n’ose pas, elle trouve dans le désir qu’elle éveille une source non pas de danger, mais de pouvoir, elle raconte crûment et sans sentimentalisme les menus détails de la scène. Le non-dit complexe, le balancement, le sentiment de la catastrophe si présents chez Roy ont disparu ; « il n’y a rien là », finalement. Mais – signe de tout ce qui ne change pas, ou si peu –, la jeune fille n’éprouve aucun plaisir physique (son partenaire ne la touche pas, sinon pour enfoncer son pénis jusqu’au fond de sa bouche, autre image porno) et ne semble pas en attendre. La scène tourne entièrement autour de l’inconfort de Catherine (« j’étais pas capable », « son pénis était trop gros », « j’avais de la misère », « le cœur me levait ») ; du coup, l’expression « ça goûtait moins pire que je pensais » fait figure de dithyrambe. Pourtant, la jeune fille est enchantée : « Ça voulait dire que j’étais belle dans ma brassière pis mes bobettes. » Pas de spontanéité, pas de réciprocité, mais des gestes et des accessoires convenus, un consumérisme acharné (« la prochaine fois, ça me prendrait un porte-jarretelles »), une attitude de femme-objet. Soixante-neuf (ha !) ans après la parution de <em>Bonheur d’occasion</em>, le plaisir féminin tarde encore à surgir. Comme du temps de Florentine, l’important, c’est <em>qu’on nous trouve belles</em>. Cette scène est bouleversante parce qu’elle sonne vrai : non seulement beaucoup de garçons sont égoïstes dans leur plaisir, beaucoup de filles ne réclament pas le leur ; pire, tout comme les princesses vêtues de rose, les filles rebelles du roman, les « petites crisses » qui flânent au terminus, volent dans les magasins et s’éclatent au PCP ne songent, encore et toujours, qu’à plaire. Consentir, oui, mais encore : à quoi?</p>
<p style="text-align: justify;">Je me souviens de ne pas avoir consenti, mais de m’être dédoublée, d’avoir plané au-dessus d’un corps abandonné sur lequel s’acharnait un homme qui se moquait de savoir que je ne voulais rien savoir. Je ne le raconte pas parce que c’était exceptionnel ni même parce que ça m’a ruiné la vie (je n’y pense presque jamais); je le raconte parce que c’est au contraire courant, banal, presque <em>normal</em> dans le monde où on vit. Et non, ce n’est pas la frustration d’avoir été agressée qui rend féministe ; si c’était le cas, les féministes seraient bien plus nombreuses encore.</p>
<p style="text-align: justify;">Si on disait, alors qu’il est couché sur nous et que nous n’en avons pas envie, « tu es en train de me violer, arrête », s’arrêterait-il? Si on le lui disait après (« tu m’as violée, et c’est un crime »), s’étonnerait-il de bonne foi? (Mais qu’est-ce alors que la bonne foi, et aux dépens de qui s’obtient-elle?) Jean croit-il avoir violé Florentine, qu’il abandonne aussitôt après cette étreinte furtive qui la laisse enceinte? Sans doute pas. Privilège d’homme, il peut se payer le luxe de ne pas se poser la question. Quel est le pourcentage de femmes violées, si on applique ce critère, le seul vrai à mon avis? (Je parle non pas de la fois où on a consenti – mollement, mais tout de même –, je parle de celle où vraiment, on ne voulait pas.) La majorité, sans doute. Là où notre vie n’est pas en danger (mais comment savoir, comment en avoir la certitude?), il faudrait trouver le courage de lui dire d’arrêter et <em>le répéter jusqu’à ce qu’il s’arrête</em>. Lui donner des coups s’il le faut, crier s’il le faut, nous sauver s’il le faut – et si on peut. Je n’ai pas toujours eu ce courage. Je me suis sauvée d’un « vrai » viol avec enlèvement dans la rue en hurlant à réveiller les morts et en me débattant. Mais rien ne nous a préparées à résister aux agressions en principe plus mineures, avec une personne qu’on connaît, par exemple, tout nous a au contraire conditionnées à acquiescer, à confondre notre plaisir avec celui des autres, à nous laisser faire. Dans toute la scène, vous l’avez peut-être remarqué, Florentine ne dit pas un mot. Parfois je pense que c’est ça « l’endroit déjà creusé » auquel fait référence Gabrielle Roy : pas seulement l’empreinte laissée dans le lit par les corps qui y ont reposé, mais aussi la trace, sur nos comportements, d’un long apprentissage de la docilité. <em>Men need meat</em>, après tout.</p>
<hr />
<p>[1] Et non, les féministes ne voient pas des viols partout, seulement là (surprise !) où il y a contrainte, humiliation, violence. Là où les universitaires masculins parlent souvent d’un viol en évoquant les rapports de la toute jeune protagoniste avec un pédophile dans le <em>roman Aurélien, Clara, Mademoiselle et le Lieutenant anglais</em> d’Anne Hébert, Isabelle Boisclair et Catherine Dussault-Frenette ont montré comment le désir féminin autonome a été effacé dans le discours critique.</p>
<hr />
<p>&nbsp;</p>
<p><strong>Sources</strong></p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Gabrielle Roy, <em>Bonheur d’occasion</em>, 1945</p>
<p>Nicole-Claude Mathieu, <em>L’anatomie politique. Catégorisations et idéologies du sexe</em>, Paris, Côté-femmes, 1991.</p>
<p>Article de Martine Delvaux : <a href="http://plus.lapresse.ca/screens/60edc217-2d66-4b2c-a2aa-68dfa6147379%7C_0.html" target="_blank">http://plus.lapresse.ca/screens/60edc217-2d66-4b2c-a2aa-68dfa6147379%7C_0.html</a></p>
<p>Article de Richard Martineau : <a href="http://www.journaldemontreal.com/2015/08/13/le-mirage-incite-au-viol" target="_blank">http://www.journaldemontreal.com/2015/08/13/le-mirage-incite-au-viol</a></p>
<p>Isabelle Boisclair et Catherine Dussault-Frenette, « Femmes prises, femmes désirées, femmes désirantes », dossier « Sexualité(s) chez Anne Hébert », <em>Cahiers Anne-Hébert</em>, n °14, p. 76‑102.</p>
<p>Jess Bidgood, « In Girl’s Account, School Rite Turned into Rape », <em>The New York Times</em>, jeudi 20 août 2015, p. A1, A3.</p>
<p><a href="http://www.nytimes.com/2015/08/29/us/st-pauls-school-rape-trial-owen-labrie.html?_r=0" target="_blank">http://www.nytimes.com/2015/08/29/us/st-pauls-school-rape-trial-owen-labrie.html?_r=0</a></p>
<p>Geneviève Pettersen, <em>La déesse des mouches à feu</em>, 2014.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;">
<p>Cet article <a href="/etranges-seductions-2/">Étranges « séductions »</a> est apparu en premier sur <a href="/">FRANCOISE STEREO</a>.</p>
]]></content:encoded>
					
		
		
		<post-id xmlns="com-wordpress:feed-additions:1">1473</post-id>	</item>
		<item>
		<title>Mes cheveux poussent lentement</title>
		<link>/mes-cheveux-poussent-lentement/?utm_source=rss#038;utm_medium=rss&#038;utm_campaign=mes-cheveux-poussent-lentement</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Catherine Lefrançois]]></dc:creator>
		<pubDate>Fri, 23 Oct 2015 17:21:31 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[5 Univers intimes]]></category>
		<category><![CDATA[Création]]></category>
		<guid isPermaLink="false">/?p=1349</guid>

					<description><![CDATA[<p>ANNE-CHRISTINE GUY (texte et illustration) &#160; &#160; &#160; Mes cheveux poussent lentement, maudit que ça me fait chier. Je les ai coupés drastiquement y’a un an, c’est comme si, depuis, rien n’avait bougé. Je regarde mes amies, avec leurs cheveux de Blanches qui poussent sans cesse, pis je suis jalouse. Y’a juste Sarah qui semble [&#8230;]</p>
<p>Cet article <a href="/mes-cheveux-poussent-lentement/">Mes cheveux poussent lentement</a> est apparu en premier sur <a href="/">FRANCOISE STEREO</a>.</p>
]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<p class="Normal1"><a href="/wp-content/uploads/2015/10/Cheveux.jpg"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-1350" src="/wp-content/uploads/2015/10/Cheveux.jpg" alt="Cheveux" width="612" height="792" srcset="/wp-content/uploads/2015/10/Cheveux.jpg 612w, /wp-content/uploads/2015/10/Cheveux-231x300.jpg 231w" sizes="(max-width: 612px) 100vw, 612px" /></a></p>
<h2 class="Normal1" style="text-align: right;">ANNE-CHRISTINE GUY (texte et illustration)</h2>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Mes cheveux poussent lentement, maudit que ça me fait chier.</p>
<p>Je les ai coupés drastiquement y’a un an,</p>
<p>c’est comme si, depuis, rien n’avait bougé.</p>
<p>Je regarde mes amies, avec leurs cheveux de Blanches qui poussent sans cesse,</p>
<p>pis je suis jalouse.</p>
<p>Y’a juste Sarah qui semble avoir le même problème que moi:</p>
<p>ses cheveux, toujours beaux, mais toujours stables.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Depuis un an, je me suis abonnée aux vidéos YouTube</p>
<p>des filles noires qui me disent quoi faire de mes cheveux.</p>
<p>Leurs trucs sont bons, mais si au moins ils pouvaient pousser!</p>
<p>Je sais, il faudrait que je trime les <em>edges</em></p>
<p>pis que je mette de l’huile de noix de coco plus souvent dedans,</p>
<p>mais j’ai pas le temps.</p>
<p>J’ai autre chose à faire dans la vie que de m&rsquo;occuper de cheveux.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Mes cheveux pis moi, on a une relation d’amour-haine.</p>
<p>Je vois leur incroyable potentiel, mais ils ne cessent de me décevoir.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Les autres, famille, amis et surtout, surtout quidams,</p>
<p>eux, ils vivent tous une histoire d’amour incroyable avec mes cheveux.</p>
<p>C’est intense, c’en est presque épeurant.</p>
<p>J’veux dire, c’est juste des cheveux dans le fond.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Mais non, on dirait que j’ai la matière la plus incroyable sur la tête,</p>
<p>quelque chose de rare en tout cas,</p>
<p>parce que tout le monde a le goût de se mettre la main dedans.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Y’a ceux-là, les effrontés qui ne me connaissent ni d’Adam ni d’Ève,</p>
<p>qui ne font ni une ni deux et plongent direct dedans,</p>
<p>pis les plus polis, qui demandent avant.</p>
<p>Y’a aussi certains amis qui se disent que parce qu’ils sont mes amis, ben tsé.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>OK, ÇA ME GOSSE TOUT LE TEMPS.</p>
<p>Bon, à des niveaux différents, mais ça gosse pareil.</p>
<p>Pis si je te dis oui, même si ça me dérange un peu,</p>
<p>vas-y doucement, ok?</p>
<p>Enfonce pas tes doigts jusqu&rsquo;à mon cuir chevelu.</p>
<p>Essaie de pas défaire ma coiffure, ça tient pas toute par miracle non plus!</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Moi, mes cheveux,</p>
<p>je veux que ce soit mon chum ou ma mère qui les flatte,</p>
<p>pis une amie, une fois de temps en temps,</p>
<p>quand j’ai besoin d’être consolée.</p>
<p>&nbsp;</p>
<hr />
<p>&nbsp;</p>
<p>Vous pouvez suivre Anne-Christine Guy au <a href="http://mecredi15h37.tumblr.com/" target="_blank">http://mecredi15h37.tumblr.com/</a></p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Cet article <a href="/mes-cheveux-poussent-lentement/">Mes cheveux poussent lentement</a> est apparu en premier sur <a href="/">FRANCOISE STEREO</a>.</p>
]]></content:encoded>
					
		
		
		<post-id xmlns="com-wordpress:feed-additions:1">1349</post-id>	</item>
		<item>
		<title>« De façon que j’existe moins »</title>
		<link>/de-facon-que-jexiste-moins/?utm_source=rss#038;utm_medium=rss&#038;utm_campaign=de-facon-que-jexiste-moins</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Catherine Lefrançois]]></dc:creator>
		<pubDate>Fri, 23 Oct 2015 17:20:44 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[5 Univers intimes]]></category>
		<guid isPermaLink="false">/?p=1466</guid>

					<description><![CDATA[<p>MARTINE DELVAUX   Photo: Satya Jack, www.jackraw.com &#160;             Je suis une petite bâtarde, fille d’un père disparu bien avant ma naissance. Je suis la fille d’une fille-mère qui a étéla honte de sa famille, catholique. Une fille-mère à qui on a ordonné d’avorter, et qui a refusé. Devant ce refus, pour que son crime ne [&#8230;]</p>
<p>Cet article <a href="/de-facon-que-jexiste-moins/">« De façon que j’existe moins »</a> est apparu en premier sur <a href="/">FRANCOISE STEREO</a>.</p>
]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<p><a href="/wp-content/uploads/2015/10/ecriture-600.jpg"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-1468" src="/wp-content/uploads/2015/10/ecriture-600.jpg" alt="ecriture 600" width="600" height="400" srcset="/wp-content/uploads/2015/10/ecriture-600.jpg 600w, /wp-content/uploads/2015/10/ecriture-600-300x200.jpg 300w" sizes="(max-width: 600px) 100vw, 600px" /></a></p>
<h2 style="text-align: right;">MARTINE DELVAUX</h2>
<p style="text-align: left;">  Photo: Satya Jack, <a class="_553k" style="color: #3b5998;" href="http://www.jackraw.com/" target="_blank" rel="nofollow">www.jackraw.com</a></p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;">            Je suis une petite bâtarde, fille d’un père disparu bien avant ma naissance. Je suis la fille d’une fille-mère qui a étéla honte de sa famille, catholique. Une fille-mère à qui on a ordonné d’avorter, et qui a refusé. Devant ce refus, pour que son crime ne se voie pas, pour qu’il passe inaperçu, on l’a renvoyée, en exil dans une autre ville.</p>
<p style="text-align: justify;">            Je suis la petite fille abandonnée dans un orphelinat le temps qu’on choisisse de me garder, de me voir, de m’avoir malgré la honte, les rumeurs, les jugements, les regards. Je suis la petite fille née de cette histoire-là, et c’est là l’histoire que j’ai en travers de la gorge depuis toujours, une histoire silencieuse, cachée, tue, une histoire à moitié tuée et moi avec elle. C’est l’histoire que je porte et que je ne vois pas puisqu’on ne me l’a jamais racontée. Je l’ai bricolée avec des bouts de phrases trouvés ici et là, quelques photos, des rumeurs, des rêves aussi, des choses que j’ai inventées. C’est une histoire impossible. Une histoire qui est la mienne, mais qui ne m’appartient pas puisque je ne la vois pas. C’est une histoire, au fond, que je ne peux pas raconter, du moins pas comme on peut raconter une histoire pour la faire entendre à d’autres. C’est une histoire que je ne peux que répéter.</p>
<p style="text-align: justify;">            Cette scène-là, invisible, c’est mon histoire, l’histoire qui manque et autour de laquelle je tourne depuis toujours comme autour d’un vide, d’une absence. Comme le dit Marguerite Duras, « ce n&rsquo;est que du manque, du trou qui se creuse dans un enchaînement de significations, du vide que peut naître quelque chose…Écrire, ce n&rsquo;est pas raconter une histoire mais évoquer ce qui l’entoure, l&rsquo;histoire et son irréalité ou son absence ».</p>
<p style="text-align: center;">*</p>
<p style="text-align: justify;">            Marguerite Duras a peut-être écrit autour de la mort de son père quand elle était toute petite, autour, à côté, peut-être avec ces événements qui ont creusé sa vie : une mère qui l’a laissée derrière en Indochine peu de temps après sa naissance, dans les bras d&rsquo;une nourrice; son frère adoré mort d&rsquo;une pneumonie mal soignée; son propre enfant mort à la naissance; son mari presque mort dans les camps nazis. Autant de disparitions, d’absences autour desquelles tisser, bricoler, inventer des vies en équilibre sur le fil de fer des phrases. « Je ne sais pas vraiment ce qui pousse les gens à écrire sinon, peut-être, la solitude d’une enfance », dit Duras. « Pour moi, comme pour Emily L., il y a eu un père, ou un livre, ou un professeur, ou une femme perdue dans les rizières de Cochinchine. »</p>
<p style="text-align: justify;">            Duras invite à penser l&rsquo;écriture depuis ce qui la troue plutôt qu’à partir de ce qui la remplit, voir l’écriture à partir de ce qui lui manque ou qu’elle ne peut pas comprendre, garder, porter. À partir de ce qu’elle ne voit pas. Écrire aurait ainsi moins à voir avec le geste de consigner le réel sur le papier, le saisir, le représenter, qu’avec l’effort qui consiste àle trouer. L&rsquo;écriture ne servirait pas à traduire, à raconter quelque chose qui aurait eu lieu tel quel avant de l’écrire, à rendre compte (ou à rendre des comptes), à révéler, à montrer par l’entremise d’un geste narcissique qui viserait d’abord et avant tout à <em>se </em>montrer. Elle servirait à faire exister, oui, à faire voir, mais toujours à moitié, comme dans une tentative ratée. L’écriture réussirait dans la mesure où elle échouerait. Elle montrerait dans la mesure où quelque chose resterait caché. Sans écriture, il n&rsquo;y aurait rien. Mais avec l’écriture, il n’y aurait jamais tout. Et ce serait là, peut-être, la blessure de l’écriture. Sa plaie ouverte, sa douleur, visible, à cause de ce qu’elle garde d’invisibilité.</p>
<p style="text-align: center;">*</p>
<p style="text-align: justify;">            Au moment où je commence à écrire ce texte, je me mets à souffrir brutalement d’une tendinite aiguë qui pratiquement m&#8217;empêche d&rsquo;écrire. La douleur est insupportable. Tout pour m&#8217;empêcher de mettre mes doigts sur le clavier. On me dispute, on me reproche de trop écrire, on me dit que mon corps cède, que la douleur s’affiche, mon corps m’impose une limite, mais surtout, il fait écran, il devient blessure, il vient figurer la douleur. La douleur, même, d’écrire.</p>
<p style="text-align: justify;">            Parce qu’il faut trouver un autre moyen, parce que je n’ai pas le choix, j’entreprends de parler à haute voix dans un dictaphone. Je prononce en détachant bien les mots, chaque syllabe, pour m&rsquo;assurer que la machine entend. Comme si je m’adressais vraiment à quelqu’un. Comme si j’expliquais lentement une chose difficile à comprendre, ou dangereuse à dire. Comme si je livrais un secret important. Et pendant tout ce temps, je ne reconnais pas ma voix. Je ne <em>me</em> reconnais pas. Je ne me vois pas là-dedans. Écrire n’a soudainement plus de sens. Les mots dansent devant moi, mais je ne les vois pas. Écrire ainsi m’est parfaitement étranger, j’ai l’habitude du clavier comme une extension de mon corps. Mais ce travail,forcé, la prison qu’est devenue la douleur me dit quelque chose du mystère qui consiste à faire apparaître les mots, à les faire <em>na</em><em>î</em><em>tre</em> sur le papier. Mais justement : les mots <em>naissent</em>-ils? Apparaissent-ils jamais vraiment? La vérité, c’est que je ne sais pas ce que l’écriture donne à voir.</p>
<p style="text-align: justify;">            Au moment où je commence à écrire ce texte, une autre chose arrive : le ministre de la Santé du Québec, par le biais d&rsquo;un projet de loi avancé dans le cadre de mesures d’austérité, menace de limiter l&rsquo;accès à l’avortement. Prisonnière de ma douleur, aux prises avec des mots que je n’arrive pas à voir, je me rappelle soudain la scène que Marie Cardinal raconte dans <em>Les mots pour le dire</em><em> </em><em>:</em> sa mère qui lui dit, un jour, avoir essayé par tous les moyens de se défaire de l&#8217;embryon qu’elle était. Et surtout, je réentends ma propre mère insister pour me dire, me répéter plusieurs fois tout au long de ma vie qu&rsquo;il n’a jamais été question pour elle de mettre un terme à sa grossesse. Elle n’aurait jamais songé à interrompre ce début de vie qui allait devenir la mienne.</p>
<p style="text-align: justify;">            Toujours, ma mère m’a dit qu’elle avait refusé d’avorter, malgré les injonctions, les pressions faites sur elle, malgré la fuite de celui qui n’est pas devenu mon père, malgré le fait qu’en mettant un enfant au monde, elle allait faire honte à ses propres parents, qu’elle allait devenir le visage même de la honte, et moi avec elle. La honte de son ventre grossissant, puis la honte d’une petite fille, debout à ses côtés, preuve vivante des gestes qu’elle avait posés, miroir de ce qu’elle avait choisi de faire avec sa vie. Il n’y aurait pas plus visible que ça, cette honte qui allait nous lier, mère et fille aux joues rouges devant l’arrogance, les moqueries, les jugements, rouges de honte de devoir cacher la vérité, ne rien dire, surtout ne rien raconter.</p>
<p style="text-align: justify;">            On a honte parce que quelque chose est révélé de nous, malgré nous. On a honte quand apparaît une chose qu’on aurait préféré ne pas montrer. La honte aurait à voir avec le fait d’apparaître. Elle aurait à voir avec des scènes où on se retrouve soudainement mises à nu, notre corps, mais aussi qui on est ou qui on pense être. Des scènes qui font voir cet endroit mou, gluant, visqueux à l’intérieur de nous et que cache habituellement notre peau, la bête dégoûtante que nous sommes, au fond, et qui n’a rien à dire, cette chose qui déborde les mots.</p>
<p style="text-align: center;">*</p>
<p style="text-align: justify;">            Combien de fois est-ce qu’on fait honte aux femmes –à celles qui accouchent comme à celles qui avortent, à celles qui se sont fait violer et qui dénoncent ou qui refusent de dénoncer, à celles qui cachent et à celles qui osent montrer? Combien de fois est-ce qu’on fait honte aux femmes qui écrivent, et qui écrivent sur leur propre vie, qui se répètent, ressassent, racontent les mêmes histoires sans arrêt, et dont on aime dire qu’elles écrivent de petits livres, des livres sans horizon qui contiennent des histoires intimes, privées, minables, dépourvues d’universalité? Des histoires impudiques. Des histoires pour montrer ce qui devrait rester cacher. Ces femmes, on les accuse de glorifier leur petit moi, d’aimer avant tout se regarder. Et on demande qui peut bien <em>aimer </em>ça?</p>
<p style="text-align: justify;">            Ces femmes-là, leurs écrits font honte à la littérature. La littérature a honte d’elles, et elles, elles font honte à cette littérature qui ne veut pas voir la vie des femmes. La vie de celles qui n’ont pas froid aux yeux et qui n’ont plus rien à dissimuler. Elles font le pari de se tenir debout devant une histoire qui leur échappe, de la prendre et de la tourner, la retourner dans tous les sens, regarder cette histoire trouée avec laquelle il leur faut en découdre tout en sachant qu’elles n’y arriveront pas, et qu’au fond, il ne s’agit pas de ça. Car on n’en découd pas avec une histoire; c’est elle qui, sans cesse, nous découvre et nous découd.</p>
<p style="text-align: justify;">            Trancher, couper, coudre et en découdre, donc, avec les autres. L’écriture opère sur le cadavre, elle ouvre, elle montre, elle expose. Et pour ce faire, il faut avoir affaire aux autres comme s’ils étaient déjà morts. Oublier qu’ils sont vivants. Parler sur leurs corps. Les tuer, momentanément. En ce sens, l’écriture ne serait pas création et procréation, comme dans cet amalgame qu’on fait trop souvent (et trop facilement) entre les deux. Ce serait plutôt quelque chose comme une dé-création, création qui se défait, ouvrage dont on coupe les fils, non pas grossesse ou mise au monde, mais évidement, avortement. Ainsi, j’écrirais moins pour créer que pour interrompre, arrêter, séparer, couper. Pour faire cesser le silence. Mettre des bâtons dans les roues du récit familial. Perdre la face. Enlever le masque de mon histoire. Et alors, l’écriture est moins une réussite qu’une sorte de ratage. Une chose à laquelle on n’arrive pas : on y arrive en n’y arrivant pas.</p>
<p style="text-align: center;">*</p>
<p style="text-align: justify;">            Ne pas pouvoir écrire. Ou plutôt : écrire parce qu’on ne peut pas, parce qu’on ne peut pas écrire, et parce qu’on ne peut pas ne pas écrire. Écrire parce qu’on ne voit pas ou qu’on ne sait pas ce qu’on voit, mais qu’il faut absolument le montrer. Je m’abandonne à l’écriture, je suis abandonnée à elle au même moment où elle m’abandonne, me laisse tomber parce qu’elle non plus n’y parvient pas. À voir. À montrer. Une fois pour toutes et pour vrai. On me demande, une fois mon roman terminé : as-tu fini, maintenant, d’écrire sur cette histoire? Est-ce que c’était la dernière fois? En es-tu enfin revenue? Es-tu, enfin, guérie? Mais si l&rsquo;écriture guérit, elle ne guérit pas comme on soigne une maladie (ou comme on aime dire que l’écriture est thérapeutique). Elle guérit en creusant la blessure. Car si l’écriture guérit, c’est dans sa qualité de poison-remède, un remède qui soigne en faisant mal, un poison qui fait du mal en faisant du bien. Ou peut-être que l’écriture est quelque chose comme un syndrome de Munchaüsen, qui guérit en entretenant la maladie, en la réinventant sans cesse comme pour ne pas la quitter, ne jamais l’abandonner. L&rsquo;écriture ne répare rien, et surtout pas l’identité. Elle révèle, elle affiche, elle découvre, elle montre, elle voit. Mais toujours, elle reste sans famille, innommable et invisible, avorton, bâtarde ou orpheline, et moi avec elle, encore et toujours, à répétition. Je répète toujours la même histoire. Je ne m’en sors pas. Je n’en guéris pas. J’apprends seulement à vivre avec les blancs, les non-dits, les silences. J’apprends seulement à ne pas mourir de cette histoire.</p>
<p style="text-align: center;">*</p>
<p style="text-align: justify;">            « Entre le corps de la femme qui a porté et mis au monde la petite et les mains qui prennent soin d’elle », écrit Nicole Malinconi,« il y a comme un blanc, parce que ce geste-là, il empêche seulement de mourir ». L’écriture est peut-être comme ce geste-là, les mains qui prennent l’enfant qu’on n’a pas mis au monde, mais qui nous a été donné, des mains qui ne donnent pas la vie, mais qui empêche de mourir. L’écriture non pas comme une sage-femme, mais comme une mère adoptive…</p>
<p style="text-align: justify;">            La solution de rechange à la mort, comme le dit Michel Foucault dans <em>Le beau danger</em>, ce n’est pas la vie, c’est la vérité. Et la vérité, c’est peut-être moins le fait de correspondre à la réalité, de rendre compte du réel, que de trouver quelque chose qui n’avait pas été vu et de le montrer. Comme l’anatomiste qui déplie le corps, déploie les chairs pour en faire la lecture. Ou comme le dit Christine Angot, « dans mon contrat de vie, dans le contrat que j’ai signé pour vivre, il y a : doit montrer la forme des choses. La forme des choses réelles, la forme du réel doit apparaître…À côté de ça, de cet ordre, de ce commandement, de cette injonction, qui n’est pas sociale, les injonctions et conventions sociales n’ont aucun poids ».</p>
<p style="text-align: justify;">            Dans <em>L</em><em>’é</em><em>v</em><em>é</em><em>nement</em>, Annie Ernaux en découd avec les conventions sociales pour faire, bien des années plus tard, le récit de l’avortement clandestin qu’elle a subi quand elle était une jeune femme, cet évidement littéral de ses entrailles dont elle a failli mourir, reléguée par une grossesse non désirée aux marges de la société, les cuisses ouvertes sur la table de cuisine et la sonde rouge d’une faiseuse d’anges. Il y a un lien à faire entre ce qu’elle décrit comme une « expérience humaine totale, de la vie et de la mort », et la littérature; il y a un lien à faire entre l’écriture de soi, si honteuse, et la clandestinité de l’avortement : « Le véritable but de ma vie est peut-être seulement celui-ci : que mon corps, mes sensations et mes pensées deviennent de l’écriture, c’est-à-dire quelque chose d’intelligible et de général, mon existence complètement dissoute dans la tête et la vie des autres. »</p>
<p style="text-align: justify;">            Au fil de ses livres, Annie Ernaux aura tout montré : son enfance dans un milieu populaire, sa passion pour un homme, sa jalousie folle, son avortement. De ça, elle n’a pas honte. Au contraire, elle aurait honte de n’en avoir rien fait. On pourrait penser qu’il y a un lien à faire avec la transgression de l’écrivaine, refusant la légendaire pudeur féminine tout autant que les codes de la grande littérature. On pourrait penser qu’il y a un lien à faire avec la jeune femme qu’elle a été, qui a choisi de subir un avortement clandestin, même si elle risquait d’en mourir, pour faire plutôt le pari de pouvoir continuer à écrire. Ne pas être gentille, ne pas être une sainte, ne pas rester enceinte ni de ses origines ni d’une grossesse non désirée. « Que le texte prenne ma place », comme l’écrit Duras, « de façon que j&rsquo;existe moins ». Ou encore, Christine Angot : « Je ne suis rien, et j’ai ça à dire. »</p>
<p style="text-align: center;">*</p>
<p style="text-align: justify;">            La nuit avant de finir ce texte, je fais deux rêves. Dans le premier, un sursaut me tire du sommeil, mon corps se soulève du lit, je suis en train de me faire attaquer, quelqu’un en veut à ma tête, à mes yeux. Dans le second, je suis au sud de l’Angleterre, dans une ville où j’ai déjà habité. Je suis désorientée, je descends d’un bus au mauvais endroit, je ne me souviens plus de mon adresse, je ne sais plus où je dois aller. Le taxi qui s’arrête devant moi est rouge sang et trop petit, une cellule minuscule à l’intérieur de laquelle je m’assois, recroquevillée sur la banquette arrière pendant que le chauffeur se met à rouler. Il fait soleil, l’air est chaud et poussiéreux. Soudain, ma fille apparaît, elle est avec moi, et le taxi donne l’impression de voler. Il avance rapidement sur la chaussée, se faufile dans le jardin d’un hôtel, se transforme en hydroglisseur sur une piscine devenue lagon, mer immense, chatoyante, bleu profond. Ma fille jubile, et moi, je suis émerveillée. Autour de nous, les regards des clients de l’hôtel nous suivent. Nous sommes des intruses, des voleuses. Nous n’avons pas droit à toute cette beauté. Elle ne nous appartient pas, nous n’avons rien payé, nous devrions avoir honte d’ainsi en profiter. Mais rien n’y fait, les regards coulent sur nous, ils ne pénètrent pas, tout ce qui compte, c’est l’eau sur laquelle nous sommes transportées.</p>
<p style="text-align: justify;">            L’écriture de mon histoire est comme ce rêve, hypnotisante et énigmatique, eau déferlante, attirante et interdite vers laquelle je ne cesserai jamais de me tourner. Car je n’en viendrai pas à bout. Je n’arriverai pas au bout de ce que j’ai à raconter. Je ne guérirai pas. Il n’y aura pas de dernier mot. Je ne renaîtrai pas. Bien au contraire, l’écriture de ce qui m’est le plus intime aura pour effet non pas de me mettre au monde une fois pour toutes, mais de me faire juste un peu moins exister…</p>
<hr />
<p>Cet article <a href="/de-facon-que-jexiste-moins/">« De façon que j’existe moins »</a> est apparu en premier sur <a href="/">FRANCOISE STEREO</a>.</p>
]]></content:encoded>
					
		
		
		<post-id xmlns="com-wordpress:feed-additions:1">1466</post-id>	</item>
		<item>
		<title>Une impression de déjà-vu</title>
		<link>/une-impression-de-deja-vu/?utm_source=rss#038;utm_medium=rss&#038;utm_campaign=une-impression-de-deja-vu</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Catherine Lefrançois]]></dc:creator>
		<pubDate>Fri, 23 Oct 2015 17:20:06 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[5 Univers intimes]]></category>
		<guid isPermaLink="false">/?p=1440</guid>

