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	<title>4 Économie Archives - FRANCOISE STEREO</title>
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		<title>Pas d&#8217;économie des mots devant l&#8217;économie des moyens</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Catherine Lefrançois]]></dc:creator>
		<pubDate>Thu, 21 May 2015 17:59:10 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[4 Économie]]></category>
		<category><![CDATA[VIARGE! - Éditoriaux]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>2015, c’est l’année de la 4e édition de la Marche mondiale des femmes, lancée le 8 mars dernier, sous le thème « Libérons nos corps, notre terre et nos territoires ». Sept mois de résistance qui culmineront le 17 octobre, Journée internationale pour l’élimination de la pauvreté. 2015, c’est aussi la suite de 2012. La lutte à [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;"><a href="/wp-content/uploads/2015/05/Edito.png"><img fetchpriority="high" decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-1292" src="/wp-content/uploads/2015/05/Edito.png" alt="Edito" width="600" height="838" srcset="/wp-content/uploads/2015/05/Edito.png 600w, /wp-content/uploads/2015/05/Edito-214x300.png 214w" sizes="(max-width: 600px) 100vw, 600px" /></a></p>
<p style="text-align: justify;">2015, c’est l’année de la 4<sup>e</sup> édition de la Marche mondiale des femmes, lancée le 8 mars dernier, sous le thème « Libérons nos corps, notre terre et nos territoires ». Sept mois de résistance qui culmineront le 17 octobre, Journée internationale pour l’élimination de la pauvreté.</p>
<p style="text-align: justify;">2015, c’est aussi la suite de 2012. La lutte à l’austérité n’est pas terminée. Les loups sont juste allés reprendre des forces et reviendront hurler dès que les négociations dans le secteur public auront échoué. Tiens, une entrevue avec Régine Laurent, on va essayer de vous offrir ça cet automne.</p>
<p style="text-align: justify;">En cette fin de printemps qui n’aura pas su tenir ses promesses, en attendant l’automne avec beaucoup d’espoir, nous vous offrons un numéro consacré à l’économie qui se décline en trois temps.</p>
<p style="text-align: center;">* * *</p>
<p style="text-align: justify;">Le mouvement féministe a été porteur de plusieurs revendications de nature économique : droit à la propriété, droit de disposer librement de son salaire, droit de gérer ses biens pendant et après un mariage, et plus près de nous, les questions de l’équité salariale et de l’accès aux postes de direction. Une part importante de la mobilisation féministe se joue dans le cadre imposé de l’économie libérale et du travail salarié.</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="/category/numero-4/travail-et-commerce/" target="_blank">Un premier dossier</a> abordera précisément la question de la présence des femmes dans deux des sphères qui font traditionnellement l’objet des études économiques, le travail et le commerce. Isabelle Joyal se penche sur <a href="/des-chemins-encore-inexplores-les-femmes-cadres-a-la-retraite/" target="_blank">les parcours des femmes cadres retraitées</a> et Élise Desaulniers explore <a href="/pour-changer-le-monde-il-faut-changer-le-code/" target="_blank">la trajectoire des femmes dans le secteur des technologies</a>. Sophie Imbeault aborde l’histoire méconnue des <a href="/la-veuve-guy-gerer-un-commerce-au-temps-de-la-conquete/" target="_blank">veuves commerçantes en Nouvelle-France</a> et Rachel Nadon propose une réflexion intime sur <a href="/ma-mere-louisa-may-alcott-et-moi/" target="_blank">la représentation des femmes qui travaillent</a> à la fois dans la littérature et au sein de sa famille. Julie Veillet a interviewé la colorée <a href="/on-est-toutes-des-francoise-bertrand-presidente-directrice-generale-de-la-federation-des-chambres-de-commerce-du-quebec/" target="_blank">Françoise Bertrand</a>, présidente-directrice générale de la Fédération des chambres de commerce du Québec ; un portrait de Françoise qui vous étonnera.</p>
<p style="text-align: center;">* * *</p>
<p style="text-align: justify;">Le mot « économie » vient du grec ancien <em>oikonomía</em>, qui signifie administration, gestion d’un foyer.</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="/category/numero-4/oikonomia/" target="_blank">Un second dossier</a> traitera de la tension entre le travail domestique, invisible, et le travail salarié. Nous avons posé à <a href="/le-care-dans-une-perspective-feministe/" target="_blank">Annie Cloutier</a> et à <a href="/le-care-entre-ethique-et-travail-de-reproduction/" target="_blank">Laurence Simard</a> la même question : Comment peut-on penser, dans une perspective féministe, notre rapport au travail salarié, dans l’idée de faciliter et de valoriser le <em>care</em> ? Ici, à partir d’un constat partagé (on ne valorise pas assez le soin donné aux personnes), deux points de vue s’exposent. Suivent plusieurs textes qui abordent de front la question du salaire au travail ménager. Camille Robert propose un <a href="/de-la-necessite-de-politiser-le-travail-menager-quelles-perspectives-pour-les-feministes-daujourdhui/" target="_blank">panorama historique</a> de cette question et nous reproduisons avec grand plaisir <a href="/lepouvantail-dans-le-jardin-suivi-dun-epilogue/" target="_blank">« L&rsquo;épouvantail dans le jardin »</a>, un texte que Louise Toupin avait publié sur le destin de cette revendication au Québec, dans le numéro hors-série de <em>La Vie en rose</em> paru en 2005, avec un épilogue de l’auteure. Marie-Ève Blais propose <a href="/penser-lhistoire-des-femmes-pour-une-lutte-contre-le-neoliberalisme/" target="_blank">un compte rendu </a>de la <a href="https://www.youtube.com/watch?v=HjpiffdpRaI" target="_blank">conférence</a> offerte en février par Louise Toupin et Silvia Federici à Montréal et Isabelle Hudon propose une réflexion sur la dévalorisation du féminin et <a href="/la-force-politique-de-la-sollicitude-1-ou-pourquoi-leconomie-a-besoin-de-feminisme-radical/" target="_blank">la force politique de la sollicitude</a>. Enfin, les Contemplations du câlice proposent pour la première fois <a href="/faire-rechauffer-les-macaronis/" target="_blank">un texte de fiction</a> inspiré par la question de l’insécurité alimentaire.</p>
<p style="text-align: center;">* * *</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="/category/numero-4/resistance/" target="_blank">Un troisième dossier</a> porte sur des formes de résistance à la toute puissance de l’économie néo-libérale. Mickaël Bergeron dresse un bref portrait de <a href="/la-ruee-vers-le-financement/" target="_blank">trois entreprises féminines sociofinancées à Québec</a>. Manon Massé a accordé <a href="/du-pain-et-des-roses-20-ans-plus-tard-entrevue-avec-manon-masse/" target="_blank">une très généreuse entrevue</a> à Djanice St-Hilaire et effectue avec nous un retour sur les 20 ans de la marche <em>Du pain et des roses</em>. Anne-Marie Régimbald écrit <a href="/toi-pis-ton-char/" target="_blank">sur la colère et sur la violence des publicités de voiture</a>. Les chroniques de <a href="/4-lhomosexualite-queer-pour-faire-echec-au-capitalisme-heteronormatif/" target="_blank">Pierre-Luc Landry</a> et de <a href="/saint-echec/" target="_blank">Zishad Lak</a> font échec au capitalisme et à l’hétéronormativité en suggérant des moyens de rompre avec leurs grands récits totalisants, qu’il s’agisse de l’amour-toujours ou de la cabane à sucre.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: center;">* * *</p>
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<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;">Et nous, le collectif éditorial de <em>Françoise Stéréo</em>, vous offrons avec plaisir ce numéro gratuitement. C&rsquo;est pas payant, mais on se valorise autrement.</p>
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<hr />
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<p>&nbsp;</p>
<p><strong>Collectif éditorial</strong><br />
Marie-André Bergeron<br />
Valérie Gonthier-Gignac<br />
Catherine Lefrançois<br />
Marie-Michèle Rheault<br />
Djanice St-Hilaire<br />
Julie Veillet</p>
<p>Graphisme: Djanice St-Hilaire<br />
Illustrations: Benoît Laflamme<br />
Révision: Julie Veillet</p>
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		<title>Des chemins encore inexplorés: les femmes cadres à la retraite</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Catherine Lefrançois]]></dc:creator>
		<pubDate>Thu, 21 May 2015 17:58:45 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[4 Économie]]></category>
		<category><![CDATA[Travail et commerce]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>ISABELLE JOYAL &#160; Lorsque les éditrices de la revue m’ont proposé d’écrire cet article sur ma thèse de doctorat en phase de rédaction et m’ont appris que je pouvais lui donner la forme que je souhaitais, j’ai immédiatement été emballée par le projet. Si la recherche universitaire et les écrits scientifiques habituels m’enivrent toujours par [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p><a href="/wp-content/uploads/2015/05/Cadres.png"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-1258" src="/wp-content/uploads/2015/05/Cadres.png" alt="Cadres" width="600" height="784" srcset="/wp-content/uploads/2015/05/Cadres.png 600w, /wp-content/uploads/2015/05/Cadres-229x300.png 229w" sizes="(max-width: 600px) 100vw, 600px" /></a></p>
<p>ISABELLE JOYAL</p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;">Lorsque les éditrices de la revue m’ont proposé d’écrire cet article sur ma thèse de doctorat en phase de rédaction et m’ont appris que je pouvais lui donner la forme que je souhaitais, j’ai immédiatement été emballée par le projet. Si la recherche universitaire et les écrits scientifiques habituels m’enivrent toujours par la richesse de leur contenu, je perçois parfois leur ton plus impersonnel comme une contrainte déplorable. Je parviens notamment difficilement à les utiliser pour rejoindre mes proches ou pour leur partager des découvertes qui m’ont pourtant souvent bouleversée.</p>
<p style="text-align: justify;">Cette liberté qui m’est offerte, je veux donc l’utiliser pour vous parler de ces femmes que j’ai rencontrées dans le cadre de mon parcours doctoral en anthropologie, de ces femmes qui m’ont touchée et qui m’habitent, depuis. Je souhaite vous les présenter, à vous, mais aussi à ma tante, à mon oncle, à ma grand-mère, à ma mère, à mon père, mais surtout, surtout, à ma petite sœur, qui incarne à mes yeux notre société de demain.</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="/wp-content/uploads/2015/05/Travail-et-commerce.png"><img decoding="async" class="alignright wp-image-1130 size-full" src="/wp-content/uploads/2015/05/Travail-et-commerce.png" alt="Travail et commerce" width="200" height="200" srcset="/wp-content/uploads/2015/05/Travail-et-commerce.png 200w, /wp-content/uploads/2015/05/Travail-et-commerce-150x150.png 150w, /wp-content/uploads/2015/05/Travail-et-commerce-100x100.png 100w" sizes="(max-width: 200px) 100vw, 200px" /></a></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Pourquoi la retraite des femmes cadres ?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Dominique,</p>
<p style="text-align: justify;">‘Pourquoi t’intéresses-tu à la retraite des femmes cadres du Québec’, me demandas-tu, un certain matin de septembre, juste après avoir terminé d’avaler ta dernière bouchée de céréales? ‘Maman n’est même pas une cadre… en fait, personne qu’on connaît n’est une femme cadre… et puis d’ailleurs, c’est quoi une cadre?’</p>
<p style="text-align: justify;">Parce que je sais que tu es patiente et que toi, tu sais que j’adore prendre quelques détours pour raconter une histoire (et inclure parfois beaucoup trop de parenthèses), je vais prendre le temps de t’expliquer pourquoi je me suis intéressée aux femmes cadres retraitées du Québec. En fait, je pense que ça va te paraître étrange, mais pour partir du début, il me faut admettre que tout ça remonte nécessairement à maman, à papa et à Mamie. Oui, je sais, c’est un peu cliché tout ça, mais que veux-tu… Maman, d’abord, parce qu’elle nous a appris à être sensible à la réalité des gens, parce que nous l’avons vue risquer son maigre salaire pour défendre les droits de ses consœurs, parce qu’elle nous a appris la construction des iniquités, l’importance de la responsabilisation face au sens et à la portée de nos actions, la nécessité de défendre ses valeurs et de se battre pour nos principes ainsi que le refus des frontières, de l’inertie et de la passivité. Papa, ensuite. Parce qu’il m’a transmis le respect de l’autre, le refus de l’injustice, la soif de découvrir et de comprendre, l’absence de jugement préalable et la considération des différents aspects d’une situation que l’on souhaite analyser. Enfin, Mamie. Mamie, parce qu’elle a bercé nos enfances des récits de sa vie, du Québec dont elle fut l’une des artisanes, de sa société, de ces Québécoises qu’elle a connues et engendrées. Parce qu’à travers elle, j’ai découvert la construction d’une société, la vie de paysans, d’ouvriers, de familles, de religieux, d’hommes et de femmes aspirant à bâtir un Québec, découvert les inégalités, les discriminations, la prise de pouvoir, les espoirs et les déceptions d’une représentante de sa génération. Parce qu’un jour, elle m’a partagé son désarroi face à la dissolution d’un lien social qu’elle sentait s’effriter, peu à peu, et ses questionnements, aussi, face aux rapports que notre société contemporaine entretient à l’autre et à l’argent. Parce qu’elle m’a confié, du haut de son petit balcon mal éclairé, par un soir de tempête venteux, entre deux silences trop longs et un sanglot étouffé, sa nostalgie des soirées d’antan, des rires et des pleurs qui résonnent encore, des tréfonds de sa mémoire. Parce qu’elle m’a pleuré sa nostalgie, aussi, de la proximité de ces autres qui lui sont désormais inconnus. Parce qu’elle m’a conté sa désolation face à la solitude et au rapport désincarné que représente pour elle un retrait au guichet automatique. Parce que, donc (et oui, j’y arrive…), j’aurai été marquée, à travers tous ses récits, par les efforts et les fruits du travail d’une génération, par l’influence des conditions de vie sur les choix opérés, par les connaissances, les solidarités et les prises de pouvoir libératrices ainsi que par la somme des changements et des transitions qu’elle avait vécues.</p>
<p style="text-align: justify;">Vois-tu Dominique, c’est un peu pour toutes ces raisons que je me suis d’abord intéressée aux femmes québécoises, puis à leur retraite. Parce que je voulais comprendre ce que ça voulait dire être une Québécoise, ce que ça voulait dire pour les générations qui nous ont précédées, mais aussi ce que ça veut dire pour nous aujourd’hui. Puis, j’ai voulu découvrir le sens de cette transition de vie si importante, celle de la retraite, celle qui peut induire une rupture au regard des pratiques quotidiennes et du lien aux autres. Comment les Québécoises la vivaient-elles ? Continuaient-elles de travailler? Investissaient-elles davantage la famille ou la sphère des loisirs? Gardaient-elles leurs amis? Pratiquaient-elles de nouvelles activités? Préféraient-elles se retirer, seules? Et puis, au fait, que représente, pour elles, cette retraite? Quel sens ces femmes lui donnent-elles ? De fil en aiguille, exigences académiques obligent, j’ai dû circonscrire un groupe de femmes plus précis. Quelqu’un m’a alors parlé des femmes cadres, celles qui avaient géré et dirigé des équipes et des projets tout au long de leur carrière. Je me doute que tu le sais, ma sœur, mais, jusqu’à très récemment, peu de femmes avaient occupé de tels postes de pouvoir, habituellement réservés aux hommes. Il y a bien eu, au travers de l’histoire, quelques exceptions, mais force est de constater que les baby-boomers furent les premières à accéder aussi massivement à des postes de gestionnaires et de directrices tout en continuant de s’engager dans la sphère domestique et familiale. Elles auront alors profité, pour plusieurs, d’une ouverture sociale, politique et économique sans précédent dans l’histoire du Québec, insufflée, notamment, par la richesse d’après-guerre, mais aussi et surtout, par la Révolution tranquille dont on t’a parlé à l’école. Évidemment, quand je dis aussi massivement, tu devines bien que je dis ça parce que je compare à la situation antérieure puisqu’elles demeuraient largement minoritaires au sein de cet univers à forte prédominance masculine.</p>
<p style="text-align: justify;">Bref, j’ai tout de suite été frappée par l’originalité de leur parcours, encore inédit au Québec. Réalises-tu que ces défricheuses ont emprunté des chemins encore inexplorés par leurs aïeules? Qu’elles sont parvenues à intégrer un univers professionnel duquel les femmes laïques étaient pratiquement exclues à ce jour? Qu’elles ont souvent dû tailler, mais aussi défendre cette place qu’elles ont occupée. Elles n’avaient alors généralement aucun réel modèle, dans leur entourage, de femme combinant à la fois leurs aspirations, leur carrière ascendante, leur niveau de responsabilité professionnelle et leurs responsabilités domestiques et familiales. Conclusion, elles ont dû créer un modèle qui fut le leur. Tu vois, Dominique, je me suis alors demandé : qui sont ces femmes cadres? D’où viennent-elles? Comment se fait-il, comme tu l’as si bien souligné, qu’il n’y en a pas dans notre entourage?</p>
<p style="text-align: justify;">Et puis, aujourd’hui, au moment de prendre leur retraite, il n’existe toujours généralement aucun modèle, dans leur entourage, et même dans l’imaginaire collectif, de femme cadre retraitée québécoise les ayant précédées. Elles sont donc, à nouveau, invitées à créer leur propre modèle, à définir les termes de leur retraite. Ces femmes qui se sont souvent battues pour gravir des échelons professionnels, qui ont acquis des connaissances, des compétences, une expertise et un réseau professionnel fortement convoités par nombre d’employeurs potentiels, qui ont parfois sacrifié une part non négligeable de leur vie personnelle et familiale au profit des idéaux qu’elles poursuivaient, ces femmes, donc, que feront-elles de leur retraite? Maintiendront-elles des engagements professionnels? Qu’adviendra-t-il de leurs engagements familiaux? Quels types de rapports sociaux caractériseront cette nouvelle période de leur vie ? Voilà, Dominique, les questionnements qui m’ont amenée à rencontrer une trentaine de personnes, dont quinze femmes cadres retraitées du Québec répondant aux critères de mon projet de thèse (avoir occupé un poste de cadre au Québec, peu importe le niveau et peu importe l’organisation, recevoir des revenus de retraite depuis au moins deux ans et avoir au moins un enfant vivant) qui allaient en devenir officiellement les généreuses participantes.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Clins d’œil sur leurs parcours</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Sans entrer dans tout le détail ethnographique et théorique des analyses de ma thèse, parce que ce serait beaucoup trop long, j’aimerais profiter de l’espace qui m’est donné dans ce court texte pour te présenter, même brièvement, ces femmes qui m’ont beaucoup appris… sur elles, sur moi, sur nous. Il y a mille choses que j’aurais envie de te partager sur elles, mille analyses, mille réflexions, mais pour aujourd’hui, j’aimerais juste t’offrir quelques bribes de leurs parcours, pour te donner envie, comme moi, de les connaître davantage.</p>
<p style="text-align: justify;">Ce que j’ai appris, d’abord, Dominique, c’est que ces femmes n’ont pas toujours été des femmes cadres. Pour la forte majorité d’entre elles, elles n’ont même jamais été destinées à en être. Elles le sont devenues. Et si elles ont pu le devenir, force est de constater que c’est en partie grâce à ce contexte socio-économique québécois particulier de la deuxième moitié du 20<sup>e</sup> siècle dont je t’ai parlé, celui de la Révolution tranquille notamment, de la démocratisation de l’éducation et de la laïcisation de l’état à laquelle elle a donné lieu. Tu t’en doutes certainement, mais il s’avère que, selon ce que ces participantes m’ont partagé, l’entrée en formation représente une première étape décisive au regard de leur carrière et des choix décisifs à envisager, opérer et assumer. En fait, il semble que cette période de leur vie, la formation, loin de mettre en scène une séquence de décisions ou de tergiversations aléatoires, se présente plutôt comme une série de choix conscients et intentionnels dont on peut retracer des déterminants communs dans les récits des futures cadres. Ainsi, aux principaux modèles féminins qui leur sont très souvent présentés ainsi qu’aux contraintes conformistes et limitatives qui les accompagnent, une forte majorité de participantes opposent un besoin d’autonomie, d’indépendance et d’intégrité. Cette confrontation donne lieu à une première affirmation significative exprimée sous la forme du refus : refus du moule, du manque de marge de manœuvre, du conformisme, des limites imposées et, surtout, de l’absence de choix.</p>
<p style="text-align: justify;">Très concrètement, plusieurs se détournent alors de deux alignements forts qui leur sont présentés, soit celui de ‘mère de famille à la maison’ et celui de religieuse, pour s’engager dans un alignement professionnel. Les coûts engendrés par les études, le désir pressant d’autonomie et la pression sociale contribuent à orienter plusieurs des participantes, principalement les plus âgées, vers trois professions considérées comme ‘typiquement féminines’, à savoir celles d’enseignante, d’infirmière et de secrétaire (d’autres étudieront dans d’autres domaines, certaines, plus jeunes, directement en administration). Non seulement s’orientent-elles dans un alignement de femme-professionnelle, mais aussi de professionnelle-mère. Tu vois Dominique, comme pour maman, le parcours professionnel de ces femmes, celui qui a précédé leur carrière de cadre, a mis en lumière un rapport de négociation tendu et ténu entre les engagements familiaux et professionnels qui, déjà, se font compétition, dans une certaine mesure. Les charges des responsabilités respectives de chacun de ces engagements rendent difficilement compatibles les investissements majeurs et prioritaires dans les deux sphères. Ainsi, plusieurs futures cadres choisissent de prioriser leur famille et de reporter leur ascension professionnelle.</p>
<p style="text-align: justify;">Puis, éventuellement, souvent lorsque les enfants sont plus âgés et que le conjoint a stabilisé sa situation professionnelle, les participantes en viennent à assumer, pour la première fois, des fonctions de cadres. Il s’agit alors, pour la très forte majorité d’entre elles, du début d’une carrière ascendante au cours de laquelle elles deviendront des femmes à la fois cadres et mères. Leurs témoignages, investis, dépeignent alors le quotidien chargé de ces gestionnaires, mais aussi, ils permettent d’identifier certaines caractéristiques communes aux pratiques professionnelles de ces femmes : la passion, l’engagement, la performance et l’exigence, le souci de l’humain, l’intégrité et l’honnêteté, la créativité ainsi que la combativité. Pour ce qui est des rapports avec les collègues, s’ils sont généralement cordiaux, ils peuvent également dévoiler des dynamiques conflictuelles, notamment au regard des considérations de genre, ou, au contraire, de solidarité féminine. Enfin, cette période de la vie des participantes demeure teintée, pour une majorité d’entre elles, par l’exacerbation des tensions entre les sphères professionnelle et familiale. Différentes mesures sont alors adoptées par les participantes pour parvenir à négocier leurs différents engagement. Organisation de l’horaire de travail et de vie familiale, répartition des tâches familiales et domestiques avec le conjoint et contractualisation de certaines tâches sont à l’ordre du jour.</p>
<p style="text-align: justify;">Enfin, vient le moment de la prise de retraite. Te rappelles-tu, Dominique, que maman, un peu avant de prendre sa retraite, s’était cassé la jambe ? Elle avait alors dû quitter temporairement le travail et rester à la maison durant quelques mois. Je ne sais pas si tu l’avais réalisé, mais je pense que ce fut pour elle un moment important de transition, de détachement, de prise de conscience et de réalignement pour la suite de sa vie. Étrangement, ce moment de crise un peu particulier, comme hors du temps, en rupture et en décalage par rapport à la carrière, souvent malheureusement déclenché par des problèmes de santé (de soi ou d’un proche), je l’ai retrouvé dans les récits d’une majorité de participantes. Je pense même que pour certaines cadres, ce moment d’arrêt obligé a induit une scission encore plus drastique compte tenu du rythme de vie effréné associé aux responsabilités de cadre. Toujours est-il que, devenues retraitées, les participantes rencontrées semblent avoir adopté trois types de parcours différents que je vais appeler ‘parcours type’.</p>
<p style="text-align: justify;">Le premier parcours type regroupe une majorité de participantes, notamment celles qui ont assumé des fonctions de cadres supérieures, qui, une fois retraitées, continuent de déployer des pratiques professionnelles de cadre dans un contexte rémunéré. Néanmoins, elles m’ont vraiment bien expliqué, Dominique, que le travail revêtait alors un sens nouveau pour elles. En effet, souvent libérées des obligations financières et de l’attachement à l’ancien employeur, le travail à la retraite semble être associé à un niveau de liberté plus élevé : liberté de choisir son horaire, ses contrats, son employeur, ses projets, ses équipes, ses conditions de travail, etc. Ce niveau de liberté leur permet alors souvent de consacrer davantage de temps à leur famille (enfants, petits-enfants ou proches nécessitant du soutien), à leurs amis, voire à elles-mêmes ! Certaines renouent avec des passions délaissées (voyages, horticulture, dessin, théâtre, musique, sport, rénovations, etc.) ou en explorent de nouvelles. Elles acceptent également des engagements professionnels bénévoles dans le cadre desquels elles mettent leurs ressources et leur expertise de cadre à contribution d’organisations ou de projets qui leur tiennent à cœur.</p>
<p style="text-align: justify;">Le deuxième parcours type, quant à lui, rassemble aussi plusieurs participantes qui maintiennent des engagements professionnels de cadre, mais dans un contexte non rémunéré seulement. Différentes raisons justifient ce refus de la rémunération, mais celles qui sont les plus souvent évoquées demeurent le refus des obligations et du niveau d’investissement associés au travail rémunéré, l’association de ce travail rémunéré à l’impression d’un ‘retour en arrière’ qui fait probablement écho au cheminement associé à une rupture découlant de la transition à la retraite, et, finalement, le souhait de ‘redonner à la société’ qui serait davantage en adéquation avec la notion de travail bénévole.</p>
<p style="text-align: justify;">Enfin, le troisième parcours type, qui n’est emprunté que par quelques participantes, correspond à une retraite de laquelle sont exclus tout engagement professionnel, rémunéré ou non, et toute pratique professionnelle de cadre. Les femmes qui ont emprunté ce parcours m’ont expliqué avoir volontairement rompu tous les liens avec leur ancienne carrière (lieu de travail, collègues, dossiers, réseaux, etc.). Elles ont définitivement délaissé l’alignement de cadre pour s’orienter vers autre chose. Pour certaines, la retraite incarne même un moment de rupture par rapport à certaines pratiques de la vie quotidienne qu’elles associent à leurs anciennes fonctions (gérer, organiser, superviser, etc.). La retraite devient alors, pour ces femmes, une nouvelle étape de vie en rupture, dans une certaine mesure, avec la période qui l’a précédée.</p>
<p style="text-align: justify;">Voilà Dominique ! J’espère que cet article t’aura permis de mieux comprendre pourquoi je me suis intéressée à ces femmes cadres québécoises ainsi qu’à leur retraite. C’est surtout ça que je voulais te dire aujourd’hui… Je souhaitais aussi que tu comprennes l’originalité de leur parcours dont je n’ai pu, malheureusement, qu’effleurer les contours. J’espère que les quelques informations que j’ai néanmoins pu te partager sur leurs cheminements auront suscité ton intérêt et piqué ta curiosité. J’espère, surtout, surtout, que cette lecture t’encouragera à voir des possibles là où d’autres n’en imaginent pas ainsi qu’à avoir la confiance d’emprunter des chemins encore inexplorés. Au très grand plaisir de poursuivre cet échange autour d’un bol de céréales lors de ma prochaine visite à Québec…</p>
<p style="text-align: justify;">Ta sœur</p>
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		<title>Pour changer le monde, il faut changer le code</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Catherine Lefrançois]]></dc:creator>
		<pubDate>Thu, 21 May 2015 17:58:22 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[4 Économie]]></category>
		<category><![CDATA[Travail et commerce]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>&#160; &#160; ÉLISE DESAULNIERS &#160; 1984. J’ai neuf ans, une permanente, des vêtements fluo achetés chez Au Coton et je m’apprête à faire une rencontre qui va changer ma vie. Les ordinateurs. La commission scolaire en a acheté une trentaine qui circule d’école en école. Chaque classe a ainsi droit à une brève « initiation à [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p><a href="/wp-content/uploads/2015/05/Technologies.png"><img decoding="async" class="alignleft wp-image-1129 size-full" src="/wp-content/uploads/2015/05/Technologies.png" alt="Technologies" width="600" height="786" srcset="/wp-content/uploads/2015/05/Technologies.png 600w, /wp-content/uploads/2015/05/Technologies-229x300.png 229w" sizes="(max-width: 600px) 100vw, 600px" /></a></p>
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<p>ÉLISE DESAULNIERS</p>
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<p style="text-align: justify;">1984. J’ai neuf ans, une permanente, des vêtements fluo achetés chez Au Coton et je m’apprête à faire une rencontre qui va changer ma vie. Les ordinateurs. La commission scolaire en a acheté une trentaine qui circule d’école en école. Chaque classe a ainsi droit à une brève « initiation à l’informatique ». Dans les faits, pour tout dire, on joue au kiosque à limonade <sup><sup>[1]</sup></sup> : après avoir reçu un bulletin météo de la journée, il faut déterminer le nombre de verres de limonade à produire, la quantité de pubs qui seront affichées et le prix de vente. Au premier essai, le technicien de la salle informatique me confirme que j’ai battu tous les records de la région.</p>
<p style="text-align: center;">***</p>
<p style="text-align: center;"><a href="/wp-content/uploads/2015/05/Travail-et-commerce.png"><img decoding="async" class="alignright wp-image-1130 size-full" src="/wp-content/uploads/2015/05/Travail-et-commerce.png" alt="Travail et commerce" width="200" height="200" srcset="/wp-content/uploads/2015/05/Travail-et-commerce.png 200w, /wp-content/uploads/2015/05/Travail-et-commerce-150x150.png 150w, /wp-content/uploads/2015/05/Travail-et-commerce-100x100.png 100w" sizes="(max-width: 200px) 100vw, 200px" /></a></p>
<p style="text-align: justify;">2014. J’ai 39 ans, les cheveux qui allongent, des vêtements que j’ai payés trop cher et je tombe sur un article de la National Public Radio (NPR) au titre évocateur : « When Women Stopped Coding <sup><sup>[2]</sup></sup> ». Quand les femmes ont arrêté de coder. Une seule image : un graphique à ligne brisée au contenu troublant. Il montre comment la proportion de femmes inscrites dans les programmes d’informatique a grimpé en flèche jusqu’à atteindre 35 % en 1984. Puis a chuté drastiquement pour passer sous la barre des 20 % au début des années 2010 <sup><sup>[3]</sup></sup>. Une réalité doublement choquante quand on sait que l’informatique constitue une des formations universitaires qui présente un taux de chômage parmi les plus faibles <sup><sup>[4]</sup></sup>.</p>
<p style="text-align: justify;">1984, c’est non seulement l’année où je me suis découvert une passion pour la gestion de comptoirs de limonade, mais aussi celle du premier Macintosh, deux ans après le Commodore 64, le NEC PC-98 et plusieurs autres, tous vendus à plusieurs millions d’exemplaires.</p>
<p style="text-align: justify;">La coïncidence n’est pas fortuite. On avance l’hypothèse que les filles seraient sorties des cours d’informatique quand les ordinateurs sont entrés dans les maisons. « Ces premiers ordinateurs personnels n’étaient pas beaucoup plus que des jouets », explique Steve Henn, le correspondant techno de NPR. « On pouvait jouer au tennis ou à tirer sur des cibles, peut-être faire un peu de traitement de texte. Et ces jouets étaient destinés aux hommes et aux garçons. » Une petite recherche dans les vieilles pubs enfouies dans les profondeurs de YouTube le confirme. La pub classique d’ordinateurs des années 80 présente un jeune garçon le regard fixé sur son écran monochrome alors que celle qu’on devine être sa petite sœur regarde par-dessus son épaule.</p>
<p style="text-align: justify;">Après l’arrivée des ordinateurs dans les foyers, les étudiantes en informatique se sont retrouvées aux côtés de collègues masculins qui avaient déjà été initiés à l’utilisation des ordinateurs. Les professeurs des classes d’introduction ont donc commencé à présumer que leurs étudiants avaient déjà des bases, laissant les filles derrière. Celles-ci ont alors eu l’impression qu’elles n’étaient pas à la hauteur, qu’elles n’avaient pas les compétences nécessaires pour poursuivre leurs études. Elles ont donc abandonné.</p>
<p style="text-align: justify;">Pendant ce temps naissait le <em>geek</em>, cet archétype d’informaticien, avec des lunettes et des vêtements mal ajustés. Jusque-là, le programmeur n’avait ni sexe ni race. Avec le <em>geek</em>, il devient le petit génie auquel on pardonne ses problèmes de communication et sa surconsommation de pizza. Plusieurs des films en témoignent : <em>War Games</em> et <em>Weird Science</em>,et par la suite <em>Office Space</em>, <em>The Matrix </em>ou des séries comme <em>Silicon Valley</em>. De Steve Jobs à Edward Snowden, en passant par Mark Zuckerberg et Julian Assange, le brillant informaticien est le nouveau héros. Si les <em>geeks</em> des années 1980 étaient ignorés par la culture dominante, ils sont et font aujourd’hui la culture dominante. Une culture mâle, blanche et hétérosexuelle.</p>
<p style="text-align: justify;">En lisant l’article de NPR, je me suis moi-même interrogée sur mes choix de carrière. Depuis mes succès avec la limonade virtuelle, je sais que j’aime les ordinateurs. Dix ans plus tard, alors qu’Internet balbutiait, je faisais déjà du HTML. Mais pourquoi ai-je tout abandonné? Pourquoi n’ai-je jamais envisagé de faire carrière en informatique? J’ai bien peur de donner raison au journaliste de NPR : j’étais convaincue que je ne serais pas assez bonne. J’avais plein d’amis qui tripaient sur <em>Star Wars</em>, les jeux de rôles et qui codaient toute la nuit. Mais je n’étais pas comme eux. L’informatique, ce n’était pas pour moi.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Le problème de diversité à Silicon Valley et les biais implicites</strong></p>
<p style="text-align: justify;">En 2014, Google rend publiques pour la première fois les données relatives à la diversité de ses employés. À l’échelle mondiale, les femmes n’occupent que 30 % des postes [5]. Apple, Facebook, et Twitter ont aussi dévoilé leurs chiffres. Pas mieux. Mais la question est prise au sérieux : Tim Cook, le directeur général d’Apple, s’est engagé à promouvoir la diversité. Chez Intel, on a annoncé investir trois cents millions de dollars au cours des cinq prochaines années pour améliorer la diversité au sein des bureaux américains. Pourtant, si tout le monde s’entend pour dire qu’il y a un problème, les solutions sont loin d’être évidentes. La volonté est là. L’argent est là. Mais on ne sait pas comment le dépenser parce qu’on ne sait pas comment aborder la question.</p>
<p style="text-align: justify;">Chose certaine, le faible nombre de femmes inscrites dans les programmes universitaires en informatique ne suffit pas à expliquer la sous-représentation féminine dans les techs. Pourquoi sont-elles si peu nombreuses à avoir des postes de gestion ou à siéger à des C. A.? Pourquoi 40 % de celles qui sont recrutées quitteront-elles l’industrie (contre seulement 17 % des hommes) <sup><sup>[6]</sup></sup>?</p>
<p style="text-align: justify;">La journaliste Sue Gardner, qui était jusqu’à tout récemment à la tête de la Wikimedia Foundation, montre bien comment l’enthousiasme des femmes en tech tombe rapidement : « Au début de leur carrière, les femmes se disent ambitieuses et heureuses. Mais au fil du temps, leur enthousiasme est miné. Les sondages indiquent que 23 à 66 % d’entre elles ont subi du harcèlement sexuel ou en ont été témoin. La moitié des répondantes de mon étude disent qu’elles ont été traitées de façon hostile, humiliante ou condescendante. Un tiers a avoué que leurs patrons étaient plus sympathiques avec leurs collègues masculins et les favorisaient davantage. <sup><sup>[7]</sup></sup> » Pour la journaliste, si les femmes quittent le milieu, c’est simplement qu’elles en ont assez.</p>
<p style="text-align: justify;">Il y a quelques mois, après s’être vu refuser une promotion et avoir été licenciée, Ellen Pao a fait les manchettes en poursuivant son ex-employeur, une grande firme américaine de capital risque, pour discrimination sexuelle. Au cours du procès de 24 jours, elle a pu raconter comment les femmes étaient reléguées aux seconds rôles durant les réunions et exclues de dîners importants (pour ne pas plomber l’atmosphère) <sup><sup>[8]</sup></sup>. Le jury n’a pas retenu ses allégations, mais le procès aura permis d’étaler sur la place publique la discrimination systématique que subissent les femmes dans certains milieux. Par la suite, d’autres femmes ont porté plainte contre leurs employeurs, dont l’ingénieure Tina Huang qui accuse Twitter de discriminer systématiquement les femmes au moment d’octroyer les promotions <sup><sup>[9]</sup></sup>.</p>
<p style="text-align: justify;">Les chiffres avancés par Sue Gardner montrent que ce sont les informaticiennes les plus qualifiées qui partent. Et ce n’est pas pour élever leur famille. Elles décident simplement de changer d’industrie. Si les femmes sont si peu présentes à Silicon Valley, ce n’est pas parce qu’elles manquent d’encouragement ou de soutien. Elles n’ont pas besoin d’être dorlotées. « Les femmes que je connais en technologie sont fortes, résilientes et qualifiées », renchérit Gardner. Mais elles en ont assez de se battre dans un environnement sexiste et misogyne où elles sont systématiquement considérées comme inférieures aux hommes.</p>
<p style="text-align: center;">***</p>
<p style="text-align: justify;">En mars dernier, à la conférence South by Southwest d’Austin au Texas, le PDG de Google, Eric Schmidt, et Walter Isaacson, le biographe de Steve Jobs, intervenaient en compagnie de Megan Smith, la responsable des technologies de l’administration Obama. Durant la période de questions, Schmidt et Isaacson ont été pris à partie.<em> « Étant donné que les recherches sur les biais implicites ont révélé que les femmes sont beaucoup plus souvent interrompues que les hommes, je me demande si vous êtes conscients du nombre de fois où vous avez interrompu Megan »</em>, a lancé une femme dans l’assistance. Forte réaction dans le public : applaudissements nourris. L’intervenante, c’était Judith Williams, la responsable du programme de sensibilisation aux préjugés chez Google. Ironiquement, le panel portait sur l’innovation et on discutait des façons d’impliquer plus de femmes et de minorités pour améliorer la diversité des points de vue <sup><sup>[10]</sup></sup>.</p>
<p style="text-align: justify;">Depuis l’année dernière, 49 000 employés de Google ont participé à un atelier sur les biais implicites (l’histoire ne dit pas si Eric Schmidt fait partie du nombre). Les biais implicites sont le résultat d’attitudes mentales qu’on entretient inconsciemment envers une personne, une chose ou un groupe. Ce sont par exemple les biais implicites qui expliquent qu’on privilégiait l’embauche d’hommes dans les orchestres symphoniques. Lorsqu’on en a pris conscience et commencé à faire des auditions à l’aveugle, l’embauche de musiciennes a augmenté <sup><sup>[11]</sup></sup>.</p>
<p style="text-align: justify;">L’atelier de Google débute avec une triste réalité : tout le monde est un peu sexiste ou raciste. Ceux qui en doutent peuvent faire un test en ligne <sup><sup>[12]</sup></sup>. Une simulation montre ensuite comment un petit biais de 1 % dans les évaluations de performances peut mener à une importante sous-représentation des femmes dans les postes de gestion <sup><sup>[13]</sup></sup>. L’effet de ces ateliers commence peut-être à se faire sentir : un article du <em>New York Times </em><sup><sup>[14]</sup></sup> rapporte qu’au cours d’une réunion dans laquelle un groupe de gestionnaires de sexe masculin devaient décider du sort d’une ingénieure, un cadre a rappelé à ses collègues qu’ils étaient tous des hommes — et pourraient donc ne pas être en mesure d’évaluer les différents rôles que les femmes jouent dans le groupe. De même, lorsque la compagnie a ouvert un nouvel immeuble, quelqu’un a fait remarquer que les salles de conférences étaient toutes nommées d’après des scientifiques de sexe masculin. Google a procédé à des changements.</p>
<p style="text-align: center;">***</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Je n’aime pas les ordinateurs</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Alors qu’en 1984, on pouvait voir l’informatique comme l’aviation ou la recherche biomédicale, c’est-à-dire comme un domaine fascinant, mais loin de nos préoccupations quotidiennes, force est de constater, aujourd’hui, que nos vies se passent essentiellement en ligne ou au bout d’un clavier. Des algorithmes de Facebook qui choisissent les nouvelles qui apparaissent sur notre fil aux cartes Google qui nous indiquent le chemin à suivre, en passant par les jeux qui occupent nos temps libres, notre vie est numérique.</p>
<p style="text-align: justify;">On aurait tort de croire que la sous-représentation des femmes et des minorités au sein des équipes qui dessinent cette vie est sans conséquence. Non seulement elles ne profitent pas de la croissance exponentielle des emplois en technologies, mais leurs besoins, faute de représentation, sont parfois simplement ignorés. Il aura fallu attendre 2013 pour que Facebook mette à jour ses politiques de modération pour empêcher la diffusion d’images encourageant le viol [15]. On se souvient aussi que les premiers systèmes de reconnaissance vocale étaient calibrés pour des voix masculines. Celles des femmes n’étaient tout simplement pas entendues [16].</p>
<p style="text-align: justify;">Le problème de diversité dans les technologies me rappelle celui des femmes en politique ; le milieu est hostile, mais on doit quand même y aller. Laisser les questions technologiques entre les mains de quelques mâles privilégiés, c’est se priver d’influencer tout un pan de nos vies, de notre société.</p>
<p style="text-align: justify;">Sauf qu’entre dire qu’il faut y aller et le faire, le pas peut paraître grand. « La programmation fait peur », constate Cassie Rhéaume, développeuse front-end et coresponsable de la division montréalaise de Ladies Learning Codequi aide les jeunes et les femmes à comprendre comment fonctionnent leurs outils technologiques dans un environnement sécuritaire, amical, confortable. Pourtant, « on utilise les technologies dans pas mal tout au quotidien, peu importe le domaine dans lequel on travaille », rappelle Cassie Rhéaume. « Comprendre comment ça marche ouvre les yeux, ça permet d’être plus créatif, d’avoir des pratiques sur Internet plus sécuritaires. » Stéphanie Marchand, productrice de jeux vidéo chez Behaviour Interactive et impliquée dans différentes activités pour amener les filles à s’intéresser au génie informatique, encourage elle aussi les jeunes femmes à outrepasser leurs appréhensions: « Les filles me disent : »J’aime beaucoup les jeux vidéo, mais je n’aime pas les ordinateurs. » J’ai du mal à savoir ce qu’elles n’aiment pas précisément. Elles n’ont jamais fait de programmation, mais elles aiment les maths, la physique, résoudre les problèmes. Il faut que je leur parle du métier pour qu’elles voient l’ordinateur différemment et s’intéressent à la programmation. »</p>
