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	<title>Résistance Archives - FRANCOISE STEREO</title>
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		<title>La ruée vers le financement</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Catherine Lefrançois]]></dc:creator>
		<pubDate>Thu, 21 May 2015 17:53:55 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[4 Économie]]></category>
		<category><![CDATA[Résistance]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>MICKAËL BERGERON &#160; Avoir une super idée, mais ne pas avoir les fonds pour la sortir de notre tête et ne pas pouvoir compter sur les banques ou sur un héritage d&#8217;un vieil oncle inconnu. À une certaine époque, dans cette situation, les choix se limitaient à rêver de gagner à la loto ou cogner [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p><a href="/wp-content/uploads/2015/05/Bergreon.png"><img fetchpriority="high" decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-1138" src="/wp-content/uploads/2015/05/Bergreon.png" alt="Bergreon" width="600" height="273" srcset="/wp-content/uploads/2015/05/Bergreon.png 600w, /wp-content/uploads/2015/05/Bergreon-300x136.png 300w" sizes="(max-width: 600px) 100vw, 600px" /></a></p>
<p>MICKAËL BERGERON</p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Avoir une super idée, mais ne pas avoir les fonds pour la sortir de notre tête et ne pas pouvoir compter sur les banques ou sur un héritage d&rsquo;un vieil oncle inconnu. À une certaine époque, dans cette situation, les choix se limitaient à rêver de gagner à la loto ou cogner à la porte du Don Corleone de notre bout de pays. Aujourd&rsquo;hui, il y a une solution de rechange de plus en plus populaire: le sociofinancement.</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Aussi appelé «financement participatif» ou «crowdfunding», le sociofinancement utilise un principe qui se décline en plusieurs formules. Une personne ou un collectif propose un projet, du petit café de quartier au prochain album en passant par un documentaire ou une invention révolutionnaire. De l&rsquo;autre côté, des gens acceptent d&rsquo;aider ou de donner un coup de main à ce projet, que ce soit par un don, par l&rsquo;achat d&rsquo;un forfait ou par un investissement. Celui-ci peut être de 5$, de 100$ ou plus, selon les moyens et l&rsquo;intérêt du contributeur.</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="/wp-content/uploads/2015/05/Resistance.png"><img decoding="async" class="alignright wp-image-1135 size-full" src="/wp-content/uploads/2015/05/Resistance.png" alt="Resistance" width="200" height="200" srcset="/wp-content/uploads/2015/05/Resistance.png 200w, /wp-content/uploads/2015/05/Resistance-150x150.png 150w, /wp-content/uploads/2015/05/Resistance-100x100.png 100w" sizes="(max-width: 200px) 100vw, 200px" /></a></p>
<p style="text-align: justify;">Le concept est né bien avant l’invention du Web, mais a pris de l&rsquo;ampleur (c&rsquo;est un euphémisme) avec Internet. Bien que le Québec ait été plus tardif à embarquer dans ce mouvement, quelques sites Internet québécois facilitant ce type d&rsquo;entraide ont vu le jour, comme Haricot ou La Ruche, qui, pour ce dernier, ne propose que des initiatives de la Vieille Capitale.</p>
<p style="text-align: justify;">Quand on sait qu&rsquo;un Américain a réussi à amasser plus de 60 000$ pour la préparation d&rsquo;une salade de patates (qui était au départ une blague, une parodie de certains projets que l&rsquo;on trouve sur Kickstarter, populaire site de sociofinancement), on pourrait croire que c&rsquo;est un nouveau Klondike pour les projets alternatifs, un Eldorado pour les jeunes entrepreneurs, un Plan Nord pour les artistes méprisés par les géants du <em>showbizz</em>. <em>Françoise Stéréo</em> est allée à la rencontre de trois femmes qui ont proposé leur projet aux mécènes du dimanche.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Pizza sociale</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Pour Pénélope Lachapelle et Lucie Nadeau de Nina pizza napolitaine, dans le quartier Saint-Roch, le sociofinancement aura permis de faire prendre la pâte (oui, on se permet cette image culinaire). «Finalement, le four a été compliqué. Il a fallu construire une structure pour le supporter et une cheminée. La campagne de sociofinancement nous a permis de payer cette surprise-là.»</p>
<p style="text-align: justify;">Leur campagne a été le succès le plus vif de l&rsquo;histoire de La Ruche jusqu&rsquo;à maintenant, les nouvelles reines de la pizza ayant atteint leur objectif en 24h! «Les premières heures, c&rsquo;est comme si on gagnait à la loto», se rappelle Pénélope, avec un gros sourire dans la voix.</p>
<p style="text-align: justify;">Vite comme ça, le sociofinancement semble avoir sauvé le premier établissement de pizza napolitaine de Québec, mais ce serait ne pas souligner le gros travail qui a été fait avant, pendant plus de quatre ans.</p>
<p style="text-align: justify;">«J&rsquo;ai eu l&rsquo;idée en 2010, explique la dynamique propriétaire. J&rsquo;ai mangé une pizza napolitaine à New York et j&rsquo;ai eu une épiphanie! Je voulais faire ça! J&rsquo;ai commencé à travailler sur un plan d&rsquo;affaires. Lucie s&rsquo;est jointe à moi dans l&rsquo;aventure. On a travaillé avec le Centre local de développement [CLD] de Québec [qui n&rsquo;existe plus] qui nous a donné une subvention pour jeunes entrepreneurs, puis on a reçu de l&rsquo;aide du SAGE, des fonds de la FCJE [Fondation canadienne des jeunes entrepreneurs, maintenant Futurpreneur Canada] et de Femmessor.» Ajoutons à ça que les filles avaient leur mise de fonds pour lancer l&rsquo;entreprise, soit environ 30% du montant nécessaire.</p>
<p style="text-align: justify;">Les 7800$ récoltés pendant leur campagne sur La Ruche n&rsquo;est donc qu&rsquo;une pointe de l&rsquo;iceberg financier. Mais le sociofinancement, ce n&rsquo;est pas que des sous. «Les gens qui ont contribué à notre campagne sont fiers de Nina», note Pénélope. Comme elles veulent être le plus près possible de leur communauté, la campagne aura donné un élan à cet ancrage sur la rue Saint-Anselme.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Fourchette communautaire</strong></p>
<p style="text-align: justify;">C&rsquo;est La folle fourchette du quartier Limoilou qui aura donné l&rsquo;idée à Nina pizza napolitaine de tâter le terrain du sociofinancement. Il faut dire que le projet de Sophie Grenier-Héroux et de Cyane Tremblay avait lui aussi bien fonctionné. En quatre jours, l&rsquo;objectif était atteint. «On recevait même des dons par la bande, avec des chèques, par des gens ne pouvant pas donner par PayPal», ajoute Sophie.</p>
<p style="text-align: justify;">Pour Sophie et Cyane, le sociofinancement aura consolidé leur financement. «On avait environ 25% des fonds, la campagne est venue compléter nos économies», résume la copropriétaire. La voie des prêts s&rsquo;ouvrait alors aux jeunes femmes d&rsquo;affaires, qui ont aussi pu compter sur une aide de la FCJE (qui, on vous le rappelle, est devenue Futurpreneur Canada).</p>
<p style="text-align: justify;">Tout le projet ne reposait donc pas sur la générosité de la communauté. «C&rsquo;était une belle manière de tester le produit», souligne tout de même Sophie. Comme pour Nina, cette campagne a elle aussi créé une fierté et une curiosité. Les contributeurs et contributrices avaient hâte de mettre les pieds dans cette boutique spécialisée en outils de cuisine de qualité, mais abordables pour laquelle il y avait un peu d&rsquo;eux. Bientôt, la clientèle pourra aussi visiter l&rsquo;atelier qui accueillera des cours de cuisine.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Buanderie participative</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Jusqu&rsquo;à maintenant, le sociofinancement n&rsquo;était pas au cœur du montage financier. Le projet La Buanderie amène un nouvel angle à cet article. Geneviève Vachon, Sarah Bélanger-Martel et Anne-Christine Guy avaient une idée, mais pas d&rsquo;argent. En fait, elles devaient aussi recevoir une aide financière du CLD de Québec, mais comme le gouvernement l&rsquo;a aboli, les fonds sont dans des limbes bureaucratiques. Si bien que le projet est en pause, malgré lui.</p>
<p style="text-align: justify;">Café-lavoir-lieu culturel, La Buanderie est un projet particulier. Ce sera un lavoir, comme on en connaît déjà. Ce sera aussi un café de quartier, comme on en connaît également. Mais ce sera aussi un lieu de diffusion culturelle, particulièrement en arts visuels. Quoi de mieux que de regarder des œuvres d&rsquo;art pendant que ton linge se fait brasser? Lire une revue à potins? Non, sérieusement.</p>
<p style="text-align: justify;">Anne-Christine admet que La Buanderie est un projet à risque. En plus, les filles sont pointilleuses et ne veulent pas faire affaire avec n&rsquo;importe qu&rsquo;elle institution. «Le sociofinancement donne de la force au projet. On n&rsquo;aurait pas pu y aller sans le sociofiancenement. Ceci dit, même devant les voies alternatives de financement, il faut quand même avoir un dossier solide!»</p>
<p style="text-align: justify;">Ce projet qui se définit comme féministe a dépassé lui aussi son objectif, mais pas au rythme effréné de Nina pizza napolitaine ou de La folle fourchette. «On a atteint environ 80% de notre objectif en quelques jours, après, ç’a été petit à petit», relate Anne-Christine.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Mais encore?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Le sociofinancement, malgré sa facilité et sa démocratisation du financement, ne permet quand même pas de récolter des milliers de dollars comme par magie. «On ne peut pas savoir avant de se lancer en sociofinancement, averti Sophie Grenier-Héroux de La folle fourchette. C’est un coup de dés. C’est dur à prévoir. Le réseau que l’on a est très lié au succès, davantage que le produit en soi. Les meilleures idées sans réseau ne passent pas.»</p>
<p style="text-align: justify;">Une observation reprise par Pénélope Lachapelle de Nina pizza napolitaine. «Le sociofinancement, je le conseille aux gens qui ont déjà un réseau. Ce n’est pas magique, c’est entre les mains de ceux et celles qui le lancent. Il faut bien se présenter.» Selon Anne-Christine Guy de La Buanderie, «il faut mousser le projet, on ne peut pas le lancer et le laisser aller sur Internet».</p>
<p style="text-align: justify;">Des avertissements, mais surtout des conseils avant de s&rsquo;y frotter. Lorsque les prospecteurs se lançaient vers le Yukon en rêvant de devenir riches, plusieurs ne se doutaient pas du défi et du travail qui les attendaient. Le sociofinancement, c&rsquo;est un peu la même chose, mais moins sale, moins dangereux, moins individualiste&#8230; Bon, c&rsquo;est pas mal différent, mais ça ne se fait pas tout seul, quoi!</p>
<p style="text-align: justify;">Si ce n&rsquo;est pas magique, ça demeure, selon les trois femmes, un important outil. «J’espère que le sociofinancement va grandir et que le public va s’ouvrir à ces projets-là», termine Pénélope.</p>
<hr />
<p style="text-align: justify;">
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		<title>Du pain et des roses, 20 ans plus tard: entrevue avec Manon Massé</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Catherine Lefrançois]]></dc:creator>
		<pubDate>Thu, 21 May 2015 17:53:31 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[4 Économie]]></category>
		<category><![CDATA[Résistance]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>DJANICE ST-HILAIRE 2 avril 2015, journée de manifestation à Montréal. J&#8217;ai rendez-vous avec Manon Massé pour discuter de la marche Du pain et des roses. Si on se rappelle, c&#8217;est en mai 1995 que la Fédération des femmes du Québec, avec Françoise David à sa tête, organisait une grande marche Montréal-Québec pour lutter contre la pauvreté. [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;"><a href="/wp-content/uploads/2015/05/Pain-et-roses.png"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-1214" src="/wp-content/uploads/2015/05/Pain-et-roses.png" alt="Pain et roses" width="600" height="793" srcset="/wp-content/uploads/2015/05/Pain-et-roses.png 600w, /wp-content/uploads/2015/05/Pain-et-roses-226x300.png 226w" sizes="(max-width: 600px) 100vw, 600px" /></a></p>