					<description><![CDATA[<p>&#160; &#160;  CAMILLE TOFFOLI Photo: Satya Jack, www.jackraw.com &#160; &#160; J’ai participé au mouvement du printemps 2015 avec un sentiment étrange, un mélange improbable de nostalgie et de fébrilité. Une impression difficile à décrire qui m’empêchait de prendre part au mouvement avec un enthousiasme sans borne, mais qui en même temps, m’interdisait de m’en désintéresser ou [&#8230;]</p>
<p>Cet article <a href="/une-impression-de-deja-vu/">Une impression de déjà-vu</a> est apparu en premier sur <a href="/">FRANCOISE STEREO</a>.</p>
]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: left;"><a href="/wp-content/uploads/2015/10/Militantisme-600.jpg"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-1442" src="/wp-content/uploads/2015/10/Militantisme-600.jpg" alt="Militantisme 600" width="600" height="398" srcset="/wp-content/uploads/2015/10/Militantisme-600.jpg 600w, /wp-content/uploads/2015/10/Militantisme-600-300x199.jpg 300w" sizes="(max-width: 600px) 100vw, 600px" /></a></p>
<p>&nbsp;</p>
<h2 style="text-align: right;"> CAMILLE TOFFOLI</h2>
<p>Photo: Satya Jack, <a class="_553k" style="color: #3b5998;" href="http://www.jackraw.com/" target="_blank" rel="nofollow">www.jackraw.com</a></p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;">J’ai participé au mouvement du printemps 2015 avec un sentiment étrange, un mélange improbable de nostalgie et de fébrilité. Une impression difficile à décrire qui m’empêchait de prendre part au mouvement avec un enthousiasme sans borne, mais qui en même temps, m’interdisait de m’en désintéresser ou de me tenir à l’écart. Membre d’une des quelques associations étudiantes en grève générale contre l’austérité, j’ai ralenti mes projets scolaires pour participer au mouvement de lutte qui cherchait tant bien que mal à prendre de l’ampleur. Pendant ces quelques semaines, j’ai été tantôt emballée par les « <em>fuck </em>toute <em>»</em> et les manifestations féministes, tantôt en colère face à la répression politique qui se faisait chaque jour plus brutale, tantôt émue par des démonstrations de solidarité. Ponctuellement, j’ai éprouvé ces émotions intenses et parfois contradictoires qui, pour celles et ceux qui participent à la lutte ou qui l’appuient, caractérisent les périodes de contestation politique. Mais en ayant toujours, en arrière-fond, le pressentiment que quelque chose faisait défaut, manquait à l’appel. Un vague inconfort que j’ai tenté ici de comprendre, car il me semble participer d’un malaise plus général qui concerne la place, toujours précaire, des femmes au sein des mobilisations de masse.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;">Il y a sans doute une part de ce sentiment qui tient de l’impression de déjà-vu. Dans la rue le printemps dernier, j’ai réentendu et relu ces mots que l’on retrouve, presque systématiquement, chaque fois qu’on sort manifester. Des slogans qui parlent de « pavés » ou de « recul social ». Des phrases comme « Seule la lutte paie! » ou « Étudiants, travailleurs, même combat! » peintes en grosses lettres rouges sur une bannière noire. Plusieurs fois, j’ai pu apercevoir, entre les pancartes faites main en carton fluo (et de temps en temps, les logos des contingents syndicaux) les traditionnels drapeaux noirs, rouges, noir et rouge, parfois (heureusement) noir et mauve. De l’extérieur, on peut trouver abusive cette tendance des militant.e.s anticapitalistes à récupérer les symboles des grands mouvements politiques du siècle dernier; rébarbative cette propension à réinvestir, encore et toujours, les mêmes esthétiques, les mêmes rhétoriques un peu vieillottes. Pourtant, à force de fréquenter les manifs-actions et les rassemblements, j’ai fini par trouver rassurants, presque réconfortants ces mots et ces images qu’on peut retrouver dès qu’on le souhaite, en sortant manifester. Dans la rue, j’ai souvent ressenti une émotion presque identique à celle que j’éprouve quand je mange la tarte au citron de ma grand-mère : la satisfaction que procurent ces choses dont le goût ne change pas, dont la pertinence résiste au temps et dont la valeur est indifférente aux nouvelles tendances.</p>
<p style="text-align: justify;">Il semble qu’il y a également une dimension fondamentalement <em>impersonnelle</em> à cette culture de la répétition, car bien souvent, cette réitération des expressions et des images donne l’impression d’une histoire cyclique et infinie – des oppressions systémiques, éternellement perpétuées auxquelles nous devrions résister, encore et toujours – à laquelle nous prendrions part, nous aussi. En foulant les rues avec nos foulards style keffieh et nos slogans en espagnol, nous devenons un peu <em>tous les damnés de toute la Terre</em>; nous joignons notre voix à celles de tou.te.s les autres qui refusent et se battent. Ces récurrences ont une part de galvanisant, car elles travaillent à construire cette idée d’un combat qui nous dépasse, nous excède, mais auquel nous contribuons nous aussi.</p>
<p style="text-align: justify;">Parce qu’il travaille à élargir la portée de nos luttes spécifiques, cet <em>impersonnel</em> est certainement une force des mouvements de lutte, mais il devient inquiétant – et c’est ici que réside une part de mon inconfort – lorsqu’on constate que ces gestes et ces paroles sans cesse réitérés dissimulent des histoires elles aussi toujours répétées; des histoires qui sont quant à elles bien <em>personnelles</em>, des histoires d’estime de soi brisée de violences banalisées. Chacune de mes discussions avec d’autres militantes me le reconfirme : à l’envers de ce que nous désignons comme des « gains politiques » – des avancées chiffrables qui feront, éventuellement, l’objet d’articles et d’essais – se cachent presque inévitablement des blessures intimes qui elles, ne passent jamais à l’Histoire. J’ai souvent été effrayée de constater les similarités qui lient nos expériences individuelles, à un point tel qu’elles en deviennent presque ordinaires, impropres.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;">Le 2 août 2015, alors que je manifestais contre les mesures d’austérité avec des milliers d’autres personnes, j’ai aperçu derrière moi un contingent de cégepien.ne.s qui suivaient une bannière de tête tenue par trois jeunes filles. Elles devaient avoir 17 ou 18 ans; elles n’étaient pas tellement plus jeunes que moi, après tout. J’étais accompagnée d’un groupe d’amies – à peu près toutes des militantes féministes – et nous nous sommes mises à entonner un de nos nouveaux slogans favoris : <em>Noune, noune, noune! Nous ne cèderons pas!</em> Les trois filles ont éclaté de rire, puis se sont mises à crier en chœur avec nous. Leur enthousiasme m’a fait sourire, et en les observant du coin de l’œil, je me suis revue quelques années plus tôt. Elles m’ont rappelé également mes amies, celles qui marchaient avec moi ce jour-là, mais aussi, surtout, celles qui ne manifestent plus. Celles qui en ont eu assez du sexisme ordinaire dans les milieux militants, et qui ont décidé de mener leur combat ailleurs.</p>
<p style="text-align: justify;">En regardant ces trois filles marcher d’un pas décidé, sûres d’elles, je ne peux m’empêcher de penser que dans les prochains mois, les prochaines années, il y a probablement plusieurs militants – qu’elles appelleront sans doute leurs « camarades » – qui leur couperont la parole au cours de réunions, des hommes qui les trouveront belles, charmantes avec leurs Doc Martens et leurs jeans troués, mais qui les regarderont de travers lorsqu’elles crieront un peu trop fort. J’espère qu’elles n’auront pas à subir les gestes déplacés à la fin des soirées bien arrosées, les « proféministes » qui s’inviteront dans leur lit parce que le dernier bus est passé, ou encore les pseudo libertaires qui les insulteront parce qu’elles auraient soi-disant trompé leur copain. Je souhaite que rien de tout cela n’arrive, mais ce sont nos histoires, à nous, et à tellement d’autres avant nous, que ça pourrait aussi bien être les leurs. J’aimerais pouvoir tout leur raconter, les <em>avertir</em>, mais je ne dirai rien, car moi-même, j’ai toujours détesté les explications qui commencent par « fais attention&#8230; » ou pire : « tu verras&#8230; » Je me tais aussi, car il n’y a rien de plus désenchantant, rien de plus <em>démobilisant</em> que ces récits d’offenses et d’agressions.</p>
<p style="text-align: justify;">De toute manière, ces histoires toujours répétées on les raconte peu. On les cache comme des cicatrices honteuses, car elles constituent les traces gênantes des formes d’oppressions qui échappent à nos mouvements de lutte, les marques d’échecs éternellement renouvelés. Parfois on les confie lors de discussions entre amies, de temps en temps on en fait des statuts Facebook. Souvent, on les dénonce à coup de slogans, mais j’ai parfois l’impression qu’à travers ces phrases sans cesse répétées – et que je répète, moi aussi, et qui souvent me redonnent l’impulsion nécessaire pour m’indigner – nos histoires individuelles et les blessures intimes qu’elles laissent ne deviennent pas, elles aussi, <em>impersonnelles</em>, aseptisées à travers des rimes et des formulations convenues.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;">Publié au mois de mars dernier aux éditions Remue-ménage, <em>Mettre la hache. Slam western sur l’inceste</em> a animé ma réflexion, et j’ai participé à la mobilisation du printemps 2015 habitée par les mots de Pattie O’Green qui pourtant, ont peu à voir avec les prises de paroles militantes traditionnelles. À mi-chemin entre l’autofiction, l’essai et le manifeste, ce texte, qui se présente comme une dénonciation virulente de l’inceste en tant que tabou social, n’appelle pas à l’organisation ou aux soulèvements de masse; il ne réclame aucune autre forme de solidarité que d’écouter réellement les voix des « convalescentes ». S’il aborde le cas spécifique de l’inceste, cet ouvrage donne à penser plus généralement la manière dont nous travaillons à occulter collectivement les réalités des survivantes. En valeureuse cowgirl solitaire, l’auteure déclare la guerre à la culture du viol, non pas une guerre qui serait faite de tactiques et de combats stratégiques, mais une révolte polyphonique où chacune n’a que ses propres mots, sa propre colère pour se défendre. Une guerre où chacune doit lutter à partir de son histoire individuelle pour se réapproprier un corps dont elle a été dépossédée. Si elle ébranle, si elle peut perturber, la parole de Pattie O’Green n’est pas « rassembleuse » et elle ne propose pas de solution. Elle n’apparaît pas comme une « vision éclairante », mais elle trouble par la justesse de son propos. Elle est écrite sous pseudonyme, mais n’a rien d’anonyme, car elle résonne avec la force des voix dissonantes, avec l’impact qu’ont seulement les paroles singulières [1]. Les mots en majuscules et les phrases en caractère gras qui parsèment le texte laissent transparaître la frustration, le ras-le-bol, la détresse, toutes ces émotions qu’on trouve bien <em>laides</em>, bien peu <em>inspirantes</em>, parce qu’après tout, elles sont faites de crises de nerfs et d’yeux bouffis. Des émotions qu’on évoque rarement lorsqu’on dénonce « les oppressions ».</p>
<p style="text-align: justify;">Dans l’un des premiers chapitres, Pattie O’Green écrit que « c’est en prenant les choses de manière personnelle qu’on peut les changer. [2]» Cette phrase m’accompagne alors que je sors manifester, et je me dis qu’elle a raison. Il faudrait peut-être un peu moins de slogans réconfortants, un peu moins de formules galvanisantes qui appellent à la résistance générale, et un peu plus de paroles qui dérangent du fait qu’elles sont, justement, tout à fait <em>personnelles</em>; qui troublent parce qu’elles témoignent de souffrances intimes et actuelles, de blessures à soigner ici et maintenant. Dans son essai intitulé <em>The Cultural Politics of Emotion</em>, la critique féministe Sara Ahmed remarque la tendance des discours politiques – même des discours féministes – à évacuer les émotions au profit de discours dits « rationnels », plus éminemment « idéologiques ». C’est dans cette perspective qu’elle affirme : « […] we may need to stay uncomfortable within [our militancy], even when we feel it provides us with a home. [3]» J’ai l’impression qu’en effet, la réussite d’une lutte – quoique le principe d’un « succès politique » me semble aujourd’hui bien abstrait et relatif – réside peut-être moins dans la perturbation de l’ordre établi que dans la capacité de celles et ceux qui y participent à <em>se déranger</em> <em>eux-mêmes</em>, à cultiver un inconfort nécessaire pour éviter les impressions de déjà-vu.</p>
<p style="text-align: justify;">Il faut davantage de récits qui viendront « miner le grand projet “familial” [4]» du militantisme, pour reprendre l’expression éloquente employée par Camille Tremblay-Fournier dans le collectif <em>Les femmes changent la lutte</em>. Davantage de voix discordantes – même si elles regroupent plusieurs voix, comme c’est le cas lors de prises de paroles collectives – qui viendraient « mettre la hache », du moins entailler cette culture de l’<em>impersonnel</em> politique qui laisse se répéter des histoires inacceptables. J’ai toujours cru – et je crois toujours – à la pertinence stratégique des black blocs et de toutes les autres formes d’actions de masses anonymes. Je demeure toujours convaincu du potentiel de résistance et de puissance démultiplicatrice qu’incarnent ces mouvements au nombre et à l’identité impossibles à définir. Toutefois, il me semble qu’il faudrait également, en parallèle, un peu plus de<em> visages</em>. Des regards à soutenir qui nous forcent à observer, à s’exposer à des formes de souffrances que nous essayons, tant bien que mal, d’ignorer.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;">Lorsque j’ai commencé à m’intéresser au féminisme – en tant que militante, au début, puis en tant qu’étudiante universitaire par la suite –, on m’a rapidement enseigné le célèbre principe qui veut que « le privé soit politique », un principe développé par les féministes radicales des années 1970 et qui influence encore fortement les revendications des mouvements actuels. Je reconnais cet héritage, également, dans les pratiques des nombreux groupes – des centres de femmes aux réseaux informels – qui travaillent à instaurer des espaces de discussion, des <em>safe spaces,</em> où les femmes peuvent dénoncer leurs oppressions spécifiques, où elles peuvent construire des liens de solidarités qui dépassent les affinités idéologiques. Dans les dernières années, j’ai participé à des caucus non mixtes, à des « brunchs féministes » et à une série d’autres événements organisés afin de favoriser les échanges et la prise de parole de toutes et chacune. Souvent, j’en suis revenue satisfaite, soulagée d’avoir pu partager librement mon indignation et mes inquiétudes.</p>
<p style="text-align: justify;">Ces pratiques incarnent un potentiel d’émancipation et de conscientisation indéniable, mais je me demande parfois ce qui subsiste de ces voix personnelles dans le discours politique que nous défendons publiquement. Dans <em>Mettre la hache</em>, Pattie O’Green écrit que « tant que l’inceste restera entre les rebords du lit, ou dans le bureau du psy, il ne fera pas partie de la vie. [5]» Or, je me demande parfois si ces espaces de discussion que nous créons ne deviennent pas, en quelque sorte, des extensions du « bureau du psy »; des lieux où ventiler et raconter nos frustrations et nos traumatismes pour qu’il n’en reste, après, que des propos intelligibles, des <em>idées </em>qu’on peut résumer en quelques lignes par des tracts<em> punchés</em> et des slogans rythmés. Après tout, dans cet espace de révolte qu’on appelle <em>la rue</em>, il n’y a qu’un type de colère bien précis qui est acceptable : la colère <em>raisonnée</em>, performative, celle qui fait lever les poings. Pas de place pour les colères qui accablent, qui s’étouffent dans un sanglot et qui font morver, celles qui donnent plutôt envie de se serrer dans nos bras.</p>
<p style="text-align: justify;">L’hiver dernier, avec une dizaine d’autres militantes féministes, j’ai participé à une action de perturbation dans le cadre de la sortie en salle du film <em>Fifty Shades of Grey</em>. Le soir du 14 février – parce que les féministes aussi aiment fêter la Saint-Valentin –, nous avons acheté nos billets de cinéma et nous sommes installées, comme si de rien n’était, au milieu des couples en pâmoison et des gangs de filles qui gloussaient. Nous avons attendu patiemment la fin des bandes-annonces puis du générique de début. En voyant le visage de Jamie Dornan apparaître à l’écran, nous nous sommes coiffées de chapeaux de sorcière avant de nous lever en criant : « Christian Grey n’est pas charmant, juste un autre criss de violent! ». Pendant quelques minutes, nous avons marché ainsi dans les allées en lançant aux spectateurs et spectatrices des poignées de poudre brillante (celle qui colle aux cheveux et aux vêtements). Même si dans les faits, nous avons perturbé bien peu de choses ce soir-là – nous sommes parties après quelques minutes en voyant deux employés du cinéma arriver, et la projection s’est poursuivie comme si de rien n’était devant une salle comble –, il y avait quelque chose d’incroyablement satisfaisant dans le fait de hurler, de jurer à pleins poumons devant des dizaines de personnes qui étaient, à moins de se résigner à quitter la salle, forcées de nous écouter. Quelque chose d’extrêmement efficace, aussi, dans cette manière d’intervenir directement – et c’est justement le principe, il me semble, de ce qu’on appelle l’action <em>directe</em> – dans un espace où les rapports de pouvoirs se déploient de manière souvent bien insidieuse, presque invisible : dans l’intimité. Directement dans les soirées romantiques de ces couples qui, pour « célébrer l’amour », vont voir un <em>blockbuster</em> qui banalise la violence conjugale.</p>
<p style="text-align: justify;">Rapidement, les insultes ont fusé. À un certain moment, un homme nous a lancé le classique : « Ostie de mal baisées! » Sur le coup, le commentaire m’a fait éclater de rire. Parce que ces mots étaient beaucoup trop clichés, et leur auteur trop grossier pour qu’ils puissent réellement nous atteindre. En y songeant encore, pendant la soirée suivant l’action, j’ai souri à nouveau. Le présupposé qui sous-tend l’expression « mal baisées » – l’idée comme quoi nous serions plus dociles avec une sexualité davantage « épanouie » – est d’une misogynie crasse. De plus, cette remarque participe indirectement d’une forte tendance – présente même dans les milieux militants – à délégitimer les prises de position féministes lorsque celles-ci semblent motivées par des enjeux personnels. A priori, cette phrase ne permet pas de se réjouir de quoi que ce soit, mais j’ai envie d’en tordre un peu le sens commun et de me dire qu’en effet, c’est notamment en réponse au « mal » qui nous a été infligé, à toutes les formes de violences sexuelles et intimes qu’on nous a fait subir que nous luttons aujourd’hui. J’aime bien penser que ces corps qui se lèvent et s’imposent sont exactement ces mêmes corps qui ont été violentés, touchés sans consentement, insultés, regardés de travers. Que ces voix qui dénoncent en criant, en chantant, en haussant le ton ou même en pleurant sont ces mêmes voix qu’on a un jour étouffées. J’ai envie de croire que c’est entre autres à partir de nos blessures personnelles que nous militons, et pas uniquement du haut de quelconques principes théoriques.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Sara Ahmed écrit, en conclusion de <em>Cultural Politics of Emotion</em>,</p>
<blockquote>
<p style="text-align: justify;">I want to suggest that we can rethink our relation to scars, including emotional and physical scars. It is a truism that a good scar is one that is hard to see. […] we need to challenge the truism. Let me offer an alternative. A good scar is one that sticks out, a lumpy sign on the skin. It&rsquo;s not that the wound is exposed or that the skin is bleeding. But the scar is a sign of the injury : a good scar allows healing, it even covers over, <em>but the covering always exposes the injury, reminding us of how it shapes the body</em>. [6]</p>
</blockquote>
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;">On nous dit souvent qu’il faut « apprendre à vivre avec notre passé » pour avancer dans la vie. Je propose de laisser un peu tomber ce principe psychologisant afin de suggérer, en reprenant l’idée de Sara Ahmed, que pour éviter les épisodes éternellement répétés, ce sont peut-être plutôt les autres – y compris, voire surtout, nos « camarades » – qui devraient apprendre à vivre avec nos cicatrices. Même si elles dérangent le regard. Même si cela implique de marquer des brèches, de laisser voir les failles de cet impersonnel qui a fait la force de tant de mouvements, mais qui se construit, trop souvent, au détriment de nos histoires personnelles.</p>
<p>&nbsp;</p>
<hr />
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>[1]   L&rsquo;auteure établit d&rsquo;ailleurs elle-même la distinction entre les principes « d&rsquo;anonymat » et de « pseudonymat » : «Il ne faut pas se prendre, le pseudonymat n&rsquo;est pas un anonymat! On cherche souvent qui est derrière, mais ce n&rsquo;est pas la bonne question. On devrait plutôt se demander qui sont derrière celles qu&rsquo;on côtoie. » (p. 101)</p>
<p>[2]   Pattie O&rsquo;Green, <em>Mettre la hache. Slam western sur l&rsquo;inceste</em>, Montréal, Remue-ménage, 2015, p. 15.</p>
<p>[3]   Sara Ahmed, <em>The Cultural Politics of Emotion</em>, New York, Routledge, p. 178.</p>
<p>[4]   Camille Tremblay-Fournier, « La grève étudiante pour les nulles. Qui paie le prix des résistances au capitalisme néolibéral? », dans Marie-Ève Surprenant et Mylène Bigaouette (dir.), <em>Les femmes changent la lutte</em>, Montréal, Remue-ménage, 2013, p. 80.</p>
<p>[5]   Pattie O&rsquo;Green, <em>Mettre la hache. Slam western sur l&rsquo;inceste</em>, <em>op. cit.</em>, p. 20.</p>
<p>[6]   Sara Ahmed, <em>The Cultural Politics of Emotion</em>, <em>op. cit.</em>, p. 202.</p>
<p>Cet article <a href="/une-impression-de-deja-vu/">Une impression de déjà-vu</a> est apparu en premier sur <a href="/">FRANCOISE STEREO</a>.</p>
]]></content:encoded>
					
		
		
		<post-id xmlns="com-wordpress:feed-additions:1">1440</post-id>	</item>
		<item>
		<title>Du mausolée des suicidées à l’habitation  des femmes : exemple d’une critique médiocre</title>
		<link>/du-mausolee-des-suicidees-a-lhabitation-des-femmes-exemple-dune-critique-mediocre/?utm_source=rss#038;utm_medium=rss&#038;utm_campaign=du-mausolee-des-suicidees-a-lhabitation-des-femmes-exemple-dune-critique-mediocre</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Catherine Lefrançois]]></dc:creator>
		<pubDate>Fri, 23 Oct 2015 17:19:13 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[5 Univers intimes]]></category>
		<guid isPermaLink="false">/?p=1564</guid>