<p style="text-align: justify;">Le jeu du kiosque à limonade a été développé pour enseigner aux enfants une leçon de gestion. Du haut de mes neuf ans, je pensais avoir tout compris en maîtrisant les paramètres affichés à l’écran, mais 30 ans plus tard, je comprends que c’est le contenu de la disquette qu’il aurait fallu décortiquer. C’est sur du code que repose aujourd’hui tout un pan de notre économie, c’est lui qui structure nos façons d’interagir les uns avec les autres, d’apprendre, de nous informer, de nous divertir.</p>
<p style="text-align: justify;">Pour changer le monde, il faut poser nos doigts sur le clavier et apprendre à coder. Il n’est jamais trop tard pour bien faire : la rédaction de ce billet m’aura convaincue de m’inscrire à un atelier de Ladies Learning Code.</p>
<hr />
<p style="text-align: left;"><sup><sup>[1]</sup></sup> <a href="https://en.wikipedia.org/wiki/Lemonade_Stand" target="_blank">https://en.wikipedia.org/wiki/Lemonade_Stand</a></p>
<p style="text-align: left;"><sup><sup>[2] </sup></sup><a href="http://www.npr.org/blogs/money/2014/10/21/357629765/when-women-stopped-coding" target="_blank">http://www.npr.org/blogs/money/2014/10/21/357629765/when-women-stopped-coding</a></p>
<p style="text-align: left;"><sup><sup>[3]</sup></sup> Les chiffres sont semblables au Québec. <em>La Gazette des femmes</em> rapporte qu’en 1988, les femmes représentaient 30,2 % des diplômés universitaires en informatique. En 2011, la proportion a dégringolé à 18,3 %. Elles constituent aujourd’hui moins du quart de la main-d’œuvre canadienne dans le secteur.</p>
<p style="text-align: left;"><sup><sup>[4]</sup></sup> Au Québec, il est de 1,8 %. <a href="http://www.uqar.ca/informatique/emplois/" target="_blank">http://www.uqar.ca/informatique/emplois/</a></p>
<p style="text-align: left;">[5] Le problème de diversité ne se limite pas aux femmes. Aux États-Unis, par exemple, les Afro-Américains ne comptent que pour 2 % de la main-d’œuvre, alors qu’ils représentent plus de 12 % de la population.</p>
<p style="text-align: left;"><sup><sup>[6]</sup></sup> <a href="http://www.latimes.com/opinion/op-ed/la-oe-gardner-women-in-tech-20141207-story.html" target="_blank">http://www.latimes.com/opinion/op-ed/la-oe-gardner-women-in-tech-20141207-story.html</a></p>
<p style="text-align: left;"><sup><sup>[7]</sup></sup> h<a href="ttp://www.latimes.com/opinion/op-ed/la-oe-gardner-women-in-tech-20141207-story.html" target="_blank">ttp://www.latimes.com/opinion/op-ed/la-oe-gardner-women-in-tech-20141207-story.html</a></p>
<p style="text-align: left;"><sup><sup>[8]</sup></sup> En savoir plus sur <a href="http://www.lemonde.fr/ameriques/article/2015/03/28/ellen-pao-n-a-pas-ete-victime-de-discrimination-sexuelle-selon-le-verdict-des-jures_4603126_3222.html#si1iIiOemsTOfZHH.99" target="_blank">http://www.lemonde.fr/ameriques/article/2015/03/28/ellen-pao-n-a-pas-ete-victime-de-discrimination-sexuelle-selon-le-verdict-des-jures_4603126_3222.html#si1iIiOemsTOfZHH.99</a></p>
<p style="text-align: left;"><sup><sup>[9]</sup></sup> <a href="http://www.independent.co.uk/life-style/gadgets-and-tech/news/sexism-and-silicon-valley-now-twitter-faces-gender-discrimination-lawsuit-from-software-engineer-tina-huang-10128863.html" target="_blank">http://www.independent.co.uk/life-style/gadgets-and-tech/news/sexism-and-silicon-valley-now-twitter-faces-gender-discrimination-lawsuit-from-software-engineer-tina-huang-10128863.html</a></p>
<p style="text-align: left;"><sup><sup>[10] </sup></sup><a href="http://www.slate.com/blogs/xx_factor/2015/03/17/eric_schmidt_at_sxsw_google_chairman_called_out_for_interrupting_female.html" target="_blank">http://www.slate.com/blogs/xx_factor/2015/03/17/eric_schmidt_at_sxsw_google_chairman_called_out_for_interrupting_female.html</a></p>
<p style="text-align: left;"><sup><sup>[11]</sup></sup> <a href="http://philosophy.rutgers.edu/graduate-program/climate/133-graduate/climate/529-climate-of-women-implicit-bias" target="_blank">http://philosophy.rutgers.edu/graduate-program/climate/133-graduate/climate/529-climate-of-women-implicit-bias</a></p>
<p style="text-align: left;"><sup><sup>[12]</sup></sup> <a href="http://www.understandingprejudice.org/iat/index2.htm" target="_blank">http://www.understandingprejudice.org/iat/index2.htm</a></p>
<p style="text-align: left;"><sup><sup>[13]</sup></sup> <a href="http://www.ruf.rice.edu/~lane/papers/male_female.pdf" target="_blank">http://www.ruf.rice.edu/~lane/papers/male_female.pdf</a></p>
<p style="text-align: left;"><sup><sup>[14]</sup></sup> <a href="http://www.nytimes.com/2014/09/25/technology/exposing-hidden-biases-at-google-to-improve-diversity.html&amp;assetType=nyt_now" target="_blank">http://www.nytimes.com/2014/09/25/technology/exposing-hidden-biases-at-google-to-improve-diversity.html&amp;assetType=nyt_now</a></p>
<p style="text-align: left;">[15] <a href="http://www.independent.co.uk/voices/comment/the-day-the-everyday-sexism-project-won--and-facebook-changed-its-image-8636661.html" target="_blank">http://www.independent.co.uk/voices/comment/the-day-the-everyday-sexism-project-won&#8211;and-facebook-changed-its-image-8636661.html</a></p>
<p style="text-align: left;">[16]<a href="%20http://www.nature.com/scitable/forums/women-in-science/why-do-we-need-women-in-stem-18256390" target="_blank"> http://www.nature.com/scitable/forums/women-in-science/why-do-we-need-women-in-stem-18256390</a></p>
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		<title>La veuve Guy: gérer un commerce au temps de la Conquête</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Catherine Lefrançois]]></dc:creator>
		<pubDate>Thu, 21 May 2015 17:58:01 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[4 Économie]]></category>
		<category><![CDATA[Travail et commerce]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>&#160; SOPHIE IMBEAULT &#160; Aujourd&#8217;hui comme hier, le couple est la cellule de base de la société. Avec une petite différence, toutefois. Alors qu’aujourd’hui le divorce permet de mettre fin aux unions, pendant tout le xviiie siècle, par exemple, la mort d&#8217;un des conjoints était pratiquement la seule issue au mariage. Pourtant, j&#8217;aimerais vous emmener [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p><a href="/wp-content/uploads/2015/05/Veuve-Guy.png"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-1255" src="/wp-content/uploads/2015/05/Veuve-Guy.png" alt="Veuve Guy" width="600" height="793" srcset="/wp-content/uploads/2015/05/Veuve-Guy.png 600w, /wp-content/uploads/2015/05/Veuve-Guy-226x300.png 226w" sizes="(max-width: 600px) 100vw, 600px" /></a></p>
<p>&nbsp;</p>
<p>SOPHIE IMBEAULT</p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;">Aujourd&rsquo;hui comme hier, le couple est la cellule de base de la société. Avec une petite différence, toutefois. Alors qu’aujourd’hui le divorce permet de mettre fin aux unions, pendant tout le xviii<sup>e</sup> siècle, par exemple, la mort d&rsquo;un des conjoints était pratiquement la seule issue au mariage. Pourtant, j&rsquo;aimerais vous emmener plus de 250 ans en arrière.</p>
<p style="text-align: justify;">Dans l&rsquo;histoire, les femmes ont été largement définies par rapport à leur mari et cela est encore parfois vrai malheureusement. D&rsquo;ailleurs, pendant que je rédigeais ce texte, un titre que j’ai lu dans un quotidien m&rsquo;a fait bondir. « La veuve de Miron interpelle le maire », pouvait-on lire dans <em>Le Soleil</em> du 7 avril 2015. Il était question de Marie-Andrée Beaudet, professeure au Département des littératures de l&rsquo;Université Laval, et son adresse au maire n&rsquo;avait rien à voir avec le défunt poète, si brillant et connu fût-il. En tant qu’historienne de la guerre de Sept Ans, l&rsquo;exemple des veuves négociantes pendant cette période m&rsquo;a toujours fascinée et c&rsquo;est ce que j&rsquo;aimerais explorer avec vous.</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="/wp-content/uploads/2015/05/Travail-et-commerce.png"><img decoding="async" class="alignright wp-image-1130 size-full" src="/wp-content/uploads/2015/05/Travail-et-commerce.png" alt="Travail et commerce" width="200" height="200" srcset="/wp-content/uploads/2015/05/Travail-et-commerce.png 200w, /wp-content/uploads/2015/05/Travail-et-commerce-150x150.png 150w, /wp-content/uploads/2015/05/Travail-et-commerce-100x100.png 100w" sizes="(max-width: 200px) 100vw, 200px" /></a></p>
<p style="text-align: justify;"><strong> </strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Être une femme en Nouvelle-France</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Dans la colonie comme en France, le modèle patriarcal d’Ancien Régime prévaut, autant dans le discours étatique officiel que dans les comportements. Les rôles féminins et masculins sont foncièrement inégaux. La Coutume de Paris est en force sur le plan juridique et le mariage est la norme chez la femme adulte. Celle-ci passe donc de l&rsquo;autorité du père à celle du mari. La femme mariée est ainsi frappée d&rsquo;incapacité juridique. Comme le fait remarquer l&rsquo;historienne Josette Brun : « Une femme qui prend mari est en effet considérée comme une mineure dans le droit coutumier français tandis que son conjoint est le maître déclaré de la société conjugale » (Josette Brun, « Les femmes d&rsquo;affaires en Nouvelle-France au 18<sup>e</sup> siècle : le cas de l&rsquo;île Royale », <em>Acadiensis. Revue d&rsquo;histoire de la région atlantique</em>, vol. XXVII, n<sup>o</sup> 1, automne 1997, p. 12). Quant à elles, les femmes célibataires majeures, c&rsquo;est-à-dire celles qui ont 25 ans et plus, possèdent la pleine capacité juridique.</p>
<p style="text-align: justify;">Le couple se marie à l&rsquo;église, mais il y a, en plus, un passage obligé devant le notaire où un contrat de mariage, sous le régime de la communauté de biens, est établi. Qu&rsquo;est-ce que cela veut dire, communauté de biens ? En fait, le mari peut gérer la communauté comme il le souhaite tant qu&rsquo;il recherche la prospérité du couple. L&rsquo;épouse conserve ses biens propres, le plus souvent hérités, qu&rsquo;elle a apportés lors du mariage. C&rsquo;est toutefois le mari qui en a la gestion pendant la durée de l&rsquo;union. La femme mariée ne peut signer seule de contrats, d&rsquo;actes notariés, ni exercer une action en justice. Elle doit obtenir l&rsquo;autorisation de son mari. Enfin, une procuration est nécessaire si la femme veut remplacer son mari dans le cas où ce dernier est en voyage ou malade. La communauté de biens prend fin lors du décès de l&rsquo;un des époux.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Être veuve en Nouvelle-France</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Veuves, les femmes disposent de leur capacité juridique.« Comme veuve, la femme a autant de droits et de pouvoirs que la célibataire. Dans le cas de la femme séparée, il n&rsquo;y a aucune raison qui l&#8217;empêche de disposer de ses biens à volonté, comme si en effet son mari était décédé », soutient l&rsquo;historienne Liliane Plamondon («Une femme d&rsquo;affaires en Nouvelle-France, Marie-Anne Barbel, veuve Fornel », <em>Revue d&rsquo;histoire de l&rsquo;Amérique française</em>, 31, 2, septembre 1977, p. 171).</p>
<p style="text-align: justify;">Les veuves ont alors plusieurs choix.Elles peuvent en premier lieuse dessaisir de la responsabilité de la communauté si les dettes sont trop importantes. Dans ce cas,elles reprennentleurs effets personnelset les biens apportés, tel que le stipule le contrat de mariage.Elles ont aussi la possibilité de partager la communauté avec leurs enfants. La moitié des biens leur revient et l&rsquo;autre est à partager entre les enfants; même chose pourles dettes. Elles peuvent encore continuer la communauté jusqu&rsquo;à ce que leurs enfants atteignent la majoritéou qu&rsquo;elles se remarient.Le veuvage est vu comme une période temporaire durant laquelle les femmesont pour tâche deprotéger le patrimoine familial afin de le transmettre à leurs enfants.</p>
<p style="text-align: justify;">Leur nom reste cependant associé à celui du défunt, surtout si celui-ci occupait un métier public, particulièrement dans le domaine des affaires. On dit « madame veuve de… »Les veuves en affaires sont des plus intéressantes.Là encore, plusieurs possibilités s&rsquo;offrent à elles : se remarier sans s&rsquo;occuper nullement des affaires du défunt mari, diriger le commerce pendantquelques années et se remarier ou encorediriger le commerce familialjusqu&rsquo;à leur décès.Plusieurs vont d’ailleurs démontrer de grands talents comme femmes d&rsquo;affaires et se faire un nom,même si c&rsquo;est en tant que « veuve de… »</p>
<p style="text-align: justify;">Autrement que dans cette situation particulière, l&rsquo;accès aumonde du commerce demeuretrès difficile pour les femmes, car il nécessite entre autres de l&rsquo;argent qu&rsquo;elles n&rsquo;ont pas, bien souvent, en propre.</p>
<p style="text-align: justify;">Dans l&rsquo;historiographie, c&rsquo;est par des essais sur l&rsquo;histoire de la famille, du mariage, de la vieillesse et du patrimoine en Nouvelle-France que le destin des veuves en affaires a surtout été appréhendé. Les portraits de femmes en Nouvelle-France se multiplient depuis quelques années. Leur pouvoir a fait l&rsquo;objet de l&rsquo;ouvrage <em>Femmes, culture et pouvoir. Relectures de l&rsquo;histoire au féminin, </em><em>XV</em><em><sup>e</sup></em><em>&#8211;</em><em>XX</em><em><sup>e</sup></em><em> siècles</em>, dirigé par Catherine Ferland et Benoît Grenier (Québec, Presses de l&rsquo;Université Laval, 2010, 329 p.). Benoît Grenier s&rsquo;est intéressé à une noble (<em>Marie-Catherine Peuvret, 1667-1739. Veuve et seigneuresse en Nouvelle-France</em>, Sillery, Septentrion, 2005, 260 p.) et Réal Fortin a étudié le cas d&rsquo;une célibataire en affaires dans <em>Louise de Ramezay et son moulin à scie</em> (Septentrion, 2009, 224 p.). Le destin de femmes au passage de la Conquête a fait l&rsquo;objet de plusieurs biographies dans <em>Vivre la Conquête</em>, tome 1, dirigé par Gaston Deschênes et Denis Vaugeois (Septentrion, 2013, p. 65-67).</p>
<p style="text-align: justify;">Sur la question plus particulière du veuvage, les travaux de Josette Brun se démarquent (entre autres « Les femmes d&rsquo;affaires en Nouvelle-France au 18<sup>e</sup> siècle : le cas de l&rsquo;île Royale », Acadiensis. Revue d&rsquo;histoire de la région atlantique, vol. XXVII, n<sup>o</sup> 1, automne 1997, et Vie et mort du couple en Nouvelle-France. Québec et Louisbourg au xviii<sup>e</sup> siècle, Montréal et Kingston, McGill-Queen’s University Press, 2006). Il n&rsquo;y a pas de synthèse sur la participation des femmes en affaires dans la société coloniale. Combien sont-elles ? Nous ne pouvons pas encore y répondre. Quelques biographies portent cependant sur les veuves en affaires dans le <em>Dictionnaire biographique du Canada</em>, dont celles d&rsquo;Agathe de Saint-Père (par Madeleine Doyon-Ferland) et de Thérèse de Couagne (par André Lachance), et Liliane Plamondon a consacré plusieurs recherches à Marie-Anne Barbel, veuve Fornel (<em>Une femme d&rsquo;affaires en Nouvelle-France, Marie-Anne Barbel, veuve Fornel</em>, thèse de maîtrise, Université de Montréal, 1976; «Une femme d&rsquo;affaires en Nouvelle-France, Marie-Anne Barbel, veuve Fornel », <em>Revue d&rsquo;histoire de l&rsquo;Amérique française</em>, 31, 2, septembre 1977, p. 165-185 et « Marie-Anne Barbel, bourgeoise commerçante », dans Gaston Deschênes et Denis Vaugeois, dir., <em>Vivre la Conquête</em>, tome 1, Septentrion, 2013, p. 46-54).</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>L&rsquo;exemple de la veuve Guy. D&rsquo;abord une femme mariée</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Dans les archives qui concernent la période de la Conquête, un nom revient sans cesse dès que l&rsquo;on s&rsquo;intéresse au commerce colonial : celui de la veuve Guy. Elle a laissé une grande quantité de lettres. Qui est-elle donc ? Jeanne Truillier dit Lacombe est née à Ville-Marie le 30 mai 1702. Elle est la fille de Jean Truillier dit Lacombe, boulanger et domestique, et d&rsquo;Élizabeth Delgueuil.</p>
<p style="text-align: justify;">Contrairement à son mari et à son fils (José Igartua, « Pierre Guy », et Ginette Joanette et Claire Joron, « Pierre Guy », <em>Dictionnaire biographique du Canada </em>; Ginette Joanette et Claire Joron,<em> Pierre Guy. Marchand, négociant de Montréal : les multiples activités d&rsquo;un bourgeois canadien-français dans la seconde moitié du </em><em>xviii</em><em><sup>e</sup></em><em> siècle</em>, M. A., Université de Montréal, 1985), la veuve Guy n&rsquo;a fait l&rsquo;objet d&rsquo;aucun mémoire ou aucune biographie. <em>Pas d&rsquo;histoire, les femmes ?</em>, pour reprendre le titre de l&rsquo;ouvrage de Micheline Dumont (Éditions du remue-ménage). Ce ne sont pourtant pas les documents qui manquent la concernant (voir entre autres le fonds Baby à l&rsquo;Université de Montréal et le fonds Famille Guy aux archives de Montréal). Comme cette veuve me fascine depuis des années, l&rsquo;occasion est toute désignée avec ce numéro sur l&rsquo;économie et les femmes pour retracer les grandes lignes de son parcours. Mais, pour la cerner, force est de parler aussi du destin de deux hommes, son mari et son fils.</p>
<p style="text-align: justify;">Premier fait intéressant à son sujet, elle se marie tardivement. À 32 ans, elle épouse Pierre Guy, un négociant né à Paris le 5 mai 1701. Il est veuf d&rsquo;Élisabeth Carreau, avec qui il a eu huit enfants, depuis quelques mois quand ils se marient, le 29 septembre 1734 à Montréal.Le couple occupe une maison sur la rue Saint-Paul, où se trouve probablement le magasin de Pierre. De leur mariage naissent cinq enfants, dont seulement deux parviennent à l&rsquo;âge adulte, Pierre et Élizabeth.</p>
<p style="text-align: justify;">Pierre est un négociant prospère, participant au grand commerce triangulaire et faisant affaire avec les plus importants négociants de La Rochelle. D&rsquo;ailleurs, les personnes qualifiées de « négociants » comptent parmi les marchands les plus imposants en Nouvelle-France. François Havy et Jean Lefebvre de Québec sont ses principaux intermédiaires. Pierre Guy importe de France diverses marchandises, dont du vin et de l’eau-de-vie, et prend part au lucratif commerce des fourrures, exportant des pelleteries dans la métropole. Signe de son aisance, Pierre possède quatre terrains à Montréal en 1741.</p>
<p style="text-align: justify;">La guerre de la Succession d&rsquo;Autriche (1740-1748) semble l&rsquo;inquiéter. La lutte franco-anglaise se transporte en Amérique du Nord. Louisbourg tombe aux mains des Anglo-Américains en 1745. Guy envoie en France des fonds considérables en 1745 et 1746.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong> </strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Une veuve en affaires</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Pierre Guy décède à Montréal le 14 avril 1748. Jeanne, qui est alors âgée de 45 ans et qui a des enfants mineurs à sa charge, aurait à ce moment pu partager les biens de la communauté entre elle et ses enfants et se remarier. Elle n&rsquo;en fait rien. Elle entre alors plutôt à l&rsquo;avant-scène, prenant immédiatement en main l’entreprise familiale. Après presque 14 ans de mariage, elle devait y jouer un rôle important depuis quelque temps déjà. Qu’y faisait-elle exactement ? Un examen des actes notariés s&rsquo;impose pour le découvrir. Selon l&rsquo;historienne Louise Dechêne : « Laissées seules, elles [les veuves] se révèlent souvent d&rsquo;excellentes administratrices, ce qui prouve qu&rsquo;elles étaient déjà très mêlées à l&rsquo;entreprise familiale, qu&rsquo;il s&rsquo;agisse d&rsquo;un bien rural ou d&rsquo;un commerce » (<em>Habitants et marchands de Montréal au </em><em>xvii</em><em><sup>e</sup></em><em> siècle</em>, Montréal, Plon, 1976, p. 439).</p>
<p style="text-align: justify;">Jeanne gère sans broncher le commerce mis sur pied par son défunt mari dans une période particulièrement trouble, celle de la guerre de Sept Ans. Elle continue d&rsquo;apposer sa signature sur tous les documents propres aux affaires : des factures, des reçus, des comptes courants, des lettres, des reconnaissances de déchargement de marchandises et des quittances. Mais elle doit aussi se montrer stratégique pour survivre.</p>
<p style="text-align: justify;">M<sup>me</sup> Guy, qui n’est plus une novice dans les affaires, prend alors de bonnes décisions et elle le fait rapidement. Elle obtient une procuration pour administrer la succession de son défunt mari en France (26 juillet 1762, UdM, fonds Baby, A5/219) et elle envoie son fils Pierre, qui est au début de la vingtaine, à La Rochelle. Il y poursuit ses études, mais doit aussi régler les affaires que sa mère a poursuivies avec des négociants rochelais depuis la mort de son mari. Ceux-ci seront très élogieux à son endroit dans leur correspondance avec la veuve. Elle profite de cette période pour partager ses années d&rsquo;expérience avec lui et cherche à lui léguer un commerce en bonne santé financière.</p>
<p style="text-align: justify;">Les dépenses qui se font au Canada pour le service du roi, et cela est encore plus vrai pendant la guerre, sont payées en monnaie de papier, communément appelée papiers du Canada.La France laisse une dette imposante sous cette forme entre les mains des Canadiens une fois la colonie cédée.Les officiers et les négociants ont été particulièrement affectés par ce problème et par le manque de numéraire pendant les dix années qui suivent la capitulation de la Nouvelle-France (pour en savoir plus sur cette question, voir Sophie Imbeault, « Que faire de tout cet argent de papier ? Une déclaration séparée au traité de Paris », dans Sophie Imbeault, Denis Vaugeois et Laurent Veyssière, dir., 1763. <em>Le traité de Paris bouleverse l’Amérique</em>, Septentrion, 2013, p. 142-183).</p>
<p style="text-align: justify;">La veuve est aux prises avec des problèmes importants pendant cette période, parmi lesquels l’épineuse question de l&rsquo;argent de papier. Elle semble toutefois garder son calme et s&rsquo;attarde aux décisions à prendre. Elle remet aux négociants rochelais Paillet et Meynardie pour un peu plus de 42 000 livres en lettres de change. C&rsquo;est une somme non négligeable. Ilslui font de fréquents comptes rendus, vantant au passage la prudence dont elle fait preuve : « Nous sommes bien persuadés que votre colonie nous sera rendue. Depuis le 17 octobre 1759, il n&rsquo;a été rien payé du trésor, pas même les intérêts. Il n&rsquo;y a que la paix qui procurera des arrangements sur le papier, en attendant il faut prendre patience. [&#8230;] Vous nous remettez votre mémoire avec ordre de ne l&rsquo;accomplir qu&rsquo;en cas de paix, que nous sommes charmés du sage parti que vous prenez car la guerre est plus animée que jamais » (Paillet et Meynardie à la veuve Guy, La Rochelle, 1761, Université de Montréal (UdM), fonds Baby, P0058, Correspondance, u-9258, voir aussi 20 juin 1761, u-9262; 28 février 1762, u-9263).</p>
<p style="text-align: justify;">Entre 1761 et 1763, la veuve Guy arrête pourtant de faire affaire avec eux. Le traité de Paris du 10 février 1763 modifie radicalement le commerce entre la métropole et sa colonie américaine puisque la cession à l’Angleterre coupe pratiquement tous les liens entre elles. Les Guy s&rsquo;adaptent rapidement à ce changement. Jeanne transfère d&rsquo;abord ses marchandises restées en entrepôt pendant toute la durée de la guerre et ses fonds au négociant rochelais Denis Goguet.</p>
<p style="text-align: justify;">Ce dernier met la mère et le fils en contact avec Daniel Vialars, de Londres. Pierre Guy va en Angleterre en mai 1763 où il s&#8217;emploie à reconstruire un réseau d&rsquo;affaires dans lequel les négociants londoniens joueront désormais un rôle stratégique. Les intérêts de la veuve Guy quittent la France et seront désormais confiés à une firme anglaise. C&rsquo;est ce que feront aussi plusieurs négociants montréalais, tels Étienne Augé, François Baby et les Hervieux.</p>
<p style="text-align: justify;">En temps de guerre, les navires ne quittèrent plus le port de La Rochelle pour faire du commerce avec les colonies, les risques d&rsquo;attaques et de naufrages étaient trop grands. La veuve a donc des marchandises entreposées depuis quelques années avant que son fils prenne une décision à ce sujet. Il informe sa mère qu’il s&rsquo;en départira avec 25 % de perte, plutôt que de les faire passer au Canada. En Angleterre, il constate avec satisfaction que les marchands qui faisaient de même perdaient plutôt 40 %. Pour Pierre, les prix des marchandises sont trop élevés à Londres. Il trouve plus prudent de ne rien acheter, surtout qu&rsquo;il croit que les produits anglais vont affluer sur le marché canadien à la suite de la prise de possession de la colonie. La veuve Guy a, à n’en pas douter, une relève sérieuse sur laquelle se reposer.</p>
<p style="text-align: justify;">Daniel Vialars s&rsquo;occupe de liquider les lettres de change de la veuve. Nous pouvons suivre l&rsquo;évolution de ce dossier complexe dans les nombreuses lettres (18 juillet 1763, 3 avril 1764, 23 octobre 1764, 12 janvier 1765, 14 décembre 1765) qu&rsquo;il envoie à la veuve pendant la décennie 1760-1770 : « Il y a longtemps qu’on dit que l’affaire de la Bastille sera bientôt déterminée, ce n’est pas le sentiment de M. Goguet qui croit que si on paye, ce sera à peu, Dieu veuille qu’il en soit autrement […]. Le papier du Canada n’a pas de cours en France, on dit qu&rsquo;il s’en est vendu à 20 &amp; 24 % &amp; que depuis quelques jours on a offert 30 %. Je ne sais qu&rsquo;en penser. […] My lord Halifax, secrétaire d’État, pour le prier d&rsquo;engager la cour de France à payer le papier des Canadiens. Il a promis qu&rsquo;il le ferait » (Daniel Vialars à M<sup>me</sup> Guy, Londres, 10 décembre 1763, UdM, fonds Baby, P0058, Correspondance).</p>
<p style="text-align: justify;">Combien possède-t-elle d&rsquo;argent sous cette forme ? Une somme de 52 000 ou 53 000 livres de lettres de change de 1758 est mentionnée par Vialars dans une lettre, puis un montant de 3 523 livres en ordonnances dans un document officiel (Bordereau d’ordonnances que moi, veuve Guy demeurante à Montréal rue St Paul, apporte au sieur Panet receveur établie pour en faire la vérification lesquelles m’appartiennent,Montréal, 8 juin 1763, UdeM, fonds Baby, P0058G3-7). Le détail reste encore à établir. Une chose est sûre, la veuve en possède une forte somme, comme les négociants de son niveau dans la colonie. N&rsquo;oublions pas que cet argent a été paralysé dans les coffres d&rsquo;hommes d&rsquo;affaires européens pendant des années. Elle a dû éprouver bien des soucis à cet égard.</p>
<p style="text-align: justify;">Deux ans plus tard, la question n&rsquo;est toujours pas réglée. Daniel Vialars lui écrit le 5 avril 1765 : « Point de réponse encore aux représentations que notre cour a fait à celle de France relativement au papier, mais je suis persuadé que nous n’obtiendrons aucune faveur. Fort heureux si on veut enregistrer le papier qui ne l’a été ni en France ni en Canada. Le vôtre est encore en nature. Mon fils le négociera en mai prochain alors qu’il sera à Paris [&#8230;]. »</p>
<p style="text-align: justify;">Vialars commet alors une erreur qui va fortement indisposer la veuve à son égard et miner sa confiance. Il devait lui envoyer une commande lorsque les négociations entre l&rsquo;Angleterre et la France au sujet du papier du Canada seraient terminées. Il a effectivement livré les marchandises, mais a oublié d’y joindre un compte rendu de ses affaires. L&rsquo;insatisfaction teinte les lettres que la veuve et son fils adressent au négociant londonien dans les mois qui suivent.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Passer le flambeau</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Jeanne a conduit la destinée du commerce familial lors d&rsquo;une période particulièrement critique, marquée par la guerre et le passage d&rsquo;un régime à un autre avec les bouleversements que cela entraîne à tous les niveaux. Pierre Guy revient auprès de sa mère en 1763. Antoine Vialars l&rsquo;accompagne. Son père écrit : « Je vous recommande mon fils, je crois qu’il se fera naturaliser canadien. Je ne voudrais pas qu’il s’amourachât de quelques Canadiennes, j’ai besoin de lui ici » (Daniel Vialars à M<sup>me</sup> Guy, Londres, 10 décembre 1763, UdM, fonds Baby, P0058, Correspondance). Fort de l&rsquo;expérience récemment acquise en France puis en Angleterre, Pierre Guy s&rsquo;installe comme marchand à Montréal et s&rsquo;unit à Marie-Josephte Hervieux, sa cousine, fille de Louis-François Hervieux, important marchand montréalais, l&rsquo;année suivante. Voilà un mariage avantageux.</p>
<p style="text-align: justify;">La veuve Guy dirige son commerce d&rsquo;importation jusqu’à la fin de la guerre de Sept Ans, en 1763. Cette année-là, elle passe les rênes à son fils Pierre. Le 4 juin 1766, près de 20 ans après la mort de son mari Pierre, Jeanne procède enfin à la dissolution de la communauté de biens avec ses enfants et remet à Pierre un peu plus de 15 000 livres de marchandises sur la succession de son défunt mari. À l&rsquo;âge de 68 ans en 1770, après un veuvage de 22 ans, elle décède. Elle laisse 23 000 livres en héritage à son fils. Voilà un signe manifeste de la santé financière de la famille après une période de bouleversements économiques intenses. D&rsquo;autres familles, comme celle de la veuve Fornel, ne laissent pas un héritage aussi considérable. D&rsquo;ailleurs, dans le cas de celle-ci, la Conquête a mis un terme à ses activités commerciales.</p>
<p style="text-align: justify;">Qu’en est-il de sa fille Élizabeth ? Dans un document d’archives datant de 1788, il est écrit qu’elle est « fille majeure usant de ses droits » (Affidavit de Simon Sanguinet et de Jean-Bte Adhémar, juges de paix, attestant que Pierre Guy, fils, et Élizabeth Guy sont les seuls héritiers de Pierre Guy et de Jeanne Truillier LaCombe, son épouse, UdM, fonds Baby, P0058, A5, 399, 16 octobre 1788). Elle semble en cela suivre l’exemple d’autonomie et d’indépendance laissé par sa mère.</p>
<p style="text-align: justify;">Le numéraire se fait rare dans les années qui suivent la Conquête. Or, il est nécessaire pour s&rsquo;adapter, particulièrement pour les marchands canadiens. Le problème de l&rsquo;argent du Canada immobilisé pendant 6 ou 7 ans n&rsquo;est pas sans conséquence pour qui mène des affaires. C&rsquo;est le cas pour la veuve Guy dans l&rsquo;immédiat, qui s&rsquo;occupe de recouvrer ce qu&rsquo;elle peut, mais ce sera le cas aussi à plus long terme pour son fils. Pierre devra faire face à la concurrence des marchands britanniques dans une colonie appartenant à un nouvel empire.</p>
<p style="text-align: justify;">Rappelons-nous que Pierre n’a pratiquement pas acheté de marchandises lors de son passage à Londres avant de rentrer au Canada. Il va d&rsquo;abord se tourner vers des confrères de Montréal et de Québec, resserrant les liens avec la petite bourgeoisie canadienne, avant de s&rsquo;éloigner de la gestion du magasin familial. Pierre va dès lors plutôt miser sur l&rsquo;achat de biens-fonds.</p>
<p style="text-align: center;">***</p>
<p style="text-align: justify;">Jeanne Truillier dit Lacombe, appelée communément la veuve Guy, se retire peu à peu des affaires au profit de son fils, qui deviendra l&rsquo;une des personnes les plus en vue de la nouvelle colonie britannique. Elle est parvenue seule à lui léguer un commerce prospère et un solide réseau de relations qui lui permettront de faire sa marque.</p>
<p style="text-align: justify;">Nous en savons encore très peu sur elle. J&rsquo;ai retracé ici les grandes étapes de sa vie : sa naissance, son mariage, sa carrière et sa mort. Mais qu&rsquo;est-ce que cela révèle sur une personne ? Je crois que nous pouvons penser, par les décisions qu&rsquo;elle a prises, que c&rsquo;était une femme déterminée et qu’elle avait une grande capacité d’adaptation. Cela fait plus de 250 ans qu&rsquo;elle attend dans les archives de se faire connaître. Il y a là des documents qui devraient permettre aux historiens de dessiner un beau cas d&rsquo;une veuve appartenant à la petite bourgeoisie canadienne qui a dû faire des choix économiques pertinents à la suite de la rupture radicale dans les échanges commerciaux imposée par la Conquête.</p>
<hr />
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		<title>Ma mère, Louisa May Alcott et moi</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Catherine Lefrançois]]></dc:creator>
		<pubDate>Thu, 21 May 2015 17:57:37 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[4 Économie]]></category>
		<category><![CDATA[Travail et commerce]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>&#160; &#160; RACHEL NADON &#160; Ma mère n’a jamais travaillé. Ou plutôt si : elle a été femme au foyer toute sa vie. Sauf avant d’avoir des enfants : elle vendait des assurances pour la compagnie de son père. Elle a tout lâché pour réaliser son plus grand rêve : se marier, fonder une famille. Son plus grand [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p><a href="/wp-content/uploads/2015/05/Nadon.png"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-1152" src="/wp-content/uploads/2015/05/Nadon.png" alt="Nadon" width="600" height="788" srcset="/wp-content/uploads/2015/05/Nadon.png 600w, /wp-content/uploads/2015/05/Nadon-228x300.png 228w" sizes="(max-width: 600px) 100vw, 600px" /></a></p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>RACHEL NADON</p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;">Ma mère n’a jamais travaillé. Ou plutôt si : elle a été femme au foyer toute sa vie. Sauf avant d’avoir des enfants : elle vendait des assurances pour la compagnie de son père. Elle a tout lâché pour réaliser son plus grand rêve : se marier, fonder une famille. Son plus grand rêve, au fond, je ne sais pas. Je ne lui ai jamais demandé. Ma mère et moi, on ne parle jamais de <em><i>ça.</i></em></p>
<p style="text-align: justify;"><em><i><a href="/wp-content/uploads/2015/05/Travail-et-commerce.png"><img decoding="async" class="alignright wp-image-1130 size-full" src="/wp-content/uploads/2015/05/Travail-et-commerce.png" alt="Travail et commerce" width="200" height="200" srcset="/wp-content/uploads/2015/05/Travail-et-commerce.png 200w, /wp-content/uploads/2015/05/Travail-et-commerce-150x150.png 150w, /wp-content/uploads/2015/05/Travail-et-commerce-100x100.png 100w" sizes="(max-width: 200px) 100vw, 200px" /></a> </i></em></p>
<p style="text-align: justify;">De <em><i>ça </i></em>: de son choix de carrière, qu’elle maintient encore; de mon incompréhension coléreuse, adolescente, devant ce que je prenais pour une obéissance aveugle à une religion culpabilisante et oppressante; de ce travail de technicienne juridique qu’elle aurait aimé faire, m’a-t-elle dit un jour, sans regret dans la voix; de mon malaise qui a persisté longtemps, comme si je pensais que ma mère s’était consciemment privée de quelque chose de désirable : une autonomie, un <em><i>milieu de travail</i></em>, des ami.e.s. On n’a jamais parlé, non plus, de ces soirées avec le club de vélo où elle allait avec mon père et d’où elle revenait avec un air indéchiffrable : elle avait dû répondre qu’elle ne <em><i>travaillait pas non,</i></em> <em><i>quelle n’avait pas de métier, non, que c’était par choix, oui, qu’elle pensait peut-être, une fois les enfants partis… </i></em></p>
<p style="text-align: justify;">Moi, je suis privilégiée : je suis étudiante au doctorat. Je fais une thèse sur l’imaginaire du travail dans le roman québécois de la deuxième moitié du XX<sup>e</sup> siècle. J’étudie entre autres ces personnages de femmes au foyer amoureuses, de travailleuses sans salaire, d’ouvrières malheureuses, de syndicalistes courageuses. Je ne sais pas qui elles sont, ces Philomène, ces Louise, ces Jeanne, ces Irène. Elles me fascinent. Elles me disent quelque chose.</p>
<p style="text-align: justify;">Fille d’une femme au foyer et d’un syndicaliste pour qui l’université est le moyen fantasmé d’avoir un <em><i>travail bien payé</i></em>, une <em><i>bonne situation</i></em>, <em><i>un fonds de pension</i></em>, je suis aussi une étudiante de première génération. Je sais que le choix de mon objet de recherche n’est pas tout à fait anodin. Avec ce sujet de thèse, c’est comme si mon travail – dont mes parents ne saisissent que l’abstraction fondamentale de laquelle j’ai de la difficulté à répondre devant eux – acquérait une dimension concrète et matérielle. Comme si, parlant de ces romans de Jean-Jules Richard, de Pierre Gélinas, de Gabrielle Roy, j’abolissais une distance imaginaire et que, donnant voix à ces ouvrières, à ces ménagères, à ces syndicalistes, je les poursuivais, je leur faisais une place, je leur étais solidaire.</p>
<p style="text-align: justify;">On m’a déjà dit qu’aux cycles supérieurs, on <em><i>travaille sur nos obsessions</i></em>. Je me suis demandé si on ne travaillait pas aussi sur nos contradictions. La fiction ne donne pas de réponse, et ne résout rien. Mais elle me donne à penser.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong><b>Un mariage de fiction</b></strong></p>
<p style="text-align: justify;">Ma grand-mère Evelyn Ducharme a été femme au foyer toute sa vie. Avant de marier mon grand-père René, elle plaçait tous les jours des centaines de chocolats dans des boîtes de chocolats à l’usine Laura Secord. Sa mère, Evelyn Deagan, a été femme au foyer toute sa vie. Avec sa sœur et toutes ses cousines, elle a travaillé jusqu’à l’âge de raison à l’Imperial Tobacco. À Saint-Henri, disait ma grand-mère, les Mary comme les Yolande roulaient des cigarettes ou remplissaient des bobines de fil à la filature de la Dominion avant de <em><i>se placer</i></em>, et de commencer <em><i>la vraie vie </i></em>: le mariage, la famille, les enfants.</p>
<p style="text-align: justify;">En littérature comme dans la réalité, le mariage a trop longtemps été, pour les femmes canadiennes-françaises (ou anglaises, comme mes Evelyn), la « carrière » la plus envisageable. Comme le notent les auteur.e.s de <em><i>Femmes de rêve au travail. Les femmes et le travail dans la production écrite de grande consommation au Québec, de 1945 à aujourd’hui </i></em><sup><sup>[1]</sup></sup><em><i>, </i></em>le travail salarié ne persiste souvent pas au-delà des épousailles fictives <sup><sup>[2]</sup></sup>: il permet par exemple aux filles de contribuer au salaire familial ou d’acquérir une certaine autonomie avant de quitter la maison la bague au doigt. Dans la réalité comme en littérature <sup><sup>[3]</sup></sup>, le milieude travail a ses avantages, comme celui de provoquer des rencontres inédites : ainsi Evelyn a-t-elle rencontré René parce qu’ils descendaient tous les jours au même arrêt de tramway.</p>
<p style="text-align: justify;">Avec les grandes guerres, c’est connu, le nombre de femmes sur le marché du travail augmente considérablement, dans les filatures et les usines notamment. Or, la littérature ne se saisit pas immédiatement de cette réalité. Dans les récits et les romans populaires des années d’après-guerre, le thème du travail féminin « reste minoritaire » malgré les changements sociaux <sup><sup>[4]</sup></sup>. Les héroïnes ont parfois l’ambition d’avoir un métier ou en pratiquent un <sup><sup>[5]</sup></sup>, mais jusqu’à ce qu’un homme entre en scène et que leurs amours les ravissent. Les filles de milieux bourgeois, pour intellectuelles, vertueuses et travaillantes qu’elles soient, occupent rarement un emploi à l’extérieur de la sphère domestique <sup><sup>[6]</sup></sup>.</p>
<p style="text-align: justify;">Si pour les femmes fictives des récits sentimentaux des années 1940 et 1950, « l’amour doit l’emporter sur le travail », les travailleuses de certains romans que j’étudie vivent une certaine ambivalence quant aux relations amoureuses. Dans <em><i>Les vivants, les morts et les autres </i></em>(1959) de Pierre Gélinas par exemple, les représentations des femmes sont fort variées : il y a les mères mal mariées, Maria et Rachel, exilées en ville contre leur gré; Stéphanie, militante pour le Parti communiste canadien et que la famille déprime; Yolande, qui travaille dans les cabarets depuis la mort de son mari; Réjeanne, qui milite activement dans l’Union des travailleurs et travailleuses du textile. Toutes entretiennent un rapport problématique à la famille et aux exigences sociales.</p>
<p style="text-align: justify;">Le personnage de Réjeanne est celui qui me fascine le plus. Employée de l’usine de la Dominion Textile dans Hochelaga, Réjeanne est plus intéressée par l’action syndicale que par les hommes; pour elle, le combat quotidien est « l’état naturel de sa condition <sup><sup>[7]</sup></sup> ». Frondeuse, fervente activiste, critique de la religion comme de la domination économique des Canadiens et Canadiennes français.e.s <sup><sup>[8]</sup></sup>, Réjeanne finit cependant par se résigner au mariage avec Jean-Guy le <em><i>scab</i></em> et par abandonner l’action politique.</p>
<p style="text-align: justify;">Malgré la force d’inertie des structures sociales qui ramènent Réjeanne <em><i>à sa place</i></em>, la lumière perce : le travail est pour elle son identité, son <em><i>milieu, </i></em>c’est là qu’elle devient sujet politique, qu’elle apprend à la fois à former sa pensée, à mener des actions directes et à croire à un avenir autre. Elle lutte contre la finalité d’un destin lié à sa condition de fille ouvrière, que sa mère tente de lui imposer en brandissant la menace d’un avenir mal foutu, celui d’une femme célibataire s’éreintant à l’usine pour presque rien. Ce n’est qu’une fois les solidarités dissoutes que Réjeanne se résigne à la vie matrimoniale; une fois les luttes perdues, les idéaux défaits et les amitiés déçues qu’elle abdique <sup><sup>[9]</sup></sup>. On ne sait pas si elle continue à travailler une fois mariée.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong><b>Filiations matrilinéaires</b></strong></p>
<p style="text-align: justify;">Encore aujourd’hui, certaines questions m’apparaissent insolubles. Comment comprendre le choix de ne pas s’affranchir économiquement, socialement, de son mari? Comment croire que ce choix n’est pas conditionné par une oppression intégrée et reconnue comme légitime, celle de la religion, du patriarcat? Quels impacts ont eu les luttes féministes des années 1970 et 1980 qui étaient contemporaines des réflexions et du choix de ma mère? Comment alors, en tant que sujet femme, construire son identité?</p>
<p style="text-align: justify;">À l’automne dernier, mes parents ont vendu la maison familiale. Ma mère m’a demandé de faire un sort à la bibliothèque, dont elle ne voulait rien garder. J’ai pris ce qui me semblait être le plus significatif : un livre sur John F. Kennedy et un livre ayant appartenu à ma grand-mère Evelyn, <em><i>Little Women</i></em> de Louisa May Alcott (<em><i>Quatre filles du docteur March, </i></em>1868). « To Evelyn. From Ma &amp; Pop. 20 avril 1946 », lit-on sur la page de garde.</p>
<p style="text-align: justify;">Malgré la pratique religieuse et la persistance des modèles familiaux et féminins traditionnels, Evelyn arrière-grand-mère et son mari Élias ont offert à Evelyn leur fille un roman qui explore la condition féminine sous l’angle de l’action et qui propose des représentations de la femme novatrices <sup><sup>[10]</sup></sup>. Par le biais du personnage de Jo, l’émancipation apparaît liée au savoir et non aux relations amoureuses (qui sont à peine effleurées).</p>
<p style="text-align: justify;">Je ne sais pas si ma mère a lu <em><i>Little Women.</i></em></p>
<p style="text-align: justify;">Je sais qu’elle s’intéresse à mon discours féministe.</p>
<p style="text-align: justify;">Je sais aussi qu’elle réfléchit à sa condition de femme au foyer.</p>
<p style="text-align: justify;">Je sais que ses motivations ne sont pas aussi nettement tranchées que peuvent le laisser entendre certaines critiques féministes.</p>
<p style="text-align: justify;">Je sais que je ne serai pas femme au foyer.</p>
<p style="text-align: justify;">N’empêche.</p>
<p style="text-align: justify;">Il faudra bien que j’en discute un jour avec ma mère.</p>
<hr />
<p style="text-align: justify;"><sup><sup>[1]</sup></sup>Denis Saint-Jacques, Julia Bettinotti, Marie-José Des Rivières, Paul Bleton et Chantal Savoie, <em><i>Femmes de rêve au travail. </i></em><em><i>Les femmes et le travail dans la production écrite de grande consommation, au Québec, de 1945 à aujourd’hui, </i></em>Montréal, Éditions Nota bene, coll. « Études culturelles », 1998.</p>
<p style="text-align: justify;"><sup><sup>[2]</sup></sup> Tant pour les héroïnes aristocrates des romans d’amour de Delly que pour celles des récits destinés aux femmes et publiés dans les revues populaires, « l’amour doit l’emporter sur le travail, car la véritable “carrière”, c’est le mariage » (<em><i>ibid.</i></em>, p. 35).</p>