<p style="text-align: justify;">DJANICE ST-HILAIRE</p>
<p style="text-align: justify;">2 avril 2015, journée de manifestation à Montréal. J&rsquo;ai rendez-vous avec Manon Massé pour discuter de la marche <a href="http://www.lignedutemps.org/#evenement/50/1995_la_marche_du_pain_et_des_roses" target="_blank"><em>Du pain et des roses</em></a>. Si on se rappelle, c&rsquo;est en mai 1995 que la Fédération des femmes du Québec, avec Françoise David à sa tête, organisait une grande marche Montréal-Québec pour lutter contre la pauvreté. Neuf grandes revendications étaient mises de l&rsquo;avant pour améliorer la situation socioéconomique des femmes. L&rsquo;année 2015 marque donc le vingtième anniversaire de cet événement.</p>
<p style="text-align: justify;">À la toute dernière minute, l&rsquo;équipe de Manon Massé change notre lieu de rencontre. Nous avons désormais rendez-vous à la Station Ho.st sur la rue Ontario, une superbe microbrasserie nouvellement établie dans le quartier. Parfait! C&rsquo;est plus près de la maison. C&rsquo;est une trop-espérée-première journée de printemps et j&rsquo;avoue que l&rsquo;idée de boire une bière me fait pas mal plaisir. Arrivée un peu à l&rsquo;avance, je m&rsquo;installe à la seule table disponible au fond du bar et me commande une pinte. À l&rsquo;intérieur, c&rsquo;est bondé. Beaucoup de jeunes qui, par leur peinture rouge au visage et leurs conversations animées sur l&rsquo;austérité, me laissent facilement deviner qu&rsquo;ils reviennent de la manifestation. J&rsquo;ai lu sur les réseaux sociaux qu&rsquo;elle n&rsquo;était pas encore terminée et que ça commençait à brasser à Émilie-Gamelin&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="/wp-content/uploads/2015/05/Resistance.png"><img decoding="async" class="alignright wp-image-1135 size-full" src="/wp-content/uploads/2015/05/Resistance.png" alt="Resistance" width="200" height="200" srcset="/wp-content/uploads/2015/05/Resistance.png 200w, /wp-content/uploads/2015/05/Resistance-150x150.png 150w, /wp-content/uploads/2015/05/Resistance-100x100.png 100w" sizes="(max-width: 200px) 100vw, 200px" /></a></p>
<p style="text-align: justify;">« Hey Manon! »</p>
<p style="text-align: justify;">Les regards se tournent vers la députée de Sainte-Marie-Saint-Jacques. Beaucoup se lèvent pour aller la saluer. Je lui laisse le temps d&rsquo;arriver et la rejoins.</p>
<p style="text-align: justify;">« Allô Manon, comment ça va?</p>
<p style="text-align: justify;">Elle me sert une poignée de main franche, la main sur l&rsquo;épaule, tout sourire.</p>
<p style="text-align: justify;">&#8211; Allô Djanice! Ça va super! Écoute, on va aller dans la deuxième section du bar, ça va être moins bruyant.</p>
<p style="text-align: justify;">&#8211; Parfait, je voulais enregistrer l&rsquo;entrevue! Je ramasse mes trucs et on se rejoint de l&rsquo;autre côté! »</p>
<p style="text-align: justify;">Pendant que Manon fait sa tournée, que plusieurs vont la voir pour jaser de leurs projets, de problématiques du quartier ou de la grève, je passe dans la nouvelle et impressionnante section du bar. Le propriétaire ajoute des tables et des chaises.</p>
<p style="text-align: justify;">On se trouve une grande table près de la fenêtre vitrée.</p>
<p style="text-align: justify;">« Bon, rappelle-moi de quoi on parle.</p>
<p style="text-align: justify;">&#8211; De la marche <em>Du pain et des roses</em>!</p>
<p style="text-align: justify;">&#8211; Ah! Oui, c&rsquo;est ça. Heille excuse-moi, j&rsquo;ai eu une journée de fou! »</p>
<p style="text-align: justify;">Effectivement. J&rsquo;ai vu que plus tôt, Manon avait donné des entrevues, en plus de participer à la manifestation. Plus tard, vers 18 h, un <em>Tweet live </em>est organisé par son équipe. Je regarde l&rsquo;heure. 17 h 35. Le temps file. Nous avons un peu plus d&rsquo;une vingtaine de minutes pour faire l&rsquo;entrevue.</p>
<p style="text-align: justify;">Et c&rsquo;est parti.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>DJANICE &#8211; Pour commencer, je crois qu&rsquo;il serait bien de nous remettre en contexte et d&rsquo;expliquer comment est venue l&rsquo;idée de la marche <em>Du pain et des roses</em>.</strong></p>
<p style="text-align: justify;">MANON &#8211; En fait, y&rsquo;a deux affaires à considérer. Le contexte politique au sens large et le contexte politique à l&rsquo;intérieur même des mouvements de femmes. Le contexte politique d&rsquo;abord. En 1994, on sortait de neuf ans d&rsquo;ère libérale sous Bourassa. Le Québec avait été malmené. Après la défaite au référendum de 1980, la population était morose. Les travailleurs de l&rsquo;État s&rsquo;étaient fait avoir par leur gouvernement, les partis de la gauche progressiste avaient mangé toute une claque&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;">Parallèlement à ça, on avait un mouvement de femmes qui battait de l&rsquo;aile. La Fédération des femmes du Québec était chancelante. Si on se rappelle, en 1990, y&rsquo;avait eu l&rsquo;événement <em>Femmes en tête</em> pour le 50<sup>e</sup> anniversaire du droit de vote des femmes québécoises, un temps d&rsquo;arrêt et de réflexion. Durant cet événement, on s&rsquo;est fait brasser pas mal par les femmes immigrantes suite à une sortie de Lise Payette. On avait vu poindre l&rsquo;enjeu d&rsquo;un féminisme blanc et francophone. En 1992, y&rsquo;avait eu les états généraux, <em>Pour un Québec féminin pluriel</em>, qui se voulaient un moment de réflexion du mouvement féministe au Québec. On voulait un projet social féministe qui améliorerait les conditions de vie des femmes québécoises et de la société dans son ensemble. Mais ça brassait pas mal. Les femmes des régions ne se sentaient pas représentées, les femmes autochtones, on n&rsquo;en parlait même pas&#8230; Les grands réseaux du mouvement des femmes – syndical, communautaire, etc. – se reconnaissaient de moins en moins dans la FFQ. On était à la croisée des chemins, il fallait se redéfinir. Donc à l&rsquo;époque, l&rsquo;R des centres des femmes du Québec, mouvement très important que j&rsquo;appelle le bras activiste de la FFQ, est arrivé avec Françoise David comme coordonnatrice. Elle a dit : « Écoutez, avant de mettre la hache dans la FFQ, ce grand chapeau qui existe depuis 30 ans, investissons-la. Si ça marche, on en ressortira plus fortes, et sinon, on aura essayé. » L&rsquo;R des centres des femmes du Québec s&rsquo;est donc joint au conseil d&rsquo;administration de la FFQ. 1994, Françoise commence à faire émerger l&rsquo;idée de la marche <em>Du pain et des roses</em>.</p>
<p style="text-align: justify;">Elle l&rsquo;a déjà raconté. Un soir, elle est assise dans son salon. Elle regarde un reportage sur Martin Luther King et elle voit une grande marche avec des milliers de personnes et elle se dit : « C&rsquo;est ça qu&rsquo;il faut faire au Québec. » Quand Céline Signori annonce qu&rsquo;elle se retire du conseil d&rsquo;administration, Françoise prend la présidence par intérim. Le 17 mars 1994, Françoise réunit une trentaine de femmes de différents réseaux : fédération des familles monoparentales, femmes de syndicats, religieuses&#8230; Françoise avait un super réseau&#8230; Elle a dit : « Regardez, on a décidé de ne pas mettre la hache dans la FFQ, je suis la présidente par intérim, j&rsquo;ai un projet, embarquez-vous?» Et là, l&rsquo;idée de marcher Montréal-Québec, sur la question de la pauvreté, a commencé à se structurer.</p>
<p style="text-align: justify;">On avait neuf revendications : la mise en œuvre d’un programme d’infrastructures sociales, la hausse du salaire minimum, la création de programmes d’insertion ou de réinsertion à l’emploi, l’accès à des programmes de formation, le gel des frais de scolarité et l’augmentation des bourses aux étudiantes et étudiants, l&rsquo;adoption d&rsquo;une loi sur l’équité salariale, la réduction de la période de parrainage par leur mari pour les femmes immigrantes, la mise en place d’un système de perception automatique des pensions alimentaires avec retenue à la source et la création de logements sociaux. Une des revendications en 1995, c&rsquo;était qu&rsquo;on avait remarqué que, selon notre analyse politique, dans la sphère publique, la notion de pauvreté était effacée&#8230; C&rsquo;est pour ça qu&rsquo;on a appelé ça la marche des femmes contre la pauvreté. Pour expliquer simplement, on voulait réinscrire une analyse de classes dans les crises économiques qui se faisaient tout le temps sur le dos du monde.</p>
<p style="text-align: justify;">C&rsquo;était stratégique. On voyait arriver le référendum, on ne savait pas quand exactement. Mais on savait qu&rsquo;un gouvernement péquiste qui prenait le pouvoir irait en référendum. Dans notre analyse politique, on savait qu&rsquo;au dernier référendum, les femmes avaient peu voté. On savait que, pour atteindre la souveraineté, le gouvernement péquiste de Parizeau aurait besoin du vote des femmes, qu&rsquo;il devrait appuyer les femmes dans nos revendications. On avait un réel rapport de force face au gouvernement.</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="/wp-content/uploads/2015/05/ManonMasse.png"><img decoding="async" class="alignleft wp-image-1306" src="/wp-content/uploads/2015/05/ManonMasse.png" alt="ManonMasse" width="639" height="366" srcset="/wp-content/uploads/2015/05/ManonMasse.png 960w, /wp-content/uploads/2015/05/ManonMasse-300x171.png 300w" sizes="(max-width: 639px) 100vw, 639px" /></a></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>D &#8211; Et comment tu t&rsquo;es retrouvée à cette rencontre?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">M &#8211; En fait, j&rsquo;y étais parce que ma blonde travaillait à la FFQ et que je travaillais en éducation populaire. Écoute, je me faufile là, comme jeune militante de 31 ans&#8230; Ça m&rsquo;allumait. Ce qui me parlait là-dedans, c&rsquo;était la lutte des classes. Je viens d&rsquo;un milieu populaire et là, y&rsquo;avait un gros événement majeur qui s&rsquo;organisait pour lutter contre la pauvreté, je me sentais à ma place.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>D &#8211; C&rsquo;est ton premier contact avec le milieu féministe? </strong></p>
<p style="text-align: justify;">M &#8211; Ben&#8230; je pense que oui! À ce moment-là, je ne me qualifiais pas de féministe. En fait, je n&rsquo;avais juste pas encore fait le lien. C&rsquo;est vraiment à partir de là que j&rsquo;ai compris que je l&rsquo;étais profondément. Ç&rsquo;a pas été ben ben long!</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>D &#8211; Et comment tu conçois le féminisme?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">M &#8211; Ben&#8230; D&rsquo;abord, le féminisme pour moi, c&rsquo;est l&rsquo;égalité entre les hommes et les femmes, mais aussi entre les femmes entre elles. Et c&rsquo;est une manière d&rsquo;analyser, de voir les choses. Le féminisme, c&rsquo;est la lutte à l&rsquo;oppression. Ça inclut les minorités visibles, les personnes LGBT&#8230; C&rsquo;est comprendre et nommer l&rsquo;oppression patriarcale, peu importe dans quelle sphère de la société on la retrouve.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>D &#8211; À ton sens, avec la marche, quels gains ont été les plus importants pour les femmes?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Le plus beau, à mon sens, c&rsquo;est qu&rsquo;on est parties gagnantes. On n&rsquo;avait même pas commencé à marcher qu&rsquo;on avait déjà une revendication en poche : les pensions alimentaires. Pour moi, au final, cette marche-là a été plus que positive! Heille! 850 femmes qui ont marché Montréal-Québec à pied. Avec les intempéries. À dormir dans les gymnases. 15 000 personnes qui nous attendaient devant l&rsquo;Assemblée nationale. C&rsquo;était énorme! Aussi, ça faisait plusieurs années qu&rsquo;on n&rsquo;avait presque pas d&rsquo;augmentation du salaire minimum, et au sortir de la marche, on avait 45¢ d&rsquo;un coup! Le sentiment de faire quelque chose pour les femmes était très fort. Je pense que le plus grand gain qui a été fait, c&rsquo;est le gain de solidarité. On en avait grandement besoin, la FFQ en avait besoin. Les syndicats parlaient moins aux groupes communautaires et au mouvement féministe, on avait oublié que dans les religieuses, on avait des alliées féministes. On a retissé des liens entre les différents milieux de femmes, et ça! Ç&rsquo;a été majeur je pense.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>D &#8211; C&rsquo;est une belle victoire. </strong></p>