					<description><![CDATA[<p>MARIE-ÈVE FLEURY Photo: Satya Jack, www.jackraw.com Dispense-toi donc de porter tes pénates dans ma cervelle : reste chez toi Aristophane Le travail de critique en est rarement un de critique, se résume souvent à la simple rédaction d’un compte-rendu. L’œuvre n’est pas, par les critiques, étudiée, analysée, critiquée, mais tout juste résumée dans ses aspects les plus [&#8230;]</p>
<p>Cet article <a href="/du-mausolee-des-suicidees-a-lhabitation-des-femmes-exemple-dune-critique-mediocre/">Du mausolée des suicidées à l’habitation  des femmes : exemple d’une critique médiocre</a> est apparu en premier sur <a href="/">FRANCOISE STEREO</a>.</p>
]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: right;"><a href="/wp-content/uploads/2015/10/Mausolee-600.jpg"><img decoding="async" class="alignleft wp-image-1569 size-full" src="/wp-content/uploads/2015/10/Mausolee-600.jpg" alt="Mausolee 600" width="600" height="400" srcset="/wp-content/uploads/2015/10/Mausolee-600.jpg 600w, /wp-content/uploads/2015/10/Mausolee-600-300x200.jpg 300w" sizes="(max-width: 600px) 100vw, 600px" /></a></p>
<h2 style="text-align: right;">MARIE-ÈVE FLEURY</h2>
<p style="text-align: left;">Photo: Satya Jack, <a class="_553k" style="color: #3b5998;" href="http://www.jackraw.com/" target="_blank" rel="nofollow">www.jackraw.com</a></p>
<p style="text-align: right;"><em><span style="color: #33cccc;">Dispense-toi donc de porter</span></em><br />
<em><span style="color: #33cccc;"> tes pénates dans ma cervelle :</span></em><br />
<em><span style="color: #33cccc;"> reste chez toi</span></em><br />
<span style="color: #33cccc;"> Aristophane</span></p>
<p style="text-align: justify;">Le travail de critique en est rarement un de critique, se résume souvent à la simple rédaction d’un compte-rendu. L’œuvre n’est pas, par les critiques, étudiée, analysée, critiquée, mais tout juste résumée dans ses aspects les plus simples, dans l’absence la plus totale de la volonté, qui devrait être celle du critique et de l’essayiste, d’aller au-delàdu sens évident de l’œuvre, de ce qu’il est convenu d’appeler <em>les intentions de l</em><em>’</em><em>auteur</em>, pour explorer ses contradictions, ses stratifications, qui renferment généralement toute la richesse de celle-ci. De manière puérile et amateure, le critique se contente généralement de fonder son jugement d’une œuvre sur quelques liens faits avec la vie de l’auteur, l’époque et le lieu oùelle a été écrite, le courant historicolittéraire dans lequel elle s’inscrit, etc. Même les auteurs d’études soi-disant plus approfondies, mal nommées <em>essais litt</em><em>é</em><em>raires</em>, sont très réticents à admettre le fait complexe que l’œuvre d’un écrivain déborde ses intentions, pour lesquelles la vérité, pour le dire comme Benjamin, signifie la mort. Ce refus de l’exercice de la réflexion explique la tendance réductrice de la critique à l’idéalisation : ce qui est parfait, meilleur que nous, n’a pas à être critiqué. Afin d’épargner à la pensée tourments et difficultés, les œuvres sont éclairées par des lieux communs toujours positifs, réconfortants, proches d’une morale bien pensante qui reçoit l’approbation de tous, approbation molle qui n’acquiesce vraiment à rien, qui tient éloignés toute décision, tout doute. L’idéalisation, produit de la répugnance à considérer toute contradiction — ombre à la clartéde la certitude —, toute ambiguïté, toute vie, toute chair, toute réalité affaiblit la littérature, qui doit être porteuse d’un message, mieux, d’un espoir, en la privant de toute force de dérangement, en la réduisant au connu, car cette forme d’idéalisation est bien morne, qui transforme les choses concrètes et barbares en purs objets lisses parfaitement fonctionnels. Le critique trouvera toujours une signification utile même aux gestes les plus bouleversants, au meurtre, au suicide, à la torture, à la folie, simplifications positivistes qui rapetissent peut-être encore plus souvent que les œuvres de l’homme écrivain celles de la femme écrivaine, car bien que leurs névroses à tous deux soient également inacceptables aux yeux des membres dits normaux de la société, sont rarement reconnues à celles des femmes la violence, la force de bouleversement, l’intelligence troublée, mais géniale qui sont parfois concédées avec prudence à celles des hommes; celles des femmes sont préférables domestiques, et elles surmontent moins bien l’exposition au-dehors. Encore moins que les hommes, les femmes ne peuvent être noires, pessimistes. Qu’elles ne soient pas toutes belles, douces et maternelles est à peine envisageable. On reconnaît volontiers, parfois avec fierté, aux hommes un instinct de destruction qui expliquerait leurs œuvres <em>difficiles</em>, mais c’est l’instinct de création — qui n’est pas le même que celui, considéré comme davantage apparenté au divin, qui préside à la création d’une œuvre — qui est laissé aux femmes et cette dernière est considérée positivement par tous les adorateurs simplificateurs de la vie idyllique, de la vie sans mal, sans monstre. Jacques Beaudry, l’un de ces nombreux critiques incapables de supporter l’idée du mal dans la réalité, dans la littérature, chez la femme et de considérer celle-ci autrement que comme un bel objet porteur de vie et d’amour, a dernièrement fait paraître un <em>essai </em>à cet égard admirable — de naïveté voulue, de pensée aveugle, cajoleuse, embellissante — sur Sylvia Plath, Ingeborg Bachmann, Sara Kane et Nelly Arcan, quatre écrivaines suicidées dont l’œuvre n’est pas rose. Son propos s’organise principalement autour de deux pôles, soit celui du dialogue, relation à l’autre fabulée égalitaire avec la plus belle hypocrisie heideggerienne, dialogue qu’il prétend mener avec les écrivaines mortes par l’entremise d’un tutoiement ignoble et paternaliste, et celui de la femme en tant que victime christique de la bestialité masculine.</p>
<p style="text-align: justify;">Toujours douces, toujours soumises, de bonne volonté, jamais tyrannes (le phénomène aussi rare que le mot), les femmes ne sont jamais créatrices sauf lorsque, accouchant, elles correspondent à l’essence qui doit être la leur, celle dont on ne veut pas voir qu’elle n’est pas toujours particulièrement la leur, ou lorsque, stériles, elles accouchent de la mort après avoir nourri dans leur sein toute la souffrance du monde. C’est résumer de façon brutale, mais néanmoins sans la trahir, la position de Beaudry, puisqu’elle est aussi grossière. « C’était comme si ta conscience […] portait en son sein la douleur des victimes d’une force meurtrière suprahumaine dont les camps d’extermination et la bombe atomique avaient été la manifestation. Ton <em>embryon de suicide</em>, par malheur, ne pouvait avoir de meilleur géniteur <sup><sup>[1]</sup></sup> », dit-il à Plath, qu’il appelle Sylvia. Toujours grosses, les femmes — même quand c’est du mal, qui ne les ronge pas, qu’elles nourrissent, masochistes martyres de l’amour universel —, d’une rondeur <em>naturelle</em>, rassurante, pleines d’une vérité indéniable. Beaudry, sirupeux, ses mots pleins de cette luminosité doucereuse qu’apporte une paix intérieure factice, luisants de mélancolie larmoyante, gonflés d’un simulacre de compassion pour le malheur des autres, de ces femmes suicidées qui ont tant et tant enduré la brutalité des hommes, insupportablement heurtées, se dit-il, par les violences du monde et par l’insensibilité contemporaine qui leur répond, se réfugie chez les femmes, plus exactement dans une image des femmes qu’il n’est pas seul à rêver. Il sublime tout, avec l’espoir pathétique d’enrayer sinon le mal du monde, du moins son idée dans son esprit en même temps que la morsure de l’angoisse au creux de son estomac, pour peu qu’il l’ait jamais sentie, tant son attention à tout simplifier, des femmes aux grands charniers de l’histoire, dont l’horreur <em>suprahumaine </em>n’affecte plus que les femmes — et lui-même, mâle s’idéalisant l’archétype du mâle sensible —, afin de se rendre tout compréhensible, moins inquiétant, est grande. Ses procédés d’écriture : tutoiement des écrivaines mortes <sup><sup>[2]</sup></sup>, prise de possession phagocytaire de leurs consciences, rapprochement sournois, envahissant, dans l’apostrophe par le prénom <sup><sup>[3]</sup></sup>, peinture absurde d’un monde dont la cruautés erait trop grande pour être simplement humaine, lui permettent de se maintenir à bonne distance d’un réel qu’il abhorre, qui l’effraie, d’imaginer sans contrainte ennuyante son idéal de rédemption, de paix, de bonheur. Son <em>tu</em> ne sert ni <em>dialogue</em>, ni <em>proximit</em><em>é</em>, mais le violent détournement des mots des autres, de leurs pensées, mis au service d’une projection de soi banale — démontrant la portée bien petite de l’esprit de Beaudry — dans l’autre, d’une <em>habitation</em> brutale de l’autre, de cet autre-femme à propos duquel il est si facile, si commode, si commun de croire qu’il est parfaitement poreux, ouvert; son <em>tu</em> ne répond à aucun <em>je</em>, mais est lui-même ce <em>je</em>, <em>tu</em> (ce <em>je</em> tue<em>, </em>ce je<em> tu</em>) créé de toutes pièces par Beaudry qui par lui et en s’adressant directement à des femmes dont il n’a pas su lire les œuvres, s’en forgeant une idée trop simple qui répond à ses préconceptions mièvres de la femme, par ces préconceptions mêmes se rend tout familier, sans danger, sans difficulté. Beaudry se tient le plus loin possible de la pensée, dont <em>c</em><em>’</em><em>est la t</em><em>â</em><em>che de s</em><em>’</em><em>emparer de ce qui la d</em><em>é</em><em>sempare</em>. Par les suppôts de la petitesse intellectuelle que sont les critiques, sont réduits au plus connu, inoffensifs, des textes qui, comme l’écrit Surya, <em>d</em><em>é</em><em>semparent la pens</em><em>é</em><em>e et dont on sait mal d</em><em>’</em><em>abord d</em><em>’</em><em>o</em><em>ù </em><em>ils viennent, encore moins de qui. Dont on ne sait pas davantage o</em><em>ù </em><em>il est possible qu</em><em>’</em><em>ils m</em><em>è</em><em>nent. O</em><em>ù </em><em>il est possible qu</em><em>’</em><em>ils m</em><em>è</em><em>nent qui les a </em><em>é</em><em>crits, pour commencer. O</em><em>ù </em><em>il est possible qu</em><em>’</em><em>ils m</em><em>è</em><em>nent qui les lit</em>. Si aux écrivains échappent leurs propres textes, les représentants de la sous-critique ont, pour leur part, ce génie qui leur permet de les comprendre comme ils se comprennent eux-mêmes. Contrairement à Rousseau, Beaudry ne voit aucun danger pour lui-même dans <em>l</em><em>’</em><em>habitation des femmes</em>, puisque celle qu’il pratique, molle, doucereuse, est un moyen de s’emparer sans être désemparé, pénétrant leurs œuvres comme il pénètre la maison, cabane isolée et paisible, de son esprit, familier des idées qui s’y trouvent parce que les siennes sont les seules qu’il voit. Il importe avant tout pour lui, Québécois tranquille, de ne pas laisser son regard s’attarder aux objets étrangers, louches, qui lui paraîtront laids. Femmes, violence, suicide, il les ramène dans le giron du familier. Il n’habite jamais que chez lui et pourtant il est un danger pour la femme, car plutôt que de la conquérir, il agit simplement, lâchement, comme si elle n’existait pas, comme si elle n’avait aucune individualité — ce qui lui rend la tâche plus facile —, ce qui la laisse, bien qu’en apparence intacte, détruite comme après un viol.</p>
<p style="text-align: justify;">Beaudry est attiré par les morts et les suicidés (Pavese, Saint-Denys Garneau, Gauvreau, Aquin, Michelstaedter) et peut-être plus encore par les femmes mortes et suicidées (Plath, Bachmann, Kane, Arcan, Schwarzenbach). <em>L</em><em>à</em><em>, aucun bl</em><em>â</em><em>me ne peut l</em><em>’</em><em>atteindre</em>, écrit Kraus dans <em>La litt</em><em>é</em><em>rature d</em><em>é</em><em>molie</em>, faisant référence non pas à Beaudry, mais à tous les destructeurs de la littérature. Utiliser des femmes, utiliser des femmes mortes, des marionnettes vides dont il se fait le maître-ventriloque, n’est pas le moins du monde problématique, n’entame jamais sa bonne conscience et son optimisme puisque son penchant macabre ne s’explique pas par un goût du gothique extravagant, mais par l’inertie des cadavres qui subissent ses manipulations — seul souverain de son univers restreint, disciple de la pensée morte. Il reproche aux hommes, ces méchants bourreaux-assassins de femmes, leur « incapacité [à] considérer quoi que ce soit du point de vue de l’autre », qu’ils mèneraient ainsi doucement à « son extermination <sup><sup>[4]</sup></sup> », tout en étant empêché par son manque de perspicacité et par l’absence de toute trace d’analyse menée tant sur sa personne que sur les œuvres qu’il prétend étudier de remarquer qu’il est lui-même l’un des plus dangereux avaleurs de la parole des femmes, prétendant la leur laisser toute entière, les étouffant, les renfonçant aussi sûrement au plus creux de leur mur domestique en les sanctifiant que s’il les avait enchaînées et bâillonnées : dans les deux cas, elles n’existent pas ou que <em>pour</em>, selon lui. Quoi de plus sournois que ce petit homme derrière son masque d’agneau qui ne veut voir chez Plath, Bachmann, Kane, Arcan (Sylvia, Ingeborg, Sarah et Nelly), avec lesquelles <em>le sang coule vraiment</em>, que la brebis maternelle, souffrante, s’offrant elle-même en sacrifice pour fournir le monde en assassins ou en douces assassinées? Ces femmes prêtes à porter silencieusement le fardeau du péché de l’homme feront, éventuellement, de leurs hauteurs angéliques, atterrir la paix sur terre. Voilà la merveille à  laquelle croit Beaudry, à laquelle, ne portant aucune attention à ce qu’elle a écrit, il fait croire Bachmann, profitant de l’existence d’un texte de cette dernière sur Groddeck et la maladie — mais l’a-t-il lu? — pour lui faire adopter les positions absurdes d’un messianisme féminin.« Groddeck lie le devenir du genre humain à une profondeur inaccessible à l’homme, mais qui sommeille toutefois chez la femme et de laquelle jailliront, à son éveil, des courants illimités d’idées toutes neuves et de nouvelles réalités; ce sera, prédisait-il, une sorte de retour au monde de l’enfance. <sup><sup>[5]</sup></sup> »Idéaliser ainsi la femme est le meilleur moyen de ne tenir aucun compte de ce qu’elle écrit, de n’avoir avec elle aucune relation. Que sont-elles donc pour que d’elles jaillissent <em>des courants illimit</em><em>é</em><em>s d</em><em>’</em><em>id</em><em>é</em><em>es toutes neuves et de nouvelles r</em><em>é</em><em>alit</em><em>é</em><em>s</em>? Des anges qui attendent leur heure, des génies qui ne se connaissent pas encore? Serait-ce la simple et dure réalité de l’enfantement qui les élève ainsi au-dessus de l’humain? <em>Il aura beau, me disait un ami, fouiller dans leurs plus secr</em><em>è</em><em>tes profondeurs, il ne trouvera jamais que des tripes. </em>J’ai l’impression que Beaudry écrit sur la vache à lait maternel sucré du féminisme, Huston, plutôt que sur ces quatre femmes qui, en plus d’avoir un ventre et un cœur, ont aussi une tête. Leur intelligence, leur refus de se conformer à une image trop simple, médiocre, aliénante de la femme ont disparu pour laisser place à une idéologie honteusement simpliste, soit celle du <em>retour au monde de l</em><em>’</em><em>enfance</em>. Beaudry est l’Ivan de ces écrivaines et pour lui, elles ont écrit l’<em>Exultate Jubilate</em> plutôt que <em>The Bell Jar</em>, un cycle qui s’intitule <em>Todesarten</em>, <em>Blasted</em> ou <em>Folle.</em> Leurs pages sont pleines de crimes, de violence, de désespoir, de dégoûts, de colère, mais <em>l</em><em>’</em><em>habiteur </em>des femmes veut qu’elles aient écrit sur le bonheur, pour sauver le monde, pour surmonter leur douleur, pour répandre sur tous les espoirs de pacotille dont se saoulent les foules somnambuliques. « Déballer cette détresse, accroître la détresse du monde, c’est dégoûtant, d’ailleurs tous ces livres sont écœurants », dit Ivan à la narratrice de <em>Malina</em>, qui l’aime à la folie, qui écrit sur la mort.Ce dialogue que tu considères si vital, Jacques, que tu affirmes avec beaucoup trop d’accent vouloir mener avec des écrivaines qui ne peuvent pas te répondre, qui n’est jamais pour toi qu’une louable intention puisque tu n’es jamais contraint de la concrétiser par la moindre action, est, parce que tu n’as vraiment aucun égard pour tes interlocutrices, mais aussi parce que tu n’as en aucune manière saisi les réalités du dialogue chez Bachmann, est un échec complet. « Dis-moi, Ingeborg, chez toi, le discours destiné à tous, et donc à personne en particulier, devait, un jour ou l’autre, faire l’épreuve du dialogue, n’est-ce pas? Comme si le dialogue (et le dialogue amoureux spécialement […]) était le langage de référence pour mesurer, de tout discours, le degré de vérité. <sup><sup>[6]</sup></sup> »Quelle prétention dans ce « n’est-ce pas? »! Quelle horreur que ce « Dis-moi, Ingeborg »! Et quelle fausseté dans la prétention, comme dans les mots de l’interlocuteur envahissant, mal intentionné, qui cherche à faire dire ce qui n’a jamais été dit, ni même pensé, comme ceux d’une vieille mégère trompant l’ennui avec la médisance ou ceux d’un manipulateur rusé. Chez Bachmann, le dialogue amoureux, comme tout discours, est le plus faux, jamais un « langage de référence ». Que voir dans l’amour non partagéde la narratrice de <em>Malina </em>pour Ivan, dans son rêve fou d’un langage neuf qu’elle est seule à élaborer, sinon la douloureuse réalité de la difficile relation à l’autre? En tant qu’écrivaine, Bachmann sait beaucoup mieux que Beaudry que toute parole n’écoute qu’elle-même. Une suite de répliques tronquées sans réponse forme le dialogue-langage-de-référence de Beaudry, un fantasme de communion amoureuse, comme si la relation amoureuse n’était pas aussi la plus meurtrière, comme s’il avait oublié que son essai porte sur des filles assassinées <sup><sup>[7]</sup></sup>. Ce qui caractérise avant tout cet apôtre du dialogue est l’absence d’écoute.</p>
<p style="text-align: justify;">La peur de voir surgir devant son regard clair l’ombre noire du mal qu’il n’aurait pas décidé d’y mettre, toujours en l’atténuant par quelque possibilité de sublimation, conduit celui qui ne veut pas voir, qui ne veut pas comprendre, à une indifférence, déguisée en sympathie, envers l’autre par lequel pourrait arriver l’étranger dérangeant, le mal redouté, perturbateur du foyer du bonheur. Le cantonnement derrière des principes moraux remâchés, mais toujours aussi inefficaces en raison de l’absence de tout entremêlement avec la réalité — le dialogue, l’amour, le sacrifice, l’espoir, la paix, l’empathie — n’a pas d’autre but que de permettre à des optimistes par défaut — ils sont pris d’angoisse à l’idée de ne pas l’être, car cela signifierait pour eux la possibilité d’envisager que la mort, la dégénérescence et la fin de la vie, de leur vie, existent — de préserver leur bonne conscience comme on préserve sa santé. Ainsi la dénonciation des crimes, l’air scandalisé devant les horreurs répétées que nous montre la télévision, l’apitoiement sur le sort de l’humanité, l’étalage de sa propre sensibilité se traduisant inévitablement en un dévorant sentiment de culpabilité, un positionnement du côté des victimes sont les éléments d’un hypocrite échafaudage moral, érigé sur des cadavres, au sommet duquel trône Beaudry, grâce auquel il peut habiter tranquillement le monde. Il me fait penser à Elisabeth, la photojournaliste de la nouvelle de Bachmann « Trois sentiers vers le lac »qui avec sa jeune foi dans le monde croit qu’il peut être changé, est convaincue de l’importance de faire voir aux gens, pour qu’ils soient <em>secou</em><em>é</em><em>s, r</em><em>é</em><em>veill</em><em>é</em><em>s</em>, ce qu’elle considère comme la réalité de la guerre, de la famine, de la torture, persuadée, ainsi, de l’importance de son métier et, mieux encore, d’exercer une profession morale. Elle peut dormir la conscience tranquille. Beaudry aussi. Qui dénonce notre désensibilisation progressive par rapport à l’accumulation toujours plus grande d’images horrifiques dans les journaux et téléjournaux. Cela lui suffit pour être moral. Mais Elisabeth parvient au doute, ne croit plus au pouvoir des photographies et ce doute, nourri par le discours, qui s’oppose au sien, de l’inactuel von Trotta pour lequel voir et savoir ne suffissent pas ne change rien, introduit dans le personnage et dans le texte une ambiguïté que ne connaît pas Beaudry, qui croit toujours à la réalité des photographies, mais pas à celle de nos sentiments, considérant même que ceux de Bachmann, qui sont à l’origine (quoi d’autre?) de son activité d’écriture, ont été provoqués par ces images qui nous laissent si monstrueusement insensibles. « Tu étais tracassée, écorchée, suppliciée, Ingeborg, par les cruautés que les nouvelles à la radio et les manchettes des journaux te tendaient telle une tunique de Nessus. <sup><sup>[8]</sup></sup> » Rien de plus. Ni ceci, que dit von Trotta à Elisabeth : « Réveillés, seuls le sont ceux qui peuvent imaginer tout ça sans vous. » Ni l’allusion à Améry, qui fait comprendre mieux que quiconque la réalité de la torture, <em>car il lui avait manifestement fallu des ann</em><em>é</em><em>es pour percer la surface d</em><em>’é</em><em>v</em><em>é</em><em>nements horribles.</em> Le personnage d’Elisabeth trahit une conscience coupable, mais aussi le sentiment du ridicule et de l’inutilité de cette culpabilité, l’intelligence qui ne s’arrête pas à la surface, qui creuse longtemps non seulement la boue et le sang, mais aussi l’esprit, car il est tordu et terrible, l’esprit humain, et y plonger signifie faire l’épreuve de la plus affreuse réalité. Beaudry, tout en l’adorant tel un dieu d’apparat, limite la littérature en la considérant comme un simple reflet du réel, photographie tout bonnement exacte d’une réalité particulière, médiocrement morale, dénonciatrice banale, aussi bouleversante qu’un article de journal sur la guerre en Syrie ou sur un tremblement de terre au Népal. Satisfait de trouver dans les œuvres des quatre « filles »la claire condamnation du mal qui sévit sur terre par la faute des hommes et des crimes que ceux-ci continuent de perpétrer contre les femmes, Beaudry ne développe pas davantage ce que je n’ose appeler « sa réflexion ». Qu’une œuvre littéraire puisse être résumée à <em>un message</em> socialement et moralement accepté rend possible pour le critique auquel répugne la seule idée de la solitude et de l’âpreté de la vie de l’écrivain l’humanisation de ce dernier, qui devient lui aussi, par la <em>communication</em>, socialement acceptable.Mais il ne suffit pas de dire. Et la littérature ne dit pas simplement, ni même gentiment. Trop souvent lui sont refusées son ambiguïté et sa cruauté. Elle n’est pas un plaidoyer, l’écrivain, un justicier, un sauveur extralucide qui nous révélera le mal dont nous sommes à la fois inconsciemment les victimes et les responsables, dont nous serons sauvés par son sacrifice, qui nous sera pardonné lorsque nous aurons pris conscience, par l’entremise des textes d’un écrivain moral, de son existence. L’idée de la littérature comme remède, évasion, servante morale d’une cause, n’est pas de l’écrivain, qui, comme le dit Müller, <em>ne cherche pas </em><em>à </em><em>fourguer de l</em><em>’</em><em>espoir</em>, mais appartient au critique, à ceux pour qui la souffrance n’est pas fondamentale, n’est que transitoire, à ceux qui la nie en plaçant toujours devant elle une image de beauté ou un masque de bonheur.« L’avenir de notre monde n’est pas mon avenir », disait encore Müller. Débarrassée de tous ses coups, de tous ses cris, de tous ses sarcasmes par la douceur de Beaudry, l’œuvre de Plath devient si inoffensive et fonctionnelle! « La douleur de la perte libérait chez toi des pulsions réparatrices qui t’entraînaient à reconstruire symboliquement tout ce que tu avais perdu jusqu’à présent <sup><sup>[9]</sup></sup> » — en tant que compensation symbolique, la littérature n’est pas dangereuse, et sa vérité, pas autre chose qu’une maxime de psycho pop. Et voilà que Beaudry est parvenu aux tréfonds de la psychologie de Plath elle-même, à expliquer rationnellement son mal de vivre, à neutraliser sa folie. Car c’est Plath elle-même, plutôt que son œuvre, qu’il analyse, qu’il comprend, psychanalyste conquérant, en l’interpellant au-delà de la mort pour lui imposer une solution aussi pratique et sensée à ses souffrances. Que fut son suicide? L’échec de l’ordre symbolique ou le dernier sacrifice irréfléchi de la femme aux autres, dernier geste d’abnégation de celle qui n’avait que de l’amour à donner, de celle qui vécut pour <em>perdre, </em>« conditionnée à perdre par la réalité interminablement insatisfaisante de n’être jamais assez aimée <sup><sup>[10]</sup></sup> », car la femme est censée perdre « afin de gagner <sup><sup>[11]</sup></sup> »; une perte, une ultime faillite, tout sauf une révolte, une affirmation-opposition violente. <em>Beware. Beware. And I eat men like air.</em> Suicide et écriture sont des gestes à neutraliser, qui nient la société, qui sont commis dans la plus révoltante et inacceptable solitude, dans le mépris des lois, du bien-être et du bonheur commun et individuel, qu’il faut faire signifier ou bien comme comportement naturel — un conditionnement social millénaire à perdre qui dans le suicide prend fin en catastrophe, mais simplement comme dans la maladie, phase terminale normale de qui vécut sa vie subie comme un cancer — ou bien comme sacrifice du meilleur pour la rédemption des masses en manque d’amour et de lumières. Jünger dit de la société que <em>son caract</em><em>è</em><em>re impr</em><em>é</em><em>cis ou plut</em><em>ô</em><em>t son absence de caract</em><em>è</em><em>re lui permet d</em><em>’</em><em>absorber m</em><em>ê</em><em>me la plus violente n</em><em>é</em><em>gation d</em><em>’</em><em>elle-m</em><em>ê</em><em>me</em>. Beaudry n’en fait pas moins avec les quatre femmes dont il prétend étudier les œuvres, détournant leurs mots, les faisant porteurs d’un message qu’il aimerait lui-même propager contre les malheurs du monde, évitant la rencontre avec la violence de leurs œuvres et de leurs morts en les intégrant dans l’univers moins terrifiant des choses utiles, qui sont ses déités, car lorsqu’il parle d’eucharistie, de transcendance, de grâce divine, de mystique, c’est en les ramenant à leur fonction apaisée et non problématique d’antidépresseurs, d’outils permettant de supporter la douleur un autre jour. « [L]a grâce transfigure de sa lumière ce que vous portez déjà en vous de sentiments pour faire un charme assez puissant pour résister aux assauts répétés d’un monde désenchanté <sup><sup>[12]</sup></sup> ». Ces propos, qui mélangent tout ensemble <em>cheap grace</em>, sentimentalisme et sorcellerie, sont représentatifs du vide intellectuel et de la vulgarité spirituelle qui composent exclusivement l’essai de Beaudry : partout pullulent des absurdités tel ce « charme » à l’aide duquel Plath, Bachmann, Kane et Arcan auraient résisté — avant de se suicider! — aux attaques du monde contre elles, tour de magie enfantin, sans plus de réalité et de sérieux qu’un charme de conte de fées, telle cette « grâce »par laquelle, femmes profanes, elles auraient été sauvées — jusqu’à leur mort —, sans que les mots « charme » et « grâce »n’acquièrent jamais aucun sens, qu’ils reflètent une quelconque pensée, une quelconque intelligence des concepts qu’ils charrient, sans qu’ils deviennent autre chose que ce à quoi l’usage populaire et désincarné qu’en ont fait les badauds les a réduits : les étiquettes qui identifient clairement une solution facile à l’horreur de l’existence et qui permettent encore de croire, malgré tout, à une authentique bonté humaine qui tiendrait ensemble les fils de la trame d’une société somme toute morale, à laquelle il faut bien croire, qui doit bien exister, n’est-ce pas, si l’on cherche bien, comment supporter l’existence, sinon? Mais, Jacques, si la mort et davantage encore le suicide résistent à quelque chose, c’est bien à la fausse organisation morale de la vie en société. « Ma mort ne rendra pas le monde meilleur », dit le tyran, ce que sait aussi l’écrivain.</p>
<hr />
<p style="text-align: justify;"><sup><sup>[1] </sup></sup>Jacques Beaudry, <em>Le cimeti</em><em>è</em><em>re des filles assassin</em><em>é</em><em>es. Sylvia Plath, Ingeborg Bachmann, Sarah Kane, Nelly Arcan</em>, Montréal, Éditions Nota Bene, 2015, p. 33. Je souligne.</p>
<p style="text-align: justify;"><sup><sup>[2] </sup></sup>Même cette réalité, il la fuit; même cette réalité ne le force pas à adopter le vouvoiement du respect, de la distance.</p>
<p style="text-align: justify;"><sup><sup>[3] </sup></sup>Quand la dignité du nom est réservée aux hommes, quand l’emploi du nom et du prénom des femmes perdure chez les critiques comme la marque inconsciente de la gentillesse qu’on leur présuppose et qui nous les rend plus proches, Beaudry fait pire, se fait leur ami, leur confident, dans une familiarité à outrance bien québécoise qui va jusque dans la tombe trouver ses interlocuteurs.</p>
<p style="text-align: justify;"><sup><sup>[4] </sup></sup>Jacques Beaudry, <em>Le cimeti</em><em>è</em><em>re des filles assassin</em><em>é</em><em>es</em>, <em>op. cit.</em>, p. 63.</p>
<p style="text-align: justify;"><sup><sup>[5] </sup></sup><em>Ibid.</em>, p. 55.</p>
<p style="text-align: justify;"><sup><sup>[6 ]</sup></sup><em>Ibid.</em>, pp. 58-59.</p>
<p style="text-align: justify;"><sup><sup>[7] </sup></sup> Mais c’est sans importance, pour lui qui n’en est pas à une inexactitude près, à commencer par celle, monstrueuse, entre son titre et son propos, puisque si le cimetière de Bachmann est rempli des cadavres de filles assassinées par leurs pères, y entasser pêle-mêle ceux de ces écrivaines, femmes, témoigne d’une absence de rigueur intellectuelle renversante.</p>
<p style="text-align: justify;"><sup><sup>[8] </sup></sup>Jacques Beaudry, <em>Le cimeti</em><em>è</em><em>re des filles assassin</em><em>é</em><em>es</em>, <em>op. cit.</em>, p. 48.</p>
<p style="text-align: justify;"><sup><sup>[9] </sup></sup><em>Ibid.</em>, p. 40</p>
<p style="text-align: justify;"><sup><sup>[10] </sup></sup><em>Ibid.</em>, p. 40.</p>
<p style="text-align: justify;"><sup><sup>[11] </sup></sup><em>Ibid.</em>, p. 40.</p>
<p style="text-align: justify;"><sup><sup>[12] </sup></sup><em>Ibid.</em>, p. 90.</p>
<p>Cet article <a href="/du-mausolee-des-suicidees-a-lhabitation-des-femmes-exemple-dune-critique-mediocre/">Du mausolée des suicidées à l’habitation  des femmes : exemple d’une critique médiocre</a> est apparu en premier sur <a href="/">FRANCOISE STEREO</a>.</p>
]]></content:encoded>
					
		
		
		<post-id xmlns="com-wordpress:feed-additions:1">1564</post-id>	</item>
		<item>
		<title>Notre intimité</title>
		<link>/notre-intimite/?utm_source=rss#038;utm_medium=rss&#038;utm_campaign=notre-intimite</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Catherine Lefrançois]]></dc:creator>
		<pubDate>Fri, 23 Oct 2015 17:18:25 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[5 Univers intimes]]></category>
		<guid isPermaLink="false">/?p=1361</guid>