<p style="text-align: justify;"><sup><sup>[3]</sup></sup>Dans les récits sentimentaux de la <em><i>Revue populaire</i></em>, par exemple, « le travail joue un rôle en tant que motif d’intrigue. Il permet à la jeune fille de fréquenter librement, hors du cadre des stratégies d’échange familial, des gens que ne lui auraient pas présentés ses proches » (<em><i>idid</i></em>, p. 40).</p>
<p style="text-align: justify;"><sup><sup>[4]</sup></sup> « Si la littérature populaire a effectivement thématisé cette mutation déterminante de la condition féminine qu’est l’accroissement sensible de la part des femmes sur le marché du travail, ce thème reste minoritaire. En fait, c’est plutôt par omission que le roman sentimental est conservateur; il survalorise la sphère privée, l’intime, l’espace du sentiment et de la famille et, parallèlement, tend à ignorer le travail comme thème ou à ne lui accorder qu’une place narrativement subalterne » (<em><i>ibid., </i></em>p. 56).</p>
<p style="text-align: justify;"><sup><sup>[5]</sup></sup> « Le travail est généralement plus présent dans les ambitions initiales des héroïnes qu’à la fin des récits où tout est récupéré par l’amour » (<em><i>ibid.</i></em>, p. 36). Or, si le travail mène « quasi invariablement l’héroïne du travail salarié aux tâches domestiques non rémunérées, il faut comprendre à quel ancien rêve de promotion sociale » il se réfère : celui du « conte de fées », du mari pourvoyeur qui « dégag[e] complètement l’heureuse élue de l’obligation de travailler » (<em><i>ibid</i></em>., p. 156).</p>
<p style="text-align: justify;"><sup><sup>[6]</sup></sup> On peut penser aux personnages féminins de Delly, « une des romancières les plus emblématiques du genre [du roman sentimental] » (<em><i>ibid.</i></em>, p. 27), et dont « le travail ne doit pas dépasser les limites de la demeure familiale ou le périmètre du château où elle a été accueillie et placée sous la protection du seigneur et de sa famille » (<em><i>ibid.</i></em>, p. 30).</p>
<p style="text-align: justify;"><sup><sup>[7]</sup></sup> Pierre Gélinas, <em><i>Les vivants, les morts et les autres</i></em>, Montréal, Édition Trois-Pistoles, 2011 [1959], p. 58.</p>
<p style="text-align: justify;"><sup><sup>[8]</sup></sup> À sa mère qui affirme que la lutte syndicale et la grève sont vaines parce que les entreprises sont trop puissantes, Réjeanne réplique : « Franchement, sa mère, ça m’amuse pas d’être en grève. Seulement, on peut pas vivre en rampant toute sa vie » (<em><i>ibid., </i></em>p. 174).</p>
<p style="text-align: justify;"><sup><sup>[9]</sup></sup> La fin de la grève, la difficulté de convaincre les employé.e.s de poursuivre le combat et « tout le reste […] dispersé aux quatre vents de la vie quotidienne » lui fait découvrir une autre réalité, un autre avenir possible, celui du mariage et non du travail à la filature : « Rejetée sur elle-même, elle avait découvert les servitudes de son âge et de sa condition de jeune fille. […] Justement, elle pressentait ne l’être plus [libre] : aurait-elle désormais autre chose que des devoirs de ménagère? D’être pour Jean-Guy, ou pour tout autre homme, ce que sa mère avait été pour Wilfrid? Désorientée et meurtrie, Réjeanne n’était toutefois pas encore résignée » (<em><i>ibid.</i></em>, p. 301). C’est une fois qu’elle abandonne définitivement le militantisme – en refusant d’aider son ami Maurice Tremblay à organiser sa campagne électorale pour le Parti communiste — qu’elle accepte de marier Jean-Guy.</p>
<p style="text-align: justify;"><sup><sup>[10] </sup></sup>Comme le souligne Claire Le Brun, <em><i>Little Women </i></em>est considéré par la critique féministe américaine « comme l’un des premiers <em><i>Female Bildungsromane </i></em>américains » (« De <em><i>Little Women </i></em>de Louisa May Alcott aux <em><i>Quatre filles du docteur March </i></em>: les traductions françaises d’un roman de formation au féminin »<em><i>, Meta</i></em>, vol. 48, no 1-2, 2003, p. 48). Il faut dire que Louisa May Alcott vient d’une famille féministe et abolitionniste, et qu’elle a elle-même écrit, avant <em><i>Little Women</i></em>, des romans particulièrement critiques. Le Brun ajoute aussi que « peu de romans destinés à un jeune public féminin, tous pays et langues d’origine confondus, ont connu en France et dans les pays francophones un succès aussi unanime et aussi durable que <em><i>Little Women </i></em>de Louisa May Alcott » (<em><i>ibid.</i></em>, p. 47).</p>
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		<title>On est toutes des Françoise&#8230;. Bertrand, présidente-directrice générale de la Fédération des chambres de commerce du Québec</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Catherine Lefrançois]]></dc:creator>
		<pubDate>Thu, 21 May 2015 17:57:14 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[4 Économie]]></category>
		<category><![CDATA[CHRONIQUES]]></category>
		<category><![CDATA[On est toutes des Françoise]]></category>
		<category><![CDATA[Travail et commerce]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>JULIE VEILLET Dans le cadre de ce numéro sur l’économie, nous cherchions à faire le portrait d’une Françoise particulièrement impliquée dans le milieu des affaires. Nous n’avons pas eu à nous casser la tête longtemps; Françoise Bertrand, présidente-directrice générale de la Fédération des chambres de commerce du Québec (FCCQ) depuis 2003, cumule plus de trente [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p><a href="/wp-content/uploads/2015/05/FBertrand.png"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-1281" src="/wp-content/uploads/2015/05/FBertrand.png" alt="FBertrand" width="600" height="265" srcset="/wp-content/uploads/2015/05/FBertrand.png 600w, /wp-content/uploads/2015/05/FBertrand-300x132.png 300w" sizes="(max-width: 600px) 100vw, 600px" /></a> JULIE VEILLET</p>
<p style="text-align: justify;">Dans le cadre de ce numéro sur l’économie, nous cherchions à faire le portrait d’une Françoise particulièrement impliquée dans le milieu des affaires. Nous n’avons pas eu à nous casser la tête longtemps; Françoise Bertrand, présidente-directrice générale de la Fédération des chambres de commerce du Québec (FCCQ) depuis 2003, cumule plus de trente ans d’expérience à la tête de différentes organisations.</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="/wp-content/uploads/2015/05/Travail-et-commerce.png"><img decoding="async" class="alignright wp-image-1130 size-full" src="/wp-content/uploads/2015/05/Travail-et-commerce.png" alt="Travail et commerce" width="200" height="200" srcset="/wp-content/uploads/2015/05/Travail-et-commerce.png 200w, /wp-content/uploads/2015/05/Travail-et-commerce-150x150.png 150w, /wp-content/uploads/2015/05/Travail-et-commerce-100x100.png 100w" sizes="(max-width: 200px) 100vw, 200px" /></a></p>
<p style="text-align: justify;">Diplômée en sociologie de l’Université de Montréal et détentrice d’une maîtrise en études environnementales de l’Université de York à Toronto, elle effectue une carrière de gestionnaire de haut niveau à l’Université du Québec à Montréal où elle occupe diverses fonctions, dont celle de doyenne à la gestion des ressources. Elle dirige ensuite plusieurs organisations, dont la Société de radio-télévision du Québec – aujourd’hui connue sous le nom de Télé-Québec –, le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC) et Groupe SECOR.</p>
<p style="text-align: justify;">Bien qu’elle ne se considère pas elle-même comme féministe, comme elle nous l’a précisé au tout début de l’entrevue, Françoise Bertrand est une femme qui a trimé dur pour faire sa place dans un milieu d’hommes, et pas le moins hostile. Il nous a donc semblé tout à fait à propos de nous entretenir avec elle afin qu’elle nous parle de ses différentes expériences, des défis d’occuper un poste de direction en tant que femme et de la place actuelle des femmes dans les communautés d’affaires.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Julie Veillet : Bonjour Mme Bertrand, merci d’avoir accepté de nous rencontrer. Vous êtes présidente-directrice générale de la FCCQ depuis 2003.</strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Françoise Bertand :</strong> Je suis arrivée à la tête de l’organisation en août 2003, et j’y suis depuis, donc depuis 12 ans. J’y suis très heureuse, très enthousiaste, toujours aussi passionnée, toujours aussi curieuse. C’est formidable parce que j’ai appris beaucoup de choses à travers les membres, que ce soit dans les chambres de commerce ou nos membres corporatifs. J’ai vraiment accru ma compréhension des enjeux économiques de façon importante, tout en restant une généraliste affirmée. <em>(Rires)</em></p>
<p style="text-align: justify;"><a href="/wp-content/uploads/2015/05/FBertrand.jpg"><img decoding="async" class="alignleft wp-image-1286" src="/wp-content/uploads/2015/05/FBertrand.jpg" alt="FBertrand" width="322" height="483" srcset="/wp-content/uploads/2015/05/FBertrand.jpg 1365w, /wp-content/uploads/2015/05/FBertrand-199x300.jpg 199w, /wp-content/uploads/2015/05/FBertrand-682x1024.jpg 682w" sizes="(max-width: 322px) 100vw, 322px" /></a></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>JV : Quel est le pourcentage des femmes qui sont membres des chambres de commerce environ?</strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>FB : </strong>Souvent, c’est assez mixte. Je vous dirais que comme dg, souvent, ce sont des femmes. Enfin, dans les chambres les plus actives, ce sont des femmes. Et pour la présidence, ça alterne. Mais les femmes ne sont pas exclues, loin de là. Pour les conseils d’administration, c’est mixte aussi. Ça va varier selon les régions, les localités. Ça dépend beaucoup du tissu économique aussi. Dans les milieux plus industriels, les milieux de commerce de détail où il y a plus de professionnels, ça va varier. Je vais être franche, du côté des dg, il y a plus de femmes, et du côté de la présidence des chambres, il y a plus d’hommes. Il y a une belle diversité, mais il y a encore une supériorité numérique aux postes d’administrateurs chez les hommes. Mais depuis que je suis là, depuis 13 ans, je peux voir que la présence des femmes s’est accrue de façon importante et il y a un rajeunissement des administrateurs. Ça amène vraiment des regards différents, des approches différentes.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>JV : Est-ce que la conciliation travail-famille a été difficile pour vous?</strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>FB : </strong>J’ai fait des choix, mais je ne dirais pas que ça a été difficile. Moi, j’ai appris dans la vie à vivre avec les conséquences de mes gestes. Je me suis mariée, j’ai été divorcée et j’ai eu une fille. Ça m’a amenée à faire des choix. Par exemple, j’ai eu pendant longtemps une gardienne à la maison, alors que je n’avais pas de voiture. J’ai déjà changé de <em>job</em> parce que ça me redonnait une présence à des heures importantes pour être avec ma fille. Quand j’ai quitté l’UQAM, avant que je choisisse Télé-Québec, il y a eu des offres pour prendre des postes ailleurs dans d’autres villes et je les ai refusées, je ne les ai même pas considérées deux secondes, parce que ma fille devait avoir 15 ans à cette époque-là, et c’est évident qu’elle ne m’aurait pas suivie, et je ne voulais pas ne pas profiter de ma fille jusqu’au bout de sa présence dans ma vie plus immédiate. Pour le reste, je dirais que plus ma fille a grandi – il faut dire que j’ai eu ma fille à 23 ans –, alors plus j’avais des responsabilités et plus ma fille devenait autonome. On a grandi ensemble : moi en responsabilités et elle en âge, en autonomie et en indépendance.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>JV : Sentez-vous parfois que le regard critique sur les femmes dans votre milieu est déplacé, comme c’est le cas pour les femmes en politique. Je pense notamment à l’exemple de Pauline Marois, qui se faisait souvent critiquer sur ce qu’elle portait. </strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>FB : </strong>C’est comique ça parce que c’est vrai. Mais en même temps, pour Monique Jérôme Forget, qui n’était pas première ministre, mais qui avait quand même un poste très important, ça n’a pas été le cas. Alors, j’ai peine à démêler dans ma tête ce qui appartient à la personne, ce qui appartient au fait que c’est une femme… Mais moi, comme femme, d’abord, je ne me suis jamais cachée de l’être, je ne me suis pas habillée tout à coup dans des tailleurs noirs ou marines – aujourd’hui par exemple, je suis dans le turquoise –, j’ai toujours été qui j’étais et j’ai toujours défendu ce principe-là. Là, je suis féministe, vous allez voir <em>(rires)</em>, moi ce que je défends, c’est qu’on prenne notre place avec qui on est et dans toute notre diversité et non pas se mettre sur un modèle. S’il y a quelque chose qu’on a acquis, c’est le droit de nos choix jusqu’au bout. Pas à moitié. Et moi, je réfute les espèces de modèles comme la gestion au féminin. Je ne suis pas là du tout, du tout. Ce qui fait la richesse des équipes et des organisations, c’est une réelle diversité, mais basée sur qui on est, et non pas sur comment on voudrait se projeter pour que les gens aient une perception de nous qui serait fausse. Si on était tous faits pareils, ce serait bien ennuyant.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>JV : Comment c’est d’être porte-parole d’une grosse association? Est-ce que c’est difficile d’avoir à se prononcer sur des sujets chauds de l’actualité et d’avoir à subir les critiques? Je pense notamment à votre déclaration concernant le manifeste environnemental <a href="http://elanglobal.org/"><em>L’élan global</em></a>. Vous avez reçu plusieurs critiques à la suite de cette intervention, comment vivez-vous avec les critiques?</strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>FB : </strong>Très bien. Comme je le disais, il faut vivre avec les conséquences. Il ne faut pas non plus parler à travers son chapeau. Il faut parler à partir de faits, parler avec des analyses qu’on a pu faire, des argumentaires, des mémoires. Ici, on travaille avec 20 comités, on a tout un processus de gouvernance, on travaille avec des experts dans chacune des filières, donc les opinions sont à la fois documentées, et d’autre part, passées au crible dans notre système de gouvernance. C’est sûr que la critique sur <em>L’élan global</em>, ça s’appuie sur ce qu’on a écrit depuis des années sur un portefeuille pluriel. J’ai un peu exagéré <em>(rires)</em> quand je les ai envoyés vivre au Utah, ça, j’avoue que je me suis laissée emporter, mais sur le fond de l’argument, de dire que c’est une vision romantique de la nature, de penser que nous avons encore besoin d’hydrocarbures pour plusieurs décennies… c’est certain que ça, je suis très à l’aise que des gens ne soient pas d’accord avec moi, mais j’espère que ces gens-là acceptent qu’on ne soit pas d’accord avec eux aussi. Il y a des faits, il y a des opinions, des perceptions, des interprétations. J’ai été présidente du CRTC pendant cinq ans, des critiques, j’en ai eues. Si on n’est pas capable de vivre avec ça, on est aussi bien de ne rien faire. Il n’y a que les gens qui ne font rien qui ne peuvent pas être critiqués. Franchement, je m’étais emportée ce matin-là [sur la critique de <em>L’élan global</em>] parce que ça, habituellement, je ne vais pas là, je ne fais pas de choses personnalisées… C’est malvenu ça, ce n’était pas nécessaire. Mais de dire que certains voudraient qu’on retourne à la chandelle et à la charrette – j’ai dit ça plusieurs fois –, je pense qu’ils ont une vue romantique de la nature, c’est ce que je pense.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>JV : Pensez-vous que les regroupements de femmes en affaires ont encore leur place en 2015? Pensez-vous que ça a permis de donner plus de place aux femmes dans les milieux d’affaires ou si au contraire, ça ne participe pas plutôt à les ghettoïser?</strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>FB : </strong>Je pense que ça prend les deux. Comme femmes, on ne peut pas juste se réfugier dans des groupes de femmes. Mais inversement, si on avait été juste dans des groupes où on était la seule ou si on était chanceuse, on était deux, un moment donné, on manque de support. Mais moi j’ai été dans des groupes masculins à grande majorité, et du support, j’en ai eu, des mains tendues par des hommes, j’en ai eues. C’est ce qui a fait ma carrière au fond. Très peu de fois, ce sont des femmes qui m’ont tendu la main, qui m’ont donné des chances. Pas parce que les femmes me boycottaient, c’est parce qu’il n’y en avait pas. Donc, ce n’est pas parce que les hommes ne sont pas capables de soutien et d’offrir des opportunités, mais il reste qu’il y a des éléments pour lesquels c’est le <em>fun</em> de parler entre femmes. Et ça, ça reste bien agréable. C’est clair qu’il y a des femmes qui n’aiment pas se retrouver comme ça entre femmes, comme si leurs collègues pouvaient penser qu’elles avaient une image d’elles pas assez ferme, pas assez sûres d’elles, et que ça leur porterait ombrage. Mais c’est vrai qu’avec les femmes des fois, on peut avoir des partages un peu différents, avec des connotations et des couleurs différentes. Je suis pour la diversité à tout point de vue.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>JV : Que considérez-vous comme étant votre plus grande réalisation en carrière?</strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>FB : </strong>J’ai eu l’extrême privilège de toujours faire des choses que j’aimais, avec des équipes extraordinaires, avec beaucoup d’enthousiasme et de dévouement, tout en ne m’oubliant pas. J’ai eu la chance de toujours faire du travail que j’adorais et quand je n’aimais plus ça, je changeais. C’est certain que la présidence du CRTC, ça a été extrêmement important. C’est pendant que j’étais là qu’on a ouvert la concurrence pour la téléphonie, qu’on a permis la consolidation des entreprises en matière de radiodiffusion… C’est sûr que ce passage-là a été crucial. Mais le rôle que je joue ici aussi. J’y suis encore et ça prouve comment je suis passionnée par le travail qu’on fait, j’y crois beaucoup à cette mission-là. Quand vous faites le tour des chambres de commerce et que vous voyez le peu de moyens qu’on a et tout ce qu’on accomplit, je ne peux pas ne pas en ressentir une très grande fierté.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>JV : En terminant, qu’est-ce qu’on vous souhaite pour l’avenir?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">FB : Que ça continue! <em>(Rires)</em> Une chose qu’on oublie toujours, ce qui permet qu’on fasse une carrière, c’est les choix de vie. Moi, je trouve qu’on a obtenu ce choix-là. Et on doit l’exercer. Peu importe le choix qu’on a, deux ingrédients absolument importants : la santé et l’énergie. Si on n’a pas la santé, la vie que j’ai menée à travers toute cette carrière-là, je n’aurai pas pu. Deuxièmement : le travail. Ma grand-mère disait toujours : « Y’a juste dans le dictionnaire que succès vient avant travail. » Parce qu’occuper des postes, ce n’est pas juste de les occuper. Comme femme, j’ai toujours été « la première femme à… ». C’est sûr, c’est ma génération, c’est normal. En même temps, je ne l’ai jamais senti comme tel, mais je réalise aujourd’hui qu’il ne fallait pas que je me trompe, il ne fallait pas que j’échoue. Parce que quand t’es la première, c’est sûr que les gens te regardent et si ça marche, une autre peut être acceptée plus facilement. Ça veut pas dire que c’est un automatisme… Alors, ça, je ne l’ai pas senti comme un poids, mais avec le recul je le vois. Donc, beaucoup, beaucoup, beaucoup de travail.</p>
<p>&nbsp;</p>
<hr />
<p>Cet article <a href="/on-est-toutes-des-francoise-bertrand-presidente-directrice-generale-de-la-federation-des-chambres-de-commerce-du-quebec/">On est toutes des Françoise&#8230;. Bertrand, présidente-directrice générale de la Fédération des chambres de commerce du Québec</a> est apparu en premier sur <a href="/">FRANCOISE STEREO</a>.</p>
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		<title>Le care &#8212; Dans une perspective féministe</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Catherine Lefrançois]]></dc:creator>
		<pubDate>Thu, 21 May 2015 17:56:48 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[4 Économie]]></category>
		<category><![CDATA[Oikonomía]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>ANNIE CLOUTIER Le féminisme doit repenser la maternité. […] Sans l&#8217;idéaliser ni la rejeter, en se fixant des objectifs pour que cette réalité qui touche une grande majorité des femmes soit vécue sans aliénation. Yvonne Knibiehler, La révolution maternelle &#160; Cinq fois par semaine, Anne-Marie déroule son tapis d’hévéa recyclé face au miroir, à l’avant [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p><a href="/wp-content/uploads/2015/05/Care-Cloutier.png"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-1272" src="/wp-content/uploads/2015/05/Care-Cloutier.png" alt="Care Cloutier" width="600" height="787" srcset="/wp-content/uploads/2015/05/Care-Cloutier.png 600w, /wp-content/uploads/2015/05/Care-Cloutier-228x300.png 228w" sizes="(max-width: 600px) 100vw, 600px" /></a></p>
<p>ANNIE CLOUTIER</p>
<p style="text-align: right;"><span style="color: #33cccc;">Le féminisme doit repenser la maternité. […] Sans l&rsquo;idéaliser ni la rejeter, en se fixant des objectifs pour que cette réalité qui touche une grande majorité des femmes soit vécue sans aliénation.</span></p>
<p style="text-align: right;"><span style="color: #33cccc;">Yvonne Knibiehler, <em>La révolution maternelle</em></span></p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;">Cinq fois par semaine, Anne-Marie déroule son tapis d’hévéa recyclé face au miroir, à l’avant de notre salle de yoga. Elle s’assoit. Plante son regard dans le sien. Elle a, quoi, trente-et-un ans? Les cheveux noirs comme l’ébène. Les yeux d’un bleu pervenche sidérant.</p>
<p style="text-align: justify;">Elle possède – chanceuse – la minceur des lianes et accomplit souplement la plupart des postures. Assise en lotus, les pouces et les index en Chin-Mudrâ, elle s’abandonne à l’instant présent.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: center;">*</p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;">Après la classe, nous placotons.</p>
<p style="text-align: justify;">De Trois-Rivières, son chum vient d’être muté à Québec. Elle a demandé et obtenu une année sans solde afin de le suivre, prolongeant d’autant son congé parental garanti par l’État. Son bébé a 18 mois; sa plus grande, trois ans et demi. En janvier, elle a reçu un courriel de son employeur : soit elle réintègre son emploi à la fin de l’été, soit le poste sera ouvert à d’autres candidatures.</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="/wp-content/uploads/2015/05/Oikonomia.png"><img decoding="async" class="alignright wp-image-1134 size-full" src="/wp-content/uploads/2015/05/Oikonomia.png" alt="Oikonomia" width="200" height="200" srcset="/wp-content/uploads/2015/05/Oikonomia.png 200w, /wp-content/uploads/2015/05/Oikonomia-150x150.png 150w, /wp-content/uploads/2015/05/Oikonomia-100x100.png 100w" sizes="(max-width: 200px) 100vw, 200px" /></a></p>
<p style="text-align: justify;">-J’ai toujours pensé que j’étais prête à n’importe quoi pour faire avancer ma carrière et j’adorais mon emploi, me confie-t-elle. Mais là, je ne sais plus.</p>
<p style="text-align: justify;">-Qu’est-ce qui te fait hésiter?</p>
<p style="text-align: justify;">Elle soupire :</p>
<p style="text-align: justify;">-Ça : que je ne sache plus ce que je veux.</p>
<p style="text-align: justify;">Je la regarde. Le contraste est saisissant. Le lotus serein et épanoui de la salle de yoga métamorphosé en roseau découragé et hésitant sur la banquette du vestiaire. Je pose la paume sur son avant-bras :</p>
<p style="text-align: justify;">-Prends le temps d’y penser.</p>
<p style="text-align: center;">*</p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;">De retour à la maison, je la « vois » sur son mur Facebook. Elle a publié des photos.</p>
<p style="text-align: justify;">Enfants aux joues rouges assis comme des toutous emmitouflés dans la neige.</p>
<p style="text-align: justify;">Pelles miniatures aux couleurs primaires.</p>
<p style="text-align: justify;">Fort opalescent de briques de neige empilées en équilibre précaire.</p>
<p style="text-align: justify;">Bébé sur le comptoir de la cuisine, grosses joues rouges, visage barbouillé de muffins aux carottes et de chocolat chaud, béat de contentement.</p>
<p style="text-align: justify;">Fillette alanguie par le froid et l’effort, la tête pensivement appuyée sur sa paume, les mèches qui se dégivrent lentement, sa collation sous les yeux.</p>
<p style="text-align: justify;">Et puis elle, Anne-Marie, penchée sur un casse-tête, pensive, surexposée. Il fait noir. Les enfants sont peut-être couchés. (<em>Qui</em> a pris cette photo?)</p>
<p style="text-align: center;">*</p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;">Nous vivons nos vies comme de bonnes petites soldates. Nous voulons réussir, nous affirmer, établir notre sécurité. Nous sommes des femmes scolarisées, informées et outillées. Rien ne peut nous résister.</p>
<p style="text-align: justify;">Et puis les enfants surgissent dans nos existences et nous découvrons l’amour brutal et total que nous éprouvons pour eux. Nous découvrons <em>que nous désirons nous occuper d’eux</em>.</p>
<p style="text-align: center;">*</p>
<p style="text-align: justify;">Dans <em>Soumission</em>, de Michel Houellebecq, « soutenir la famille » signifie voiler les adolescentes, les retirer de l’école à douze ans, les marier à quinze, enculer leur petit corps lisse et ferme jusqu’au jour où on se lasse d’elles – alors on les féconde, on fait d’elles des mères neutralisées, obèses et alanguies dans leur gynécée. Pour la plus grande gloire du patriarcat.</p>
<p style="text-align: justify;">Au Québec, c’est tout l’inverse. Voici ce qu’on pouvait lire dans <em>Le Soleil</em> du 8 mars dernier :</p>
<blockquote>
<p style="text-align: justify;"><span style="color: #33cccc;">Selon [Renée Fortin, de la Marche mondiale des femmes], les différentes compressions ou modulations de tarifs, comme les services de garde, pourraient décourager certaines femmes de demeurer sur le marché de l’emploi. « Est-ce que ça vaut encore le coût d’aller travailler? Si les femmes posent des questions, c’est un retour en arrière », a-t-elle tranché.</span></p>
</blockquote>
<p style="text-align: justify;">Quoiqu’il arrive – et ne nous souhaitons pas le scénario de <em>Soumission</em> – pour nous, les Québécoises, une chose à tout le moins est certaine, garantie sur facture, 100% inaliénable : nous avons le droit de travailler.</p>
<p style="text-align: justify;">Peut-être ne voyez-vous pas immédiatement ce qui cloche dans l’affirmation de madame Fortin, tant nous sommes habituées à ce genre de discours.</p>
<p style="text-align: justify;">Soumission… soumission?</p>
<p style="text-align: center;">*</p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;">« Le féminisme s’est battu pour que nous puissions effectuer des choix », pensent plusieurs femmes autour de moi.</p>
<p style="text-align: justify;">C’est faux.</p>
<p style="text-align: justify;">Au Québec, le féminisme c’est surtout battu pour que nous effectuions <em>de plein gré</em> un unique choix : placer nos enfants en CPE, puis en service de garde, et passer nos journées à travailler contre rémunération. Payer des femmes moins favorisées que nous pour qu’elles se chargent de la tâche « inégale » par excellence : celle de prendre soin des rejetons des autres, c’est-à-dire de nos enfants.</p>
<p style="text-align: justify;">Si nous ne nous soumettons pas collectivement à ce mode de vie, ainsi va le raisonnement, c’est l’avilissement à la sauce extrémiste musulmane ou <em>born again</em> qui nous attend. Voulons-nous de ça, nous, femmes québécoises, scolarisées, fortes et émancipées?</p>
<p style="text-align: justify;">Bien sûr que non.</p>
<p style="text-align: justify;">Eh bien, dans ce cas, vous n’avez pas le choix, martèle le féminisme. Soit vous marchez avec nous, soit vous crevez avec eux.</p>
<p style="text-align: justify;">Soit joujou sexuel prépubère, mère-enfant, femme à peine alphabétisée effacée derrière son voile.</p>
<p style="text-align: justify;">Soit femme de carrière aliénée, calculatrice, organisée, fatiguée et perplexe devant des enfants qu’elle aime de loin, dans des cadres sur son bureau et sur son iPhone (« qu’est-ce que tu fais ? » « PS4. rentres-tu faire le souper? » « vais rentrer tard. dégèle pizza + n’oublie pas tes devoirs. »).</p>
<p style="text-align: justify;">Nous marchons, bien sûr.</p>
<p style="text-align: center;">*</p>
<p style="text-align: justify;">Du plus profond de son être, je crois, Anne-Marie s’insurge contre l’inanité de cette dichotomie. Elle l’exprime ainsi :</p>
<p style="text-align: justify;">-J’ai toujours pensé que je n’avais pas le choix, que je devais travailler pour prouver ma valeur, pour établir ma dignité, pour ne pas me retrouver <em>mère au foyer</em>, solitaire et déprimée. Jamais on ne m’a préparée à ce que je ressentirais pour mes enfants. J’en voulais, bien sûr, mais je ne réfléchissais pas à ce qu’ils signifieraient pour moi. Je trouvais juste ça mignon, des enfants. Je sentais que je serais heureuse qu’ils fassent partie de ma vie. Mais jamais je n’ai pensé à la façon concrète dont je devrais organiser mon quotidien pour que je puisse les aimer comme j’en ai envie.</p>
<p style="text-align: center;">*</p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;"><em>Comment, « dans une perspective féministe », remettre en question notre rapport au travail rémunéré afin de faciliter et de valoriser les soins?</em> est la question qui sert de prémisse à cet article.</p>
<p style="text-align: justify;">Encore faut-il clarifier ce que nous entendons par « soins ».</p>
<p style="text-align: justify;">Et ce à quoi je fais allusion ici n’est pas la nécessité de baliser le concept, de l’opérationnaliser, d’en poser les tenants et les aboutissants, de déterminer si la vaisselle y est incluse ou pas, ainsi que l’heure que vous avez passée au téléphone avec votre belle-mère la semaine dernière, afin de le vernir de scientificité; mais bien notre perte de contact radicale avec ce dont peuvent avoir l’air une société, un entourage, une communauté qui chérissent les soins.</p>
<p style="text-align: justify;">Nous ne savons même plus l’imaginer.</p>
<p style="text-align: justify;">Mère au foyer? Mais qu’est-ce que tu fais de tes journées?</p>
<p style="text-align: justify;">J’évoque les blocs LEGO, le maternage des petits, la lessive et les biscuits maison et jusque-là, on me suit. Mais le simple fait de ma <em>présence</em> dans la maison? L’engagement bénévole? Le jardinage communautaire? Les emplettes à pied dans des commerces de proximité? Les longs moments sur le coin de la rue à jaser avec une voisine de ce qui se passe dans le quartier? Le temps de se déplacer à vélo? Ma lecture de <em>Pour des villes à échelle humaine</em>, de Jan Gehl? La militance? La réflexion? Le bénévolat? Le yoga? Les visites aux grands-parents en CHSLD? L’offre ouverte de garder vos enfants quand il y a des poux aux CPE ou que la plus jeune a la varicelle? Le temps, le calme, l’observation attentive du développement des adolescents? La réflexion au sujet de la grève étudiante?</p>
<p style="text-align: justify;">Ça veut dire quoi, prendre soin, dans nos têtes ravagées de données, penchées sur nos iPod, coincées dans la circulation, tendues vers l’objectif de tout accomplir avant la fin de la journée?</p>
<p style="text-align: justify;">Prodiguer des soins n’est plus, dans notre conception, qu’une case (redoutée) entre 18 h et 20 h dans notre emploi du temps.</p>
<p style="text-align: justify;">Dans le meilleur des cas.</p>
<p style="text-align: justify;">Mais le plus souvent, prendre soin, ça veut dire : réclamer de l’assistance de la part du gouvernement. Personnellement, et bien que nous aimions nos proches, notre communauté et notre environnement, et que nous nous écriions toutes à l’unisson que nous adorerions passer plus de temps auprès de notre famille si nous avions le choix, le fait est que nous n’en avons ni l’énergie ni le temps.</p>
<p style="text-align: justify;">Mais surtout, nous en sommes venues à craindre les soins.</p>
<p style="text-align: justify;">Nous les fuyons comme la peste.</p>
<p style="text-align: justify;">Ils sont devenus le symbole même de l’aliénation.</p>
<p style="text-align: center;">*</p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;">Que faire? Comment nous réapproprier une certaine culture des soins?</p>
<p style="text-align: justify;">Des pistes concrètes, en vrac :</p>
<ul style="text-align: justify;">
<li>D’abord, parler des soins comme de l’occupation nécessaire, noble et valorisante qu’ils sont lorsqu’on les embrasse de plein gré. Il n’y a aucune raison pour que les soins nous enchantent ou nous dégoûtent plus ou moins, <em>a priori</em>, que le travail productif ou les heures que nous passons devant <em>Downton Abbey</em> ou Pinterest.</li>
</ul>
<ul style="text-align: justify;">
<li>Introduire les notions de valeur, de morale, d’éthique, de collaboration, d’interdépendance, d’amour des enfants, d’amour de son conjoint et de don de soi dans la conversation sociale. Repousser la performance, la compétition, la rentabilité et le stress dans le coin restreint qu’ils devraient occuper dans nos représentations.</li>
</ul>
<ul style="text-align: justify;">
<li>Parler du temps accordé à la maternité comme d’un choix éclairé, d’une contribution à la qualité de vie publique et privée, d’un investissement dans le bien-être de la prochaine génération. (Nous le faisons déjà pour la paternité.) Non comme d’un « retour », d’un « recul réactionnaire et rétrograde », d’un « enchaînement aux chaudrons ».</li>
</ul>
<ul style="text-align: justify;">
<li>Surtout, éviter le piège de la dichotomie : l’éventail des choix qui s’offrent aux femmes intelligentes, égales et fortes que nous sommes ne se réduit pas à deux pôles. Nous ne sommes pas</li>
</ul>
<p style="text-align: justify; padding-left: 90px;">esclave sexuelle/mère infantilisée/analphabète fonctionnelle/sous burqa</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 90px;">ou</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 90px;">carriériste botoxée sous perfusion de caféine et d’iPhone, constamment affamée pour conserver sa maigreur, affichant sa prédilection pour la sodomie sur Réseau contact, jurant qu’elle aimerait voir ses enfants plus souvent <em>si elle avait le choix</em>.</p>
<p style="text-align: justify;">Non. Ce que nous pouvons choisir et ce à quoi nous aspirons est infiniment plus complexe et diversifié que cela.</p>
<ul style="text-align: justify;">
<li>Rappeler que les Pays-Bas, la France, la Belgique, l’Italie et même la Suède continuent d’accorder de l’importance au fait que les mères puissent être à la maison pour s’occuper de leurs enfants si elles le désirent, et ce, malgré que ces pays se soient tous dotés de politiques importantes de conciliation famille-travail et qu’ils soient tous plus ou moins sociaux-démocrates.</li>
</ul>
<ul style="text-align: justify;">
<li>Parler de la maternité comme d’un patrimoine féminin à chérir et à préserver comme chasse gardée. Les hommes peuvent paterner – et fort heureux! Qu’ils le fassent à satiété! Toujours plus et mieux! Mais la maternité, c’est notre expertise : soyons-en fières, ne cherchons pas à nous en délester comme d’une tâche connexe que n’importe qui peut accomplir.</li>
</ul>
<ul style="text-align: justify;">
<li>Encourager filles et garçons à penser à la façon dont ils rêvent de prendre soin de leur famille plus tard; valoriser leurs élans, quels qu’ils soient.</li>
</ul>
<ul style="text-align: justify;">
<li><strong>Protéger ces élans juridiquement.</strong> Protéger les mères (et les pères) qui travaillent moins afin de s’occuper de leurs enfants. Celles et ceux qui sont sans contrat d’union de fait, notamment. Cette solution est la plus simple et la plus efficace. Elle rend possible de remettre les soins au cœur de notre société. Pourtant, on n’en parle à peu près jamais.</li>
</ul>
<ul style="text-align: justify;">
<li>Réfléchir à la démarchandisation de notre existence. La démarchandisation survient notamment lorsqu’une politique sociale étatique est obtenue comme un dû de la citoyenneté (non comme un privilège lié au fait d’occuper un emploi – au Québec, c’est le cas des congés parentaux) et lorsqu’une personne peut conserver ses moyens d’existence sans dépendre du marché du travail (Esping-Andersen 1990).</li>
</ul>
<ul style="text-align: justify;">
<li>Encourager fiscalement les ménages qui font le choix de travailler moins afin de passer plus de temps auprès de leurs enfants. Le fractionnement du revenu peut être une avenue envisageable, mais pas de la façon dont il s’applique depuis peu au Canada, car ainsi mis en œuvre, il vient d’abord en aide aux familles les plus aisées. <strong>Ce sont les foyers les plus pauvres qui doivent être soutenus en priorité. </strong>Afin que toutes les femmes (et tous les hommes) aient accès aux choix familiaux les plus diversifiés possible.</li>
</ul>
<ul style="text-align: justify;">
<li>Féliciter les femmes (les hommes, nous le faisons déjà) qui font le choix de diminuer leurs revenus afin de prodiguer des soins à leurs enfants, à leur conjoint ou à leurs proches. Plutôt que les cribler de nos questions, nous demander pourquoi cela nous confronte tant de contempler leurs choix différents.</li>
</ul>
<ul style="text-align: justify;">
<li>Revendiquer des salaires basés sur des semaines de 40 h capables de faire vivre des familles qui comportent deux à quatre enfants. Disons… 75 000 $ comme salaire familial minimum? Dans ce modèle, femmes et hommes peuvent choisir de partager les heures travaillées selon le pourcentage qui leur convient, chacun 20 h par semaine, par exemple.</li>
</ul>
<ul style="text-align: justify;">
<li>Adopter des politiques familiales diversifiées qui valorisent le choix de prendre soin soi-même de ses enfants <em>autant que</em> celui de les confier à des éducatrices spécialisées. <strong>(Surtout, ne pas détruire, ni même rogner sur ce qui existe déjà : réseau des CPE, Loi sur l’assurance parentale. </strong>Mais mieux payer et valoriser les éducatrices qui prennent soin de nos enfants. Sans elles, notre société ne fonctionnerait tout simplement pas.<strong>)</strong></li>
</ul>
<ul style="text-align: justify;">
<li>Accueillir les perspectives différentialistes à l’université et dans les revues féministes. Leur accorder la part qui leur revient dans la compréhension du réel. Cesser de les mépriser.</li>
</ul>
<ul style="text-align: justify;">
<li>Considérer les familles comme des lieux d’expression d’une certaine solidarité plutôt que comme des foyers d’oppression. (Sans nier que cette oppression puisse exister, bien sûr.)</li>
</ul>
<ul style="text-align: justify;">
<li>Penser la dignité et l’égalité en termes de sens, non de rémunération.</li>
</ul>
<ul style="text-align: justify;">
<li>Féliciter les hommes (et les femmes) qui sont les uniques gagne-pain de leur famille, qui soutiennent l’engagement de leur conjoint(e) auprès des leurs et qui consignent cet équilibre dans un contrat notarié qui protège chaque conjoint financièrement.</li>
</ul>
<ul style="text-align: justify;">
<li>Penser l’égalité dans la différence. Envisager l’existence d’une forme d’instinct maternel biologique et social. Valoriser cet instinct dont dépend en partie le bien-être des mères, des pères et des enfants. Ne pas le craindre. Bien compris, il peut nous mener loin dans l’élaboration d’une culture d’égalité et de valorisation des soins.</li>
</ul>
<ul style="text-align: justify;">
<li>Ne pas abandonner les valeurs familiales à la droite. Tous les êtres humains ressentent à leur façon que se vouer au bien-être de ses proches revêt une grande valeur morale. Si la gauche refuse de penser le don, les soins et la maternité, les gens n’ont d’autre choix que de se tourner vers la droite pour sentir cette valeur fondamentale reconnue par l’État.</li>
</ul>
<p style="text-align: center;">*</p>
<p style="text-align: justify;">Une mère au foyer que j’ai interrogée me disait, en substance : « Le féminisme a beaucoup accompli et a libéré les femmes d’une certaine façon. Je pense qu’on ne peut pas le nier et qu’au contraire, il faut, de tout cœur, l’en remercier. Mais le féminisme a rendu les femmes incroyablement insécures également! Les femmes ont plus de difficulté que jamais à établir ce à quoi elles aspirent et qui elles sont. Le féminisme, parce qu’il impose son modèle unique d’émancipation, et parce qu’il démonise ce que, politiquement, on appelle « les valeurs familiales » est un peu responsable de ça. »</p>
<p style="text-align: center;">*</p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;">Nous sommes attablées devant nos macchiatos, Anne-Marie et moi.</p>
<p style="text-align: justify;">Son regard est tourné vers l’extérieur, rêveur.</p>
<p style="text-align: justify;">Réintégrer son poste? Effectuer, deux fois par semaine, l’aller et retour à Trois-Rivières? Faire garder ses enfants?</p>
<p style="text-align: justify;">Ou choisir le don, la patience, le renoncement, ce qui ne passe qu’une fois dans la vie et qui ne dure qu’un moment – accorder une large place à la maternité?</p>
<p style="text-align: justify;">Je la vois, le matin, son tapis de yoga sous le bras, ses beaux yeux lumineux, mais les sourcils froncés.</p>
<p style="text-align: justify;">Qu’est-ce qu’une perspective féministe? Qu’est-ce qu’une vie bien vécue?</p>
<p style="text-align: justify;">Il est temps de réconcilier les deux.</p>
<p style="text-align: center;">*</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>P.-S. Ce qui fait le plus mal, dans la formulation malheureuse de madame Fortin que je rapporte plus haut, c’est évidemment sa crainte que « les femmes se posent des questions ». La soumission, c’est peu dire devant une telle affirmation, n’est pas toujours là où on croit la trouver.</p>
<p>&nbsp;</p>
<hr />
<p>&nbsp;</p>
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		<title>Le care &#8212; Féminismes et chroniques kaléidoscopiques de contradictions quotidiennes</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Catherine Lefrançois]]></dc:creator>
		<pubDate>Thu, 21 May 2015 17:56:24 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[4 Économie]]></category>
		<category><![CDATA[Oikonomía]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>LAURENCE SIMARD &#160; Dans une certaine mesure, être mère remet en question la production de sens dans les démocraties capitalistes avancées, et ainsi résiste autant à la possibilité d’un refus de sens qu’à celle d’un hyperconformisme. Être mère fait exploser de telles simulations [de refus ou de conformisme] de même que le feraient, j’imagine, bien [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p><a href="/wp-content/uploads/2015/05/Care-Simard.png"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-1268" src="/wp-content/uploads/2015/05/Care-Simard.png" alt="Care Simard" width="600" height="944" srcset="/wp-content/uploads/2015/05/Care-Simard.png 600w, /wp-content/uploads/2015/05/Care-Simard-190x300.png 190w" sizes="(max-width: 600px) 100vw, 600px" /></a></p>
<p>LAURENCE SIMARD</p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: right;"><span style="color: #33cccc;"><em>Dans une certaine mesure, être mère remet en question la production de sens dans les démocraties capitalistes avancées, et ainsi résiste autant à la possibilité d’un refus de sens qu’à celle d’un hyperconformisme.</em></span></p>
<p style="text-align: right;"><span style="color: #33cccc;"><em>Être mère fait exploser de telles simulations [de refus ou de conformisme] de même que le feraient, j’imagine, bien des catastrophes plus larges, comme une inondation, un tremblement de terre ou une guerre. On s’y trouve simplement mue par la panique et le désespoir.</em></span></p>
<p style="text-align: right;"><span style="color: #33cccc;">&#8211;   Chandler (2007, 538), traduction libre</span></p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;">Les Françoise m’ont fait l’honneur de me demander, à moi, de répondre à cette question :</p>
<p style="text-align: justify;">« Comment peut-on penser, dans une perspective féministe, notre rapport au travail salarié, dans l’idée de faciliter et de valoriser le <em>care</em>? »</p>
