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	<title>Mines de rien Archives - FRANCOISE STEREO</title>
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		<title>Portrait de la peintresse en matante</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Marie-Michèle Rheault]]></dc:creator>
		<pubDate>Fri, 21 Dec 2018 04:16:12 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[10 Madame/Matante]]></category>
		<category><![CDATA[Mines de rien]]></category>
		<category><![CDATA[NOUVELLES]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>LORI SAINT-MARTIN Illustration : Nadia Morin Peintresse, subst., fém., rare et souv. iron. Femme peintre &#160; Elle est morte à 83 ans, Mary Pratt, le 14 août 2018, peintresse canadienne que j’aime profondément. Une très grande artiste, toujours décrite comme une femme au foyer, une mère de famille. Donc (forcément) une matante. Voyons voir. Petit retour en [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p><a href="/wp-content/uploads/2018/12/Lori-Saint-Martin_peintresse.png"><img fetchpriority="high" decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-3665" src="/wp-content/uploads/2018/12/Lori-Saint-Martin_peintresse.png" alt="" width="1500" height="1026" srcset="/wp-content/uploads/2018/12/Lori-Saint-Martin_peintresse.png 1500w, /wp-content/uploads/2018/12/Lori-Saint-Martin_peintresse-300x205.png 300w, /wp-content/uploads/2018/12/Lori-Saint-Martin_peintresse-768x525.png 768w, /wp-content/uploads/2018/12/Lori-Saint-Martin_peintresse-1024x700.png 1024w" sizes="(max-width: 1500px) 100vw, 1500px" /></a></p>
<h3 style="text-align: right;">LORI SAINT-MARTIN</h3>
<p>Illustration : Nadia Morin</p>
<p style="text-align: right;"><a href="http://www.cnrtl.fr/definition/peintresse" target="_blank" rel="noopener"><strong>Peintresse</strong></a>, subst., fém., rare et souv. iron. Femme peintre</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Elle est morte à 83 ans, Mary Pratt, le 14 août 2018, peintresse canadienne que j’aime profondément. Une très grande artiste, toujours décrite comme une femme au foyer, une mère de famille. Donc (forcément) une matante. Voyons voir.</p>
<p>Petit retour en arrière : musée Jacquemart-André, Paris, juillet 2018. Je visite, ravie, une exposition de Mary Cassatt, importante peintresse (ce terme me plaît, même si mon correcteur automatique m’indique une faute) impressionniste. Puis je surprends les propos d’une jeune guide qui accompagne un groupe d’adolescents. Elle dit, je cite (espionne dans la maison de l’art, je l’ai suivie en notant tout, jusqu’aux hésitations) : « À cette époque, les hommes avaient déjà délaissé la peinture des mères et des enfants qu’ils trouvaient, euh… disons-le, cucul… eux, ils ont peint des sujets je dirais plus… plus stimulants, les gens dans la vie quotidienne… »</p>
<p>J’ai toujours détesté les visites guidées, trop souvent une sorte de prêt-à-penser en troupeau. Préjugé confirmé par cette visite. Pour une fois qu’un musée bien coté consacre une exposition à une femme, on ne peut pas se contenter de la célébrer. Non, on se sent obligée – même si on est une jeune femme et non un vieux croulant de l’Académie-de-quelque-chose – de dévaloriser l’artiste au nom de valeurs masculines supposément supérieures. Même si c’était vrai que Mary Cassatt était inférieure à tous ces hommes « stimulants » de son époque – et c’est faux –, était-ce vraiment le lieu et le moment de le dire? Que retiendront ces jeunes de leur visite? Que les femmes artistes sont moins bonnes, presque par nature (une femme, ça peint des mères et des enfants), que les hommes? Que les sujets qu’elles choisissent sont « cucul », aussi par nature? Que les femmes, même les grandes artistes, sont nécessairement des matantes (au sens patriarcal du terme, bien sûr; j’ai connu plein de matantes formidables)? Accessoirement, que les mères et les enfants ne sont pas intéressants, ni dans l’art ni peut-être dans la vie? Le parti pris sexiste ne s’encombre même pas de logique : les mères et les enfants ne seraient-ils pas des « gens dans la vie quotidienne », par hasard, de ceux qu’il est si « stimulant » de voir représentés? À moins de croire, bien sûr, que le travail des femmes est inintéressant en soi (pensez à « histoire de bonne femme », « ouvrage de dames », « roman de matante »).</p>
<p>Ce qui me ramène à Mary Pratt. Dans les dernières décennies de sa vie, une fois divorcée – ce n’est peut-être pas une coïncidence –, elle a acquis une grande notoriété, indépendante de celle de Christopher Pratt, son ex-mari. Mais longtemps, on a trouvé son art banal, trop près de la vie domestique, trop ordinaire – exactement, tiens, comme celui de l’autre Mary, née presque 100 ans plus tôt (1844 et 1935). Il est vrai que la Mary qui vient de nous quitter peint des cerises dans un bol de verre, des robes sur une corde à linge, des filets de poisson sur une feuille de papier d’aluminium. Mais avec quelle luminosité, quelle intensité, quelle technique tellement parfaite qu’elle en est troublante, quelle ardente passion : je n’ai jamais rien vu de pareil.</p>
<p>D’où vient donc cette dévalorisation de l’art de Mary Pratt pendant les premières décennies de sa carrière? Du même préjugé qui fait que Mary Cassatt (on pourrait en dire autant de Berthe Morisot, sujet d’une grande exposition au Musée national des beaux-arts du Québec à l’été 2018) est moins connue que le plus mineur des impressionnistes de sexe masculin. Pourtant, <em>Summertime</em>, <em>The Coiffure</em>, <em>Young Women Picking Fruit</em>, <em>Reading</em> Le Figaro, <em>Child in a Straw Hat </em>or <em>In the Loge</em> – je choisis presque au hasard dans le catalogue de Cassatt – sont des chefs-d’œuvre. De la beauté pure.</p>
<p>Le cercle est si parfait et si vicieux qu’il est presque incassable. De « c’est féminin, donc c’est mauvais » (peindre les mères et les enfants, c’est « cucul »), on passe insensiblement à « c’est mauvais, donc c’est féminin » (comparer un artiste homme à une femme n’a rien de flatteur). Puis un autre tour d’écrou transforme le cercle vicieux en labyrinthe sans issue : <em>si des hommes peignent la même chose, ce n’est pas cucul, c’est du grand art</em>. Les pommes de Cézanne, les petites filles ridiculement roses et jolies de Renoir, les femmes qui lisent de Fragonard : ça, c’est pour les siècles des siècles. Une mère et un enfant, c’est un sujet de bonne femme ou de matante – à moins, bien sûr, que le bébé en question soit l’enfant Jésus, auquel cas on atteint au sublime. Sublimes aussi, les versions de Renoir, Monet, Klimt ou Picasso : en somme, le motif n’est « cucul » que peint par une femme. Dit autrement, le seul bon sujet est un sujet traité par un homme…</p>
<p>Être femme, il faut bien le conclure, c’est en soi une tare qui empêche d’être une grande artiste. Il est difficile d’estimer (mais probablement aussi de surestimer) les répercussions des obstacles pratiques comme l’interdiction d’accéder à une formation artistique rigoureuse (à l’époque de Mary Cassatt, les femmes ne sont pas admises à l’École des Beaux-Arts <a href="#_ftn1" name="_ftnref1">[1]</a>), ou encore les contraintes de la bienséance (une femme « respectable » – et celles qui perdaient cette réputation avaient d’autres ennuis – ne pouvait fréquenter les bouges que peint un Toulouse-Lautrec). Mais le pire, sans doute, est la féminité même, ou plutôt les préjugés à son sujet : une femme, c’est une mère de famille et une ménagère. Si elle ne l’est pas, elle est déjà suspecte : dans un cas comme dans l’autre, on « sait » qu’elle n’arrivera pas à grand-chose. Mary Cassatt, elle-même célibataire, peignait fréquemment les femmes et les enfants de sa famille, modèles accessibles et sans doute plus souvent à la maison que les maris, pères et frères de son cercle. Un professeur-peintre a dit à Mary Pratt qu’il ne pouvait y avoir qu’un seul artiste dans un couple : on se doute bien lequel. Elle a élevé quatre enfants sans « aide » de son mari, enfermé dans son studio (en entrevue, elle dit qu’il « ne sait rien faire dans une maison »). Elle faisait son pain! Elle recevait régulièrement une quinzaine de personnes à souper! Quand, comment a-t-elle trouvé la moindre brèche par où s’échapper? Et comment s’étonner qu’elle ait peint des objets qu’elle voyait dans la maison et, surtout, dans la cuisine?</p>
<p>Mais ces sujets – les mères et les enfants, les objets domestiques – ont peu de poids, peu de valeur. En 1929, Virginia Woolf écrit ceci (trad. Clara Malraux) : « Ce livre est important, déclare la critique, parce qu&rsquo;il traite de la guerre. Ce livre est insignifiant parce qu&rsquo;il traite des sentiments des femmes dans un salon. » Les propos de la guide du Jacquemart-André le montrent, on en est encore à peu près là.</p>
<p>Et pourtant… regardez les toiles de Mary Pratt, même en petit sur Internet – regardez <em>Eggs in an Egg Crate</em>, <em>Glassy Apples</em>, <em>Silver Fish on Crimson Foil</em>, <em>Cold Cream</em>, <em>Child with Two Adults</em> pour le sujet mère-enfant sous un jour nouveau ou, si vous avez le cœur solide, <em>The Service Station</em> (qui montre une carcasse d’orignal attachée à une voiture, portrait des ravages de la violence masculine). Vous verrez une domesticité portée à l’incandescence, transmuée, un art qui célèbre et transcende son sujet, comme tout grand art. Tapez « Mary Pratt fire » et vous verrez une série de tableaux de chiffons qui brûlent sur une corde à linge hivernale – image de la rage des femmes, comme dans le journal féministe éphémère mais influent des années 1970, <em>Le torchon brûle</em>. La quantité de feux, de couteaux, de sang et de chairs éviscérées dans son œuvre devrait nous laisser songeuses; son univers domestique est souvent menaçant, chargé de colère, tout sauf « cucul ».</p>
<p>Les Gorilla Girls et d’autres artistes militantes l’ont maintes fois souligné : alors que les peintresses sont presque absentes des musées, le patrimoine muséal serait amputé de moitié si on supprimait les nus féminins. Mary Pratt n’aborde le nu que lorsqu’elle a plus de quarante ans :</p>
<p>Je croyais que les femmes devraient éviter de peindre des nus. Je pensais que si on n’avait pas une réaction érotique devant un nu, on ne devrait pas le peindre, parce que c’était l’essence de l’expérience… puis je me suis mise à y penser, et je me suis dit : « C’est ridicule. Si quelqu’un a le droit de peindre une femme nue, c’est une autre femme. Et pas un homme du tout. » Et quand j’ai regardé les nus canoniques, ces femmes nues peintes par des hommes, c’était des beautés voluptueuses qui disaient : « Monte à bord! » et je me suis dit : « Les femmes ne sont pas comme ça. Nous ne sommes pas comme ça. » Et donc j’ai changé d’idée.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p><em>Et donc j’ai changé d’idée </em>: je l’ai dit, j’aime cette femme de tout mon cœur. Regardez <em>This is Donna</em>, <em>Girl in a Wicker Chair</em>, <em>Blue Bath Water </em>: des femmes nues comme vous n’en avez jamais vues. Tout est très profondément féminin, très profondément humain, très profondément grand et puissant et universel comme la vie elle-même.</p>