<p style="text-align: justify;">M &#8211; Ce qui pour moi est extraordinaire, c&rsquo;est que cette marche a été une réponse des femmes à l&rsquo;appauvrissement du peuple québécois. On le sait, quand le peuple s&rsquo;appauvrit, ce sont tout d&rsquo;abord les femmes et les populations vulnérables qui s&rsquo;appauvrissent. C&rsquo;était beau de voir les femmes se lever et prendre la rue, prendre la parole et s&rsquo;imposer.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>D &#8211; Et plusieurs autres marches ont découlé de cet événement. Comme si les femmes avaient réalisé à quel point leur solidarité pouvait être un levier politique.</strong></p>
<p style="text-align: justify;">M &#8211; Oui! Ensuite, il y a eu la Marche mondiale des femmes! Bon, la lutte féministe est loin d&rsquo;être gagnée. Nous avons fait d&rsquo;immenses progrès, mais il reste encore pas mal de travail à faire. À l&rsquo;Assemblée nationale, entre autres.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>D &#8211; Notre dernier numéro portait sur la colère&#8230; De quelle manière ta colère a-t-elle eu un impact sur ton parcours?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">M &#8211; Depuis toujours, mon plus grand moteur, c&rsquo;est mon indignation. Et plus je deviens consciente, plus il est actif. Tout à l&rsquo;heure, en revenant de la manifestation, je voyais que les policiers étaient en train de taper sur la gueule des jeunes&#8230; Ça, ça me met en marche! C&rsquo;était vrai dans le temps de la marche, c&rsquo;est encore vrai aujourd&rsquo;hui. Si je dois trouver un moment précis, je dirais la marche de 2000. Ç&rsquo;a été la plus grande gifle politique que j&rsquo;ai reçue de ma vie. Heille, on avait organisé une marche d&rsquo;envergure mondiale pour le mieux-être de toutes les femmes de la planète et le gouvernement du Québec nous avait donné 10¢ / heure d&rsquo;augmentation! Je me souviens. C&rsquo;était le 12 octobre 2000. J&rsquo;étais au parc Lafontaine sur le terrain des vaches à attacher les derniers morceaux, on attendait 30 000 personnes le lendemain&#8230; Je reçois un coup de téléphone d&rsquo;Alexa Conradi qui à l&rsquo;époque était la coordonnatrice de la Marche mondiale au Québec. Elle négociait avec Françoise Bouchard. Elle m&rsquo;appelle et elle me dit : « Tu me croiras pas, ils nous donnent 10¢ / heure. » J&rsquo;étais en furie. J&rsquo;ai hurlé dans le parc : « Y&rsquo;attendent-tu qu&rsquo;on aille prendre le pouvoir?! » Pour moi, c&rsquo;est la première fois où s&rsquo;est dessinée la nécessité d&rsquo;avoir un autre parti politique qui prenne le flambeau de la politique à l&rsquo;Assemblée nationale. Ça me vient de l&rsquo;insulte de mon gouvernement qui me rit en pleine face. Y&rsquo;ont alterné depuis, mais ça donne toujours la même affaire&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>D &#8211; Notre présent numéro porte sur l&rsquo;économie&#8230; Trouves-tu que les femmes ont leur place quand on parle d&rsquo;économie?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">M &#8211; Trop peu. L&rsquo;économie, c&rsquo;est encore une affaire d&rsquo;hommes.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>D &#8211; Si on analyse la dernière année du gouvernement libéral, penses-tu qu&rsquo;on retourne en arrière avec le gouvernement Couillard? </strong></p>
<p style="text-align: justify;">M &#8211; Retourner en arrière, sur certains points, oui. J&rsquo;ai parlé avec des femmes qui se demandent franchement comment financièrement elles vont arriver et si ce ne serait pas plus simple de rester à la maison pour s&rsquo;occuper des enfants&#8230; Dans les maisons, dans la classe moyenne, le calcul se fait. Y&rsquo;a une chose qui est sûre, c&rsquo;est qu&rsquo;on est prêtes à se défendre. Y&rsquo;a une chose qu&rsquo;on sait, que vos Françoise savent et que ma Françoise à moi sait très bien parce que c&rsquo;est une femme expérimentée&#8230; les femmes sont essentielles pour l&rsquo;économie du Québec. On les a sorties de leur maison pour leur donner la possibilité de s&rsquo;émanciper, oui, mais aussi de participer à l&rsquo;effort économique du Québec! Tu sais, si on fait un peu d&rsquo;histoire, les services sociaux&#8230; – et je les mets tous dans le même panier : la santé, l&rsquo;éducation, les services de garde, les proches aidantes, etc. – ont été mis en place pour rétablir une certaine justice sociale. Historiquement, c&rsquo;était des<em> jobs</em> que les femmes faisaient <em>gratisse</em> à la maison. Collectivement, on s&rsquo;est donné des moyens pour faire en sorte que la charge de travail, ce que chez Québec solidaire nous appelons « l&rsquo;économie domestique », soit soutenue collectivement. On voyait ça comme une responsabilité collective. Le problème actuellement, c&rsquo;est que le discours qui est véhiculé, c&rsquo;est que le système de santé, l&rsquo;éducation&#8230; c&rsquo;est de l&rsquo;économie privée, donc perçu comme une dépense. Et c&rsquo;est ce que les grands penseurs, ceux qui formatent la pensée collective, continuent de rentrer dans la tête du monde. Les services publics, c&rsquo;est vu comme une dépense, alors que c&rsquo;est un outil de redistribution de la richesse, un outil d&rsquo;équité sociale, un outil d&rsquo;égalité entre les femmes et les hommes. Le gouvernement actuel tient un discours d&rsquo;égalité entre les femmes et les hommes, il le répète <em>ad nauseam</em>, mais c&rsquo;est de la rhétorique.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>D &#8211; Si on regarde ce qui se passe actuellement avec les politiques d&rsquo;austérité&#8230; est-ce que tu penses qu&rsquo;on peut faire des liens entre 1995 et 2015? Y&rsquo;a une certaine ressemblance, non?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">M &#8211; Effectivement! Y&rsquo;a des ressemblances. Si on compare certains aspects de 1995 avec aujourd&rsquo;hui, on peut remarquer ce qu&rsquo;on pourrait appeler les premiers signes d&rsquo;une organisation politique de l&rsquo;austérité. La première fois qu&rsquo;on a entendu parler du déficit zéro, c&rsquo;était de la bouche du gouvernement de Lucien Bouchard, péquiste conservateur, mais tout de même péquiste. Lors d&rsquo;un grand forum socioéconomique, où tout le monde était assis ensemble, il invitait la société civile à se faire hara-kiri. Le gouvernement Bouchard parlait de rendre le marché plus flexible, de créer un secrétariat pour relancer l&rsquo;économie et la rendre plus accessible&#8230; ce qui finalement a privé le Québec de 5 milliards d&rsquo;impôts. Et, souviens-toi de ça, les trois groupes qui ont été exclus du forum socioéconomique de Bouchard? Les femmes, les étudiants et les mouvements sociaux.</p>
<p style="text-align: justify;">« Manon, le <em>Tweet live</em>, c&rsquo;est dans 5 minutes. »</p>
<p style="text-align: justify;">C&rsquo;est le responsable des communications qui nous rappelle que nous devrons nous arrêter. Depuis le début de notre entretien, une jeune équipe s&rsquo;est jointe à la table. Je dis jeune&#8230; j&rsquo;évalue la moyenne d&rsquo;âge à 35 ans. Maximum. Je le fais remarquer à Manon qui me sourit.</p>
<p style="text-align: justify;">« Ce sont mes jeunes! Ils sont allumés, ils sont impliqués, ils sont bons! C&rsquo;est ça l&rsquo;espoir! Une chance qu&rsquo;ils sont là, moi j&rsquo;suis pas trop bonne avec ces affaires-là! Moi, je raconte des histoires, je m&rsquo;étends! (<em>Rires</em>) Twitter, c&rsquo;est 140 caractères, c&rsquo;est une mécanique! Une chance qu&rsquo;ils m&rsquo;aident à être concise! »</p>
<p style="text-align: justify;">J&rsquo;ai l&rsquo;impression que notre discussion n&rsquo;est pas tout à fait terminée. Je lui propose qu&rsquo;on termine après le <em>Tweet live</em>. Je ne suis pas pressée, il fait beau, je viens de me commander une deuxième pinte&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;">« Sûr! »</p>
<p style="text-align: justify;">Durant l&rsquo;heure qui suit, je discute avec chacune des personnes à la table. S&rsquo;il y a une chose qui m&rsquo;impressionne, c&rsquo;est la bonne humeur qui se dégage du groupe. Des optimistes. C&rsquo;est un vent de fraîcheur sur la morosité politique ambiante et ça me fait un bien fou. Entre deux questions sur Twitter, Manon se joint aux conversations.</p>
<p style="text-align: justify;">« On peut se morfondre, ou ben essayer de faire avancer la démocratie. Si on s&rsquo;implique pas, y&rsquo;a pas grand-chose qui va changer! » me dira l&rsquo;une des demoiselles.</p>
<p style="text-align: justify;">On reproche souvent aux jeunes de ne pas s&rsquo;impliquer, d&rsquo;être individualistes et de se foutre de la politique. C&rsquo;est une impression bien personnelle, mais depuis 2012, il me semble que les jeunes sont plutôt mobilisés, contrairement à ce qu&rsquo;on dit.</p>
<p style="text-align: justify;">« On dirait que c&rsquo;est ce qu&rsquo;ils veulent nous faire croire, qu&rsquo;on se fout de la politique. Mais pourtant, quand on regarde les dernières années, les jeunes se sont levés pour l&rsquo;égalité, pour conserver les acquis sociaux, pour s&rsquo;opposer au néolibéralisme. »</p>
<p style="text-align: justify;">Le <em>Tweet live</em> se termine. On continue de discuter un bon moment avant de reprendre.</p>
<p style="text-align: justify;">Et ça repart.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>D &#8211; Avant de se quitter, on parlait des ressemblances entre 1995 et maintenant.</strong></p>
<p style="text-align: justify;">M &#8211; Oui, on disait qu&rsquo;il y avait des ressemblances, mais y&rsquo;a quand même des points de rupture.</p>
<p style="text-align: justify;">La répression est beaucoup plus radicale en ce moment. La répression a toujours été là, mais jamais autant banalisée que maintenant. C&rsquo;est la radicalisation de la droite qui nous amène à nous révolter.</p>
<p style="text-align: justify;">Et puis, la radicalisation, c&rsquo;est pas juste des manifestants qui cassent des vitrines. Y&rsquo;a aussi le gouvernement qui trouve des stratégies encore plus pernicieuses pour contrôler la population. Souvent je compare ça, et comme féministe, ça va te parler&#8230; je compare ça avec mon expérience dans l&rsquo;évolution de la conscience dans la dynamique de violence conjugale. J&rsquo;étais intervenante sur le terrain dans un centre de femmes et une chose que j&rsquo;ai apprise, c&rsquo;est que plus les filles développaient leur autonomie et leur <em>empowerment</em>, plus leur conjoint violent développait des stratégies de contrôle subtiles et diversifiées.</p>
<p style="text-align: justify;">Je prendrais comme exemple le dernier budget Leitão.</p>
<p style="text-align: justify;">C&rsquo;est un budget dans lequel, si déjà on a une grille d&rsquo;analyse solide, on est tout à fait capable de faire les calculs, comme Québec solidaire le fait, pour se rendre compte que l&rsquo;atteinte du déficit zéro se fait sur le dos des femmes. C&rsquo;est possible parce qu&rsquo;ils imposent à des employés un gel salarial pendant deux ans, qu&rsquo;ils gèlent l&#8217;embauche, le tout dans les services publics, et que majoritairement, ce sont des<em> jobs</em> de femmes : la santé, l&rsquo;éducation, le milieu communautaire. Donc, l&rsquo;atteinte du déficit zéro se fait en grande partie sur le dos des femmes&#8230; Comprends-tu le niveau d&rsquo;analyse que ça demande?</p>