<p style="text-align: justify;">Les enfants enfin parti-es chez leur père, j’ai déblayé un petit trou dans l’amas de traîneries toujours surprenantes qui encombre la table de ma cuisine-salle à manger-pré-salon. J’y ai installé mon ordi de façon à tourner le dos au bordel inimaginable et à la décrépitude de l’appartement dans lequel j’élève ma progéniture – appréhender ce désastre serait, comme toujours, immobilisant.</p>
<p style="text-align: justify;">Pour faire plaisir aux Françoise, et discourir sur la possibilité d’atteindre un équilibre gracieux entre la multitude des contingences, impératifs, attentes, désirs et catastrophes qui encombrent la subjectivité des personnes qui « carent ». Ah, si elles savaient – tiens, je pense que je vais m’ouvrir une bière.</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="/wp-content/uploads/2015/05/Oikonomia.png"><img decoding="async" class="alignright wp-image-1134 size-full" src="/wp-content/uploads/2015/05/Oikonomia.png" alt="Oikonomia" width="200" height="200" srcset="/wp-content/uploads/2015/05/Oikonomia.png 200w, /wp-content/uploads/2015/05/Oikonomia-150x150.png 150w, /wp-content/uploads/2015/05/Oikonomia-100x100.png 100w" sizes="(max-width: 200px) 100vw, 200px" /></a></p>
<p style="text-align: justify;">Qu’est-ce que le <em>care</em>, premièrement? Avoir à se poser la question est, en soi, symptomatique d’une société profondément malade; le <em>care</em> étant, après tout, à la base même de la vie. Ce qu’on entend par <em>care</em> est le processus par lequel on répond aux besoins aussi ponctuels que répétitifs, et toujours inéluctables, de l’existence, autant aux plans physique que mental et émotif. Ce sont les actions par lesquelles on assure l’épanouissement des êtres, sous certaines formes et à des degrés divers, dépendamment entre autres des ressources à notre disposition – de la nourriture dans le frigo à notre degré de fatigue et de stress.</p>
<p style="text-align: justify;">Le <em>care</em> a de tout temps été un sujet central de convergences et de débats dans les pensées féministes. L’idée de <em>care</em> est liée à bien des paradigmes patriarcaux dans lesquels les femmes se prennent depuis longtemps les pieds – par exemple les constructions biologisantes du sexe, et la division genrée de l’espace public vs privé. Ainsi, depuis au moins Simone et son <em>Deuxième Sexe, </em>les féministes remettent en question l’impact du travail de <em>care</em> des femmes sur les horizons de leurs possibles, soulignant en chemin l’importance de ce travail dans les structures et processus de socialisation genrée et de partage des rôles sociaux selon le genre.</p>
<p style="text-align: justify;">La démonstration que les tâches et soucis du <em>care</em> sont majoritairement relégués aux femmes n’est plus à faire. Une preuve en est, paradoxalement, les discours présents sur les avancées vers l’égalité en lien avec le soin aux enfants : en effet s’il fallait, comme on le fait avec les hommes, s’enthousiasmer chaque fois qu’une femme change une couche, emmène un bébé au parc ou se détache de ses activités salariées pour assurer le bien-être quotidien de sa famille, on n’en finirait pas.</p>
<p style="text-align: justify;">Au-delà d’une réalité statistique, ce déséquilibre dans les tâches de soutien à l’existence découle d’une dynamique dialectique entre nos articulations de l’identité genrée et du <em>care</em>. Car s’il nous apparaît « naturel » que les femmes « carent », c’est que l’idée du soin des autres est un élément crucial de notre compréhension du type de subjectivité qui constitue une femme, et qu’à l’inverse le <em>care</em> est codé féminin, en tant que travail et en tant que façon d’appréhender nos relations aux autres. Conclusion : le <em>care</em> est un ensemble féminin de tâches et de processus, « naturellement » attribué aux femmes, pour qui le « care » constitue un rôle social « naturel » en raison de leur subjectivité de femmes. Et tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes.</p>
<p style="text-align: justify;">En raison de son importance aux plans des identités, des rôles et des espaces genrés, l’idée de <em>care</em> est centrale à la plupart des pensées féministes. La façon dont elle est abordée et articulée diffère drastiquement selon les mouvements, de la célébration de la femme-mère des écoféministes aux discours plutôt antinatalistes à la Simone, qu’on retrouve maintenant dans certaines perspectives féministes queers.</p>
<p style="text-align: justify;">Ces différentes appréhensions du <em>care</em> sont évidemment sources de tensions entre les diverses écoles de pensée féministes – des tensions souvent fructueuses au point de vue analytique. J’ai choisi de répondre à la question des Françoises en me positionnant à la croisée de deux de ces perspectives féministes assez conflictuelles qui, forcées à dialoguer, contribuent à mettre en lumière des contradictions, marginalisations, et également des possibilités de résistance radicale liées à l’idée de « care ».</p>
<p style="text-align: justify;">Les sections qui suivent décrivent brièvement les postulats et implications de chacune de ces perspectives – l’éthique du <em>care</em>, et le travail de reproduction. Ancrée dans ces paradigmes, j’explore ensuite certains paradoxes de la conciliation du « care » et du travail salarié dans un contexte économique et social (néo)libéral.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>L’éthique du <em>care</em></strong></p>
<p style="text-align: justify;">L’éthique du <em>care</em> est une théorie éthique normative : c’est-à-dire une théorie sur la façon dont on devrait moralement juger des actions comme étant bonnes ou mauvaises. Développée à partir du début des années 80, l’éthique du <em>care</em> s’opposait à la base à l’éthique de la justice.</p>
<p style="text-align: justify;">L’éthique de la justice est un principe organisateur dominant dans les sociétés libérales comme la nôtre. Elle est fondée sur un idéal de l’individu défini par ses qualités de raison et d’indépendance, qui seraient garantes de son autonomie. Suivant ce paradigme, l’espace public est fait de milieux et institutions à travers lesquels se rencontrent et échangent des individus indépendamment constitués, qui coexistent en société à l’intersection de leurs aspirations et droits individuels respectifs. Dans ce contexte les dilemmes moraux émergent de la compétition entre ces différents droits et aspirations. L’éthique de justice propose de résoudre de tels dilemmes en appliquant des principes abstraits de justice et d’égalité de façon unilatérale et soi-disant neutre à l’ensemble des situations concrètes.</p>
<p style="text-align: justify;">À l’opposé, l’éthique du <em>care</em> présente l’individu comme un être tissé de relations d’identification aux autres et de solidarité. Suivant cette perspective, l’individu n’existe qu’à l’intérieur d’un réseau particulier de relations sociales, à travers lequel les autres individus ne représentent pas tant des contraintes à la liberté individuelle que les conditions de base à la possibilité de l’existence. L’éthique du <em>care</em> est donc une conception de la moralité ancrée dans l’expérience de la sociabilité : c’est en effet la reconnaissance des liens entre les individus qui mène à assumer une obligation de responsabilité mutuelle, ainsi qu’à une conscience de la nécessité de la sympathie comme valeur normative. L’éthique du <em>care</em> est donc intrinsèquement particulariste, en ce sens qu’elle maintient que la seule solution satisfaisante à un dilemme moral est celle qui considère l’ensemble des relations et obligations qui constituent une situation particulière.</p>
<p style="text-align: justify;">L’éthique du <em>care</em> représente un paradigme fructueux pour les féministes intéressées par le travail du <em>care</em>, tout d’abord parce qu’il permet de prendre au sérieux ces actes et ces processus réguliers – voire monotones –, déployés à une échelle réduite, souvent dans l’invisibilité du domaine privé. L’éthique du <em>care</em> permet en effet de souligner l’importance du travail de <em>care</em> comme constituant et résultant des relations d’interdépendance et d’interresponsabilité à travers lesquelles se développent des individus-en-interrelations. Cette perspective repositionne donc le <em>care</em> au centre des dynamiques sociales, politiques et culturelles, contrairement aux paradigmes libéraux dominants qui tendent à l’invisibiliser.</p>
<p style="text-align: justify;">Plus fondamentalement, l’éthique du <em>care</em>, en questionnant les postulats de l’éthique de la justice, remet radicalement en question l’idéal libéral du sujet rationnel et indépendant, libéré de biais et d’interférences découlant de circonstances matérielles et émotives – comme les fins de mois difficiles et les bébés qui pleurent.</p>
<p style="text-align: justify;">Fondée sur la sociabilité, l’éthique du <em>care</em> démontre la faille d’une perspective basée sur l’indépendance comme caractéristique nécessaire à l’épanouissement personnel et à la participation égalitaire dans l’univers social. L’éthique du care souligne que de prioriser l’indépendance repose sur un leurre absurde, étant donné l’inévitabilité des interrelations de dépendance au cœur de l’existence humaine. Ce faisant, l’éthique du <em>care</em> revalorise le travail de <em>care</em> en tant que processus central au maintien de l’individu-en-relations-particulières, et non plus seulement comme processus accessoire au développement d’individus indépendamment constitués.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>La reproduction sociale</strong></p>
<p style="text-align: justify;">À l’opposé de l’éthique du <em>care</em>, qui met l’accent sur la qualité relationnelle de l’individu et des activités de <em>care</em>, les conceptualisations du travail de reproduction s’intéressent plutôt au <em>care</em> en tant que pendant nécessaire au travail salarié.</p>
<p style="text-align: justify;">Le travail de reproduction désigne le travail qui est nécessaire au maintien et à la reproduction de la population dite « productive », c’est-à-dire engagée dans des activités de production rémunérées. Le concept a d’abord été mis de l’avant dans des analyses marxistes pour permettre d’appréhender le travail domestique de <em>care</em> des femmes et son lien aux activités de production. Selon cette perspective, le <em>care</em> est compris comme le travail qui permet d’une part d’assurer que la main-d’œuvre est nourrie, logée, vêtue, lavée, etc., et donc apte au travail, et d’autre part de préparer la main-d’œuvre du futur.</p>
<p style="text-align: justify;">Les conceptualisations du travail de reproduction sont cruciales à une analyse féministe du <em>care</em>, puisqu’elles mettent en évidence la dévalorisation économique et politique de ce travail ainsi que son invisibilité sociale. Penser en termes de travail de reproduction pointe l’insertion complexe du <em>care</em> au sein de l’économie capitaliste, incluant le paradoxe selon lequel la perpétuation du capitalisme repose inévitablement sur l’accomplissement du <em>care</em> et sur son invisibilité économique, politique et sociale.</p>
<p style="text-align: justify;">Ainsi, on s’aperçoit que les personnes qui « carent » sont alourdies de contingences liées à leurs responsabilités de subvenir aux besoins de celles et ceux qui dépendent d’elles, ce qui limite leurs opportunités de participation économique, politique et sociale. On s’aperçoit également – et c’est là peut-être le nœud de l’affaire – que l’existence même d’individus considérés autonomes, c’est-à-dire indépendants et libres de s’engager dans des activités « productives » sans contraintes, n’est possible que par ce travail de reproduction. En d’autres mots, on s’aperçoit que la participation libre de certains individus à des activités dites productives n’est possible que par le travail marginal et invisible de personnes qui s’assurent que, bon an mal an, ces individus sont nourris, vêtus, lavés, reposés, et aimés, alors même que ce travail réduit le champ de possibilités de celles qui l’accomplissent.</p>
<p style="text-align: justify;">En soulignant l’aliénation du <em>care</em> et des personnes qui « carent » au sein des démocraties capitalistes, on souligne également les liens entre cette aliénation et d’autres structures sociales de marginalisation et d’oppression : le sexisme, évidemment, mais aussi le racisme et le classisme. En effet, si le <em>care</em>, comme travail codé « féminin », est majoritairement relégué aux femmes, cette responsabilité n’est pas assumée également par l’ensemble des femmes. Plusieurs programmes et institutions (par exemple les garderies, les services de soins à domicile, ou les programmes spéciaux d’immigration pour les aides à domicile) permettent à certaines femmes plus privilégiées de transférer une partie de leurs responsabilités de travail de reproduction vers d’autres femmes – majoritairement plus pauvres, et souvent racisées.</p>
<p style="text-align: justify;">Le fait que le fardeau du <em>care</em> repose de plus en plus sur des femmes racisées et/ou en situation de vulnérabilité économique renforce à son tour les structures sociales d’inégalités sous-jacentes. La répartition sociale du <em>care</em> facilite la participation autonome des individus n’ayant pas à se badrer avec le ménage et les enfants qui crient, et favorise donc la présence d’individualités particulières dans l’espace public – masculines, blanches, et privilégiées économiquement (ainsi qu’hétérosexuelles et dotées de capacités physiques, mentales et émotives jugées fonctionnelles).</p>
<p style="text-align: justify;">Ainsi le <em>care</em>, en tant que travail marginal accompli par des personnes souvent marginalisées, est non seulement dévalorisé et invisibilisé dans nos démocraties capitalistes, mais est également un moteur important d’ostracisation. C’est en effet un des paradoxes les plus déroutants du travail de reproduction : de par sa définition même, ce travail reproduit tout, de l’amour, la sécurité, la culture, et l’appartenance jusqu’à la violence de nos structures d’oppression sociale – sans oublier, évidemment, les possibilités de changement et de résistance.</p>
<p style="text-align: justify;">Les perspectives féministes basées sur les conceptualisations du travail de reproduction mettent en lumières ces multiples expériences d’oppression liées au <em>care</em>, et viennent ainsi complexifier la version idéaliste de l’éthique du <em>care</em>, souvent fondée dans des types limités et privilégiés d’expériences – une critique qui rejoint celles plus larges élevées contre les mouvements féministes dominants par les femmes racisées (<em>Women of Color</em>).</p>
<p style="text-align: justify;">Forcées à converser, les perspectives ancrées sur le travail de reproduction et l’éthique du <em>care</em> sont fructueuses parce qu’elles soulignent autant l’inévitable nécessité du <em>care</em> comme élément central de l’existence humaine que les multiples marginalisations qui y sont associées dans une organisation sociale (néo)libérale axée sur un idéal d’autonomie et d’indépendance.</p>
<p style="text-align: justify;">À travers ce dialogue, j’ai pu identifier diverses contradictions qui compliquent le quotidien de celles qui tentent de concilier <em>care</em> et travail salarié :</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Contradiction 1 – l’empereur est tout nu</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Je l’ai suggéré plus tôt : l’idée du travail salarié, dans une démocratie libérale capitaliste comme la nôtre, est basée sur l’idéal d’une fonctionnalité indépendante. Un idéal qui fait violence à la réalité du vécu, puisque toute existence est ancrée dans une multitude d’interdépendances inévitables, qui varient et dont l’intensité varie à différents moments au cours d’une vie. L’éthique de <em>care</em> nous le démontre, mais on le savait déjà – c’est un secret de Polichinelle, caché en pleine vue.</p>
<p style="text-align: justify;">Tel que souligné par les perspectives du travail de reproduction, le maintien de l’illusion d’un tel sujet indépendant, libre de contingences et entièrement disponible au travail salarié, nécessite qu’une partie de la société soit immobilisée à prendre soin de ce sujet. Parce que les besoins en <em>care</em> sont inévitables et irréductibles.</p>
<p style="text-align: justify;">En ce sens, l’expression de conciliation travail-famille ne veut pas dire – comme on préfère souvent le croire – qu’une même personne peut à la fois répondre à ces besoins et atteindre une fonctionnalité indépendante nécessaire à la participation au travail salarié. Cette expression signifie simplement que, pour un temps, la responsabilité du <em>care</em> – et tout le chaos de dépendances et de contingences qu’elle implique – est transférée à une ou plusieurs autres personnes.</p>
<p style="text-align: justify;">L’idée de conciliation de travail-famille chère au féminisme libéral dépend donc de la disponibilité de ces autres pour « carer » à notre place. Dans un contexte où le <em>care</em> est dévalorisé aux plans économique, social et politique, cette idée dépend de la présence continue d’une frange marginalisée prête à accomplir ce travail – d’autres femmes, souvent désavantagées économiquement et racisées.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Contradiction 2 – les conflits d’impératifs</strong></p>
<p style="text-align: justify;">L’éthique du <em>care</em> nous apprend que les personnes qui « carent » et détiennent un emploi salarié concilient deux types opposés de subjectivité : celle d’un individu dont l’autonomie et la rationalité sont liées à l’indépendance, et celle d’un individu ancré dans des interrelations de solidarité et de dépendances aux autres.</p>
<p style="text-align: justify;">Ces subjectivités opposées sont associées à des impératifs moraux – de fortes attentes à partir desquelles on juge la moralité des individus – contradictoires et imposés simultanément aux personnes qui « carent » : l’impératif néolibéral de production, c’est-à-dire d’occuper un travail salarié (et bien salarié) comme condition de plus en plus nécessaire à l’inclusion sociale; et l’impératif de bien « carer », exprimé par exemple à travers les multiples attentes et jugements sociaux envers les parents, et surtout les mères.</p>
<p style="text-align: justify;">Paradoxalement, les penseurs libéraux qui soutiennent particulièrement chaudement l’idéal de l’individu indépendamment constitué (je pense ici à Rawls et à Kymlicka, au cas où on se poserait la question) tendent à défendre avec une même ardeur le rôle de la famille comme lieu crucial de formation de la moralité et de la rationalité des individus. Cette attente morale envers la famille (lire : les femmes) est amplifiée par l’avènement du système de pensée néolibéral, selon lequel non seulement la responsabilité d’assumer les besoins de l’existence est dévolue aux communautés, aux familles et aux individus, mais ceux-ci portent également le fardeau moral d’assurer leur propre conformité aux valeurs du néolibéralisme, c’est-à-dire à une norme d’indépendance et de compétitivité.</p>
<p style="text-align: justify;">La responsabilité des personnes qui « carent » d’assurer l’existence et l’épanouissement des individus qui dépendent d’elles est donc doublée d’une attente morale : faire de ces individus de « bons » individus, qui seront équilibrés, rationnels, productifs, indépendants et compétitifs.</p>
<p style="text-align: justify;">Ce double impératif – de « carer », et de « bien carer » – est lui-même doublé de l’impératif de productivité, suivant lequel celles qui refusent de s’engager dans des activités salariées sont sévèrement punies, autant au point de vue économique qu’à celui de la valeur et de l’inclusion sociale, sauf dans le cas de personnes particulièrement privilégiées.</p>
<p style="text-align: justify;">Ces impératifs contradictoires se minent évidemment les uns les autres – d’avoir à occuper un emploi salarié nuit à la capacité à « carer », surtout dans le cas des emplois les moins payants, qui tendent à être ceux dans lesquels on dispose du moins de marge de manœuvre. Et, bien sûr, d’avoir à « carer » complique l’obtention et le maintien d’un emploi salarié.</p>
<p style="text-align: justify;">En découle une charge mentale incroyable pour les personnes qui « carent » et qui occupent un poste rémunéré, doublé d’un sentiment généralisé de culpabilité et d’être inadéquate. Encore une fois, les besoins en <em>care</em> sont inévitables et irréductibles, et les personnes qui soutiennent l’existence des autres au quotidien transportent avec elles la charge de ces besoins en tout temps.</p>
<p style="text-align: justify;">C’est la séance d’autoflagellation pour le manque (perçu) de temps et de disponibilité mentale et émotive pour répondre aux besoins des autres, en courant pour arriver à temps au travail. Le bébé pleurait ce matin en arrivant à la garderie : « ah que ça doit être dur de le laisser, en plus il est tellement jeune, moi j’aurais jamais fait ça… »</p>
<p style="text-align: justify;">C’est l’inquiétude par rapport au test de maths poché par la plus vieille, la conscience du frigo vide, la peur d’oublier de rappeler le dentiste pour prendre rendez-vous pour le p’tit dernier qui encombrent la conscience soi-disant libre et indépendante de la personne salariée. C’est l’école qui appelle : la p’tite est malade, et tout fout le camp. L’équilibre fragile entre les multiples impératifs vient de s’écrouler en un foutoir spectaculaire, révélant du coup toute sa précarité.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Contradiction 3 – le temps</strong></p>
<p style="text-align: justify;">La troisième contradiction, liée à la précédente, concerne le temps. Le rythme du travail salarié est organisé selon une version capitaliste du temps : c’est le temps de l’horloge, le temps mesuré et universalisé, caractérisé par des unités fixes – les secondes, les minutes, les heures – qui déterminent l’activité à accomplir.</p>
<p style="text-align: justify;">Parallèlement au temps régularisé et universalisé se déploie un chaos de contextes et de temporalités superposées. C’est la vie humaine, caractérisée par ces différentes phases de dépendances; c’est la routine des jours, constamment interrompue par les rencontres à la fois incessantes et uniques des divers éléments d’une existence particulière – la maladie, les imprévus, les soucis, les bonnes nouvelles. Ce sont les rythmes et les contingences du corps : la faim, la fatigue, l’envie de pisser.</p>
<p style="text-align: justify;">Les personnes qui « carent » doivent tenter de concilier ces rythmes flexibles et d’amplitudes différentes, multipliés par le nombre et la complexité des besoins en présence, dans un carcan inflexible structuré par les blocs de temps réguliers et universalisés du travail salarié. S’ensuit une tension inévitable entre ces différents rythmes et temporalités, illustrée entre autres par les conflits, négociations, pleurs et grincements de dents quotidiens pour tâcher de caser les enfants et d’arriver à temps au boulot le matin.</p>
<p style="text-align: justify;">La marginalisation du <em>care</em> dans notre univers social est d’autant plus évidente que la domination du temps capitaliste, mesuré et universalisé est incontestée. Tant et si bien que les temporalités alternatives – les rythmes du corps, les mouvements d’un enfant qui s’éveille, les heures de sommeil ajustées à l’ensoleillement – sont invisibilisées et rejetées du débat public. La banalité même de cette domination par le temps démontre l’importance du déséquilibre des forces dans l’idée de conciliation travail-famille, où l’un a toujours précédent sur l’autre : le travail salarié sur le care, le public sur le privé, le masculin sur le féminin.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Contradiction 4 &#8211; Dévalorisation du <em>care</em></strong></p>
<p style="text-align: justify;">À ce stade-ci de mon texte, on devrait avoir compris que j’essaie de démontrer que le <em>care</em> est dévalorisé à tous les plans de notre univers social – c’est pas mal là mon argument principal.</p>
<p style="text-align: justify;">Bien que le <em>care</em> soit à la base de la vie – et donc de la vie sociale – dans son entièreté, notre système de valeurs présent obscure son importance primordiale, tout en reposant inévitablement sur ce travail. Ce cercle vicieux est amplifié du fait que la majorité des individus en position de pouvoir social, politique et économique possèdent très peu d’expérience de « carer », ce qui exacerbe l’invisibilité du <em>care</em>, ainsi que la pensée magique dominante selon laquelle le <em>care</em> s’effectue « naturellement » dans le contexte de la famille.</p>
<p style="text-align: justify;">En renforçant l’idée que le <em>care</em> est une responsabilité privée et « naturelle » des familles (lire : des femmes), cette perspective nourrit également la logique néolibérale du démantèlement des systèmes et programmes sociaux. En associant de plus en plus le <em>care</em> à la sphère privée, l’État se permet chaque jour davantage d’abandonner le <em>care</em>, ainsi que celles qui demeurent aux prises avec ses responsabilités.</p>
<p style="text-align: justify;">Ce phénomène de dévalorisation du <em>care</em> et de son abandon, particulièrement en contexte néolibéral, est extrêmement nuisible à celles qui « carent », et par extension au maintien des possibilités d’existence et d’épanouissement de l’ensemble des individus.</p>
<p style="text-align: justify;">D’une part, parce qu’il est impossible de maintenir une construction sociale qui se tient si on en mine la base – ce n’est qu’une question de temps avant que tout s’écroule, n’importe qui ayant déjà joué au Jenga vous le dira. Tels les canaris dans la mine, ce sont les femmes qui « carent » qui tendent à subir les premières les contrecoups du démantèlement des services sociaux, non seulement parce qu’elles voient leur travail de <em>care</em> compliqué, mais également parce qu’elles manquent souvent de ressources financières pour leurs propres besoins en <em>care</em>, notamment lorsqu’elles avancent en âge.</p>
<p style="text-align: justify;">D’autre part, il est très difficile pour celles qui « carent » de résister de plein fouet aux attaques et à la dévalorisation du <em>care</em>. Étant donné la nature inéluctable des besoins auxquels ce travail répond, celles qui « carent » tâcheront souvent de « carer » coûte que coûte – jusqu’au bout de leurs ressources, de leurs possibilités et de leur résistance. Paradoxalement, cette nécessité absolue qui accule celles qui « carent » au <em>care</em> participe au « sens commun » néolibéral, puisque malgré les violences sociales envers le <em>care</em>, et particulièrement envers le <em>care</em> des personnes les plus démunies, ce travail continue d’être effectué – au moins jusqu’à un certain point. Et tout va très bien, madame la marquise.</p>
<p style="text-align: justify;">Voilà pour les contradictions. C’est le temps de conclure : il est tard, ma bière est finie depuis longtemps. C’était quoi, la question, déjà?</p>
<p style="text-align: justify;">« Comment peut-on penser, dans une perspective féministe, notre rapport au travail salarié, dans l’idée de faciliter et de valoriser le <em>care</em>? »</p>
<p style="text-align: justify;">Dans notre univers social (néo)libéral, en tout cas, c’est pas facile.</p>
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<p>Chandler, Mielle. 2007. “Emancipated Subjectivities and the Subjugation of Mothering Practices.” Dans <em>Maternal Theory : Essential Readings</em>, édité par Andrea O’Reilly, 529–41. Toronto: Demeter Press.</p>
<p>&nbsp;</p>
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		<title>De la nécessité de politiser le travail ménager : quelles perspectives pour les féministes d’aujourd’hui?</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Catherine Lefrançois]]></dc:creator>
		<pubDate>Thu, 21 May 2015 17:55:59 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[4 Économie]]></category>
		<category><![CDATA[Oikonomía]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>&#160; CAMILLE ROBERT They say it is love. We say it is unwaged housework. They call it frigidity. We call it absenteeism. Every miscarriage is a work accident. Homosexuality and heterosexuality are both working conditions… but homosexuality is workers’ control of production, not the end of work. More smiles? More money. Nothing will be so [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p><a href="/wp-content/uploads/2015/05/Robert.png"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-1244" src="/wp-content/uploads/2015/05/Robert.png" alt="Robert" width="600" height="795" srcset="/wp-content/uploads/2015/05/Robert.png 600w, /wp-content/uploads/2015/05/Robert-226x300.png 226w" sizes="(max-width: 600px) 100vw, 600px" /></a></p>
<p>&nbsp;</p>
<p>CAMILLE ROBERT</p>
<p style="text-align: right;"><span style="color: #33cccc;">They say it is love. We say it is unwaged housework.</span><br />
<span style="color: #33cccc;"> They call it frigidity. We call it absenteeism.</span><br />
<span style="color: #33cccc;"> Every miscarriage is a work accident.</span><br />
<span style="color: #33cccc;"> Homosexuality and heterosexuality are both working conditions…</span><br />
<span style="color: #33cccc;"> but homosexuality is workers’ control of production, not the end of work.</span><br />
<span style="color: #33cccc;"> More smiles? More money. Nothing will be so powerful in</span><br />
<span style="color: #33cccc;"> destroying the healing virtues of a smile.</span><br />
<span style="color: #33cccc;"> Neuroses, suicides, desexualization : occupational diseases of the housewife.</span></p>
<p style="text-align: right;">&#8211;  Wages against housework (1975)</p>
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<p style="text-align: justify;">La question du travail ménager n’est pas simple à aborder. À la fois car il s’agit d’un travail invisible, mais aussi car c’est une forme de travail qui concerne toutes les femmes dans leur vie intime. Du soin des enfants à la vaisselle, en passant par la planification et la préparation des repas, ce sont les femmes qui continuent à assumer la plus grande part de ce travail de reproduction sociale. Lorsque <em>Françoise Stéréo </em>m’a invitée à écrire un article, j’ai finalement opté pour ce sujet après quelques hésitations. Au fil de conversations avec des amies féministes, nous en sommes toutes venues à la conclusion qu’il restait beaucoup à faire sur le plan de la division sexuelle du travail. C’est donc un peu pour elles, et pour nous toutes, que j’ai décidé de formuler cette réflexion sur l’épineuse question du travail ménager <sup><sup>[1]</sup></sup>.</p>
<p style="text-align: justify;">Dans un premier temps, il convient de présenter comment la question du travail ménager a pris son essor dans le mouvement féministe. Au tournant des années 1970, on assiste à l’émergence d’une « deuxième vague » féministe au Québec, marquée par la création du Montreal Women’s Liberation Movement et du Front de libération des femmes du Québec (FLF) en 1969. Les militantes de cette « deuxième vague » ne se limitent plus uniquement à la revendication d’une égalité juridique et politique, mais réclament une transformation profonde des rapports sociaux de sexe <sup><sup>[2]</sup></sup>. Les féministes développent alors un discours radical qui cible le patriarcat comme cause intrinsèque de la domination des femmes. Dans cette perspective, les militantes appellent à une transformation de la société et critiquent la subordination des femmes partout où elles se trouvent : au sein de la famille et du couple, dans les milieux de travail ou encore dans l’éducation. Plusieurs aspects auparavant jugés privés sont saisis par le mouvement féministe et considérés dans leur dimension politique.</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="/wp-content/uploads/2015/05/Oikonomia.png"><img decoding="async" class="alignright wp-image-1134 size-full" src="/wp-content/uploads/2015/05/Oikonomia.png" alt="Oikonomia" width="200" height="200" srcset="/wp-content/uploads/2015/05/Oikonomia.png 200w, /wp-content/uploads/2015/05/Oikonomia-150x150.png 150w, /wp-content/uploads/2015/05/Oikonomia-100x100.png 100w" sizes="(max-width: 200px) 100vw, 200px" /></a></p>
<p style="text-align: justify;">Dès la fin des années 1960, la question du travail ménager des femmes commence à prendre sa place au sein des discours des féministes québécoises. En 1968, l’Action féminine d’éducation et d’action sociale (AFEAS) recommande à la <em>Commission royale d’enquête sur la situation de la femme au Canada</em> le versement d’allocations aux mères au foyer afin de reconnaître leur travail pour l’éducation des jeunes enfants. Deux ans plus tard, le FLF élargit cette recommandation en revendiquant un salaire pour les femmes qui désirent travailler à la maison <sup><sup>[3]</sup></sup>. Plusieurs publications du FLF abordent la condition des ménagères et réclament une socialisation du travail domestique, c’est-à-dire la prise en charge sociale et collective de ces tâches, notamment à travers la responsabilisation des hommes et la mise en place de différents services (garderies populaires, cantines, etc.). En juin 1972, d’anciennes militantes du FLF publient l’<em>Analyse socio-économique de la ménagère québécoise</em>, une première compilation globale des données objectives sur les ménagères à temps plein au Québec.</p>
<p style="text-align: justify;">Après la dissolution du FLF, c&rsquo;est le Centre des femmes qui, à partir de 1972, développe un discours plus élaboré sur le travail ménager, considérant l&rsquo;extorsion du travail gratuit des femmes comme l&rsquo;une des bases de leur exploitation. Cette démarche s’inscrit dans la recherche d’une oppression commune à toutes les femmes et dans l’idée d’une « communauté de situation » <sup><sup>[4]</sup></sup>. Le travail domestique non rémunéré apparaît alors comme le « plus petit dénominateur commun »<sup><sup>[5]</sup></sup> de la condition de toutes les femmes, et ce peu importe leur statut civil, leur classe sociale ou leur occupation. Le travail ménager des femmes est posé comme condition nécessaire au capitalisme : « C’est que le capitalisme a besoin du travail gratuit de la ménagère pour l’entretien de ses “esclaves salariés”. Il a besoin aussi de la famille comme unité de consommation (une machine à laver pour chaque famille) et comme véhicule idéologique de ses valeurs répressives. [&#8230;] Le capitalisme vient donc supporter le patriarcat qui le sert si bien » <sup><sup>[6]</sup></sup>.</p>
<p style="text-align: justify;">À partir de 1972, un débat émerge dans les milieux féministes d’Occident au sujet du salaire au travail ménager. Contrairement aux allocations familiales, qui visent à satisfaire aux besoins primaires des enfants, le salaire au travail ménager est conçu comme une rémunération du temps de travail ménager, et donc une reconnaissance du travail productif des ménagères au sein de la société. Au Québec, plusieurs organisations de gauche ont tenu des consultations sur le salaire au travail ménager durant les années 1970 et 1980. Si certaines militantes sont en faveur de cette mesure qui permettrait une reconnaissance du travail invisible, d’autres estiment qu’un salaire aggraverait le confinement des femmes au foyer et retarderait leur entrée sur le marché du travail, et donc leur émancipation. Le débat autour du travail ménager persiste jusqu&rsquo;en 1985, date de la dernière publication à ce sujet au Québec <sup><sup>[7]</sup></sup>. Plus largement, la question du travail ménager a été écartée des discours du mouvement féministe après cette période. Les jeunes féministes d’aujourd’hui « rapportent un silence, du moins une absence de réel débat sur la question dans le mouvement, comme si les discussions s’étaient closes au début des années 1980. Elles se questionnent à savoir si le travail de reproduction sociale n’est pas devenu un tabou du mouvement des femmes au Québec» <sup><sup>[8]</sup></sup>.</p>
<p style="text-align: justify;">Dans l’histoire récente des mouvements d’extrême gauche au Québec, certaines préoccupations liées à la division sexuelle du travail ont été soulevées par des militantes féministes. Dans le mouvement étudiant, par exemple, la question de la division sexuelle du travail militant au sein de l’Association pour une solidarité syndicale étudiant (ASSÉ) a été l’objet de plusieurs textes et ateliers. Selon Camille Tremblay-Fournier, ancienne militante du Comité femmes de l’ASSÉ, l’analyse de cette division sexuelle permet de rendre visibles les contradictions entre les principes progressistes et féministes de l’organisation, et le maintien de dynamiques inégalitaires qui empêchent de véritables changements. Au sein des groupes, cette division s’articule à travers deux principes organisateurs : « le principe de séparation (il y a des travaux d’hommes et des travaux de femmes) et le principe hiérarchique (un travail d’homme “vaut” plus qu’un travail de femme) » <sup><sup>[9]</sup></sup>. Camille Tremblay-Fournier souligne également que les tâches traditionnellement effectuées par les femmes (cuisine, soutien psychologique, secrétariat, etc.) ne fournissent ni la même expérience, ni la même reconnaissance qu’obtiennent généralement les hommes en faisant des discours ou en participant aux réunions stratégiques.</p>
<p style="text-align: justify;">Si la réflexion sur la division sexuelle du travail militant est nécessaire, je crois tout de même que nous devons élargir cette perspective afin d’inclure la question du travail ménager dans l’espace privé. Dans une étude récente menée auprès de jeunes féministes, celles-ci affirment toutes que « le travail de reproduction sociale n’est pas reconnu, ni valorisé ou évalué à sa juste valeur » <sup><sup>[10]</sup></sup>. Sans grande surprise, elles considèrent que le travail de reproduction sociale demeure effectué, en majeure partie, par les femmes <sup><sup>[11]</sup></sup>. La question du partage des tâches occupe une telle importance qu’elle est souvent source de conflits au sein des couples, et même de rupture <sup><sup>[12]</sup></sup>. Plusieurs répondantes de l’étude observent que les hommes assurent généralement les tâches ponctuelles ou saisonnières (réparations, entretien de la voiture, tonte de la pelouse, etc.), alors que les femmes assument les charges quotidiennes et obligatoires, comme la préparation des repas ou le soin des enfants. Plus largement, c’est sur les femmes que repose la « charge mentale » (planification, suivi, etc.) de l’organisation familiale, encore plus invisibilisée que les tâches elles-mêmes. Bien que les hommes prennent une part plus active depuis les dernières années dans les tâches domestiques, ils demeurent des exécutants et prennent rarement les initiatives de la gestion familiale <sup><sup>[13]</sup></sup>. De plus, les répondantes observent une « survalorisation des moindres avancées des hommes quant à leur implication auprès des enfants. Contrairement au travail des mères auprès des enfants, peu valorisé notamment parce que pris pour acquis, celui des pères est perçu comme génial » <sup><sup>[14]</sup></sup>. Il persiste aussi une certaine conception du partage des tâches où, lorsque l’homme s’implique plus activement, on dit qu’il en « fait beaucoup » ou qu’il « aide sa conjointe », alors qu’il ne fait qu’assumer la part de travail qui lui revient.</p>
<p style="text-align: justify;">La question du travail de reproduction sociale, ou travail ménager, est aujourd’hui largement absente du mouvement féministe. Une jeune féministe se questionne : « On en est presque à se demander si c’est un truc vraiment honteux et caché. [&#8230;] C’est pas vraiment porté par personne ou presque à part l’AFEAS, mais en même temps c’est quelque chose qui nous touche toutes. C’est tellement enraciné dans l’historique du patriarcat que je trouve ça étonnant qu’on n’en parle pas davantage » <sup><sup>[15]</sup></sup>. Plusieurs féministes abordent le sujet du travail ménager entre elles de manière informelle, mais très rarement dans un cadre organisationnel. S’il est aussi difficile de discuter du travail ménager dans un cadre politique, c’est-à-dire en analysant les rapports de pouvoir qu’il sous-tend, c’est notamment en raison du caractère d’amour et de don de soi qu’on lui attribue socialement <sup><sup>[16]</sup></sup>. Quant au silence du mouvement des femmes, il peut s’expliquer par l’absence de consensus quant aux moyens à prendre pour reconnaître le travail invisible <sup><sup>[17]</sup></sup>. Certaines féministes sont ambivalentes quant à la possibilité de rémunérer le travail ménager, estimant que cela dissuaderait les femmes d’accéder au marché du travail, alors que d’autres se positionnent en faveur d’une telle mesure, ou plus largement en faveur de la mise en place d’un revenu minimum garanti <sup><sup>[18]</sup></sup>. Néanmoins, est-ce qu’une absence de consensus justifie une absence de réflexion?</p>
<p style="text-align: justify;">Force est de constater que quarante ans après que l’enjeu du travail ménager ait été soulevé par le mouvement féministe, ce sont les femmes qui continuent à assumer la plus grande part de ce travail invisible. À cet effet, une récente étude de l’Institut de recherche et d’informations socio-économiques (IRIS) révélait qu’au Canada, les femmes passent en moyenne une heure et demie de plus par jour que les hommes à réaliser des tâches domestiques <sup><sup>[19]</sup></sup>, donc plus de 10 heures par semaine. De manière générale, plus la charge de travail ménager est importante, moins les hommes en font en proportion <sup><sup>[20]</sup></sup>. Si la revendication du salaire au travail ménager a été mise de côté par le mouvement féministe, la plupart des femmes assument tout de même une double journée de travail, cumulant travail salarié et travail de reproduction sociale. Et pendant ce temps, « l’homme pourra profiter du travail accompli gratuitement pour lui par des femmes pour se dégager du temps libre qu’il mettra à profit comme il le veut » <sup><sup>[21]</sup></sup>. À la théorie du « profit pour le capitalisme », soutenue par les féministes marxistes, Chrtistine Delphy oppose l’idée d’un « profit pour la classe des hommes» <sup><sup>[22]</sup></sup>, résultat de l’organisation patriarcale de la société. En général, les femmes qui cohabitent avec un homme ne vivent pas « leur situation en terme d’exploitation &#8211; en termes de système &#8211; mais elles voient que les hommes leur doivent du temps et de l’argent ; elles voudraient récupérer cette dette » <sup><sup>[23]</sup></sup>. Et si malgré l’entrée massive des femmes sur le marché du travail, elles continuent toujours à en faire davantage, c’est que les « négociations de couple » ne suffisent pas.</p>
<p style="text-align: justify;">Il est donc nécessaire d’amorcer une réflexion de fond sur la question du travail ménager. Cessons d’abord d’utiliser le terme stérile de la « conciliation travail-famille », généralement associée aux femmes, et considérons les tâches domestiques pour ce qu’elles sont : un véritable travail dont la charge ne disparaît pas avec l’amour. Christine Delphy pose le travail ménager comme un travail gratuit, c’est-à-dire exécuté au bénéfice d’autrui : il s’agit de « l’exploitation économique la plus radicale » <sup><sup>[24]</sup></sup>. Elle soutient qu’il ne faut pas viser un « partage des tâches », mais bien l’abolition du travail gratuit. Si les femmes continuent à porter le fardeau du travail ménager, c’est notamment car on présente leur temps comme moins précieux et comme valant moins que celui des hommes. Cette inégalité est aussi vécue par rapport au travail salarié, dans la mesure où leur conjoint est généralement mieux rémunéré qu’elles. À cet effet, l’Institut Simone de Beauvoir estimait que pour chaque dollar gagné par les hommes, les femmes gagnaient 71 cents <sup><sup>[25]</sup></sup>. Encore aujourd’hui, le travail ménager est perçu comme un travail sans valeur, faisant partie du fait d’être une femme. Dans cette perspective, il n’est pas étonnant que les professions liées au <em>care</em> soient généralement sous-rémunérées et occupées en majorité par des femmes : soins infirmiers, enseignement primaire et secondaire, éducation à l’enfance, restauration, entretien ménager, soins aux personnes âgées, etc.</p>
<p style="text-align: justify;">Il est impératif de rendre au travail ménager sa dimension politique et de s’intéresser à l’articulation de cette division sexuelle dans les espaces privés. Il revient à nous, féministes, de ressaisir cette question dans nos débats et dans notre pratique. En ce sens, je souhaite avancer quelques pistes de réflexion qui, je l’espère, permettront d’amorcer des discussions sur le travail ménager dans nos milieux de vie. D’abord, je tiens à préciser qu’il est nécessaire de continuer à combattre la division sexuelle du travail dans les espaces militants, qu’il s’agisse de nos associations étudiantes, de nos syndicats, de nos organismes communautaires ou de nos groupes affinitaires. Les tâches liées au travail de reproduction sociale et au <em>care</em> (soutien affectif et psychologique) ne doivent plus être constamment confiées aux femmes.</p>