					<description><![CDATA[<p>ADRIEN RANNAUD Photo: Satya Jack www.jackraw.com &#160; &#160; Always the years between us. Always the years. Always the love. Always the hours. Michael Cunningham, The Hours &#160; &#160; 25 mai 1927. Sur fond de causerie féminine à CKAC – à moins que ce ne soit une chanson de Lucienne Boyer, qu’on commence à connaître en [&#8230;]</p>
<p>Cet article <a href="/notre-intimite/">Notre intimité</a> est apparu en premier sur <a href="/">FRANCOISE STEREO</a>.</p>
]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<h2 style="text-align: right;"><a href="/wp-content/uploads/2015/10/Homme-en-EF-600.jpg"><img decoding="async" class="alignleft wp-image-1364" src="/wp-content/uploads/2015/10/Homme-en-EF-600.jpg" alt="Homme en EF 600" width="300" height="450" srcset="/wp-content/uploads/2015/10/Homme-en-EF-600.jpg 600w, /wp-content/uploads/2015/10/Homme-en-EF-600-200x300.jpg 200w" sizes="(max-width: 300px) 100vw, 300px" /></a>ADRIEN RANNAUD</h2>
<p>Photo: Satya Jack<br />
<a class="_553k" style="color: #3b5998;" href="http://www.jackraw.com/" target="_blank" rel="nofollow">www.jackraw.com</a></p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: right;"><span style="color: #33cccc;">Always the years between us.</span><br />
<span style="color: #33cccc;"> Always the years.</span><br />
<span style="color: #33cccc;"> Always the love.</span><br />
<span style="color: #33cccc;"> Always the hours.</span></p>
<p style="text-align: right;"><span style="color: #33cccc;">Michael Cunningham, <em>The Hours</em></span></p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;">25 mai 1927. Sur fond de causerie féminine à CKAC – à moins que ce ne soit une chanson de Lucienne Boyer, qu’on commence à connaître en Amérique du Nord –, une femme écrit son journal. Elle a fait réparer le secrétaire de son adolescence. Elle l’étrenne pour la seconde fois. Elle est mariée à présent, mère de deux enfants; son mari est un grand écrivain. Ce soir, sur cette page qu’elle noircit, elle se souvient. Elle s’offre un retour dans le passé. Ses 17 ans; sa robe de mousseline fleurie de minuscules boutons de rose; son âme si ardente et si remplie d’illusions. La femme mariée et la jeune fille se regardent, se jaugent et se comprennent. Entre elles, dans ce cahier que personne, selon elles, ne lira, il y a une entente, une convention. Elles se promettent mutuellement, à partir de ce souvenir, de réaliser leur rêve : devenir, elles aussi, une grande écrivaine [1].</p>
<p style="text-align: justify;">12 juin 2015. Le jeune homme écoute sur son MP3 les succès de Lucienne Boyer : « Prenez mes fleurs, prenez mes roses ». Il tient dans sa main un des nombreux carnets vieillis par le temps et renfermés au fond d’une boite, au centre d’archives du Vieux-Montréal. Il lit, prend des notes. Se surprend à « tendre des guirlandes » d’une page à une autre. La nostalgie qui s’égrène de ce journal intime le rejoint, lui saute à la gorge. La joie, aussi. Il y en a beaucoup. C’est un sentiment qui accompagne naturellement – et paradoxalement – la nostalgie. La convention se reconfigure, et voici le jeune homme intégré au journal, témoin et confident d’un dialogue entre l’écrivaine et l’image de sa jeunesse. Instigateur, rien n’est plus sûr, d’un nouveau territoire de l’intimité.</p>
<p style="text-align: center;">***</p>
<p style="text-align: justify;">Pour qui effectue une recherche en études littéraires, il n’est jamais rare de faire face à l’étonnement et à la suspicion. Que cherche-t-on dans des livres? Quel intérêt, quel sens pratique, quelle « utilité » y a-t-il à passer sa vie dans la rédaction d’ouvrages obscurs, sur des thèmes tout aussi obscurs? Le doute s’accentue lorsque le chercheur outrepasse les limites de la bibliothèque pour s’aventurer dans l’espace des « fonds anciens », des « fonds d’archives ». On imagine des salles sombres, poussiéreuses, tenues par des individus à l’odeur aigre et au regard éteint, n’hésitant pas à réprimander chaque inspiration des chercheurs – eux aussi éteints – sous prétexte que l’oxygène est mauvais pour la conservation des documents. Autre image, celle du fou qui parcourt page après page, boîte après boîte, dans l’espoir de trouver la révélation ultime de toute création artistique. Passer du temps dans des centres d’archives, à quoi bon? Que fera un littéraire de tous ces carnets de vieilles filles qui renâclent leur rancœur, de ces lettres qu’un amant éconduit aurait dû finalement brûler? Traquera-t-il un fait esthétique dans ces documents de moindre importance? Tentera-t-il de prouver qu’il y a, dans les pleurs d’une mère de famille, la mise en scène d’un motif proprement poétique? Il essaiera vainement, qui sait, de prouver que les journaux intimes de tel inconnu, ou de tel bas-bleu mineur (un bas-bleu n’est jamais grand-chose dans l’histoire littéraire, c’est bien connu) doivent être lus. Pire encore, enseignés à l’université, traduits dans plusieurs langues, sortis de leur obscurité et présentés à la face du monde avec cet en-tête : « Littérature ».</p>
<p style="text-align: justify;">Curieusement, cette méfiance à l’égard des textes intimes rappelle, à une époque pas si lointaine, la conception même qu’on pouvait se faire de la production écrite des femmes. La même question revient : est-ce de l’art? Le temps est au soupçon, au sarcasme. Ce texte, n’est-il pas une transposition assez maladroite de la vie de l’auteur – d’ailleurs, peut-on parler d’un « auteur »? Et pourquoi devrait-on les (re)lire? Des écrits de femmes aux écrits de l’intime, on se situe apparemment en marge d’un champ d’action structuré par des hommes et pour des hommes. Vie littéraire masculine, prédominance d’un canon stylistique répondant à certaines valeurs idéologiques et économiques, discours social mettant de côté la parole féminine et ses gribouillages. Car après tout, ça n’est jamais que ça : du gribouillage. Bien qu’exagérée, cette analogie semble pertinente pour tenter de comprendre, mais aussi de défendre, l’intérêt et les défis des chantiers récents entourant la constitution d’une histoire littéraire des femmes qui offrirait à bien des égards un « point de départ à une relecture critique » [2].</p>
<p style="text-align: justify;">Aussi me suis-je souvent étonné de remarquer l’expression circonspecte et amusée de plusieurs de mes interlocuteurs.trices, lorsque je leur parlais de mes recherches doctorales sur les romancières québécoises de l’entre-deux-guerres. Dans leur esprit, m’ont confessé certain.e.s, un imaginaire lancé à toute vapeur multipliait les images : l’hystérique écrivant à son amoureux avant de se pendre, les femmes névrosées par leur vie conjugale, les commentaires douteux dans les lettres entre amies, la débauche de soi et l’écœurement des autres jetés dans un cahier personnel. Pourquoi, demandaient-ils.elles, s’intéresser à cette matière <em>d’un point de vue littéraire</em>? Et surtout, <em>qu’y trouverait un homme?</em></p>
<p style="text-align: justify;">Avec cette dernière question, on touche vraisemblablement au point sensible qu’éclairait Suman Gupta dans <em>Social Constructionist Identity Politics and Literary Studies. </em>Gupta y soulevait la question de l’insertion et de l’institutionnalisation des identités politiques (comme le genre, la race, la sexualité) au sein des études littéraires : « Is it true that somehow, as much through choice as through the amenability of the environment, women tend to research and teach in areas related to women’s writing, immigrants tend to research and teach in postcolonial literature, black academics tend to have research and teaching interests in black writing and criticism, and so on ? » [3] Ce n’est ni plus ni moins qu’un plafond de verre qui semble dominer l’université dans ses attributions de postes et de subventions, dans la matière théorique qui en découle, dans les choix faits au sein même des départements pour ses acteurs, professeur.e.s et étudiant.e.s. L’essai de Gupta montre bien qu’il ne s’agit que d’une incorporation, à une échelle plus réduite, d’un système où les identités politiques façonnent, différencient, hiérarchisent et compartimentent les discours et les pratiques dans l’espace social. De fait, s’il est universellement admis qu’une femme peut étudier un auteur masculin – mais le fera-t-elle aussi bien qu’un homme? –, la situation est plus louche lorsque le chercheur analyse un corpus féminin et dans une perspective féministe – l’histoire littéraire des femmes est toujours héritière d’un engagement dans cette voie. Les accusations de <em>mansplaining</em> ne sont pas loin. On reste critique, soupçonneux, face au loup se faufilant dans la bergerie. Après tout, le chercheur, ersatz du cheval de Troie, n’a pas <em>l’expérience </em>pour lire, comprendre et interpréter l’écriture des femmes.</p>
<p style="text-align: justify;">Dans son avant-note à <em>La Passion </em>de Djuna Barnes, Monique Wittig écrivait : « Pris comme symbole ou adopté par un groupe politique, le texte perd sa polysémie, il devient univoque. Cette perte de sens et le manque de prise sur la réalité textuelle empêchent le texte d’accomplir la seule opération politique qu’il puisse accomplir : introduire dans le tissu textuel du temps par la voie de la littérature ce qui lui tient à corps » [4]. Laisser la littérature des femmes aux seules chercheuses féministes m’a toujours semblé emprunter ce même chemin, celui du particularisme. L’expérience, encore une fois, est invoquée. Mais de quelle expérience s’agit-il? Celle de l’oppression? Elle est effective, sans nul doute. Doit-elle être totalisante pour autant? Il serait réducteur de mesurer la création des femmes uniquement par le prisme d’une expérience de la domination masculine. D’ailleurs, la littérature ne pourrait-elle pas signifier une porte de sortie, une prise de position signifiant une relative (et parfois, absolue) liberté de parole, de penser, d’agir?</p>
<p style="text-align: justify;">Moi aussi, je la revendique, cette expérience-là, celle de l’être et du devenir. J’ai appris à objectiver le subjectif à la demande de Pierre Bourdieu [5]. Dans le même temps, disciple attentif de Suzanne Lamy, j’ai lu et entendu « ce féminin qui tente de se dire » [6]; j’ai appris à voir dans le texte « un aveu d’amour, [un] appel à l’autre » [7]. Les écrivaines me parlent, parfois mieux qu’un homme ne saurait le faire. Ma recherche, c’est ma réponse à elles. Mon dialogue ininterrompu. Ma façon de communiquer, outre les sexes et les genres, les années et les océans.</p>
<p style="text-align: center;">***</p>
<p style="text-align: justify;">Retour aux centres d’archives. Moment de « bonheur archivistique » [8]. Chut, un travail archéologique s’accomplit. Je touche la tranche d’un livre, je respire l’odeur d’une lettre, j’en imagine l’auteure, la surprend presque en train de noter, assidûment, le compte rendu de ses journées, la confession de ses états d’âme, l’ardeur de ses déclarations d’amour ou de guerre. Je me projette, goûte à une certaine forme de schizophrénie, enchantée celle-ci. Méticuleusement, je mets la main sur ces fonds d’archives, véritables trésors ouvrant vers un continent souvent inconnu. Je m’approprie chaque document, les fais miens. Je manipule les pages avec douceur, lis religieusement, recopie tout en tentant de garder la matérialité de l’écriture et de son support. Je découvre, tantôt avec stupeur, tantôt avec amusement, les contradictions et les hiatus d’une correspondante ou d’une diariste. Au fil des lettres que je parcours, je me sens lié à ce destin personnel qui s’écrit entre les marges, dans la fébrilité d’une signature, dans la hargne d’une rature, dans l’aveu impudique d’un amour perdu d’avance. Dans les dates du journal qui marquent un peu plus le désespoir, la colère, la lassitude ou l’extase de son auteur, je partage le même vide dans le plein de ses mots.</p>
<p style="text-align: justify;">Essayant de comprendre les conditions d’émergence d’une première génération de romancières au Québec durant l’entre-deux-guerres, j’ai entrepris un travail méticuleux de dépouillement d’archives, pour certaines jamais lues. Trois écrivaines m’intéressaient – et m’intéressent toujours. Jovette Bernier, flamboyante femme de lettres jouant le jeu de l’inconvention et d’une modernité toute frémissante; Éva Senécal, poète et romancière ambitieuse échouant dans sa conquête de légitimité; Michelle Le Normand enfin, égrenant le chapelet de la nostalgie, celle de sa jeunesse, et tiraillée entre des impératifs nationalistes et le souhait de livrer une production littéraire féminine de qualité. Dans les lettres des unes, dans le journal de l’autre, on assiste à la naissance d’une « écrivaine et de son œuvre ». On peut être frileux devant ce syntagme reproduisant les concepts archaïques d’une histoire littéraire en émergence à la fin du XIX<sup>e</sup> siècle. Mais peut-on se défaire des liens entre le sujet écrivant et son texte lors de l’étude d’une correspondance ou d’un cahier personnel? Le journal intime et la lettre servent une invention de soi [9], la constitution d’une <em>persona</em> négociée jour après jour, au fil des événements et du récit qu’il faut faire pour soi ou pour un autre. Ces écrits personnels sont aussi les lieux d’expérience du style. Le style littéraire évidemment, mais aussi le style de l’être « au sens de manière d’être au monde », au sein de « l’œuvre que l’écrivain fait de sa propre vie » [10].</p>
<p style="text-align: justify;">Avouerai-je m’être pris au jeu de ces longues lettres, de ces pages de journal, en y reconnaissant mes propres idéaux? Chez Jovette Bernier envoyant de longues lettres manuscrites à un homme de lettres qu’elle ne connaît même pas, j’ai vu se construire un sujet languissant et amoureux; une femme dire qu’elle « s’étiol[ait] dans l’absence » [11] d’un Autre sublimé. Dans le creux des lettres de Jovette, moi aussi, me disais-je,</p>
<p style="text-align: justify;">C’est que je suis bien <em>inconventionnelle</em>, allez; c’est que je ne suis fanatique ni en politique, ni en religion, ni en amour, c’est que je n’ai pas eu de vocation déterminée, et que j’aurais bien pu être courtisane, peut-être, si le sort l’avait voulu. C’est laid des fois ma franchise, mais c’est franc; c’est laid aux yeux d’autrui, mais pour mes yeux à moi, je ne me vois pas laide dans ce que je dis […] J’ai l’âme simple, ni méchante, ni sainte, rien qu’humaine. [12]</p>
<p style="text-align: justify;">Avec Éva Senécal, j’ai été confronté à l’ambition. Celle d’une jeune femme téméraire, mais imprudente; audacieuse, mais tourmentée. Poète de l’amour et de la nature, Éva écrit à son ami et mentor Alfred DesRochers sur ses succès et ses échecs, sur son irrépressible désir de s’imposer dans la vie littéraire : « Toutes les leçons que j’ai reçues de là peuvent se résumer à ceci : on prend le bonheur où on le trouve même s’il faut écraser les autres pour passer; il n’y a de justice que celle que l’on fait et de lois qui vaillent que celles qui font notre affaire » [13]. Derrière l’orgueil de la jeune femme se cache un mal-être, une souffrance qui tire vers la nostalgie. Nostalgie qu’on retrouve dans le journal de Michelle Le Normand, perdue dans les rêveries de son adolescence, quand elle vivait à Paris, ou durant des vacances en Gaspésie : « Dire que tout cela je l’ai connu, je l’ai vécu, avec mon âme de jeune fille que les rêves exaltaient, avec mon cœur de jeune fille qui attendait, battant, impatient, ravi d’avance l’avenir » [14].</p>
<p style="text-align: justify;">Loin d’une tentative d’aplanissement, on ne peut que constater dans ces écrits intimes un même projet : écrire. En prose ou en vers, suivant les variations d’une époque, d’un espace, d’un champ de la littérature où elles doivent constamment négocier l’acceptabilité de leur discours, de leur pratique, les romancières des années 1930 trouvent dans la correspondance et le journal une brèche dans laquelle investir ce qui leur tient tant à cœur : l’écriture, cet « engagement du sujet dans ce qu’il écrit, et sa propre transformation par le langage » [15]. Je reformule. L’écriture n’est rien sans la lecture, sans cet <em>engagement</em> du lecteur ou de la lectrice dans le livre qu’on ouvre, dans les feuillets qu’on caresse. L’écriture n’est rien sans la <em>transformation</em> qu’elle impose à celui ou celle qui la découvre, qui l’actualise, qui s’en imprègne. L’archive est le lieu d’une rencontre, d’une recomposition des intimités. La mienne, la sienne, les leurs. Celles que je communiquerai, aux autres, au public, par le biais d’autres rencontres, d’autres pages à noircir. Notre intimité, cette communauté de la subjectivité et de l’altérité que peut seule, pratiquement, la littérature.</p>
<p style="text-align: center;">***</p>
<p style="text-align: justify;">Paris, été 2014. Nous sommes accablés par la chaleur qui règne porte de la Chapelle. Nous avançons dans les rues qui sentent les épices et l’Inde. Mathieu est avec moi. Je lui parle de mes recherches, du Québec, de celles qu’il appelle depuis plusieurs années « les bonnes femmes de ma vie ». Mathieu est curieux. Finalement, il les aime bien aussi, « mes bonnes femmes ». Elles nous offrent un terrain propice à l’humour et aux sentiments, à l’épanouissement d’une amitié teintée de cynisme. Je lui parle des lettres de Jovette, de celles d’Éva, du journal de Michelle. Sa question tombe sans prévenir : « N’est-ce pas indiscret, tout ça? Ces documents que personne d’autres qu’elles et leurs correspondants n’était censé lire, n’as-tu pas peur, en les étudiant, en les rendant publiques, de déroger à la volonté de ces écrivaines? ».</p>
<p style="text-align: justify;">Il y aurait le recours aux notions juridiques, au droit, à l’éthique de l’archive. L’intérêt collectif de tels documents. Les enjeux de l’histoire, celle du Québec, celle des femmes, celle de la littérature, ou toutes en même temps. Il y aurait les impératifs académiques, la thèse, l’effet de mode autour des « marges de l’œuvre » — si tant est que ce soit véritablement « de mode ». Les belles grandes phrases, les miennes, celles déjà empruntées. Mille réponses me viennent, et je reste coi. Que répondre? « Parce que c’étaient elles, parce que c’était moi », suis-je tenté de répliquer, avant de m’apercevoir du caractère éculé de la phrase de Montaigne. Mathieu serait d’ailleurs trop sceptique pour apprécier cette jolie tournure. Je marmonne une bribe de réponse, en réexpliquant combien la lettre et le journal m’apparaissent décisifs dans la venue à l’écriture. Mais cela est-il suffisant?</p>
<p style="text-align: justify;">Ce qui suffit, c’est que cette lecture des textes intimes, peut-être coupable, peut-être indiscrète, me rattache un peu plus aux écrivaines que j’admire. Dans leurs romans, leurs lettres, leurs notes, leurs journaux, ce n’est pas tant un miroir que je retrouve pour m’y mirer. Parfois, j’emprunte leurs mots, car elles savent bien mieux que moi exprimer ce que je peux ressentir. Mais au-delà de la répétition, au-delà du miroir qui, bien que l’image soit irrésistiblement belle, n’est que le dispositif d’un dédoublement univoque, je préfère parler d’un dialogue. L’archive est un consentement, même tacite. Sa communication, un partage. Un partage qui doit dépasser les murs des bibliothèques, qui doit être étendu aux autres. Le partage d’une même incarnation, d’une même responsabilité. Le partage des années, de l’amour, des heures. De notre intimité.</p>
<p style="text-align: justify;">PS Je viens de lire les <em>Lettres d’amour </em>d’une certaine Mademoiselle Simone [16]. Récemment découvertes par un ambassadeur, ces lettres d’une jeune fille de bonne famille à son amant, écrites au tournant des années 1930 à Paris, mériteraient bien qu’on s’y attache. Du discours amoureux au discours sexuel, l’absolu d’une caresse devient rapidement un vice où la femme prend le rôle de l’homme. Le fantasme frémit à chaque page de cette correspondance enfin révélée au grand public. Entre chaque occurrence des mots « pine », « bouton » et « cul », c’est l’expression d’une passion inconditionnelle vécue dans le lit d’une chambre parisienne, mais aussi dans le creux d’une pensée obscène qui prend forme dans l’écriture épistolaire. Une telle lecture me fait sourire, m’émeut, me surprend. Mon imagination galope. J’en tire même un certain plaisir. Quand le territoire de notre intimité devient celui de notre perversion…</p>
<hr />
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>[1] Paragraphe écrit d’après l’entrée du 25 mai 1927, du <em>Journal intime</em> de Michelle Le Normand, fonds Michelle-Le-Normand et Léo-Paul-Desrosiers, MSS 26, BAnQ Vieux-Montréal.</p>
<p>[2] Voir : Christine Planté, <em>La petite sœur de Balzac. Essai sur la femme auteur</em>, Lyon, Presses universitaires de Lyon, 2015 [1989] ; Christine Planté, « La place des femmes dans l’histoire littéraire : annexe, ou point de départ d’une relecture critique », <em>Revue d’histoire littéraire de la France</em>, vol. 103, n° 3, 2003, p. 655-668 ; Chantal Savoie, « Pour une sociopoétique historique des pratiques littéraires des femmes,<em> Texte. Revue de critique et de théorie littéraire</em>, « Sociocritique », n° 45/46, automne 2009, p. 195-211 ; Chantal Savoie [dir.], <em>Histoire littéraire des femmes. Cas et enjeux</em>, Québec, Nota Bene, 2010 ; Chantal Savoie, <em>Les femmes de lettres canadiennes-françaises au tournant du XX</em><em><sup>e</sup></em><em> siècle</em>, Québec, Nota Bene, coll. « Essais critiques », 2014.</p>
<p>[3] Suman Gupta, <em>Social Constructionist Identity Politics and Literary Studies</em>, Basingstoke, Palgrave Macmillan, 2007, p. 217.</p>
<p>[4] Monique Wittig, « Le point de vue, universel ou particulier (avant-note à <em>La Passion </em>de Djuna Barnes) », <em>La pensée straight</em>, Paris, éditions Amsterdam, 2007 [1982 et 1992], p. 92.</p>
<p>[5] Pierre Bourdieu, <em>Le sens pratique</em>, Paris, éditions de Minuit, coll. « Le sens commun », 1980.</p>
<p>[6] Suzanne Lamy, « L’autre lecture », <em>Quand je lis je m’invente</em>, Montréal, Hexagone, 1984, p. 27.</p>
<p>[7] <em>Idem</em>.</p>
<p>[8] François Burgy, « La valorisation des archives. À propos du web, de la démocratie et du bonheur », dans Françoise Hiraux et Françoise Mirguet [dir.], <em>La valorisation des archives. Une mission, des motivations, des modalités, des collaborations</em>, Louvain-la-Neuve, Academia, 2012, p. 182-183.</p>
<p>[9] Brigitte Diaz, <em>L’épistolaire ou la pensée épistolaire</em>, Paris, Presses universitaires de France, 2002, p. 8.</p>
<p>[10] Brigitte Diaz, <em>op. cit</em>., p. 242.</p>
<p>[11] Jovette Bernier, « Lettre à Louis Dantin du 4 décembre 1928 », fonds Gabriel-Nadeau, MSS 177/78, BAnQ Vieux-Montréal.</p>
<p>[12] Jovette Bernier, « Lettre à Louis Dantin du 16 novembre 1928 », fonds cité, je souligne.</p>
<p>[13] Éva Senécal, « Lettre à Alfred DesRochers, [automne] 1931 », Fonds Alfred-DesRochers, P 6, BAnQ Sherbrooke.</p>
<p>[14] Michelle Le Normand, <em>Journal intime</em>, fonds cité, entrée du 15 avril 1929.</p>
<p>[15] Christine Planté, <em>op. cit</em>., p. 156.</p>
<p>[16] Jean-Yves Berthault [éd.], <em>Mademoiselle S. Lettres d’amour 1928-1930</em>, Paris, Gallimard, coll. « Versilio », 2015.</p>
<p><strong> </strong></p>
<p>Cet article <a href="/notre-intimite/">Notre intimité</a> est apparu en premier sur <a href="/">FRANCOISE STEREO</a>.</p>
]]></content:encoded>
					
		
		
		<post-id xmlns="com-wordpress:feed-additions:1">1361</post-id>	</item>
		<item>
		<title>Souffle</title>
		<link>/souffle/?utm_source=rss#038;utm_medium=rss&#038;utm_campaign=souffle</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Catherine Lefrançois]]></dc:creator>
		<pubDate>Fri, 23 Oct 2015 17:14:02 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[5 Univers intimes]]></category>
		<category><![CDATA[Création]]></category>
		<guid isPermaLink="false">/?p=1586</guid>

					<description><![CDATA[<p>SABRINA LONG Photo: Satya Jack, www.jackraw.com &#160; Souffle animal, partagé et ressenti. Soufflé et reçu. Symbiose. Souffle et aspiration. Aspiration de confort pour souffler sérénité. Recevoir la sérénité, l’absorber en toute quiétude. Dans le confort de l’autre. L’autre. Présence marquée par une respiration lente et tranquille. Léger souffle sur la nuque. Souffle d’une soirée animale, partagée [&#8230;]</p>
<p>Cet article <a href="/souffle/">Souffle</a> est apparu en premier sur <a href="/">FRANCOISE STEREO</a>.</p>
]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: right;"><a href="/wp-content/uploads/2015/10/souffle-600.jpg"><img decoding="async" class="alignleft wp-image-1587 size-full" src="/wp-content/uploads/2015/10/souffle-600.jpg" alt="souffle 600" width="600" height="840" srcset="/wp-content/uploads/2015/10/souffle-600.jpg 600w, /wp-content/uploads/2015/10/souffle-600-214x300.jpg 214w" sizes="(max-width: 600px) 100vw, 600px" /></a></p>
<h2 style="text-align: right;">SABRINA LONG</h2>
<p>Photo: Satya Jack, <a class="_553k" style="color: #3b5998;" href="http://www.jackraw.com/" target="_blank" rel="nofollow">www.jackraw.com</a></p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Souffle animal, partagé et ressenti. Soufflé et reçu. Symbiose.</p>
<p>Souffle et aspiration. Aspiration de confort pour souffler sérénité.</p>
<p>Recevoir la sérénité, l’absorber en toute quiétude. Dans le confort de l’autre.</p>
<p>L’autre.</p>
<p>Présence marquée par une respiration lente et tranquille. Léger souffle sur la nuque.</p>
<p>Souffle d’une soirée animale, partagée et ressentie. Symbiose.</p>
<p>Corps enlacés, au rythme synchronisés. Corps transpirants, respirants.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Bonheur instantané.</p>
<p>Infusion d’hormones.</p>
<p>Buffet à volonté.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Volonté.</p>
<p>Volonté qui ramène les esprits errants sur terre.</p>
<p>Terre avec ses averses et ses vents.</p>
<p>Tempête d’idées soufflées entre les rayons lumineux. Souvenirs de ces moments glorieux. Souffle.</p>
<p>Et de ces instants de décadence. Décadence physique, décadence mentale.</p>
<p>Souvenirs pluriels, solitude seule, unique. À volonté.</p>
<p>Solitude dans un monde pluriel. Monde pluriel de gens seuls.</p>
<p>Seuls et rassemblés. De seuls pluriels.</p>
<p>Seuls entre corps et esprit. Unique solitude.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Moment de panique.</p>
<p>Souffle de fraîcheur.</p>
<p>Résistance hystérique.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Hystérique.</p>
<p>Hystérique de colère. Hystérique de bonheur.</p>
<p>Patauge entre les deux hémisphères.</p>
<p>Fatigue énergisante. Énergie fatigante.</p>
<p>Respiration encore. Et encore.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Confort, retour aux vieilles pantoufles.</p>
<p>Calme autour du brouhaha intemporel.</p>
<p>Enfin pouvoir sentir ce souffle.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Souffle animal, partagé et ressenti.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Cet article <a href="/souffle/">Souffle</a> est apparu en premier sur <a href="/">FRANCOISE STEREO</a>.</p>
]]></content:encoded>
					
		
		
		<post-id xmlns="com-wordpress:feed-additions:1">1586</post-id>	</item>
		<item>
		<title>La dépénalisation de l&#8217;avortement en Afrique subsaharienne : une urgence sanitaire et morale</title>
		<link>/la-depenalisation-de-lavortement-en-afrique-subsaharienne-une-urgence-sanitaire-et-morale/?utm_source=rss#038;utm_medium=rss&#038;utm_campaign=la-depenalisation-de-lavortement-en-afrique-subsaharienne-une-urgence-sanitaire-et-morale</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Catherine Lefrançois]]></dc:creator>
		<pubDate>Fri, 23 Oct 2015 17:13:24 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[5 Univers intimes]]></category>
		<guid isPermaLink="false">/?p=1498</guid>

					<description><![CDATA[<p>&#160; AÏCHATOU OUATTARA   Photo: Satya Jack, www.jackraw.com &#160; Le 18 décembre 2014, le Mozambique est devenu, après la Tunisie, l’Afrique du Sud et le Cap-Vert, le quatrième pays africain à légaliser l’interruption volontaire de grossesse. Cette réforme constitue une avancée importante dans un continent où la plupart des pays disposent de législations restrictives en matière [&#8230;]</p>
<p>Cet article <a href="/la-depenalisation-de-lavortement-en-afrique-subsaharienne-une-urgence-sanitaire-et-morale/">La dépénalisation de l&rsquo;avortement en Afrique subsaharienne : une urgence sanitaire et morale</a> est apparu en premier sur <a href="/">FRANCOISE STEREO</a>.</p>
]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: right;"><a href="/wp-content/uploads/2015/10/Avortement-AO-600.jpg"><img decoding="async" class="alignleft wp-image-1499 size-full" src="/wp-content/uploads/2015/10/Avortement-AO-600.jpg" alt="Avortement AO 600" width="600" height="390" srcset="/wp-content/uploads/2015/10/Avortement-AO-600.jpg 600w, /wp-content/uploads/2015/10/Avortement-AO-600-300x195.jpg 300w" sizes="(max-width: 600px) 100vw, 600px" /></a></p>
<h2 style="text-align: right;">AÏCHATOU OUATTARA</h2>
<p><strong> </strong></p>
<p>Photo: Satya Jack, <a class="_553k" style="color: #3b5998;" href="http://www.jackraw.com/" target="_blank" rel="nofollow">www.jackraw.com</a></p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;">Le 18 décembre 2014, le Mozambique est devenu, après la Tunisie, l’Afrique du Sud et le Cap-Vert, le quatrième pays africain à légaliser l’interruption volontaire de grossesse. Cette réforme constitue une avancée importante dans un continent où la plupart des pays disposent de législations restrictives en matière d’avortement héritées de la colonisation.</p>
<p style="text-align: justify;">Cependant, les dispositions législatives sur l’avortement en Afrique subsaharienne varient significativement en fonction des pays. Soit ces dispositions sont restrictives et n’autorisent l’interruption volontaire de grossesse qu’en cas de danger pour la vie de la mère (Côte d’Ivoire, Mali, Nigeria, Tanzanie, Sénégal, etc.), soit elles permettent l’avortement en cas de risque de santé physique, de viol, d’inceste ou de malformation congénitale (Burkina Faso, Kenya, Éthiopie, Guinée équatoriale, Bénin, Niger, etc.) ou elles n’autorisent l’avortement que pour des motifs socioéconomiques (Zambie).</p>
<p style="text-align: justify;"> Cette prohibition du recours à l’interruption volontaire de grossesse a des conséquences néfastes pour les femmes et entraîne des pratiques abortives dangereuses. En effet, selon l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), on estime à 5 millions le nombre d’avortements pratiqués en Afrique dans des conditions sanitaires dangereuses et désastreuses avec risque de mortalité. Ces méthodes d’avortement, incluant l’insertion d’objets dans l’utérus, les produits chimiques, les pratiques issues de la pharmacopée traditionnelle et l’utilisation de médicaments en surdosage, ont de graves conséquences sur la santé des femmes (lésions des organes génitaux, douleurs pelviennes chroniques, infections, problèmes de stérilité).</p>
<p style="text-align: justify;">En outre, la mortalité maternelle est également une résultante de l’avortement pratiqué dans de mauvaises conditions sanitaires. Celle-ci est difficile à évaluer et les risques reliés à l’avortement diffèrent en fonction des régions et de la légalité de l’acte. Cependant, on observe un lien de causalité entre la légalisation de l’avortement et la mortalité maternelle. En effet, dans le cas d’avortements légaux, le risque de mortalité est de 4 à 6 décès pour 100 000 avortements. Tandis que ce risque est de 100 à 1000 décès pour 100 000 avortements illégaux. Par exemple, au Nigeria, le nombre d’avortements est évalué à plus de 600 000 par année malgré une loi extrêmement restrictive en la matière.</p>
<p style="text-align: justify;">Toujours selon l’OMS, sur les 5 millions d’avortements pratiqués en Afrique subsaharienne, 1,7 million de femmes sont hospitalisées à la suite de complications découlant d’avortements pratiqués dans des conditions d’hygiène délétères. Ces avortements représentent un décès maternel sur sept dans la région. En effet, en Éthiopie, l’avortement illégal est la première cause d’hospitalisation chez les femmes et l’OMS estime que 70 % de ces femmes meurent des suites de l’avortement.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;">Par ailleurs, il est important de souligner que la question de l’avortement en Afrique a également une portée sociale. Les femmes africaines disposant de hauts revenus pourront recourir à l’avortement dans des cliniques privées avec un personnel médical qualifié, tandis que les femmes aux revenus modestes n’auront d’autres choix que de recourir à des méthodes abortives dangereuses pour leur santé.</p>
<p style="text-align: justify;">La dépénalisation de l’avortement en Afrique subsaharienne est donc une urgence sanitaire, mais également morale. L’interdiction de l’interruption volontaire de grossesse est une atteinte aux droits des femmes de disposer de leur corps.</p>
<p style="text-align: justify;">La place importante de la religion dans les sociétés subsahariennes explique cette forte opposition à l’avortement. En effet, l’islam et le catholicisme, les deux religions les plus pratiquées sur le continent, interdisent l’avortement et l’assimilent à un « meurtre ».</p>
<p style="text-align: justify;">Il n’est nullement question ici de remettre en cause des dogmes religieux, il s’agit plutôt d’envisager cette problématique sous le prisme de la santé et sous celui des droits fondamentaux des femmes. Les femmes doivent pouvoir contrôler leur sexualité et maîtriser leur fécondité conformément à la notion de droits reproductifs [1] tels que définis par la Conférence internationale sur la population et le développement du Caire en 1994.</p>
<p style="text-align: justify;">Malheureusement, force est de constater que ces derniers ne sont pas toujours respectés dans les pays où l’avortement est interdit et que cela entraîne de graves dangers pour la santé des femmes comme décrits ci-dessus.</p>
<p style="text-align: justify;">La dépénalisation de l’avortement est donc une nécessité afin de permettre à la femme, seule, de décider si elle désire ou non mener sa grossesse à terme.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;">Mais au-delà de la problématique de l’avortement, il est nécessaire d’aborder également celle de la planification familiale. Le choix de l’avortement ne devrait jamais se poser pour une femme, l’avortement ne doit pas être une fin en soi. Il est un choix difficile, posé dans une situation spécifique afin de répondre à une détresse, à des difficultés ou à un vécu personnel difficile ou compliqué.</p>
<p style="text-align: justify;">Parce qu’une femme ne devrait jamais avoir à endurer l’expérience traumatisante et éprouvante qu’est un avortement, il est également important que la planification familiale soit plus efficace et que la sensibilisation aux moyens de contraception soit plus importante sur le continent. C’est une nécessité en Afrique subsaharienne où seulement 23 % des femmes utilisent un moyen de contraception et où il y a un déficit d’information et d’accès à la contraception qui mène à des grossesses non désirées.</p>
<p style="text-align: justify;">Un travail doit être fait en amont afin de permettre aux femmes d’avoir le plein contrôle sur leur fécondité et pour éviter que l’avortement ne soit utilisé comme un moyen de contraception. La dépénalisation de l’avortement et la planification familiale sont donc les deux faces d’une même pièce. Ensemble, elles sont des moyens de préserver la santé et la dignité des femmes et de leur permettre d’accéder à une émancipation totale.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;">En conclusion, la problématique de l’avortement reste un tabou en Afrique subsaharienne. Toutefois, des avortements clandestins sont pratiqués tous les jours sans aucun matériel médical adéquat et dans des conditions néfastes pour les femmes. Cette situation révèle une certaine dichotomie entre les dispositions législatives en vigueur et la réalité vécue par les femmes qui contournent les lois afin d’arriver à leurs fins au péril de leur vie. Cette duplicité dessert les femmes non seulement du point de vue sanitaire, mais également du point de vue moral, car elles sont privées du droit fondamental et élémentaire de pouvoir disposer de leur corps et d’avoir une pleine maîtrise de leur fécondité. Il est donc urgent que les États africains procèdent à une dépénalisation de l’avortement dans l’intérêt des femmes, mais également dans celui de leurs nations respectives.</p>
<p style="text-align: justify;">L’émancipation des femmes est un enjeu essentiel en Afrique subsaharienne où certains droits leur sont encore déniés. Il est essentiel de réaliser que la libération des femmes et l’octroi de droits en leur faveur ne sont en aucune façon une menace contre la structure sociétale et familiale ou contre les dogmes religieux. Bien au contraire, une femme libérée et émancipée sera en mesure de participer à la libération et à l’émancipation de son peuple et de sa nation.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Vous pouvez suivre Aïchatou Ouattara sur <a href="http://afrofeminista.com/" target="_blank">http://afrofeminista.com/</a></p>
<hr />
<p>&nbsp;</p>
<p>[1] «Les droits reproductifs peuvent être vus comme ces droits, possédés par toutes les personnes, leur permettant l’accès à tous les services de santé reproductive&#8230; Ils incluent aussi le droit de prendre les décisions reproductives, en étant libre de toute discrimination, violence et coercition&#8230; Les droits reproductifs sont intimement liés à d’autres : le droit à l’éducation, le droit à un statut égal au sein de la famille, le droit d’être libre de violence domestique, et le droit de ne pas être marié avant d’être physiquement et psychologiquement préparé pour cet événement » [ONU, 1998 a : 180)</p>
<p>&nbsp;</p>
<hr />
<p>&nbsp;</p>
<p>Sources :</p>
<p>&#8211;        SARRET Camille, « Le Mozambique devient le 4<sup>e</sup> pays africain à légaliser l’avortement », TV5 MONDE, <a href="http://information.tv5monde.com/terriennes/le-mozambique-devient-le-4e-pays-africain-legaliser-l-avortement-3438" target="_blank">http://information.tv5monde.com/terriennes/le-mozambique-devient-le-4e-pays-africain-legaliser-l-avortement-3438</a></p>
<p>&#8211;        GUTTMACHER INSTITUTE, <em>Les faits sur l’avortement en Afrique</em>, <a href="https://www.guttmacher.org/pubs/IB_AWW-Africa-FR.pdf" target="_blank">https://www.guttmacher.org/pubs/IB_AWW-Africa-FR.pdf</a></p>
<p>&#8211;        POPULATION REFERENCE BUREAU, <em>Un guide sur la santé sexuelle et reproductive en Afrique de l’Ouest francophone à l’attention des journalistes</em>, <a href="http://www.prb.org/pdf11/west-africa-media_fr.pdf" target="_blank">http://www.prb.org/pdf11/west-africa-media_fr.pdf</a></p>
<p>&#8211;        JEUNE AFRIQUE, <em>Carte : droit à l’avortement, l’Afrique entre tabou et désinformation</em>, http://www.jeuneafrique.com/164461/societe/carte-droit-l-avortement-l-afrique-entre-tabou-et-d-sinformation/</p>
<hr />
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;">
<p>Cet article <a href="/la-depenalisation-de-lavortement-en-afrique-subsaharienne-une-urgence-sanitaire-et-morale/">La dépénalisation de l&rsquo;avortement en Afrique subsaharienne : une urgence sanitaire et morale</a> est apparu en premier sur <a href="/">FRANCOISE STEREO</a>.</p>
]]></content:encoded>
					
		
		
		<post-id xmlns="com-wordpress:feed-additions:1">1498</post-id>	</item>
		<item>
		<title>Entrevue avec les filles de Caresses Magiques</title>
		<link>/entrevue-avec-les-filles-de-caresses-magiques/?utm_source=rss#038;utm_medium=rss&#038;utm_campaign=entrevue-avec-les-filles-de-caresses-magiques</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Catherine Lefrançois]]></dc:creator>
		<pubDate>Fri, 23 Oct 2015 17:11:10 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[5 Univers intimes]]></category>
		<guid isPermaLink="false">/?p=1502</guid>