<p style="text-align: justify;"><strong> </strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>D &#8211; L&rsquo;IRIS a d&rsquo;ailleurs fait une étude sur les impacts des mesures libérales depuis 2008 sur les femmes. </strong></p>
<p style="text-align: justify;">M &#8211; Oui! Ça reste tout de même très ardu à comprendre pour le citoyen. Ça demande d&rsquo;être lu, d&rsquo;être analysé. Surtout qu&rsquo;après ça, le gouvernement va investir 4 millions pour l&rsquo;intimidation et 24 millions en économie sociale. Et tant mieux! Ce sont des mesures qui ne sont pas inintéressantes en soi, mais qui font écran aux coupures de fond. Il demeure quand même que l&rsquo;équilibre budgétaire s&rsquo;atteint grâce au 0% d&rsquo;augmentation sur la masse salariale et d&rsquo;une diminution dans les ministères, principalement celui de la santé et de l&rsquo;éducation. Des<em> jobs</em> de femmes! Les intentions du gouvernement étaient plus faciles à déchiffrer en 1995.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>D &#8211; Et plus c&rsquo;est difficile à comprendre, plus c&rsquo;est difficile de s&rsquo;opposer&#8230;</strong></p>
<p style="text-align: justify;">M &#8211; C&rsquo;est que c&rsquo;est plus exigeant de déconstruire les discours dominants. La rhétorique en politique, c&rsquo;est fondamental&#8230; Ils peuvent faire passer ce qu&rsquo;ils veulent en donnant l&rsquo;impression d&rsquo;un consensus social&#8230; Je vais prendre un autre exemple : le système de santé. Le ministre Barrette a lancé ses deux projets de loi en disant : « Nous avons un problème d&rsquo;accessibilité. Je fais tout ça pour que tous les Québécois aient accès à un médecin. » C&rsquo;est sûr que le monde va être d&rsquo;accord. Tout le monde est d&rsquo;accord avec l&rsquo;accès à un médecin de famille. Sauf qu&rsquo;on sait qu&rsquo;en bout de ligne, ce n&rsquo;est pas le seul objectif. C&rsquo;est idéologique. On veut au passage laisser la porte ouverte à la privatisation du système de santé. Il ne s&rsquo;en cache même pas. Le ministre fait de la rhétorique pour faire passer la pilule.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong> </strong></p>
<p style="text-align: justify;">Une chance que vous existez avec votre média, comme bien d&rsquo;autres, pour prendre le temps de nous laisser parler!</p>
<p style="text-align: justify;">C&rsquo;est que les médias de masse sont crissement contrôlés et crissement monopolisés. J&rsquo;en veux pas aux journalistes, même si parfois je trouve qu&rsquo;ils manquent de rigueur. Pour avoir jasé avec certains qui me disaient « Regarde Manon, c&rsquo;est même pas moi qui choisis où je vais. Oui, j&rsquo;aimerais ça aller à ta conférence de presse sur les consignes à la SAQ et promouvoir une économie plus verte au Québec, mais quand je reçois un téléphone du patron parce que PKP fait une conférence de presse et qu&rsquo;il me dit « Oublie Manon Massé », j&rsquo;ai zéro choix là-dedans. Oui, j&rsquo;ai le choix et le contrôle sur ce que j&rsquo;écris. En même temps, j&rsquo;ai 15 minutes pour l&rsquo;écrire parce qu&rsquo;avec les nouvelles technologies, il faut que je produise 1-2-3 articles par jour!» Donc y&rsquo;a comme une complaisance, une complicité du monde journalistique, mais ce sont des machines! Et avec l&rsquo;avènement du journalisme en ligne, les exigences sont terribles! Il se passe de quoi, il faut que tu écrives avant l&rsquo;autre. C&rsquo;est très dommageable pour la démocratie.</p>
<p style="text-align: justify;">Je me souviens, en 1995, pendant la marche, on n&rsquo;était pas là. Paul Roy, journaliste à <em>La Presse</em>, a été 10 jours avec nous autres dans le contingent de marche! On n&rsquo;aurait pas ça aujourd&rsquo;hui! On est en campagne électorale et on a de la misère à avoir un journaliste deux jours avec nous autres.</p>
<p style="text-align: justify;">Tous ces éléments-là font en sorte que l&rsquo;austérité d&rsquo;aujourd&rsquo;hui est plus pernicieuse, les moyens de communication se sont diversifiés, certes! Ça impose par contre que le journaliste de recherche soit beaucoup plus efficace et plus rapide. Comment on va se sortir de tout ça&#8230; J&rsquo;espère que c&rsquo;est pas ta prochaine question! <em>(Rires)</em></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>D &#8211; Je crois qu&rsquo;on va s&rsquo;arrêter ici! (<em>Rires</em>)</strong></p>
<p style="text-align: justify;">À partir de ce moment, l&rsquo;entrevue devient plutôt informelle et se transforme davantage en conversation. On parle des trop insuffisantes places en CPE. On jase du manque de logements sociaux et de l&rsquo;absurdité du supplément au loyer qui n&rsquo;avantage pas les locataires, mais les propriétaires. On parle de privatisation des services publics, des absurdes propos de Stéphanie Vallée, la ministre de la Condition féminine, de la sous-représentation des femmes en politique&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;">Je rentre chez moi, contente.</p>
<p style="text-align: justify;">Manon est dense. Profonde. Intelligente. Je suis heureuse de voir que ma députée s&rsquo;implique, qu&rsquo;elle n&rsquo;a pas peur d&rsquo;aller <a href="http://www.journaldemontreal.com/2015/04/29/democratie-participative-dans-sainte-marie-saint-jacques-manon-masse-recoit" target="_blank">à la rencontre des citoyens</a>, de répondre aux questions, de se tenir debout. J&rsquo;aurais aimé l&rsquo;entendre me parler de bien d&rsquo;autres choses : du projet de loi 20, du texte « <a href="http://quebec.huffingtonpost.ca/manon-masse/agressions-non-denoncees_b_6962796.html" target="_blank">Comment lutter contre #agressionsnondénoncées avec #austériténondénoncée </a>» qu&rsquo;elle a écrit dans le <em>Huffington Post Québec</em>, de la ligne de parti, du mode de scrutin, du milieu LGBT&#8230; C&rsquo;est ce qui arrive avec Manon, elle allume la curiosité.</p>
<p style="text-align: center;">* * *</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Pique-nique pour les 20 ans de la marche <em>Du pain et des roses</em></strong></p>
<p style="text-align: justify;">Toutes les informations se retrouvent sur la page Facebook des 20 ans de la marche : <a href="https://www.facebook.com/Dupainetdesroses20ans" target="_blank">https://www.facebook.com/Dupainetdesroses20ans</a></p>
<hr />
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		<title>Toi pis ton char!</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Catherine Lefrançois]]></dc:creator>
		<pubDate>Thu, 21 May 2015 17:53:06 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[4 Économie]]></category>
		<category><![CDATA[Résistance]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>&#160; ANNE-MARIE RÉGIMBALD * * * Ce texte devait paraître dans notre numéro sur la colère. Avec l&#8217;aimable autorisation de l&#8217;auteure, nous avons décidé de le publier ici; son analyse des publicités de voiture y trouve bien sa place. * * * Le Québec, dixit mes filles, seize et dix-sept ans, n’est pas une terre atrocement sexiste. C’est [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p><a href="/wp-content/uploads/2015/05/Char.png"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-1179" src="/wp-content/uploads/2015/05/Char.png" alt="Char" width="600" height="945" srcset="/wp-content/uploads/2015/05/Char.png 600w, /wp-content/uploads/2015/05/Char-190x300.png 190w" sizes="(max-width: 600px) 100vw, 600px" /></a></p>
<p>&nbsp;</p>
<p>ANNE-MARIE RÉGIMBALD</p>
<p style="text-align: center;">* * *</p>
<p style="text-align: center;"><em>Ce texte devait paraître dans <a href="/category/numero-3/" target="_blank">notre numéro sur la colère</a>. Avec l&rsquo;aimable autorisation de l&rsquo;auteure, nous avons décidé de le publier ici; son analyse des </em><i>publicités de voiture y trouve bien sa place.</i></p>
<p style="text-align: center;"><em><a href="/wp-content/uploads/2014/06/FS_logo_cercleRenverse_125x125.png"><img decoding="async" class="aligncenter wp-image-97 " src="/wp-content/uploads/2014/06/FS_logo_cercleRenverse_125x125.png" alt="FS_logo_cercleRenverse_125x125" width="24" height="24" srcset="/wp-content/uploads/2014/06/FS_logo_cercleRenverse_125x125.png 125w, /wp-content/uploads/2014/06/FS_logo_cercleRenverse_125x125-100x100.png 100w" sizes="(max-width: 24px) 100vw, 24px" /></a></em>* * *</p>
<p style="text-align: justify;">Le Québec, dixit mes filles, seize et dix-sept ans, n’est pas une terre atrocement sexiste. C’est bien, le féminisme, c’est comme une clôture électrique, mais faut pas chercher des bibittes partout, qu’elles me répondent quand je leur demande ce qu’elles pensent de la pertinence du mouvement au Québec. Le sexisme au Québec est comme le gars de la chanson de Charlebois, ben ordinaire. Qu’aurait-on besoin de se mettre en colère et de l’organiser, de se servir d’un batte de baseball pour écraser une mouche ?</p>
<p style="text-align: justify;">Dans le monde occidental, les filles peuvent maintenant envisager d’emblée de pratiquer les mêmes métiers que les garçons, avec un peu d’insistance bientôt aux mêmes salaires. Je fais partie de la première génération ayant eu accès à la contraception dès l’apparition de ses règles, mon père a tout naturellement payé mes cours à l’université, aucun homme plus ou moins compétent au lit ne s’est jamais proposé de m’abolir le clitoris pour le cas où me viendrait, Dieu sait d’où, l’idée de me faire jouir moi-même. Il m’a fallu réfléchir longtemps à la question avant d’allumer, d’arriver à la saisir par un bout par lequel j’arrive tout simplement à l’envisager, comme si elle ne faisait pas sens. Comprenez-moi bien : je ressens de l’empathie pour mes sœurs moins fortunées que moi, ici ou ailleurs, toutes les femmes sont sœurs et rendue là, je suis aussi la sœur de tous les hommes, mais la colère n’est pas un sentiment que j’arrive à relier à l’empathie, je ne peux pas me fâcher pour mes sœurs moins chanceuses que moi, je peux essayer d’être active, mais je ne peux me fâcher à la place de quelqu’un d’autre; elle n’est pas davantage un sentiment que je pourrais ressentir envers mes semblables qui se mettent la tête dans le sable par rapport au sexisme qu’elles subissent, ou envers moi-même qui me mets la tête dans le sable.</p>
<p style="text-align: justify;"> <a href="/wp-content/uploads/2015/05/Resistance.png"><img decoding="async" class="alignright wp-image-1135 size-full" src="/wp-content/uploads/2015/05/Resistance.png" alt="Resistance" width="200" height="200" srcset="/wp-content/uploads/2015/05/Resistance.png 200w, /wp-content/uploads/2015/05/Resistance-150x150.png 150w, /wp-content/uploads/2015/05/Resistance-100x100.png 100w" sizes="(max-width: 200px) 100vw, 200px" /></a></p>
<p style="text-align: justify;">J’essaie de creuser, de nuancer. J’ai en effet eu accès à la pilule anticonceptionnelle dès l’apparition de mes premières règles, ce qui signifie que je n’ai jamais eu à chercher à obtenir, comme des millions de femmes, beaucoup plus près de moi que je le voudrais, un avortement impossible, mais aussi que les hommes, qui se sont toujours plus ou moins foutu de foutre une fille en balloune, l’ont eu encore plus facile avec les filles de ma génération et des suivantes. Il n’y a pas deux onces de lesbienne en moi. Me semble que ce serait plus facile, si les hommes étaient moins agréables au toucher, à l’odeur. Qu’est-ce qu’on fait, quand on est <em><i>full</i></em> hétéro? On est suspecte, on ne parle surtout pas du fait qu’on aime les hommes, leur compagnie, leur odeur, du moins en présence de certaines. <em><i>Sleeping with the enemy</i></em>. Comment faire un tri parmi les hommes? Jusqu’où accepter le sexisme ordinaire? Cette semaine, j’ai dit à mes filles de hurler, de mordre, de se battre si jamais un gars voulait leur imposer ne serait-ce qu’un baiser. Je leur ai proposé la colère, tiens donc. De temps en temps, l’une ou l’autre se fait siffler sur la rue, aborder dans le métro par des hommes de quarante ans et chaque fois me le rapporte. Pas maquillées, pas habillées pour provoquer, des ados sages. Je ne les surprotège pas, je n’ai pas peur pour elles, je ne dramatise pas, je ne veux pas qu’elles aient peur, qu’elles sachent que la meilleure parade n’est pas la peur, mais la colère. On avance. En fait, c’est par l’écriture que j’ai accès à la colère, et quand j’écris en colère, ma langue cherche à être violente, sale.</p>