<p>Pas un tableau de Mary Pratt qui ne le montre : la valeur d’une œuvre d’art ne tient pas à la grandeur ou la petitesse du sujet. Mais allez convaincre les gens. Le petit, le banal, le mineur, le <em>cucul</em> : voilà l’art des femmes. Mary Pratt propose une vision radicale : « Je ne crois pas qu’il y ait des choses ordinaires. Je crois que tout est complexe et mérite qu’on s’interroge et qu’on y regarde de près. » Si les guides de musée, les pédagogues, les journalistes, les critiques et les anthologistes apprenaient à voir cette complexité, le cercle vicieux de la dévalorisation des femmes et de leurs œuvres serait brisé.</p>
<p>« Ma seule force, a dit encore Mary Pratt de son travail (avec une modestie bien féminine qui me fâche un peu), c’est de trouver quelque chose là où la plupart des gens ne trouveraient rien. » La majorité des critiques – professionnels ou non – de l’art des femmes a réussi à faire exactement le contraire : ne rien voir là où il y a quelque chose de magnifique.</p>
<p>Une peintresse, ça ne vaut donc pas un peintre. Une peintresse, ça n’existe pas, ou plutôt, ça ne devrait pas exister; le système, de l’Académie à la langue, est pensé pour qu’il n’y en ait pas. Voici ce qu’en dit le <em>Grand Robert </em>:</p>
<p>Comme <em>écrivain</em>, <em>peintre</em> n’a pas de féminin admis. Cependant le féminin <em>peintresse</em> est attesté dès 1313 (<em>paintresse</em>), au sens de « femme peintre » et de « femme d’un peintre » (<em>painctresse</em>, 1536). Depuis le XVIII<sup>e</sup> siècle (Rousseau) et en français moderne, il ne désigne plus que la femme peintre, avec une valeur ironique et familière. On dira normalement : le peintre Berthe Morisot; Suzanne Valadon est un excellent peintre.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p><em>Pas de féminin admis</em> : en effet, tout est fait pour nous maintenir dehors. Le même cercle vicieux se dessine dans toute sa brutalité (notons au passage la comparaison avec « écrivaine »; les femmes qui créent sont un si grave problème que la langue n’a pas de mot pour les nommer <a href="#_ftn2" name="_ftnref2">[2]</a>). <em>Peintre</em> n’a pas de féminin parce que les femmes ne sont pas censées peindre; <em>peintresse</em> devient un terme moqueur (Rousseau est aussi l’auteur de <em>L’Émile</em>, un traité sur l’éducation qui enseigne la subordination et l’infériorité « naturelles » des femmes) parce que le féminin est par définition minable et ridicule. Et dire « elle est un excellent peintre » montre au mieux que c’est une petite exception à la grande règle du féminin cucul, laquelle se voit du coup consolidée. Cessons de permettre que les mots employés pour décrire les femmes les détruisent. Osons, fêtons donc le féminin, faisons exister ce qui n’a pas droit de cité : Mary Cassatt et Mary Pratt et beaucoup d’autres sont de grandes, de très grandes peintresses.</p>
<p>&nbsp;</p>
<hr />
<p>Pour la vie de Mary Pratt :</p>
<p><a href="https://www.theglobeandmail.com/arts/art-and-architecture/article-mary-pratts-paintings-contained-a-short-storys-worth-of-sublimated/" target="_blank" rel="noopener">https://www.theglobeandmail.com/arts/art-and-architecture/article-mary-pratts-paintings-contained-a-short-storys-worth-of-sublimated/</a></p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Pour la citation sur les nus :</p>
<p><a href="https://canadianart.ca/reviews/mary-pratt/" target="_blank" rel="noopener">https://canadianart.ca/reviews/mary-pratt/</a></p>
<hr />
<p><a href="#_ftnref1" name="_ftn1">[1]</a> Linda Nochlin (« Why Are There No Great Women Artists? ») et Germaine Greer (<em>The Obstacle Race</em>), ainsi que beaucoup d’autres, ont étudié ces questions.</p>
<p><a href="#_ftnref2" name="_ftn2">[2]</a> Selon le même dictionnaire, on peut dire « la guide »; ce sont les grandes fonctions prestigieuses qui font problème. <em>Colette est un grand écrivain </em>est un autre exemple proposé. Mais ce n’est pas, bien sûr, que la langue ne permet pas le féminin (elle l’oblige même : une femme ne peut pas dire : je suis infirmier …), c’est qu’elle est un des multiples lieux du refus de l’égalité des femmes.</p>
<p>&nbsp;</p>
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		<title>Les matantes… et les mononc’s</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Marie-Michèle Rheault]]></dc:creator>
		<pubDate>Fri, 21 Dec 2018 03:48:01 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[10 Madame/Matante]]></category>
		<category><![CDATA[Mines de rien]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>ISABELLE BOISCLAIR &#160; Illustration : Nadia Morin Au cours des dernières années, il a été question, à plusieurs reprises, de « madamisation » ou de « matantisation » de l’école, de la culture, des médias [1]… Le féminin de la formulation frappe, même s’il se cache, ici sous un titre de civilité, là sous un titre relationnel. Bien que [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<h3><a href="/wp-content/uploads/2018/12/Isabelle-Boisclair_La-matantisation-de-la-culture.png"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-3715" src="/wp-content/uploads/2018/12/Isabelle-Boisclair_La-matantisation-de-la-culture.png" alt="" width="1000" height="684" srcset="/wp-content/uploads/2018/12/Isabelle-Boisclair_La-matantisation-de-la-culture.png 1000w, /wp-content/uploads/2018/12/Isabelle-Boisclair_La-matantisation-de-la-culture-300x205.png 300w, /wp-content/uploads/2018/12/Isabelle-Boisclair_La-matantisation-de-la-culture-768x525.png 768w" sizes="(max-width: 1000px) 100vw, 1000px" /></a></h3>
<h3 style="text-align: right;">ISABELLE BOISCLAIR</h3>
<p>&nbsp;</p>
<p>Illustration : Nadia Morin</p>
<p>Au cours des dernières années, il a été question, à plusieurs reprises, de « madamisation » ou de « matantisation » de l’école, de la culture, des médias <a href="#_ftn1" name="_ftnref1">[1]</a>… Le féminin de la formulation frappe, même s’il se cache, ici sous un titre de civilité, là sous un titre relationnel. Bien que le féminin n’y soit pas caché – au contraire –, on entend également parler de la « féminisation » du monde. Si la matantisation connote clairement le quétaine – j’y reviens –, dans tous les cas, ce qui est signifié, c’est bien la dévaluation que porterait en lui-même le féminin. On entendait récemment Denise Bombardier affirmer (et déplorer) que « [l]e Québec se caractérise de plus en plus par une féminisation de ses mœurs, ses comportements et ses institutions <a href="#_ftn2" name="_ftnref2">[2]</a> ». De fait, il est de nombreuses professions ou activités, autrefois exclusivement masculines, qui se voient de plus en plus investies par des femmes. Mais voilà, on brandit le spectre de la madamisation-matantisation-féminisation comme la menace d’un double mal : 1° la domination féminine est à nos portes! (Tous aux abris!); 2° une grave déflation des valeurs va s’ensuivre!, alors même qu’il serait plus juste de parler de <em>mixisation</em> – qui veut dire : devenir de plus en plus <em>mixte </em>–, car on est encore bien loin d’une <em>féminisation</em> tous azimuts de la société, qui consisterait à ce que toute la société passe sous la coupe du féminin – de la même façon qu’elle est, depuis des millénaires, sous la coupe du masculin. Or, non seulement personne ne vise cela, mais nous en sommes loin! Il faut bien voir, en effet, que dans plusieurs des situations où cette menace est invoquée, les femmes partent de zéro – ou presque. Dès lors, tout gain fait par elles est nécessairement un gain de mixité, cependant perçu comme un pas vers un renversement total.</p>
<p>Et c’est souvent lorsqu’il est question de littérature ou, plus largement, de culture, que l’on évoque cette matantisation, qui sous-entend que les femmes étant de plus en plus nombreuses à envahir les tablettes des librairies, la littérature perd en qualité <a href="#_ftn3" name="_ftnref3">[3]</a>. Ce qui est suggéré par cette formule, c’est bien l’idée d’une dévaluation (de l’école, de la culture, des médias <a href="#_ftn4" name="_ftnref4">[4]</a>…). Que cette dévaluation soit signifiée par une figure féminine en dit long sur le système de sexe/genre dans lequel nous baignons tous et toutes <a href="#_ftn5" name="_ftnref5">[5]</a>, sur sa persistance. Preuve, s’il en fallait, que l’on considère encore le féminin comme de moindre valeur que le masculin.</p>
<p>Dans certains cas de figure, c’est pour sous-entendre que la culture et la littérature québécoises se feraient moins sérieuses, moins élevées, que ces termes sont utilisés, qu’elles perdraient de la valeur parce qu’elles relaient des valeurs féminines – entendre : quétaines, mièvres <a href="#_ftn6" name="_ftnref6">[6]</a>. Ah bon. La littérature des femmes, mièvre? Anne Hébert, mièvre? Suzanne Jacob, mièvre? Nelly Arcan, mièvre? Catherine Mavrikakis, mièvre? Oui, il y a peut-être des femmes qui écrivent des romans mièvres. Mais ne dit-on pas <em>à</em> <em>chaque torchon sa guenille</em>? Il y a aussi des hommes qui écrivent des romans mièvres – mais jamais on ne leur assigne ce qualificatif. Leur fonds de commerce est la masculinité virile <em>cheap</em>, protectrice; qui est précisément la contrepartie de la mièvrerie féminine, faite de sensiblerie, de romantisme et de sentimentalisme. Or, <em>d’un point de vue féministe</em>, cette masculinité virile <em>cheap</em> est tout aussi mièvre. Mais le point de vue dominant jusqu’ici – la position d’autorité discursive depuis laquelle l’ensemble de la production est évalué – étant le point de vue masculin, jamais un trait constitutif de la masculinité ne s’est vu dévalué. Le masculin étant érigé en norme, s’il est lui-même mièvre, il passe inaperçu. Et il ne se trouve personne pour se plaindre d’une quelconque mononc’isation de la culture. Tandis qu’encore aujourd’hui, alors qu’on a eu des Virginie Despentes, des Maggie Nelson, des Susan Sontag, des Maya Angelou, ou, en musique, des Patti Smith, des P.J. Harvey, et combien d’autres, les productions culturelles émanant des femmes sont encore perçues comme mièvres par défaut.</p>