<p style="text-align: justify;">Une grande part de la division sexuelle du travail est intériorisée dès l’enfance, alors qu’on apprend à être petite fille ou petit garçon. Non seulement ce système binaire de genres est contraignant et restrictif, mais il instaure aussi une hiérarchisation entre les sexes. Il suffit d’aller faire un tour dans les rayons de jouets pour enfants afin de constater cette socialisation genrée à l’œuvre. Une grande part des jouets destinés aux petites filles est directement liée au travail de reproduction sociale : poupées, machines à laver, fourneaux, balais, moppe, et j’en passe. À partir de l’âge de deux ou trois ans, elles apprennent donc à entretenir la maison, avant même de savoir ce qu’elles voudraient faire dans la vie. Plus largement, les jouets offerts aux filles sont généralement liés à la sphère privée (tâches ménagères, maisons de poupées, accessoires de beauté), alors que les jouets destinés aux garçons sont liés à la sphère publique (jeux d’aventure, de sport ou liés à des professions masculines). C’est donc l’éducation et la socialisation des enfants qui est d’abord à revoir si nous souhaitons, dans un horizon pas si lointain, faire cesser l’exploitation du travail ménager des femmes.</p>
<p style="text-align: justify;">De plus, notre rapport au travail salarié doit être revu globalement. Force est de constater que l’accès des femmes au marché du travail n’a pas engendré les transformations espérées par le mouvement féministe. D’une part, beaucoup de femmes qui travaillent à l’extérieur vivent encore sous le seuil du faible revenu et n’ont pas atteint l’indépendance économique. D’autre part, la socialisation du travail ménager, défendue par les opposantes du salaire au travail ménager, ne s’est pas non plus produite. L’étude de l’IRIS sur le partage du travail domestique nous révélait d’ailleurs que la seule situation conjugale où il y avait une répartition à peu près équitable était celle où la femme travaillait à temps plein et où l’homme était au foyer <sup><sup>[26]</sup></sup>. Le travail salarié n’a donc pas permis à toutes les femmes une émancipation complète ; pour bon nombre d’entre elles, il s’agit plutôt d’une source de complications alors qu’elles continuent de porter la plus grande part des tâches ménagères et familiales. À cet effet, une jeune féministe déclarait « qu’on a voulu les femmes sur le marché du travail sans, on dirait, réaliser qu’on leur demandait de faire un exploit presque impossible de concilier tout ça en même temps. Parce qu’il faut qu’elles s’oublient complètement ou presque si elles veulent finir par y arriver, pis c’est pas forcément très libérateur » <sup><sup>[27]</sup></sup>. Ajoutons que plusieurs femmes subissent de fortes pressions à la performance tant dans leur vie professionnelle, familiale, sociale que sexuelle. Quant aux moyens généralement mis de l’avant pour décharger les femmes des responsabilités domestiques, ils impliquent bien souvent l’embauche d’autres femmes, moins aisées, pour reprendre une partie du travail de reproduction dans des conditions précaires : gardiennes d’enfants, cuisinières, domestiques, femmes de ménage, etc. Cela représente une part de la division internationale du travail, qui relègue aux femmes des pays d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine les tâches qu’assuraient traditionnellement les femmes occidentales [28]. Les vêtements des enfants sont maintenant fabriqués dans une manufacture au Bangladesh, et c’est désormais une aide familiale résidante philippine qui donne les soins aux enfants d’une famille de Westmount. Ainsi, la non-responsabilisation des hommes face au travail ménager encourage un transfert de ces charges vers d’autres femmes à travers des systèmes d’exploitation racistes, sexistes, classistes et colonialistes. Il faut alors envisager une rupture avec la centralité du travail salarié dans nos vies. Plusieurs pistes de solution peuvent être explorées, comme la réduction du temps de travail sans perte de revenu, ou encore une augmentation considérable du salaire minimum, qui permettraient d’augmenter la qualité de vie des femmes.</p>
<p style="text-align: justify;">Ensuite, les femmes doivent, autant que possible, refuser le travail gratuit. Comme l’explique Christine Delphy, il s’agit de cesser d’effectuer au bénéfice d’autrui le travail de reproduction sociale. Cela permet d’abord aux femmes de libérer leur temps ; en ne s’occupant que de soi, elles gagnent alors le temps qu’elles auraient consacré à combler la part manquante de leur conjoint. Ce refus du travail gratuit force aussi l’homme à assumer la charge de travail qui lui revient et déconstruit l’idée qu’il s’agit d’une responsabilité féminine. Historiquement, des femmes ont déclenché des grèves du travail ménager, compris dans son sens large : entretien ménager, soins aux enfants, achats du ménage, services sexuels, etc. En 1974, le Mouvement de libération des femmes a même lancé un appel à la grève des femmes, afin de faire réaliser aux femmes « ce qui se passerait si elles s’arrêtaient. [&#8230;] Qu’elles prennent conscience qu’elles ont un pouvoir » <sup><sup>[29]</sup></sup>. Plus récemment, des étudiantes du Cégep du Vieux-Montréal lançaient l’idée d’une grève des femmes dans le contexte des mobilisations du printemps 2015, pour faire face à la division sexuelle du travail et à l’épuisement des militantes. De tels moments de grève permettent aux femmes de sortir d’une exploitation isolée et d’en faire un enjeu collectif et politique.</p>
<p style="text-align: justify;">Enfin, j’ose avancer que le mouvement féministe ne devrait pas viser l’égalité des sexes, mais bien le renversement du patriarcat comme système social. La notion d’égalité se présente comme un concept libéral et juridique, qui délaisse généralement les aspects privés et informels de l’exploitation des femmes, comme le travail ménager. Il ne s’agit pas de prendre le pouvoir, mais de le détruire : « Nous en tant que féministes nous ne voulons pas “le pouvoir”. Nous voulons en démasquer toutes les formes. Le traquer sans répit, l’acculer “au pied du mur” pour qu’enfin “il tombe, meure, se désintègre dans toutes ses contradictions” » <sup><sup>[30]</sup></sup>. Ce qu’il faut viser, c’est donc le démantèlement de certaines formes de pouvoir, et non l’accession des femmes à ce pouvoir. Cela passe notamment par le <em>disempowerment </em><sup><sup>[31]</sup></sup> des hommes, qui devront nécessairement renoncer à certains privilèges. En tant que féministes, notre rôle n’est pas de rassurer les hommes quant à la respectabilité de nos revendications, mais plutôt de les confronter. Soyons honnêtes ; ils n’ont rien à gagner avec le renversement du patriarcat, et ont beaucoup de privilèges à perdre. Cesser de profiter du travail gratuit de leur mère, de leur sœur, de leur amie ou de leur conjointe en fait partie. Lorsque que les petites filles ne joueront plus à passer le balai, lorsque les postes de pouvoir ne seront plus accaparés par les hommes dans les associations étudiantes et dans les groupes militants, lorsque la charge de la planification familiale cessera d’être attribuée « par défaut » aux mères, lorsque le soin des enfants, des personnes malades et des aîné-e-s ne sera plus assuré surtout par des femmes de l’entourage immédiat, lorsque l’implication active des pères envers leurs enfants ne sera plus perçue comme exceptionnelle, mais comme normale, lorsque la « conciliation travail-famille » ne sera plus un sujet d’actualité, lorsque les femmes cesseront d’être majoritaires dans les secteurs d’emploi liés au travail de <em>care</em>, nous pourrons peut-être enfin parler de libération des femmes.</p>
<p style="text-align: justify;"><em>* Je tiens à remercier Louise Toupin, qui m’a permis d’élargir mon point de vue sur le travail ménager grâce à son ouvrage </em>Le salaire au travail ménager. Chronique d’une lutte féministe internationale (1972-1977)<em>. </em></p>
<p>&nbsp;</p>
<hr />
<p>&nbsp;</p>
<p>[1] Je tiens à préciser que la présente réflexion concerne essentiellement les couples hétérosexuels. Certaines auteures ont abordé la question du travail ménager sous l’angle de l’homosexualité. Voir notamment Louise Toupin, <em>Le salaire au travail ménager. Chronique d’une lutte féministe internationale (1972-1977)</em>, Montréal, Éditions du Remue-Ménage, 2014, p.124</p>
<p>[2] Denyse Baillargeon, <em>Brève histoire des femmes au Québec</em>, Montréal, Éditions du Boréal, 2012, p.181</p>
<p>[3] Véronique O’Leary et Louise Toupin<em>, Québécoises deboutte!</em>, tome 1, Montréal, Éditions du Remue-Ménage, 1982, p.66</p>
<p>[4] Diane Lamoureux, <em>Fragments et collages. Essai sur le féminisme québécois des années 1970</em>, 1986</p>
<p>[5] Louise Toupin, «L’épouvantail dans le jardin : salaire au travail ménager», <em>La Vie en rose</em>, Hors-série, septembre 2005, pp.70-71</p>
<p>[6] Véronique O’Leary et Louise Toupin<em>, Québécoises deboutte!</em>, tome 2, Montréal, Éditions du Remue-Ménage, 1983, p.49</p>
<p>[7] Diane Bélisle, Anne Gauthier, Yolande Pinard et Louise Vandelac, <em>Du travail et de l’amour : les dessous de la production domestique</em>, Montréal, Éditions Saint-Martin, 1985, 418 p.</p>
<p>[8] Annabelle Seery, <em>Travail de reproduction sociale, travail rémunéré et mouvement des femmes: constats, perceptions et propositions des jeunes féministes québécoises</em>, Mémoire de M.A. (science politique), 2012, p.40</p>
<p>[9] Camille Tremblay-Fournier, « La grève étudiante pour les “nulles” », <em>Je suis féministe</em>. [En ligne]. <a href="http://www.jesuisfeministe.com/?p=6952">http://www.jesuisfeministe.com/?p=6952</a> (Page consultée le 6 avril 2015)</p>
<p>[10] Annabelle Seery, <em>op. cit., </em>p.32</p>
<p>[11] <em>Ibid., </em>p.33</p>
<p>[12] <em>Ibid., </em>p.32</p>
<p>[13] <em>Ibid., </em>p.35</p>
<p>[14]<em> Ibid., </em>p.39</p>
<p>[15] <em>Ibid., </em>p. 43-44</p>
<p>[16] <em>Ibid., </em>p.45</p>
<p>[17] <em>Idem.</em></p>
<p>[18] <em>Ibid., </em>p.47</p>
<p>[19] Eve-Lyne Couturier et Julia Posca (2014). <em>Tâches domestiques : encore loin d’un partage équitable. </em>Montréal, Québec : Institut de recherche et d’informations socio-économiques.</p>
<p>[20] Christine Delphy, « Par où attaquer le “partage inégal” du “travail ménager” ? », <em>Nouvelles Questions Féministes</em>, vol. 22, no. 3, 2003, p.49</p>
<p>[21] Francis Dupuis-Déri, « Les hommes proféministes : compagnons de route ou faux amis? », <em>Recherches féministes</em>, vol. 21, no. 1, 2008, p.152</p>
<p>[22] Christine Delphy, <em>op. cit.</em>, p.52</p>
<p>[23] <em>Ibid.</em>, p.66</p>
<p>[24] <em>Ibid.</em>, p.54</p>
<p>[25] Institut Simone de Beauvoir, « Déclaration sur la hausse des droits de scolarité au Québec et son impact sur les femmes ». [En ligne]. <a href="https://www.concordia.ca/content/dam/artsci/sdbi/docs/positions/2012SdBITuitionFees.pdf" target="_blank">https://www.concordia.ca/content/dam/artsci/sdbi/docs/positions/2012SdBITuitionFees.pdf</a> (Page consultée le 6 avril 2015)</p>
<p>[26] Eve-Lyne Couturier et Julia Posca, <em>op. cit</em>., p.3</p>
<p>[27] Annabelle Seery, <em>op. cit., </em>p.49</p>
<p>[28] Louise Toupin, <em>Le salaire au travail ménager. Chronique d’une lutte féministe internationale (1972-1977)</em>, Montréal, Éditions du Remue-Ménage, 2014, p.128</p>
<p>[29] « Appel du MLF à la grève des femmes ». [En ligne]. <a href="http://fresques.ina.fr/jalons/fiche-media/InaEdu01087/appel-du-mlf-a-la-greve-des-femmes.html" target="_blank">http://fresques.ina.fr/jalons/fiche-media/InaEdu01087/appel-du-mlf-a-la-greve-des-femmes.html</a> (Page consultée le 8 avril 2015)</p>
<p>[30] Collectif Les Têtes de pioche, « Éditorial », <em>Les têtes de pioche</em>, vol. 2, no. 1, mars 1977, p.1</p>
<p>[31] Francis Dupuis-Déri, <em>op. cit.</em>, p.153</p>
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		<title>L’épouvantail dans le jardin &#8212; Suivi d&#8217;un épilogue</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Catherine Lefrançois]]></dc:creator>
		<pubDate>Thu, 21 May 2015 17:55:34 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[4 Économie]]></category>
		<category><![CDATA[Oikonomía]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>— &#160; LOUISE TOUPIN * * * Ce texte a été publié pour la première fois dans le célèbre numéro hors série de La Vie en rose, paru à l&#8217;automne 2005. Dix ans plus tard, nous le reproduisons ici accompagné d&#8217;un épilogue écrit par l&#8217;auteure en mars dernier. Nous tenons à remercier Les Éditions du remue-ménage pour leur aimable [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p><a href="/wp-content/uploads/2015/05/Toupin.png">—<img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-1157" src="/wp-content/uploads/2015/05/Toupin.png" alt="Toupin" width="600" height="782" srcset="/wp-content/uploads/2015/05/Toupin.png 600w, /wp-content/uploads/2015/05/Toupin-230x300.png 230w" sizes="(max-width: 600px) 100vw, 600px" /></a></p>
<p>&nbsp;</p>
<p>LOUISE TOUPIN</p>
<p style="text-align: center;">* * *</p>
<p style="text-align: center;"><i>Ce texte a été publié pour la première fois dans le célèbre numéro hors série de </i>La Vie en rose<i>, paru à l&rsquo;automne 2005. Dix ans plus tard, nous le reproduisons ici accompagné d&rsquo;un épilogue écrit par l&rsquo;auteure en mars dernier. Nous tenons à remercier Les Éditions du remue-ménage pour leur aimable autorisation.</i></p>
<p><em><a href="/wp-content/uploads/2014/06/FS_logo_cercleRenverse_125x125.png"><img decoding="async" class="aligncenter wp-image-97 " src="/wp-content/uploads/2014/06/FS_logo_cercleRenverse_125x125.png" alt="FS_logo_cercleRenverse_125x125" width="24" height="24" srcset="/wp-content/uploads/2014/06/FS_logo_cercleRenverse_125x125.png 125w, /wp-content/uploads/2014/06/FS_logo_cercleRenverse_125x125-100x100.png 100w" sizes="(max-width: 24px) 100vw, 24px" /></a></em></p>
<p style="text-align: center;">* * *</p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Dans les milieux féministes des années 1970, la revendication du salaire au travail ménager a été le pavé dans la mare, la bombe puante, le virus dans le programme. Pourtant, si vous saviez, jeunes féministes d’aujourd’hui, combien elle a été importante pour certaines d’entre nous, jeunes féministes d’hier…</strong></p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;">« Derrière la majorité des femmes qui “réussissent”, il y a une autre femme, une mère, une sœur, une plus pauvre, une plus jeune, qui donne à manger aux enfants, remonte le moral et ramasse les p’tites culottes. Le partage des tâches, qu’on appelle ça. Le pouvoir de chaque femme qui en a un peu est fait de la plus-value du travail des autres femmes. » – Nicole Lacelle, <em>Agenda des femmes 1985</em> (Remue-ménage)</p>
<p style="text-align: justify;">Mars 1981. <em>La Vie en rose </em>publie son premier « vrai » numéro. À la une, Donalda, archétype de la ménagère québécoise soumise, et le titre du dossier spécial du numéro [1] : « Gagner son ciel ou gagner sa vie? ».<a href="/wp-content/uploads/2015/05/Oikonomia.png"><img decoding="async" class="alignright wp-image-1134 size-full" src="/wp-content/uploads/2015/05/Oikonomia.png" alt="Oikonomia" width="200" height="200" srcset="/wp-content/uploads/2015/05/Oikonomia.png 200w, /wp-content/uploads/2015/05/Oikonomia-150x150.png 150w, /wp-content/uploads/2015/05/Oikonomia-100x100.png 100w" sizes="(max-width: 200px) 100vw, 200px" /></a></p>
<p style="text-align: justify;">Ce dossier présente de larges extraits des textes du Réseau international pour le salaire au travail ménager [2]. Composé de groupes de femmes d’Italie, d’Angleterre, de Suisse, des États-Unis et du Canada anglais, ce Réseau propose depuis 1971 une perspective révolutionnaire : un salaire, non pas pour « les ménagères », mais pour le <em>travail</em> ménager. Nuance!</p>
<p style="text-align: justify;">Dans un éditorial signé Sylvie Dupont, <em>La Vie en rose</em> ose se prononcer en faveur du salaire au travail ménager, même si l’immense majorité des 22 autres groupes féministes et progressistes interviewés opposent depuis quelques années déjà un non catégorique à cette revendication. Leur motif principal : un salaire au travail ménager enchaînerait les femmes à la maison. Mieux vaut revendiquer le partage des tâches et des services collectifs comme les garderies.</p>
<p style="text-align: justify;">C’est la position qui, à quelques exceptions et nuances près, prévaut encore aujourd’hui dans le mouvement des femmes – les plus fortunées ayant choisi de « partager les tâches » au salaire minimum avec une autre classe de femmes, plus pauvres. Ce qui, semble-t-il, n’est pas un problème.</p>
<p style="text-align: justify;">Les partisanes du salaire eurent beau s’époumoner, répéter qu’il ne s’agissait pas de salarier la « ménagère », mais un <em>travail</em> – qui que ce soit qui l’exécute (homme ou femme) – et qu’il ne s’agissait pas d’empêcher la création de garderies, mais de les rendre accessibles aux enfants de femmes à la maison, rien n’y fit.</p>
<p style="text-align: justify;">Aujourd’hui encore, ici comme ailleurs, le salaire au travail ménager reste une sorte d’épouvantail dans le jardin du féminisme.</p>
<p style="text-align: justify;">Mais qu’y avait-il donc de si dérangeant à dire que ce travail-là, « ça se paye »? Peut-être cela même qui nous emballait dans la perspective du salaire au travail ménager : contrairement aux revendications à la pièce dont on avait l’habitude, la perspective du salaire au travail ménager fournissait un fil conducteur qui reliait divers aspects autrement incompréhensibles de la situation des femmes.</p>
<p style="text-align: justify;">Cette situation apparaissait comme « le plus petit dénominateur commun » de toutes les femmes de la Terre : elles n’étaient pas payées pour tout le travail qu’elles faisaient. « Notre problème, disaient à l’époque les militantes des Éditions du Remue-ménage, ce n’est pas d’abord qu’on ait fait de nous des poupées, mais des servantes. Notre lutte n’est pas dirigée contre la coquetterie ou contre tous les hommes, mais contre l’exploitation de notre travail, 24 heures sur 24 [3]. »</p>
<p style="text-align: justify;">Quand on entrait dans le détail de tout ce que comportait le travail non salarié des femmes, le terme « travail ménager » semblait bien réducteur. En réalité, ce travail recouvrait bien plus que les tâches domestiques et matérielles. Il incluait aussi l’éducation et la socialisation des enfants et des adolescents, les soins médicaux et le soutien émotionnel à la maisonnée entière, la « charge mentale » de l’organisation et du bon fonctionnement de la vie familiale, etc. Il touchait donc l’immense champ du travail immatériel : les soins psychologiques aux enfants, au conjoint, à ses vieux parents et parfois même aux parents du conjoint, ainsi qu’aux personnes malades et handicapées de la famille élargie.</p>
<p style="text-align: justify;">Bref, réfléchir sur la question du salaire au travail ménager nous a fait découvrir ce que recouvre aujourd’hui la notion du <em>care </em>: le travail de soins, les « aidantes naturelles » et le bénévolat sans condition – cette é-n-o-r-m-e contribution à l’économie mondiale offerte gratuitement par toutes les femmes de la Terre. Rien de moins que la reproduction des sociétés.</p>
<p style="text-align: justify;">Quand les femmes disaient vouloir mettre un prix sur tout cela, on leur rétorquait : « Le travail que vous faites est tellement important qu’il n’a pas de prix! » Voilà pourquoi il devait être fait par amour, du moins, dans le cadre familial, car hors de la famille <em>le même travail était rémunéré</em>.</p>
<p style="text-align: justify;">Ce non-salaire, cette gratuité du travail ménager dans la famille nous a ouvert les yeux sur le pourquoi des bas salaires féminins dans les secteurs d’emploi majoritairement féminins – les garderies, l’éducation, la santé et les services sociaux, les services alimentaires : c’était des <em>jobs</em> que les femmes effectuaient gratuitement à la maison. Des <em>jobs</em> qui étaient censées être inhérentes à leur nature, à la définition de la féminité. Le salaire au travail ménager nous a ouvert les yeux sur ce qu’on appelle aujourd’hui l’équité salariale.</p>
<p style="text-align: justify;">La perspective du salaire au travail ménager permettait aussi de comprendre l’importance de la lutte des femmes « cheffes de famille vivant de l’aide sociale » : les allocations étaient leur salaire, un salaire pour le travail qu’elles effectuaient à la maison! L’État reconnaissait donc implicitement que le travail gratuit à la maison était bien un travail, et qu’en l’absence d’un « gagne-pain », des sous étaient nécessaires pour l’exercer [4].</p>
<p style="text-align: justify;">Réfléchir sur la gratuité du travail ménager faisait aussi voir le travail invisible des femmes dans l’agriculture et dans de petites entreprises appartenant au conjoint : ce travail invisible faisait partie du « contrat de travail » tacite des femmes mariées. Une étude sur le sujet menée par l’AFÉAS (Association féminine d’éducation et d’action sociale) en 1976 a donné naissance à l’Association des femmes collaboratrices de leur mari dans une entreprise familiale, dont les luttes ont abouti à la reconnaissance d’un statut et d’un salaire pour ces femmes, avec les avantages sociaux qui s’y rattachent, comme le droit au chômage.</p>
<p style="text-align: justify;">Envisager le travail ménager sous l’angle du contrat de travail implicite des ménagères a amené les groupes de lesbiennes du Réseau du salaire au travail ménager à pousser plus loin encore le raisonnement. Les relations (hétéro)sexuelles et le service aux hommes étaient analysés comme des clauses du contrat de travail des femmes mariées : du respect de ces clauses dépendaient leur entretien matériel et leur sécurité financière. Une sorte de <em>package deal</em>.</p>
<p style="text-align: justify;">Le lesbianisme était vu comme un refus du travail, celui qui fait d’une femme la servante d’un homme. Se battre pour un salaire au travail ménager, c’était refuser ce travail, se battre contre ce rôle social, lutter contre le travail ménager « en tant que définition de la féminité ». Les lesbiennes du Réseau ont en quelque sorte « dénaturalisé » les relations hétérosexuelles en faisant découvrir aux autres femmes, non seulement qu’elles avaient une orientation sexuelle, l’hétérosexualité (ce qu’elles ignoraient, tellement c’était « naturel »), mais aussi que l’hétérosexualité, c’était bien plus que des pratiques sexuelles. C’était aussi toute une façon d’organiser la vie, une institution quoi!</p>
<p style="text-align: justify;">Enfin, cette perspective du salaire au travail ménager nous a fait comprendre que, tout comme le travail ménager est rémunéré hors du cadre familial, les relations sexuelles aussi pouvaient l’être. « L’existence même de la prostitution démontre que baiser est un travail : ou bien il est payé ou bien il ne l’est pas. » Cela nous amenait à poser un regard neuf sur les prostituées et à nous sentir solidaires de ces femmes. Leur crime était de demander de l’argent (un salaire) en retour d’une prestation de services qui devait être gratuite. Certains groupes de Réseau ont d’ailleurs été parmi les premiers à appuyer la lutte des groupes de défense des droits des prostituées qui émergeaient alors aux États-Unis et au Canada anglais.</p>
<p style="text-align: justify;">Ce ne sont là que quelques-unes des pièces du puzzle de la situation des femmes que la perspective du salaire au travail ménager avait réussi à recomposer durant les années 1970. Même si plusieurs femmes partageaient en bonne partie cette analyse, peu d’entre elles étaient prêtes à mener la lutte pour un tel salaire.</p>
<p style="text-align: justify;">Quand je rebrasse toutes ces idées, je me rends compte que mon féminisme a été beaucoup plus influencé par cette analyse et sa perspective holistique que par le féminisme radical qui nous venait des États-Unis, où les femmes semblaient être analysées « toutes seules ». La perspective du salaire au travail ménager arrimait la libération des femmes à la libération sociale. C’est ce qu’on appelait à l’époque une analyse antipatriarcale et anticapitaliste.</p>
<p style="text-align: justify;">En 2005, je reste sur l’impression qu’en rejetant cette stratégie, le mouvement des femmes est passé à côté de quelque chose de très important dans la compréhension de la place des femmes dans la société et, par là, de sa subversion. Le livre du Réseau s’intitulait d’ailleurs <em>Le pouvoir des femmes et la subversion sociale.</em></p>
<hr />
<p style="text-align: justify;">[1] <em>La Vie en rose</em>, no 1, mars-avril-mai 1981.</p>
<p style="text-align: justify;">[2] DALLAS COSTA, Mariarosa, et Selma James. <em>Le pouvoir des femmes et la subversion sociale</em>, Genève, 1973, Adversaire.</p>
<p style="text-align: justify;">[3] Théâtre des cuisines, <em>Môman travaille pas, a trop d’ouvrage!</em>, Montréal, 1976, Remue-ménage.</p>
<p style="text-align: justify;">[4] Nous devons à Lucie Bélanger d’avoir fait ces liens.</p>
<hr />
<h1 class="paragraph" style="vertical-align: baseline;"></h1>
<h1 class="paragraph" style="vertical-align: baseline;">Épilogue 2015</h1>
<p class="paragraph" style="vertical-align: baseline; text-align: justify;"><span class="normaltextrun"><span style="font-family: Arial;">Aujourd’hui, dix ans après avoir écrit cet article pour le numéro hors série de <i>La Vie en rose,</i> je peux dire que je me suis vraiment prise au mot, aux mots de mon paragraphe final. J’estimais dans ces lignes que le mouvement des femmes était passé à côté de quelque chose de très important en mettant de côté aussi rapidement la stratégie du salaire au travail ménager et la perspective qui la soutenait. J’en étais tellement convaincue que j’ai écrit depuis tout un livre sur le sujet pour étayer cette conviction. Il s’agit de <i>Le salaire au travail ménager. Chronique d’une lutte féministe internationale (1972-1977),</i> publié chez Remue-ménage en novembre 2014. </span></span><span class="eop"><span style="font-family: Arial;"> </span></span></p>
<p class="paragraph" style="vertical-align: baseline; text-align: justify;"><span class="normaltextrun"><b><span style="font-family: Arial;">Aller au-delà de l’épouvantail</span></b></span><span class="eop"><span style="font-family: Arial;"> </span></span></p>
<p class="paragraph" style="vertical-align: baseline; text-align: justify;"><span class="normaltextrun"><span style="font-family: Arial;">J’ai en effet toujours gardé au fond de moi pendant toutes ces années la conviction profonde qu’il y avait un intérêt certain à faire connaître ce courant de pensée ; que le rejet de la stratégie du salaire au travail ménager a créé un impensé en matière de travail de reproduction ; que ce rejet était fort probablement redevable au fait qu’on s’était arrêté, à l’époque où il fut chaudement discuté, à la question de l’argent, au calcul du  montant à allouer, à sa provenance éventuelle, bref au « premier degré » de la perspective, pourrait-on dire. Et donc, sans aller au-delà de la revendication monétaire et des fantasmes qu’elle pouvait susciter (l’épouvantail du retour des femmes à leurs chaudrons), et sans franchir un pas de plus pour considérer le système de pensée sur lequel la revendication reposait. Les opposantes de l’époque auraient-elles mieux connu cette perspective que le sort de la proposition du salaire au travail ménager en aurait peut-être été autre… Enfin, c’était l’espoir qui m’habitait, et qui m’a poussée à écrire un livre pour faire connaître cette pensée. </span></span><span class="eop"><span style="font-family: Arial;"> </span></span></p>
<p class="paragraph" style="vertical-align: baseline; text-align: justify;"><span class="normaltextrun"><span style="font-family: Arial;">Il y avait un intérêt certain à la faire connaître, me disais-je, d’autant plus que ce courant de pensée est aujourd’hui disparu de l’écran radar du féminisme, des bilans historiographiques du féminisme et même des cours en études féministes ! Je voulais m’assurer que ce riche héritage intellectuel et militant figurerait désormais en bonne place dans l’histoire de la pensée et du mouvement féministes. Un livre m’a semblé tout désigné à cette fin. Enfin, c’est le moyen qui était à ma portée. </span></span><span class="eop"><span style="font-family: Arial;"> </span></span></p>
<p class="paragraph" style="vertical-align: baseline; text-align: justify;"><span class="normaltextrun"><span style="font-family: Arial;">Une autre raison de sortir ce courant des limbes auxquelles on l’a relégué était d’offrir, par ce livre, un arrière-plan historique à nombre de réflexions féministes actuelles, notamment la sempiternelle question du « partage des tâches » au sein des couples, de même que la toujours irrésolue « conciliation famille-travail » et ses effets discriminants sur les femmes salariées en général : les mères salariées gagnent en effet toujours moins que les salariées sans enfants, elles consacrent en moyenne 50 heures par semaine à leurs soins, soit plus du double des hommes, nous apprend l’Enquête sociale générale 2010, tirée de Statistique Canada. Et plus que les hommes, elles adaptent leur horaire aux besoins de leurs proches, selon l’Institut de recherche et d‘information socio-économique (IRIS) (<i>Tâches domestiques : encore loin d’un partage équitable,</i> Note socio-économique, octobre 2014).  </span></span><span class="eop"><span style="font-family: Arial;"> </span></span></p>
<p class="paragraph" style="vertical-align: baseline; text-align: justify;"><span class="normaltextrun"><span style="font-family: Arial;">Comment se fait-il que nous en soyons toujours là, malgré promesses d’émancipation qu’on faisait miroiter aux femmes qui envahissaient le marché du travail au tournant de la décennie 1970 ? Une perspective historique sur la chose peut se révéler pertinente pour comprendre d’où on vient en cette matière. D’où le livre. </span></span><span class="eop"><span style="font-family: Arial;"> </span></span></p>
<p class="paragraph" style="vertical-align: baseline; text-align: justify;"><span class="normaltextrun"><b><span style="font-family: Arial;">Un retour aux sources</span></b></span><span class="eop"><span style="font-family: Arial;"> </span></span></p>
<p class="paragraph" style="vertical-align: baseline; text-align: justify;"><span class="normaltextrun"><span style="font-family: Arial;">Dans ce livre, je tente de reconstituer des fragments d’histoire du réseau international des groupes qui ont porté la perspective et la revendication du salaire au travail ménager, soit le Collectif féministe international, tel qu’il s’est incarné entre les années 1972-1977. On retrouve d’abord une mise en contexte de la publication, au début de la décennie 1970, du livre-manifeste <i>Le pouvoir des femmes et la subversion sociale</i> (Dalla Costa, </span></span><span class="spellingerror"><span style="font-family: Arial;">Mariarosa</span></span><span class="normaltextrun"><span style="font-family: Arial;"> et Selma James, Librairie Adversaire, 1973) : dans quel univers théorique et militant arrivait cette perspective du salaire au travail ménager ? Qu’apportait-elle de nouveau à la théorisation et au militantisme féministes du début de la « deuxième vague » du féminisme ?</span></span><span class="eop"><span style="font-family: Arial;"> </span></span></p>
<p class="paragraph" style="vertical-align: baseline; text-align: justify;"><span class="normaltextrun"><span style="font-family: Arial;">Le livre s’attache ensuite à la vulgarisation d’œuvres au fondement de la pensée du salaire au travail ménager, dont bon nombre n’ont jamais à ce jour été traduites en français. Bref, son « corpus théorique ». Puis, on prend connaissance de ce qu’était le Collectif féministe international, que certaines ont qualifié d’ «embryon d’Internationale des femmes » : comment il s’est formé, sur quelle base d’entente, comment il fonctionnait, qu’est-ce qu’on y discutait. On mentionne aussi une caractéristique de ce réseau, tout à fait singulière pour l’époque, soit la diversité de ses militantes. On y retrouvait en effet des hétéros, des lesbiennes, des femmes </span></span><span class="spellingerror"><span style="font-family: Arial;">racisées</span></span><span class="normaltextrun"><span style="font-family: Arial;">, des assistées sociales, des serveuses de resto, des infirmières, des secrétaires, etc. Certaines d’entre elles ont pu former leurs propres groupes, sur leurs propres bases, à l’intérieur de ce même réseau, et y développer des analyses qu’on qualifierait aujourd’hui d’« </span></span><span class="spellingerror"><span style="font-family: Arial;">intersectionnelles</span></span><span class="normaltextrun"><span style="font-family: Arial;"> ». </span></span><span class="eop"><span style="font-family: Arial;"> </span></span></p>
<p class="paragraph" style="vertical-align: baseline; text-align: justify;"><span class="normaltextrun"><span style="font-family: Arial;">On s’attarde ensuite à l’incarnation de la perspective du salaire au travail ménager dans l’action, soit dans certaines mobilisations organisées ou appuyées par des groupes de ce réseau (en Italie, en Angleterre, aux États-Unis, au Canada anglais),  ou qui se situaient à sa périphérie (en Allemagne, en Suisse). Des pages sont aussi consacrées au fait qu’au Québec féministe francophone, on tourna le dos à la formation de groupes soutenant la perspective et la revendication, pour opter plutôt pour la stratégie du travail salarié et de la conciliation famille-emploi.  </span></span><span class="eop"><span style="font-family: Arial;"> </span></span></p>
<p class="paragraph" style="vertical-align: baseline; text-align: justify;"><span class="normaltextrun"><span style="font-family: Arial;">Le livre se termine sur deux entrevues substantielles avec deux figures de proue de la perspective du salaire au travail ménager, </span></span><span class="spellingerror"><span style="font-family: Arial;">Mariarosa</span></span><span class="normaltextrun"><span style="font-family: Arial;"> Dalla Costa et Silvia </span></span><span class="spellingerror"><span style="font-family: Arial;">Federici</span></span><span class="normaltextrun"><span style="font-family: Arial;">, qui nous offrent une rigoureuse analyse de l’actuelle crise de la reproduction au niveau mondial, et cela à partir de leur théorie première élaborée au sein du mouvement du salaire au travail ménager. Elles nous expliquent dans ces pages comment leur perspective de départ s’est élargie et a évolué tout au long de leur cheminement intellectuel et militant depuis la fin du Collectif féministe international jusqu’à aujourd’hui. Elles nous montrent ainsi comment les ressources fournies par la perspective du salaire au travail ménager permettent de comprendre et interpréter le temps présent. </span></span><span class="eop"><span style="font-family: Arial;"> </span></span></p>
<p class="paragraph" style="vertical-align: baseline; text-align: justify;"><span class="normaltextrun"><b><span style="font-family: Arial;">Lever des équivoques</span></b></span><span class="eop"><span style="font-family: Arial;"> </span></span></p>
<p class="paragraph" style="vertical-align: baseline; text-align: justify;"><span class="normaltextrun"><span style="font-family: Arial;">Je tiens ici à revenir sur quelques équivoques qui ne manquent jamais de ressurgir lorsqu’on parle de la revendication d’un salaire au travail ménager. Ce qui était proposé n’était pas un salaire « à la ménagère », comme les opposantes se plaisaient à dire, mais un salaire au « travail » ménager, quelle que soit la personne qui l’exécute : cela offrait la possibilité aux hommes d’effectuer ce travail et d’y recevoir un salaire, « </span></span><span class="spellingerror"><span style="font-family: Arial;">dégenrant</span></span><span class="normaltextrun"><span style="font-family: Arial;"> » ainsi la revendication. Il s’agissait  de salarier un « travail », et non un rôle ou une supposée « nature ». L’idée était au contraire de séparer, de couper le cordon ombilical entre femme et travail ménager. </span></span><span class="eop"><span style="font-family: Arial;"> </span></span></p>
<p class="paragraph" style="vertical-align: baseline; text-align: justify;"><span class="normaltextrun"><span style="font-family: Arial;">Autre équivoque qui est restée imprimée dans la mémoire de personnes qui ont entendu parler de cette stratégie : en revendiquant un salaire au travail ménager, le mouvement qui portait cette proposition ne s’opposait pas au travail à l’extérieur pour les femmes (puisque c’était déjà, et depuis fort longtemps, la réalité de plusieurs d’entre elles, notamment les plus pauvres). Le travail à l’extérieur correspond à une nécessité économique, et peut donc difficilement être considéré comme une « stratégie ». Les militantes du salaire au travail ménager disaient seulement que le travail à l’extérieur n’est pas la solution miracle à l’émancipation des femmes, puisqu’il avait pour effet, en réalité, d’augmenter leur labeur, d’instaurer une double journée de travail, et de créer ce qui sera appelé des « super-</span></span><span class="spellingerror"><span style="font-family: Arial;">women</span></span><span class="normaltextrun"><span style="font-family: Arial;"> ». Elles disaient plutôt qu’on ne pouvait dissocier la revendication de l’accès au travail à l’extérieur de celle de la  reconnaissance matérielle, sociale et politique du travail ménager et reproductif. </span></span><span class="eop"><span style="font-family: Arial;"> </span></span></p>
<p class="paragraph" style="vertical-align: baseline; text-align: justify;"><span class="normaltextrun"><span style="font-family: Arial;">L’objectif final de la stratégie du salaire au travail ménager était de lutter pour redéfinir ce travail reproductif et le placer au même plan que les autres types de travail, ce qui aurait permis aux personnes qui l’exerçaient de bénéficier, par exemple, du système de protection dont jouissent les autres travailleurs et travailleuses </span></span><span class="spellingerror"><span style="font-family: Arial;">salarié.e.s</span></span><span class="normaltextrun"><span style="font-family: Arial;">  en matière de droits du travail : droit au repos, droit de s’absenter, protection en matière de santé et sécurité au travail, accès aux retraites, etc. </span></span><span class="eop"><span style="font-family: Arial;"> </span></span></p>
<p class="paragraph" style="vertical-align: baseline; text-align: justify;"><span class="normaltextrun"><b><span style="font-family: Arial;">Le salaire : un outil pour politiser le travail ménager</span></b></span><span class="eop"><span style="font-family: Arial;"> </span></span></p>
<p class="paragraph" style="vertical-align: baseline; text-align: justify;"><span class="normaltextrun"><span style="font-family: Arial;">Finalement, ce qui ressort de l’histoire du Collectif féministe international et de sa revendication, c’est que la proposition du salaire n’a jamais constitué une fin en soi. Elle a été formulée comme un point de départ pour politiser le travail ménager et de reproduction sociale. Elle fut un outil de sensibilisation pour dévoiler toute l’étendue du travail invisible effectué par une majorité de femmes de la Terre qu’on qualifiait de « naturel », et les mobiliser sur cette base. Il s’agissait de dévoiler tous les lieux où est incorporée de manière invisible la dépense en force de travail domestique des femmes, et qui représente le coût, selon les mots de </span></span><span class="spellingerror"><span style="font-family: Arial;">Mariarosa</span></span><span class="normaltextrun"><span style="font-family: Arial;"> Dalla Costa, qu’on « nous fait payer pour vivre en tant que femmes, et y exécuter un travail qualifié de « naturel » ».  </span></span><span class="eop"><span style="font-family: Arial;"> </span></span></p>
<p class="paragraph" style="vertical-align: baseline; text-align: justify;"><span class="normaltextrun"><span style="font-family: Arial;">Le Collectif féministe international a vécu sous ce nom de 1972 à 1977. Il n’eut pas beaucoup de temps pour réaliser son objectif premier qui était d’unir et de mobiliser les femmes pour changer leur situation de dépendance et redistribuer la richesse qu’elles produisaient, et cela à partir de ce « dénominateur commun  » : les femmes salariées et non salariées se trouvent à être en réalité les mêmes personnes. Les salariées redeviennent en effet dans leur immense majorité des ménagères une fois rentrées à la maison, après avoir souvent œuvré durant la journée dans des secteurs spécialisés associés au travail de ménagère (qualifiés de « ghettos d’emplois »). D’où le slogan qui circula beaucoup à l’époque: « Toutes les femmes sont d’abord des ménagères ». Il était entendu que le rapport des femmes à ce travail se déclinait cependant bien différemment selon la « race », l’ethnie et la classe de ces dernières. Mais partout, ce travail était construit comme « essentiellement féminin ». </span></span><span class="eop"><span style="font-family: Arial;"> </span></span></p>
<p class="paragraph" style="vertical-align: baseline; text-align: justify;"><span class="normaltextrun"><span style="font-family: Arial;">La perspective du salaire au travail ménager ouvrait un nouvel espace de lutte, un nouvel espace d’autonomie aux autres catégories de femmes et de non-salariés pour faire entendre leurs voix singulières et leurs intérêts de lutte. Elle ouvrait la possibilité d’alliances « </span></span><span class="spellingerror"><span style="font-family: Arial;">intersectionnelles</span></span><span class="normaltextrun"><span style="font-family: Arial;"> », dont certaines, mises en place par des groupes du salaire au travail ménager entre 1972 et 1977,  étaient véritablement « contre nature » : par exemple entre « Blanches » et « Noires », entre ménagères « putes » et « gouines », soit entre ces « bonnes » et « mauvaises» femmes et ces femmes « perverses ». </span></span><span class="eop"><span style="font-family: Arial;"> </span></span></p>
<p class="paragraph" style="vertical-align: baseline; text-align: justify;"><span class="normaltextrun"><span style="font-family: Arial;">Cette force potentiellement rassembleuse et le pouvoir unificateur que représentait la revendication d’un salaire au travail ménager et reproductif ne purent cependant être déployés, le mouvement des femmes optant plutôt pour des stratégies en lien avec le travail salarié (garderies et congés de maternité pour les salariées, mesures de « conciliation famille-emploi », améliorations des conditions de travail, etc.). Et quant au travail ménager, domestique et de soins, le « partage des tâches » fut la solution proposée, laissant ce travail au bon vouloir des partenaires…. Ce qui équivalut au fil des ans à une « privatisation » de cette question et à ses conséquences. </span></span><span class="eop"><span style="font-family: Arial;"> </span></span></p>
<p class="paragraph" style="vertical-align: baseline; text-align: justify;"><span class="normaltextrun"><span style="font-family: Arial;">Le partage des tâches entre conjoint.e.s fit plutôt place, dans une large mesure, à un « partage » de tâches avec des femmes pauvres, venant dans plusieurs cas de très loin, de pays du Sud, ce qui contribua à créer de nouvelles stratifications parmi les femmes, de classes et de « races » notamment, nous éloignant ainsi de la recherche de solutions collectives. Et ce qui laissa quasi intacte la division sexuée du travail domestique, tout en établissant une « nouvelle division du travail reproductif dans le monde », selon les mots de Silvia </span></span><span class="spellingerror"><span style="font-family: Arial;">Federici</span></span><span class="normaltextrun"><span style="font-family: Arial;">. </span></span><span class="eop"><span style="font-family: Arial;"> </span></span></p>
<p class="paragraph" style="vertical-align: baseline; text-align: justify;"><span class="normaltextrun"><span style="font-family: Arial;">Pourquoi en sommes-nous arrivées là où nous en sommes aujourd’hui ?</span></span><span class="eop"><span style="font-family: Arial;"> </span></span></p>
<p class="paragraph" style="vertical-align: baseline; text-align: justify;"><span class="normaltextrun"><span style="font-family: Arial;">Un retour sur l’histoire du courant du salaire au travail ménager et sa stratégie non aboutie peut nourrir les réflexions sur cette question. C’était du moins l’une des intentions à la base de ce livre.                               </span></span></p>