<p style="text-align: justify;">La colère est une passion, elle est de l’ordre des affects, elle est vivante, elle sort de celui ou de celle qui la vit comme une bête protéiforme, jamais la même, mais elle est toujours volatile. Contrairement à la croyance populaire, la colère n’est pas davantage le lot des femmes que celui des hommes, elle ne dépend pas du sexe, elle est plutôt, individuellement, affaire de caractère. On ne peut pas plus décider de se fâcher que de ne pas le faire. J’admire les colériques. La colère d’autrui, quand j’y assiste sans en être la cible, me semble toujours magnifique : colères mémorables de mon petit démon de fille cadette qui refusait d’obéir à un ordre qu’un adulte lui donnait, couchée par terre, les pieds battant le sol, yeux fermés, poings sur les oreilles, à hurler, toute tentative de négociation irrecevable. Elle était admirable, son énergie était la vie même. Emportements subits de gens qui se déclarent rationnels, et dont les explosions font tellement plaisir à voir, il m’est très agréable d’imaginer les grands maîtres de la philosophie se fâcher. Tout le monde, pour l’avoir vécue, connaît l’effet de la colère sur le corps, la curieuse hypersensibilité du bout des doigts, la sensation physique quand le sang se réchauffe, circule plus vite, la dilatation des pupilles, les narines qui se changent en naseaux, les postillons qui sortent de la gueule grande ouverte, qui hurle des invectives ou alors des mots dont on est étonné soi-même de la nature et du rythme, tant on n’a même pas pu les penser que déjà ils sortaient, on n’a pas pu les retenir, ils sont presque visibles, noirs, rouges, ils trouent l’air, tassent l’atmosphère dans le coin. L’épuisement, l’incroyable silence intérieur qui suit le retour au calme, le retour au tictac quotidien, à l’intelligible, a quelque chose du halètement du fauve qui ferme les yeux, la proie ensanglantée dans la gueule. À mes yeux, la colère individuelle n’est pas dégradante, à moins qu’elle soit destructrice ou autodestructrice – je songe ici aux crimes passionnels –, elle peut être une énergie formidable.</p>
<p style="text-align: justify;">Collectivement, la colère qui s’organise est le lot des opprimés ou de ceux qui se jugent injustement lésés. Les ados sont en colère contre l’autorité, mais sans avoir rien de précis à revendiquer, le peuple contre les gouvernements, les pauvres contre les riches, les femmes contre les hommes, tous ceux-là avec davantage de revendications légitimes. Contre qui ou quoi, moi, suis-je fâchée comme femme, ou en droit de l’être ? Les femmes qui se sont battues pour l’obtention du droit de vote en Occident, il y a à peine un siècle, ont dû se révolter collectivement pour y parvenir. Leurs revendications partaient du raisonnement voulant que les femmes, si elles devaient obéir aux mêmes lois que les hommes, devaient aussi jouir des mêmes droits. Ça a été long. Ça a été violent. Leur colère organisée a été un modèle. Mais si elles se battaient contre l’oppression, elles luttaient surtout pour obtenir des droits. Au Québec, de nos jours, la dilution de la colère collective vient peut-être du fait que les droits à obtenir sont moins évidemment mis en avant que la dénonciation des injustices. Réclamer, forcer à donner ce qui nous est dû plutôt que de dénoncer. Si la colère dont parle le féminisme est la révolte organisée, active, qui se bat en faveur de la justice, je suis preneuse. Si la colère se concentre sur l’après, dont la révolte se soucie bien peu, et vise à éveiller la conscience d’un groupe, non pas contre l’autre, mais pour libérer tous mes semblables, hommes comme femmes, je suis preneuse. S’il faut un peu de colère froide pour que chacune secoue les jougs qu’on impose à d’autres humains, en toute conscience, je prends à bras-le-corps. Telle est ma lecture de la question qu’on me pose, celle de la colère contre, qui assombrit le monde jusqu’à le voiler de noir, ou de rouge. On n’est pas en colère pour, mais toujours contre, tout contre quelque chose, un regard, une injustice, une phrase, un geste, une agression.</p>
<p style="text-align: justify;">Avec des nuances et des réserves. Parce qu’elle ne me semble pas permettre de sortir de la fameuse dialectique créée de toutes pièces et approfondie par les hommes, je la vois au départ, dans la réalité, comme une trappe. Comme les mots <em><i>tête</i></em> et <em><i>testicules</i></em> ont la même origine étymologique, peut-être vaut-il mieux essayer d’éviter les concepts érigés en idoles par les philosophes mâles, que je me dis, mais j’y vais quand même, voir ce qu’ils en pensent. Aristote dit que <em><i>la colère a son origine dans ce qui nous touche personnellement</i></em>. Je prends note. La colère est pour lui individuelle. J’ajouterai à ceci que la disposition colérique me semble naturelle et varier d’une personne à l’autre, on ne peut pas la forcer. Sénèque la considère comme une folie <em><i>temporaire, nuisible et dangereuse</i></em>. Force placée du côté du négatif féminin, donc. Spinoza définit pour sa part la colère comme <em><i>désir (libido) de punir celui qui semble nous avoir causé un dommage injustement</i></em>. Colère contre injustice. Colère de la victime contre l’agresseur. Désir de vengeance. Ça ne me plaît pas de me placer en position de faiblesse, du côté des victimes. Spinoza recommande plutôt d’être raisonnable et mise sur l’<em><i>animositas</i></em>, dans le sens d’ardeur, fermeté, courage. Là, je décroche. Pourquoi faudrait-il être raisonnable, si on nous inflige des lois, des mœurs, des rapports de force qui ne le sont pas ? Je n’ai jamais été raisonnable, on me dit que je me contredis tout le temps et je réponds en souriant que c’est le plus beau des compliments ! La littérature n’est pas plus raisonnable que moi. Le texte que j’écris, s’il devient violent, acquerra le statut de texte littéraire, il sortira de la grandeur de la pensée pour entrer dans le monde irrecevable par la philosophie de la désarticulation des affects, de la rage dans les cas qui nous occupe, car pour chacune, l’âge venant et les expériences s’accumulant, se répétant, je ne parle pas d’expérience amoureuse, mais du quotidien en société, où nous croisons des inconnus et des situations, des postures sociales, il y a beaucoup de raisons d’être enragée contre les hommes. Mais la rage ne s’exprime pas nécessairement dans le quotidien, elle est diluée, tant les manifestations de la violence organisée à l’endroit des femmes ne sont souvent pas le lot d’individus, mais sont inscrites dans le souterrain, justement hors des lieux où les rapports sociaux sont policés, raisonnables.</p>
<p style="text-align: justify;">Que faut-il penser des hommes? La plupart, individuellement, m’ont toujours paru inoffensifs, distrayants. J’aime leur côté enfantin, leur innocence dans la bêtise, leur légèreté, leurs taches très aveugles, leurs tics de propriétaires, même quand ils sont locataires. Je ne suis pas condescendante, je dis que j’aime aussi les hommes dans leurs failles, je dis qu’ici, pour l’occasion, plutôt que de les regarder comme des oppresseurs, je les regarde comme des clowns, dans ce qu’ils ont de fragile et d’imparfait, et aussitôt, la position de douceur volontaire qui est souvent la mienne envers l’autre genre me paraît aussi efficace, parce que désarmante, que la colère, elle aussi désarmante, si on regarde les mâles comme de tout-puissants oppresseurs. Je refuse de me regarder moi-même a priori comme une cible ou une victime. Toute réaction désarmante est positive. À chaque situation, sa défense. Et pour moi qui vis au Québec, la douceur, si la situation ne me met pas personnellement en danger, c’est-à-dire quand je n’arrive pas à me mettre en colère parce que la colère, ça ne se feint pas, ou que mon corps ne la juge pas justifiée, est une stratégie à long terme, qui complémente le court terme de la réaction violente contre les situations qui me mettent hors de mes gonds. Dans les deux cas, je me bidonne : dans l’après-coup de ma colère, je sors un « tu l’as cherché » bien senti, je rigole du vacarme que j’ai fait, on ne peut rien contre les tornades. Dans ma conscience douce qui rigole, on s’étonne que je reste zen, je me bidonne que rien ne soit grave, surtout pas la petitesse du geste qu’on a posé contre moi. Tout, mais pas dans ce cas la froideur philosophique, qui observe, analyse, décortique, mais ne peut rien, qui manque de présence par rapport à l’immédiateté. Être assez intentionnellement, comme femme, un feu-follet, tantôt calme, tantôt dansante, impossible à suivre, insaisissable, n’appartenant à aucune école, n’obéissant à aucun dogme, mais vivante.</p>
<p style="text-align: justify;">C’est une Occidentale hétérosexuelle qui parle, du très haut de la vingt et unième marche du piédestal de son expérience de soi-disant femme émancipée. Je n’ai pas été une enfant abusée, je n’ai jamais été violée, agressée ou battue par plus fort que moi physiquement, je n’ai jamais été butin de soldat en zone de guerre. Bien sûr, ça colore mon regard et, surtout, mes attitudes. Faut-il se fâcher quand un type, alors que vous arrivez en retard, dit, un peu impatient : toutes les mêmes!? Faut-il se fâcher qu’on vous ouvre la porte, qu’on vous dise que vous êtes pas mal? Ma réaction est souvent la froideur, la glace dresse un mur infranchissable entre moi et l’abruti. La violence pour répondre à la bêtise? Les sermons aux bêtes? J’évite les imbéciles, les hommes dont l’inconscience frise la mauvaise foi, mais je n’ai pas plus d’empathie pour les filles de vingt-cinq ans qui vivent avec un papi qui les impressionne, les femmes qui couchent ou recouchent avec un homme qui les a humiliées, physiquement ou psychologiquement, je n’aime pas la victimisation, et quand je croise de ceux ou de celles-là, le mieux que je puisse faire est d’avoir la douceur de les écouter s’ils ou elles ont envie de parler. Peut-on, en dehors de son cercle rapproché, s’immiscer dans les rapports privés d’autrui, sans jouer la police des mœurs, sous prétexte de les défendre?</p>
<p style="text-align: justify;">Indignée, impatientée, je peux parfois piquer une colère et me dresser contre mon frère, contre un amant, contre le père de mes filles, contre un ami, contre mon propriétaire, contre les hommes qui m’entourent, mais ça n’aura rien d’un geste politique pour contrer le sexisme. La colère s’adresse à un seul individu. Ma colère sera un feu-follet, au mieux un tir de <em><i>sniper</i></em>. Je ne peux pas plus me mettre en colère contre des concepts. Je dois faire face à ce qu’on nous donne à voir, pas seulement être dans le lieu commun de savoir que ça existe. Les publicités d’automobile, pour ne citer qu’un exemple, que le système organisé de l’économie mâle nous impose pour nous punir de nous être collectivement soi-disant libérées, dès les années 1960, d’être des carpettes, nous casse en nous mettant à poil devant un char qui poursuit l’une de nos semblables qui n’a même pas l’air d’être terrorisée, ma foi, elle sourit même un peu, qu’un homme dans une grosse carcasse la menace de sa surpuissance, qu’un homme la tienne en laisse comme un animal ou sous sa botte. Je m’y suis habituée, je me suis habituée à les détester, à les trouver ridicules, il y en a toujours de nouvelles, je ne vois pas le jour où elles arrêteront.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>1970 ∨</strong></p>