<p>Un autre phénomène est parfois évoqué sous l’étiquette de la matante. Ici, la coupable est non pas l’écrivaine, mais la lectrice. La culture se matantiserait parce que ce sont des femmes qui en consomment davantage, et qu’ainsi elles imposent leur horizon d’attente, lequel est censé être, vous l’avez deviné, caractérisé par des produits de consommation « faciles ». Ce présupposé ne cache rien d’autre qu’une forme de misogynie culturelle, ce dont témoigne Solange dans une de ses dernières capsules <a href="#_ftn7" name="_ftnref7">[7]</a>, où elle « confie avoir longtemps redouté de n’avoir « que » un public féminin, ce qui pour elle était associé inconsciemment à<strong> un manque de légitimité et à une dépréciation de ces contenus » </strong><a href="#_ftn8" name="_ftnref8">[8]</a>. Ainsi donc, le crime des femmes serait de consommer de la culture! Que les mononc’s de ce monde – l’équivalent des matantes selon les lois de la complémentarité patriarcale – considèrent Éric-Emmanuel Schmitt comme un grand auteur ne provoque aucune commotion, aucune crainte quant à la mononc’isation du monde… Tiens, il s’en trouve sûrement pour expliquer que Schmitt écrit pour les matantes. En regard de critères de légitimité, tout ce qui est populaire est perçu et assimilé au féminin.</p>
<p>Au final, peu importe le sexe, la matantisation désigne la culture <em>cheap</em>. Et l’appréciation de la culture <em>cheap</em>, elle n’est pas tributaire du sexe – même si certains produits sont genrés, c’est-à-dire pensés en termes d’un public genré –, mais bien de l’univers culturel dans lequel chacun.e baigne. Il est vrai qu’on a longtemps tenu les femmes loin du savoir et des diverses formes d’art, et que, par conséquent, nombreuses étaient celles qui se tournaient du côté des objets culturels « faciles » à saisir, produits à leur destination, question de les divertir des sujets qui leur sont <em>évidemment </em>inaccessibles. Mais bondance, les filles vont à l’école depuis longtemps maintenant, et elles sont même plus nombreuses que les hommes dans les programmes de littérature! (<em>Oups : alerte rouge! Risque de féminisation en vue!</em>)</p>
<p>Ainsi donc, tout se passe comme si le quétaine était féminin par définition. Prenons l’absolu du quétaine : un mariage (hétéro) quétaine. Mais alors, constatons qu’il y a bien un des deux mariés qui est un gars, non? Pourquoi alors seule la matante serait quétaine? Même lorsqu’ils se ressemblent et s’apparentent, le masculin et le féminin sont toujours perçus différemment – à travers la grille du genre, précisément – et le masculin y est perçu comme neutre. C’est donc nécessairement le féminin qui est <em>cheap</em>, qui dévalue et dépare les stocks. La marque du féminin souffre toujours d’un déficit de considération fondé sur une valeur perçue comme moindre. Biais de perception répandu, qui imprègne durablement notre culture.</p>
<p>Donc, pour parler de dévaluation de la culture, il faudrait trouver un terme approprié, non pas strictement féminin. Mais… j’y pense : si « le masculin est neutre », qu’il l’emporte sur le féminin, toussa, on devrait simplement parler de mononc’isation, non? Ben voilà. Logique. Question réglée! Parce que la sempiternelle association du féminin à « moindre valeur », ça gosse à la fin.</p>
<p>En tout cas, se pencher sur cette figure de la matante trahit que le seul rapport à la culture légitime est le rapport masculin; c’est bien là ce qui relève du sexisme systémique : un sexisme intégré tant aux structures sociales (qui avantagent les hommes jugés plus compétents, voire plus intéressants, plus sérieux, plus « profonds ») qu’aux schémas de pensée (qui présupposent que le masculin a plus de valeur que le féminin). Au final, évoquer la matante n’est qu’une façon de plus de dévaluer le féminin et, ce faisant, de délégitimer et disqualifier les femmes elles-mêmes.</p>
<p>Alors qu’ils tremblent, les mononc’s nostalgiques du temps où toutes les institutions – sauf la petite école, là – étaient masculines! Car le monde n’a pas fini de se mixiser. Voire, bientôt, il sera paritaire. Laissons-les trembler.</p>
<hr />
<p><a href="#_ftnref1" name="_ftn1">[1]</a> On pointe souvent Stéphane Baillargeon comme ayant été le premier, en 2011, à utiliser ce terme (<a href="http://www.ledevoir.com/societe/medias/319211/medias-la-madamisation" target="_blank" rel="noopener">http://www.ledevoir.com/societe/medias/319211/medias-la-madamisation</a>); un petit tour sur le Web permet d’identifier un article le précédant, signé par François Cardinal en 2010. Celui-ci dit emprunter l’expression à Claude Mailloux, du Département de psychoéducation de l&rsquo;UQTR (<a href="http://www.lapresse.ca/debats/editoriaux/francois-cardinal/201010/08/01-4330859-la-matantisation-de-lecole.php" target="_blank" rel="noopener">http://www.lapresse.ca/debats/editoriaux/francois-cardinal/201010/08/01-4330859-la-matantisation-de-lecole.php</a>).</p>
<p><a href="#_ftnref2" name="_ftn2">[2]</a> Denise Bombardier, « Le Québec : un matriarcat », <em>Le Journal de Montréal</em>, 7 mai 2018. <a href="http://www.journaldemontreal.com/2018/05/07/le-quebec-un-matriarcat" target="_blank" rel="noopener">http://www.journaldemontreal.com/2018/05/07/le-quebec-un-matriarcat</a></p>
<p><a href="#_ftnref3" name="_ftn3">[3]</a> Pour prendre la mesure de la rhétorique qui opère ce glissement entre littérature populaire et « féminin », voir par exemple l’examen sommaire auquel se livre Steve Proulx dans <em>Voir</em>, en août 2011. En se basant sur « les tops 50 des ventes au Québec pour les années 2007, 2008 et 2009 », celui-ci conclut : « Cinq de ces six auteurs ont écrit au « Je ». Ces romans comprennent presque tous une dose d&rsquo;humour et la plupart sont des récits à saveur autofictionnelle. Par ailleurs, ces six auteurs ont tous produit des romans de moins de 300 pages, à l&rsquo;exception de Rafaële Germain qui a étiré jusqu&rsquo;à 528 pages son <em>Gin tonic et concombre</em>. Sur les huit romans, seuls ceux de Nicolas Dickner et Stéphane Dompierre ne s&rsquo;adressent pas en priorité à un public féminin. Les héros de six romans sur huit sont d&rsquo;ailleurs des héroïnes. Voilà donc ce que la relève littéraire a pondu : de l&rsquo;autofiction courte, féminine, drolatique, écrite à la première personne du singulier. » <a href="https://voir.ca/chroniques/angle-mort/2011/08/24/comment-devenir-un-ecrivain-celebre/" target="_blank" rel="noopener">https://voir.ca/chroniques/angle-mort/2011/08/24/comment-devenir-un-ecrivain-celebre/</a></p>
<p><a href="#_ftnref4" name="_ftn4">[4]</a> Il y a quelques années, Antoine Compagnon, en France, avait clairement associé ceci à cela : « Les métiers de l’enseignement étaient des métiers de promotion sociale. Ils ont cessé de jouer ce rôle. La féminisation massive de ce métier a achevé de le déclasser, c’est d’ailleurs ce qui est en train de se passer pour la magistrature. C’est inéluctable. » <a href="http://plus.lefigaro.fr/page/marie-estelle-pech" target="_blank" rel="noopener">Marie-Estelle Pech, « Professeur, un métier sans évolution », <em>Le Figaro</em>, 6 janvier 2014. http://www.lefigaro.fr/actualite-france/2014/01/06/01016-20140106ARTFIG00556-professeur-un-metier-sans-evolution.php </a></p>
<p><a href="#_ftnref5" name="_ftn5">[5]</a> En effet, l’épithète n’est pas utilisée que par des hommes; voir par exemple l’extrait tiré du livre de Joanne Marcotte sur la page Web de son éditrice : « Le Québec d&rsquo;aujourd&rsquo;hui est mou, déprimé et a sombré dans un état de dépendance méprisable et déshonorant. La « matantisation » de nos institutions publiques et la mollesse de notre classe politique nuisent à la reconstitution des talents dont nous aurions fort besoin pour retrouver fierté et audace. Je suis de ceux et celles qui croient que le Québec peut faire plus et mieux. » <a href="http://www.efb.net/autres28.html" target="_blank" rel="noopener">http://www.efb.net/autres28.html</a></p>
<p><a href="#_ftnref6" name="_ftn6">[6]</a> Voir ce commentaire d’Antoine Tanguay, éditeur chez Alto : « Prenons <em>Maléficium</em> [de Martine Desjardins], par exemple. J’étais convaincu que c’était trop « weird » pour les « matantes ». C’était la même chose avec <em>Effigie</em>, d’Alissa York : je trouvais que c’était long et sombre, avec ses 600 pages. Mais elle est plus curieuse qu’on pense la matante! » (Sylvie Saint-Jacques, « Alto chante ses cinq bougies », <em>La Presse</em>, 21 mai 2010. <a href="http://www.lapresse.ca/arts/livres/201005/21/01-4282573-alto-chante-ses-cinq-bougies.php" target="_blank" rel="noopener">http://www.lapresse.ca/arts/livres/201005/21/01-4282573-alto-chante-ses-cinq-bougies.php</a>. Ce commentaire en entraîne un autre, d’Audrey Tremblay, dans son mémoire de maîtrise : « Le stéréotype de la « lectrice moyenne » provient d’une idée erronée : la « matante » n’existe pas – ou en tous cas, elle n’est pas le prototype dominant des femmes actuelles. Les femmes et les hommes qui apprécient les grandes sagas familiales décriées par David Homel existent; ceux et celles qui préfèrent d’autres types de lecture (des lectures « weirds ») existent également. Toutes ces catégories coexistent et elles n’ont pas à être opposées, hiérarchisées, sexuées. » (Audrey Tremblay, <em>Mixité et égalité dans le champ éditorial québécois. Étude des compositions des maisons d’édition contemporaines et catalogues (1995-2005), </em>mémoire de maîtrise, Département des lettres et communications, Université de Sherbrooke, 2014, p. 136-137. <a href="https://savoirs.usherbrooke.ca/bitstream/handle/11143/5882/Tremblay_Audrey_MA_2014.pdf?sequence=1&amp;isAllowed=y" target="_blank" rel="noopener">https://savoirs.usherbrooke.ca/bitstream/handle/11143/5882/Tremblay_Audrey_MA_2014.pdf?sequence=1&amp;isAllowed=y</a></p>
<p><a href="#_ftnref7" name="_ftn7">[7]</a> « Je suis misogyne », <em>Solange te parle</em>. <a href="https://www.youtube.com/watch?time_continue=136&amp;v=MDcat4CN41g" target="_blank" rel="noopener">https://www.youtube.com/watch?time_continue=136&amp;v=MDcat4CN41g</a></p>
<p><a href="#_ftnref8" name="_ftn8">[8]</a> Queen Camille, « Solange est misogyne… et peut-être que toi aussi », <em>madmoiZelle</em>, 11 septembre 2018. <a href="http://www.madmoizelle.com/solange-mysogine-sexisme-interiorise-952657" target="_blank" rel="noopener">http://www.madmoizelle.com/solange-mysogine-sexisme-interiorise-952657</a></p>
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		<title>La communauté uniforme</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Marie-Michèle Rheault]]></dc:creator>
		<pubDate>Wed, 13 Jul 2016 14:06:14 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[7 La communauté]]></category>
		<category><![CDATA[Mines de rien]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>ISABELLE BOISCLAIR &#160; « Les adultes (hommes) sont responsables : ils s’habillent de vêtements ternes et ne rigolent pas tous les jours. » Yves Bonnardel, La domination adulte Plusieurs ont soulevé l’immense écart entre les dress codes masculin et féminin, se demandant par exemple si Sheryl Sandberg aurait pu réussir si elle s’habillait comme Mark Zuckerberg[1], revêtant quotidiennement [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<h2 style="text-align: right;"><a href="/wp-content/uploads/2016/07/Kaki.png" rel="attachment wp-att-2045"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-2045" src="/wp-content/uploads/2016/07/Kaki.png" alt="Kaki" width="1000" height="533" srcset="/wp-content/uploads/2016/07/Kaki.png 1000w, /wp-content/uploads/2016/07/Kaki-300x160.png 300w, /wp-content/uploads/2016/07/Kaki-768x409.png 768w" sizes="(max-width: 1000px) 100vw, 1000px" /></a></h2>