<p class="paragraph" style="vertical-align: baseline; text-align: right;"><span class="normaltextrun"><span style="font-family: Arial;"> <b>Louise Toupin, mars 2015</b></span></span></p>
<hr />
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		<title>Penser l&#8217;histoire des femmes pour une lutte contre le néolibéralisme</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Catherine Lefrançois]]></dc:creator>
		<pubDate>Thu, 21 May 2015 17:55:05 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[4 Économie]]></category>
		<category><![CDATA[Oikonomía]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>&#160; MARIE-ÈVE BLAIS Retour sur la conférence de Silvia Federici et Louise Toupin au Centre St-Pierre, Montréal, 20 janvier 2015, organisée par la revue Raisons sociales, en collaboration avec les éditions Entremonde, les Éditions du Remue-Ménage, la Fédération des Femmes du Québec (FFQ) et le Réseau Québécois en Études Féministes (RéQEF). Dans les derniers mois, [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p><a href="/wp-content/uploads/2015/05/Conference.png"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-1171" src="/wp-content/uploads/2015/05/Conference.png" alt="Conference" width="600" height="793" srcset="/wp-content/uploads/2015/05/Conference.png 600w, /wp-content/uploads/2015/05/Conference-226x300.png 226w" sizes="(max-width: 600px) 100vw, 600px" /></a></p>
<p>&nbsp;</p>
<p>MARIE-ÈVE BLAIS</p>
<p style="text-align: justify;"><em>Retour sur la conférence de Silvia Federici et Louise Toupin au Centre St-Pierre, Montréal, 20 janvier 2015, organisée par la revue </em>Raisons sociales<em>, en collaboration avec les éditions Entremonde, les Éditions du Remue-Ménage, la Fédération des Femmes du Québec (FFQ) et le Réseau Québécois en Études Féministes (RéQEF).</em></p>
<p style="text-align: justify;">Dans les derniers mois, j&rsquo;ai vu défiler des revues sur l&rsquo;austérité, des dossiers sur l&rsquo;environnement et le capitalisme, où toujours, une majorité d&rsquo;hommes écrivent. Il n’en est pas autrement dans les revues ou journaux littéraires. Ce n&rsquo;est pas un phénomène nouveau. Je découvre donc cet espace où la pensée des femmes est majoritairement reléguée aux dénominations « impact sur les femmes » ou « analyse en fonction du genre ». Qu&rsquo;est-ce que cela exprime? Toutes les femmes sont-elles des transfuges quand elles parlent de leurs multiples réalités, jouent-elles sur le mauvais territoire? Car, ce qui est perçu dans ces choix éditoriaux est qu&rsquo;on leur demande gentiment de ne pas déborder de leur genre, de ne pas mettre le pied dans la taverne de l&rsquo;histoire des hommes. Silvia Federici et Louise Toupin viennent donner un coup de pied à ce schème en partageant pensées et histoires qui lient réflexions sur le capitalisme, le néolibéralisme et le féminisme. La conférence au titre <em>Stratégies féministes contre le néolibéralisme</em> met donc en commun ces deux auteures ayant derrière elles plusieurs années de militantisme. L&rsquo;objectif étant de partager des savoirs, réflexions et actions féministes passés à des militantes en lutte. Elles mettent de l&rsquo;avant que le capitalisme, s&rsquo;il s&rsquo;est construit comme il est, ne peut s&rsquo;être fait que sur le dos des femmes. Elles prennent place sur le territoire qu&rsquo;on leur refuse.</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="/wp-content/uploads/2015/05/Oikonomia.png"><img decoding="async" class="alignright wp-image-1134 size-full" src="/wp-content/uploads/2015/05/Oikonomia.png" alt="Oikonomia" width="200" height="200" srcset="/wp-content/uploads/2015/05/Oikonomia.png 200w, /wp-content/uploads/2015/05/Oikonomia-150x150.png 150w, /wp-content/uploads/2015/05/Oikonomia-100x100.png 100w" sizes="(max-width: 200px) 100vw, 200px" /></a></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>La conférence </strong></p>
<p style="text-align: justify;">La conférence a débuté par une courte présentation de la pensée de chacune des conférencières suivie d&rsquo;une période de questions, commentaires. D&rsquo;abord, Louise Toupin, historienne, retrace dans son récent ouvrage<em> Le salaire au travail ménager </em>(2014, Remue-ménage) les fragments de ce mouvement où les femmes revendiquaient un salaire pour toutes les tâches accomplies gratuitement à la maison, au quotidien. Elle s&rsquo;intéresse à ce qu&rsquo;a été la réception du mouvement, aux débats que celui-ci a soulevés dans les milieux féministes, aux diverses formes d&rsquo;actions, manifestations qui y ont été liées. Silvia Federici, avec <em>Caliban et la sorcière </em>(2014, Entremonde), propose un regard matérialiste à travers une analyse de la chasse aux sorcières, de l&rsquo;accumulation du pouvoir capitaliste qui s&rsquo;est fait au profit du travail non payé des femmes. Federici a été des pionnières du mouvement de revendication du salaire au travail ménager.</p>
<p style="text-align: justify;">C&rsquo;est en 1972 qu&rsquo;est créé le Collectif féministe international qui posera les revendications du salaire au travail ménager. Rapidement, plusieurs groupes se créent dans divers pays. Le mouvement attire les regards quant à son intérêt d&rsquo;une perspective internationale et intersectionnelle. Au Québec, le débat est plus difficile chez les féministes. Il n&rsquo;y aura aucun groupe dans le milieu francophone, présentant la rupture avec celles qui désirent avoir accès au marché du travail et sont réticentes quant à ces revendications qui, disent-elles, pourraient passer pour des revendications d&rsquo;une séparation plus forte du travail (les femmes à la maison, les hommes au travail). L&rsquo;absence d&rsquo;un collectif dans le Québec francophone et le refus des groupes féministes d&rsquo;y participer a certainement eu un effet quant aux luttes féministes. La perte d&rsquo;une théorie qui a construit une partie de la pensée féministe occidentale.</p>
<p style="text-align: justify;">Comment définir la valeur du travail des femmes, entre les activités matérielles (les tâches domestiques, les enfants) et immatérielles (la sexualité, le <em>care</em>, les sourires&#8230;). Federici défend que l&rsquo;accumulation capitaliste a été possible sur ces activités du travail gratuit des femmes, le système salarial fonctionnant sur l&rsquo;amour et le don de soi. Elle s&rsquo;inspire ici d&rsquo;un court texte de Mariarosa Dalla Costa, <em>Le pouvoir des femmes et la subversion sociale </em>(1973), qui fut l&rsquo;assise de la pensée du mouvement du salaire au travail ménager.</p>
<p style="text-align: justify;">Aujourd&rsquo;hui, la division du travail se modifie, s&rsquo;inscrivant davantage dans une division internationale, la classe des femmes est éclatée par les différents rapports de pouvoir qui s&rsquo;y construisent. Les femmes aisées, blanches engagent des femmes immigrantes et précaires qui prendront soin des enfants et de la maison. Les rapports de pouvoir s&rsquo;internationalisent, brouillant quelque peu les cartes, complexifiant d&#8217;emblée les luttes féministes et antioppressives.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong> </strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Comment faire renaître un féminisme combatif? </strong></p>
<p style="text-align: justify;">Le sujet que j&rsquo;ai retenu de cette présentation est comment créer un pont entre les luttes passées et présentes? D&rsquo;une part, quelles histoires féministes nous reste-t-il, d&rsquo;autre part, que peut-on apprendre des victoires et erreurs passées? Je tenterai l’hypothèse qu&rsquo;une connaissance de l&rsquo;histoire des luttes féministes permet d&rsquo;accumuler des outils utiles pour affronter les manifestations du patriarcat et ainsi se construire plus fortes dans les diverses luttes que nous menons. Un regard constructif sur les mouvements féministes passés, sur ses déchirements, ses tensions, ses ruptures, mais aussi ses alliances et ses petits pas en avant ou de côté, permet une plus grande ouverte quant à l&rsquo;acceptation d&rsquo;une diversité dans les formes d&rsquo;actions, dans les différentes pensées.</p>
<p style="text-align: justify;">À cet effet, il est clair qu&rsquo;une plus grande cohésion des luttes féministes offre une plus grande force de frappe, un plus grand espace d&rsquo;action. Mais par cohésion, j&rsquo;entends celle qui revendique les multiplicités, l&rsquo;unicité de chacune. C&rsquo;est à travers ces singularités qu’apparaît la multiplicité, une communauté intelligente et sensible. Il faut décentraliser la pratique féministe, voir au-delà de la ligne d&rsquo;horizon, ouvrir les yeux plus loin que les murs qui se construisent devant nous. Exister complètement à travers ce qui nous tient à cœur, ce qui nous définit et ne surtout pas se nier. Plutôt que de rompre avec le passé, il faut re-lire, re-voir, re-dire, re-définir, re-penser. Chercher là où on n&rsquo;a pas encore cherché, écouter et partager des voix, des récits.</p>
<p style="text-align: justify;"><em> </em></p>
<p style="text-align: justify;">Je ne peux ignorer qu&rsquo;au moment d&rsquo;écrire ce texte, une grève étudiante vient de débuter et déjà, des initiatives féministes ont pris place dans l&rsquo;espace public, des femmes en lutte ont pris la parole, se sont mises à écrire. La lutte féministe en est une de tout instant, et ce qui est certain, c’est que les mêmes schèmes sociaux de pouvoir et d&rsquo;oppression se transposeront dans les espaces de grève. Dans ce contexte, mettre de l&rsquo;avant une lecture historique féministe, c&rsquo;est cibler l&rsquo;invisibilité générale et soutenue des femmes dans les documents d&rsquo;histoire, mais surtout, créer un contrepoids à une trame narrative dominante construite et pensée par le système dominant. Se mettre en lutte; que ce soit en s&rsquo;écrivant, en se pensant, en partageant nos histoires, c&rsquo;est faire partie de la constellation d&rsquo;une histoire marginalisée de luttes féministes, et c&rsquo;est donner de l&rsquo;espoir aux femmes qui viendront ensuite. C&rsquo;est un premier pas sur un territoire de la solidarité qui permettra qu&rsquo;on entende plus fort nos voix qui gueulent, et peut-être qu&rsquo;un jour, on entendra nos chuchotements.</p>
<hr />
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		<title>La force politique de la sollicitude [1]  – ou pourquoi l’économie a besoin de féminisme radical</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Catherine Lefrançois]]></dc:creator>
		<pubDate>Thu, 21 May 2015 17:54:43 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[4 Économie]]></category>
		<category><![CDATA[Oikonomía]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>ISABELLE HUDON &#160;   &#160; Clarifions d’abord les choses. Je suis devenue féministe à travers l’expérience terrain de ma vie de fille, d’ado et de femme qui réfléchit, qui se lie à d’autres humaines, qui s’interroge, qui cherche à rester intègre et à faire sa place. Parce que le chemin de mon bonheur passe nécessairement [&#8230;]</p>
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]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<p><a href="/wp-content/uploads/2015/05/Hudon.png"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-1276" src="/wp-content/uploads/2015/05/Hudon.png" alt="Hudon" width="600" height="780" srcset="/wp-content/uploads/2015/05/Hudon.png 600w, /wp-content/uploads/2015/05/Hudon-230x300.png 230w" sizes="(max-width: 600px) 100vw, 600px" /></a></p>
<p>ISABELLE HUDON</p>
<p>&nbsp;</p>
<p><strong><b> </b></strong></p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;">Clarifions d’abord les choses. Je suis devenue féministe à travers l’expérience terrain de ma vie de fille, d’ado et de femme qui réfléchit, qui se lie à d’autres humaines, qui s’interroge, qui cherche à rester intègre et à faire sa place. Parce que le chemin de mon bonheur passe nécessairement par ma capacité à vivre une vie qui correspond à ce que je suis et à ce que je veux, je suis devenue, par la force des choses, féministe… Féministe radicale.</p>
<p style="text-align: justify;">Entendons-nous, chaque personne a son histoire. Chaque personne avance dans sa réflexion, dans sa compréhension du monde, et change conséquemment son rapport à l’autre et son action dans le monde. Ainsi, je sais que mon féminisme radical est différent à plusieurs égards de celui de mes compères et que ma posture sur le sujet aujourd’hui est différente de ma posture d’hier et de celle de demain. Ce qui change très peu, ce sont les valeurs qui m’importent : le respect, la justice et l’honnêteté. Je cherche à être intègre dans un monde complexe où toutes les décisions et actions impliquent un tas de considérations éthiques. Et ce, sans m’enfoncer dans une lourdeur intenable ni dans l’absolutisme. Beau défi.</p>
<p style="text-align: justify;"> <a href="/wp-content/uploads/2015/05/Oikonomia.png"><img decoding="async" class="alignright wp-image-1134 size-full" src="/wp-content/uploads/2015/05/Oikonomia.png" alt="Oikonomia" width="200" height="200" srcset="/wp-content/uploads/2015/05/Oikonomia.png 200w, /wp-content/uploads/2015/05/Oikonomia-150x150.png 150w, /wp-content/uploads/2015/05/Oikonomia-100x100.png 100w" sizes="(max-width: 200px) 100vw, 200px" /></a></p>
<p style="text-align: justify;"><strong><b>Un féminisme radical du « prendre soin »</b></strong></p>
<p style="text-align: justify;">Mon féminisme radical s’oppose à un certain féminisme libéral. Celui du : « Soyons toutes et tous également des brutes! »; celui qui valorise ce qu’on associe au masculin dans l’imaginaire social stéréotypé : la performance, la compétition, le prestige, la richesse matérielle, la force ; celui qui voit un problème dans <a href="http://www.lesaffaires.com/dossier/prix-femmes-d-affaires-du-quebec/l-autopromotion-les-femmes-ont-de-la-difficulte-avec-ca---ruth-vachon-pdg-reseau-des-femmes-d-affaires-du-quebec/573664" target="_blank">l’humilité et la modestie</a>, qui <a href="http://www.lesaffaires.com/dossier/prix-femmes-d-affaires-du-quebec/je-ne-perds-jamais-j-ai-des-succes-et-des-demi-succes---isabelle-hudon-chef-de-la-direction-financiere-sun-life-quebec-vice-presidente-principale-solutions-clients-financiere-sun-life-canada/573663" target="_blank">associe succès à pouvoir (financier et hiérarchique)</a>, et qui trouve que <a href="http://effet-a.com/" target="_blank">les ambitions des femmes devraient ressembler davantage aux ambitions des hommes qui réussissent dans notre société capitaliste individualiste</a>.</p>
<p style="text-align: justify;">Ce féminisme libéral propose une vision binaire du monde opposant masculin et féminin, tout en revendiquant davantage de place pour les femmes (en nombre principalement) qui arrivent à faire valoir leurs atouts « masculins ». C’est un féminisme qui accepte les règles du jeu dictées par des hommes depuis des millénaires. C’est un féminisme qui accorde plus de valeur aux femmes qui sauront tirer leur épingle du jeu dans cette jungle, à celles qui sauront crier plus fort sinon aussi fort que les hommes. C’est un féminisme qui revendique que les femmes fassent de la course automobile et qui méprise le scrapbooking.</p>
<p style="text-align: justify;">Or, je propose une vision radicalement opposée à celle-là. Je souhaite plutôt que notre société valorise au moins autant ce qui est associé au féminin dans l’imaginaire social que ce qui est associé au masculin. Ça signifie en gros que je milite pour qu’on accueille avec bienveillance la part de vulnérabilité qui nous habite toutes et tous. Je souhaite que l’on reconnaisse notre fragilité d’humain(e)s, notre interdépendance, notre besoin des autres, d’altruisme et de solidarité pour une vie épanouie malgré la souffrance qui en fait partie. Chacun de nous a été en situation de dépendance totale au commencement de sa vie. En fin de vie, plusieurs risquent de se retrouver dans le même état.. Ensuite, chacun de nous, à moins d’être très chanceux, avons dû ou devrons cesser nos activités quotidiennes pour nous consacrer aux soins d’une personne proche, ou de nous-mêmes, à un moment ou à un autre. Bref, nous devons tous être soigné(e)s par quelqu’un ou soigner quelqu’un à certains moments de notre vie. Derrière une personne qui a du succès, il y a en une panoplie d’autres qui l’ont construite, éduquée, nourrie, épaulée, soutenue… soignée.</p>
<p style="text-align: justify;">En fait, le « prendre soin », la sollicitude, le <em><i>care, </i></em>c’est pas mal la BASE de toutes les sociétés.</p>
<p style="text-align: justify;">Et pourtant… Est-ce qu’on accorde beaucoup de valeur <em><i>marchande </i></em>à ces activités dans notre système économique? Pas du tout. Et pourquoi donc?</p>
<p style="text-align: justify;"><strong><b>L’économie capitaliste : lieu d’un sexisme historique</b></strong></p>
<p style="text-align: justify;">Cette réalité s’expliquerait notamment parce que ce qui est valorisé et considéré dans la culture occidentale est associé au masculin Les valeurs et les croyances à la base même de notre culture s’appuient sur certains présupposés voulant que la part féminine de l’humanité soit faible, médiocre, sans importance et surtout, irrationnelle. Les hommes, par ailleurs, sont rationnels, intelligents, robustes et stoïques. Ils ont préconisé une rationalité instrumentale dans leur prise de décisions, pendant que la sphère du sensible, de l’émotivité, de la douceur et de la créativité était dénigrée. Associée au sexe faible, l’expression de la vulnérabilité et de la fragilité humaine est importune et inspire le mépris.</p>
<p style="text-align: justify;">Ce sont essentiellement des hommes issus d’une culture misogyne qui ont mis en place le système économique capitaliste mondialisé actuel. La <a href="http://www.jesuisfeministe.com/?p=1937" target="_blank">société patriarcale</a> <sup><sup>[2]</sup></sup> dans laquelle ce système s’est développé est fondée sur une certaine vision du monde où il va de soi que le masculin (et les valeurs qui vont avec) l’emporte, opposant ainsi le féminin (faible) au masculin (fort).</p>
<p style="text-align: justify;">Il y a là un enjeu de taille : dans l’imaginaire populaire, il est nié que le système économique du capitalisme financier actuel est en fait une construction sociale qui s’inscrit aussi dans une histoire marquée par le sexisme.</p>
<p style="text-align: justify;">Dans les sociétés modernes qui ont vu naître le système capitaliste, le soin a toujours été la sphère d’action privilégiée des femmes. Que ce soit comme mères, comme maîtresses d’école ou comme infirmières, les femmes se sont fait historiquement assigner des responsabilités liées à des valeurs d’altruisme et de sollicitude. « <a href="http://www.telerama.fr/idees/et-si-les-sorcieres-renaissaient-de-leurs-cendres,124987.php#nav-left" target="_blank">Mieux comprendre la <em><i>« transition vers le capitalisme »,</i></em> c&rsquo;est aussi mieux saisir<em><i> « la misogynie qui imprègne toujours les pratiques institutionnelles et les rapports hommes-femmes », </i></em>écrit Silvia Federici. C&rsquo;est réaliser comment l&rsquo;association des femmes et de la nature a été utilisée pour les dévaloriser toutes deux, schéma qui perdure.</a>» Comme on le sait, ce n’est que depuis les dernières décennies que les femmes ont pu accéder plus massivement à la sphère publique via l’accession au marché du travail et au droit de vote.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong><b>L’économie, c’est tout</b></strong></p>
<p style="text-align: justify;">L’économie, c’est presque tout.</p>
<p style="text-align: justify;">L’économie, c’est notre façon de répondre (ou de ne pas répondre) à nos besoins individuels et collectifs. C’est la structure qu’on se donne pour y arriver. C’est l’organisation de nos avoirs. C’est l’« ensemble des activités d&rsquo;une collectivité humaine relatives à la production, à la distribution et à la consommation des richesses » <sup><sup>[3]</sup></sup>. Ce sont nos modes d’échanges, de dons, d’interdépendance. C’est comment on s’organise pour vivre une gang de monde ensemble avec les ressources qui existent, qu’on crée, qu’on consomme, qu’on transforme, qu’on utilise… Des ressources matérielles et des ressources immatérielles (comme le savoir). Ça concerne tous les habitants de la planète. Ça implique une immense variété de choix (ou de non-choix) que nous avons à faire individuellement et collectivement. Par exemple, une des questions qui se trouvent au cœur de l’économie, c’est le travail, question qu’on déshumanise comme pas mal tout le reste, avec les conséquences qu’on connaît sur la santé physique mentale de nos congénères <sup><sup>[4]</sup></sup>.</p>
<p style="text-align: justify;">Bref, l’économie c’est d’abord et avant tout politique, car il s’agit en fait d’une part fondamentale du cadre général qui organise notre société. Ça nous concerne toutes et tous. Et dans la société démocratique au sein de laquelle nous prétendons vivre, chaque citoyen devrait pouvoir participer à la construction de ce cadre. <sup><sup>[5]</sup></sup> De plus, la représentation que les personnes au pouvoir et les citoyen(ne)s s’en font est supra importante pour notre avenir. Pourtant, on la remet trrrrrrès peu en question dans le discours dominant.</p>
<p style="text-align: justify;">En fait, on parle d’économie comme si tout le monde s’entendait sur ce que ça signifie, sans se demander de quoi on parle vraiment. On fait comme si ce n’était pas vraiment lié à nos besoins et à notre façon de vivre ensemble. On fait semblant que l’économie est apolitique, non orientée en terme de valeurs, et ce, sans compter qu’elle est fondée sur des prémisses dont le sexisme est tellement ancré dans la culture qu’on n’arrive même plus à le voir.</p>
<p style="text-align: justify;">On écoute ceux qui « s’y connaissent » nous jaser du marché, de l’offre et de la demande, des affaires, des cotes en bourse, du taux d’inflation, du calcul des intérêts, des baisses d’impôts et tralala&#8230; Un peu comme pour la météo. Parfois, on oublie tellement que l’économie est notre œuvre à nous qu’on croirait entendre parler de forces surnaturelles incontrôlables venues de l’espace.</p>
<p style="text-align: justify;">C’est bien ce que le courant de pensée dominant en économie (qu’on peut appeler néo-classique ou orthodoxe) prétend. Selon cette posture, nous serions des <em><i>homo eoconomicus</i></em>, soit tous des êtres purement rationnels appuyant nos choix sur l’optimisation de nos intérêts (financiers principalement). À partir de cette prémisse, nous évoluons dans un univers ordonné par la loi du marché (l’offre et la demande) qui régule tout ça magiquement. Les bogues seraient dus à des faiblesses purement individuelles. Nous travaillons pour gagner de l’argent uniquement. Notre valeur est directement liée à la valeur marchande de ce que nous produisons. Il n’y a pas de questionnement éthique ou politique à avoir, puisque ce système économique est tout à fait neutre sur ce plan. Tout le monde, hommes et femmes, peut y tirer également son épingle du jeu, y trouver son compte, s’y épanouir. Ceux qui n’y arrivent pas sont paresseux. Ceux qui sont nés avec une déficience intellectuelle ou physique sont pris en charge par la charité des privilégiés, si ces derniers le veulent bien. Ainsi soit-il.</p>
<p style="text-align: justify;">Avec les conséquences écologiques et sociales désastreuses que l’on connaît, notre culture sexiste nous a menés à construire un système économique capitaliste fondé sur un déni de notre vulnérabilité, de notre interdépendance et de notre besoin de soin. Un changement radical s’impose. Un changement de culture, mais aussi une transformation complète de nos institutions politiques et économiques… Il faut fonder notre façon de vivre ensemble sur la sollicitude.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong><b>Plus de sollicitude, moins d’anxiété</b></strong></p>
<p style="text-align: justify;">Cette culture capitaliste de la loi du plus fort se répand à l’ensemble de la société. Le chacun pour soi est privilégié. La solidarité sociale s’effrite, augmentant ainsi la vulnérabilité de chacun aux assauts hasardeux du destin. Chacun est responsable de sa propre condition, mais pas de la condition de la collectivité à laquelle il appartient, ce qui peut être très pratique… quand on est chanceux. Les livres comme <em><i>Le secret</i></em> et les discours répandus du genre «  quand on veut on peut » et « on est les seuls responsables de son propre bonheur » en rajoutent. Tout ça est bien cohérent avec la vision d’une société peuplée d’<em><i>homo eoconomicus. </i></em></p>
<p style="text-align: justify;"><em><i> </i></em></p>
<p style="text-align: justify;">Pourtant, même avec un calcul coûts-bénéfices, on est presque tous perdants au final. Mais l’infime minorité de ces hommes qui sont avantagés par ces règles ne veulent surtout pas les changer. Ils en profitent. Ils ont le pouvoir. Le pouvoir d’exploiter la vulnérabilité humaine qu’ils se plaisent à nier. Et les autres tentent tant bien que mal de tirer leur épingle du jeu en se conformant au système de peur de se retrouver parmi les perdants… Alors on reproduit sans trop questionner. L’ironie, c’est que cette façon de vivre nous blesse, nous brise et nous ramène au final à notre vulnérabilité. Et presque tout le monde y passe…</p>
<p style="text-align: justify;">Heureusement, les tenants d’une économie alternative arrivent de plus en plus à démontrer les mensonges et injustices sur lesquels se fonde ce système. Parmi les approches alternatives de l’économie, on retrouve l’institutionnalisme pragmatiste de Commons <sup><sup>[6]</sup></sup> et les économies féministes <sup><sup>[7]</sup></sup>, deux approches de l’économie qui sont bien positionnées pour se consolider l’une et l’autre. <sup><sup>[8]</sup></sup></p>
<p style="text-align: justify;">Enfin, ce que mon féminisme radical ancré dans une éthique du <em><i>care </i></em><sup><sup>[9]</sup></sup> propose, c’est un changement culturel global, interpersonnel et institutionnel, qui remettrait un véritable souci de l’autre tant au cœur de toutes les sphères de pouvoir de la société, que de nos conversations quotidiennes. Notre système financier et économique est complètement déconnecté de la vulnérabilité que nous portons toutes et tous en nous. Vivement le jour où les décisions importantes seront guidées par des valeurs d’empathie et d’altruisme bien avant des considérations purement financières, matérielle ou tout simplement artificielles.</p>
<p style="text-align: center;">* * *</p>
<p>&nbsp;</p>
<p><strong><b>Sélection de quelques autres références consultées</b></strong></p>
<p><strong><b> </b></strong></p>
<p>Marty, Christiane. 2013. Le féminisme pour changer la société. Paris: Éditions Syllepses,106 p.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Morel, Sylvie. 2012. «Sécurisation des Trajectoires Professionnelles, Théorie Économique et Engagement Citoyen». <em><i>Canadian Woman Studies</i></em>, vol. 29, no 3, p. 33-48.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Tronto, Joan. 2012. <em><i>Le risque ou le care?</i></em> Paris: Presses Universitaires de France, 50 p.</p>
<p><strong><b> </b></strong></p>
<hr />
<p>&nbsp;</p>
<p><sup><sup>[1]</sup></sup> Sollicitude : « Soins attentifs, affectueux à l’égard de quelqu’un». Le petit Larousse. En ligne [http://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/sollicitude/73347] – C’est un terme utilisé parfois pour traduire le terme anglais <em><i>care</i></em>. Certains préfèrent « souci de l’autre » ou « prendre soin ».</p>
<p><sup><sup>[2] </sup></sup>Votre mère avait beau décider ce que vous mangiez pour souper, nous vivons dans une société patricale dont les institutions publiques ont été construites par des hommes qui bénéficiaient de nombreux droits dont les femmes ne bénéficiaient pas.</p>
<p><sup><sup>[3]  </sup></sup>Le Petit Larousse. En ligne. [<a href="http://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/%C3%A9conomie/27630?q=%C3%A9conomie#27483" target="_blank">http://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/%C3%A9conomie/27630?q=%C3%A9conomie#27483</a>]</p>
<p><sup><sup>[4] </sup></sup>Voir à ce sujet l’excellent documentaire <em><i>La mise à mort du travail</i></em>, de Jean-Robert Viallet, 2009</p>
<p><sup><sup>[5] </sup></sup>Il y a une réflexion très pertinente proposée par Isabelle Ferreras dans : Ferreras, Isabelle. 2012. <em><i>Gouverner le capitalisme?</i></em> Paris: Presses Universitaires de France, 292 p.</p>
<p><sup><sup>[6] </sup></sup>Hallée, Yves. 2012. «Spécificité de l&rsquo;institutionnalisme pragmatiste de John Rodgers Commons : une réhabilitation du cadre commonsien dans le champ disciplinaire des relations industrielles». <em><i>Revue multidisciplinaire sur l&#8217;emploi, le syndicalisme et le travail</i></em>, vol. 7, no 1, p. 74-106. / Morel, Sylvie. 2009. «Le capitalisme : cet impensé des économistes « orthodoxes »». <em><i>Revue Argument</i></em>, vol. 2, no 11.</p>
<p><sup><sup>[7] </sup></sup>Alvarez, Elvita, Anne-Françoise Praz, Ellen Hertz, Stéphanie Lachat, Laurence Bachmann et Sylvie Rochat. 2007. «Vers des sciences économiques féministes». <em><i>Nouvelles Questions Féministes</i></em>, vol. 26, no 2, p. 4-11. / Morel, Sylvie. 2011. «L&rsquo;économie féministe : quelques éléments de présentation». Site internet Économie autrement. [<a href="http://www.economieautrement.org/spip.php?article194" target="_blank">http://www.economieautrement.org/spip.php?article194</a>]</p>
<p><sup><sup>[8] </sup></sup>Morel, Sylvie. 2007. «Pour une «fertilisation croisée» entre l&rsquo;institutionnalisme et le féminisme». <em><i>Nouvelles Questions Féministes</i></em>, vol. 26, no 2, p. 12-28.</p>
<p><sup><sup>[9]</sup></sup> (ou de la solliciture, de l’empathie, du soin, du souci de l’autre – la traduction est difficile)</p>
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		<title>Faire réchauffer les macaronis</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Catherine Lefrançois]]></dc:creator>
		<pubDate>Thu, 21 May 2015 17:54:17 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[4 Économie]]></category>
		<category><![CDATA[CHRONIQUES]]></category>
		<category><![CDATA[Contemplations du câlice]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>MARIE-MICHÈLE RHEAULT Ariane avait faim depuis une bonne heure. Si elle n’essayait pas de nier les bruits incessants de son estomac qui viennent la hanter chaque fois que son esprit n’est pas occupé, elle dirait qu’elle a faim depuis le début de la session. C’est que le budget est plutôt serré. Elle se doutait bien [&#8230;]</p>
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<p>MARIE-MICHÈLE RHEAULT</p>
<p style="text-align: justify;">Ariane avait faim depuis une bonne heure. Si elle n’essayait pas de nier les bruits incessants de son estomac qui viennent la hanter chaque fois que son esprit n’est pas occupé, elle dirait qu’elle a faim depuis le début de la session. C’est que le budget est plutôt serré. Elle se doutait bien qu’il faudrait faire des sacrifices; l’université est un privilège, n’est-ce pas? C’est en tout cas ce qu’on lui avait répété quand elle avait décidé de s’inscrire en enseignement du français langue seconde. Qu’il en coûte ce qu’il faudra, elle voulait aller au bout de son rêve. Celui d’aider les gens à vivre dans leur nouveau pays, à pouvoir parler à leurs voisins, à aller à l’épicerie, à exercer leur métier dans une langue qui leur est inconnue. Elle ne se doutait pas que les sacrifices pour y arriver iraient jusqu’au manque de nourriture. Oh! elle était bien prête à porter les mêmes vêtements jusqu’à ce qu’ils soient usés, troués; elle était prête à ne pas voyager ni même sortir avec ses ami.es pendant le temps de ses études; elle était motivée et décidée à passer les trois prochaines années à étudier même s’il lui fallait pour ça boucler un budget irréaliste. Mais manquer de nourriture, ça, Ariane ne s’était pas doutée que ça pouvait lui arriver.</p>
<p style="text-align: justify;"> <a href="/wp-content/uploads/2015/05/Oikonomia.png"><img decoding="async" class="alignright wp-image-1134 size-full" src="/wp-content/uploads/2015/05/Oikonomia.png" alt="Oikonomia" width="200" height="200" srcset="/wp-content/uploads/2015/05/Oikonomia.png 200w, /wp-content/uploads/2015/05/Oikonomia-150x150.png 150w, /wp-content/uploads/2015/05/Oikonomia-100x100.png 100w" sizes="(max-width: 200px) 100vw, 200px" /></a></p>
<p style="text-align: justify;">Elle avait beau essayer de ne pas y penser, mais, encore une fois, elle avait faim. Les bruits de son estomac s’étaient transformés en un trou béant qu’elle n’arrivait plus à oublier. Elle avait soudainement l’impression que ses sucs gastriques s’étaient attaqués aux parois de son œsophage après avoir massacré celle de son estomac. Est-ce que cette brûlure allait finir par lui ronger l’intérieur? Est-ce qu’elle allait monter jusqu’à son cerveau? « Attendre encore une heure avant de manger. » Elle s’était donné le défi d’attendre encore une heure avant d’avaler la dernière tasse de macaronis au jus de tomate qu’il lui restait. Sinon, elle savait que le temps serait trop long entre ce « repas » et la prochaine fois qu’elle pourrait manger. Elle savait qu’elle se réveillerait au milieu de la nuit et aurait du mal à se rendormir. Tout était compté : le pain, les pâtes, le papier de toilette. Tout. Ariane savait très bien qu’elle ne pouvait se permettre une collation à cette heure. « Attendre encore une heure avant de manger. Relire une dernière fois mon travail à remettre demain, puis après, seulement après, faire réchauffer les macaronis. »</p>
<p style="text-align: justify;">Ariane s’était réveillée au son du cadran ce matin-là. Cela l’avait surprise. Peut-être que son corps avait finalement compris qu’il avait beau protester, la nourriture ne venait pas plus vite. Il avait peut-être enfin compris qu’il valait mieux dormir pour garder ses énergies. Les yeux encore endormis, Ariane avait ouvert son ordinateur, consulté ses courriels et son fil Facebook. Son ami Gabriel avait mis quelques photos de son voyage en Islande, sa cousine <em>foodie</em> avait photographié son assiette lors de sa dernière visite dans un nouveau restaurant branché, sa sœur s’exerçait à la course et faisait état des résultats de sa sortie du matin. 35 minutes de course sur un parcours de 7 km. C’est du moins ce qu’affirmait le compte Runtastic du nouvel iPhone de sa petite sœur. Ce qu’ils en avaient des belles vies ces gens-là! Ariane doutait maintenant de ses choix. Pourquoi se cassait-elle la tête tout ce temps pour les études? Ne pouvait-elle pas trouver un sens à sa vie sans avoir un métier qu’elle aime? Au fond, pourquoi ne pas juste faire comme tout le monde et se résigner à n’exister pleinement que le samedi et le dimanche? Non. Il fallait se raisonner. Fermer les yeux, prendre une grande respiration et se souvenir des raisons qui l’avaient poussée à s’inscrire à l’université.</p>
<p style="text-align: justify;">Le solde de son compte AccèsD indique un montant de 26,87 $. Elle regarde le calendrier. Il reste encore 5 jours avant le versement de ses prêts et bourses, 7 avant de pouvoir toucher son chèque de paye. 26,87 $. Comment allait-elle pouvoir manger pendant 5 jours avec 26 dollars et 87 sous? Ariane aimerait pleurer et crier de rage, mais ses yeux restent secs. Il n’y a plus en elle qu’un vague sentiment de culpabilité, le goût amer des choix qu’elle n’a pas su faire. Ariane ne peut s’empêcher de repenser aux 5 dollars dépensés pour un café au lait un plus tôt dans le mois. Un simple café au lait, pensait-elle. Pourquoi ne pas avoir su dire à ses coéquipiers qu’elle ne pouvait pas vraiment se permettre de fréquenter le café du coin, même pour terminer un travail avec eux? Pourquoi ne s’était-elle pas empressée de suggérer la bibliothèque comme point de rencontre de l’équipe? 5 dollars pour un café… 5 dollars qui aurait pu lui permettre de s’acheter un gros pot de yogourt pour déjeuner cette semaine. Elle regrettait, convaincue qu’elle aurait pu, avec un peu plus de vigilance, faire le bon choix. Qu’importe, ces 5 dollars n’y sont plus, elle devra faire avec.</p>
<p style="text-align: justify;">Sa carte de guichet en poche, Ariane n’avait plus d’autres choix que de se rendre à l’épicerie voir comment elle pourrait s’en tirer avec 26,87 $. Elle parcourait les allées du supermarché sans trop savoir quoi choisir. « Encore des macaronis? Du riz? La viande, on oublie ça tout de suite! ». La boulangerie sentait le bon pain tout juste sorti du four, les paniers des clients débordaient : des fruits et des légumes frais, du poulet BBQ, du saumon, de la crème glacée, etc. Ariane fut prise d’un vertige, se retenait pour ne pas vomir. Les odeurs de nourriture devenaient pour elle à la fois un doux fantasme et une source d’angoisse. Valait mieux sortir d’ici au plus vite. Elle étala le contenu de son panier sur le comptoir de la caisse : 1 kg de gruau, un sac de lentilles brunes, un sac de riz brun à grains longs, un sac de légumes surgelés, 2 litres de lait, 5 bananes, 5 pommes. Total de la facture : 23,93 $. Elle trouvait qu’elle s’en était plutôt bien sortie quand elle fut prise d’une panique. Ariane se mit à compter sur ses doigts. 24, 25, 26, 27, 28… non, non, ça ne se pouvait pas… elle recomptait… 24, 25, 26, 27, 28. Merde. Comment avait-elle pu oublier? Tout était pourtant bien calculé. Comment avait-elle pu se tromper? Cette fois, c’en était trop. Les larmes sont montées et elle n’arrivait pas à les contenir. Sur le chemin du retour, elle pleurait doucement ne sachant plus ce qu’elle ferait. Il ne lui restait même pas 3 dollars, elle n’aurait pas d’autre argent avant 5 jours, mais elle serait menstruée demain.</p>
<hr />
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		<title>La ruée vers le financement</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Catherine Lefrançois]]></dc:creator>
		<pubDate>Thu, 21 May 2015 17:53:55 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[4 Économie]]></category>
		<category><![CDATA[Résistance]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>MICKAËL BERGERON &#160; Avoir une super idée, mais ne pas avoir les fonds pour la sortir de notre tête et ne pas pouvoir compter sur les banques ou sur un héritage d&#8217;un vieil oncle inconnu. À une certaine époque, dans cette situation, les choix se limitaient à rêver de gagner à la loto ou cogner [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p><a href="/wp-content/uploads/2015/05/Bergreon.png"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-1138" src="/wp-content/uploads/2015/05/Bergreon.png" alt="Bergreon" width="600" height="273" srcset="/wp-content/uploads/2015/05/Bergreon.png 600w, /wp-content/uploads/2015/05/Bergreon-300x136.png 300w" sizes="(max-width: 600px) 100vw, 600px" /></a></p>
<p>MICKAËL BERGERON</p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Avoir une super idée, mais ne pas avoir les fonds pour la sortir de notre tête et ne pas pouvoir compter sur les banques ou sur un héritage d&rsquo;un vieil oncle inconnu. À une certaine époque, dans cette situation, les choix se limitaient à rêver de gagner à la loto ou cogner à la porte du Don Corleone de notre bout de pays. Aujourd&rsquo;hui, il y a une solution de rechange de plus en plus populaire: le sociofinancement.</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Aussi appelé «financement participatif» ou «crowdfunding», le sociofinancement utilise un principe qui se décline en plusieurs formules. Une personne ou un collectif propose un projet, du petit café de quartier au prochain album en passant par un documentaire ou une invention révolutionnaire. De l&rsquo;autre côté, des gens acceptent d&rsquo;aider ou de donner un coup de main à ce projet, que ce soit par un don, par l&rsquo;achat d&rsquo;un forfait ou par un investissement. Celui-ci peut être de 5$, de 100$ ou plus, selon les moyens et l&rsquo;intérêt du contributeur.</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="/wp-content/uploads/2015/05/Resistance.png"><img decoding="async" class="alignright wp-image-1135 size-full" src="/wp-content/uploads/2015/05/Resistance.png" alt="Resistance" width="200" height="200" srcset="/wp-content/uploads/2015/05/Resistance.png 200w, /wp-content/uploads/2015/05/Resistance-150x150.png 150w, /wp-content/uploads/2015/05/Resistance-100x100.png 100w" sizes="(max-width: 200px) 100vw, 200px" /></a></p>
<p style="text-align: justify;">Le concept est né bien avant l’invention du Web, mais a pris de l&rsquo;ampleur (c&rsquo;est un euphémisme) avec Internet. Bien que le Québec ait été plus tardif à embarquer dans ce mouvement, quelques sites Internet québécois facilitant ce type d&rsquo;entraide ont vu le jour, comme Haricot ou La Ruche, qui, pour ce dernier, ne propose que des initiatives de la Vieille Capitale.</p>
<p style="text-align: justify;">Quand on sait qu&rsquo;un Américain a réussi à amasser plus de 60 000$ pour la préparation d&rsquo;une salade de patates (qui était au départ une blague, une parodie de certains projets que l&rsquo;on trouve sur Kickstarter, populaire site de sociofinancement), on pourrait croire que c&rsquo;est un nouveau Klondike pour les projets alternatifs, un Eldorado pour les jeunes entrepreneurs, un Plan Nord pour les artistes méprisés par les géants du <em>showbizz</em>. <em>Françoise Stéréo</em> est allée à la rencontre de trois femmes qui ont proposé leur projet aux mécènes du dimanche.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Pizza sociale</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Pour Pénélope Lachapelle et Lucie Nadeau de Nina pizza napolitaine, dans le quartier Saint-Roch, le sociofinancement aura permis de faire prendre la pâte (oui, on se permet cette image culinaire). «Finalement, le four a été compliqué. Il a fallu construire une structure pour le supporter et une cheminée. La campagne de sociofinancement nous a permis de payer cette surprise-là.»</p>
<p style="text-align: justify;">Leur campagne a été le succès le plus vif de l&rsquo;histoire de La Ruche jusqu&rsquo;à maintenant, les nouvelles reines de la pizza ayant atteint leur objectif en 24h! «Les premières heures, c&rsquo;est comme si on gagnait à la loto», se rappelle Pénélope, avec un gros sourire dans la voix.</p>
<p style="text-align: justify;">Vite comme ça, le sociofinancement semble avoir sauvé le premier établissement de pizza napolitaine de Québec, mais ce serait ne pas souligner le gros travail qui a été fait avant, pendant plus de quatre ans.</p>
<p style="text-align: justify;">«J&rsquo;ai eu l&rsquo;idée en 2010, explique la dynamique propriétaire. J&rsquo;ai mangé une pizza napolitaine à New York et j&rsquo;ai eu une épiphanie! Je voulais faire ça! J&rsquo;ai commencé à travailler sur un plan d&rsquo;affaires. Lucie s&rsquo;est jointe à moi dans l&rsquo;aventure. On a travaillé avec le Centre local de développement [CLD] de Québec [qui n&rsquo;existe plus] qui nous a donné une subvention pour jeunes entrepreneurs, puis on a reçu de l&rsquo;aide du SAGE, des fonds de la FCJE [Fondation canadienne des jeunes entrepreneurs, maintenant Futurpreneur Canada] et de Femmessor.» Ajoutons à ça que les filles avaient leur mise de fonds pour lancer l&rsquo;entreprise, soit environ 30% du montant nécessaire.</p>
<p style="text-align: justify;">Les 7800$ récoltés pendant leur campagne sur La Ruche n&rsquo;est donc qu&rsquo;une pointe de l&rsquo;iceberg financier. Mais le sociofinancement, ce n&rsquo;est pas que des sous. «Les gens qui ont contribué à notre campagne sont fiers de Nina», note Pénélope. Comme elles veulent être le plus près possible de leur communauté, la campagne aura donné un élan à cet ancrage sur la rue Saint-Anselme.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Fourchette communautaire</strong></p>
<p style="text-align: justify;">C&rsquo;est La folle fourchette du quartier Limoilou qui aura donné l&rsquo;idée à Nina pizza napolitaine de tâter le terrain du sociofinancement. Il faut dire que le projet de Sophie Grenier-Héroux et de Cyane Tremblay avait lui aussi bien fonctionné. En quatre jours, l&rsquo;objectif était atteint. «On recevait même des dons par la bande, avec des chèques, par des gens ne pouvant pas donner par PayPal», ajoute Sophie.</p>
<p style="text-align: justify;">Pour Sophie et Cyane, le sociofinancement aura consolidé leur financement. «On avait environ 25% des fonds, la campagne est venue compléter nos économies», résume la copropriétaire. La voie des prêts s&rsquo;ouvrait alors aux jeunes femmes d&rsquo;affaires, qui ont aussi pu compter sur une aide de la FCJE (qui, on vous le rappelle, est devenue Futurpreneur Canada).</p>