<p style="text-align: justify;"><img decoding="async" class="alignleft" src="webkit-fake-url://3ba99bde-c85c-4798-9e3e-c6d6447b88d3/application.pdf" alt="" width="298" height="402" /> On croit que ces images s’adressent aux hommes, mais non, c’est aux femmes qu’elles s’adressent, elles sont très, très inclusives, elles sont dévorantes, que tu sentes bien la proximité physique, l’haleine de l’agresseur dans ton cou, au-dessus de toi, prêt à te broyer, à te défenestrer avec sa bite de métal, c’est pas à ta voisine soi-disant nounoune qu’elles parlent, c’est à toi, à moi. Elles sont faites pour moi, elles sont en fait, pour moi comme pour chaque femme qui les regarde, d’une violence inouïe, elles me rabaissent parce qu’elles me disent que je ne serai jamais à la hauteur du fantasme masculin, que je suis à mon meilleur étendue par terre ou nue comme un ver, mais que je ne serai jamais aussi parfaitement impuissante que la fille qui est là. C’est nous les puissants, allez-vous finir par comprendre que la bite, c’est nous qui la portons, et comme nous n’en sommes nous-mêmes plus très certains à cause des esties de femmes qui veulent être aussi puissantes, nous débandons et remplaçons la bite par des objets de métal, poignards, armes à feu, automobiles, tout ce qu’on trouve, on vous le met dans le cul. Et pour ce qui est des publicités qui s’adressent soi-disant aux femmes, elles ne font que les enfoncer dans le fantasme masculin. <em><i>Je suis Giulietta et je suis faite de la même matière que les rêves. </i></em>Ici, on vend une Alfa Roméo, auto de luxe pour poule de luxe, celle que cherche l’homme de luxe.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>                                         〈 1960         2007 〉</strong></p>
<p style="text-align: justify;"><img decoding="async" class="alignright" src="webkit-fake-url://217b0ee5-520e-4b31-b343-26d749fc7971/application.pdf" alt="" width="779" height="439" /></p>
<p style="text-align: justify;">Les femmes qui sont là ont accepté d’être mises en scène et rabaissées par ces <em><i>concepts</i></em>, elles embarquent complètement dans la récupération de ces images, qui rabaissent aussi la plupart des hommes que je connais, en leur disant qu’ils sont trop <em><i>losers</i></em> pour avoir une femme aussi parfaite que celle qui apparaît sur la pub, ou le complet fait sur mesure, ou l’auto de luxe, qu’ils n’ont plus le droit de bander que sur des fantasmes, pas sur des femmes réelles, imparfaites, animées et qui parlent et même répondent et protestent, qui décident de ne pas arriver habillées en pute à un premier rendez-vous, des femmes de chair, de sang, de cellulite, de sueur, d’haleine tiède, de poils arborés politiquement ou pas. La publicité reprogramme les fantasmes, ou plutôt pire, elle rend effectifs les fantasmes qu’elle crée. Quand je les vois, ces publicités me bouleversent, mais on ne peut pas s’en prendre à des images, à des abstractions, on ne peut pas mettre le feu à des concepts.</p>
<p style="text-align: justify;">Je pense aussi à la porno mâle hétérosexuelle plus ou moins <em><i>hard </i></em>que n’importe quel ado voulant <em><i>s’éduquer</i></em> trouve très facilement sur la Toile, où la violence exercée à l’endroit des femmes est inouïe, où les gestes posés sont des gestes terroristes : une femme se fait mettre une bite dans le cul par un mec tandis qu’un autre lui enfonce dans la gorge la sienne si profond qu’elle étouffe, une autre se fait prendre par un chien, une fille de quinze ans taille une pipe à un gros ventru dégueulasse dont les couilles pendent devant la caméra tandis qu’il lui dit <em><i>you’re so good, bitch !</i></em> en ayant l’air d’aimer ça, sans fin, jour et nuit sur la Toile, la propagande contre les femmes est incessante, comme si le sexe n’avait de valeur que profane, comme profanation de corps les moins jouissants et consentants possible. La porno produite par des hommes, contrairement à ce que prétendent certains d’entre eux, n’est pas divisible entre porno douce, qui serait acceptable et porno <em><i>hard, </i></em>qui serait condamnable. Ces pornos utilisent toutes les femmes de la même manière, avec seulement des différences de degré dans l’insoutenable, la deuxième aidant seulement à faire avaler la première et à justifier son existence, la rendre ordinaire. Elles appuient toutes sur le piton du choc visuel violent pour stimuler le cerveau tout à fait différemment de ce qui se produit dans la <em><i>vraie vie</i></em>. Comme le disait Lacan, le désir non réciproque est du délire. La pornographie a pour but la masturbation. Et ce n’est certainement pas parce que ça nous dérange que les hommes se branlent que la porno nous ébranle. C’est le fait que la pornographie, comme la publicité qui nous dit que nous sommes faites de la même matière que les rêves, renvoie les femmes, qui ont mené des luttes essentielles pour être considérées comme des humains à part entière, au rôle de spectres, de la même manière que les femmes en burqa sont elles aussi renvoyées au rôle de spectres, mais ceci entrouvre une porte dans laquelle je ne mettrai pas pour l’heure le pied.</p>
<p style="text-align: justify;">Devant ce détournement du potentiel érotique humain, je suis écœurée, triste, en colère oui, mais, à moins de l’écrire, de la cracher, cette colère tourne à vide, il y a peu de lieux où parler de mon dégoût : ni les fêtes de famille, ni les réunions de travail, ni même les soupers entre amis ne sont propices aux sorties de walkyrie que justifierait la révolte contre la violence pornographique dans le cours uniforme de nos vies. Je peux dire froidement à un homme qui fréquente des prostituées que je ne coucherai pas avec lui (encore faut-il que je le sache). Je ne peux par contre en aucun cas censurer ou contrôler sa consommation de porno. Il me reste, pour cracher ma haine, le papier, et parce qu’il est vrai que mon écœurement à l’égard du comportement de certains hommes va jusqu’à la haine, je peux balbutier le dégoût et la rage et surtout, l’impression d’isolement dans laquelle me plonge leur aveuglement devant le sens des images qu’on leur propose, la densité de l’écriture. L’un des buts ou à tout le moins des effets de la violence physique ou psychologique que des hommes exercent à l’endroit de femmes est de les faire taire. Et en ce sens, une manière de résister à la pornographie est bel et bien la colère.</p>
<p style="text-align: justify;">Comment faire pour que se détourne le regard des hommes? Pas vers soi comme image dont le tout serait entièrement visible, donné d’emblée, mais comme humain à part entière, pas terrorisante, pas menaçante, pas agressante parce qu’agressée, donc agressive. Être une grande gueule, ne pas se taire et en même temps rester ouverte. Mais refuser de l’ouvrir rien que pour se la mettre creux jusqu’à avoir envie de dégueuler. L’écriture est une arme contre la bite érigée en arme. J’écris pour contourner l’ordre obsessif et répétitif des images par lesquelles on tente de me faire marcher droit. J’écris pour être entendue d’eux. Et s’il est impensable que disparaissent un jour ces images qui figent les femmes dans des reflets qu’aucun miroir réel ne renvoie, il est possible d’en arriver, à travers les mots, qu’ils soient écrits ou échangés à travers de longues conversations bien arrosées avec les hommes, pris un par un, certains jours, à une relative sérénité, parce qu’on aura légèrement, très légèrement déplacé leur regard.</p>
<hr />
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		<title>Saint échec</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Catherine Lefrançois]]></dc:creator>
		<pubDate>Thu, 21 May 2015 17:52:32 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[4 Économie]]></category>
		<category><![CDATA[CHRONIQUES]]></category>
		<category><![CDATA[Radicalisme(s)]]></category>
		<category><![CDATA[Résistance]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>ZISHAD LAK Il faut fonder le concept de progrès sur l’idée de catastrophe. Que les choses continuent à « aller ainsi », voilà la catastrophe… (Benjamin, 1982, p.342) &#160; Il y a quelques semaines, nous accompagnions des amis à une cabane à sucre. Tout sentait le vieux temps. Les murs du restaurant étaient ornés des vieilles photos [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p><a href="/wp-content/uploads/2015/05/Lak.png"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-1261" src="/wp-content/uploads/2015/05/Lak.png" alt="Lak" width="600" height="929" srcset="/wp-content/uploads/2015/05/Lak.png 600w, /wp-content/uploads/2015/05/Lak-193x300.png 193w" sizes="(max-width: 600px) 100vw, 600px" /></a> ZISHAD LAK</p>
<p style="text-align: right;"><span style="color: #33cccc;"><em>Il faut fonder le concept de progrès sur l’idée de catastrophe. Que les choses continuent à « aller ainsi », voilà la catastrophe… </em>(Benjamin, 1982, p.342)</span></p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;">Il y a quelques semaines, nous accompagnions des amis à une cabane à sucre. Tout sentait le vieux temps. Les murs du restaurant étaient ornés des vieilles photos en noir et blanc de la famille propriétaire en train de travailler sur le terrain. Le travail et la famille : les deux saintetés des bons et honnêtes gens. Un musicien en costume folklorique jouait du violon à l’ancienne pour ainsi créer l’allure nostalgique des temps anciens. Or, toujours dans son style folklorique, il entamait, pour plaire à des plus jeunes qui constituaient un grand nombre de clients, des comptines moins âgées. <em>The itsy bitsy spider </em>et <em>Skidamarink</em> figuraient ainsi parmi des <em>succès</em>. Ici, on ne vend pas simplement l’érable, ni la bouffe (qui laisse souvent à désirer), mais une expérience; c’est plutôt la nostalgie qui est sur le menu : la promenade en calèche à deux dollars, la tire à trois dollars et un tour gratuit du processus de production lors duquel l’héritier de l’entreprise familial s’enorgueillit de l’efficience que les machines ont amenée à la production. Les moins jeunes clients, pour la plupart des jeunes parents de la classe moyenne, des professionnels, admirent la technologie qui permet à ce représentant de la famille (qui raconte le processus au « je »!) de produire en plus grande quantité en moins de temps. Ces produits se vendent finalement à prix élevés dans le magasin de souvenirs sur le terrain. Dans le temps qu&rsquo;il me reste entre la jasette avec des amiEs et la surveillance de mon jeune fils enfermé dans sa chaise haute pour qu’il ne se sorte pas de l’espace qui nous est assigné, j’observe les tables qui se reconfigurent telles des îles isolées dans le restaurant; autour de chacune sont assises plusieurs familles qui à leur tour se séparent l’une de l’autre par une facture. C’est un site d’extrême hétéronormativité. Le passé « charmant » qui se vend dans cet espace est en effet directement en lien avec la totalité de l’opération, y compris la fierté du dauphin par rapport à la fois à la modernisation et à ses pères. Cette expérience me fait penser à deux lectures récentes; d’abord, les érables entaillés dont le jus coule dans les tubes et finit dans le magasin de souvenirs m’amènent à l’article de l’écrivaine anishnaabe Leanne Simpson, « Land as Pedagogy: Nishnaabeg Intelligence and Rebellious Transformation ». D’un autre côté, l’accent sur le patrimoine qui semble garantir la continuité de l’entreprise familiale invoque un autre ouvrage qui contredit parfois les propos de Simpson : <em>The Queer Art of Failure </em>de Jack Halberstam. Or, ce que ces deux textes ont en commun est le fait que la résistance qu’ils proposent remet en question le concept libéral d’agentivité et se distingue de ce que Halberstam désigne comme « liberal gestures of defiance ».</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="/wp-content/uploads/2015/05/Resistance.png"><img decoding="async" class="alignright wp-image-1135 size-full" src="/wp-content/uploads/2015/05/Resistance.png" alt="Resistance" width="200" height="200" srcset="/wp-content/uploads/2015/05/Resistance.png 200w, /wp-content/uploads/2015/05/Resistance-150x150.png 150w, /wp-content/uploads/2015/05/Resistance-100x100.png 100w" sizes="(max-width: 200px) 100vw, 200px" /></a></p>