<h2 style="text-align: right;">ISABELLE BOISCLAIR</h2>
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: right;"><span style="color: #33cccc;">« Les adultes (hommes) sont responsables : ils s’habillent de vêtements ternes et ne rigolent pas tous les jours. »</span></p>
<p style="text-align: right;"><span style="color: #33cccc;">Yves Bonnardel, <em>La domination adulte</em></span></p>
<p style="text-align: justify;">Plusieurs ont soulevé l’immense écart entre les <em>dress codes </em>masculin et féminin, se demandant par exemple si Sheryl Sandberg aurait pu réussir si elle s’habillait comme Mark Zuckerberg<a href="#_ftn1" name="_ftnref1">[1]</a>, revêtant quotidiennement jeans, t-shirt, coton ouaté. Sandberg la joue pourtant plutôt sobre<a href="#_ftn2" name="_ftnref2">[2]</a>, mais elle paraît extravagante à côté du chef<a href="#_ftn3" name="_ftnref3">[3]</a>.</p>
<p style="text-align: justify;">En novembre 2014, Karl Stefanovic, journaliste australien, dévoilait avoir porté le même costume à la barre de l’émission du matin pendant un an, sans que personne ne l’ait remarqué<a href="#_ftn4" name="_ftnref4">[4]</a>. <em>« <em>Moi, je suis jugé sur la qualité de mes interviews, sur mon épouvantable sens de l&rsquo;humour, en gros, sur la façon dont je fais mon travail »</em></em>, a réagi le présentateur, cité par le site d&rsquo;information australien. <em>« Alors que les femmes sont davantage jugées sur ce qu&rsquo;elles portent et sur la façon dont elles sont coiffées »</em>, s&rsquo;est désolé le journaliste.  Richard Stewart, le maire de Coquitlam en Colombie-Britannique, a tenté la même expérience : il a porté le même costume pendant… 15 mois. « Aucun de ses collègues ni même sa famille n&rsquo;ont noté ce qu&rsquo;il portait tout au long de sa petite expérience.<a href="#_ftn5" name="_ftnref5">[5]</a> » Le comble est bien qu’ils aient dû eux-mêmes souligner la chose.</p>
<p style="text-align: justify;">Deux autres journalistes, un homme et une femme<a href="#_ftn6" name="_ftnref6">[6]</a>, ont tenté l’expérience, en portant un t‑shirt gris et un jean foncé durant un mois. « Compte rendu de deux expériences bien différentes<a href="#_ftn7" name="_ftnref7">[7]</a> », rapporte-t-on. Si les expériences en elles-mêmes ne sont pas si différentes – à ceci près que la fille agrémente sa tenue d’un foulard différent chaque jour, ce qui en dit quand même beaucoup sur l’injonction à la variété –, les conclusions respectives, elles, le sont : l’une dit avoir hâte de retrouver son garde-robe – et le casse-tête qui vient avec : « Mais déjà, je réfléchis&#8230; que vais-je mettre demain ? » –, le second projette de courir s’acheter d’autres t‑shirts gris. La journaliste reconnaît tout de même quelques avantages dans l’usage du costume uniforme : « Je ne peux nier le gain de temps en matinée. Impossible de changer de tenue une ou deux (ou trois) fois. » Gagner du temps… et de l’argent. Garnir un <em>walk-in </em>coûte certainement plus cher que de stocker quelques jeans et quelques costards, interchangeables pour moult occasions. Alors qu’une robe cocktail, ce n’est pas une robe de gala, et ce n’est pas non plus une robe de travail.</p>
<p style="text-align: justify;">Une autre femme, Matilda Kahl, directrice artistique d&rsquo;une agence de publicité new-yorkaise, a décidé, elle, non pas de faire le test, mais d’adopter le même vêtement chaque jour, à l’instar de Steve Jobs et Mark Zuckenberg<a href="#_ftn8" name="_ftnref8">[8]</a>, question d’éviter de perdre du temps et de détourner l’attention de l’essentiel<a href="#_ftn9" name="_ftnref9">[9]</a>.</p>
<p style="text-align: justify;">Mais il s’agit là d’une exception exceptionnelle… Imagine-t-on Pénélope ou même Céline Galipeau ou Pascale Nadeau porter les mêmes vêtements – ne serait-ce qu’un veston, ne serait-ce que deux jours de suite –, sans que personne le remarque? Pendant un an? On n’y pense même pas! À moins, peut-être, surtout dans le cas des présentatrices de nouvelles, que ce veston soit sobre, vraiment sobre, beige, terne, soit le contraire de <em>remarquable</em>. Digne de passer inaperçu, donc. Or, c’est là que tout se joue : les femmes sont soumises à l’injonction d’être remarquées –<em> remarquables</em>. Elles doivent fasciner par leur beauté, aveugler par leur magnificence; c’est ainsi qu’on aime les mettre en poèmes, en photos, en films, en publicité. Elles doivent être superbes en tout temps. Condamnées à la séduction. Comme ça, on pourra leur dire : « eh, tu es superbe » et dire d’elles : « quelle femme superbe! » – autrement, ce qu’elles risquent d’entendre, c’est plutôt : « quel boudin! », « non mais ce décolleté, ça ne va pas? ». Voilà ce à quoi doivent tendre les femmes : être quelqu’une dont on dit qu’elle est superbe.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Du côté des filles : de la variété</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Au premier chef, le vêtement est fonctionnel. Il s’agit de se protéger – du froid, des intempéries, etc. Mais au-delà, il est surtout un vecteur symbolique. Même s’il est utilisé pour désigner, précisément, les fonctions, il a aussi une potentialité à signifier de nombreux traits identitaires, qu’ils soient désirés ou non : classe sociale, choix esthétiques, mais aussi culture d’appartenance, et surtout, surtout, le genre. Car ici comme dans la société, le genre traverse l’ensemble, la séparation des vêtements pour hommes et femmes dans toutes les boutiques en témoignent. Et s’il y a parfois du commun dans un costume donné, comme pour les agents de bord des compagnies aériennes par exemple, la plupart du temps, le vêtement existe en version pour femmes et en version pour hommes – parfois c’est pour ainsi dire pareil, seule la coupe diffère, mais le plus souvent, il y a des variations assez marquées. Et hors du costume, là, c’est la grande disparité : le costume des hommes reste pour ainsi dire uniforme, tandis que le costume des femmes frappe par sa variété. Qu’on en juge : des p’tits hauts des boléros des mantilles des corsets des collants des jupes – des longues des courtes des droites des plissées des déstructurées – des blouses des vestes – des transparentes des chamoirées des unies des bariolées<strong>. </strong></p>
<p style="text-align: justify;">Tout est sujet à variation.</p>
<p style="text-align: justify;">La couleur. Toutes les couleurs, là où les hommes n’ont droit qu’à la palette du beige-vert-marine-gris-brun-noir.</p>
<p style="text-align: justify;">La coupe. Ample, ceintrée ici, ceintrée là, garnie de plissés, juste au corps, décolleté ici, décolleté là, ajusté, etc.</p>
<p style="text-align: justify;">La texture. Tous les tissus sont permis, de la soie et de la dentelle, du plus mince au plus épais, du plus compact au plus transparent; textures juxtaposées, superposées…</p>
<p style="text-align: justify;">Les fantaisies. Des boucles, des rubans, des boutons. Des jours (ça, c’est des petits trous dans le tissu).</p>
<p style="text-align: justify;">Les motifs. Les hommes ont les rayures et les carreautés; les femmes : les <em>paisley</em>, les p’tits pois, les vichys, les pieds-de-poule, et mille autres.</p>
<p style="text-align: justify;">Les imprimés. Voyez les motifs abstraits, les dégradés, et puis des oiseaux, des ananas, des cœurs et des fleurs, des fleurs, des fleurs, des fleurs.</p>
<p style="text-align: justify;">Les agencements. « C’est beau ton foulard, ça va chercher le bleu de ta jupe. »</p>
<p style="text-align: justify;">Et ça, c’est pour les vêtements; les femmes sont tenues à la variété aussi pour les coiffures.</p>
<p style="text-align: justify;">Les cheveux. Très courts, courts, mi-longs, longs, très longs. Raides frisés ondulés bouclés. Coiffés. Attachés, tressés, en chignon serré, chignon relâché. Bruns noirs blonds blonds blonds blonds. Blancs. Roses. Rouges. Bleus. Mauves. Verts. Fauves. Avec des mèches avec pas de mèches.</p>
<p style="text-align: justify;">Les accessoires de cheveux. Des barrettes, des chouchous, des élastiques, des peignes à cheveux.</p>
<p style="text-align: justify;">Le maquillage – sur le visage, sur les ongles, de mains et de pieds.</p>
<p style="text-align: justify;">Et les bijoux. Bagues. Bracelets. Colliers. Boucles d’oreille. Broches.</p>
<p style="text-align: justify;">Sans parler des accessoires. Foulards. Ceintures, et mille autres colifichets – Eh! il y a des boutiques complètes consacrées aux accessoires féminins.</p>
<p style="text-align: justify;">Et les leggings! Mi-cuisse, sous le genou, ou à la cheville, dans toutes les couleurs.</p>
<p style="text-align: justify;">Et les chaussures. Talons plats, talons hauts, talons aiguilles, semelle plateforme. Une immense variété de couleurs, de styles, de motifs, d’attaches…</p>
<p style="text-align: justify;">Des souliers et des bottes pour aller avec les robes, d’autres pour aller avec les pantalons étroits, d’autres avec les pantalons évasés (non, on ne porte pas les mêmes souliers avec un <em>skinny</em> qu’avec un pantalon ¾ évasé), des sandales pour aller avec les shorts, d’autres avec les minijupes, des bottillons avec ceci, d’autres avec cela – y a la hauteur du talon qui varie, y a la couleur, et puis le style. Ça commence à faire beaucoup de critères à accorder – faudrait surtout pas commettre de faute de goût. Les hommes? Mmh. Des talons plats, des souliers noirs ou bruns, bout rond ou bout pointu. C’est pas mal ça. Oh bien sûr le soulier sport, le <em>sneaker</em>, à la limite les sandales, mais celles-ci ne connaissent alors jamais toutes les variétés de possibles qu’offrent les sandales pour femmes.</p>
<p style="text-align: justify;">Et je n’ai pas parlé des sacs à main… ni des soutifs, d’ailleurs. Ni des costumes de bain.</p>
<p style="text-align: justify;">Oui madame. Toussa toussa.</p>
<p style="text-align: justify;">Toussa pour quoi? Tout ça pour ça : « oh, elle est ben belle, ta jupe! », « c’est beau ce que tu portes! », « wow, t’es ben belle! », qui révèlent en creux ce qui est attendu, au fond, par cette pratique de se présenter toujours <em>all dressed</em>. Ces compliments qui confortent, qui attestent qu’on est belles – peut-être même la plus belle.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Du côté des hommes : la communauté uniforme</strong></p>