					<description><![CDATA[<p>Propos recueillis par VALÉRIE GONTHIER-GIGNAC Photo: Satya Jack, www.jackraw.com &#160; &#160; Bonjour vous trois. Pouvez-vous, en quelques mots, nous présenter ce qu’est Caresses Magiques? Caresses Magiques est une plateforme numérique féministe qui vise à recueillir et diffuser des témoignages de femmes de tous âges au sujet de leur sexualité. Le but du projet est de s’expliquer, [&#8230;]</p>
<p>Cet article <a href="/entrevue-avec-les-filles-de-caresses-magiques/">Entrevue avec les filles de Caresses Magiques</a> est apparu en premier sur <a href="/">FRANCOISE STEREO</a>.</p>
]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<p><a href="/wp-content/uploads/2015/10/Sexe-et-handicap-600.jpg"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-1594" src="/wp-content/uploads/2015/10/Sexe-et-handicap-600.jpg" alt="Sexe et handicap 600" width="600" height="624" srcset="/wp-content/uploads/2015/10/Sexe-et-handicap-600.jpg 600w, /wp-content/uploads/2015/10/Sexe-et-handicap-600-288x300.jpg 288w" sizes="(max-width: 600px) 100vw, 600px" /></a></p>
<h2 style="text-align: right;">Propos recueillis par VALÉRIE GONTHIER-GIGNAC</h2>
<p>Photo: Satya Jack, <a class="_553k" style="color: #3b5998;" href="http://www.jackraw.com/" target="_blank" rel="nofollow">www.jackraw.com</a></p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<ol>
<li style="text-align: justify;"><strong>Bonjour vous trois. Pouvez-vous, en quelques mots, nous présenter ce qu’est <em>Caresses Magiques</em>?</strong></li>
</ol>
<p style="text-align: justify;"><a href="http://caressesmagiques.com/" target="_blank"><em>Caresses Magiques</em></a> est une plateforme numérique féministe qui vise à recueillir et diffuser des témoignages de femmes de tous âges au sujet de leur sexualité. Le but du projet est de s’expliquer, de comprendre et de dénoncer certains aspects encore tabous de la sexualité des femmes, par exemple la masturbation, le désir, l’orgasme, les fantasmes, etc.</p>
<ol style="text-align: justify;" start="2">
<li><strong>Vous annoncez une publication à l’automne. Pouvez-vous nous parler davantage de votre projet?</strong></li>
</ol>
<p style="text-align: justify;">Nous avons lancé un appel de témoignages pour le premier numéro de <em>Caresses Magiques</em> en février 2014 qui invitait les femmes à s’exprimer à propos de leur parcours autoérotique. À ce jour, nous avons reçu une cinquantaine de textes. Nous comptons publier ceux qui nous ont le plus interpellées sous la forme d’un livre (dont la sortie est prévue en novembre 2015).</p>
<p style="text-align: justify;">À travers les témoignages reçus jusqu’à maintenant, plusieurs sujets ressortent et méritent, selon nous, d’être développés davantage. Par exemple : le rapport au corps, la culpabilité, les pressions sociales, le mythe de la première fois, les tensions qui peuvent exister entre les valeurs féministes et les fantasmes des femmes, le souci de performance, etc. En ce sens, nous souhaitons aussi lancer, en 2016, une revue bisannuelle afin d’aborder ces thèmes de façon plus précise.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong> </strong></p>
<ol style="text-align: justify;" start="3">
<li><strong>Vous dites sur votre site avoir reçu de nombreuses propositions de contribution pour votre numéro de l’automne.</strong></li>
</ol>
<p><strong style="text-align: justify;">                     a) Y a-t-il parmi celles-ci des témoignages qui vous bouleversent? Qui bousculent vos intentions de départ, avec le projet de          Caresses Magiques?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Parmi les témoignages les plus bouleversants que nous avons reçus, il y a celui d’une femme qui raconte qu’étant petite, sa vulve était irritée parce qu’elle se masturbait beaucoup et que les traces laissées par sa propre activité autoérotique ont servi de preuves pour incriminer, à tort, un de ses parents d’abus sexuel.</p>
<p style="text-align: justify;">En ce qui concerne les textes qui ont bousculé nos intentions de départ, nous avons reçu quelques témoignages de femmes qui disent avoir des fantasmes de viol. Ces textes nous ont beaucoup fait réfléchir quant à la nature et aux limites de notre projet. En effet, nous avons choisi de diffuser des témoignages et ce choix de démarche ne nous permet pas de commenter les sujets abordés dans les textes. Ce qui est frustrant, par moments, puisque nous ne voudrions pas, par exemple, encourager certaines personnes à penser que le fantasme de viol peut être synonyme d’un désir réel d’être violée chez la femme. C’est une question délicate que nous souhaiterions explorer davantage si le projet continue d’évoluer.</p>
<p><strong style="text-align: justify;">                     b) Selon la norme sociale, la sexualité se rattache à l’intimité; pourquoi exposer la sienne dans un blogue ou une revue, ou encore vouloir lire les témoignages à ce sujet?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">C’est réconfortant de savoir que d’autres femmes rencontrent les mêmes difficultés que nous et c’est aussi encourageant d’apprendre comment certaines d’entre elles les ont surmontées où par quels moyens elles y travaillent. Ce que nous souhaitons réellement, c’est que nos témoignages puissent aider des femmes à s’accepter, à ne pas avoir honte de leur parcours ni de leurs pratiques sexuelles et à faire comprendre, tant aux hommes qu’aux femmes, qu’il existe une diversité de pratiques et que, tant qu’on s’exprime et qu’on se respecte, le sexe devrait être une expérience positive.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>4. Comment expliquez-vous que les tabous liés à la sexualité féminine soient encore si présents?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">La sexualité est partout dans les médias. On montre des femmes «bandantes» pour nous vendre toutes sortes de produits et d’idées. À travers les séries télé, les films, la publicité et la pornographie, les femmes apprennent, dès leur plus jeune âge, quoi faire pour être excitantes. Cependant, on ne s’intéresse que très peu, sinon pas du tout, à ce qui excite les femmes et encore moins aux techniques qui existent pour les satisfaire sexuellement. Lorsqu’on parle de sexualité aux jeunes filles, on insiste surtout sur les moyens de protection ou de contraception. On génère chez elles plus de peur que d’enthousiasme. On n’encourage pas les filles à découvrir leur corps, on ne leur explique pas non plus comment obtenir du plaisir sexuel, encore moins un orgasme.</p>
<p style="text-align: justify;">Les tabous quant à la sexualité des femmes persistent, selon nous, puisque plusieurs fausses idées concernant la sexualité sont ancrées dans notre culture. Entre autres choses, on continue de nous faire croire que :</p>
<p style="text-align: justify;">&#8211;       les comportements sexuels devraient se développer de façon naturelle (qu’il n’est pas nécessaire d’enseigner aux jeunes les rudiments de la sexualité);</p>
<p style="text-align: justify;">&#8211;       que notre partenaire est responsable de notre orgasme;</p>
<p style="text-align: justify;">&#8211;       que l’orgasme de la femme devrait arriver par la simple pénétration;</p>
<p style="text-align: justify;">&#8211;       que le sexe n’est pas aussi important pour la femme que pour l’homme;</p>
<p style="text-align: justify;">&#8211;       que l’acte sexuel dans un couple hétéro prend fin quand l’homme vient, et ainsi de suite.</p>
<p style="text-align: justify;">Ces idées génèrent beaucoup de frustration et de honte chez les femmes qui n’arrivent pas à jouir seules ou en couple. Nous sommes d’avis qu’il est nécessaire que les cours d’éducation sexuelle soient à nouveau obligatoires en milieu scolaire et qu’ils soient donnés par des personnes compétentes en la matière.</p>
<p style="text-align: justify;">Enfin, les médias continuent d’entretenir certains stéréotypes concernant les femmes: par exemple, les femmes actives sexuellement sont souvent représentées comme vilaines et les femmes chastes comme bonnes. Bien qu’on vive dans une société laïque, la morale chrétienne a encore une emprise énorme sur nos comportements et attitudes par rapport au sexe.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>5. Il est beaucoup question de masturbation dans les textes que vous avez déjà publiés. Avez-vous l’impression, en dévoilant d’une certaine manière l’existence même de la masturbation féminine à travers les témoignages que vous publiez, de participer à une entreprise de subversion contre l’ordre établi? </strong></p>
<p style="text-align: justify;">Notre démarche est subversive, avant tout, parce qu’elle donne la parole aux femmes, mais aussi parce qu’elle permet aux participantes de remettre en question ces fausses idées que l’on entretient sur la sexualité. Certains propos tenus dans les témoignages publiés peuvent être choquants à lire pour les hommes. En effet, plusieurs femmes soutiennent, par exemple, que les orgasmes qu’elles se procurent elles-mêmes sont beaucoup plus puissants que ceux qu’elles obtiennent à deux. D’autres admettent qu’elles ne jouissent pas du tout par la simple pénétration ou encore qu’elles attendent que leur partenaire soit assoupi ou qu’il ait quitté la maison pour s’offrir un orgasme. Ce ne sont pas des choses dont on se vante dans le <em>Châtelaine</em> ou à <em>Tout le monde en parle</em>…</p>
<p style="text-align: justify;">D’autre part, <em>Caresses Magiques</em> est aussi un projet très marginal du fait qu’il traite de sexualité sans faire bander. À travers les témoignages, anonymes ou non, le sujet est abordé sous toutes ses coutures, belles et moins belles, et c’est ce qui en fait sa richesse, à nos yeux.</p>
<p style="text-align: justify;">Enfin, c’est un projet DIY, et non une «business», dans lequel on investit beaucoup de temps sans être rémunérées et ça aussi, c’est subversif.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>6. Que répondre à cette idée qu’on entend régulièrement, et qui fait probablement malgré nous partie de notre imaginaire, voulant que la masturbation ne soit qu’un succédané, un parent pauvre de la relation sexuelle de couple?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Plusieurs témoignages démontrent que la masturbation peut être un allié de la sexualité en couple. Une femme qui connaît son corps peut expliquer à son partenaire comment procéder pour lui donner du plaisir. D’importantes auteures, telles que Betty Dodson et Lonnie Garfield Barbach, par exemple, soutiennent que chaque femme doit savoir comment se procurer un orgasme afin de s’épanouir à deux. Pour plusieurs femmes, la masturbation est complémentaire à la sexualité du couple et pour d’autres, elle reste le seul moyen d’atteindre l’orgasme. Enfin, selon des statistiques récentes, il semblerait que pour une majorité de femmes, la masturbation soit l’activité sexuelle la plus satisfaisante.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>7. Vous avez chacune publié sur votre site un texte qui dévoile certains aspects de votre rapport à la masturbation. Dans chacun des textes, vous dites qu’à un moment de votre vie, vous avez compris qu’un tabou enveloppait la masturbation :</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Sarah G<em> </em>:<em> À cette époque, mes caresses secrètes ne me causaient aucun ennui. Je me racontais des histoires gentilles dans ma tête, je les évoquais dans mes prières et nulle part ailleurs. Je savais que c’était intime, relié à l’Amour, mais je ne me doutais pas que c’était MAL</em>.</p>
<p style="text-align: justify;">Sarah H : <em>J’ai tranquillement appris à assimiler les tabous associés à ma vulve et à mes pratiques nocturnes. On me laissait comprendre que c’était ridicule de se masturber et je ne supportais absolument pas que mes proches se moquent de moi. J’ai donc tenté de me sevrer. Les premiers temps, j’ai souffert d’insomnie. Lorsque la tentation était trop forte et que je me caressais, je me sentais stupide et lâche de succomber à mes anciennes habitudes</em>.</p>
<p style="text-align: justify;">Sophie B :</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="/wp-content/uploads/2015/10/Sophie-B.png"><img decoding="async" class="aligncenter wp-image-1650 size-medium" src="/wp-content/uploads/2015/10/Sophie-B-300x264.png" alt="Sophie B" width="300" height="264" srcset="/wp-content/uploads/2015/10/Sophie-B-300x264.png 300w, /wp-content/uploads/2015/10/Sophie-B.png 482w" sizes="(max-width: 300px) 100vw, 300px" /></a></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>8. Pouvez-vous me dire comment vous êtes venues à vous libérer de la gêne et du tabou au point de non seulement pouvoir parler librement de masturbation entre vous, mais aussi de vouloir créer un mouvement visant à partager les témoignages d’un ensemble de femmes? </strong></p>
<p style="text-align: justify;">L’émission de radio a permis à Sarah et Sara de se désensibiliser par rapport au sujet. À force d’en parler chaque semaine pendant trois ans, elles étaient presque devenues des sources de confidences pour leur entourage. En ce sens, l’idée d’écrire des témoignages leur paraissait presque naturelle… Sophie aussi s’intéressait depuis longtemps à la sexologie et elle sentait que le témoignage pouvait apporter des réponses intéressantes aux questions qui la préoccupaient. De façon générale, les trois, nous avons souffert de l’ignorance dans laquelle nous avons baigné, jeunes, par rapport à la sexualité et au moment de créer <em>Caresses Magiques</em>, nous avions l’intuition que nous n’étions pas seules. Nous avions envie de briser des barrières, de contribuer, à notre manière, à inciter les femmes à s’exprimer dans un espace libre de jugements, et la meilleure façon de le faire était, selon nous, de créer le blogue.</p>
<hr />
<p>Cet article <a href="/entrevue-avec-les-filles-de-caresses-magiques/">Entrevue avec les filles de Caresses Magiques</a> est apparu en premier sur <a href="/">FRANCOISE STEREO</a>.</p>
]]></content:encoded>
					
		
		
		<post-id xmlns="com-wordpress:feed-additions:1">1502</post-id>	</item>
		<item>
		<title>Figuré</title>
		<link>/figure/?utm_source=rss#038;utm_medium=rss&#038;utm_campaign=figure</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Catherine Lefrançois]]></dc:creator>
		<pubDate>Fri, 23 Oct 2015 17:09:47 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[5 Univers intimes]]></category>
		<category><![CDATA[Création]]></category>
		<guid isPermaLink="false">/?p=1552</guid>

					<description><![CDATA[<p>MARÉCHALE Photo: Satya Jack, www.jackraw.com &#160; &#160; If I didn’t define myself for myself, I would be crunched into other people’s fantasies for me and eaten alive. Audre Lorde Elle s’en était à peine cachée. Comme il se devait. Une insistance dans sa poignée de main et sa tête levée vers moi, scrutant mon regard et [&#8230;]</p>
<p>Cet article <a href="/figure/">Figuré</a> est apparu en premier sur <a href="/">FRANCOISE STEREO</a>.</p>
]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: right;"><a href="/wp-content/uploads/2015/10/Figure-600.jpg"><img decoding="async" class="alignleft wp-image-1553 size-full" src="/wp-content/uploads/2015/10/Figure-600.jpg" alt="Figure 600" width="600" height="347" srcset="/wp-content/uploads/2015/10/Figure-600.jpg 600w, /wp-content/uploads/2015/10/Figure-600-300x173.jpg 300w" sizes="(max-width: 600px) 100vw, 600px" /></a></p>
<h2 style="text-align: right;">MARÉCHALE</h2>
<p>Photo: Satya Jack, <a class="_553k" style="color: #3b5998;" href="http://www.jackraw.com/" target="_blank" rel="nofollow">www.jackraw.com</a></p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: right; padding-left: 240px;"><span style="color: #33cccc;">If I didn’t define myself for myself, I would be crunched into other people’s fantasies for me and eaten alive.</span></p>
<p style="text-align: right; padding-left: 60px;"><span style="color: #33cccc;">Audre Lorde</span></p>
<p style="text-align: justify;">Elle s’en était à peine cachée. Comme il se devait. Une insistance dans sa poignée de main et sa tête levée vers moi, scrutant mon regard et le soutenant audacieusement, avait rapidement attiré mon attention. Son bonsoir Nina appuyait trop sur la magnifique soirée pourtant maussade et pluvieuse. Ses yeux irisés louchaient dès que les miens se posaient sur elle. Elle savait.</p>
<p style="text-align: justify;">Je punirais.</p>
<p style="text-align: justify;">Sévèrement.</p>
<p style="text-align: justify;">Voilà qu’elle agonise. Superbe. Bras et jambes déployées. Ficelées. Mon coffret d’orage. Elle supplie la Terre entière. Les temps passés et à venir. Ses plaintes accentuent mon excitation. Je la maintiens fermement là, au bord de son précipice, dans son présent inhabitable. Il n’y a aucune échappatoire, que je lui dis. M’entends-tu? Que toi qui danses au bout de mes nœuds et moi qui dévore chacun de tes mouvements. L’obéissance, le pouvoir. Ton orgasme arrivera au bout de ma langue. Au bout de mes mots. Lorsque tu ne seras plus qu’une averse ardente qui emportera d’un coup tes vêtements puis toute la chambre. Écoute-moi encore. Écoute tout ce que je te fais. Comment je t’empoigne et t’épuise de plaisir sans égard aucun pour tes longs râles qui émeuvent pourtant tout le voisinage.</p>
<p style="text-align: justify;">Élyse m’avait désirée depuis je ne sais quand. Élyse avait su « pour mes penchants » par je ne sais qui. J’étais devenue le projet de sa soirée. Assises côte à côte sur un vieux banc d’Église, adossées sur les murs en bois rond du chalet, elle me cherche impunément à travers mes mots, m’interrompant souvent pour préciser ma propre pensée. Je n’interdis ni ne décourage ses efforts. Je tourne mes bagues autour de mes doigts en lisant très bien dans son jeu dont elle pense détenir l’ultime contrôle. Elle m’amuse. Et puis, l’effort était louable et la constance de son désir allumait ce qui avait été brutalement éteint en moi depuis peu. C’est trop tôt, me disais-je. Quel sens y aurait-il à chorégraphier notre rencontre? Elle est trop jeune, trop crédule, et ma plaie toujours vive. Mais sentir son corps de plus en plus enfiévré et sa ténacité croissant toujours plus dans l’espoir évident d’être matée me bouleversait. Et ses cheveux. Elle me laissait, comme il le fallait, les saisir de plus en plus souvent pour y enfouir mon nez et la respirer à pleins poumons. Une fantaisie à moi. Élyse s’offre. Mais Élyse ne veut que ce que je représente. Une tétralogie à <em>Fifty Shades of Grey</em>. Je connais trop bien l’histoire. Élyse veut me sauver. Il était hors de question de me faire dominer de la sorte.</p>
<p style="text-align: justify;">Elle avait imaginé des coups de fouet. Je lui fais garder tous ses vêtements. Elle avait imaginé des griffures, de la cire, des gifles, des chocs électriques. Je souffle sur sa nuque et sur ses chevilles du bout des lèvres. Élyse me voulait complète, couverte de la tête aux pieds, splendide de latex. Féminine. J’ai bandé ses yeux. Au-dessus d’elle, je suis nue et en bottes de travail. Mon clitoris est gonflé comme un paon et je me coule dessus. Elle ne le saura jamais. Dans ma chambre, Élyse est magnifique. Un réseau complexe de cordes bleues en nylon ceint étroitement son pantalon et son tailleur sur son corps. Ma rhizome. Je ne la touche pas. Elle est à bout. Au bout de mes mots. Comme il se doit. Insolente, va.</p>
<p style="text-align: justify;">Ma décision est prise. Je la plaque soudainement sur le mur de pierre du patio pour tester sa résilience. Sa présence d’esprit. Son verre tombe et éclate. Elle m’envoie chier, elle n’est pas comme ça. Pousse l’audace jusqu’à me gifler avec un timide sourire qu’elle me laisse attraper. Bien. L’alcool ne l’a pas encore trop affectée. Je renverse toutes les consommations qui se retrouvent entre ses mains. J’ai besoin de son consentement éclairé. De ses inhibitions. Élyse tremble. Enfile les cigarettes. Perd magnifiquement le contrôle. Sa lèvre inférieure gigote. Je serai là pour la cueillir à point. La faire venir à moi. C’est mon rôle. Mon plaisir. La contrôler. Élyse, elle ne savait pas jusqu’où ce jeu irait.</p>
<p style="text-align: justify;">Sa tête tourne en tous les sens. Je lui dis qu’elle a épuisé ma sélection de dildos et que mon poing devra maintenant lui suffire. Vert. Je lui raconte les terribles fessées que je lui donne et lui parle de la moiteur de sa peau, du débit de sa salive et de l’onctuosité de sa cyprine. Toujours vert? Vert. Je lui détaille le pointu de ces objets métalliques avec lesquels j’écorce sa chair jusqu’au violet. Je lui précise le tracé de mes dents, incisives affamées, sur l’intérieur de ses cuisses. Vert, vert, vert! Je l’assure que ses mamelons se compressent dans l’étau de mes pinces. Tu en es certaine? qu’elle me dit.</p>
<p style="text-align: justify;">Complètement.</p>
<p style="text-align: justify;">L’imaginaire d’Élyse, au chalet, fonctionne à plein régime. Il s’installe dans la matérialité des choses, le <em>full frontal</em>. Salle de torture. Instruments de sévices. Chaises et bancs inusités en vieux bois de grange. Donjon. Lumière tamisée. Rouge. Pour embellir la couleur que prendraient ses fesses. Pour m’exciter. Élyse me prend pour un taureau. Ou un stéréotype d’homme hétéro très riche, sans retenue et sans cerveau. Élyse se prend pour une <em>sub</em> aguerrie. Elle a beaucoup lu sur le sujet qu’elle me dit. C’est frappant.</p>
<p style="text-align: justify;">J’approche ma langue de son sexe à travers la frontière de son pantalon. Le corps d’Élyse ondule tout autour. La vulve ne forme pas une bouche que je lui dis; c’est un œil dont le clitoris est la pupille qui se dilate à la moindre euphorie. Je ne le touche toujours pas, reste à quelques millimètres à peine de distance, une dernière fois agace, et je lui dis soudainement à bout pourtant tout ce qu’elle veut entendre. Que je touche son œil en plantant solidement mes ongles dans son aine. Que je le lèche et l’aspire et… Jouit Élyse.</p>
<p style="text-align: justify;">Jouis maintenant.</p>
<p style="text-align: justify;">Et j’aurai regagné mon image.</p>
<p>Cet article <a href="/figure/">Figuré</a> est apparu en premier sur <a href="/">FRANCOISE STEREO</a>.</p>
]]></content:encoded>
					
		
		
		<post-id xmlns="com-wordpress:feed-additions:1">1552</post-id>	</item>
		<item>
		<title>Corps inhabitables</title>
		<link>/corps-inhabitables/?utm_source=rss#038;utm_medium=rss&#038;utm_campaign=corps-inhabitables</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Catherine Lefrançois]]></dc:creator>
		<pubDate>Fri, 23 Oct 2015 17:09:16 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[5 Univers intimes]]></category>
		<guid isPermaLink="false">/?p=1437</guid>

					<description><![CDATA[<p>MARTINE-EMMANUELLE LAPOINTE Photo: Satya Jack, www.jackraw.com &#160; Par une belle journée ensoleillée du mois de juillet, dans la chic salle d’attente d’un dentiste du centre-ville, je feuilletais distraitement le dernier Paris-Match paru, souhaitant faire le plein de nouvelles distrayantes sur la royauté britannique et les stars du showbiz français. Par un hasard sans doute objectif, je suis [&#8230;]</p>
<p>Cet article <a href="/corps-inhabitables/">Corps inhabitables</a> est apparu en premier sur <a href="/">FRANCOISE STEREO</a>.</p>
]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<p><a href="/wp-content/uploads/2015/10/Infertilite-600.jpg"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-1438" src="/wp-content/uploads/2015/10/Infertilite-600.jpg" alt="Infertilite 600" width="600" height="395" srcset="/wp-content/uploads/2015/10/Infertilite-600.jpg 600w, /wp-content/uploads/2015/10/Infertilite-600-300x197.jpg 300w" sizes="(max-width: 600px) 100vw, 600px" /></a></p>
<h2 style="text-align: right;">MARTINE-EMMANUELLE LAPOINTE</h2>
<p>Photo: Satya Jack, <a class="_553k" style="color: #3b5998;" href="http://www.jackraw.com/" target="_blank" rel="nofollow">www.jackraw.com</a></p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;">Par une belle journée ensoleillée du mois de juillet, dans la chic salle d’attente d’un dentiste du centre-ville, je feuilletais distraitement le dernier <em>Paris-Match</em> paru, souhaitant faire le plein de nouvelles distrayantes sur la royauté britannique et les stars du <em>showbiz</em> français. Par un hasard sans doute objectif, je suis tombée sur l’article « Salie-de-Béarn. Le sel de la fécondité » qui, comme son titre l’indique, nous vante dans le style des meilleures infos-pubs les vertus de la station thermale qui fut pour Françoise Hardy le lieu de « l’opération de la dernière chance » en 1972. « L’eau de Salies fait des miracles, Thomas Dutronc en est la preuve », nous confie-t-on. Construit à partir de témoignages de curistes qui ont miraculeusement recouvré la fertilité après un séjour à Salie-de-Béarn, l’article laisse entendre qu’il faut « y croire » pour enfin goûter aux joies de la grossesse, qu’il importe de laisser de côté la carrière « qui bouffe le reste » et de « lui faire de la place, à ce petit [1] ».</p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;">Peut-être faut-il avoir connu les diagnostics d’infertilité inexpliquée, les interminables traitements en clinique, les cycles <em>in vitro</em>, l’angoisse des salles d’attente, pour sentir monter en soi la perplexité, voire la colère, devant un tel ramassis de fausses évidences. Enfin bref, cet article qui se vouait candidement à la mise en vitrine des mérites d’un lieu touristique français recense toutes les idées reçues sur l’infertilité féminine (curieusement, on n’y dit mot de celle des hommes) : inexpliquée, elle est sans doute la cause d’un refoulement, d’une activité professionnelle trop intense et par là même d’un attachement à des valeurs superficielles et aux honneurs de la reconnaissance sociale. Au regard des joies de la maternité, la carrière, tambours et trompettes, n’est bien sûr que gloriole. Il faut savoir s’arrêter, sortir du cycle infernal du temps organisé, mais surtout croire au miracle de la naissance, pour accueillir l’enfant, petit être jaloux et tyrannique exigeant de sa génitrice la plus parfaite des disponibilités. De manière certes guillerette, on nous pousse à croire que la femme infertile est en partie responsable de sa condition, qu’elle n’a pas su se mettre à distance d’elle-même et ainsi renoncer à ses projets et à ses envies propres.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;">Aussi caricaturale soit-elle, cette image de la femme infertile est tout de même entretenue dans les médias, les discours culturels et sociaux, les conversations de corridor… Combien de fois nous a-t-on suggéré, le plus souvent avec empathie et bienveillance, de prendre des vacances avec notre conjoint, d’essayer de nouvelles techniques de relaxation, de faire du yoga, de voir des acupuncteurs, des ostéopathes, de moins travailler, de fréquenter les spas, de prendre nos week-ends, et que sais-je encore? Le corps de la femme infertile est jugé inhabitable, inadéquat, inhospitalier, comme s’il en allait du devoir de cette dernière, de sa responsabilité, de se construire en fonction de la grossesse, de la maternité. On ne s’en sort pas.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;">Si le féminisme actuel entend repenser, et cela en toute légitimité, la maternité, tentant de réconcilier les exigences de la parentalité et l’épanouissement des femmes, il n’en demeure pas moins que cette réflexion n’accueille pas, enfin pas d’emblée, l’infertilité. On évoquera volontiers « le pouvoir de refuser d’enfanter, le pouvoir de refuser de nommer les pères, le pouvoir de donner naissance ou pas [2] ». Mais qu’en est-il quand ce pouvoir, justement, nous est refusé? Quand on n’a pas le pouvoir de faire la grève de la reproduction, quand on n’a pas choisi de la faire? Ne se retrouve-t-on pas dans une sorte d’impasse, contraintes à penser à partir des mêmes vieux schèmes ataviques condamnant la femme à être, encore et toujours, associée à sa condition de génitrice, à ses organes reproducteurs? La littérature féministe, de Beauvoir à Ernaux et Laurens, en passant par Louky Bersianik et Denise Boucher, a fort heureusement réfléchi sur le refus de l’enfantement, sur l’avortement, sur la perte des enfants; en somme, sur toutes les formes de filiations déviées, rompues, refusées. J’oserai affirmer, en exagérant sans doute un peu, qu’il n’y a le plus souvent qu’un imaginaire absent ou négatif de la femme infertile. Que dire aux corps inhabitables, sinon qu’ils finiront peut-être un jour par être habités? Que dire à celles dont le désir d’enfant, insatisfait, forcené, obsessif, se conjugue mal avec les discours sur le pouvoir des mères?</p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;">Loin de moi l’intention de partir en croisade afin de dénoncer le silence autour de l’infertilité, de vouloir rétablir l’équilibre en exigeant que soit enfin comblée cette carence de l’imaginaire… Ce serait jouer le jeu ennuyeux de la morale. Cet impensé me permet toutefois d’exhumer un bon vieux paradoxe auquel les réflexions sur la maternité semblent condamnées. L’enfant, et par conséquent la maternité, est soit ce qui dépare la femme de son statut social et de son individualité, soit ce qui la définit et fait d’elle le lien entre les générations, la poussant à entretenir « un rapport différent au passage du temps et donc à la mortalité [3] ». Je me permets ici de tracer une opposition grossière. D’autres modèles existent; nous ne sommes plus tiraillées entre ces deux extrêmes. Mais le paradoxe demeure malgré tout, survit. Comme l’a montré Éveline Ledoux-Beaugrand dans son essai <em>Imaginaires de la filiation. Héritage et mélancolie dans la littérature contemporaine des femmes</em>, les « auteures de la sororité » des années 1970 et 1980 souhaitaient rompre avec les modèles antérieurs et ainsi « démanteler “l’entreprise familiale-conjugale de domestication” [4] ». À partir de la fin des années 1980, les auteures qui ont exploré de près ou de loin les thématiques liées à la filiation ont pour la plupart adopté des formes autobiographiques laissant libre cours à une subjectivité radicale et relançant parfois de manière implicite « l’opposition entre l’enfant et le livre [5] ». Elles inscrivaient le plus souvent la maternité sous le signe de la perte, du deuil, de l’insaisissable.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;">J’en reviens, parce qu’il le faut bien, à mon imaginaire défaillant de la femme infertile. Peut-être est-il difficile de penser et de représenter celles qui, sans enfant, manifestent tout de même le désir de l’engendrement et de la transmission. Involontairement « nullipares », pour reprendre le mot de Jane Sautière, elles doivent se concevoir en fonction d’une absence, d’un désir insatisfait, d’un vide non comblé, et défient par la même les catégorisations, ces petites boîtes dans lesquelles on enferme les êtres et les choses.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<hr />
<p><strong> </strong></p>
<p>&nbsp;</p>
<p>[1] Émilie Refait, « Salies-de-Béarn. Le sel de la fécondité », <a href="http://www.parismatch.com/Actu/Sante/Salies-de-Bearn-Le-sel-de-la-fraternite-787816" target="_blank">http://www.parismatch.com/Actu/Sante/Salies-de-Bearn-Le-sel-de-la-fraternite-787816</a></p>
<p>[2] Valérie Lefebvre-Faucher, « Grève de la reproduction », <a href="http://miresistance.com/valerie-lefebvre-faucher-greve-de-la-reproduction/" target="_blank">http://miresistance.com/valerie-lefebvre-faucher-greve-de-la-reproduction/</a></p>
<p>[3] Nancy Huston, <em>Professeurs de désespoir</em>, Arles, Actes sud, 2005, p. 36.</p>
<p>[4] Hélène Cixous, citée par Evelyne Ledoux-Beaugrand, <em>Imaginaires de la filiation. Héritage et mélancolie dans la littérature contemporaine des femmes</em>, Montréal, XYZ, p. 38.</p>
<p>[5] Evelyne Ledoux-Beaugrand, <em>Ibid.</em>, p. 262.</p>
<p>Cet article <a href="/corps-inhabitables/">Corps inhabitables</a> est apparu en premier sur <a href="/">FRANCOISE STEREO</a>.</p>
]]></content:encoded>
					
		
		
		<post-id xmlns="com-wordpress:feed-additions:1">1437</post-id>	</item>
		<item>
		<title>MILF</title>
		<link>/milf/?utm_source=rss#038;utm_medium=rss&#038;utm_campaign=milf</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Catherine Lefrançois]]></dc:creator>
		<pubDate>Fri, 23 Oct 2015 17:08:26 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[5 Univers intimes]]></category>
		<guid isPermaLink="false">/?p=1543</guid>