<p style="text-align: justify;">Tout le projet ne reposait donc pas sur la générosité de la communauté. «C&rsquo;était une belle manière de tester le produit», souligne tout de même Sophie. Comme pour Nina, cette campagne a elle aussi créé une fierté et une curiosité. Les contributeurs et contributrices avaient hâte de mettre les pieds dans cette boutique spécialisée en outils de cuisine de qualité, mais abordables pour laquelle il y avait un peu d&rsquo;eux. Bientôt, la clientèle pourra aussi visiter l&rsquo;atelier qui accueillera des cours de cuisine.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Buanderie participative</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Jusqu&rsquo;à maintenant, le sociofinancement n&rsquo;était pas au cœur du montage financier. Le projet La Buanderie amène un nouvel angle à cet article. Geneviève Vachon, Sarah Bélanger-Martel et Anne-Christine Guy avaient une idée, mais pas d&rsquo;argent. En fait, elles devaient aussi recevoir une aide financière du CLD de Québec, mais comme le gouvernement l&rsquo;a aboli, les fonds sont dans des limbes bureaucratiques. Si bien que le projet est en pause, malgré lui.</p>
<p style="text-align: justify;">Café-lavoir-lieu culturel, La Buanderie est un projet particulier. Ce sera un lavoir, comme on en connaît déjà. Ce sera aussi un café de quartier, comme on en connaît également. Mais ce sera aussi un lieu de diffusion culturelle, particulièrement en arts visuels. Quoi de mieux que de regarder des œuvres d&rsquo;art pendant que ton linge se fait brasser? Lire une revue à potins? Non, sérieusement.</p>
<p style="text-align: justify;">Anne-Christine admet que La Buanderie est un projet à risque. En plus, les filles sont pointilleuses et ne veulent pas faire affaire avec n&rsquo;importe qu&rsquo;elle institution. «Le sociofinancement donne de la force au projet. On n&rsquo;aurait pas pu y aller sans le sociofiancenement. Ceci dit, même devant les voies alternatives de financement, il faut quand même avoir un dossier solide!»</p>
<p style="text-align: justify;">Ce projet qui se définit comme féministe a dépassé lui aussi son objectif, mais pas au rythme effréné de Nina pizza napolitaine ou de La folle fourchette. «On a atteint environ 80% de notre objectif en quelques jours, après, ç’a été petit à petit», relate Anne-Christine.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Mais encore?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Le sociofinancement, malgré sa facilité et sa démocratisation du financement, ne permet quand même pas de récolter des milliers de dollars comme par magie. «On ne peut pas savoir avant de se lancer en sociofinancement, averti Sophie Grenier-Héroux de La folle fourchette. C’est un coup de dés. C’est dur à prévoir. Le réseau que l’on a est très lié au succès, davantage que le produit en soi. Les meilleures idées sans réseau ne passent pas.»</p>
<p style="text-align: justify;">Une observation reprise par Pénélope Lachapelle de Nina pizza napolitaine. «Le sociofinancement, je le conseille aux gens qui ont déjà un réseau. Ce n’est pas magique, c’est entre les mains de ceux et celles qui le lancent. Il faut bien se présenter.» Selon Anne-Christine Guy de La Buanderie, «il faut mousser le projet, on ne peut pas le lancer et le laisser aller sur Internet».</p>
<p style="text-align: justify;">Des avertissements, mais surtout des conseils avant de s&rsquo;y frotter. Lorsque les prospecteurs se lançaient vers le Yukon en rêvant de devenir riches, plusieurs ne se doutaient pas du défi et du travail qui les attendaient. Le sociofinancement, c&rsquo;est un peu la même chose, mais moins sale, moins dangereux, moins individualiste&#8230; Bon, c&rsquo;est pas mal différent, mais ça ne se fait pas tout seul, quoi!</p>
<p style="text-align: justify;">Si ce n&rsquo;est pas magique, ça demeure, selon les trois femmes, un important outil. «J’espère que le sociofinancement va grandir et que le public va s’ouvrir à ces projets-là», termine Pénélope.</p>
<hr />
<p style="text-align: justify;">
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		<title>Du pain et des roses, 20 ans plus tard: entrevue avec Manon Massé</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Catherine Lefrançois]]></dc:creator>
		<pubDate>Thu, 21 May 2015 17:53:31 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[4 Économie]]></category>
		<category><![CDATA[Résistance]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>DJANICE ST-HILAIRE 2 avril 2015, journée de manifestation à Montréal. J&#8217;ai rendez-vous avec Manon Massé pour discuter de la marche Du pain et des roses. Si on se rappelle, c&#8217;est en mai 1995 que la Fédération des femmes du Québec, avec Françoise David à sa tête, organisait une grande marche Montréal-Québec pour lutter contre la pauvreté. [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;"><a href="/wp-content/uploads/2015/05/Pain-et-roses.png"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-1214" src="/wp-content/uploads/2015/05/Pain-et-roses.png" alt="Pain et roses" width="600" height="793" srcset="/wp-content/uploads/2015/05/Pain-et-roses.png 600w, /wp-content/uploads/2015/05/Pain-et-roses-226x300.png 226w" sizes="(max-width: 600px) 100vw, 600px" /></a></p>
<p style="text-align: justify;">DJANICE ST-HILAIRE</p>
<p style="text-align: justify;">2 avril 2015, journée de manifestation à Montréal. J&rsquo;ai rendez-vous avec Manon Massé pour discuter de la marche <a href="http://www.lignedutemps.org/#evenement/50/1995_la_marche_du_pain_et_des_roses" target="_blank"><em>Du pain et des roses</em></a>. Si on se rappelle, c&rsquo;est en mai 1995 que la Fédération des femmes du Québec, avec Françoise David à sa tête, organisait une grande marche Montréal-Québec pour lutter contre la pauvreté. Neuf grandes revendications étaient mises de l&rsquo;avant pour améliorer la situation socioéconomique des femmes. L&rsquo;année 2015 marque donc le vingtième anniversaire de cet événement.</p>
<p style="text-align: justify;">À la toute dernière minute, l&rsquo;équipe de Manon Massé change notre lieu de rencontre. Nous avons désormais rendez-vous à la Station Ho.st sur la rue Ontario, une superbe microbrasserie nouvellement établie dans le quartier. Parfait! C&rsquo;est plus près de la maison. C&rsquo;est une trop-espérée-première journée de printemps et j&rsquo;avoue que l&rsquo;idée de boire une bière me fait pas mal plaisir. Arrivée un peu à l&rsquo;avance, je m&rsquo;installe à la seule table disponible au fond du bar et me commande une pinte. À l&rsquo;intérieur, c&rsquo;est bondé. Beaucoup de jeunes qui, par leur peinture rouge au visage et leurs conversations animées sur l&rsquo;austérité, me laissent facilement deviner qu&rsquo;ils reviennent de la manifestation. J&rsquo;ai lu sur les réseaux sociaux qu&rsquo;elle n&rsquo;était pas encore terminée et que ça commençait à brasser à Émilie-Gamelin&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="/wp-content/uploads/2015/05/Resistance.png"><img decoding="async" class="alignright wp-image-1135 size-full" src="/wp-content/uploads/2015/05/Resistance.png" alt="Resistance" width="200" height="200" srcset="/wp-content/uploads/2015/05/Resistance.png 200w, /wp-content/uploads/2015/05/Resistance-150x150.png 150w, /wp-content/uploads/2015/05/Resistance-100x100.png 100w" sizes="(max-width: 200px) 100vw, 200px" /></a></p>
<p style="text-align: justify;">« Hey Manon! »</p>
<p style="text-align: justify;">Les regards se tournent vers la députée de Sainte-Marie-Saint-Jacques. Beaucoup se lèvent pour aller la saluer. Je lui laisse le temps d&rsquo;arriver et la rejoins.</p>
<p style="text-align: justify;">« Allô Manon, comment ça va?</p>
<p style="text-align: justify;">Elle me sert une poignée de main franche, la main sur l&rsquo;épaule, tout sourire.</p>
<p style="text-align: justify;">&#8211; Allô Djanice! Ça va super! Écoute, on va aller dans la deuxième section du bar, ça va être moins bruyant.</p>
<p style="text-align: justify;">&#8211; Parfait, je voulais enregistrer l&rsquo;entrevue! Je ramasse mes trucs et on se rejoint de l&rsquo;autre côté! »</p>
<p style="text-align: justify;">Pendant que Manon fait sa tournée, que plusieurs vont la voir pour jaser de leurs projets, de problématiques du quartier ou de la grève, je passe dans la nouvelle et impressionnante section du bar. Le propriétaire ajoute des tables et des chaises.</p>
<p style="text-align: justify;">On se trouve une grande table près de la fenêtre vitrée.</p>
<p style="text-align: justify;">« Bon, rappelle-moi de quoi on parle.</p>
<p style="text-align: justify;">&#8211; De la marche <em>Du pain et des roses</em>!</p>
<p style="text-align: justify;">&#8211; Ah! Oui, c&rsquo;est ça. Heille excuse-moi, j&rsquo;ai eu une journée de fou! »</p>
<p style="text-align: justify;">Effectivement. J&rsquo;ai vu que plus tôt, Manon avait donné des entrevues, en plus de participer à la manifestation. Plus tard, vers 18 h, un <em>Tweet live </em>est organisé par son équipe. Je regarde l&rsquo;heure. 17 h 35. Le temps file. Nous avons un peu plus d&rsquo;une vingtaine de minutes pour faire l&rsquo;entrevue.</p>
<p style="text-align: justify;">Et c&rsquo;est parti.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>DJANICE &#8211; Pour commencer, je crois qu&rsquo;il serait bien de nous remettre en contexte et d&rsquo;expliquer comment est venue l&rsquo;idée de la marche <em>Du pain et des roses</em>.</strong></p>
<p style="text-align: justify;">MANON &#8211; En fait, y&rsquo;a deux affaires à considérer. Le contexte politique au sens large et le contexte politique à l&rsquo;intérieur même des mouvements de femmes. Le contexte politique d&rsquo;abord. En 1994, on sortait de neuf ans d&rsquo;ère libérale sous Bourassa. Le Québec avait été malmené. Après la défaite au référendum de 1980, la population était morose. Les travailleurs de l&rsquo;État s&rsquo;étaient fait avoir par leur gouvernement, les partis de la gauche progressiste avaient mangé toute une claque&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;">Parallèlement à ça, on avait un mouvement de femmes qui battait de l&rsquo;aile. La Fédération des femmes du Québec était chancelante. Si on se rappelle, en 1990, y&rsquo;avait eu l&rsquo;événement <em>Femmes en tête</em> pour le 50<sup>e</sup> anniversaire du droit de vote des femmes québécoises, un temps d&rsquo;arrêt et de réflexion. Durant cet événement, on s&rsquo;est fait brasser pas mal par les femmes immigrantes suite à une sortie de Lise Payette. On avait vu poindre l&rsquo;enjeu d&rsquo;un féminisme blanc et francophone. En 1992, y&rsquo;avait eu les états généraux, <em>Pour un Québec féminin pluriel</em>, qui se voulaient un moment de réflexion du mouvement féministe au Québec. On voulait un projet social féministe qui améliorerait les conditions de vie des femmes québécoises et de la société dans son ensemble. Mais ça brassait pas mal. Les femmes des régions ne se sentaient pas représentées, les femmes autochtones, on n&rsquo;en parlait même pas&#8230; Les grands réseaux du mouvement des femmes – syndical, communautaire, etc. – se reconnaissaient de moins en moins dans la FFQ. On était à la croisée des chemins, il fallait se redéfinir. Donc à l&rsquo;époque, l&rsquo;R des centres des femmes du Québec, mouvement très important que j&rsquo;appelle le bras activiste de la FFQ, est arrivé avec Françoise David comme coordonnatrice. Elle a dit : « Écoutez, avant de mettre la hache dans la FFQ, ce grand chapeau qui existe depuis 30 ans, investissons-la. Si ça marche, on en ressortira plus fortes, et sinon, on aura essayé. » L&rsquo;R des centres des femmes du Québec s&rsquo;est donc joint au conseil d&rsquo;administration de la FFQ. 1994, Françoise commence à faire émerger l&rsquo;idée de la marche <em>Du pain et des roses</em>.</p>
<p style="text-align: justify;">Elle l&rsquo;a déjà raconté. Un soir, elle est assise dans son salon. Elle regarde un reportage sur Martin Luther King et elle voit une grande marche avec des milliers de personnes et elle se dit : « C&rsquo;est ça qu&rsquo;il faut faire au Québec. » Quand Céline Signori annonce qu&rsquo;elle se retire du conseil d&rsquo;administration, Françoise prend la présidence par intérim. Le 17 mars 1994, Françoise réunit une trentaine de femmes de différents réseaux : fédération des familles monoparentales, femmes de syndicats, religieuses&#8230; Françoise avait un super réseau&#8230; Elle a dit : « Regardez, on a décidé de ne pas mettre la hache dans la FFQ, je suis la présidente par intérim, j&rsquo;ai un projet, embarquez-vous?» Et là, l&rsquo;idée de marcher Montréal-Québec, sur la question de la pauvreté, a commencé à se structurer.</p>
<p style="text-align: justify;">On avait neuf revendications : la mise en œuvre d’un programme d’infrastructures sociales, la hausse du salaire minimum, la création de programmes d’insertion ou de réinsertion à l’emploi, l’accès à des programmes de formation, le gel des frais de scolarité et l’augmentation des bourses aux étudiantes et étudiants, l&rsquo;adoption d&rsquo;une loi sur l’équité salariale, la réduction de la période de parrainage par leur mari pour les femmes immigrantes, la mise en place d’un système de perception automatique des pensions alimentaires avec retenue à la source et la création de logements sociaux. Une des revendications en 1995, c&rsquo;était qu&rsquo;on avait remarqué que, selon notre analyse politique, dans la sphère publique, la notion de pauvreté était effacée&#8230; C&rsquo;est pour ça qu&rsquo;on a appelé ça la marche des femmes contre la pauvreté. Pour expliquer simplement, on voulait réinscrire une analyse de classes dans les crises économiques qui se faisaient tout le temps sur le dos du monde.</p>
<p style="text-align: justify;">C&rsquo;était stratégique. On voyait arriver le référendum, on ne savait pas quand exactement. Mais on savait qu&rsquo;un gouvernement péquiste qui prenait le pouvoir irait en référendum. Dans notre analyse politique, on savait qu&rsquo;au dernier référendum, les femmes avaient peu voté. On savait que, pour atteindre la souveraineté, le gouvernement péquiste de Parizeau aurait besoin du vote des femmes, qu&rsquo;il devrait appuyer les femmes dans nos revendications. On avait un réel rapport de force face au gouvernement.</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="/wp-content/uploads/2015/05/ManonMasse.png"><img decoding="async" class="alignleft wp-image-1306" src="/wp-content/uploads/2015/05/ManonMasse.png" alt="ManonMasse" width="639" height="366" srcset="/wp-content/uploads/2015/05/ManonMasse.png 960w, /wp-content/uploads/2015/05/ManonMasse-300x171.png 300w" sizes="(max-width: 639px) 100vw, 639px" /></a></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>D &#8211; Et comment tu t&rsquo;es retrouvée à cette rencontre?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">M &#8211; En fait, j&rsquo;y étais parce que ma blonde travaillait à la FFQ et que je travaillais en éducation populaire. Écoute, je me faufile là, comme jeune militante de 31 ans&#8230; Ça m&rsquo;allumait. Ce qui me parlait là-dedans, c&rsquo;était la lutte des classes. Je viens d&rsquo;un milieu populaire et là, y&rsquo;avait un gros événement majeur qui s&rsquo;organisait pour lutter contre la pauvreté, je me sentais à ma place.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>D &#8211; C&rsquo;est ton premier contact avec le milieu féministe? </strong></p>
<p style="text-align: justify;">M &#8211; Ben&#8230; je pense que oui! À ce moment-là, je ne me qualifiais pas de féministe. En fait, je n&rsquo;avais juste pas encore fait le lien. C&rsquo;est vraiment à partir de là que j&rsquo;ai compris que je l&rsquo;étais profondément. Ç&rsquo;a pas été ben ben long!</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>D &#8211; Et comment tu conçois le féminisme?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">M &#8211; Ben&#8230; D&rsquo;abord, le féminisme pour moi, c&rsquo;est l&rsquo;égalité entre les hommes et les femmes, mais aussi entre les femmes entre elles. Et c&rsquo;est une manière d&rsquo;analyser, de voir les choses. Le féminisme, c&rsquo;est la lutte à l&rsquo;oppression. Ça inclut les minorités visibles, les personnes LGBT&#8230; C&rsquo;est comprendre et nommer l&rsquo;oppression patriarcale, peu importe dans quelle sphère de la société on la retrouve.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>D &#8211; À ton sens, avec la marche, quels gains ont été les plus importants pour les femmes?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Le plus beau, à mon sens, c&rsquo;est qu&rsquo;on est parties gagnantes. On n&rsquo;avait même pas commencé à marcher qu&rsquo;on avait déjà une revendication en poche : les pensions alimentaires. Pour moi, au final, cette marche-là a été plus que positive! Heille! 850 femmes qui ont marché Montréal-Québec à pied. Avec les intempéries. À dormir dans les gymnases. 15 000 personnes qui nous attendaient devant l&rsquo;Assemblée nationale. C&rsquo;était énorme! Aussi, ça faisait plusieurs années qu&rsquo;on n&rsquo;avait presque pas d&rsquo;augmentation du salaire minimum, et au sortir de la marche, on avait 45¢ d&rsquo;un coup! Le sentiment de faire quelque chose pour les femmes était très fort. Je pense que le plus grand gain qui a été fait, c&rsquo;est le gain de solidarité. On en avait grandement besoin, la FFQ en avait besoin. Les syndicats parlaient moins aux groupes communautaires et au mouvement féministe, on avait oublié que dans les religieuses, on avait des alliées féministes. On a retissé des liens entre les différents milieux de femmes, et ça! Ç&rsquo;a été majeur je pense.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>D &#8211; C&rsquo;est une belle victoire. </strong></p>
<p style="text-align: justify;">M &#8211; Ce qui pour moi est extraordinaire, c&rsquo;est que cette marche a été une réponse des femmes à l&rsquo;appauvrissement du peuple québécois. On le sait, quand le peuple s&rsquo;appauvrit, ce sont tout d&rsquo;abord les femmes et les populations vulnérables qui s&rsquo;appauvrissent. C&rsquo;était beau de voir les femmes se lever et prendre la rue, prendre la parole et s&rsquo;imposer.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>D &#8211; Et plusieurs autres marches ont découlé de cet événement. Comme si les femmes avaient réalisé à quel point leur solidarité pouvait être un levier politique.</strong></p>
<p style="text-align: justify;">M &#8211; Oui! Ensuite, il y a eu la Marche mondiale des femmes! Bon, la lutte féministe est loin d&rsquo;être gagnée. Nous avons fait d&rsquo;immenses progrès, mais il reste encore pas mal de travail à faire. À l&rsquo;Assemblée nationale, entre autres.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>D &#8211; Notre dernier numéro portait sur la colère&#8230; De quelle manière ta colère a-t-elle eu un impact sur ton parcours?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">M &#8211; Depuis toujours, mon plus grand moteur, c&rsquo;est mon indignation. Et plus je deviens consciente, plus il est actif. Tout à l&rsquo;heure, en revenant de la manifestation, je voyais que les policiers étaient en train de taper sur la gueule des jeunes&#8230; Ça, ça me met en marche! C&rsquo;était vrai dans le temps de la marche, c&rsquo;est encore vrai aujourd&rsquo;hui. Si je dois trouver un moment précis, je dirais la marche de 2000. Ç&rsquo;a été la plus grande gifle politique que j&rsquo;ai reçue de ma vie. Heille, on avait organisé une marche d&rsquo;envergure mondiale pour le mieux-être de toutes les femmes de la planète et le gouvernement du Québec nous avait donné 10¢ / heure d&rsquo;augmentation! Je me souviens. C&rsquo;était le 12 octobre 2000. J&rsquo;étais au parc Lafontaine sur le terrain des vaches à attacher les derniers morceaux, on attendait 30 000 personnes le lendemain&#8230; Je reçois un coup de téléphone d&rsquo;Alexa Conradi qui à l&rsquo;époque était la coordonnatrice de la Marche mondiale au Québec. Elle négociait avec Françoise Bouchard. Elle m&rsquo;appelle et elle me dit : « Tu me croiras pas, ils nous donnent 10¢ / heure. » J&rsquo;étais en furie. J&rsquo;ai hurlé dans le parc : « Y&rsquo;attendent-tu qu&rsquo;on aille prendre le pouvoir?! » Pour moi, c&rsquo;est la première fois où s&rsquo;est dessinée la nécessité d&rsquo;avoir un autre parti politique qui prenne le flambeau de la politique à l&rsquo;Assemblée nationale. Ça me vient de l&rsquo;insulte de mon gouvernement qui me rit en pleine face. Y&rsquo;ont alterné depuis, mais ça donne toujours la même affaire&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>D &#8211; Notre présent numéro porte sur l&rsquo;économie&#8230; Trouves-tu que les femmes ont leur place quand on parle d&rsquo;économie?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">M &#8211; Trop peu. L&rsquo;économie, c&rsquo;est encore une affaire d&rsquo;hommes.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>D &#8211; Si on analyse la dernière année du gouvernement libéral, penses-tu qu&rsquo;on retourne en arrière avec le gouvernement Couillard? </strong></p>
<p style="text-align: justify;">M &#8211; Retourner en arrière, sur certains points, oui. J&rsquo;ai parlé avec des femmes qui se demandent franchement comment financièrement elles vont arriver et si ce ne serait pas plus simple de rester à la maison pour s&rsquo;occuper des enfants&#8230; Dans les maisons, dans la classe moyenne, le calcul se fait. Y&rsquo;a une chose qui est sûre, c&rsquo;est qu&rsquo;on est prêtes à se défendre. Y&rsquo;a une chose qu&rsquo;on sait, que vos Françoise savent et que ma Françoise à moi sait très bien parce que c&rsquo;est une femme expérimentée&#8230; les femmes sont essentielles pour l&rsquo;économie du Québec. On les a sorties de leur maison pour leur donner la possibilité de s&rsquo;émanciper, oui, mais aussi de participer à l&rsquo;effort économique du Québec! Tu sais, si on fait un peu d&rsquo;histoire, les services sociaux&#8230; – et je les mets tous dans le même panier : la santé, l&rsquo;éducation, les services de garde, les proches aidantes, etc. – ont été mis en place pour rétablir une certaine justice sociale. Historiquement, c&rsquo;était des<em> jobs</em> que les femmes faisaient <em>gratisse</em> à la maison. Collectivement, on s&rsquo;est donné des moyens pour faire en sorte que la charge de travail, ce que chez Québec solidaire nous appelons « l&rsquo;économie domestique », soit soutenue collectivement. On voyait ça comme une responsabilité collective. Le problème actuellement, c&rsquo;est que le discours qui est véhiculé, c&rsquo;est que le système de santé, l&rsquo;éducation&#8230; c&rsquo;est de l&rsquo;économie privée, donc perçu comme une dépense. Et c&rsquo;est ce que les grands penseurs, ceux qui formatent la pensée collective, continuent de rentrer dans la tête du monde. Les services publics, c&rsquo;est vu comme une dépense, alors que c&rsquo;est un outil de redistribution de la richesse, un outil d&rsquo;équité sociale, un outil d&rsquo;égalité entre les femmes et les hommes. Le gouvernement actuel tient un discours d&rsquo;égalité entre les femmes et les hommes, il le répète <em>ad nauseam</em>, mais c&rsquo;est de la rhétorique.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>D &#8211; Si on regarde ce qui se passe actuellement avec les politiques d&rsquo;austérité&#8230; est-ce que tu penses qu&rsquo;on peut faire des liens entre 1995 et 2015? Y&rsquo;a une certaine ressemblance, non?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">M &#8211; Effectivement! Y&rsquo;a des ressemblances. Si on compare certains aspects de 1995 avec aujourd&rsquo;hui, on peut remarquer ce qu&rsquo;on pourrait appeler les premiers signes d&rsquo;une organisation politique de l&rsquo;austérité. La première fois qu&rsquo;on a entendu parler du déficit zéro, c&rsquo;était de la bouche du gouvernement de Lucien Bouchard, péquiste conservateur, mais tout de même péquiste. Lors d&rsquo;un grand forum socioéconomique, où tout le monde était assis ensemble, il invitait la société civile à se faire hara-kiri. Le gouvernement Bouchard parlait de rendre le marché plus flexible, de créer un secrétariat pour relancer l&rsquo;économie et la rendre plus accessible&#8230; ce qui finalement a privé le Québec de 5 milliards d&rsquo;impôts. Et, souviens-toi de ça, les trois groupes qui ont été exclus du forum socioéconomique de Bouchard? Les femmes, les étudiants et les mouvements sociaux.</p>
<p style="text-align: justify;">« Manon, le <em>Tweet live</em>, c&rsquo;est dans 5 minutes. »</p>
<p style="text-align: justify;">C&rsquo;est le responsable des communications qui nous rappelle que nous devrons nous arrêter. Depuis le début de notre entretien, une jeune équipe s&rsquo;est jointe à la table. Je dis jeune&#8230; j&rsquo;évalue la moyenne d&rsquo;âge à 35 ans. Maximum. Je le fais remarquer à Manon qui me sourit.</p>
<p style="text-align: justify;">« Ce sont mes jeunes! Ils sont allumés, ils sont impliqués, ils sont bons! C&rsquo;est ça l&rsquo;espoir! Une chance qu&rsquo;ils sont là, moi j&rsquo;suis pas trop bonne avec ces affaires-là! Moi, je raconte des histoires, je m&rsquo;étends! (<em>Rires</em>) Twitter, c&rsquo;est 140 caractères, c&rsquo;est une mécanique! Une chance qu&rsquo;ils m&rsquo;aident à être concise! »</p>
<p style="text-align: justify;">J&rsquo;ai l&rsquo;impression que notre discussion n&rsquo;est pas tout à fait terminée. Je lui propose qu&rsquo;on termine après le <em>Tweet live</em>. Je ne suis pas pressée, il fait beau, je viens de me commander une deuxième pinte&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;">« Sûr! »</p>
<p style="text-align: justify;">Durant l&rsquo;heure qui suit, je discute avec chacune des personnes à la table. S&rsquo;il y a une chose qui m&rsquo;impressionne, c&rsquo;est la bonne humeur qui se dégage du groupe. Des optimistes. C&rsquo;est un vent de fraîcheur sur la morosité politique ambiante et ça me fait un bien fou. Entre deux questions sur Twitter, Manon se joint aux conversations.</p>
<p style="text-align: justify;">« On peut se morfondre, ou ben essayer de faire avancer la démocratie. Si on s&rsquo;implique pas, y&rsquo;a pas grand-chose qui va changer! » me dira l&rsquo;une des demoiselles.</p>
<p style="text-align: justify;">On reproche souvent aux jeunes de ne pas s&rsquo;impliquer, d&rsquo;être individualistes et de se foutre de la politique. C&rsquo;est une impression bien personnelle, mais depuis 2012, il me semble que les jeunes sont plutôt mobilisés, contrairement à ce qu&rsquo;on dit.</p>
<p style="text-align: justify;">« On dirait que c&rsquo;est ce qu&rsquo;ils veulent nous faire croire, qu&rsquo;on se fout de la politique. Mais pourtant, quand on regarde les dernières années, les jeunes se sont levés pour l&rsquo;égalité, pour conserver les acquis sociaux, pour s&rsquo;opposer au néolibéralisme. »</p>
<p style="text-align: justify;">Le <em>Tweet live</em> se termine. On continue de discuter un bon moment avant de reprendre.</p>
<p style="text-align: justify;">Et ça repart.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>D &#8211; Avant de se quitter, on parlait des ressemblances entre 1995 et maintenant.</strong></p>
<p style="text-align: justify;">M &#8211; Oui, on disait qu&rsquo;il y avait des ressemblances, mais y&rsquo;a quand même des points de rupture.</p>
<p style="text-align: justify;">La répression est beaucoup plus radicale en ce moment. La répression a toujours été là, mais jamais autant banalisée que maintenant. C&rsquo;est la radicalisation de la droite qui nous amène à nous révolter.</p>
<p style="text-align: justify;">Et puis, la radicalisation, c&rsquo;est pas juste des manifestants qui cassent des vitrines. Y&rsquo;a aussi le gouvernement qui trouve des stratégies encore plus pernicieuses pour contrôler la population. Souvent je compare ça, et comme féministe, ça va te parler&#8230; je compare ça avec mon expérience dans l&rsquo;évolution de la conscience dans la dynamique de violence conjugale. J&rsquo;étais intervenante sur le terrain dans un centre de femmes et une chose que j&rsquo;ai apprise, c&rsquo;est que plus les filles développaient leur autonomie et leur <em>empowerment</em>, plus leur conjoint violent développait des stratégies de contrôle subtiles et diversifiées.</p>
<p style="text-align: justify;">Je prendrais comme exemple le dernier budget Leitão.</p>
<p style="text-align: justify;">C&rsquo;est un budget dans lequel, si déjà on a une grille d&rsquo;analyse solide, on est tout à fait capable de faire les calculs, comme Québec solidaire le fait, pour se rendre compte que l&rsquo;atteinte du déficit zéro se fait sur le dos des femmes. C&rsquo;est possible parce qu&rsquo;ils imposent à des employés un gel salarial pendant deux ans, qu&rsquo;ils gèlent l&#8217;embauche, le tout dans les services publics, et que majoritairement, ce sont des<em> jobs</em> de femmes : la santé, l&rsquo;éducation, le milieu communautaire. Donc, l&rsquo;atteinte du déficit zéro se fait en grande partie sur le dos des femmes&#8230; Comprends-tu le niveau d&rsquo;analyse que ça demande?</p>
<p style="text-align: justify;"><strong> </strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>D &#8211; L&rsquo;IRIS a d&rsquo;ailleurs fait une étude sur les impacts des mesures libérales depuis 2008 sur les femmes. </strong></p>
<p style="text-align: justify;">M &#8211; Oui! Ça reste tout de même très ardu à comprendre pour le citoyen. Ça demande d&rsquo;être lu, d&rsquo;être analysé. Surtout qu&rsquo;après ça, le gouvernement va investir 4 millions pour l&rsquo;intimidation et 24 millions en économie sociale. Et tant mieux! Ce sont des mesures qui ne sont pas inintéressantes en soi, mais qui font écran aux coupures de fond. Il demeure quand même que l&rsquo;équilibre budgétaire s&rsquo;atteint grâce au 0% d&rsquo;augmentation sur la masse salariale et d&rsquo;une diminution dans les ministères, principalement celui de la santé et de l&rsquo;éducation. Des<em> jobs</em> de femmes! Les intentions du gouvernement étaient plus faciles à déchiffrer en 1995.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>D &#8211; Et plus c&rsquo;est difficile à comprendre, plus c&rsquo;est difficile de s&rsquo;opposer&#8230;</strong></p>
<p style="text-align: justify;">M &#8211; C&rsquo;est que c&rsquo;est plus exigeant de déconstruire les discours dominants. La rhétorique en politique, c&rsquo;est fondamental&#8230; Ils peuvent faire passer ce qu&rsquo;ils veulent en donnant l&rsquo;impression d&rsquo;un consensus social&#8230; Je vais prendre un autre exemple : le système de santé. Le ministre Barrette a lancé ses deux projets de loi en disant : « Nous avons un problème d&rsquo;accessibilité. Je fais tout ça pour que tous les Québécois aient accès à un médecin. » C&rsquo;est sûr que le monde va être d&rsquo;accord. Tout le monde est d&rsquo;accord avec l&rsquo;accès à un médecin de famille. Sauf qu&rsquo;on sait qu&rsquo;en bout de ligne, ce n&rsquo;est pas le seul objectif. C&rsquo;est idéologique. On veut au passage laisser la porte ouverte à la privatisation du système de santé. Il ne s&rsquo;en cache même pas. Le ministre fait de la rhétorique pour faire passer la pilule.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong> </strong></p>
<p style="text-align: justify;">Une chance que vous existez avec votre média, comme bien d&rsquo;autres, pour prendre le temps de nous laisser parler!</p>
<p style="text-align: justify;">C&rsquo;est que les médias de masse sont crissement contrôlés et crissement monopolisés. J&rsquo;en veux pas aux journalistes, même si parfois je trouve qu&rsquo;ils manquent de rigueur. Pour avoir jasé avec certains qui me disaient « Regarde Manon, c&rsquo;est même pas moi qui choisis où je vais. Oui, j&rsquo;aimerais ça aller à ta conférence de presse sur les consignes à la SAQ et promouvoir une économie plus verte au Québec, mais quand je reçois un téléphone du patron parce que PKP fait une conférence de presse et qu&rsquo;il me dit « Oublie Manon Massé », j&rsquo;ai zéro choix là-dedans. Oui, j&rsquo;ai le choix et le contrôle sur ce que j&rsquo;écris. En même temps, j&rsquo;ai 15 minutes pour l&rsquo;écrire parce qu&rsquo;avec les nouvelles technologies, il faut que je produise 1-2-3 articles par jour!» Donc y&rsquo;a comme une complaisance, une complicité du monde journalistique, mais ce sont des machines! Et avec l&rsquo;avènement du journalisme en ligne, les exigences sont terribles! Il se passe de quoi, il faut que tu écrives avant l&rsquo;autre. C&rsquo;est très dommageable pour la démocratie.</p>
<p style="text-align: justify;">Je me souviens, en 1995, pendant la marche, on n&rsquo;était pas là. Paul Roy, journaliste à <em>La Presse</em>, a été 10 jours avec nous autres dans le contingent de marche! On n&rsquo;aurait pas ça aujourd&rsquo;hui! On est en campagne électorale et on a de la misère à avoir un journaliste deux jours avec nous autres.</p>
<p style="text-align: justify;">Tous ces éléments-là font en sorte que l&rsquo;austérité d&rsquo;aujourd&rsquo;hui est plus pernicieuse, les moyens de communication se sont diversifiés, certes! Ça impose par contre que le journaliste de recherche soit beaucoup plus efficace et plus rapide. Comment on va se sortir de tout ça&#8230; J&rsquo;espère que c&rsquo;est pas ta prochaine question! <em>(Rires)</em></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>D &#8211; Je crois qu&rsquo;on va s&rsquo;arrêter ici! (<em>Rires</em>)</strong></p>
<p style="text-align: justify;">À partir de ce moment, l&rsquo;entrevue devient plutôt informelle et se transforme davantage en conversation. On parle des trop insuffisantes places en CPE. On jase du manque de logements sociaux et de l&rsquo;absurdité du supplément au loyer qui n&rsquo;avantage pas les locataires, mais les propriétaires. On parle de privatisation des services publics, des absurdes propos de Stéphanie Vallée, la ministre de la Condition féminine, de la sous-représentation des femmes en politique&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;">Je rentre chez moi, contente.</p>
<p style="text-align: justify;">Manon est dense. Profonde. Intelligente. Je suis heureuse de voir que ma députée s&rsquo;implique, qu&rsquo;elle n&rsquo;a pas peur d&rsquo;aller <a href="http://www.journaldemontreal.com/2015/04/29/democratie-participative-dans-sainte-marie-saint-jacques-manon-masse-recoit" target="_blank">à la rencontre des citoyens</a>, de répondre aux questions, de se tenir debout. J&rsquo;aurais aimé l&rsquo;entendre me parler de bien d&rsquo;autres choses : du projet de loi 20, du texte « <a href="http://quebec.huffingtonpost.ca/manon-masse/agressions-non-denoncees_b_6962796.html" target="_blank">Comment lutter contre #agressionsnondénoncées avec #austériténondénoncée </a>» qu&rsquo;elle a écrit dans le <em>Huffington Post Québec</em>, de la ligne de parti, du mode de scrutin, du milieu LGBT&#8230; C&rsquo;est ce qui arrive avec Manon, elle allume la curiosité.</p>
<p style="text-align: center;">* * *</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Pique-nique pour les 20 ans de la marche <em>Du pain et des roses</em></strong></p>
<p style="text-align: justify;">Toutes les informations se retrouvent sur la page Facebook des 20 ans de la marche : <a href="https://www.facebook.com/Dupainetdesroses20ans" target="_blank">https://www.facebook.com/Dupainetdesroses20ans</a></p>
<hr />
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		<title>Toi pis ton char!</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Catherine Lefrançois]]></dc:creator>
		<pubDate>Thu, 21 May 2015 17:53:06 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[4 Économie]]></category>
		<category><![CDATA[Résistance]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>&#160; ANNE-MARIE RÉGIMBALD * * * Ce texte devait paraître dans notre numéro sur la colère. Avec l&#8217;aimable autorisation de l&#8217;auteure, nous avons décidé de le publier ici; son analyse des publicités de voiture y trouve bien sa place. * * * Le Québec, dixit mes filles, seize et dix-sept ans, n’est pas une terre atrocement sexiste. C’est [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p><a href="/wp-content/uploads/2015/05/Char.png"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-1179" src="/wp-content/uploads/2015/05/Char.png" alt="Char" width="600" height="945" srcset="/wp-content/uploads/2015/05/Char.png 600w, /wp-content/uploads/2015/05/Char-190x300.png 190w" sizes="(max-width: 600px) 100vw, 600px" /></a></p>
<p>&nbsp;</p>
<p>ANNE-MARIE RÉGIMBALD</p>
<p style="text-align: center;">* * *</p>
<p style="text-align: center;"><em>Ce texte devait paraître dans <a href="/category/numero-3/" target="_blank">notre numéro sur la colère</a>. Avec l&rsquo;aimable autorisation de l&rsquo;auteure, nous avons décidé de le publier ici; son analyse des </em><i>publicités de voiture y trouve bien sa place.</i></p>
<p style="text-align: center;"><em><a href="/wp-content/uploads/2014/06/FS_logo_cercleRenverse_125x125.png"><img decoding="async" class="aligncenter wp-image-97 " src="/wp-content/uploads/2014/06/FS_logo_cercleRenverse_125x125.png" alt="FS_logo_cercleRenverse_125x125" width="24" height="24" srcset="/wp-content/uploads/2014/06/FS_logo_cercleRenverse_125x125.png 125w, /wp-content/uploads/2014/06/FS_logo_cercleRenverse_125x125-100x100.png 100w" sizes="(max-width: 24px) 100vw, 24px" /></a></em>* * *</p>
<p style="text-align: justify;">Le Québec, dixit mes filles, seize et dix-sept ans, n’est pas une terre atrocement sexiste. C’est bien, le féminisme, c’est comme une clôture électrique, mais faut pas chercher des bibittes partout, qu’elles me répondent quand je leur demande ce qu’elles pensent de la pertinence du mouvement au Québec. Le sexisme au Québec est comme le gars de la chanson de Charlebois, ben ordinaire. Qu’aurait-on besoin de se mettre en colère et de l’organiser, de se servir d’un batte de baseball pour écraser une mouche ?</p>
<p style="text-align: justify;">Dans le monde occidental, les filles peuvent maintenant envisager d’emblée de pratiquer les mêmes métiers que les garçons, avec un peu d’insistance bientôt aux mêmes salaires. Je fais partie de la première génération ayant eu accès à la contraception dès l’apparition de ses règles, mon père a tout naturellement payé mes cours à l’université, aucun homme plus ou moins compétent au lit ne s’est jamais proposé de m’abolir le clitoris pour le cas où me viendrait, Dieu sait d’où, l’idée de me faire jouir moi-même. Il m’a fallu réfléchir longtemps à la question avant d’allumer, d’arriver à la saisir par un bout par lequel j’arrive tout simplement à l’envisager, comme si elle ne faisait pas sens. Comprenez-moi bien : je ressens de l’empathie pour mes sœurs moins fortunées que moi, ici ou ailleurs, toutes les femmes sont sœurs et rendue là, je suis aussi la sœur de tous les hommes, mais la colère n’est pas un sentiment que j’arrive à relier à l’empathie, je ne peux pas me fâcher pour mes sœurs moins chanceuses que moi, je peux essayer d’être active, mais je ne peux me fâcher à la place de quelqu’un d’autre; elle n’est pas davantage un sentiment que je pourrais ressentir envers mes semblables qui se mettent la tête dans le sable par rapport au sexisme qu’elles subissent, ou envers moi-même qui me mets la tête dans le sable.</p>
<p style="text-align: justify;"> <a href="/wp-content/uploads/2015/05/Resistance.png"><img decoding="async" class="alignright wp-image-1135 size-full" src="/wp-content/uploads/2015/05/Resistance.png" alt="Resistance" width="200" height="200" srcset="/wp-content/uploads/2015/05/Resistance.png 200w, /wp-content/uploads/2015/05/Resistance-150x150.png 150w, /wp-content/uploads/2015/05/Resistance-100x100.png 100w" sizes="(max-width: 200px) 100vw, 200px" /></a></p>
<p style="text-align: justify;">J’essaie de creuser, de nuancer. J’ai en effet eu accès à la pilule anticonceptionnelle dès l’apparition de mes premières règles, ce qui signifie que je n’ai jamais eu à chercher à obtenir, comme des millions de femmes, beaucoup plus près de moi que je le voudrais, un avortement impossible, mais aussi que les hommes, qui se sont toujours plus ou moins foutu de foutre une fille en balloune, l’ont eu encore plus facile avec les filles de ma génération et des suivantes. Il n’y a pas deux onces de lesbienne en moi. Me semble que ce serait plus facile, si les hommes étaient moins agréables au toucher, à l’odeur. Qu’est-ce qu’on fait, quand on est <em><i>full</i></em> hétéro? On est suspecte, on ne parle surtout pas du fait qu’on aime les hommes, leur compagnie, leur odeur, du moins en présence de certaines. <em><i>Sleeping with the enemy</i></em>. Comment faire un tri parmi les hommes? Jusqu’où accepter le sexisme ordinaire? Cette semaine, j’ai dit à mes filles de hurler, de mordre, de se battre si jamais un gars voulait leur imposer ne serait-ce qu’un baiser. Je leur ai proposé la colère, tiens donc. De temps en temps, l’une ou l’autre se fait siffler sur la rue, aborder dans le métro par des hommes de quarante ans et chaque fois me le rapporte. Pas maquillées, pas habillées pour provoquer, des ados sages. Je ne les surprotège pas, je n’ai pas peur pour elles, je ne dramatise pas, je ne veux pas qu’elles aient peur, qu’elles sachent que la meilleure parade n’est pas la peur, mais la colère. On avance. En fait, c’est par l’écriture que j’ai accès à la colère, et quand j’écris en colère, ma langue cherche à être violente, sale.</p>
<p style="text-align: justify;">La colère est une passion, elle est de l’ordre des affects, elle est vivante, elle sort de celui ou de celle qui la vit comme une bête protéiforme, jamais la même, mais elle est toujours volatile. Contrairement à la croyance populaire, la colère n’est pas davantage le lot des femmes que celui des hommes, elle ne dépend pas du sexe, elle est plutôt, individuellement, affaire de caractère. On ne peut pas plus décider de se fâcher que de ne pas le faire. J’admire les colériques. La colère d’autrui, quand j’y assiste sans en être la cible, me semble toujours magnifique : colères mémorables de mon petit démon de fille cadette qui refusait d’obéir à un ordre qu’un adulte lui donnait, couchée par terre, les pieds battant le sol, yeux fermés, poings sur les oreilles, à hurler, toute tentative de négociation irrecevable. Elle était admirable, son énergie était la vie même. Emportements subits de gens qui se déclarent rationnels, et dont les explosions font tellement plaisir à voir, il m’est très agréable d’imaginer les grands maîtres de la philosophie se fâcher. Tout le monde, pour l’avoir vécue, connaît l’effet de la colère sur le corps, la curieuse hypersensibilité du bout des doigts, la sensation physique quand le sang se réchauffe, circule plus vite, la dilatation des pupilles, les narines qui se changent en naseaux, les postillons qui sortent de la gueule grande ouverte, qui hurle des invectives ou alors des mots dont on est étonné soi-même de la nature et du rythme, tant on n’a même pas pu les penser que déjà ils sortaient, on n’a pas pu les retenir, ils sont presque visibles, noirs, rouges, ils trouent l’air, tassent l’atmosphère dans le coin. L’épuisement, l’incroyable silence intérieur qui suit le retour au calme, le retour au tictac quotidien, à l’intelligible, a quelque chose du halètement du fauve qui ferme les yeux, la proie ensanglantée dans la gueule. À mes yeux, la colère individuelle n’est pas dégradante, à moins qu’elle soit destructrice ou autodestructrice – je songe ici aux crimes passionnels –, elle peut être une énergie formidable.</p>
<p style="text-align: justify;">Collectivement, la colère qui s’organise est le lot des opprimés ou de ceux qui se jugent injustement lésés. Les ados sont en colère contre l’autorité, mais sans avoir rien de précis à revendiquer, le peuple contre les gouvernements, les pauvres contre les riches, les femmes contre les hommes, tous ceux-là avec davantage de revendications légitimes. Contre qui ou quoi, moi, suis-je fâchée comme femme, ou en droit de l’être ? Les femmes qui se sont battues pour l’obtention du droit de vote en Occident, il y a à peine un siècle, ont dû se révolter collectivement pour y parvenir. Leurs revendications partaient du raisonnement voulant que les femmes, si elles devaient obéir aux mêmes lois que les hommes, devaient aussi jouir des mêmes droits. Ça a été long. Ça a été violent. Leur colère organisée a été un modèle. Mais si elles se battaient contre l’oppression, elles luttaient surtout pour obtenir des droits. Au Québec, de nos jours, la dilution de la colère collective vient peut-être du fait que les droits à obtenir sont moins évidemment mis en avant que la dénonciation des injustices. Réclamer, forcer à donner ce qui nous est dû plutôt que de dénoncer. Si la colère dont parle le féminisme est la révolte organisée, active, qui se bat en faveur de la justice, je suis preneuse. Si la colère se concentre sur l’après, dont la révolte se soucie bien peu, et vise à éveiller la conscience d’un groupe, non pas contre l’autre, mais pour libérer tous mes semblables, hommes comme femmes, je suis preneuse. S’il faut un peu de colère froide pour que chacune secoue les jougs qu’on impose à d’autres humains, en toute conscience, je prends à bras-le-corps. Telle est ma lecture de la question qu’on me pose, celle de la colère contre, qui assombrit le monde jusqu’à le voiler de noir, ou de rouge. On n’est pas en colère pour, mais toujours contre, tout contre quelque chose, un regard, une injustice, une phrase, un geste, une agression.</p>