<p style="text-align: justify;"><a href="/wp-content/uploads/2016/07/160629_tb1gx_trudeau-obama-nieto_sn635-1.jpg" rel="attachment wp-att-2023"><img decoding="async" class="alignleft wp-image-2023 size-medium" src="/wp-content/uploads/2016/07/160629_tb1gx_trudeau-obama-nieto_sn635-1-300x169.jpg" alt="160629_tb1gx_trudeau-obama-nieto_sn635" width="300" height="169" srcset="/wp-content/uploads/2016/07/160629_tb1gx_trudeau-obama-nieto_sn635-1-300x169.jpg 300w, /wp-content/uploads/2016/07/160629_tb1gx_trudeau-obama-nieto_sn635-1.jpg 635w" sizes="(max-width: 300px) 100vw, 300px" /></a>Justin Trudeau, Barack Obama et Enrique Peña Nieto s’avancent sur un tapis rouge<a href="#_ftn10" name="_ftnref10">[10]</a>. Les trois portent des complets bleus – presque la même couleur – une chemise blanche, l’un une cravate rouge, l’autre une cravate bleue, l’autre une cravate rayée rouge et bleu. Que d’originalité! Et le mot le dit : c’est complet, c’est suffisant, c’est assez. C’est tout, c’est entier.</p>
<p style="text-align: justify;">            Alors que les femmes doivent se distinguer, les hommes portent l’uniforme, pour bien souligner leur appartenance à la communauté.</p>
<p style="text-align: justify;">Les <span style="text-decoration: line-through;">variations</span> déclinaisons chez les hommes se jouent surtout selon les domaines d’activités. Bien sûr, la classe sociale y laisse ses marques. Le marqueur de classe, c’est ultra important. Avocats hommes d’affaires hommes politiques consultants vendeurs de chars banquiers, tous en « complet » – oh il y a bien variation : avec ou sans cravate<a href="#_ftn11" name="_ftnref11">[11]</a>. Les ouvriers portent des bleus de travail. Quand j’étais petite, tous les ouvriers portaient ces costumes bleus ou verts (je trouvais tellement beau ce vert; adolescente, je m’étais acheté un blouson); parfois en deux morceaux, parfois en <em>overall</em>; vinrent les jeans, cet autre uniforme qui aura eu le mérite de mettre tout le monde sur un même pied – dans les mêmes fesses<a href="#_ftn12" name="_ftnref12">[12]</a>. Le technicien : jeans noirs, t‑shirt noir ou gris – ou alors, tiens, kaki. Le prof : selon les disciplines, certains s’assimilent à l’homme d’affaires, tandis que d’autres s’inspireront de la figure de l’artiste/l’intellectuel : gilet manches longues, éventuellement un veston relax – en tweed, ou velours côtelé, tiens, ça a un certain chic. Le sportif : pantalon de toile de coton, t-shirt, molleton, souliers de marche. Quand il fait plus froid, tous, hormis les hommes d’affaires et les profs, revêtent la chemise carreautée.</p>
<p style="text-align: justify;">À chacun son uniforme. Uniforme, comme dans forme unique. Mais aussi en l’occurrence, ces uniformes effacent efficacement les formes. Du coup, on est persuadé que les hommes n’en ont pas, de formes. Pas de corps. Tandis que les femmes, eh, c’est multiforme.</p>
<p style="text-align: justify;">Beau paradoxe, non? Là où la diversité est permise, voire imposée aux unes, elle est cachée sous l’uniforme pour les autres. Bizarre que la diversité soit autorisée aux femmes là, pour mettre en évidence leur corps, attirer le regard sur lui, alors que la restriction du champ des possibles a été leur lot : vierge, mère, ou putain. Le choix est restreint. Certes, c’est plus ouvert aujourd’hui – du moins dans le champ socioprofessionnel. N’empêche, ces archétypes ont la vie dure et structurent encore grandement l’imaginaire.</p>
<p style="text-align: justify;">            L’uniforme est certes imposé à certains corps de métier féminins, notamment les infirmières, ainsi reconnaissables dans l’hôpital, faciles à distinguer des médecins, revêtus, eux, de sarraus blancs – uniformes. Qu’à cela ne tienne. Les costumes d’infirmières se verront eux aussi chargés de distinguer qui est la plus belle, dis-moi, dis-moi. Déclinaison de couleurs pastels, de coupes et de p’tites dentelles ici, de p’tits motifs là. Tiens, c’est bizarre, non, que maintenant qu’il y a de plus en plus de femmes médecins, le sarrau reste indéfectiblement blanc, indéfectiblement uniforme? On peut voir ici le triomphe de la profession, fondée sur l’autorité du masculin, et toujours signe d’autorité. Ah ben tiens, justement, le monde des artistes, là, c’est pas sérieux, donc les hommes ont droit à une dérogation. L’Artiste mâle sera autorisé à un peu d’excentricité.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Le temps du loisir</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Le loisir échappe au costume, mais pas à l’uniforme. Au golf, comme les golfeurs tu t’habilleras; en vélo ou à la course, comme les cyclistes, comme les coureurs tu t’habilleras – les filles aussi jouent au golf, roulent à vélo et courent, mais ici aussi, leurs vêtements arboreront couleurs motifs qui assureront que c’est bien un costume féminin – on ne saurait jouer l’indistinction, voyons, on ne saurait pas à qui on a affaire.</p>
<p style="text-align: justify;">Autre différence : si, dans les hautes sphères, nombre de femmes adoptent les uniformes masculins, portant le tailleur, camouflant ainsi leur appartenance à la communauté des femmes (il s’agit d’être prise au sérieux, après tout. Dans la classe politique, Françoise David tranche. Rarement revêt-elle le veston, que la majorité de ses consœurs ont adopté. La voir paraître sans uniforme souligne à quel point celui-ci agit comme une armure, semblant protéger le corps, sa matérialité), eh bien, quand les hautes sphères vont au cocktail ou au gala, les femmes troqueront leur veston contre une belle parure, pour mieux endosser leur fonction de divertissement. Tandis que les hommes portent toujours le costard, qu’ils soient en travail ou en gala. En sortie, les plus audacieux risqueront une cravate colorée ou à motifs – <em>woot woot!</em> Et cette cravate, il faut bien voir : elle fait fonction de sésame devant les boutons de la chemise, là où, du côté féminin, <em>entrez, c’est ouvert</em>.</p>
<p style="text-align: justify;">Au bilan. Pour les hommes, quoi? Neuf variations? Le haut : le t-shirt ou le polo. Pour sortir : la chemise, et dans certains milieux, cravate. Le jeans ou le pantalon d’habit. Pour les femmes… 2 186 644 combinaisons – au moins. Ce dispositif uniforme a pour effet, du côté des hommes, de souligner leur appartenance à la communauté, au <em>boys’club</em>. Il ressort aussi de tout cela l’impératif qui pèse sur les femmes pour échapper, elles, au commun. Elles sont toutes singulières, <em>toutes plus belles les unes que les autres</em>, et doivent se démarquer de l’ensemble. Elles doivent, en tout temps, se distinguer (je ne parle pas des talents et compétences, là, non non) se distinguer du lot. Et pour cela, les vêtements sont leurs meilleurs outils.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Flashes </strong></p>
<p style="text-align: justify;">Du matin au soir, la télévision nous rappelle cette division vestimentaire entre les hommes et les femmes. Émission du matin : l’animateur de l’émission d’informations est en costume, gris pâle – gris terne. Une des femmes du panel qui l’entoure porte une robe d’un vert éclatant, sans manches, dont le plastron est fait d’un tissu ajouré, l’autre un costume tailleur noir et blanc, à motifs géométriques, et talons hauts. Ça reste sobre, on est le matin. N’empêche : lui, demain, sera pareillement habillé, tandis qu’elles devront arborer un <em>outfit </em>tout à fait différent. Mais au talk-show de fin de soirée, parmi les invité.e.s de l’animatrice – qui aura fait un p’tit tour sur elle-même en ouverture pour que chacun puisse admirer sa tenue –, le chanteur est en t-shirt et en jeans (c’est l’uniforme consacré), la chanteuse, sandales à talons hauts, jupe étroite et blouse paysanne qui laisse ses épaules découvertes, petit froufrou qui borde le tout (tout au long de l’entrevue elle devra ajuster le bustier, en arrière, en avant, sous l’aisselle. Les gars sont à l’aise, les filles doivent toujours s’ajuster. S’ajuster. S’assurer que leur mèche de cheveux tombe bien; affairées, toujours : jamais oublieuses de leur apparence).</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Condamnées à la variété</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Destinées à plaire, les femmes sont condamnées à leur constant renouvellement – à la « variété ». Pensons-y : c’est aussi le nom que l’on donne à ce segment de productions artistiques destiné à nous « divertir »… Ressort ainsi de cet examen que la fonction première de tous ces falbalas, c’est bien de divertir les hommes. Être de belles parures à leur bras. Ainsi mises en compétition, les femmes sont condamnées à se distinguer les unes des autres, à en faire toujours plus, pour être élue l’Élue (oui oui c’est voulu). C’est bien de cette compétition dont Nelly Arcan nous parle, tant dans <em>Putain </em>que dans <em>À ciel ouvert</em>, et qui pousse les femmes à se faire violence pour être <em>la plus belle pour aller danser</em>. Et paradoxalement, alors qu’elles doivent se distinguer les unes des autres – pour être la plus belle d’entre toutes – elles sont soumises à l’impératif de se ressembler toutes (cf. <em>Les filles en série</em>, de Martine Delvaux). C’est qu’il y a des modèles qui dictent le beau, lequel devient enviable, et se trouve dès lors copié, mille fois. Tandis que pour les hommes, nul besoin de recourir à ces excentricités. Leur uniforme passe-partout les assure d’être raccord en tout temps et en tous lieux. Il recouvre bien leur corps – comme celui des femmes à la fin du 19<sup>e</sup> siècle, tiens. Quelle différence y a-t-il entre un complet bleu et un complet bleu? Il n’y en a pas. C’est bien l’uniforme officiel de la communauté des hommes, masculinité garantie, qui les immunise contre tout commentaire désobligeant, contre tout jugement public.</p>
<p style="text-align: justify;">Combien de femmes, dans quelque domaine que ce soit – politique, culture, sport –, ont reçu des commentaires à propos de ce qu’elles portaient? C’est le prix de la diversité que ces compliments que les hommes ne reçoivent jamais. Et je ne parle même pas du <em>slut-shaming </em>dont sont l’objet beaucoup de femmes artistes, non, seulement de l’appréciation constante de leur apparence. Constamment sous la loupe.</p>
<hr />
<p style="text-align: justify;"><a href="#_ftnref1" name="_ftn1">[1]</a> Jen Hubley Luckwaldt, « Could Sheryl Sandberg Dress Like Mark Zuckerberg and Succeed? », PayScale, juin 2016, <a href="http://www.payscale.com/career-news/2016/06/could-sheryl-sandberg-dress-like-mark-zuckerberg-and-succeed" target="_blank">http://www.payscale.com/career-news/2016/06/could-sheryl-sandberg-dress-like-mark-zuckerberg-and-succeed</a></p>
<p style="text-align: justify;"><a href="#_ftnref2" name="_ftn2">[2]</a><a href="https://www.google.ca/search?q=sheryl+sandberg&amp;source=lnms&amp;tbm=isch&amp;sa=X&amp;ved=0ahUKEwjQ-PTTlM7NAhWGMx4KHRz7BiAQ_AUICCgB&amp;biw=1257&amp;bih=675" target="_blank">https://www.google.ca/search?q=sheryl+sandberg&amp;source=lnms&amp;tbm=isch&amp;sa=X&amp;ved=0ahUKEwjQ-PTTlM7NAhWGMx4KHRz7BiAQ_AUICCgB&amp;biw=1257&amp;bih=675</a></p>
<p style="text-align: justify;"><a href="#_ftnref3" name="_ftn3">[3]</a><a href="https://www.google.ca/search?q=mark+zuckerberg&amp;source=lnms&amp;tbm=isch&amp;sa=X&amp;ved=0ahUKEwi30ZWclc7NAhWI2R4KHdiYDSEQ_AUICCgB&amp;biw=1257&amp;bih=675" target="_blank">https://www.google.ca/search?q=mark+zuckerberg&amp;source=lnms&amp;tbm=isch&amp;sa=X&amp;ved=0ahUKEwi30ZWclc7NAhWI2R4KHdiYDSEQ_AUICCgB&amp;biw=1257&amp;bih=675</a></p>