					<description><![CDATA[<p>&#160; KSENIYA CHERNYSHOVA Photo: Satya Jack, www.jackraw.com &#160; Je suis celle qui a amené le mouvement controversé FEMEN en Amérique du Nord. On me présente souvent comme une « féministe radicale », car je me suis exprimée politiquement en dénudant ma poitrine. Ce geste, subversif dans son contexte, a fait de moi une marginale. C’est ainsi que j’ai compris [&#8230;]</p>
<p>Cet article <a href="/milf/">MILF</a> est apparu en premier sur <a href="/">FRANCOISE STEREO</a>.</p>
]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<p><a href="/wp-content/uploads/2015/10/Kseniya-600.jpg"><img decoding="async" class="alignleft wp-image-1544 size-full" src="/wp-content/uploads/2015/10/Kseniya-600.jpg" alt="Kseniya 600" width="600" height="897" srcset="/wp-content/uploads/2015/10/Kseniya-600.jpg 600w, /wp-content/uploads/2015/10/Kseniya-600-200x300.jpg 200w" sizes="(max-width: 600px) 100vw, 600px" /></a></p>
<p>&nbsp;</p>
<h2 style="text-align: right;"><span style="color: #000000;">KSENIYA CHERNYSHOVA</span></h2>
<p>Photo: Satya Jack, <a class="_553k" style="color: #3b5998;" href="http://www.jackraw.com/" target="_blank" rel="nofollow">www.jackraw.com</a></p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 60px;"><span style="color: #33cccc;">Je suis celle qui a amené le mouvement controversé FEMEN en Amérique du Nord. On me présente souvent comme une « féministe radicale », car je me suis exprimée politiquement en dénudant ma poitrine. Ce geste, subversif dans son contexte, a fait de moi une marginale. C’est ainsi que j’ai compris que la sexualité féminine est contorsionnée par des intérêts qui, généralement, n’appartiennent pas aux femmes. C’est aussi comme ça que j’ai vu à quel point une attitude FEMEN touchait à quelque chose de très profond iconographiquement, symboliquement et, donc, anthropologiquement.</span></p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 60px;"><span style="color: #33cccc;">Je voyais dans ma vie, comme dans celle des autres femmes, un conditionnement à intérioriser ma situation (de mère, de « bimbo », de fille fragile, etc.) au point de m’en contenter, alors qu’être FEMEN était une libération du rôle que le carcan social m’offrait à jouer dans le jeu de la féminité moderne. C’était la trouvaille d’un nouveau mode de pensée où chaque femme porte en elle une révolte contre ce qui l’opprime. Pour plusieurs femmes, FEMEN est devenu le détonateur de leur prise de parole, unique et émancipé de tout stéréotype patriarcal.</span></p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 60px;"><span style="color: #33cccc;">Aujourd’hui, je suis redevenue un électron libre sur le chemin de cette insurrection, m’étant complètement dissociée de FEMEN, car la force de cette détonation, le sacrifice de soi que cela nécessite et tous les tiraillements du mouvement provoquent un état d’électrochoc et une limitation de l’existence d’une pensée propre à soi. Tout de même, mon activisme était une initiation, à travers son idéologie sextrémiste, à une <em>philosophie</em> <em>contemporaine</em> qui cherche à rendre visible une <strong>sexualité féminine insurgée</strong>. Une sexualité qui n’est ni passive, ni lascive, ni publicitaire.</span></p>
<p style="text-align: center;">*</p>
<p style="text-align: justify;">Je suis une MILF et je n’en suis pas fière.</p>
<p style="text-align: justify;">Pour moi, ce n’est pas un compliment.</p>
<p style="text-align: justify;">Car être une MILF excite ceux qui me désirent.</p>
<p style="text-align: justify;">Ça ne m’excite pas MOI.</p>
<p style="text-align: justify;">MILF veut dire « mère sexuellement attirante ». L’ironie est mordante. Comme si une mère arrêtait automatiquement d’être « baisable » le jour de son accouchement. Le sexe est un labyrinthe infini et le choix du parcours nous appartient. Malgré tout ce qui affecte le corps et l’esprit d’une nouvelle maman, le « féminin » ne s’évapore pas. Même si l’état émotif ou physique de la maman est affecté par le choc post-traumatique d’avoir donné la vie à un autre être humain, cela ne veut pas dire pour autant que l’excitation mentale, les papillons dans le ventre, le bouillonnement du corps, la chaleur épidermique et tout ce qui fait tourner cette planète n’existent plus dans sa tête et dans son sexe. C’est une fausse croyance que de penser que le père s’éloigne automatiquement de sa conjointe après avoir vu le processus de la création et la venue concrète d’un petit être humain sur cette Terre. La complicité existe. Le sentiment d’une maturité sexuelle commune aussi. Une fusion ne peut s’effacer. Les raisons qui séparent un couple sont bien personnelles à chaque personne, mais la plus grande est le fardeau d’un modèle familial où l’éducation sexuelle a été colonisée par la capitalisation de la sexualité, par un marché économique qui veut faire croire que les mères doivent être des MILF.</p>
<p style="text-align: justify;">Le concept de la MILF est une fabrication. C’est une femme catégorisée comme mère, érotisée d’une manière qui n’a rien à voir avec sa vie de mère au quotidien. C’est un fantasme qui n’appartient pas aux mères. Il correspond à une zone grise dans l’inconscient collectif, quelque part entre <em>« la maman et la putain »,</em> uneopposition qui ne suffit plus à encadrer et à définir de manière assez précise la disponibilité sexuelle féminine. Les mères et les putes ne sont plus divisées par un statut social aussi éloigné ou un conditionnement moraliste aussi strict qu’auparavant. De nos jours, les femmes peuvent porter les deux masques. Peut-être pas publiquement, mais elles peuvent, à elles seules, assumer leurs déraillements et leurs ajustements à la sexualité des hommes. Ça ne veut pas dire que le dénigrement et l’humiliation ne les guettent pas. Un troisième masque a été fabriqué. Celui de la salope. Qu’une femme le revendique par émancipation ou qu’elle refuse de le porter, on la couronnera tout de même de ce titre. Se définir par soi-même est une arrogance. Point. Un crachat qu’il faut ravaler pour continuer à exister dans la collectivité. Cacher ou étouffer sa sexualité ou rentrer encore et toujours dans le même cadre bien-pensant de la femme moralement digne.</p>
<p style="text-align: justify;">C’est bien ma maternité qui a fait de moi une rebelle. Depuis que je suis mère, une idée me hante et me mutile avec la précision d’un couteau. Je crois que l’inégalité entre les sexes se mesure à travers nos pratiques sexuelles. L’intimité de cet espace fait en sorte qu’il est entouré par le silence. S’ensuit l’incapacité d’en parler et d’en saisir les enjeux. L’opposition entre les rôles de « mère digne » et de « femme baisable » renforce encore l’inégalité. Si la volonté de réconcilier les deux est assez répandue dans la société, le fait même de questionner l’existence et l’expérience de la sexualité féminine est une inégalité en soi.</p>
<p style="text-align: justify;">Une sexualité masculine a le droit d’exister. Elle peut être critiquée, mais comme de la mauvaise herbe, elle persiste et se propage. Les accusations tombent rapidement. Elles s’évaporent. Tandis que la sexualité féminine est constamment visée, peu importe comment elle est vécue. Aucune explication n’est assez juste. Aucune explication ne soulage. Aucune explication ne donne raison aux attitudes et aux comportements qui bombardent la psyché sexuelle féminine. Pour les femmes, trouver une valorisation et une dignité sexuelles dans un monde où elles ne maîtrisent pas leur propre expérience sexuelle est un casse-tête permanent. Car une programmation sexuelle attribuée à chaque sexe continue de faire sa marche ancestrale. Il me semble qu’elle se poursuit dans le manque de questionnement chez l’homme au sujet de son propre conditionnement sexuel, comme il me semble aussi que la peur d’être égocentrique est très présente chez la femme, particulièrement dans le sexe. Sinon, pourquoi devoir être soucieuse à ce point du plaisir de l’autre? Cette volonté d’être désirable en tout temps, c’est probablement une question de valorisation sociale ou une voie à suivre dans cette interaction entre deux sexes qui se veulent. Cela vient peut-être de la difficulté de se prioriser, voire de prendre au sérieux ses envies. Pour moi, c’est souvent l’impression de vivre dans un brouillard où tout est «<em> tabou et honte</em> ». Encore et toujours. Même si la femme dépasse ses peurs, elle vit dans la menace d’être réduite à son masque de salope. Alors, les femmes sont heureuses d’être des MILF, car il y a l’espoir qu’il y ait dans ce titre un dépassement, autre chose que la lourdeur d’être prise uniquement pour une mère, et donc une femme non sexuelle, et la honte d’être une salope.</p>
<p style="text-align: justify;">Je crois que la mère n’a jamais été érotisée autant que la femme tout court. Pour cette raison, un vide immense existe pour les mères (célibataires ou non) en ce qui concerne leur pouvoir sexuel. Le manque d’attention à l’érotisme d’une mère a effacé l’existence d’une certitude : une mère est un être sexué. La fécondité et la sexualité féminine ne sont pas toujours les meilleures amies du monde. Peut-être que la rivalité les définit mieux. Il est possible que cette rivalité ait été inventée pour ne jamais interrompre la sexualité masculine qui doit être toujours glorieuse et florissante. Sans questionnements, sans soucis, sans pauses. Une sexualité qui veut tout pour elle, alors que la sexualité féminine existe dans le doute et la peur de faire face aux règles de la reproduction. Cette rupture imposée dans le vécu sexuel des femmes, un <em>avant</em> et un <em>après</em> la maternité, sous-tend l’idée que la mère est un « objet sexuel usagé ». Cette formulation est rude, mais l’idée est répandue, à preuve ce besoin qu’on a eu de faire une catégorie particulière pour la mère qui reste (aux yeux des autres) désirable.Le fait d’accentuer l’érotisme d’une femme qui a accouché peut alors devenir une forme d’insulte adressée à celle-ci. Il me semble que la sexualité ne doit pas être à tout prix un comportement visible, accentué et approuvé par des regards extérieurs. Avoir l’air sexuée et vivre sa sexualité est devenu un <em>mindfuck </em>douloureux dans les têtes de plusieurs femmes dans un système où la culpabilité sexuelle est ressentie uniquement par les femmes dans la majorité du temps.</p>
<p style="text-align: justify;">Quand j’avais 17 ans, parce que j’étais vierge, sélective, inaccessible et prudente, on me traitait régulièrement d’agace. Puis, quand j’ai finalement décidé de passer à l’acte avec l’homme que j’aimais, ma virginité s’est moquée de moi. Elle a provoqué une réaction étrange chez celui que j’avais choisi pour être le premier. Ce n’était pas de la peur. Ce n’était pas de l’étonnement. Non. C’était du dégoût. Ma virginité était pour lui dégoûtante et désespérante. Pourtant, être vierge n’était pas une fierté pour moi; là, c’était devenu une honte. Comme le fait d’être considérée comme une MILF maintenant. Le gars dans mon histoire ne m’a pas rejetée moi, il a rejeté une idée de ce qu’être vierge voulait dire. Il a programmé son expérience. Et ce sont bien toutes ces programmations, toutes ces catégories que je refuse. Maintenant, j’en ai marre de combler les fantasmes des autres, fantasmes construits sur la pornographie déconnectée de la réalité charnelle vécue par nous toutes. Les constructions érotiques contemporaines m’étouffent. Ni la conformité ni la résistance n’apportent de soulagement. Je crois que je ne suis pas différente de la majorité des femmes emprisonnées dans ces cultures douloureuses pour leur féminité. Culture d’hypersexualisation, culture de putasserie sociale et sexuelle, culture de culpabilisation, culture de victimisation, et toujours la même culture sociale qui projette autour de moi cette observation très perspicace de Virginie Despentes : « Vaut mieux être prise de force que d’être prise pour une chienne. » Tous les jours de ma vie, je tente de m’éloigner de ce qu’on veut de moi, pour comprendre ce que je veux, moi. Souvent, je m’écroule, car mes désirs ne concordent pas avec ce que l’on projette pour moi, car le fait d’être une MILF et le fait d’être une maman n’ont aucun lien tangible ni satisfaisant. Ce n’est qu’un autre piège sur la route d’une mère qui refuse d’être domptée.</p>
<hr />
<p>Cet article <a href="/milf/">MILF</a> est apparu en premier sur <a href="/">FRANCOISE STEREO</a>.</p>
]]></content:encoded>
					
		
		
		<post-id xmlns="com-wordpress:feed-additions:1">1543</post-id>	</item>
		<item>
		<title>La jeune fille dans l’œuvre de Virginie Despentes.  De la laideur punk à l’horreur terroriste</title>
		<link>/la-jeune-fille-dans-loeuvre-de-virginie-despentes-de-la-laideur-punk-a-lhorreur-terroriste/?utm_source=rss#038;utm_medium=rss&#038;utm_campaign=la-jeune-fille-dans-loeuvre-de-virginie-despentes-de-la-laideur-punk-a-lhorreur-terroriste</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Catherine Lefrançois]]></dc:creator>
		<pubDate>Fri, 23 Oct 2015 17:08:05 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[5 Univers intimes]]></category>
		<guid isPermaLink="false">/?p=1574</guid>

					<description><![CDATA[<p>&#160; CATHERINE MAVRIKAKIS et EFTIHIA MIHELAKIS Photo: Satya Jack, www.jackraw.com &#160; Dans King Kong théorie, Despentes affirme parler au nom des « prolottes de la féminité », des « looseuses » (Despentes, 2006 : 10), de celles qui « n’y arrivent pas » (Despentes, 2006 : 11), de toutes les oubliées par le féminisme et par l’histoire qui ne s’intéressent qu’à la femme bourgeoise [&#8230;]</p>
<p>Cet article <a href="/la-jeune-fille-dans-loeuvre-de-virginie-despentes-de-la-laideur-punk-a-lhorreur-terroriste/">La jeune fille dans l’œuvre de Virginie Despentes.  De la laideur punk à l’horreur terroriste</a> est apparu en premier sur <a href="/">FRANCOISE STEREO</a>.</p>
]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: right;"><a href="/wp-content/uploads/2015/10/despentes_02-600.jpg"><img decoding="async" class="alignleft wp-image-1584 size-full" src="/wp-content/uploads/2015/10/despentes_02-600.jpg" alt="despentes_02 600" width="600" height="869" srcset="/wp-content/uploads/2015/10/despentes_02-600.jpg 600w, /wp-content/uploads/2015/10/despentes_02-600-207x300.jpg 207w" sizes="(max-width: 600px) 100vw, 600px" /></a></p>
<h2 style="text-align: right;">CATHERINE MAVRIKAKIS et EFTIHIA MIHELAKIS</h2>
<p style="text-align: left;">Photo: Satya Jack, <a class="_553k" style="color: #3b5998;" href="http://www.jackraw.com/" target="_blank" rel="nofollow">www.jackraw.com</a></p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;">Dans <em>King Kong théorie</em>, Despentes affirme parler au nom des « prolottes de la féminité », des « looseuses » (Despentes, 2006 : 10), de celles qui « n’y arrivent pas » (Despentes, 2006 : 11), de toutes les oubliées par le féminisme et par l’histoire qui ne s’intéressent qu’à la femme bourgeoise et féminine. <em>King Kong théorie </em>affiche donc ses couleurs dès son incipit : « J’écris de chez les moches, pour les moches, les vieilles, les camionneuses, les frigides, les mal baisées, les imbaisables, les hystériques, les tarées, toutes les exclues du marché de la bonne meuf » (Despentes, 2006 : 9). Pour Despentes, comme le montre Évelyne Ledoux-Beaugrand (Ledoux-Beaugrand, 2010 : 198), il s’agit d’adapter et de performer d’autres stratégies identitaires et littéraires afin de tenir compte des femmes qui ne font pas signe au bon goût social et dont le corps et la langue sont pointés du doigt par les bien-pensants. Elle écrit pour toutes celles qui sont perçues comme obscènes ou encore abjectes. Contre cette bourgeoisie d’un certain féminisme et même de la littérature, Despentes joue avec les genres littéraires et cinématographiques facilement catalogués comme repoussants qui savent mettre en scène un corps féminin, souvent considéré comme dégoûtant et laid. Elle présente ainsi des textes et des films inclassables ou classés directement dans le genre pornographique qui forment un « corps » monstrueux pour le bon goût artistique contemporain. Ses œuvres sont donc systématiquement rejetées hors de l’espace que formeraient la grande littérature ou le cinéma. Cette stratégie permet à Despentes de privilégier une écriture dont l’esthétique multiplie les genres (manifeste, récit, autobiographie, chanson, essai, porno) à l’intérieur de l’entièreté de son œuvre ou encore dans un même texte. Son esthétique va dans tous les sens et devient, elle aussi, l’évident objet d’un rejet artistique et politique, autant par les tenantes d’un féminisme anti-sexe, que par la critique littéraire et la classe sociale dominantes qui tiennent à un certain bon goût.</p>
<p style="text-align: justify;">C’est à une esthétique de la laideur que nous convie Despentes où l’extrême se manifeste ici dans le désir féminin de se tenir volontairement hors des codes qui participent à la socialisation et à la domestication des femmes. En effet, de façon générale, dans une perspective occidentale classique, les femmes, par leur beauté et l’entretien de leur corps, ont été appelées à transcender la condition inhérente à leur sexe réel. C’est ainsi qu’elles peuvent être « la femme ». On peut ici penser aux phrases de Bataille qui, dans<em> L’érotisme</em>,a cette réflexion pour le moins étrange : « Rien de plus déprimant pour un homme que la laideur d’une femme sur laquelle la laideur des organes ou de l’acte ne ressort pas […]. Plus grande est la beauté, plus profonde est la souillure » (Bataille, 1965 : 160). Or, c’est précisément contre cette impossibilité de trouver la souillure dans la beauté que travaille Despentes. Le mâle ne peut être celui par qui la souillure arrive, parce que le corps féminin chez Despentes se place d’emblée dans une marginalité où la laideur et la saleté sont son lot. Ainsi l’artiste femme refuse au regard masculin et à tout regard de croire qu’il serait capable de pervertir ce qu’il y aurait de pur et d’innocent dans le féminin. En faisant cela, elle empêche à l’homme sa jouissance au sens où Bataille et le phallocentrisme traditionnel la décrivent.</p>
<p>&nbsp;</p>
<h3 style="text-align: justify;"><span style="color: #33cccc;"><em>La femme laide et le plaisir masculin</em></span></h3>
<p style="text-align: justify;">Au début du roman <em>Baise-moi,</em> on assiste à une scène où il est possible de comprendre la castration imposée au mâle quand la violée ne prend pas la place souhaitée par son violeur. En effet, Manu qui est en train de se faire violer par un groupe de mecs, pense que son amie Karla ne devrait pas crier à chaque coup brutal qu’elle reçoit. Elle participerait par sa souffrance au plaisir du violeur cruel : « […] ça a l’air de le rendre content » (Despentes, 1999 : 55), pense Manu, qui, elle, préfère penser à rester vivante. Elle ne bouge donc pas pendant qu’on la tabasse et la viole, ce qui fera dire à un de ses agresseurs : « J’ai l’impression de baiser un cadavre. » Celui qui regarde ajoute : « Elle a même pas pleuré, celle-là, regarde-la. Putain, c’est même pas une femme, ça ». Il finira par dire : « J’ai même plus envie, elles me dégoûtent trop ces truies. C’est de l’ordure ». Dans cette scène insoutenable, l’extrême passivité de Manu a en quelque sorte enlevé au violeur une partie de son plaisir. C’est son statut de femme et de victime que Manu perd en ne pleurant pas, en ne réagissant pas, et elle arrive ainsi à dégoûter celui qui est en train de la violer et qui en parle en la désignant par le déictique « ça » (« c’est de l’ordure »). Identifiée comme un « ça », Manu est dans une position de chose innommable, de monstre que l’on montre du doigt. La passivité extrême crée un effet de « déféminisation » et d’animalité qui repousse le violeur. Manu devient plus que laide dans la mesure où elle empêche à l’homme de trouver le plaisir cruel de dégradation qu’il peut avoir en violant une femme qui pleure et qui serait donc pure, une pure victime. Elle empêche ici toute souillure, en étant d’avance elle même la souillure, l’ordure.</p>
<p style="text-align: justify;">La laideur devient en quelque sorte une vertu à cultiver pour Despentes. Mais il ne s’agit pas de la penser sur le mode de son possible renversement. On n’assiste pas à un éloge de la laide qui serait malgré tout, suivant d’autres critères de beauté moins misogynes, « mignonne ». Au contraire. La passivité n’est pas non plus une force : elle n’empêche pas le viol, (et n’oublions pas ici que Despentes préconise aussi de répondre violemment, quand c’est possible, aux agresseurs; c’est ce qu’elle explique dans <em>King Kong théorie</em>), mais elle diminue la jouissance et opère ainsi une petite forme de castration. Il y a par contre une prise de position des personnages de femmes dans les œuvres de Despentes, qui habitent le laid et qui tiennent à le performer, à se l’approprier. C’est en quelque sorte les organes féminins, comme Bataille les fantasme et comme les idées d’un « vagina dentata » les ont mis de l’avant à travers une mythologie fort misogyne, dans ce qu’ils auraient de terrifiant et de repoussant ou de simplement moche que les femmes veulent montrer, jouer dans des performances de soi où l’enlaidissement est de mise.</p>
<p style="text-align: justify;">Dans <em>Baise-moi</em>, Despentes décrit Manu qui, en blonde, a « une tête de tapin bon marché » (Despentes, 1994 : 125) et Nadine, l’autre jeune fille en cavale du récit, en train de se regarder dans le miroir après s’être teinte : « Ça lui fait une face saugrenue, les cheveux auburn. Vieille hippie toute bouffie. Elle perce ses points noirs sur les ailes du nez. Ils giclent par plusieurs, comme de petits ressorts blancs » (Despentes, 1994 : 114). Comme l’auteure le dit dans <em>King Kong théorie,</em> on imagine les femmes jolies faire et montrer de jolies choses. Or, la description ici attaque ce principe d’un joli qui va si bien aux femmes. L’incongru du visage féminin, l’écart qu’il maintient quant à l’idéal d’un beau agréable qu’il devrait représenter, vise non seulement à surprendre Nadine, mais sert aussi à dégoûter le lecteur, à travers tout, particulièrement la description des comédons. Le texte se construit alors dans une volonté de faire laid, de repousser le témoin-lecteur qui ne peut être un voyeur d’une féminité sexy et érotique, mais est pris à devoir regarder ou imaginer le corps sale des femmes et à lire un texte qui ne cherche en rien à sublimer la chair féminine par des métaphores lyriques et éthérées. Les réactions négatives de nombreux critiques lors de la sortie du livre et du film <em>Baise-moi</em> allaient dans le sens d’une dénonciation du mauvais goût, de la violence et de l’impossibilité d’accorder une valeur esthétique et artistique à ce qui se complaît dans la laideur.</p>
<p style="text-align: justify;">La scène des points noirs dans <em>Baise-moi </em>que l’on vient d’évoquer n’est pas sans faire songer aux paroles de la chanson « Ugly » du groupe rock The Stranglers (groupe dont le nom se voulait une provocation possible contre les femmes) où un homme étrangle une fille parce qu’elle a voulu l’empoisonner et aussi parce qu’elle a des points noirs et qu’il n’aime pas cela : « I guess, I shouldn’t have / Strangled her to death / But I had to go to work / And she had laced / My coffee with acid / Normally I wouldn&rsquo;t have minded / But I’m allergic to sulphuric acid / Besides she had acne and if you’ve got acne / Well, I apologize for disliking it intensely » (The Stranglers, 1977). Dans les paroles de cette chanson, on voit combien la laideur d’une femme peut servir de prétexte à son assassinat. La femme est une ennemie à abattre parce qu’elle empoisonne ou encore parce qu’elle est moche! C’est contre cette banalisation d’un discours violent contre la laideur possible des femmes que Despentes pense. Et elle ira plus loin. Elle ne s’en prend pas seulement au stéréotype de la jolie fille, mais elle met en scène le corps féminin comme espace possible de contamination.</p>
<p style="text-align: justify;">En effet, la femme a toujours été perçue comme souillure à cause de son sang menstruel qui ferait signe à une non-étanchéité du corps. Laissant passer des fluides de l’intérieur vers l’extérieur, le féminin a toujours été perçu comme sale ou impur. Comme le montre Elizabeth Grosz, dans <em>Volatile Bodies</em> (Grosz, 1994), de très nombreux penseurs ont vu la femme comme un réceptacle peu hermétique des fluides. La femme ne serait pas simplement un trou, marquée par son manque. Elle serait aussi perçue comme un lieu de fuites corporelles. « In the West, dit-elle, in our time, the female body, has been constructed not only as a lack or absence but with more complexity, as lacking uncontrollable, seeping liquid, as formless flow, a disorder that threatens all order » (Grosz, 1994 : 194 citée par Eileraas, 1997 : 131-132). Cette incapacité du corps féminin à être contenu et fermé met en péril la solidité de la raison masculine. Il faut donc tenir à l’écart la femme impure, sans forme, la tenir à l’écart des hommes et de la représentation. Chez Despentes, il y a un effort certain pour montrer ce féminin qui déborde de lui-même et qui peut venir marquer et contaminer le social. Pour mettre en scène une Manu sale, impure, Despentes écrit : « Ses cheveux dégoulinent sur ses épaules en boucles molles. Elle a laissé son empreinte sur le mégot et sur le bord du verre. Une fois, Lakin lui avait dit : “T’es le genre de fille qui laisse des traces sur tout ce quelle touche”, alors qu’elle lui passait un pétard taché de rouge au filtre » (Despentes, 1994 : 122). On voit ici que Manu ne peut empêcher que son corps dépasse les frontières qui sont les siennes. Il va au-delà de ses propres limites et se manifeste de façon anarchique partout où il est. En ce sens, la très longue description que Despentes fait du sang menstruel de Manu dans <em>Baise-moi </em>a pour but de ne pas laisser le lecteur en paix. Il en aura plein la vue et sera lui aussi « contaminé » par les éclaboussures de cette pisse rouge.</p>
<blockquote>
<p style="text-align: justify;">Quand [Nadine] entre dans la chambre, Manu est accroupie dans un coin. Elle ne porte que des hauts talons qui s’enfoncent un peu dans la moquette. Elle regarde attentivement du sang couler d’entre ses jambes, bouge son cul pour faire des traînées. Les taches rouge sombre restent un moment à la surface, bulles écarlates et brillantes, avant d’imprégner les fibres, s’étaler sur la moquette claire.</p>
<p style="text-align: justify;">Nadine s’accroupit en face d’elle, considère sentencieusement le mince filet de pisse rouge très épaisse qui lui sort par saccades plus ou moins généreuses. Dedans, il y a des petits lambeaux plus sombres, comme la crème dans le lait qu’on retient avec la cuillère. Manu joue avec ses mains entre ses jambes. Elle s’est barbouillée de sang jusqu’aux seins (Despentes, 1994 : 152).</p>
</blockquote>
<p style="text-align: justify;">Le corps de femme de Nadine est ici décrit dans son pouvoir d’échapper à une humanité évidente. Il y a quelque chose d’animal ou encore de très, très enfantin à jouer ainsi avec ses liquides corporels ou ses déjections. Quelles que soient les métaphores que l’on pourrait employer pour penser ce que Manu fait, elle se trouve en quelque sorte « déféminisée », allant à l’encontre d’une image de la femme propre qui ne voit pas son sang et qui parvient à l’oublier, ou même des publicités de tampons qui ne montrent jamais réellement le flux menstruel. L’extrême réalisme de la scène sert simplement à manifester ce qui a été refoulé non seulement par le regard masculin, mais aussi par le regard féminin en Occident. Despentes force le lecteur à regarder ce qu’il a appris à ne pas voir. Mais l’image de la femme comme trou que seules les bites sauraient combler, qui permet au regard masculin de continuer à ne pas être d’emblée dégoûté par le féminin, devient impossible.</p>
<p style="text-align: justify;">La femme, comme Despentes nous la donne à lire et à voir, est pleine de liquides et pas seulement pendant ses règles. Le corps féminin a des trous d’où entrent et sortent de nombreuses choses. Citons ici un passage où il est question des orifices comme lieu d’excès et de débordement : « Manu vomit à grands flots, agenouillée devant la cuvette. Les épaules secouées à chaque gorgée qu’elle rend, elle se vide l’estomac en s’enfonçant deux doigts dans la bouche. Se rince le visage en aspergeant toute la pièce et finit sa dernière bière à la paille avant de se mettre au lit » (Despentes, 1994 : 141). Ce qui est frappant, c’est que même après avoir vomi, et s’être vidée, Manu se remplit encore de bière. Elle ne fait pas un usage de ses orifices qui serait dicté par la mesure ou encore la raison, mais elle comble ses besoins de vomir, en s’enfonçant deux doigts dans la gorge, comme elle comble ses envies de boire, en finissant sa bière avec une paille. On voit ici combien le texte de Despentes veut nous montrer un corps féminin qui, tout en étant particulièrement producteur de fluides, est aussi un contenant sur lequel Manu a un pouvoir. Manu voit un rapport complexe se jouer entre l’intérieur de son corps et l’extérieur et même si elle contamine le monde par ses vomissures, elle maîtrise aussi ce qu’elle ingère ou vomit.</p>
<p style="text-align: justify;">Cette esthétique d’une appropriation des orifices par la mise en scène à la fois d’un contrôle sur le corps et d’un débordement de celui-ci, Karina Exileras en parle quand elle explique l’esthétique féministe des groupes rock. Dans « Witches, Bitches &amp; Fluids : Girl Bands Performing Ugliness as Resistance » (Eileraas, 1997), elle montre comment les groupes de rock ont mis l’accent sur un corps féminin qui ne sait pas se contenir et qui paradoxalement performe de manière maîtrisée son manque de contrôle. Dans certains groupes, les jeunes filles vomissent ou encore pissent sur scène et se permettent de donner de la femme une image laide et sale qui reprend le stéréotype du féminin pour le détourner et le pousser à ses limites.</p>
<p>&nbsp;</p>
<h3 style="text-align: justify;"><span style="color: #33cccc;">Punk et féminisme</span></h3>