<p style="text-align: justify;">Les premières pages de l’article de Simpson racontent la première rencontre d’une jeune fille anishnaabe, Kwezens, avec le jus d’érable, sous la forme d’un poème narratif qui s’intitule « Kwezens makes a lovely discovery ». Lors de sa promenade printanière Kwezens croise un écureuil roux sur l’érable, qui grignote une écorce :</p>
<p style="padding-left: 60px;"><em><span style="color: #33cccc;">Nibble, nibble suck.</span></em> <em> <span style="color: #33cccc;"> Nibble, nibble suck.</span></em> <em> <span style="color: #33cccc;"> Nibble, nibble, suck.</span></em> <em> <span style="color: #33cccc;"> Nibble, nibble, suck.</span></em></p>
<p>Kwezens imite l’écureuil :</p>
<p style="padding-left: 60px;"><em><span style="color: #33cccc;">MMMMMMMMmmmmmm.</span></em></p>
<p style="padding-left: 60px;"><em><span style="color: #33cccc;">This stuff tastes good. It’s real, sweet water.</span></em></p>
<p style="padding-left: 60px;"><em><span style="color: #33cccc;">MMMMMmmmmmm.</span></em></p>
<p style="text-align: justify;">Elle apporte ensuite ce jus sucré à sa mère qui l’interroge sur le nectar et vérifie que sa fille a performé les rituels appropriés à la suite de cette découverte. Cela inclut la gratitude envers l’écureuil roux. Rassurée, la mère n’hésite pas à croire sa fille, mais apprend à son tour le nouveau savoir :</p>
<p style="padding-left: 60px;"><em> <span style="color: #33cccc;">Kwezens tells her doodoom the story,</span> <span style="color: #33cccc;"> She believes every word</span> <span style="color: #33cccc;"> because she is her Kwezens</span> <span style="color: #33cccc;"> and they love each other very much.</span></em></p>
<p>Le lendemain, un groupe de femmes, des tantes qui accompagnent Kwezens et sa mère à l’érable, se mettent à extraire le jus sucré qu’elles bouilliront ensuite en sirop :</p>
<p style="padding-left: 60px;"><span style="color: #33cccc;"><em>Ever since, every Ziigwan</em> [printemp]</span> <span style="color: #33cccc;"> those Michi Saagiig Nishnaabekwewag [Ojibwées]</span> <span style="color: #33cccc;"> collect that sweet water</span> <span style="color: #33cccc;"> and boil it up</span> <span style="color: #33cccc;"> and boil it down</span> <span style="color: #33cccc;"> into that sweet, sweet sugar</span> <span style="color: #33cccc;"> all thanks to Kwezens and her lovely discovery,</span> <span style="color: #33cccc;"> and to Ajidamoo [écureuil roux] and her precious teaching</span> <span style="color: #33cccc;"> and to Ninaatigoog [érables]<em> and their boundless sharing</em></span></p>
<p style="text-align: justify;">L’article de Simpson offre une analyse fort intéressante de ce récit. Or, ce qui m’intéresse avant tout est la dynamique de pouvoir épistémique et le contraste avec mes observations à la cabane à sucre commerciale. Ici, Kwezens n’hérite pas l’érable de sa famille et des générations précédentes; au contraire, c’est elle qui apprend à sa mère et à ses tantes à récolter l’eau sucrée (nous comprenons ici que le mot tante ne désigne pas nécessairement un lien œdipal et familial, mais marque la participation dans une socialité). À son tour, Kwezens obtient ce jus en imitant les gestes de l’écureuil, et lui en rend grâce tout de suite après. Ainsi, écrit Simpson, Kwezens « comes to know maple in the context of love. » On est ici loin du dauphin érablier qui ne rend grâce qu’à ses machines, loin aussi des liens strictement familiaux et masculins. Simpson explique d’ailleurs la source de ce récit dans une note de bas de page:</p>
<blockquote><p><span style="color: #33cccc;"><em>It is a traditional practice to begin by talking about how I learned this story and how I relate to it. This is a traditional Michi Saagiig Nishnaabeg story that I learned from Washkigaamagki (Curve Lake First Nation) Elder Gidigaa Migizi (Doug Williams). This is my own re-telling of it, and it is one of the ways I tell it in March, when my family and I are in the sugar bush, making maple syrup. I have chosen to gender the main character as a girl because I identify as a women, but the story can be and should be told using all genders. Michi Saagiig Nishnaabeg refers to Mississauga Ojibwe people, and our territory is the north shore of Lake Huron in what is now known as Ontario, Canada. </em><em>We are part of the larger Anishinaabeg nation.</em></span></p></blockquote>
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;">En effet, plus que le récit lui-même, c’est cette note et son contraste avec les stipulations du guide à la cabane à sucre ainsi que son rapport à la mémoire et à l’ouvrage de Halberstam qui ont déclenché mes réflexions ici.</p>
<p style="text-align: justify;">Dans son ouvrage <em>The Queer Art of Failure</em>, Halberstam explicite ses pensées sur deux concepts <em>queer </em>: l’oubli et l’échec. Si le succès s’inscrit dans un progrès qui dépend de la continuité, stipule Halberstam, l’oubli, comme une rupture dans cette temporalité linéaire, marque un échec émancipatoire. Les réflexions de Simpson et son poème nous montrent toutefois que la continuité hétéronormative et capitaliste à laquelle se réfère Halberstam ne provient pas de la mémoire, mais plutôt de l’oubli. Le chansonnier en habits anachroniques qui chante <em>Itsy bitsy spider</em> ne représente pas la mémoire, pas plus qu’il ne renforce l’oubli. Oublier d’abord le fait que cette entreprise familiale est elle-même le produit d’une rupture, qu’elle est bâtie sur la terre algonquine non cédée. Absorbés par le charme campagnard, on oublie que les femmes dans toute cette opération ne sont présentes que derrière le comptoir, servant la nourriture.</p>
<p style="text-align: justify;">Qui plus est, la note de bas de page de Simpson rend l’interlocuteur conscient du sujet-conteur, du fait que sa mémoire n’en est qu’une parmi tant d’autres qui viennent intercepter l’Histoire. Je propose donc que contrairement à ce que stipule Halberstam, l’échec <em>queer</em> qu’elle désire provienne en fait de la remémoration. Une remémoration qui ne cherche pas à réinstaurer la ligne temporelle, mais s’offre comme un remembrement (Stewart, 1996). Pour qu’il y ait du remembrement, il faut d’abord un démembrement, une défiguration de la logique établie. La résistance d’un tel point de vue ne sera pas une participation libérale afin d’inclure un plus grand nombre dans le système, mais une désidentification par rapport au système même. Plus précisément, une résistance féministe dans cette perspective ne cherchera pas à applaudir le succès des femmes dans les entreprises capitalistes, mais veillera à interrompre la logique dont la continuité dépend de ce succès. Ce n’est pas l’égalité, mais la rupture qui sera l’objectif d’une telle lutte. Cette rupture s’actualise parfois par la simple présence de certains corps et certains récits dans certains espaces. Ici, le récit de Simpson interrompt la continuité patriarcale de l’érablier et de son entreprise. L’amour qu’éprouve Kwezens, la présence collective des tantes et celle de l’écureuil roux forment un récit qui nuit à l’Histoire dont l’héritier de la cabane à sucre est détenteur. Ainsi, les objectifs d’une lutte <em>queer</em> s’inscriront, selon Moten et Harney dans « <em>[n]ot so much the abolition of prisons but the abolition of a society that could have prisons, that could have slavery, that could have the wage, and therefore not abolition as the elimination of anything but abolition as the founding of a new society.</em> »(2004, p.114)</p>
<p style="text-align: justify;">On assiste ces jours-ci à des manifestations et à des grèves dont le but est d’interrompre le progrès qui marque la continuité du statu quo. Les femmes qui sortent dans la rue avertissent la société québécoise du fait que le progrès libéral constitue une catastrophe pour les opprimées, qu’il leur coûte leur main-d’œuvre, le contrôle de leurs corps et de leurs systèmes de reproduction. Ce sont des gestes de défaillance importante, certes, et, qui sait, peut-être même historiques; n’oublions toutefois pas qu’il n’y a pas juste des printemps tous les deux ans pour résister à un système ultra-capitaliste qui cherche à assimiler et à s’approprier non seulement les opprimées, mais aussi leurs luttes pour l’émancipation; si la ligne vers le progrès construit sa continuité par le biais de l’oubli et de l’élision, la meilleure façon de contrer cette force monstrueuse serait peut-être de s’y désidentifier et de « remembrer » nos propres temporalités et socialités de tout ce qui est rejeté par cette ligne. Sortons, certes, mais surtout échouons.</p>
<hr />
<p><strong>Bibliographie</strong> Benjamin, Walter, <em>Charles Baudelaire</em>, Paris, Payot, 1982. Halberstam, Jack, <em>The Queer Art of Failure</em>, Durham, Duke University Press, 2011. Stewart, Kathleen, <em>A Space on the Side of the Road</em>, Princeton, Princeton University Press, 1996. Moten, Fred and Stefano Harney, « The University and the Undercommons: Seven Theses », <em>Social Text</em>, vol. 22, no. 2, été 2004. Simpson, Leanne, « Land As Pedagogy : Nishnaabeg Intelligence and Rebellious Transformation », dans <em>Decolonization: Indigeneity, Education &amp; Society</em>, vol. 3, no 3, 2014, p.1-25.</p>
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		<title>4. L&#8217;homosexualité queer pour faire échec au capitalisme hétéronormatif</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Catherine Lefrançois]]></dc:creator>
		<pubDate>Thu, 21 May 2015 17:52:05 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[4 Économie]]></category>
		<category><![CDATA[CHRONIQUES]]></category>
		<category><![CDATA[Notes pour un existentialisme queer]]></category>
		<category><![CDATA[Résistance]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>&#160; PIERRE-LUC LANDRY &#160; J’ai échoué. Lamentablement. Puis j’échouerai encore. Et je n’arrive pas à rattacher ces notes à l’économie, sinon par la négative : le capitalisme sauvage ne permet pas l’échec. « Nous avons tous échoué dans l’atteinte de nos rêves de perfection. Je nous évalue donc sur la base de notre splendide incapacité à faire [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p><a href="/wp-content/uploads/2015/05/Landry.png"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-1223" src="/wp-content/uploads/2015/05/Landry.png" alt="Landry" width="600" height="923" srcset="/wp-content/uploads/2015/05/Landry.png 600w, /wp-content/uploads/2015/05/Landry-195x300.png 195w" sizes="(max-width: 600px) 100vw, 600px" /></a></p>
<p>&nbsp;</p>
<p>PIERRE-LUC LANDRY</p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;">J’ai échoué. Lamentablement. Puis j’échouerai encore. Et je n’arrive pas à rattacher ces notes à l’économie, sinon par la négative : le capitalisme sauvage ne permet pas l’échec. « Nous avons tous échoué dans l’atteinte de nos rêves de perfection. Je nous évalue donc sur la base de notre splendide incapacité à faire l’impossible. » On attribue ces quelques mots à William Faulkner, reconnu pour son cynisme, mais aussi pour des maximes semblables, beaucoup plus réalistes et utiles que les conseils que d’aucuns aiment servir aux étudiants, à ceux qui veulent écrire par exemple, du haut de leur savoir absolu. Néanmoins, la logique marchande qui préside à toutes nos activités ne fait aucune place à l’échec, qu’il soit formateur ou non, quoi qu’on veuille bien croire le contraire – notamment lorsque le temps est venu pour nous de justifier nos faux pas, de transformer ces moments où nous nous sommes plantés magistralement en expériences enrichissantes desquelles nous sortons grandis, d’une maturité nouvellement acquise, plus aptes à recommencer; parce qu’il faut bien se <em>réinvestir</em> – jeu de mots intentionnel –, devenir à nouveau des agents économiques actifs et rentables, faire <em>profiter</em> – jeu de mots intentionnel, bis – la société de notre savoir-faire (et non pas de notre savoir-être).</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="/wp-content/uploads/2015/05/Resistance.png"><img decoding="async" class="alignright wp-image-1135 size-full" src="/wp-content/uploads/2015/05/Resistance.png" alt="Resistance" width="200" height="200" srcset="/wp-content/uploads/2015/05/Resistance.png 200w, /wp-content/uploads/2015/05/Resistance-150x150.png 150w, /wp-content/uploads/2015/05/Resistance-100x100.png 100w" sizes="(max-width: 200px) 100vw, 200px" /></a></p>