<p style="text-align: justify;"><a href="#_ftnref4" name="_ftn4">[4]</a> « Australie : pour dénoncer le sexisme, un présentateur télé porte le même costume pendant un an », FranceTvInfo, 17 novembre 2014, <a href="http://www.francetvinfo.fr/monde/asie/pour-denoncer-le-sexime-un-presentateur-tele-porte-le-meme-costume-tous-les-jours-pendant-un-an_746460.html" target="_blank">http://www.francetvinfo.fr/monde/asie/pour-denoncer-le-sexime-un-presentateur-tele-porte-le-meme-costume-tous-les-jours-pendant-un-an_746460.html</a></p>
<p style="text-align: justify;"><a href="#_ftnref5" name="_ftn5">[5]</a> « Un maire porte le même costume pendant plus d’un an pour dénoncer le sexisme », Radio-Canada, 23 février 2016, <a href="http://ici.radio-canada.ca/regions/colombie-britannique/2016/02/23/002-maire-richard-stewart-coquitlam-vetement-suit-sexisme-femmes-politique.shtml" target="_blank">http://ici.radio-canada.ca/regions/colombie-britannique/2016/02/23/002-maire-richard-stewart-coquitlam-vetement-suit-sexisme-femmes-politique.shtml</a></p>
<p style="text-align: justify;"><a href="#_ftnref6" name="_ftn6">[6]</a> Nicolas Bérubé, « Un mois dans les vêtements de Zuckerberg », La Presse, 15 avril 2016, <a href="http://plus.lapresse.ca/screens/22b323a9-ed8d-4cc8-80be-d0c449697200%7Cc03-pBDQYTsG.html" target="_blank">http://plus.lapresse.ca/screens/22b323a9-ed8d-4cc8-80be-d0c449697200%7Cc03-pBDQYTsG.html</a></p>
<p style="text-align: justify;"><a href="#_ftnref7" name="_ftn7">[7]</a> Nicolas Bérubé, « Porter des vêtements identiques chaque jour », <em>La Presse</em>, 29 avril 2016, <a href="http://www.lapresse.ca/vivre/mode/201604/29/01-4976396-porter-des-vetements-identiques-chaque-jour.php" target="_blank">http://www.lapresse.ca/vivre/mode/201604/29/01-4976396-porter-des-vetements-identiques-chaque-jour.php</a></p>
<p style="text-align: justify;"><a href="#_ftnref8" name="_ftn8">[8]</a> On évoque aussi souvent, dans cette liste, Barack Obama. Mais dites-moi, quelle différence y a-t-il entre lui et <em>tous </em>les hommes politiques?</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="#_ftnref9" name="_ftn9">[9]</a> Matilda Kahl, « Why I Wear The Exact Same Thing to Work Every Day », <em>Harper’s Bazaar</em>, 3 avril 2015, <a href="http://www.harpersbazaar.com/culture/features/a10441/why-i-wear-the-same-thing-to-work-everday/" target="_blank">http://www.harpersbazaar.com/culture/features/a10441/why-i-wear-the-same-thing-to-work-everday/</a> ; « Le chemisier blanc de Matilda », <a href="http://www.lapresse.ca/vivre/mode/201604/29/01-4976396-porter-des-vetements-identiques-chaque-jour.php" target="_blank">http://www.lapresse.ca/vivre/mode/201604/29/01-4976396-porter-des-vetements-identiques-chaque-jour.php</a></p>
<p style="text-align: justify;"><a href="#_ftnref10" name="_ftn10">[10]</a> <a href="http://www.rcinet.ca/fr/author/amyvon/">Anne-Marie Yvon</a>, « Les droits humains : à l’ordre du jour des rencontres des dirigeants nord-américains? », Radio-Canada International, 29 juin 2016, <a href="http://www.rcinet.ca/fr/2016/06/29/droits-humains-dirigeants-nord-americains-enrique-pena-nieto-justin-trudeau-barack-obama-sommet-des-leaders-nord-americains/" target="_blank">http://www.rcinet.ca/fr/2016/06/29/droits-humains-dirigeants-nord-americains-enrique-pena-nieto-justin-trudeau-barack-obama-sommet-des-leaders-nord-americains/</a></p>
<p style="text-align: justify;"><a href="#_ftnref11" name="_ftn11">[11]</a> Dans <em>Le sexe des étoiles</em>, Marie-Pier, le personnage transsexuel créé par Monique Proulx, désigne les fonctionnaires par « Les Cravates » – avec majuscule initiale – soulignant ainsi la communauté formée par les porteurs de la chose.</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="#_ftnref12" name="_ftn12">[12]</a> Les jeans, c’est démocratique oui, mais bien vite, fallut réintégrer le marqueur de classe, vite, des jeans bas de gamme des jeans haut de gamme. C’est ben beau la démocratie mais faut pas charrier. Faut marquer. Le sexe, le genre, la classe.</p>
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		<title>Des communautés qui séparent</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Marie-Michèle Rheault]]></dc:creator>
		<pubDate>Wed, 13 Jul 2016 14:01:02 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[7 La communauté]]></category>
		<category><![CDATA[Mines de rien]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>LORI SAINT-MARTIN &#160; Berri-UQAM, en pleine heure de pointe. Debout au milieu de l’accès à la station de métro la plus achalandée de la ville, deux garçons de seize ou dix-sept ans, enlacés, s’embrassent à pleine bouche, longuement, passionnément, et je suis envahie de bonheur. Quel privilège de partager, même de loin, la passion et [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<h2 style="text-align: right;"><a href="/wp-content/uploads/2016/07/Fleche.png" rel="attachment wp-att-2082"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-2082" src="/wp-content/uploads/2016/07/Fleche.png" alt="Fleche" width="1000" height="533" srcset="/wp-content/uploads/2016/07/Fleche.png 1000w, /wp-content/uploads/2016/07/Fleche-300x160.png 300w, /wp-content/uploads/2016/07/Fleche-768x409.png 768w" sizes="(max-width: 1000px) 100vw, 1000px" /></a></h2>
<h2 style="text-align: right;"></h2>
<h2 style="text-align: right;">LORI SAINT-MARTIN</h2>
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;">Berri-UQAM, en pleine heure de pointe. Debout au milieu de l’accès à la station de métro la plus achalandée de la ville, deux garçons de seize ou dix-sept ans, enlacés, s’embrassent à pleine bouche, longuement, passionnément, et je suis envahie de bonheur. Quel privilège de partager, même de loin, la passion et la félicité qu’exprime un tel baiser, et surtout si les deux personnes ne sont pas « censées » l’échanger. Eros contre Thanatos : je me suis sentie liée à eux, comme si leur baiser très public appelait une solidarité, une communauté, quelques jours à peine, quelques larmes à peine après Orlando. Ou peut-être que les deux garçons s’embrassaient sans la moindre intention politique (vivement le jour où un geste à la fois aussi banal et aussi extraordinaire sera possible pour tout le monde), et alors la communauté se composait plutôt de moi et de la personne qui m’accompagnait et qui partageait mon émoi. Et peut-être aussi de quelques autres passants qui ont aimé, eux aussi, que ces garçons n’aient pas peur.</p>
<p style="text-align: justify;">Tout ça pour dire que, réelles ou imaginées, durables ou éphémères, les communautés sont affaire de frontières. <em>In</em>, <em>out</em>, nous, eux, exclu, inclus. Communauté : « état, caractère de ce qui est commun (à une personne ou à une autre ; à plusieurs personnes) » (<em>Grand Robert</em>). Qu’avons-nous en commun après tant de tueries ? Qu’ont en commun les femmes et les hommes ? Peut-il y avoir des lieux <em>communs</em>, des lieux de rencontre au sens humain et non sexuel, des lieux où on peut travailler, penser, construire ensemble ?</p>
<p style="text-align: justify;">Je pense tout le temps à ces questions. Un baiser public me remplit d’espoir. Toute réitération de la norme m’inonde de peine et de furie. Le Salon de l’homme et le Salon de la femme, organisés tous deux à Montréal cette année, sont une incarnation concrète de ce qui ne va pas entre « eux » et « nous », un exemple extrême, navrant, d’une ségrégation sociosexuelle. Un salon, c’est un espace physique, mais aussi un lieu de rassemblement par affinités et goûts supposés ; au-delà des fins commerciales qui sont sa principale raison d’être, il invite la participation d’une communauté. En même temps, il fabrique lui-même cette communauté ; il inclut certains intérêts, en exclut d’autres et crée une image qui se répand au-delà de ses murs, voire diffuse un message, une idéologie. Impossible d’imaginer deux mondes plus différents — deux communautés plus opposées — que ces salons<a href="#_ftn1" name="_ftnref1">[1]</a>. Le singulier qu’ils ont en commun — célébration de la Femme, de l’Homme — est la marque concrète de cette opposition : ils créent des essences, aux antipodes l’une de l’autre.</p>
<p style="text-align: justify;">« L’ultime sortie entre filles » : voilà comment se présente le Salon de la femme. Les femmes, c’est des filles, évidemment. Des nunuches, serait-on tentée de dire, au vu des intérêts plutôt limités qu’on leur suppose. Avec des commanditaires comme « Minçavi, mon coach minceur » (plus infantilisant, tu meurs), on offre les thématiques suivantes : « Tendances mode », « Super vente mode et beauté », « Beauté et bien-être », « Saveurs et passions », « La zone de la mise en forme, des voyages et des loisirs » et « Le centre des affaires et de la carrière ». Vous avez remarqué une certaine redondance ?</p>
<p style="text-align: justify;">Qu’ont donc en commun les femmes, selon le Salon ? Elles travaillent, bien sûr, mais surtout, elles se pomponnent. Elles passent leur vie à cuisiner (les « passions » annoncées sont uniquement culinaires), mais surveillent obsessionnellement leur ligne, paradoxe familier à toute lectrice des magazines féminins. Surtout, elles magasinent, c’est leur luxe, leur volupté, leur oxygène. Et comme ce sont des femmes, le plaisir s’accompagne forcément de remords (thème récurrent des publicités pour la crème glacée ou le chocolat). Sujet d’une conférence au salon de 2016 : « Apprenez à magasiner sans culpabilité ! » Même pour cette activité qui, à en croire le Salon, constitue l’expression la plus authentique et la plus spontanée de leur nature, elles ont besoin qu’on les prenne par la main.</p>
<p style="text-align: justify;">En gros, les femmes sont d’éternelles mineures en quête des  « conseils en matière de mode, de beauté et de style » prodigués par « nos vedettes invitées ». Et quelles sont ces sommités ? Mise à part « Laurence Bareil, reine du shopping » (!), ce sont des hommes : les chefs Daniel Vézina et Martin Juneau, le « styliste » Jean Airoldi. On pense à ces publicités où la voix <em>off</em> qui vous vante le produit miracle est toujours masculine.</p>
<p style="text-align: justify;">Voici comment le Salon cherche à nous appâter : « Quoi de mieux que de se retrouver entre amies pour une journée de relaxation, pour recevoir de fabuleux conseils, pour s’amuser et faire du magasinage hors pair! Nous avons de quoi pour (<em>sic)</em> plaire à toutes les femmes : de la venue de vedettes, à des dégustations de nourriture, à la mode et la beauté, aux ressources d’affaires et de carrières, et encore plus ! » Programme mince et pauvre (malgré les points d’exclamation un brin hystériques, omniprésents aussi au Salon de l’homme), dites-vous ? Cucul, dites-vous ? Arriéré, dites-vous ? En tout cas, si être une femme se résume aux défilés de mode et aux recettes, je n’en suis pas une. Nous sommes beaucoup, je le sais, à ne pas en être. Une idée, peut-être, un livre, une question sociale, une pensée qui ne soit pas liée à la consommation ? Pas au Salon de la femme. Un peu d’air, s’il vous plaît, on étouffe.</p>