<p style="text-align: justify;">Cette position esthétique qui veut montrer le corps des femmes en s’appropriant les orifices et la laideur, et plus largement se tenir dans les marges de ce qui est accepté par la société, vient pour Despentes de l’héritage punk rock. C’est du moins ce qu’elle affirme quand elle rend hommage dans plusieurs textes ou prises de parole à la culture punk. C’est la culture punk qui lui aurait permis d’accepter qui elle est en lui donnant la possibilité de quitter la honte dans laquelle elle aurait pu se confiner. « Heureusement, écrit-elle, il y a Courtney Love. En particulier. Et le punk-rock, en général. […] Si je ne venais pas du punk-rock, j’aurais honte de ce que je suis. Pas foutue de convenir à ce point-là. Mais je viens du punk-rock et je suis fière de ne pas très bien y arriver » (Despentes, 2006 : 131).</p>
<p style="text-align: justify;">En fait, les principales caractéristiques de la culture punk sont présentes dans les œuvres de Despentes et dans les propos de ces personnages. Il y a une profonde aversion pour ce qui est de l’ordre du « <em>mainstream </em>», le courant dominant du social. Dans son article, « Anarchy in the UK : ‘70s British Punk as Bakhtinian Carnival », Peter Jones (2002) relève que les punks sont dans un monde de résistance symbolique à travers la musique, les vêtements et l’attitude. Or, la fille punk va jouer dans son corps cette irrévérence fondatrice de toute rébellion. Pour Despentes, la fille punk est le manifeste vivant d’une dissidence. L’esthétique punk est mise de l’avant dans toute la conception de l’œuvre de Despentes. Il y a une nécessité de donner à voir une marginalité et de faire en sorte que l’objet produit artistiquement soit répugnant et ne plaise pas. Ceci n’est pas sans rejoindre la pensée féministe de Judith Butler dans <em>Bodies that Matter</em>. Lorsque’elle pose la question : « How can we legitimate claims of bodily injury if we put into question the materiality of the body ? » (Butler, 1993 : 52), Butler réclame, en d’autres termes, la possibilité de se construire une identité sexuelle en mettant à mal les stéréotypes de genre et de classe et en incarnant de façon radicale un corps qui dérange. Cette revendication consiste à redonner une place de pouvoir au corps et à sa monstruosité, et le mouvement punk sait porter cette revendication à son plus haut degré en faisant de l’œuvre elle-même un corpus ou un corps abject dans les yeux des autres.</p>
<p style="text-align: justify;">Comme nous l’avons vu, Despentes a souvent présenté des femmes laides, des moches. Or, dans <em>Apocalypse bébé </em>(Despentes, 2010) la jeune Valentine, qui est punk et puis terroriste, en vient à exprimer le paroxysme de cette laideur. C’est là qu’elle retrouve un peu de pouvoir sur elle-même et le monde, comme le dit la sociologue et féministe Lauraine Leblanc :« I would have told you how becoming a punk was, for me, the ultimate in self-empowerment […]. I would have told you how punk saved my life » (Leblanc, 1999 : 3). Ces mots de Lauraine Leblanc sur lesquels s’ouvre le livre <em>Pretty in Punk</em> condensent une vérité qu’on a souvent tendance à cacher dans un monde bourgeois encore sous domination masculine. Loin de constituer un frein à la liberté de la jeune fille, être punk peut créer un terrain fertile de revendication. Et la jeune fille peut semer le désordre, elle peut faire éclater les normes qui l’obligent à jouer le rôle de la jeune fille en fleur.</p>
<p style="text-align: justify;">Ni nymphette, ni femme-enfant, ni <em>mean girl</em>, la jeune fille punk ne semble pas l’emblème de la jeune fille délurée, friponne ou lascive, celle dont l’image ne cesse de défiler dans notre société de consommation massive. La punk produit des signes, elle parle, mais elle le fait avant tout par son corps qui souvent la précède et qui porte des attributs négatifs de la société. La punk parle ainsi pour les femmes qui ne peuvent pas parler, celles qui ne peuvent être entendues. Ses vêtements provocants lui donnent en quelque sorte un accès à la société qui la méprise et la trouve ridicule. Le social doit faire avec cette tache que la punk se permet d’être dans la rue et le monde.</p>
<p style="text-align: justify;">La punk ne parle pas pour elle seule. Comme le texte <em>King Kong théorie </em>le fait pour les prolottes et les marginales, elle dit quelque chose pour les autres femmes. En cette punk se déploie une multitude, grouille un peuple de femelles. Elle répond en ce sens à ce que Gill Allwood explique au sujet de la violence masculine dans <em>French Feminisms : Gender and Violence in Contemporary Theory </em> (Allwood,1998) : celle-ci est dirigée contre la femme <em>en tant que femme. </em>Elle constitue ainsi un acte politique, non pas un événement entre individus. C’est en ce sens, et seulement en ce sens, que Despentes peut faire de la punk celle qui n’est pas femme, mais qui porte de façon extrême et exacerbée la laideur potentielle des femelles. Les vêtements de la punk ne renvoient pas à une excentricité personnelle, à une façon singulière de se démarquer du lot des femmes. Ils sont une adresse à la société, puisqu’ils constituent une réponse violente aux impératifs vestimentaires qui pèsent sur la femme en tant qu’idéal de régulation.</p>
<p>&nbsp;</p>
<h3 style="text-align: justify;"><span style="color: #33cccc;"><em>La jeune fille et la mort </em></span></h3>
<p style="text-align: justify;">Pourquoi Despentes a-t-elle pris la jeune fille punk pour représenter plus spécifiquement la posture féministe qui est la sienne? Elle aurait pu faire appel à une vieille femme (dans l’incipit de <em>King Kong théor</em>ie, elle dit, comme nous l’avons cité, parler pour les vieilles), à une créature moins « <em>mainstream </em>», moins présente dans les médias. Or, c’est précisément parce que la jeune fille punk est capable du sacrifice de sa collaboration à une hospitalité sociale allant de soi que Despentes voit en elle la porte-parole des marginalités au féminin. Comme elle l’explique dans <em>King Kong théorie</em>, la jeune fille est facilement vue comme belle, elle est la femme idéale pour la société et son enlaidissement volontaire est ce qui lui permet de se maintenir dans la marge. La jeune fille, elle, est le fantasme par excellence de tout Pygmalion. Elle incarnerait la malléabilité envers les désirs de tous. Elle monte sur les podiums pour faire les concours de Miss Univers, ou de Miss Wyoming, elle est celle que l’on veut, par son sourire, sa fraîcheur, être la vestale de l’ordre et des hiérarchies sociales. Comme l’écrit Sarah Banet-Weiser dans T<em>he Most Beautiful Girl in the World : Beauty Pageants and National Identity </em>(Banet-Weiser, 1999), la beauté de la plus belle jeune femme construit l’identité du groupe à qui elle « appartient » et en quelque sorte vient refonder un sentiment de communauté ou de nationalisme. Dans la culture punk, la jeune fille refuse de se rêver comme future Miss de son patelin. Elle ne se fond pas au désir collectif et entre en conflit avec son rôle social. Elle se durcit, se réapproprie son corps et ne le donne pas en pâture aux regards qui rêvent de la voir garder sa place de jeune fille en fleur.</p>
<p style="text-align: justify;">Si la jeune fille a toujours été le symbole par excellence de la blancheur, de la délicatesse et de la beauté virginale, si « la jeune fille est la première victime, […] elle doit aussi servir d’exemple et de piège », écrivent Deleuze et Guattari dans <em>Mille Plateaux</em> (1980 : 339). Elle se profile, dans notre imaginaire, toujours pure et impure, innocente et coupable, angélique et démonique, comme si elle ne pouvait jamais être une chose sans en convoquer son contraire : vide, néant ou trop-plein, excès.Lorsque Deleuze et Guattari inscrivent la fille dans cette double posture, ils font l’hypothèse qu’elle est marquée par un corps sacrificiel : pour défendre sa cause, la fille ne doit pas seulement sacrifier son avenir, elle semble devoir rompre avec le continuum de toutes celles qui ont mal vécu leur passage de l’enfance à l’âge adulte. Elle se retrouve alors prise dans un monde qui la prend pour victime tout en l’obligeant à jouer le rôle de bourreau.</p>
<p style="text-align: justify;">En ce sens, elle peut subvertir le rôle qui lui a été assigné, mais elle le fera sans parvenir toujours à se défaire d’une posture mortifère dans laquelle ses pulsions suicidaires, meurtrières ou autodestructrices seront très présentes. En fait, l’image ambivalente que se fait l’Occident à l’égard de la jeune fille relève d’une idéalisation, au double sens du terme : une abstraction et une célébration. Idéaliser un être, le tenir en respect, n’est-ce pas l’élever sur un piédestal, « [le] transformer en [reine] ou en [déesse] [digne] d’avoir sur les hommes autorité et pouvoir, de les avoir à [ses] pieds? » (Kofman, 1982 : 13) Le respect structure la place qu’occupe la jeune fille dans le monde. Respecter la jeune fille, c’est la solliciter comme le gage, redoutable et fascinant, d’une vie sacrée, de telle sorte qu’elle semble entretenir avec la mort un rapport indéniable. « La jeune fille et la mort », écrit Anne Dufourmantelle dans <em>La femme et le sacrifice</em>,</p>
<blockquote>
<p style="text-align: justify;">vont ensemble ainsi mêlées, reliées, dans une espère de fascination amoureuse, de délire, d’enchantement, qui donne à la jeune fille, en retour, aux yeux de tous, et des hommes en particulier, une aura sans égale. Elle est la jeune fille qui, par cette alliance avec la mort, entre comme un guerrier dans le domaine des hommes, parce qu’elle n’a pas peur de mourir. La vie terrestre, « mondaine », ne l’intéresse pas à l’aune de cet absolu qui prescrit son choix et la guide loin du commun des mortels (Dufourmantelle, 2007 : 94).</p>
</blockquote>
<p style="text-align: justify;">Elle porterait en elle un mal pervers tout en ne cessant pas d’abriter une innocence qu’elle réverbère sans cesse. Les personnages de jeunes femmes chez Despentes se retrouvent dans cette dualité où elles sont à la fois criminelles en cavale ou terroristes et victimes innocentes d’un système dont elles pâtiront puisque c’est souvent la mort qui les attend. En ce sens, elles occupent un espace sacré où l’absolu est de mise.</p>
<p style="text-align: justify;">Or, « [s]i le sacré, écrit Besnier dans l’<em>Éloge de l’irrespect</em>, dont la vie profane ne saurait se couper totalement, appelle le respect, c’est justement pour en limiter et en domestiquer le pouvoir » (Besnier, 1998 : 23). Anne Dufourmantelle aussi rappelle que la jeune fille fascine surtout parce qu’elle semble avoir été modelée à partir de son impossibilité à vivre. Cette alliance avec la mort fait d’elle une figure vouée à la destruction. Associée à la blancheur et à la virginité, la jeune fille échoue à s’épanouir et à devenir adulte. Elle devient ainsi semblable à une Ophélie.</p>
<p style="text-align: justify;">La représentation iconographique d’Ophélie met bien en image une figure traduisant un certain idéal féminin au carrefour de la délicatesse et de la fragilité frôlant la folie avant de s’abîmer dans la mort. On peut penser à l’iconographie préraphaélite de la deuxième moitié du 19<sup>e</sup> siècle (Hughes <em>ca</em>. 1851-53). Jeune fille exsangue, assise au bord de l’eau, contemplant la rivière, Ophélie sert parfaitement cette représentation qui consiste à réduire la figure de la jeune fille à la virginité. Ceci dit, cette représentation traduit aussi un certain malaise quant au corps de la jeune fille qui se retrouve comme vidée de son sang vital, et, en ce sens, toujours au bord de la mort. La virginité en vient à être simultanément le symbole de la pureté et d’une mise à mort. Elle se pose comme le prisme à travers lequel la jeune fille ne cessera de fasciner sans jamais susciter la peur de celui qui la regardera.</p>
<p style="text-align: justify;">La jeune fille pure, folle, mourante ou internée, celle qui se retrouve aux prises avec des forces autodestructives est sans cesse renvoyée à un espace où elle peut être privée de son pouvoir de rébellion, comme si celui-ci n’existerait que dans la mort ou dans le confinement. Despentes raconte à ce sujet une anecdote qui montre bien la place conférée à la jeune fille par le pouvoir, ici le pouvoir médico-légal, et combien il est important pour celui-ci de mettre la jeune fille à sa place de « jolie » idiote, pure : « Quand je suis internée à 15 ans le psychiatre me demande pourquoi je m’enlaidis à ce point. Je le trouve chié de me demander cela, vu que moi avec mon pétard rouge, mes lèvres peintes et mes énormes rangers, je me trouve follement choc. Il dit que j’ai pourtant de beaux yeux. Je ne comprends même pas de quoi il parle » (Despentes, 2006 : 124). Il y aurait ici une neutralisation du pouvoir politique de la jeune à travers un possible enfermement ou encore à travers la mort, quand elle refuse de faire la belle. Or Despentes tente d’inverser les rapports de pouvoir et de faire du lien que la jeune fille entretient avec la mort un pouvoir féminin. En fait, c’est toute la culture de la jeune fille sur laquelle Despentes nous demande de réfléchir. En cela, elle participe d’un mouvement féministe qui tente de penser la position extrême que la femme jeune ou en devenir peut adopter dans le social pour contrer l’image de la jolie jeune fille, au bord toujours de la mort, étiolée, perdue ou exsangue.</p>
<p style="text-align: justify;">Depuis le début des années 1990, et surtout dans le domaine des études culturelles et de la culture populaire aux États-Unis, et d’une certaine façon en France aussi, on a vu apparaître des œuvres littéraires et filmiques portant sur la colère et la violence de la « <em>bad girl </em>», de la mauvaise fille (ou de la fille rebelle). S’opposant à l’idée selon laquelle la jeune fille innocente n’est qu’une victime, les travaux des féministes comme ceux de Lyn Mikel Brown (1998) sont, à cet effet, significatifs. Bien qu’elle aborde des cas réels de jeunes femmes (les <em>Laurel girls</em>) en situation de précarité socio-économique, Brown appartient à une génération de féministes (Lentz, 1993; Mainon et Ursini, 2006) qui tentent systématiquement d’élaborer la posture de la jeune femme rebelle. Ce qu’elle écrit mérite notre attention : « Their flight for voice and for their angle of vision called into question the stability of conventional femininity. Through their resistance they asked, both implicitly and explicitly, whose construction of reality was to be given legitimacy and authority » (Brown, 1998 : x). Elle met ainsi au jour un questionnement ayant traditionnellement été posé par la première vague de féministes de la génération des années 1960-1970. Il y a en effet chez elle une importante réflexion quant à la légitimité identitaire et politique de la jeune fille en colère. Or, Despentes elle-même dans ses récits, et particulièrement dans <em>Apocalypse bébé</em>, tente de redéfinir la place de cette légitimité chez la jeune fille.</p>
<p>&nbsp;</p>
<h3 style="text-align: justify;"><span style="color: #33cccc;"><em>La terreur de la jeune fille</em></span></h3>
<p style="text-align: justify;"><em>Apocalypse b</em><em>ébé</em> est un roman d’enquête. Chaque chapitre donne la voix à une femme : Lucie, la Hyène et Valentine. Lucie Toledo est une jeune détective chargée de retrouver Valentine, une jeune fille portée disparue dans le métro de Paris. Lorsque Lucie se présente au début du roman, elle avoue tous ses défauts : « Je suis la gourde mal payée qui vient de se taper quinze jours de planque pour surveiller une adolescente nymphomane, défoncée à la coke et hyper active. Une de plus. [&#8230;] on ne me confie que ça; la surveillance des adolescents » (Despentes, 2010 : 16). La Hyène est une lesbienne à poigne. Elle n’a peur de rien : « Y a rien qui marche comme la violence, pour bien communiquer » (Despentes, 2010 : 128). Les deux femmes traversent la France et l’Espagne sur les traces de Valentine, une jeune fugueuse qu’elles doivent ramener, et dont le portrait se dessine en creux, au cours de la filature.</p>
<p style="text-align: justify;">Valentine, apprennent-elles, a vécu son enfance entre un père égoïste, une mère en fuite depuis sa naissance, et une belle-mère pleine de bonne volonté. Valentine, donc, sous ce haut patronage, a construit son identité comme elle a pu. Adepte de groupes de punk, virée de tous les groupes d’amis, elle a pris à la vie ce qu’elle pouvait lui prendre. Une victime idéale pour les terroristes à la recherche d’âmes malléables. Le corps de Valentine est, en effet, mis à l’écart du social et déconnecté de toute forme de collectivité. « Valentine n’avait aucun sol sur lequel poser les pieds. Elle planait, larguée dans la stratosphère. Son père s’en battait les couilles, de sa fille, sa belle-mère voulait qu’elle dégage, la grand-mère ne pouvait par la saquer et sa pute de mère avait oublié jusqu’à la date de son anniversaire » (Despentes, 2010 : 141). Son corps, tout son être, semble ne pouvoir prendre racine dans aucun lieu. Valentine est alors celle dont le corps ne peut se poser nulle part. C’est la question de l’impossible appartenance de la jeune fille à un milieu stable, fixe qui alors est posée dans le roman.</p>
<p style="text-align: justify;">Comme Valentine est tout sauf délicate et virginale, elle ne peut trouver une place « naturelle » dans le monde, la place que l’on donne généralement aux jeunes filles. Contre les discours qui consistent à limiter ce qui peut être dit du corps, du désir et de la sexualité de la femme – et plus encore, de la jeune fille –, Despentes met en scène une fille qui défie l’ordre sexuel normatif. Despentes déjoue les distances imposées par le jeu du respect évoqué plus haut qui ne doit pas représenter la sexualité féminine. En donnant la voix à chaque personnage de femme, en essayant de rester fidèle à des paroles singulières, Despentes veut rester au plus près de points de vue et de sensibilités individuelles, sans qu’il y ait la moindre censure. Ainsi, elle ne cesse de poser la question de ce qui peut être exposé de la jeune femme qu’est Valentine en décrivant le rapport radical que celle-ci entretient à l’homme.</p>
<p style="text-align: justify;">Valentine ne demeure pas une vierge blanche et innocente. Son corps est rarement respecté. Transfigurée vite en « vierge noire » (Despentes, 2010 : 143), impure, elle fera peur. Avec Yacine, son cousin, comme avec plusieurs autres garçons qu’elle aura côtoyés et qui finiront par la rejeter, Valentine semble inviter la mort à même son corps de jeune fille : « En son centre un noyau rouge ardent se déployait pour l’engloutir. Un coup de poing invisible, d’une force phénoménale, le propulsait dans des ténèbres pleines de bruissements. [&#8230;] Valentine se transformait, elle devenait déesse de la destruction, sacrée et terrifiante. Et lui (Yacine) aussi se modifiait. Et ça lui faisait peur » (Despentes, 2010 : 143) La jeune fille punk dans <em>Apocalypse bébé</em> ne suscite pas un désir simple et évident. Elle ne peut pas être celle qui tour à tour se transforme en figure sacrée, salvatrice, sexuelle, ou maternelle. Ainsi, non seulement n’est-elle pas fraîche et ravissante, mais elle ne détient pas non plus le pouvoir de ressusciter le passé ou d’apaiser la crainte de l’avenir. Elle est tourment pour autrui. Son visage ne porte pas de masque social conforme à une idée du féminin. La jeune fille punk est laide parce qu’elle détiendrait en fait un visage à l’état pur. Et son maquillage n’a rien à voir avec les approches esthétiques dont l’objectif est d’accentuer la « beauté naturelle ». Si elle s’habille en noir et qu’elle se dote d’une crête iroquoise, c’est qu’elle porte un visage trop démasqué, trop cru pour être beau.</p>
<p style="text-align: justify;">Il y a dans le roman une vraie urgence à développer la figure de la jeune fille punk pour dévoiler la laideur et la violence qui résident dans les rapports de sexe et qui résistent à toute forme d’épanouissement. De ce dégoût du jeune homme face au corps de la jeune fille, on peut déduire un réel refus de la part de Valentine d’adoucir la violence des rapports de pouvoir. Valentine ne peut être autre chose que « sacrée et terrifiante » (Despentes, 2010 : 143). Elle a un corps effroyable. Ce rapport à la mort et aux forces obscures participe bien sûr de l’imaginaire de la fille punk, celle qui en vient à constituer dans l’œuvre de Despentes l’envers de la figure d’une Ophélie tout angélique vouée à l’autodestruction. Néanmoins, la punk comme l’Ophélie seront toutes les deux destinées à la mort. Despentes creuse ici la question de l’identité et de la revendication sexuelle. Elle jette la lumière sur les rapports de domination entre hommes et femmes, sans jamais oublier de montrer cette violence sous une lumière crue. On n’a qu’à penser aux liens établis entre Yacine et Valentine, celui qui</p>
<blockquote>
<p style="text-align: justify;">l’avait dérouillée, une dernière fois, dans une allée, n’importe qui pouvait les voir, par-derrière, tirée comme une pute. Ça n’avait pas suffi à rendre les choses assez glauques pour qu’il se débarrasse de cette image d’elle. Elle était une divinité. Trop attirante. Le plaisir dans une abjection. La toucher le rendait, lui, trop fiévreux. Il n’avait aucune envie d’en apprendre plus sur l’étranger en lui, celui qui se manifestait à son contact (Despentes, 2010 : 144-145).</p>
</blockquote>
<p style="text-align: justify;">Le corps de la fille punk ne peut-il être autre chose pour l’homme – voire, pour l’adulte? – qu’un chaos où une éternelle lutte vouée dès ses débuts à l’échec s’établit entre terreur et désir? L’économie sexuelle qui se met en place ici met de l’avant une impossibilité pour Yacine de se réconcilier avec ce corps où le « trop » (« trop attirante ») de Valentine s’insinue dans l’homme rendu lui aussi « trop fiévreux ». La jeune fille est alors perçue comme un espace de contamination comme il fut le cas dans le roman <em>Baise-moi</em>.</p>
<p style="text-align: justify;">Quant à la parole de la punk, elle se fait enfin entendre quand Valentine crie au nom de toutes celles qui n’ont pas de voix. Mais la jeune femme ne peut annoncer qu’une fin. Elle est prise avec le pouvoir performatif de sa parole qui fonctionne de façon contagieuse : « Je suis la peste, le choléra, / la grippe aviaire et la bombe A. / Petite salope radioactive, / mon cœur ne comprend que le vice / Transuraniens, humains poubelles, / contaminant universel » (Despentes, 2010 : 276). Cette insistance sur la maladie et sur la contamination porteuses d’un contenu apocalyptique, place la jeune fille dans une posture où elle se fait déesse du futur et en même temps chevalier de l’apocalypse. Elle ne peut échapper par sa voix alors à sa condition de « sacrée et terrifiante ».</p>
<p style="text-align: justify;">De plus, la volonté de Valentine a été manipulée très vite par la sœur Elisabeth qui l’a recrutée pour devenir terroriste. C’est en ceci que sa rébellion échappe à Valentine. Lorsque les deux détectives la retrouvent à Barcelone, il est trop tard. La Hyène essaie de la soudoyer, de la terroriser, pour qu’elle avoue, mais « Valentine encaisse le coup. Elle est prévenue : ils mentiront. Ils chercheront à la faire douter » (Despentes, 2010 : 315). Son corps a toujours été un réceptacle fait pour encaisser l’hypocrisie de tous ceux qui l’ont entourée. Et il le restera. Face à cette force passive qu’incarnent le corps et la pensée de Valentine, presque à son insu, la Hyène ne peut rien. Devenue une croyante convaincue, symbole par excellence du kamikaze en devenir, la jeune fille n’a plus qu’à sourire, et à attendre, pénétrée par ce qu’elle a appris à devenir, à même son corps : « Elle n’est plus travaillée d’aucune hésitation. Elle n’a aucun doute » (Despentes, 2010 : 319). La fin se révélera alors. Ce sera bel et bien l’apocalypse, telle que Valentine l’avait prévue.</p>
<p style="text-align: justify;">Valentine aura été séduite par la sœur Elisabeth, livrée aux idéologies extrémistes, puis abandonnée. Et son acte ultime s’achèvera dans sa propre mort. Si révolte il y a à travers la figure de la jeune fille, elle se manifeste dans cette brèche que Valentine ouvre dans l’espace du social où elle se montrera « sacrée et terrifiante » jusqu’au bout. Cette brèche permet de réduire la distance imposée par le jeu du respect et du retrait qui concerne d’habitude les jeunes filles. Il y aura donc un attentat au Palais-Royal, à Paris. Au cœur de l’attentat se trouvera une jeune adolescente, fille de bourgeois.</p>
<p style="text-align: justify;">Terroriste, Valentine se suicide pour se nourrir d’une réalité qu’elle saura régurgiter en faisant couler un bain de sang. Il n’y a pas de gagnants dans le terrorisme. Si la machine de guerre est faite pour faire intervenir deux camps où les ennemis s’affrontent, le terrorisme, lui, est ici total : il veut tout détruire. Il veut donner naissance à la mort. Le monde doit basculer vers le néant. Or la terreur est d’autant plus grande que le monde baigne dans le sang d’une jeune fille : figure par excellence de la victime, qui ici s’est transformée en bourreau. Valentine a utilisé son pouvoir mortifère. Pourtant, on aurait tort de croire qu’il y a renversement de l’ordre des choses par le geste de violence radicale posé par Valentine : « La vie reprenait, petit à petit, on se remettait à dire des conneries » (Despentes, 2010 : 326) dit Lucie, après l’attentat.</p>
<p style="text-align: justify;">Néanmoins, mourir de cette façon oblige ceux qui restent à voir une scène indécente, laide, horrible. Et, de surcroît, l’attentat terroriste, ce geste que Valentine effectue de ses propres mains, concerne tout le monde et, surtout, de façon tragique, les innocents. C’est qu’en laissant derrière elle cet excès d’impudeur et d’abjection, elle oblige celui qui regarde à franchir un abîme, à perdre ses repères rationnels. En allant vers la mort et son suicide, Valentine ouvre une brèche, et met le monde en suspens.</p>
<p style="text-align: justify;">La jeune fille aura ainsi occupé sa place convenue de morte de manière à surprendre la société. De jolie morte, elle sera devenue une morte terrifiante. Elle aura alors réussi, par ses positions extrêmes, à mettre à mal, du moins pour un temps, les fondements d’une cohérence sociale où elle joue un rôle qui, depuis longtemps, ne l’intéresse plus.</p>
<p>&nbsp;</p>
<hr />
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;">BIBLIOGRAPHIE</p>
<p style="text-align: justify;">ALLWOOD, Gill. 1998, <em>French Feminisms: Gender And Violence In Contemporary Theory</em>. Londres, UCL Press.</p>
<p style="text-align: justify;">BANET-WEISER, Sarah. 1999, <em>The Most Beautiful Girl in the World : Beauty Pageants and National Identity. </em>Berkeley, University of California Press.</p>
<p style="text-align: justify;">BATAILLE, Georges. 1965,<em> L’érotisme</em>. Paris, 10/18.</p>
<p style="text-align: justify;">BESNIER, Jean-Michel. 1998, <em>Éloge de l’irrespect et autres écrits sur Georges Bataille</em>. Paris, Descartes &amp; Cie.</p>
<p style="text-align: justify;">BROWN, Lyn Mikel. 1998, <em>Raising their Voices : The Politics of Girls’ Anger</em>. Cambridge (MA.) et Londres, Harvard University Press.</p>
<p style="text-align: justify;">BUTLER, Judith. 1993, <em>Bodies that Matter</em>. <em>On the Discursive Limits of « Sex »</em>. New York et Londres, Routledge.</p>
<p style="text-align: justify;">DELEUZE, Gilles et Félix GUATTARI. 1980, « Mille plateaux », dans <em>Capitalisme et schizophrénie</em>, tome 2. Paris, Édition de Minuit, « Critique ».</p>
<p style="text-align: justify;">DESPENTES, Virginie. 1994, <em>Baise-moi</em>. Paris, Éditions J’ai lu.</p>
<p style="text-align: justify;">DESPENTES, Virginie. 2006, <em>King Kong théorie</em>. Paris, Bernard Grasset.</p>
<p style="text-align: justify;">DESPENTES, Virginie. 2010, <em>Apocalypse bébé</em>. Paris, Grasset.</p>
<p style="text-align: justify;">DUFOURMANTELLE, Anne. 2007, <em>La femme et le sacrifice : d’Antigone à la femme d’à </em>côté. Paris, Denöel.</p>
<p style="text-align: justify;">EILERAAS, Karina. 1997, « Witches, Bitches &amp; Fluids : Girl Bands Performing Ugliness as Resistance ». <em>TDR,</em> The MIT Press, 41,3 : 122-139.</p>
<p style="text-align: justify;">GROSZ, Elizabeth. 1994, <em>Volatile Bodies. </em>Bloomington, Indiana University Press.</p>
<p style="text-align: justify;">HUGHES, Arthur. ca 1851-53, <em>Ophelia</em></p>
<p style="text-align: justify;">JONES, Peter. 2002, « Anarchy in the UK : ‘70s British Punk as Bakhtinian Carnival», <em>Studies In Popular culture. </em>[En ligne],[ www.pcasacas.org/SiPC/24.3/Jones.htm] (15 septembre 2013).</p>
<p style="text-align: justify;">KOFMAN, Sarah. 1982    <em>Le respect des femmes : (Kant et Rousseau)</em>. Paris, Galilée.</p>
<p style="text-align: justify;">LEBLANC, Lauraine. 1999    <em>Pretty in Punk. Girls’ Gender Resistance in a Boy’s Culture</em>. New Brunswick, New Jersey et Londres, Routledge.</p>
<p style="text-align: justify;">LEDOUX-BEAUGRAND, Évelyne. 2010   <em> Imaginaires de la filiation : la mélancolisation du lien dans la littérature contemporaine des femmes. </em>Université de Montréal, thèse de doctorat.</p>
<p style="text-align: justify;">LENTZ, Kristen Martha. 1993    « The Popular Pleasures of Female Revenge (Or Rage Bursting in a Blaze of Gunfire) ». <em>Cultural Studies</em>, 7,3 : 374-405.</p>
<p style="text-align: justify;">MAGLIN, Nan Bauer et Donna PERRY (dir.). 1996    <em>«Bad Girls»/«Good Girls» : Women, Sex, and Power in the Nineties</em>. New Brunswick (NJ), Rutgers University Press.</p>
<p style="text-align: justify;">MAINON, Dominique et James URSINI. 2006    <em>The Modern Amazons : Warrior Women On-screen</em>. Pompton Plains (NJ), Limelight Editions.</p>
<p style="text-align: justify;">THE STRANGLERS,. 1977   «Ugly» <em>Rattus norvegicu</em>s, United Artist Records Limited.</p>
<p>Cet article <a href="/la-jeune-fille-dans-loeuvre-de-virginie-despentes-de-la-laideur-punk-a-lhorreur-terroriste/">La jeune fille dans l’œuvre de Virginie Despentes.  De la laideur punk à l’horreur terroriste</a> est apparu en premier sur <a href="/">FRANCOISE STEREO</a>.</p>
]]></content:encoded>
					