<p style="text-align: justify;">Avec des nuances et des réserves. Parce qu’elle ne me semble pas permettre de sortir de la fameuse dialectique créée de toutes pièces et approfondie par les hommes, je la vois au départ, dans la réalité, comme une trappe. Comme les mots <em><i>tête</i></em> et <em><i>testicules</i></em> ont la même origine étymologique, peut-être vaut-il mieux essayer d’éviter les concepts érigés en idoles par les philosophes mâles, que je me dis, mais j’y vais quand même, voir ce qu’ils en pensent. Aristote dit que <em><i>la colère a son origine dans ce qui nous touche personnellement</i></em>. Je prends note. La colère est pour lui individuelle. J’ajouterai à ceci que la disposition colérique me semble naturelle et varier d’une personne à l’autre, on ne peut pas la forcer. Sénèque la considère comme une folie <em><i>temporaire, nuisible et dangereuse</i></em>. Force placée du côté du négatif féminin, donc. Spinoza définit pour sa part la colère comme <em><i>désir (libido) de punir celui qui semble nous avoir causé un dommage injustement</i></em>. Colère contre injustice. Colère de la victime contre l’agresseur. Désir de vengeance. Ça ne me plaît pas de me placer en position de faiblesse, du côté des victimes. Spinoza recommande plutôt d’être raisonnable et mise sur l’<em><i>animositas</i></em>, dans le sens d’ardeur, fermeté, courage. Là, je décroche. Pourquoi faudrait-il être raisonnable, si on nous inflige des lois, des mœurs, des rapports de force qui ne le sont pas ? Je n’ai jamais été raisonnable, on me dit que je me contredis tout le temps et je réponds en souriant que c’est le plus beau des compliments ! La littérature n’est pas plus raisonnable que moi. Le texte que j’écris, s’il devient violent, acquerra le statut de texte littéraire, il sortira de la grandeur de la pensée pour entrer dans le monde irrecevable par la philosophie de la désarticulation des affects, de la rage dans les cas qui nous occupe, car pour chacune, l’âge venant et les expériences s’accumulant, se répétant, je ne parle pas d’expérience amoureuse, mais du quotidien en société, où nous croisons des inconnus et des situations, des postures sociales, il y a beaucoup de raisons d’être enragée contre les hommes. Mais la rage ne s’exprime pas nécessairement dans le quotidien, elle est diluée, tant les manifestations de la violence organisée à l’endroit des femmes ne sont souvent pas le lot d’individus, mais sont inscrites dans le souterrain, justement hors des lieux où les rapports sociaux sont policés, raisonnables.</p>
<p style="text-align: justify;">Que faut-il penser des hommes? La plupart, individuellement, m’ont toujours paru inoffensifs, distrayants. J’aime leur côté enfantin, leur innocence dans la bêtise, leur légèreté, leurs taches très aveugles, leurs tics de propriétaires, même quand ils sont locataires. Je ne suis pas condescendante, je dis que j’aime aussi les hommes dans leurs failles, je dis qu’ici, pour l’occasion, plutôt que de les regarder comme des oppresseurs, je les regarde comme des clowns, dans ce qu’ils ont de fragile et d’imparfait, et aussitôt, la position de douceur volontaire qui est souvent la mienne envers l’autre genre me paraît aussi efficace, parce que désarmante, que la colère, elle aussi désarmante, si on regarde les mâles comme de tout-puissants oppresseurs. Je refuse de me regarder moi-même a priori comme une cible ou une victime. Toute réaction désarmante est positive. À chaque situation, sa défense. Et pour moi qui vis au Québec, la douceur, si la situation ne me met pas personnellement en danger, c’est-à-dire quand je n’arrive pas à me mettre en colère parce que la colère, ça ne se feint pas, ou que mon corps ne la juge pas justifiée, est une stratégie à long terme, qui complémente le court terme de la réaction violente contre les situations qui me mettent hors de mes gonds. Dans les deux cas, je me bidonne : dans l’après-coup de ma colère, je sors un « tu l’as cherché » bien senti, je rigole du vacarme que j’ai fait, on ne peut rien contre les tornades. Dans ma conscience douce qui rigole, on s’étonne que je reste zen, je me bidonne que rien ne soit grave, surtout pas la petitesse du geste qu’on a posé contre moi. Tout, mais pas dans ce cas la froideur philosophique, qui observe, analyse, décortique, mais ne peut rien, qui manque de présence par rapport à l’immédiateté. Être assez intentionnellement, comme femme, un feu-follet, tantôt calme, tantôt dansante, impossible à suivre, insaisissable, n’appartenant à aucune école, n’obéissant à aucun dogme, mais vivante.</p>
<p style="text-align: justify;">C’est une Occidentale hétérosexuelle qui parle, du très haut de la vingt et unième marche du piédestal de son expérience de soi-disant femme émancipée. Je n’ai pas été une enfant abusée, je n’ai jamais été violée, agressée ou battue par plus fort que moi physiquement, je n’ai jamais été butin de soldat en zone de guerre. Bien sûr, ça colore mon regard et, surtout, mes attitudes. Faut-il se fâcher quand un type, alors que vous arrivez en retard, dit, un peu impatient : toutes les mêmes!? Faut-il se fâcher qu’on vous ouvre la porte, qu’on vous dise que vous êtes pas mal? Ma réaction est souvent la froideur, la glace dresse un mur infranchissable entre moi et l’abruti. La violence pour répondre à la bêtise? Les sermons aux bêtes? J’évite les imbéciles, les hommes dont l’inconscience frise la mauvaise foi, mais je n’ai pas plus d’empathie pour les filles de vingt-cinq ans qui vivent avec un papi qui les impressionne, les femmes qui couchent ou recouchent avec un homme qui les a humiliées, physiquement ou psychologiquement, je n’aime pas la victimisation, et quand je croise de ceux ou de celles-là, le mieux que je puisse faire est d’avoir la douceur de les écouter s’ils ou elles ont envie de parler. Peut-on, en dehors de son cercle rapproché, s’immiscer dans les rapports privés d’autrui, sans jouer la police des mœurs, sous prétexte de les défendre?</p>
<p style="text-align: justify;">Indignée, impatientée, je peux parfois piquer une colère et me dresser contre mon frère, contre un amant, contre le père de mes filles, contre un ami, contre mon propriétaire, contre les hommes qui m’entourent, mais ça n’aura rien d’un geste politique pour contrer le sexisme. La colère s’adresse à un seul individu. Ma colère sera un feu-follet, au mieux un tir de <em><i>sniper</i></em>. Je ne peux pas plus me mettre en colère contre des concepts. Je dois faire face à ce qu’on nous donne à voir, pas seulement être dans le lieu commun de savoir que ça existe. Les publicités d’automobile, pour ne citer qu’un exemple, que le système organisé de l’économie mâle nous impose pour nous punir de nous être collectivement soi-disant libérées, dès les années 1960, d’être des carpettes, nous casse en nous mettant à poil devant un char qui poursuit l’une de nos semblables qui n’a même pas l’air d’être terrorisée, ma foi, elle sourit même un peu, qu’un homme dans une grosse carcasse la menace de sa surpuissance, qu’un homme la tienne en laisse comme un animal ou sous sa botte. Je m’y suis habituée, je me suis habituée à les détester, à les trouver ridicules, il y en a toujours de nouvelles, je ne vois pas le jour où elles arrêteront.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>1970 ∨</strong></p>
<p style="text-align: justify;"><img decoding="async" class="alignleft" src="webkit-fake-url://3ba99bde-c85c-4798-9e3e-c6d6447b88d3/application.pdf" alt="" width="298" height="402" /> On croit que ces images s’adressent aux hommes, mais non, c’est aux femmes qu’elles s’adressent, elles sont très, très inclusives, elles sont dévorantes, que tu sentes bien la proximité physique, l’haleine de l’agresseur dans ton cou, au-dessus de toi, prêt à te broyer, à te défenestrer avec sa bite de métal, c’est pas à ta voisine soi-disant nounoune qu’elles parlent, c’est à toi, à moi. Elles sont faites pour moi, elles sont en fait, pour moi comme pour chaque femme qui les regarde, d’une violence inouïe, elles me rabaissent parce qu’elles me disent que je ne serai jamais à la hauteur du fantasme masculin, que je suis à mon meilleur étendue par terre ou nue comme un ver, mais que je ne serai jamais aussi parfaitement impuissante que la fille qui est là. C’est nous les puissants, allez-vous finir par comprendre que la bite, c’est nous qui la portons, et comme nous n’en sommes nous-mêmes plus très certains à cause des esties de femmes qui veulent être aussi puissantes, nous débandons et remplaçons la bite par des objets de métal, poignards, armes à feu, automobiles, tout ce qu’on trouve, on vous le met dans le cul. Et pour ce qui est des publicités qui s’adressent soi-disant aux femmes, elles ne font que les enfoncer dans le fantasme masculin. <em><i>Je suis Giulietta et je suis faite de la même matière que les rêves. </i></em>Ici, on vend une Alfa Roméo, auto de luxe pour poule de luxe, celle que cherche l’homme de luxe.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>                                         〈 1960         2007 〉</strong></p>
<p style="text-align: justify;"><img decoding="async" class="alignright" src="webkit-fake-url://217b0ee5-520e-4b31-b343-26d749fc7971/application.pdf" alt="" width="779" height="439" /></p>
<p style="text-align: justify;">Les femmes qui sont là ont accepté d’être mises en scène et rabaissées par ces <em><i>concepts</i></em>, elles embarquent complètement dans la récupération de ces images, qui rabaissent aussi la plupart des hommes que je connais, en leur disant qu’ils sont trop <em><i>losers</i></em> pour avoir une femme aussi parfaite que celle qui apparaît sur la pub, ou le complet fait sur mesure, ou l’auto de luxe, qu’ils n’ont plus le droit de bander que sur des fantasmes, pas sur des femmes réelles, imparfaites, animées et qui parlent et même répondent et protestent, qui décident de ne pas arriver habillées en pute à un premier rendez-vous, des femmes de chair, de sang, de cellulite, de sueur, d’haleine tiède, de poils arborés politiquement ou pas. La publicité reprogramme les fantasmes, ou plutôt pire, elle rend effectifs les fantasmes qu’elle crée. Quand je les vois, ces publicités me bouleversent, mais on ne peut pas s’en prendre à des images, à des abstractions, on ne peut pas mettre le feu à des concepts.</p>
<p style="text-align: justify;">Je pense aussi à la porno mâle hétérosexuelle plus ou moins <em><i>hard </i></em>que n’importe quel ado voulant <em><i>s’éduquer</i></em> trouve très facilement sur la Toile, où la violence exercée à l’endroit des femmes est inouïe, où les gestes posés sont des gestes terroristes : une femme se fait mettre une bite dans le cul par un mec tandis qu’un autre lui enfonce dans la gorge la sienne si profond qu’elle étouffe, une autre se fait prendre par un chien, une fille de quinze ans taille une pipe à un gros ventru dégueulasse dont les couilles pendent devant la caméra tandis qu’il lui dit <em><i>you’re so good, bitch !</i></em> en ayant l’air d’aimer ça, sans fin, jour et nuit sur la Toile, la propagande contre les femmes est incessante, comme si le sexe n’avait de valeur que profane, comme profanation de corps les moins jouissants et consentants possible. La porno produite par des hommes, contrairement à ce que prétendent certains d’entre eux, n’est pas divisible entre porno douce, qui serait acceptable et porno <em><i>hard, </i></em>qui serait condamnable. Ces pornos utilisent toutes les femmes de la même manière, avec seulement des différences de degré dans l’insoutenable, la deuxième aidant seulement à faire avaler la première et à justifier son existence, la rendre ordinaire. Elles appuient toutes sur le piton du choc visuel violent pour stimuler le cerveau tout à fait différemment de ce qui se produit dans la <em><i>vraie vie</i></em>. Comme le disait Lacan, le désir non réciproque est du délire. La pornographie a pour but la masturbation. Et ce n’est certainement pas parce que ça nous dérange que les hommes se branlent que la porno nous ébranle. C’est le fait que la pornographie, comme la publicité qui nous dit que nous sommes faites de la même matière que les rêves, renvoie les femmes, qui ont mené des luttes essentielles pour être considérées comme des humains à part entière, au rôle de spectres, de la même manière que les femmes en burqa sont elles aussi renvoyées au rôle de spectres, mais ceci entrouvre une porte dans laquelle je ne mettrai pas pour l’heure le pied.</p>
<p style="text-align: justify;">Devant ce détournement du potentiel érotique humain, je suis écœurée, triste, en colère oui, mais, à moins de l’écrire, de la cracher, cette colère tourne à vide, il y a peu de lieux où parler de mon dégoût : ni les fêtes de famille, ni les réunions de travail, ni même les soupers entre amis ne sont propices aux sorties de walkyrie que justifierait la révolte contre la violence pornographique dans le cours uniforme de nos vies. Je peux dire froidement à un homme qui fréquente des prostituées que je ne coucherai pas avec lui (encore faut-il que je le sache). Je ne peux par contre en aucun cas censurer ou contrôler sa consommation de porno. Il me reste, pour cracher ma haine, le papier, et parce qu’il est vrai que mon écœurement à l’égard du comportement de certains hommes va jusqu’à la haine, je peux balbutier le dégoût et la rage et surtout, l’impression d’isolement dans laquelle me plonge leur aveuglement devant le sens des images qu’on leur propose, la densité de l’écriture. L’un des buts ou à tout le moins des effets de la violence physique ou psychologique que des hommes exercent à l’endroit de femmes est de les faire taire. Et en ce sens, une manière de résister à la pornographie est bel et bien la colère.</p>
<p style="text-align: justify;">Comment faire pour que se détourne le regard des hommes? Pas vers soi comme image dont le tout serait entièrement visible, donné d’emblée, mais comme humain à part entière, pas terrorisante, pas menaçante, pas agressante parce qu’agressée, donc agressive. Être une grande gueule, ne pas se taire et en même temps rester ouverte. Mais refuser de l’ouvrir rien que pour se la mettre creux jusqu’à avoir envie de dégueuler. L’écriture est une arme contre la bite érigée en arme. J’écris pour contourner l’ordre obsessif et répétitif des images par lesquelles on tente de me faire marcher droit. J’écris pour être entendue d’eux. Et s’il est impensable que disparaissent un jour ces images qui figent les femmes dans des reflets qu’aucun miroir réel ne renvoie, il est possible d’en arriver, à travers les mots, qu’ils soient écrits ou échangés à travers de longues conversations bien arrosées avec les hommes, pris un par un, certains jours, à une relative sérénité, parce qu’on aura légèrement, très légèrement déplacé leur regard.</p>
<hr />
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		<title>Saint échec</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Catherine Lefrançois]]></dc:creator>
		<pubDate>Thu, 21 May 2015 17:52:32 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[4 Économie]]></category>
		<category><![CDATA[CHRONIQUES]]></category>
		<category><![CDATA[Radicalisme(s)]]></category>
		<category><![CDATA[Résistance]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>ZISHAD LAK Il faut fonder le concept de progrès sur l’idée de catastrophe. Que les choses continuent à « aller ainsi », voilà la catastrophe… (Benjamin, 1982, p.342) &#160; Il y a quelques semaines, nous accompagnions des amis à une cabane à sucre. Tout sentait le vieux temps. Les murs du restaurant étaient ornés des vieilles photos [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p><a href="/wp-content/uploads/2015/05/Lak.png"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-1261" src="/wp-content/uploads/2015/05/Lak.png" alt="Lak" width="600" height="929" srcset="/wp-content/uploads/2015/05/Lak.png 600w, /wp-content/uploads/2015/05/Lak-193x300.png 193w" sizes="(max-width: 600px) 100vw, 600px" /></a> ZISHAD LAK</p>
<p style="text-align: right;"><span style="color: #33cccc;"><em>Il faut fonder le concept de progrès sur l’idée de catastrophe. Que les choses continuent à « aller ainsi », voilà la catastrophe… </em>(Benjamin, 1982, p.342)</span></p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;">Il y a quelques semaines, nous accompagnions des amis à une cabane à sucre. Tout sentait le vieux temps. Les murs du restaurant étaient ornés des vieilles photos en noir et blanc de la famille propriétaire en train de travailler sur le terrain. Le travail et la famille : les deux saintetés des bons et honnêtes gens. Un musicien en costume folklorique jouait du violon à l’ancienne pour ainsi créer l’allure nostalgique des temps anciens. Or, toujours dans son style folklorique, il entamait, pour plaire à des plus jeunes qui constituaient un grand nombre de clients, des comptines moins âgées. <em>The itsy bitsy spider </em>et <em>Skidamarink</em> figuraient ainsi parmi des <em>succès</em>. Ici, on ne vend pas simplement l’érable, ni la bouffe (qui laisse souvent à désirer), mais une expérience; c’est plutôt la nostalgie qui est sur le menu : la promenade en calèche à deux dollars, la tire à trois dollars et un tour gratuit du processus de production lors duquel l’héritier de l’entreprise familial s’enorgueillit de l’efficience que les machines ont amenée à la production. Les moins jeunes clients, pour la plupart des jeunes parents de la classe moyenne, des professionnels, admirent la technologie qui permet à ce représentant de la famille (qui raconte le processus au « je »!) de produire en plus grande quantité en moins de temps. Ces produits se vendent finalement à prix élevés dans le magasin de souvenirs sur le terrain. Dans le temps qu&rsquo;il me reste entre la jasette avec des amiEs et la surveillance de mon jeune fils enfermé dans sa chaise haute pour qu’il ne se sorte pas de l’espace qui nous est assigné, j’observe les tables qui se reconfigurent telles des îles isolées dans le restaurant; autour de chacune sont assises plusieurs familles qui à leur tour se séparent l’une de l’autre par une facture. C’est un site d’extrême hétéronormativité. Le passé « charmant » qui se vend dans cet espace est en effet directement en lien avec la totalité de l’opération, y compris la fierté du dauphin par rapport à la fois à la modernisation et à ses pères. Cette expérience me fait penser à deux lectures récentes; d’abord, les érables entaillés dont le jus coule dans les tubes et finit dans le magasin de souvenirs m’amènent à l’article de l’écrivaine anishnaabe Leanne Simpson, « Land as Pedagogy: Nishnaabeg Intelligence and Rebellious Transformation ». D’un autre côté, l’accent sur le patrimoine qui semble garantir la continuité de l’entreprise familiale invoque un autre ouvrage qui contredit parfois les propos de Simpson : <em>The Queer Art of Failure </em>de Jack Halberstam. Or, ce que ces deux textes ont en commun est le fait que la résistance qu’ils proposent remet en question le concept libéral d’agentivité et se distingue de ce que Halberstam désigne comme « liberal gestures of defiance ».</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="/wp-content/uploads/2015/05/Resistance.png"><img decoding="async" class="alignright wp-image-1135 size-full" src="/wp-content/uploads/2015/05/Resistance.png" alt="Resistance" width="200" height="200" srcset="/wp-content/uploads/2015/05/Resistance.png 200w, /wp-content/uploads/2015/05/Resistance-150x150.png 150w, /wp-content/uploads/2015/05/Resistance-100x100.png 100w" sizes="(max-width: 200px) 100vw, 200px" /></a></p>
<p style="text-align: justify;">Les premières pages de l’article de Simpson racontent la première rencontre d’une jeune fille anishnaabe, Kwezens, avec le jus d’érable, sous la forme d’un poème narratif qui s’intitule « Kwezens makes a lovely discovery ». Lors de sa promenade printanière Kwezens croise un écureuil roux sur l’érable, qui grignote une écorce :</p>
<p style="padding-left: 60px;"><em><span style="color: #33cccc;">Nibble, nibble suck.</span></em> <em> <span style="color: #33cccc;"> Nibble, nibble suck.</span></em> <em> <span style="color: #33cccc;"> Nibble, nibble, suck.</span></em> <em> <span style="color: #33cccc;"> Nibble, nibble, suck.</span></em></p>
<p>Kwezens imite l’écureuil :</p>
<p style="padding-left: 60px;"><em><span style="color: #33cccc;">MMMMMMMMmmmmmm.</span></em></p>
<p style="padding-left: 60px;"><em><span style="color: #33cccc;">This stuff tastes good. It’s real, sweet water.</span></em></p>
<p style="padding-left: 60px;"><em><span style="color: #33cccc;">MMMMMmmmmmm.</span></em></p>
<p style="text-align: justify;">Elle apporte ensuite ce jus sucré à sa mère qui l’interroge sur le nectar et vérifie que sa fille a performé les rituels appropriés à la suite de cette découverte. Cela inclut la gratitude envers l’écureuil roux. Rassurée, la mère n’hésite pas à croire sa fille, mais apprend à son tour le nouveau savoir :</p>
<p style="padding-left: 60px;"><em> <span style="color: #33cccc;">Kwezens tells her doodoom the story,</span> <span style="color: #33cccc;"> She believes every word</span> <span style="color: #33cccc;"> because she is her Kwezens</span> <span style="color: #33cccc;"> and they love each other very much.</span></em></p>
<p>Le lendemain, un groupe de femmes, des tantes qui accompagnent Kwezens et sa mère à l’érable, se mettent à extraire le jus sucré qu’elles bouilliront ensuite en sirop :</p>
<p style="padding-left: 60px;"><span style="color: #33cccc;"><em>Ever since, every Ziigwan</em> [printemp]</span> <span style="color: #33cccc;"> those Michi Saagiig Nishnaabekwewag [Ojibwées]</span> <span style="color: #33cccc;"> collect that sweet water</span> <span style="color: #33cccc;"> and boil it up</span> <span style="color: #33cccc;"> and boil it down</span> <span style="color: #33cccc;"> into that sweet, sweet sugar</span> <span style="color: #33cccc;"> all thanks to Kwezens and her lovely discovery,</span> <span style="color: #33cccc;"> and to Ajidamoo [écureuil roux] and her precious teaching</span> <span style="color: #33cccc;"> and to Ninaatigoog [érables]<em> and their boundless sharing</em></span></p>
<p style="text-align: justify;">L’article de Simpson offre une analyse fort intéressante de ce récit. Or, ce qui m’intéresse avant tout est la dynamique de pouvoir épistémique et le contraste avec mes observations à la cabane à sucre commerciale. Ici, Kwezens n’hérite pas l’érable de sa famille et des générations précédentes; au contraire, c’est elle qui apprend à sa mère et à ses tantes à récolter l’eau sucrée (nous comprenons ici que le mot tante ne désigne pas nécessairement un lien œdipal et familial, mais marque la participation dans une socialité). À son tour, Kwezens obtient ce jus en imitant les gestes de l’écureuil, et lui en rend grâce tout de suite après. Ainsi, écrit Simpson, Kwezens « comes to know maple in the context of love. » On est ici loin du dauphin érablier qui ne rend grâce qu’à ses machines, loin aussi des liens strictement familiaux et masculins. Simpson explique d’ailleurs la source de ce récit dans une note de bas de page:</p>
<blockquote><p><span style="color: #33cccc;"><em>It is a traditional practice to begin by talking about how I learned this story and how I relate to it. This is a traditional Michi Saagiig Nishnaabeg story that I learned from Washkigaamagki (Curve Lake First Nation) Elder Gidigaa Migizi (Doug Williams). This is my own re-telling of it, and it is one of the ways I tell it in March, when my family and I are in the sugar bush, making maple syrup. I have chosen to gender the main character as a girl because I identify as a women, but the story can be and should be told using all genders. Michi Saagiig Nishnaabeg refers to Mississauga Ojibwe people, and our territory is the north shore of Lake Huron in what is now known as Ontario, Canada. </em><em>We are part of the larger Anishinaabeg nation.</em></span></p></blockquote>
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;">En effet, plus que le récit lui-même, c’est cette note et son contraste avec les stipulations du guide à la cabane à sucre ainsi que son rapport à la mémoire et à l’ouvrage de Halberstam qui ont déclenché mes réflexions ici.</p>
<p style="text-align: justify;">Dans son ouvrage <em>The Queer Art of Failure</em>, Halberstam explicite ses pensées sur deux concepts <em>queer </em>: l’oubli et l’échec. Si le succès s’inscrit dans un progrès qui dépend de la continuité, stipule Halberstam, l’oubli, comme une rupture dans cette temporalité linéaire, marque un échec émancipatoire. Les réflexions de Simpson et son poème nous montrent toutefois que la continuité hétéronormative et capitaliste à laquelle se réfère Halberstam ne provient pas de la mémoire, mais plutôt de l’oubli. Le chansonnier en habits anachroniques qui chante <em>Itsy bitsy spider</em> ne représente pas la mémoire, pas plus qu’il ne renforce l’oubli. Oublier d’abord le fait que cette entreprise familiale est elle-même le produit d’une rupture, qu’elle est bâtie sur la terre algonquine non cédée. Absorbés par le charme campagnard, on oublie que les femmes dans toute cette opération ne sont présentes que derrière le comptoir, servant la nourriture.</p>
<p style="text-align: justify;">Qui plus est, la note de bas de page de Simpson rend l’interlocuteur conscient du sujet-conteur, du fait que sa mémoire n’en est qu’une parmi tant d’autres qui viennent intercepter l’Histoire. Je propose donc que contrairement à ce que stipule Halberstam, l’échec <em>queer</em> qu’elle désire provienne en fait de la remémoration. Une remémoration qui ne cherche pas à réinstaurer la ligne temporelle, mais s’offre comme un remembrement (Stewart, 1996). Pour qu’il y ait du remembrement, il faut d’abord un démembrement, une défiguration de la logique établie. La résistance d’un tel point de vue ne sera pas une participation libérale afin d’inclure un plus grand nombre dans le système, mais une désidentification par rapport au système même. Plus précisément, une résistance féministe dans cette perspective ne cherchera pas à applaudir le succès des femmes dans les entreprises capitalistes, mais veillera à interrompre la logique dont la continuité dépend de ce succès. Ce n’est pas l’égalité, mais la rupture qui sera l’objectif d’une telle lutte. Cette rupture s’actualise parfois par la simple présence de certains corps et certains récits dans certains espaces. Ici, le récit de Simpson interrompt la continuité patriarcale de l’érablier et de son entreprise. L’amour qu’éprouve Kwezens, la présence collective des tantes et celle de l’écureuil roux forment un récit qui nuit à l’Histoire dont l’héritier de la cabane à sucre est détenteur. Ainsi, les objectifs d’une lutte <em>queer</em> s’inscriront, selon Moten et Harney dans « <em>[n]ot so much the abolition of prisons but the abolition of a society that could have prisons, that could have slavery, that could have the wage, and therefore not abolition as the elimination of anything but abolition as the founding of a new society.</em> »(2004, p.114)</p>
<p style="text-align: justify;">On assiste ces jours-ci à des manifestations et à des grèves dont le but est d’interrompre le progrès qui marque la continuité du statu quo. Les femmes qui sortent dans la rue avertissent la société québécoise du fait que le progrès libéral constitue une catastrophe pour les opprimées, qu’il leur coûte leur main-d’œuvre, le contrôle de leurs corps et de leurs systèmes de reproduction. Ce sont des gestes de défaillance importante, certes, et, qui sait, peut-être même historiques; n’oublions toutefois pas qu’il n’y a pas juste des printemps tous les deux ans pour résister à un système ultra-capitaliste qui cherche à assimiler et à s’approprier non seulement les opprimées, mais aussi leurs luttes pour l’émancipation; si la ligne vers le progrès construit sa continuité par le biais de l’oubli et de l’élision, la meilleure façon de contrer cette force monstrueuse serait peut-être de s’y désidentifier et de « remembrer » nos propres temporalités et socialités de tout ce qui est rejeté par cette ligne. Sortons, certes, mais surtout échouons.</p>
<hr />
<p><strong>Bibliographie</strong> Benjamin, Walter, <em>Charles Baudelaire</em>, Paris, Payot, 1982. Halberstam, Jack, <em>The Queer Art of Failure</em>, Durham, Duke University Press, 2011. Stewart, Kathleen, <em>A Space on the Side of the Road</em>, Princeton, Princeton University Press, 1996. Moten, Fred and Stefano Harney, « The University and the Undercommons: Seven Theses », <em>Social Text</em>, vol. 22, no. 2, été 2004. Simpson, Leanne, « Land As Pedagogy : Nishnaabeg Intelligence and Rebellious Transformation », dans <em>Decolonization: Indigeneity, Education &amp; Society</em>, vol. 3, no 3, 2014, p.1-25.</p>
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		<title>4. L&#8217;homosexualité queer pour faire échec au capitalisme hétéronormatif</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Catherine Lefrançois]]></dc:creator>
		<pubDate>Thu, 21 May 2015 17:52:05 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[4 Économie]]></category>
		<category><![CDATA[CHRONIQUES]]></category>
		<category><![CDATA[Notes pour un existentialisme queer]]></category>
		<category><![CDATA[Résistance]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>&#160; PIERRE-LUC LANDRY &#160; J’ai échoué. Lamentablement. Puis j’échouerai encore. Et je n’arrive pas à rattacher ces notes à l’économie, sinon par la négative : le capitalisme sauvage ne permet pas l’échec. « Nous avons tous échoué dans l’atteinte de nos rêves de perfection. Je nous évalue donc sur la base de notre splendide incapacité à faire [&#8230;]</p>
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]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<p><a href="/wp-content/uploads/2015/05/Landry.png"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-1223" src="/wp-content/uploads/2015/05/Landry.png" alt="Landry" width="600" height="923" srcset="/wp-content/uploads/2015/05/Landry.png 600w, /wp-content/uploads/2015/05/Landry-195x300.png 195w" sizes="(max-width: 600px) 100vw, 600px" /></a></p>
<p>&nbsp;</p>
<p>PIERRE-LUC LANDRY</p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;">J’ai échoué. Lamentablement. Puis j’échouerai encore. Et je n’arrive pas à rattacher ces notes à l’économie, sinon par la négative : le capitalisme sauvage ne permet pas l’échec. « Nous avons tous échoué dans l’atteinte de nos rêves de perfection. Je nous évalue donc sur la base de notre splendide incapacité à faire l’impossible. » On attribue ces quelques mots à William Faulkner, reconnu pour son cynisme, mais aussi pour des maximes semblables, beaucoup plus réalistes et utiles que les conseils que d’aucuns aiment servir aux étudiants, à ceux qui veulent écrire par exemple, du haut de leur savoir absolu. Néanmoins, la logique marchande qui préside à toutes nos activités ne fait aucune place à l’échec, qu’il soit formateur ou non, quoi qu’on veuille bien croire le contraire – notamment lorsque le temps est venu pour nous de justifier nos faux pas, de transformer ces moments où nous nous sommes plantés magistralement en expériences enrichissantes desquelles nous sortons grandis, d’une maturité nouvellement acquise, plus aptes à recommencer; parce qu’il faut bien se <em>réinvestir</em> – jeu de mots intentionnel –, devenir à nouveau des agents économiques actifs et rentables, faire <em>profiter</em> – jeu de mots intentionnel, bis – la société de notre savoir-faire (et non pas de notre savoir-être).</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="/wp-content/uploads/2015/05/Resistance.png"><img decoding="async" class="alignright wp-image-1135 size-full" src="/wp-content/uploads/2015/05/Resistance.png" alt="Resistance" width="200" height="200" srcset="/wp-content/uploads/2015/05/Resistance.png 200w, /wp-content/uploads/2015/05/Resistance-150x150.png 150w, /wp-content/uploads/2015/05/Resistance-100x100.png 100w" sizes="(max-width: 200px) 100vw, 200px" /></a></p>
<p style="text-align: justify;">Cela dit, nous nageons dans les abstractions. Je donnerai donc un exemple – un seul, pour les besoins de ces notes – du caractère inacceptable de l’échec dans le discours dominant : le règne du modèle hétéronormatif monogame créateur de richesse(s), c’est-à-dire l’hégémonie, dans l’imaginaire collectif, de la famille nucléaire, pour dire les choses autrement, dont on a élargi le concept pour y faire entrer d’autres types de « normalité », des modèles qui n’ont plus rien d’alternatif aujourd’hui dans la mesure où leur valorisation sert à renforcer le système patriarcal et colonialiste du capitalisme occidental qui est en passe de s’imposer partout, jusque dans les chambres à coucher – l’État s’en dissociant avec Trudeau, le marché y est entré pour prendre en charge les choses qui se passent « sous les couvertures ».</p>
<p style="text-align: justify;">L’amour, dans nos régimes néolibéraux dont le conservatisme social n’est plus à démontrer, participe à/de la propriété privée. L’idéal à atteindre pour tout individu sain d’esprit et « normal », peu importe ce que cela veut dire, est celui du couple qui dure. Du couple stable, riche, propriétaire, avec ou sans enfants – préférablement avec enfants – et qui redonne à la société d’une manière ou d’une autre, dont les fruits du travail peuvent être consommés; le couple qui <em>s’installe</em> quelque part et qui ne dérange pas trop, qui emprunte à la banque pour acheter une maison et qui paiera ainsi des intérêts à l’institution financière altruiste qui lui aura permis de réaliser ce grand rêve qui était le sien d’avoir enfin la sainte paix entre quatre murs, de posséder ce qui lui revient de plein droit, maintenant, de n’avoir de comptes à rendre à personne. Le couple hypocrite qui s’opposera à l’oléoduc Énergie Est de TransCanada, pour prendre un exemple d’actualité parmi d’autres, mais qui continuera d’utiliser sa (ou ses) voiture(s) pour se rendre au travail et à l’épicerie et au camping et qui veut <em>posséder</em> son véhicule – c’est plus simple comme ça, évidemment –, mais qui ne réfléchit pas plus de deux minutes à l’origine du pétrole qui le transporte pourvu que celui-ci ne passe pas par chez lui dans un oléoduc ou dans un train ou dans un bateau ou dans un camion on s’en balance : pas dans ma cour, mais qu’on n’augmente pas les prix par contre parce que je répondrai dans un vox pop que « ça n’a pas de bon sens » et non, je ne voudrai pas payer plus cher pour mon électricité non plus. Le couple qui s’inscrit donc dans le système capitaliste et autoritaire où la propriété privée permet « la liberté la plus absolue » et dans le cadre duquel l’amour est réglementé, normalisé, immatriculé sur les registres officiels de l’État et des institutions financières qui sont en passe de devenir plus puissantes que tous les gouvernements réunis.</p>
<p style="text-align: justify;">Néanmoins, il arrive que cela ne fonctionne pas. Il arrive parfois que l’on se sépare, que l’on rompe, que l’on préfère être seul, que le couple échoue à se maintenir dans la durée longue de la propriété privée. Il arrive aussi que des individus refusent le couple ou tentent de le révéler pour ce qu’il est, dans toute sa splendeur économique, dans ses mécanismes d’oppression et de légifération abusifs. Renaud Camus, dans ses <em>Tricks</em>, exprime très bien le caractère hégémonique d’une narration qui présente le couple fidèle et invariable s’inscrivant dans la pérennité comme l’ultime achèvement, comme la consécration d’une existence amoureuse jusque-là placée sous le signe de l’expectative, de l’attente de légitimation :</p>
<blockquote>
<p style="text-align: justify;"><span style="color: #33cccc;">N’empêche qu’il est bien certain que le discours dominant, en fait, encore maintenant, et même s’il est en régression, c’est le discours de l’amour, le discours du couple. Il suffit de voir les films, les feuilletons de la télévision, d’écouter les chansons, surtout. Quatre-vingt-quinze pour cent des chansons exaltent le sentiment amoureux, et lui seul. Chaque fois que tu es déprimé, que tu te sens seul, que tu t’es disputé avec ton mec, ou quelque chose comme ça, et que tu vas au sauna, en France en tout cas, tu n’entends que des chansons ultra-sentimentales, genre <em>On a vu la flamme qu’on croyait éteinte</em>, etc., etc., <em>Reviens, reviens</em>, etc., <em>Ne me quitte pas</em>, ça ne rate jamais. Ce qui est donné comme positif, c’est toujours le couple, la durée, jamais la rupture, le passage. Et si par hasard, une fois, dans un film, par exemple, une rupture est présentée favorablement, c’est uniquement parce qu’elle permettra une autre liaison, plus solide que la précédente. On est en plein Tristan (1988 : 440-441).</span></p>
</blockquote>
<p style="text-align: justify;">À ceux qui répondent que « le discours dominant sur la question [amoureuse], c’est celui du sexe, de la drague, et tout ça », il oppose que « c’est peut-être un peu exagéré » :</p>
<blockquote>
<p style="text-align: justify;"><span style="color: #33cccc;">Il faut considérer les groupes, les sous-groupes, et combattre sur plusieurs fronts. C’est un des grands problèmes du texte moderne. Parce que la <em>Doxa</em> est fluide, multiple, polycéphale, contradictoire, toujours prête à se prétendre de votre côté, il faut mettre au point, contre elle, des machines cafouilleuses, des appareils polymorphes, des textes insincères, sédiments, contradictoires (1988 : 441).</span></p>
</blockquote>
<p style="text-align: justify;">Il faut donc lire les <em>Tricks</em> et les réhabiliter dans le discours littéraire pour autre chose qu’un témoignage un peu <em>trash</em> de la promiscuité (homo)sexuelle des années pré-sida. (On pourra aussi dire de Renaud Camus que son flirt actuel avec la mouvance identitaire de droite et le Front national rend ses propos des années 1980 invalides, mais je préfère les prendre pour ce qu’ils sont et ce qu’ils ont contribué à exprimer lors de leur parution.) Et il faudra, plus tard, écrire dans cette veine, oui, tenter de dire l’homosexe parce que ce combat-là n’est pas encore gagné. L’homosexualité reste un échec. L’homosexualité queer, j’entends. Et cet échec, je le revendique. Un échec du capitalisme, de l’hétéronormativité patriarcale. Pour cela nous avons besoin d’une perspective intersectionnelle radicale, postcoloniale, savante et créatrice, qui se nourrit de tout, de sorte que la doxa dont parle Renaud Camus ne puisse plus se prétendre à nos côtés; nous avons besoin de Francis Dupuis-Déri et de ses analyses anarchistes de nos « aristocraties électives » comme du féminisme <em>mainstream</em> d’Amy Poehler qui, dans le magazine <em>Elle</em>, propose à sa manière une sorte d’apologie de l’échec causé par un excès de désirs dont elle ne veut pas se départir :</p>
<blockquote>
<p style="text-align: justify;"><span style="color: #33cccc;">By the way, I just want to thank you for not having your first question be “How do you balance it all?” Why not try to do as much as you can? More, more, more, more, more. That&rsquo;s how I&rsquo;m feeling right now—really lucky and blessed, and I just want to enjoy my appetite. To some people, not caring is supposed to be cool, commenting is more interesting than doing, and everything is judged and then disposed of in, like, five minutes. I&rsquo;m not interested in those kinds of people. I like the person who commits and goes all in and takes big swings and then maybe fails or looks stupid; who jumps and falls down, rather than the person who points at the person who fell, and laughs. But I do sometimes laugh when people fall down (2014 : en ligne).</span></p>
</blockquote>
<p style="text-align: justify;">Nous avons néanmoins le devoir d’aller plus loin que le <em>mainstream </em>afin d’infléchir davantage le discours dominant; nous avons le devoir de changer plus vite que la doxa et, pour ce faire, d’embrasser le plus de luttes possible par cette intersectionnalité postcoloniale qui se met en place depuis quelques dizaines d’années dans le discours critique. Une telle perspective est nécessaire dans la mesure où elle permet de révéler « les dynamiques de race et de classe » et de « situer ces rapports […] dans le continuum du colonialisme » (ainsi qu’elle nous évitera de soutenir plus tard la droite identitaire comme Renaud Camus…); elle « apport[e] [aussi] une nouvelle complexité à la compréhension des hiérarchies et des rapports de domination » (Maillé, 2014 : 43). L’intersectionnalité est une réponse aux modèles libéraux d’analyse et « permet de révéler une réalité plus complexe » dans laquelle les oppressions « interagissent de façon dynamique » (Maillé, 2014 : 45; 48). Ainsi on déchiffre les oppressions dans un mouvement de déconstruction des discours dominants à travers les potentialités politiques de nos prises de parole, à l’heure où nous souhaitons « penser les différences autrement » tout en rejetant la « vision libérale d’un monde qui serait neutre et objectif sur les questions de race », de sexe, de classe sociale, d’orientation sexuelle, etc. (Maillé, 2014 : 51). Je revendique donc l’intersectionnalité postcoloniale comme outil d’une « désorientation queer » (Lak, 2015 : à paraître) permettant de contrer l’invisibilité des groupes minoritaires dont les désirs et les ambitions n’entrent pas dans nos modèles capitalistes et patriarcaux, comme outil permettant de faire échec à la doxa et de rendre le monde un peu plus queer, un geste à fois.</p>
<p style="text-align: justify;">Il faut parfois verser dans la débauche pour parvenir à autre chose qu’on ne saurait encore nommer, mais dont on ne peut s’empêcher de rêver.</p>
<hr />
<p><strong>Bibliographie</strong></p>
<p><strong> </strong></p>
<p>Renaud CAMUS (1988), <em>Tricks</em>, Paris, P.O.L.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Rachael COMBE (2014), « Amy Poehler Talks Feminism, Friendship, And Staying Away From Selfies », <em>Elle</em>, dossier <em>Women in TV</em>, [en ligne] : <a href="http://www.elle.com/culture/celebrities/a6/amy-poehler-women-in-tv-2014-interview/" target="_blank">http://www.elle.com/culture/celebrities/a6/amy-poehler-women-in-tv-2014-interview/</a> (Page consultée le 15 avril 2014).</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Francis DUPUIS-DÉRI (2013), <em>Démocratie. Histoire politique d’un mot aux États-Unis et en France</em>, Montréal, Lux Éditeur, collection « Humanités ».</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Zishad LAK (2015), « Pour une désorientation queer à l’université »,  <em>Le Crachoir de Flaubert</em>, dossier « Investir les marges »,  [en ligne : <a class="_553k" style="color: #3b5998;" href="http://www.lecrachoirdeflaubert.ulaval.ca/2015/05/pour-une-desorientation-queer-a-luniversite/" target="_blank" rel="nofollow">http://www.lecrachoirdeflaubert.ulaval.ca/2015/05/pour-une-desorientation-queer-a-luniversite/</a> (Page consultée le 20 mai 2015).</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Chantal MAILLÉ (2014), « Approche intersectionnelle, théorie postcoloniale et questions de différences dans les féminismes anglo-saxons et francophones », dans <em>Politique et Société</em>, volume 33, numéro 1, p. 41-60.</p>
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		<title>Patriarcalin adore le féminisme pop</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Catherine Lefrançois]]></dc:creator>
		<pubDate>Thu, 21 May 2015 17:51:36 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[4 Économie]]></category>
		<category><![CDATA[CHRONIQUES]]></category>
		<category><![CDATA[Patriarcalin]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>TOONY</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p>TOONY</p>
<p><a href="/wp-content/uploads/2015/05/Patriarcalin-feminisme-pop-1200.png"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-1230" src="/wp-content/uploads/2015/05/Patriarcalin-feminisme-pop-1200.png" alt="Patriarcalin feminisme pop 1200" width="1200" height="800" srcset="/wp-content/uploads/2015/05/Patriarcalin-feminisme-pop-1200.png 1200w, /wp-content/uploads/2015/05/Patriarcalin-feminisme-pop-1200-300x200.png 300w, /wp-content/uploads/2015/05/Patriarcalin-feminisme-pop-1200-1024x682.png 1024w" sizes="(max-width: 1200px) 100vw, 1200px" /></a></p>
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