<p style="text-align: justify;">Si je ne suis pas une femme, peut-être que je suis un homme, on ne sait jamais. Y a-t-il plus d’air frais de leur côté ? Le slogan du Salon de l’homme est un appel vibrant : « Montre-nous ta vraie nature, viens vivre tes passions ! » Il est simpliste, essentialiste et un peu quétaine sur les bords (il faudra voir quelles sont ces passions), mais tout de même plus riche que « l’ultime sortie entre filles » – il s’agit de <em>vivre</em>, ce n’est pas rien!</p>
<p style="text-align: justify;">Bien qu’aussi stéréotypées que celles du Salon de la femme — on n’a pas beaucoup d’imagination quand on répertorie les intérêts masculins et féminins —, les zones thématiques du Salon de l’homme sont plus nombreuses et plus variées : affaires/entrepreneuriat, automobiles/véhicules récréatifs, aventures/voyage, chasse et pêche, divertissement/culture, domotique/électronique, gastronomie/alcool, jeux vidéo/jeux de table, « man’s cave », mode/beauté, moto/quad/VTT, rénovation/<em>hobbies</em>/passion, santé/bien-être, sports/plein air, tatouage… Des photos montrent des chasseurs, des pêcheurs, un homme qui répare une auto, un verre d’alcool à côté d’un tonneau, une main brandissant quatre as, des cigares, des adeptes des sports extrêmes, un guitariste sur scène, un appareil photo. Beaucoup de gadgets et d’articles de consommation, bien sûr, mais aussi des activités nombreuses et agréables — sports, jeux, musique, bricolage — à pratiquer seul ou avec d’autres hommes<a href="#_ftn2" name="_ftnref2">[2]</a>, une solidarité, du mouvement, de l’action : l’homme <em>fait</em>, la femme <em>paraît</em>. Pour elles, la moitié des rubriques portent sur la mode et la beauté ; pour eux, une sur quinze.</p>
<p style="text-align: justify;">La communauté créée par le Salon de l’homme se proclame large et inclusive : « Que vous soyez un homme d’affaires stylisé, un sportif, un bûcheron ou un pêcheur… Que vous soyez marié, en couple, célibataire, hétérosexuel, gai… Que vous soyez accompagné de votre blonde, votre épouse, votre chum, votre amie ou encore votre mère… » Personne ne parle d’inviter les hommes au Salon de la femme ; le Salon de l’homme serait donc plus « universel », comme ce qui touche le masculin en général (air connu, soupir las). Mais puisqu’on fait miroiter la chance de voir les <em>cheerleaders</em> des Alouettes en personne et de « poser avec les plus belles femmes du <em>Summum </em>», magazine masculin de porno <em>soft</em>, le chat sort du sac, pour ainsi dire : le Salon prône un type particulier de masculinité, celui précisément que défend <em>Summum</em>, l’un de ses principaux commanditaires<a href="#_ftn3" name="_ftnref3">[3]</a>. Une masculinité à la fois affirmée — un homme, c’est fort, c’est conquérant, c’est une boule de testostérone ambulante et extrême — et fragile, menacée par les femmes et par les institutions sociales. La communauté masculine se construit en compagnie des autres hommes, mais aussi contre les femmes.</p>
<p style="text-align: justify;">Le sexe féminin, pour le Salon de l’homme, se compose de deux groupes : les femmes qu’on veut baiser et les autres. David Paré, « <em>coach</em> en séduction », créateur de « la première école sérieuse de <em>coaching</em> au Québec » (on frémit à la pensée des écoles frivoles qui l’ont précédée), promet de « percer » ce qu’on nomme encore, comme au XIX<sup>e</sup> siècle, le « mystère féminin » (pourquoi pas le « continent noir », tant qu’à y être ?) Freud, Irigaray et <em>tutti quanti</em> peuvent aller se rhabiller, David Paré est là : « Psychologie homme-femme : la vérité ! » dissipera à jamais les ténèbres.</p>
<p style="text-align: justify;">Les femmes du Salon sont belles et anonymes, confinées à des masses indistinctes (<em>cheerleaders</em> des Alouettes, <em>girls </em>de<em> Summun</em>) qui, loin de toute solidarité interne, sont entièrement tournées vers les hommes. Le programme de conférences évoque le spectre d’un autre groupe féminin : les méchantes mégères de la vraie vie, les sapeuses sournoises de la virilité. On propose une véritable bible de l’idéologie masculiniste : « Éveillez le Guerrier pacifique en Vous ! » (Ian Renaud) ou « Crise de la masculinité ou crise de civilisation » (Jean-Denis Marois). Impossible d’imaginer une conférence intitulée « Crise de la féminité ou crise de civilisation » : c’est le sort des hommes qui est le miroir de la civilisation, voyons !</p>
<p style="text-align: justify;">Il y a pire. « La violence n’a pas de sexe », prétend Jean-François Guay : « Dans la foulée de l’affaire Galchenyuk, de plus en plus d’hommes parlent de la violence qu’ils ont subie ou des failles d’un système de justice qui, pour protéger les femmes, accuse les hommes sans discernement. » Statistiquement, on l’a mille fois vu, la violence a bel et bien un sexe — et elle est masculine —, et oui, beaucoup d’hommes sont violentés physiquement, mais le plus souvent par un autre homme. On rappelle une conférence passée de Guay consacrée à « un aspect méconnu de la violence conjugale : une utilisation à mauvais escient du système judiciaire contre les hommes ». Enfonçant le même clou, Luc Latreille montre aux hommes comment « survivre à l’aliénation parentale », c’est-à-dire la diabolisation par son ex-femme.</p>
<p style="text-align: justify;">Les hommes sont donc victimes des femmes, victimes du « système » ; loin de dominer dans la société, ils ont besoin de protection, besoin de s’unir pour combattre les forces liguées contre eux. Une seule femme a droit de parole au Salon de l’homme : Lise Bilodeau, présidente de l’Action des nouvelles et nouveaux conjoints du Québec (ANCQ), selon qui les juges ont un « préjugé favorable pour les femmes ». (Traduction : la deuxième épouse trouve toujours que la première reçoit trop d’argent.) Le titre de sa conférence dit tout : « Quand les pensions alimentaires t’enlèvent ta dignité et te marginalisent »<a href="#_ftn4" name="_ftnref4">[4]</a>. Le porte-parole du salon, l’ex-joueur de football Étienne Boulay, parle également d’avoir perdu tout contact avec son fils après une séparation houleuse. Plus que d’un thème, on peut parler d’une obsession et d’une nette visée politique.</p>
<p style="text-align: justify;">Que les femmes ne soient pas des anges et que certains ex-maris et pères aient pu être lésés, c’est l’évidence même. Mais les conférenciers, comme l’ensemble des masculinistes, généralisent et dépeignent — inventent — un monde systématiquement hostile aux hommes. Théorie du complot, quand tu nous tiens… On va jusqu’à laisser entendre que les hommes sont exclus du champ littéraire, dominé par les femmes : « Alors que peu d’hommes au Québec se sont aventurés sur le terrain de la littérature érotique, Jean-François Guay démontre à travers sa plume fine et lubrique que ce n’est pas une chasse gardée féminine. »</p>
<p style="text-align: justify;">À part l’appel à la consommation et la grande présence des hommes comme « experts », les deux Salons créent des espaces totalement opposés. Celui de la femme, procédant par tautologie, semble s’adresser à des lobotomisées : « Le Salon national de la femme est de retour au Palais des congrès pour offrir davantage de ce que les femmes préfèrent ! » Il est vide de contenu, vide d’idées autres que « Venez, achetez ! » Il ne crée pas de communauté, seulement une foule de mordues du magasinage, et ne propose aucune valeur, aucune cause mobilisatrice. Aucun appel au combat, aucune mention de droits à défendre. Papoter, se pomponner, faire la popote : voilà tout l’univers féminin, rond, compact, fade, endormi.</p>
<p style="text-align: justify;">Au-delà de l’impératif mercantile, le Salon de l’homme vise à réveiller les consciences. Il martèle sans fin le credo masculiniste : <em>les gars, unissez-vous, les femmes veulent votre peau !</em> Il fait des hommes une classe opprimée et crée entre eux une solidarité qui s’exerce aux dépens de « l’autre » sexe, rendu étranger par l’objectivation ou par la diabolisation. Bref, il fabrique une communauté entre les hommes en tant que victimes d’une injustice concertée et les invite à répliquer.</p>
<p style="text-align: justify;">Un Salon, c’est un monde. Un monde temporaire, mais qui assigne des places durables : aux femmes, la féminité frivole, aux hommes, la défense d’une masculinité éculée. Je ne voudrais fréquenter ni l’un ni l’autre de ces salons. Symbole de mon malaise, la rédaction de ce texte m’a coûté un effort infini, moi qui écris presque toujours dans la jubilation. Ces mondes m’oppressent. Me dégoûtent. Me font honte. C’est ça, être une femme, un homme ? Quelle tristesse, quel ennui ! J’ai juste envie d’être ailleurs, loin, autrement. À Berri-UQAM à l’heure des baisers, par exemple.</p>
<hr />
<p style="text-align: justify;">Sources</p>
<p style="text-align: justify;">Salon de la femme :</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="http://www.nationalwomenshow.com/fr/montréal/visiteur/" target="_blank">http://www.nationalwomenshow.com/fr/montréal/visiteur/</a></p>
<p style="text-align: justify;">Salon de l’homme :</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="http://salondelhomme.ca/" target="_blank">http://salondelhomme.ca/</a></p>
<p style="text-align: justify;"><a href="http://quebec.huffingtonpost.ca/2016/02/25/homme-honneur-salons_n_9318194.html" target="_blank">http://quebec.huffingtonpost.ca/2016/02/25/homme-honneur-salons_n_9318194.html</a></p>
<p style="text-align: justify;">Lise Bilodeau et l’ANCQ :</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="http://quebec.huffingtonpost.ca/2016/03/11/pensions-alimentaires-le-malheur-des-peres-dans-lombre_n_9439422.html" target="_blank">http://quebec.huffingtonpost.ca/2016/03/11/pensions-alimentaires-le-malheur-des-peres-dans-lombre_n_9439422.html</a></p>
<hr />
<p style="text-align: justify;"><a href="#_ftnref1" name="_ftn1">[1]</a> Comme je me suis intéressée à la <em>construction</em> des espaces sexués, ce qui suit se base sur les sites Web respectifs des deux Salons. Autrement dit, je traite ici de ce qu’ils disent à leurs client.e.s possibles — et donc aussi aux nombreuses personnes qui consultent leurs sites sans aller au Salon — et non de l’expérience de visite.</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="#_ftnref2" name="_ftn2">[2]</a> En revanche, pas de rubrique « amour » ou « vie familiale », par exemple.</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="#_ftnref3" name="_ftn3">[3]</a> Voir Lori Saint-Martin, <em>Postures viriles, ce que dit la presse masculine</em>, Montréal, Remue-ménage, 2011, pour une étude de <em>Summum</em> et d’autres magazines.</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="#_ftnref4" name="_ftn4">[4]</a> Comme Luc Latreille est aussi représenté par l’ANCQ, ce groupe a deux fois la parole.</p>