		
		
		<post-id xmlns="com-wordpress:feed-additions:1">1574</post-id>	</item>
		<item>
		<title>Hors-la-loi</title>
		<link>/hors-la-loi/?utm_source=rss#038;utm_medium=rss&#038;utm_campaign=hors-la-loi</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Catherine Lefrançois]]></dc:creator>
		<pubDate>Fri, 23 Oct 2015 17:07:35 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[5 Univers intimes]]></category>
		<guid isPermaLink="false">/?p=1538</guid>

					<description><![CDATA[<p>  JULIE BOULANGER Photo: Satya Jack, www.jackraw.com Paraît que l’inceste est un sujet délicat, qu’on ne devrait l’aborder qu’en prenant mille précautions – ou ne pas en parler dans un monde idéal. À cette exhortation à la prudence, il faut répliquer. À qui s’adressent en vérité ces précautions? Qui veut-on ménager ici? C’est donc sans précaution [&#8230;]</p>
<p>Cet article <a href="/hors-la-loi/">Hors-la-loi</a> est apparu en premier sur <a href="/">FRANCOISE STEREO</a>.</p>
]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: left;"> <a href="/wp-content/uploads/2015/10/hors-la-loi-600.jpg"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-1540" src="/wp-content/uploads/2015/10/hors-la-loi-600.jpg" alt="hors la loi 600" width="600" height="400" srcset="/wp-content/uploads/2015/10/hors-la-loi-600.jpg 600w, /wp-content/uploads/2015/10/hors-la-loi-600-300x200.jpg 300w" sizes="(max-width: 600px) 100vw, 600px" /></a></p>
<h2 style="text-align: right;">JULIE BOULANGER</h2>
<p>Photo: Satya Jack, <a class="_553k" style="color: #3b5998;" href="http://www.jackraw.com/" target="_blank" rel="nofollow">www.jackraw.com</a></p>
<p style="text-align: justify;">Paraît que l’inceste est un sujet délicat, qu’on ne devrait l’aborder qu’en prenant mille précautions – ou ne pas en parler dans un monde idéal. À cette exhortation à la prudence, il faut répliquer. À qui s’adressent en vérité ces précautions? Qui veut-on ménager ici? C’est donc sans précaution que j’aurais souhaité écrire cette réflexion autour d’un livre qui parle de l’inceste, <em>Mettre la hache. Slam western sur l’inceste </em>[1] de Pattie O’Green.</p>
<p style="text-align: justify;">Il me faut pourtant commencer en prenant une précaution. On ne peut discuter de <em>Mettre la hache</em> dans le cadre d’un numéro sur les « univers intimes » sans faire entendre ce constat posé dès le deuxième chapitre : « en qualifiant des crimes d’intimes, on a créé des milliers de victimes anonymes et tant que l’inceste restera entre les rebords du lit, ou dans le bureau du psy, il ne fera pas partie de la vie. » (20) Situer le livre de Pattie O’Green parmi les univers intimes ne signifie évidemment pas l’y confiner. Cet essai est, en fait, tout désigné pour rappeler ce postulat que la pensée féministe énonce depuis longtemps, mais qui a encore besoin d’être répété : il n’existe pas de séparation commode entre l’intime et le public. O’Green travaille à « construire un petit pont » (31) entre les deux sphères et ramène l’inceste sur la place publique, « comme pour créer une meilleure connexion » (31). Elle participe ainsi à faire résonner les voix de celles et ceux qui en sont les victimes.</p>
<p style="text-align: justify;">Pour construire cette connexion, O’Green établit un rapport complexe avec la lectrice ou le lecteur qui oscille entre la complicité et la confrontation. D’emblée, la lectrice ou le lecteur est interpellé.e : « Quelqu’un a écrit quelque part et je te dirai pas qui, mais ce quelqu’un a écrit que l’inceste était à la mode et je te dirai pas non plus quand il a écrit ça » (9). Une complicité est immédiatement mise en place, mais, du même coup, l’auteure affirme sans détour qu’elle se réserve le droit de poser des limites au récit de son expérience. Déjà se posent les premières bases de l’éthique du consentement, centrale dans l’essai. La lectrice ou le lecteur ne pourra imposer sa volonté de tout connaître, désir tyrannique qui fonde cette sorte de pacte pris pour acquis à l’égard de celle ou celui qui prend le risque du témoignage ou de l’autofiction. Avec celle ou celui qui pratique le témoignage ou l’autofiction, on se sent ainsi autorisé à tout demander, comme si partager une partie de sa vie nous engageait à la dévoiler toute entière.</p>
<p style="text-align: justify;">L’identité de celui qui « a écrit que l’inceste c’était un sujet full hype, que les écrivaines en profitaient » (10) est passée sous silence pour laisser la place à un témoignage beaucoup plus important, celui sur les agressions sexuelles perpétrées par le père que ce discours cynique et hargneux fait resurgir : « parce que c’est vrai que la journée où il a écrit ça : <strong>JE ME SUIS MISE EN BOULE DANS MON LIT EN DESSOUS DE MA COUVERTURE </strong>[2] » (12-13). Alors que s’entremêlent la violence que ce discours, sous le couvert de la raison, produit sur les victimes d’agressions sexuelles, en particulier sur les femmes, et la violence intenable des souvenirs des agressions subies dans l’enfance qui lui sont transmis par bribes, la lectrice ou le lecteur devient confident.e de cette douleur intime, non pas au sens de dépositaire et gardien d’un secret, mais de celui ou celle à qui l’on <em>confie</em> une douleur pour l’extraire de l’intimité. Le passage du privé au public est ainsi assuré.</p>
<p style="text-align: justify;">La lectrice ou le lecteur est aussi pris.e à témoin de ce mépris manifesté à l’égard de l’expression dans la littérature de la « douleur profonde et intime » (11). O’Green déclare sans ambages qu’elle sait très bien qu’elle s’inscrit, par le thème de son essai, dans un genre méprisé et n’en a visiblement que faire. C’est notamment dans cette hiérarchie entre les thèmes et les genres littéraires qu’elle <em>met la hache</em>. Et c’est aussi là l’une des nombreuses attaques contre le patriarcat qui juge ce qui est digne d’être abordé dans la littérature et ce qui en est indigne, qui identifie ceux (l’omission de la féminisation est bien sûr ici délibérée) qui méritent d’être lus, qui décide de la manière dont les choses doivent être énoncées. Discuter de l’appartenance générique du livre et de sa valeur littéraire revient, à mon sens, à tomber dans un piège, puisque c’est entrer par là dans le jeu de l’institution qui nous détourne de la puissance du texte. Pattie O’Green refuse de toute évidence de le faire. En qualifiant son livre de <em>Slam western sur l’inceste</em>, elle se place loin des catégories rassurantes. S’agit-il là d’un témoignage, d’une autofiction, d’un essai? Est-ce bien là de la littérature? <em>Who cares</em>?</p>
<p style="text-align: justify;">Ces questions apparaissent d’autant plus stériles que le projet est né en marge de l’institution, dans un blogue [3] toujours actif, et continue donc d’exister à l’extérieur de l’institution, l’auteure n’ayant pas suivi la tendance selon laquelle le blogue disparaît dès que l’auteur.e a atteint son but : la publication sur papier. La publication sur papier n’est vraisemblablement qu’une des formes de son projet, forme qui souffre de certaines limites dans la mesure où elle ne peut pas intégrer les gifs animés caractéristiques de ce blogue, mais qui offre aussi d’autres possibilités. La plus marquante est cette collaboration avec l’artiste Delphine Delas, dont les illustrations confrontent la candeur normalement associée à l’enfance et les nombreuses violences qui entourent l’inceste : celle de l’agresseur, du père dans ce cas, celle de « l’anesthésie générale » (15) qui, par sa passivité, son indifférence, engendre une nouvelle violence, celle aussi de la convenance imposée de force, comme une nouvelle agression, à ses victimes : « Je me rends compte que ce ne sont pas les agressions qu’elle a subies qui l’ont rendue « folle », mais le fait que tout le monde exige d’ELLE qu’ELLE s’exprime à ce sujet avec CONVENANCE. » (59) Sur la page d’à côté apparaissent un visage sans bouche, marqué de peintures de guerre, et un pistolet sur lequel est inscrit le mot CONVENANCE. L’illustration reprend une figure centrale du chapitre précédent, le « gun sur la tempe » (48), arme placée de façon métaphorique sur la tempe de la lectrice ou du lecteur: « Alors t’inquiète pas, si tu lis mon livre jusqu’à la fin, il va y avoir un HAPPY END. Mais entre-temps, t’es at gunpoint. Pour comprendre certaines choses, il te faut un gun sur la TEMPE. » (47) Cette violence symbolique et constructive est indispensable à la compréhension d’une violence réelle et destructrice, d’une arme de destruction massive, celle de l’inceste. Seule cette compréhension permettra éventuellement d’y mettre un terme, elle seule a le pouvoir de rendre possible un véritable HAPPY END, un HAPPY END qui serait un triomphe « du vivant, de la différence et de l’enchantement » (110) sur l’inceste – défini par O’Green comme haine de ces trois principes.</p>
<p style="text-align: justify;">Le dispositif de la confrontation à l’égard des « habitants du monde tranquille » (75) est donc rapidement mis en place dans le livre et revêt plusieurs formes. L’une des plus directes est cette inculpation générale : « tout le monde me tue » (13). Tout le monde : le lectrice ou le lecteur n’y fait pas exception. L’accusation devient implacable alors que O’Green s’adresse à cette travailleuse sociale qui avait tenté de lui arracher un aveu, sans prendre le temps requis, sans comprendre que l’enfant défendrait instinctivement son parent: « Alors, « Non, il ne me touche pas. » Il me tue. Et tu fais pareil. » (37) Ce « tu » a beau s’adresser à une personne précise, celle qui a « cherché sans vraiment [lui] parler » (39), l’identification du lectrice ou du lecteur à ce « tu » est inévitable et d’autant plus marquante que l’extrait en question apparaît en quatrième de couverture. La sentence « Il me tue. Et tu fais pareil » en est la dernière phrase. Apparaît là un certain refus du jeu de séduction qui se pratique toujours dans une certaine mesure en quatrième de couverture. Celle ou celui qui décide de s’aventurer dans ce livre doit s’attendre à ne pas être ménagé.e.</p>
<p style="text-align: justify;">La confrontation n’est pas ici une banale stratégie rhétorique. Elle est vitale pour déjouer la logique de l’inceste. L’un des plus grands alliés de l’inceste, c’est cette tranquillité qui repose inévitablement sur la fuite de la confrontation de la part de tous ceux et celles qui en perçoivent les signes et se ferment les yeux pour ne pas troubler l’ordre des choses. Même lorsque cet ordre se maintient au prix de la souffrance de certain.e.s, il sera presque toujours préféré, on le sait, à une remise en question de la communauté. Celle qui confronte, qui prend le risque d’une parole qu’elle sait proscrite devient une paria :</p>
<blockquote>
<p style="text-align: justify;">Il faut mettre la hache dans le doute parce que dénoncer l’inceste, ce n’est pas une libération, ça ressemble plus à un enrôlement. C’est tout notre univers qui revire à l’envers. Parce qu’on a parlé, on n’est plus jamais invitées. Au jour de l’An, à Noël, j’appelle ça le temps des faites, et ça déchrist, il y a des guirlandes qui pendent et on s’habille en mou. On ne sortira pas la veille et le soir d’après non plus, parce qu’on nous a mises dehors, à l’écart, d’une dizaine de vies. (26-27)</p>
</blockquote>
<p style="text-align: justify;">La conséquence de la dénonciation est fatale : « Parce qu’on a parlé, on n’est plus jamais invitées. » Il va de soi que sera tenue à l’écart celle qui a dénoncé puisqu’elle devient une trouble-fête qui menace ce party pendant lequel, sous le couvert de l’ivresse, les mononcles sont autorisés à proférer toutes les obscénités qui leur passent par la tête – pour une fois que le désir masculin n’est pas réprimé! – et à disposer comme ils le souhaitent du corps des filles – si on en parle, rien n’est moins sûr, on qualifiera ces gestes d’« écarts de conduite ». Le caractère banal de la figure du « mononc’ paqueté et un peu trop colleux » en dit d’ailleurs long sur notre désinvolture par rapport aux agressions sexuelles. Les victimes doivent payer le prix des crimes de leur agresseur : l’exclusion de la communauté. Alors qu’elles luttent contre sa logique d’enfermement, les victimes qui ont dénoncé sont renvoyées dans cette intimité repliée sur elle-même à laquelle avait tenté de les condamner l’agresseur.</p>
<p style="text-align: justify;">Pour réintégrer la communauté en dépit des obstacles, la victime qui a dénoncé doit s’inventer de nouveaux moyens. La création du pseudonyme est l’un d’entre eux, et pas le moindre puisque le nom constitue l’un des principaux liens entre le sujet et le monde. Le pseudonyme permet de s’inventer une nouvelle place au sein de la communauté, une place peut-être encore plus en adéquation avec soi que l’identité d’origine, qui, on l’oublie souvent, est aussi une création : « Alors, ce nom que l’on choisit, pour sa sonorité, pour sa mélodie, ce nom qui porte cette voix que l’on crée pour soi, est peut-être moins un pseudonyme que le nom qu’on nous a imposé. C’est parfois le nom accolé à la naissance qui dissimule le mieux notre identité, qui nous empêche d’exister. » (101) À la lumière d’un entretien qu’elle a réalisé avec l’artiste Penelope Trunk, Pattie O’Green explique le caractère fondateur du pseudonyme qui permet de sortir de cette « grande rigidité de l’identité » (102) provoquée par l’inceste : « Le nom qui avait servi à raconter devait différer du nom de l’enfant qui avait été abusée. Cette enfant était incapable de parler. Celle qui avait raconté l’inceste ne devait pas porter le même nom que celle qui voulait travailler dans une grande compagnie. C’était une question de survie. » (100) Le pseudonyme permet aussi de refuser le rôle assigné par la communauté à la victime d’inceste : dénoncer et punir. Ainsi, le « nom […], pour les victimes d’inceste, vient souvent avec l’obligation de la délation. Pour nous montrer dans notre vérité, on est forcées de dénoncer celui qui nous a engendrées. Ça nous force à punir, ça nous oblige à haïr, et surtout, ça commande des justifications, des preuves et des explications. » (101) Cette déclaration est essentielle. La victime d’inceste ou d’agression peut choisir de dénoncer son agresseur, mais elle n’en a pas l’obligation. Au plus fort du mouvement #AgressionNonDénoncée, en novembre 2014, Pattie O’Green a récusé cette hiérarchie entre les victimes qui était en train de se mettre en place : « il faut cesser de mêler courage et dénonciation : les filles qui ne dénoncent pas sont courageuses aussi, croyez-moi [4] ». Forcer la victime à dénoncer l’enferme dans ce statut de victime, créant ainsi une nouvelle rigidité de l’identité. Or, ce qu’elle doit reconquérir, c’est la liberté. Par son pseudonyme, Pattie O’Green crée une nouvelle distance, vitale, avec son agresseur, qu’elle ne nomme pas. Son combat se situe ailleurs.</p>
<p style="text-align: justify;">Ce qui se déroule dans <em>Mettre la hache</em> n’est rien de moins qu’un « duel avec la nature humaine pour la reconnaissance de [sa] propre humanité » (86). Cette lutte sans précédent se déroule dans un lieu tout spécial, le western, défini dès le sous-titre, <em>Slam western sur l’inceste</em>, et autour duquel se construit dans le livre tout un imaginaire, notamment dans le texte intitulé « Les duels ». Le choix de ce lieu apparaît aussi vital que la création du pseudonyme. Le western est l’unique terrain sur lequel peut se tenir un combat comme celui-là. Certes, on ne s’y aventure pas sans danger puisque s’y déchaînent parfois les forces les plus brutales. Mais lorsque la loi semble se ranger au service du plus fort, un lieu en marge de la loi, dans lequel l’autorité est précaire, s’impose comme le seul espace dans lequel pourrait advenir un bouleversement de l’ordre, une transformation du monde. L’inscription dans l’univers du western permet aussi de détourner un imaginaire traditionnellement masculin, de le repenser :</p>
<p style="text-align: justify;">Un WESTERN, c’est peut-être la conquête sanglante de l’Ouest, mais je fais partie d’une race particulière, et beaucoup plus répandue qu’on ne pourrait le croire, de COWGIRLS qui ne luttent pas pour prendre possession d’un territoire. Leur combat perpétuel repose plutôt sur la réappropriation de leur corps de manière intime et singulière, mais aussi sociale et politique. Leur lutte ne peut pas être la revendication d’un droit, parce qu’un droit, c’est une « permission ». Leur pouvoir sur le corps ne repose pas, comme le territoire, sur une juridiction! C’est un duel avec la nature humaine pour la reconnaissance de leur humanité, as crazy as that! (85-86)</p>
<p style="text-align: justify;">Un autre combat est possible, donc, qui n’implique pas un accroissement de son pouvoir par le biais d’une prise de possession d’autrui ou d’un territoire, mais qui prend la forme d’une connexion, de la cowgirl avec elle-même et de la cowgirl avec une immense communauté : l’humanité entière. La démesure du projet (« as crazy as that! ») n’est possible que dans l’optique où on s’affranchit des lois des hommes qui nous imposent une nouvelle soumission : « un droit, c’est une permission ». Pas question de renforcer ces rapports de pouvoir à la source de notre oppression!</p>
<p style="text-align: justify;">Le western, sous le signe duquel se place l’essai, est indissociable de cette langue de Pattie O’Green qui se définit par l’hybridité (mélange de joual et de franglais) et par l’oralité (le slam). Ces caractéristiques participent à une certaine mouvance. Je pense à Lisa Leblanc et aux Dead Obies, fustigés par le chroniqueur du <em>Devoir</em> Christian Rioux [5]. À la chanteuse, il reproche non pas tant, dit-il, l’emploi du joual, qu’il célèbre au passage chez un homme, Plume Latraverse, mais plutôt la « fatigue culturelle » dont elle est pour lui le symptôme, le « plaisir pervers à brandir le vide de son existence » du « personnage de [sa] chanson » et sa « sorte de complaisance dans la décadence ». Chez les rappeurs de la Rive-Sud, il dénonce l’emploi d’un « créole dominé par l’anglais [qui] est proprement suicidaire au Québec ». Il n’y a pas de « métissage linguistique » chez Dead Obies, selon Rioux, plutôt un triomphe de l’anglais sur le français. Il souligne au passage que les rappeurs de Dead Obies considèrent « la défense du français au Québec […] dépassée [….] [et] n’hésitent d’ailleurs pas à associer les nationalistes et ceux qui défendent le français à des <em>« suprémacistes blancs »</em>. » Les textes de Christian Rioux, quoiqu’ils aient subi à leur tour leur lot de critiques et n’aient reçu, au final, que peu d’appuis, témoignent du caractère subversif que continuent d’avoir, à l’égard de certaines institutions (et pas les moindres), l’emploi du joual et celui du franglais.</p>
<p style="text-align: justify;">Pattie O’Green, par cette langue métissée (reprenons le terme refusé par Rioux) n’obéit pas à un simple effet de mode. Cette langue impure, vivante et dotée d’un pouvoir de subversion lui est essentielle pour lutter contre l’inceste, contre la haine « du vivant [et] de la différence » (110) qui fonde l’inceste et que l’agresseur tente d’inculquer. Pour échapper à l’enfermement, à la reproduction du même et à la destruction du vivant, il fallait à Pattie O’Green cette langue bâtarde :</p>
<blockquote>
<p style="text-align: justify;">parce que le gros prix à RABAIS pour leur validation AUTORITAIRE, pour la garantie d’une safety de ma CHAIR, c’est l’obligation to be just like THEM, de disparaître dans une meute qui ne mène rien à TERME, pis j’suis FED UP de leurs STORIES, pis j’suis FED UP de leur statement TEES, pis de leur ROUGH STUFF dans mon ESTOMAC […]. (72)</p>
</blockquote>
<p style="text-align: justify;">Il y a ici une parfaite correspondance entre le fond et la forme. Le franglais, si on le pense dans le contexte montréalais ou acadien, est un témoignage d’un métissage assumé qui s’oppose à la recherche d’une pureté, pureté nationale, pureté identitaire qui se traduit par un refus de l’autre. Il faut bien le dire, la logique nationaliste poussée à l’extrême est, sur le plan symbolique, une logique incestueuse lorsqu’elle produit une méfiance envers l’autre, lorsqu’elle en vient à affirmer que tout ce qui est extérieur à la nation (ou à la famille, c’est la même chose) est une menace dont il faut se prémunir. La logique nationaliste, en ultime instance, est une logique incestueuse lorsqu’elle défend l’idée qu’il faut vivre juste entre nous. L’emploi du franglais devient ici une façon de lutter contre l’inceste en s’opposant à la pureté identitaire.</p>
<p style="text-align: justify;">            La contestation de la langue littéraire doit aussi être pensée en lien avec la contestation du patriarcat, centrale dans l’essai. On pense souvent à la langue dans son rapport à la mère, mais n’existerait-il pas des enjeux linguistiques liés au père? Lorsque Christian Rioux condamne la langue employée par la chanteuse acadienne Lisa Leblanc, il n’est pas qu’un simple gardien de la langue française, c’est aussi un ordre du monde bien précis qu’il défend :</p>
<p style="text-align: justify;">Je me souviens de m’être alors interrogé sur l’état d’esprit d’un pays où l’on pouvait ainsi écouter le plus naturellement du monde et sans sourciller une séduisante jeune fille entonner au banjo avec le sourire aux lèvres ce surprenant hymne à la « marde ». […] Avouons que la grossièreté de votre propos m’a d’abord choqué. N’était-il pas fait pour cela ? Le fait que les mots soient prononcés par une jeune fille décuplait évidemment la violence de la transgression. [6]</p>
<p style="text-align: justify;">Être douce, polie et séduisante : voici le rôle assigné à la « jeune fille » par Christian Rioux et que précisément refuse Pattie O’Green. Certes, l’histoire littéraire a prouvé que la remise en question des conventions esthétiques pouvait, chez un même écrivain, côtoyer un conservatisme politique ou moral. Il n’en existe pas moins actuellement au Québec une correspondance assez frappante entre le conservatisme politique et le conservatisme culturel. Le travail sur la langue, quelque forme qu’il adopte, permet de mener l’attaque sur les deux fronts. On ne peut contester la figure patriarcale sans s’en prendre à l’ordre symbolique dont il se fait le gardien.</p>
<p style="text-align: justify;">Au milieu de ce western, il faut non seulement bouleverser l’ordre du langage, savamment préservé par le père, il faut s’emparer de ses armes et les retourner contre lui. C’est ce à quoi nous exhorte le titre : « on va aller chercher la hache de mononcle Gustave dans son chalet à Sainte-Émélie-de-l’Énergie pis à GO on va la mettre DANS LE DOUTE » (23). La hache, c’est bien sûr celle d’un archétype québécois remis au goût du jour, le bûcheron, figure associée à une masculinité exacerbée, détournée ici. La hache, c’est aussi celle de Jack Torrance du film <em>The Shining </em>de Stanley Kubrick qui est au centre de l’une des scènes les plus marquantes du cinéma : Jack Torrance (interprété par Jack Nicholson) fracasse à coups de hache la porte de la salle de bain dans laquelle s’est enfermée sa femme avec leur fils pour échapper à la fureur homicide du père. Jack Torrance s’exclame ensuite, on le sait : « Wendy, I’m home! » La désinvolture avec laquelle on a si souvent repris ces images d’une grande violence est troublante. On peut toutefois mettre la fortune populaire de la réplique au compte d’une puissante intuition : elle restitue parfaitement l’un des principes du patriarcat. « Wendy, I’m home! » signifie je suis à la maison et je reprends mon bien : ma femme et mon enfant. C’est dans cette conception de la parentalité qu’il faut mettre la hache, dans cette conception de l’enfant comme extension de soi qui nourrit l’inceste. « L’inceste empêche de se lier aux autres, de faire partie d’une communauté » (111), nous rappelle Pattie O’Green. Le film <em>The Shining</em> met en images l’enfermement qui est à la fois la condition et la conséquence de l’inceste. L’inceste, loin d’être un problème intime, comme il serait si commode de le croire, engage donc la communauté entière. À la communauté, Pattie O’Green adresse une demande très simple au nom des victimes d’inceste qui aurait le pouvoir de transformer le monde : « Croyez-nous. »</p>
<hr />
<p style="text-align: justify;">[1] Pattie O’Green, <em>Mettre la hache</em>, Montréal, les Éditions du remue-ménage, 2015, 126 p. Les prochaines références tirées de ce livre seront simplement indiquées entre parenthèses.</p>
<p style="text-align: justify;">[2] On ne peut ici reproduire que de façon imparfaite les jeux avec la typographie omniprésents dans l’essai.</p>
<p style="text-align: justify;">[3] <a href="https://patty0green.wordpress.com/" target="_blank">https://patty0green.wordpress.com/</a></p>
<p style="text-align: justify;">[4] <a href="https://twitter.com/pattie0green/status/530045363840118785" target="_blank">https://twitter.com/pattie0green/status/530045363840118785</a></p>
<p style="text-align: justify;">[5] Parmi les textes au sujet des conséquences funestes qu’auraient, selon Christian Rioux, les chansons de Lisa Leblanc et de Dead Obies, on trouve les textes suivants, qui ont suscité de vives polémiques : Christian Rioux, « Le Chant du déclin », Christian Rioux, <em>Le Devoir</em>, 18 juillet 2014, et Christian Rioux, « J’rape un suicide », <em>Le Devoir</em>, 18 juillet 2014.</p>
<p style="text-align: justify;">[6] Christian Rioux, <em>Le Devoir</em>, 11 janvier 2013.</p>
<p>Cet article <a href="/hors-la-loi/">Hors-la-loi</a> est apparu en premier sur <a href="/">FRANCOISE STEREO</a>.</p>
]]></content:encoded>
					
		
		
		<post-id xmlns="com-wordpress:feed-additions:1">1538</post-id>	</item>
		<item>
		<title>Seconde naissance</title>
		<link>/seconde-naissance/?utm_source=rss#038;utm_medium=rss&#038;utm_campaign=seconde-naissance</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Catherine Lefrançois]]></dc:creator>
		<pubDate>Fri, 23 Oct 2015 17:07:08 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[5 Univers intimes]]></category>
		<guid isPermaLink="false">/?p=1558</guid>

					<description><![CDATA[<p>MARJOLAINE PÉLOQUIN Photo: Satya Jack, www.jackraw.com Je dédie ce texte à ma fille Marie-Mai   La force de la sollicitude, qu’elle soit personnelle ou politique (cf Isabelle Hudon, Françoise Stéréo, mai 2015), je pense que c’est d’abord en nous-mêmes qu’elle doit être invitée, dans la relation que nous avons avec les multiples dimensions de notre être, dans l’équilibre à instaurer entre les pôles [&#8230;]</p>
<p>Cet article <a href="/seconde-naissance/">Seconde naissance</a> est apparu en premier sur <a href="/">FRANCOISE STEREO</a>.</p>
]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: left;"><a href="/wp-content/uploads/2015/10/seconde-naissance-600.jpg"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-1560" src="/wp-content/uploads/2015/10/seconde-naissance-600.jpg" alt="seconde naissance 600" width="600" height="400" srcset="/wp-content/uploads/2015/10/seconde-naissance-600.jpg 600w, /wp-content/uploads/2015/10/seconde-naissance-600-300x200.jpg 300w" sizes="(max-width: 600px) 100vw, 600px" /></a></p>
<h2 style="text-align: right;">MARJOLAINE PÉLOQUIN</h2>
<p style="text-align: left;">Photo: Satya Jack, <a class="_553k" style="color: #3b5998;" href="http://www.jackraw.com/" target="_blank" rel="nofollow">www.jackraw.com</a></p>
<p style="text-align: right;"><em><span style="color: #33cccc;">Je dédie ce texte à ma fille Marie-Mai</span></em></p>
<p><strong> </strong></p>
<p style="text-align: justify;">La force de la sollicitude, qu’elle soit personnelle ou politique (cf <a href="/la-force-politique-de-la-sollicitude-1-ou-pourquoi-leconomie-a-besoin-de-feminisme-radical/" target="_blank">Isabelle Hudon</a>, <a href="/category/numero-4/" target="_blank"><em>Françoise Stéréo, </em>mai 2015</a>), je pense que c’est d’abord en nous-mêmes qu’elle doit être invitée, dans la relation que nous avons avec les multiples dimensions de notre être, dans l’équilibre à instaurer entre les pôles de l’autonomie et du relationnel.</p>
<p style="text-align: justify;">Cet aspect du <em>caring </em>me semble trop souvent oublié. Comme le dit la philosophe féministe Françoise Collin [1], le <em>caring</em>, c’est aussi et d’abord veiller sur soi, veiller à soi.</p>
<p style="text-align: justify;">Il fut une fois cette histoire, personnelle et politique, tirée de l’aventure de ma vie féministe. (Ici, je plonge dans un espace non maîtrisable, non historicisable comme le dit encore Françoise Collin, où tout ce qui arrive ne se réduit pas au politique&#8230;) Cette histoire, qui s’est passée il y a 44 ans, a marqué un tournant dans mon existence. Elle a posé les fondements de l’orientation de ma vie personnelle, de mon éthique et de mon engagement féministes jusqu’à aujourd’hui.</p>
<p style="text-align: justify;">Le 8 avril 1971, je sortais de la Maison Tanguay, prison provinciale pour femmes dans le nord de Montréal. Avec six de mes camarades du Front de libération des femmes du Québec (FLFQ), j’y avais purgé une sentence de prison – de deux mois dans mon cas – pour avoir, en pleine cour et sous l&rsquo;inique Loi sur les mesures de guerre, osé défier le pouvoir patriarcal qui interdisait aux Québécoises d’être jurées [2].</p>
<p style="text-align: justify;">Mon univers personnel venait de basculer. Mon univers politique et féministe aussi. Ces six semaines de travaux forcés, de vampirisation quotidienne de nos forces vitales, ligotées dans le carcan étouffant de la prison des femmes d’il y a 44 ans – qui n’a cependant pas réussi à nous museler, loin de là! –, laisseront à jamais leurs marques au fer rouge en moi. Cette expérience d’emprisonnement fut aussi la plus belle histoire de solidarité féministe que je n’ai jamais vécue, côte à côte, cœur à cœur, main dans la main avec mes six camarades et mes autres compagnes prisonnières, sœurs de lutte et sœurs de souffrance. Mais quel trou noir éclatant, la prison des femmes! Quelle démonstration lumineuse des ténèbres de notre exploitation! Comme je l’explique dans mon livre (<em>En prison pour la cause des femmes</em>, p. 92), dès la première semaine, nous réalisons que nos compagnes dites de droit commun sont, au même titre que nous, des prisonnières politiques. Nous sommes, les unes comme les autres, l’envers et l’endroit de l’appropriation masculine de l’existence des femmes :</p>
<p style="text-align: justify;">Nous, les «bonnes petites filles», punies pour avoir dérogé aux normes du pouvoir masculin, pour avoir dénoncé de manière soi-disant illégale et contraire au sacro-saint modèle de la féminité, la discrimination tout à fait légale des hommes envers les femmes! Et elles, les «mauvaises filles», «filles de vie» ou prostituées, fraudeuses et voleuses, sont à peu près toutes là, dans notre section du moins, à cause d’un homme (amant, ami, <em>pimp</em>, client) – invisible évidemment – et sont aussi punies pour être hors normes et illégales! Vierges ou putains, quel que soit le côté de la médaille où nous nous trouvons, nous contrevenons, les unes et les autres, aux normes d’un même pouvoir, d’un même système.</p>
<p style="text-align: justify;">Nous faisons le constat révoltant que non seulement la plupart de nos compagnes sont en prison parce qu’elles sont des femmes, mais aussi parce qu’elles sont pauvres.</p>
<p style="text-align: justify;">Est-il nécessaire de préciser que la violence discriminatoire de l’emprisonnement des femmes, vécue <em>in situ </em>en 1971, a représenté un indescriptible tremblement de terre pour la féministe encore verte et inexpérimentée que j’étais? Si le choc a eu des effets à des degrés plus ou moins violents sur mes six camarades, il a été dévastateur pour moi : ce fut une véritable déstructuration psychologique, sociale et politique qui a laissé des traces indélébiles sur ma vie. Je ne fus plus jamais la même après le 8 avril 1971.</p>
<p style="text-align: justify;">Nouvelle féministe radicale du jeune FLF, convaincue que notre lutte valait amplement les six semaines de prison que je venais de vivre, je quittais le « ranch à Jeannette [3] » décapée à l’os et le cœur calciné. J’avais été transformée autant par ce que j’avais vu de la situation des femmes en prison que par ce que je venais de vivre dans mon histoire affective personnelle.</p>
<p style="text-align: justify;">Durant au moins les trois premières semaines de l’emprisonnement, j’avais été sans nouvelles de ma mère et de ma famille. Je n’avais reçu que très peu de messages de mes amies intimes qui se trouvaient à l’extérieur. Pour moi qui carburais à la solidarité, je tombais de haut. Malgré la délicatesse et l’amitié attentives de mes six camarades de militance incarcérées avec moi, je me suis sentie totalement abandonnée par les personnes les plus significatives de ma vie.</p>
<p style="text-align: justify;">À cause de la surveillance policière totalitaire des Mesures de guerre et de la consigne de silence que nous nous étions imposée pour assurer notre sécurité et l’efficacité de notre geste, je n’avais pu prévenir ma mère – qui habitait la région soreloise – de notre action-choc. Je prenais appui sur notre solidarité mère-fille et sur notre confiance mutuelle qui avaient déjà fait leurs preuves. J’avais l’entière certitude que ma chère maman déchiffrerait les raisons de mon silence. Mais je n’avais pu anticiper l’ampleur de la violence de cet événement sur elle. Pour ma mère, ce fut un véritable traumatisme que sa fille bien-aimée se retrouve derrière des barreaux de prison. Même les raisons féministes n’avaient pas atténué le choc. Son cœur maternel avait éclaté de douleur et surtout de colère contre l’ignoble policier de la SQ qui lui téléphona, le lendemain de notre action, pour lui annoncer brutalement que non seulement sa fille était en prison, mais, de surcroît, qu’elle appartenait au Front de libération du Québec (FLQ) [4].</p>
<p style="text-align: justify;">Ce long mutisme de ma mère me jetait dans un abîme de désespoir. Sa personnalité souriante et chaleureuse, son éducation forgée à l’aulne de l’honnêteté, sa consécration absolue à ses rôles de mère et d’épouse, toute son histoire de Québécoise de milieu modeste rêvant d’une vie meilleure pour ses enfants pouvaient cependant expliquer cette réaction. Mais dans l’immaturité de mes 24 ans, je n’avais pu l’anticiper. D’autant plus que ma mère et mon père se situaient plutôt à gauche politiquement et que ma mère appuyait mon engagement féministe, en accord avec la démarche du FLF où elle m’avait déjà accompagnée.</p>
<p style="text-align: justify;">Maman et moi, nous nous aimions d’un amour mère-fille exceptionnel. Amour symbiotique bien sûr, où nous lisions mutuellement dans nos cœurs comme dans des livres ouverts. Amour fusionnel où elle souffrait mes souffrances, et moi, les siennes. Je n’avais pu prévenir maman de mon action et elle s’en était sentie trahie. Mais surtout, elle était en désaccord profond – bien qu’elle en approuvait l’objectif – avec la manière radicale, extrémiste et violente à ses yeux de mon geste. Elle n’aurait jamais cru que je pouvais « aller jusque là » comme elle me l’avouera plus tard : là aussi elle se sentait trahie. Durant les semaines interminables où je serai sans nouvelles d’elle, je me demandais qui pourrait bien me comprendre sur Terre si cette femme merveilleuse que j’adorais ne pouvait pas être solidaire de moi en cet instant crucial.</p>
<p style="text-align: justify;">Après ces longues semaines de douloureux questionnements, je finis par conclure à un abandon de sa part. Ma mère m’avait bel et bien abandonnée, pensais-je, et il me fallait assumer ma solitude, mon autonomie, ma liberté. J’ai compris surtout que ma mère et moi étions bien différentes à plusieurs égards. Lucille n’était pas de ma génération, elle n&rsquo;avait pas mon histoire et, dans la lucidité de mon regard féministe, je voyais qu’elle avait intériorisé beaucoup plus profondément que moi le modèle patriarcal de la femme douce et soumise.</p>
<p style="text-align: justify;">C’est à ce moment précis que j’ai compris que la seule personne au monde qui pouvait me comprendre et me donner un appui inconditionnel, veiller sur moi et veiller à mes besoins, c’était moi-même. Désormais et pour le reste de mes jours, je ne m’appuierais que sur moi-même, que sur mes ressources intérieures. C’est dans mes profondeurs que se trouvaient mon unique guidance intérieure et mon seul appui. C’est le serment que je me fis en ces jours de mars-avril 1971. Voilà pourquoi je peux parler du 8 avril 1971 comme du jour de ma seconde naissance.</p>
<hr />
<p style="text-align: justify;">[1] <em>Françoise Collin. Anthologie québécoise, 1977-2000</em>. Textes rassemblés et présentés par Marie-Blanche Tahon. Remue-Ménage, 2014.</p>
<p style="text-align: justify;">[2] Je fais le récit complet de ces événements dans <em>En prison pour la cause des femmes. La conquête du banc des jurés</em>. Remue-Ménage, 2007.</p>
<p style="text-align: justify;">[3] C&rsquo;est ainsi que nous avions baptisé la prison Tanguay, du prénom de la directrice de l&rsquo;époque&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;">[4] Comme je le mentionne dans mon livre (p. 68): « Les policiers savaient très bien que nous n&rsquo;étions pas du FLQ. Cette stratégie qui consistait à identifier au FLQ toute personne ou tout groupe de gauche (même le Parti québécois) sera généralisée durant la période des mesures de guerre. »</p>
<p>Cet article <a href="/seconde-naissance/">Seconde naissance</a> est apparu en premier sur <a href="/">FRANCOISE STEREO</a>.</p>
]]></content:encoded>
					
		
		
		<post-id xmlns="com-wordpress:feed-additions:1">1558</post-id>	</item>
		<item>
		<title>Sonnet pour parturientes</title>
		<link>/sonnet-pour-parturientes/?utm_source=rss#038;utm_medium=rss&#038;utm_campaign=sonnet-pour-parturientes</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Catherine Lefrançois]]></dc:creator>
		<pubDate>Fri, 23 Oct 2015 17:06:36 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[5 Univers intimes]]></category>
		<category><![CDATA[Création]]></category>
		<guid isPermaLink="false">/?p=1488</guid>

					<description><![CDATA[<p>MADODO Photo: Satya Jack, www.jackraw.com &#160; L&#8217;accouchement constitue selon moi le geste le plus intime et impudique qui soit, même si, en général, il n&#8217;est ni privé, ni solitaire. Il représente aussi le summum du dégoût magnifique. Je me suis inspirée de Baudelaire pour écrire ce poème fait de contrastes et d&#8217;oppositions, mais je n&#8217;ai pas [&#8230;]</p>
<p>Cet article <a href="/sonnet-pour-parturientes/">Sonnet pour parturientes</a> est apparu en premier sur <a href="/">FRANCOISE STEREO</a>.</p>
]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: left;"><a href="/wp-content/uploads/2015/10/Accouchement-600.jpg"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-1489" src="/wp-content/uploads/2015/10/Accouchement-600.jpg" alt="Accouchement 600" width="600" height="400" srcset="/wp-content/uploads/2015/10/Accouchement-600.jpg 600w, /wp-content/uploads/2015/10/Accouchement-600-300x200.jpg 300w" sizes="(max-width: 600px) 100vw, 600px" /></a></p>
<h2 style="text-align: right;">MADODO</h2>
<p>Photo: Satya Jack, <a class="_553k" style="color: #3b5998;" href="http://www.jackraw.com/" target="_blank" rel="nofollow">www.jackraw.com</a></p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 90px;"><span style="color: #33cccc;">L&rsquo;accouchement constitue selon moi le geste le plus intime et impudique qui soit, même si, en général, il n&rsquo;est ni privé, ni solitaire. Il représente aussi le summum du dégoût magnifique. Je me suis inspirée de Baudelaire pour écrire ce poème fait de contrastes et d&rsquo;oppositions, mais je n&rsquo;ai pas la prétention de m&rsquo;approcher un tant soit peu de ce poète de génie qui a su, comme nul autre, faire exploser la beauté des choses répugnantes; j&rsquo;espère seulement provoquer une toute petite émotion chez l&rsquo;amie lectrice et l&rsquo;ami lecteur.</span></p>
<p style="padding-left: 90px;"><span style="color: #33cccc;">Madodo</span></p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Jonchent le sol verni de longs lambeaux d&rsquo;entrailles<br />
Bruns, chair, jaunes et rouges, les fruits de ces entailles,<br />
Des ventouses du poulpe ou des serres d&rsquo;acier.<br />
Le ventre de la mère, cloaque hospitalier.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Embaume la pièce un doux parfum de charogne<br />
Signe olfactif du passage de la cigogne<br />
Les jambes en l&rsquo;air, comme une femme lubrique<br />
L&rsquo;heure n&rsquo;est plus aux idées folles et chimériques.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Le son du silence, les hauts, les hurlements<br />
Chantent la douleur sourde de l&rsquo;enfantement.<br />
Mais que cesse enfin l&rsquo;attente du cri primal !</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Caresses gluantes, baisers sales et mouillés<br />
Sur une peau flasque nage une peau fripée.<br />
Vers le sein va téter le petit animal.</p>
<p>&nbsp;</p>
<hr />
<p>&nbsp;</p>
<p>Cet article <a href="/sonnet-pour-parturientes/">Sonnet pour parturientes</a> est apparu en premier sur <a href="/">FRANCOISE STEREO</a>.</p>
]]></content:encoded>
					
		
		
		<post-id xmlns="com-wordpress:feed-additions:1">1488</post-id>	</item>
	</channel>
</rss>