<p style="text-align: justify;">Cela dit, nous nageons dans les abstractions. Je donnerai donc un exemple – un seul, pour les besoins de ces notes – du caractère inacceptable de l’échec dans le discours dominant : le règne du modèle hétéronormatif monogame créateur de richesse(s), c’est-à-dire l’hégémonie, dans l’imaginaire collectif, de la famille nucléaire, pour dire les choses autrement, dont on a élargi le concept pour y faire entrer d’autres types de « normalité », des modèles qui n’ont plus rien d’alternatif aujourd’hui dans la mesure où leur valorisation sert à renforcer le système patriarcal et colonialiste du capitalisme occidental qui est en passe de s’imposer partout, jusque dans les chambres à coucher – l’État s’en dissociant avec Trudeau, le marché y est entré pour prendre en charge les choses qui se passent « sous les couvertures ».</p>
<p style="text-align: justify;">L’amour, dans nos régimes néolibéraux dont le conservatisme social n’est plus à démontrer, participe à/de la propriété privée. L’idéal à atteindre pour tout individu sain d’esprit et « normal », peu importe ce que cela veut dire, est celui du couple qui dure. Du couple stable, riche, propriétaire, avec ou sans enfants – préférablement avec enfants – et qui redonne à la société d’une manière ou d’une autre, dont les fruits du travail peuvent être consommés; le couple qui <em>s’installe</em> quelque part et qui ne dérange pas trop, qui emprunte à la banque pour acheter une maison et qui paiera ainsi des intérêts à l’institution financière altruiste qui lui aura permis de réaliser ce grand rêve qui était le sien d’avoir enfin la sainte paix entre quatre murs, de posséder ce qui lui revient de plein droit, maintenant, de n’avoir de comptes à rendre à personne. Le couple hypocrite qui s’opposera à l’oléoduc Énergie Est de TransCanada, pour prendre un exemple d’actualité parmi d’autres, mais qui continuera d’utiliser sa (ou ses) voiture(s) pour se rendre au travail et à l’épicerie et au camping et qui veut <em>posséder</em> son véhicule – c’est plus simple comme ça, évidemment –, mais qui ne réfléchit pas plus de deux minutes à l’origine du pétrole qui le transporte pourvu que celui-ci ne passe pas par chez lui dans un oléoduc ou dans un train ou dans un bateau ou dans un camion on s’en balance : pas dans ma cour, mais qu’on n’augmente pas les prix par contre parce que je répondrai dans un vox pop que « ça n’a pas de bon sens » et non, je ne voudrai pas payer plus cher pour mon électricité non plus. Le couple qui s’inscrit donc dans le système capitaliste et autoritaire où la propriété privée permet « la liberté la plus absolue » et dans le cadre duquel l’amour est réglementé, normalisé, immatriculé sur les registres officiels de l’État et des institutions financières qui sont en passe de devenir plus puissantes que tous les gouvernements réunis.</p>
<p style="text-align: justify;">Néanmoins, il arrive que cela ne fonctionne pas. Il arrive parfois que l’on se sépare, que l’on rompe, que l’on préfère être seul, que le couple échoue à se maintenir dans la durée longue de la propriété privée. Il arrive aussi que des individus refusent le couple ou tentent de le révéler pour ce qu’il est, dans toute sa splendeur économique, dans ses mécanismes d’oppression et de légifération abusifs. Renaud Camus, dans ses <em>Tricks</em>, exprime très bien le caractère hégémonique d’une narration qui présente le couple fidèle et invariable s’inscrivant dans la pérennité comme l’ultime achèvement, comme la consécration d’une existence amoureuse jusque-là placée sous le signe de l’expectative, de l’attente de légitimation :</p>
<blockquote>
<p style="text-align: justify;"><span style="color: #33cccc;">N’empêche qu’il est bien certain que le discours dominant, en fait, encore maintenant, et même s’il est en régression, c’est le discours de l’amour, le discours du couple. Il suffit de voir les films, les feuilletons de la télévision, d’écouter les chansons, surtout. Quatre-vingt-quinze pour cent des chansons exaltent le sentiment amoureux, et lui seul. Chaque fois que tu es déprimé, que tu te sens seul, que tu t’es disputé avec ton mec, ou quelque chose comme ça, et que tu vas au sauna, en France en tout cas, tu n’entends que des chansons ultra-sentimentales, genre <em>On a vu la flamme qu’on croyait éteinte</em>, etc., etc., <em>Reviens, reviens</em>, etc., <em>Ne me quitte pas</em>, ça ne rate jamais. Ce qui est donné comme positif, c’est toujours le couple, la durée, jamais la rupture, le passage. Et si par hasard, une fois, dans un film, par exemple, une rupture est présentée favorablement, c’est uniquement parce qu’elle permettra une autre liaison, plus solide que la précédente. On est en plein Tristan (1988 : 440-441).</span></p>
</blockquote>
<p style="text-align: justify;">À ceux qui répondent que « le discours dominant sur la question [amoureuse], c’est celui du sexe, de la drague, et tout ça », il oppose que « c’est peut-être un peu exagéré » :</p>
<blockquote>
<p style="text-align: justify;"><span style="color: #33cccc;">Il faut considérer les groupes, les sous-groupes, et combattre sur plusieurs fronts. C’est un des grands problèmes du texte moderne. Parce que la <em>Doxa</em> est fluide, multiple, polycéphale, contradictoire, toujours prête à se prétendre de votre côté, il faut mettre au point, contre elle, des machines cafouilleuses, des appareils polymorphes, des textes insincères, sédiments, contradictoires (1988 : 441).</span></p>
</blockquote>
<p style="text-align: justify;">Il faut donc lire les <em>Tricks</em> et les réhabiliter dans le discours littéraire pour autre chose qu’un témoignage un peu <em>trash</em> de la promiscuité (homo)sexuelle des années pré-sida. (On pourra aussi dire de Renaud Camus que son flirt actuel avec la mouvance identitaire de droite et le Front national rend ses propos des années 1980 invalides, mais je préfère les prendre pour ce qu’ils sont et ce qu’ils ont contribué à exprimer lors de leur parution.) Et il faudra, plus tard, écrire dans cette veine, oui, tenter de dire l’homosexe parce que ce combat-là n’est pas encore gagné. L’homosexualité reste un échec. L’homosexualité queer, j’entends. Et cet échec, je le revendique. Un échec du capitalisme, de l’hétéronormativité patriarcale. Pour cela nous avons besoin d’une perspective intersectionnelle radicale, postcoloniale, savante et créatrice, qui se nourrit de tout, de sorte que la doxa dont parle Renaud Camus ne puisse plus se prétendre à nos côtés; nous avons besoin de Francis Dupuis-Déri et de ses analyses anarchistes de nos « aristocraties électives » comme du féminisme <em>mainstream</em> d’Amy Poehler qui, dans le magazine <em>Elle</em>, propose à sa manière une sorte d’apologie de l’échec causé par un excès de désirs dont elle ne veut pas se départir :</p>
<blockquote>
<p style="text-align: justify;"><span style="color: #33cccc;">By the way, I just want to thank you for not having your first question be “How do you balance it all?” Why not try to do as much as you can? More, more, more, more, more. That&rsquo;s how I&rsquo;m feeling right now—really lucky and blessed, and I just want to enjoy my appetite. To some people, not caring is supposed to be cool, commenting is more interesting than doing, and everything is judged and then disposed of in, like, five minutes. I&rsquo;m not interested in those kinds of people. I like the person who commits and goes all in and takes big swings and then maybe fails or looks stupid; who jumps and falls down, rather than the person who points at the person who fell, and laughs. But I do sometimes laugh when people fall down (2014 : en ligne).</span></p>
</blockquote>
<p style="text-align: justify;">Nous avons néanmoins le devoir d’aller plus loin que le <em>mainstream </em>afin d’infléchir davantage le discours dominant; nous avons le devoir de changer plus vite que la doxa et, pour ce faire, d’embrasser le plus de luttes possible par cette intersectionnalité postcoloniale qui se met en place depuis quelques dizaines d’années dans le discours critique. Une telle perspective est nécessaire dans la mesure où elle permet de révéler « les dynamiques de race et de classe » et de « situer ces rapports […] dans le continuum du colonialisme » (ainsi qu’elle nous évitera de soutenir plus tard la droite identitaire comme Renaud Camus…); elle « apport[e] [aussi] une nouvelle complexité à la compréhension des hiérarchies et des rapports de domination » (Maillé, 2014 : 43). L’intersectionnalité est une réponse aux modèles libéraux d’analyse et « permet de révéler une réalité plus complexe » dans laquelle les oppressions « interagissent de façon dynamique » (Maillé, 2014 : 45; 48). Ainsi on déchiffre les oppressions dans un mouvement de déconstruction des discours dominants à travers les potentialités politiques de nos prises de parole, à l’heure où nous souhaitons « penser les différences autrement » tout en rejetant la « vision libérale d’un monde qui serait neutre et objectif sur les questions de race », de sexe, de classe sociale, d’orientation sexuelle, etc. (Maillé, 2014 : 51). Je revendique donc l’intersectionnalité postcoloniale comme outil d’une « désorientation queer » (Lak, 2015 : à paraître) permettant de contrer l’invisibilité des groupes minoritaires dont les désirs et les ambitions n’entrent pas dans nos modèles capitalistes et patriarcaux, comme outil permettant de faire échec à la doxa et de rendre le monde un peu plus queer, un geste à fois.</p>
<p style="text-align: justify;">Il faut parfois verser dans la débauche pour parvenir à autre chose qu’on ne saurait encore nommer, mais dont on ne peut s’empêcher de rêver.</p>
<hr />
<p><strong>Bibliographie</strong></p>
<p><strong> </strong></p>
<p>Renaud CAMUS (1988), <em>Tricks</em>, Paris, P.O.L.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Rachael COMBE (2014), « Amy Poehler Talks Feminism, Friendship, And Staying Away From Selfies », <em>Elle</em>, dossier <em>Women in TV</em>, [en ligne] : <a href="http://www.elle.com/culture/celebrities/a6/amy-poehler-women-in-tv-2014-interview/" target="_blank">http://www.elle.com/culture/celebrities/a6/amy-poehler-women-in-tv-2014-interview/</a> (Page consultée le 15 avril 2014).</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Francis DUPUIS-DÉRI (2013), <em>Démocratie. Histoire politique d’un mot aux États-Unis et en France</em>, Montréal, Lux Éditeur, collection « Humanités ».</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Zishad LAK (2015), « Pour une désorientation queer à l’université »,  <em>Le Crachoir de Flaubert</em>, dossier « Investir les marges »,  [en ligne : <a class="_553k" style="color: #3b5998;" href="http://www.lecrachoirdeflaubert.ulaval.ca/2015/05/pour-une-desorientation-queer-a-luniversite/" target="_blank" rel="nofollow">http://www.lecrachoirdeflaubert.ulaval.ca/2015/05/pour-une-desorientation-queer-a-luniversite/</a> (Page consultée le 20 mai 2015).</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Chantal MAILLÉ (2014), « Approche intersectionnelle, théorie postcoloniale et questions de différences dans les féminismes anglo-saxons et francophones », dans <em>Politique et Société</em>, volume 33, numéro 1, p. 41-60.</p>
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