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		<title>Viril viral</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Valérie Gonthier-Gignac]]></dc:creator>
		<pubDate>Thu, 07 Apr 2016 20:12:58 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[6 Le sport]]></category>
		<category><![CDATA[CHRONIQUES]]></category>
		<category><![CDATA[Mines de rien]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>LORI SAINT-MARTIN &#160; &#160; Annonce vue il y a quelques années dans le métro de Montréal, pour le shampoing Head &#38; Shoulders : « Soyez sans pellicules visibles. Sentez virilement viril. » En la découvrant, j’ai eu le fou rire (« virilement viril », vraiment?), mais apparemment c’était sérieux, très sérieux même : dernièrement, un homme aurait tué une femme parce [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<h2 style="text-align: right;"><a href="/wp-content/uploads/2016/04/Stella_-_Jeux_denfants_08_-_Bouteilles_de_savon_F17BOU005386.jpg" rel="attachment wp-att-1795"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-1795" src="/wp-content/uploads/2016/04/Stella_-_Jeux_denfants_08_-_Bouteilles_de_savon_F17BOU005386.jpg" alt="Stella_-_Jeux_d'enfants_08_-_Bouteilles_de_savon,_F17BOU005386" width="2292" height="1848" /></a></h2>
<h2 style="text-align: right;"></h2>
<h2 style="text-align: right;">LORI SAINT-MARTIN</h2>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;">Annonce vue il y a quelques années dans le métro de Montréal, pour le shampoing Head &amp; Shoulders : « Soyez sans pellicules visibles. Sentez virilement viril. » En la découvrant, j’ai eu le fou rire (« virilement viril », vraiment?), mais apparemment c’était sérieux, très sérieux même : dernièrement, un homme aurait tué une femme parce qu’« elle l’ignorait », bref on ne rigole pas avec la virilité.</p>
<p style="text-align: justify;">Un esprit mal tourné comme le mien invente immédiatement des permutations : « masculinement viril », « virilement masculin » puis, pour voir, « fémininement viril » et, par goût de l’oxymore, « virilement féminin ». Pourquoi la redondance? Pourquoi ne pas se contenter de sentir « viril » (sentir le musc? le bouc? la vieille chaussette?) La terreur qu’on répand : que les attributs masculins et féminins se confondent. La promesse qu’on vend : la possibilité de s’immuniser contre la féminité menaçante. Du shampoing comme talisman, bouclier, potion magique : RIEN de la femme ne subsiste chez l’homme « virilement viril ».</p>
<p style="text-align: justify;">Mais quel est le rapport, me demanderez-vous, avec le sport? C’est une autre campagne publicitaire, à la fois virile et virale, qui permet de faire le lien.</p>
<p style="text-align: justify;">« <em>Smell like a man, man.</em> » Tel était le slogan au ton plus humoristique, mais fondé sur la même redondance, lancé par Old Spice. Des spots colorés et loufoques mettent en scène deux anciens footballeurs, Terry Crew et Isaah Mustafa, qu’on voit parfois seuls, parfois en compétition bruyante, toujours narcissiques : « <em>Ladies, does your man look like me ? No. Can he smell like me ? Yes!</em> ». Abandonnez les « <em>lady-smelling body washes</em> » et vous serez un « vrai homme » (je me demande toujours ce que c’est un « faux homme », mais enfin…)</p>
<p style="text-align: justify;">Toute manifestation culturelle est codée, sexuée : le sport, au même titre que la guerre, la maîtrise du barbecue et la capacité de pisser debout (tous domaines avec lesquels il entretient certaines affinités), fait partie de l’ultra masculin. L’homme « virilement viril » est adepte (ou du moins spectateur) du sport. Pas n’importe quel sport, bien sûr, pas le patinage artistique ou la gymnastique ou la nage synchronisée, mais des vrais sports pour les vrais hommes (encore une fois, la redondance est lourde de sens).</p>
<p style="text-align: justify;">Le sport, c’est la virilité : l’équivalence est claire. Le site Ask Men dresse la liste des 10 sports les plus virils, en commençant par la réflexion suivante : « <em>There&rsquo;s something deep down inside each one of us that makes us real men. </em><em>It&rsquo;s something primal that is at our very core. We can&rsquo;t name it or say exactly what it is, but we know it&rsquo;s there. Blame it on too much </em><a href="http://www.askmen.com/sports/keywords/testosterone.html" target="_blank"><em>testosterone</em></a><em>, an excess of those competitive juices or even our natural animal instincts, but men like danger. </em><em>Let&rsquo;s face it, the rougher the better.</em> <a href="#_ftn1" name="_ftnref1">[1]</a>»</p>
<p style="text-align: justify;">Le mot « <em>rough</em> » est pour beaucoup d’entre nous inséparable en ce moment de l’expression « <em>rough sex</em> », qui repose elle aussi sur l’idée de la virilité dominante, et d’un certain procès où on tue à huis clos la réputation des femmes. Et voyez la justification : les hormones, l’instinct, ce petit quelque chose de primitif qui fait qu’on ne peut pas agir autrement… Mais passons. Pour la postérité, voici les dix sports les plus virils, dans l’ordre croissant : la lutte sumo, le golf (le golf?), le soccer, le motocross, les arts martiaux mixtes, le rugby, le hockey, la course automobile, la boxe et bien sûr, caracolant en tête, le football… Old Spice a vu juste, paraît-il <a href="#_ftn2" name="_ftnref2">[2]</a>. Être un homme, c’est donner et recevoir des coups <a href="#_ftn3" name="_ftnref3">[3]</a>, cultiver la vitesse, braver la mort.</p>
<p style="text-align: justify;">Mais pourquoi le golf, honnêtement? Apparemment, « <em>golf is a real man’s game </em><em>because you can go golfing with your buddies, have a few drinks while playing, talk business, shoot the breeze, and avoid having to listen to the girl nag you to death for five hours or so. </em><em>And let&rsquo;s not forget the 19th hole&#8230; </em>» <a href="#_ftn4" name="_ftnref4">[4]</a>. <em>Male bonding</em>, expulsion des femmes, références exclusivement masculines : on dirait le monde de la politique ou le Festival de la bande dessinée d’Angoulême. Le sport exalte le masculin, notamment en excluant les femmes : pouvoir, gloire, argent, éloge de la force, il consolide autant le pouvoir des hommes que les identités de genre figées qui renforcent à leur tour le statu quo.</p>
<p style="text-align: justify;">Mais revenons à Head &amp; Shoulders. Depuis la création du produit, les <em>spots</em> visant les femmes misent sur la terreur d’être prise en défaut : aucun homme n’aimera, aucun patron ne respectera, une pauvre fille pleine de pellicules. Quelques exemples : une jolie femme sort de la douche et virevolte jusqu’à tomber dans les bras d’un homme qui lui embrasse la raie des cheveux. Une jolie femme se cache sous la table d’un restaurant, en principe pour ramasser sa serviette, en réalité pour se gratter la tête à l’insu du beau garçon assis en face d’elle, puis se lève, fière de son astuce, mais décoiffée. On n’est pas si loin de la publicité des années 1960, qui montre une femme au bureau et parmi ses amis, ses épaules couvertes de pellicules, puis, après avoir utilisé le produit, en tête-à-tête avec un homme qui se dit « <em>pretty hair</em> ». Aujourd’hui comme hier, l’homme est juge de la « réussite » féminine.</p>
<p style="text-align: justify;">Du côté des hommes de Head &amp; Shoulders, c’est un autre monde, celui, précisément, du sport : les athlètes célèbres défilent, filmés dans le stade, dans le vestiaire, dans la piscine (Michael Phelps, « le plus grand Olympien de tous les temps »). Lionel Messi, Antar Yahia et bien d’autres : en uniforme, ils courent, frappent le ballon, font des accolades à leurs camarades de jeu. Naturellement, ils n’ont pas une seule pellicule, ils n’ont même pas peur d’en avoir; le regard admiratif de la foule porte sur eux, mais ils ne pensent qu’à gagner. Là où les femmes sont paralysées par la honte ou le doute, eux parlent de performance, de dépassement de soi, de porter sur ses épaules « les ambitions d’une équipe et la fierté d’une ville » <a href="#_ftn5" name="_ftnref5">[5]</a>. <em>Surtout, pas une femme n’apparaît à l’écran</em>. Ils travaillent, jouent, gagnent, perdent, se soutiennent entre eux : le <em>boy’s club </em>vit et prospère.</p>
<p style="text-align: justify;">Et plus ça change, moins ça change&#8230; La campagne Old Spice a beau pousser la parodie à l’extrême (à un moment, Isaah Mustafa joue aux échecs avec un lion), elle repose tout de même sur une dichotomie sexuelle presque absolue. Et Head &amp; Shoulders, au lieu de valoriser des athlètes femmes, mise sur Sofia Vergara et sa famille. Dans un spot, elle sourit et jouit en se savonnant les cheveux sous la douche, puis, parfaitement coiffée et très court vêtue, se prépare un <em>smoothie</em>, le tout commenté, évidemment, par une voix <em>off</em> masculine <a href="#_ftn6" name="_ftnref6">[6]</a>. Aux hommes, les stades, la montagne, le plein air; aux femmes, la salle de bains et la cuisine. À eux, la solitude des grands, mais aussi la robuste camaraderie virile; à elles, la recherche d’un regard masculin.</p>
<p style="text-align: justify;">Les athlètes masculins sont des corps, bien sûr, mais des corps qui <em>font;</em> le corps des femmes doit <em>plaire</em>, vieille dichotomie. C’est en exploitant la beauté des femmes, et non leurs capacités sportives, qu’on fait fortune. Exemple extrême : l’émission la plus rentable du Mexique, <em>El tiempo</em>, un bulletin météorologique où défilent des « <em>mu</em><em>ñequitas</em> » (petites poupées) très jeunes, minces, pulpeuses et à peine, mais vraiment à peine vêtues <a href="#_ftn7" name="_ftnref7">[7]</a>. « C’est important d’avoir un bon physique, dit l’une d’entre elles. Qui veut regarder des gens laids? C’est assez pour vous faire changer de poste… » Pourtant, on voit un extrait du générique de la fin, où les présentatrices se déhanchent en compagnie des hommes qui font l’émission, vêtus jusqu’au cou, d’ordinaires à laids, et plus âgés qu’elles de plusieurs décennies (à peu de choses près, c’est les Oscar : hommes de tous les âges couverts jusqu’au cou, femmes en général jeunes et montrant de grandes quantités de peau).</p>
<p style="text-align: justify;">Les Miss Météo « font partie de la culture mexicaine, et on ne peut aller contre le courant », affirme un commentateur, tandis qu’un autre dit sans rire que « les femmes ont un don spécial pour présenter les prévisions météorologiques ». Entre culture et nature, l’entente est parfaite : les mêmes vieux suspects distribuent les rôles de toute éternité. Pourtant, il faut une discipline corporelle immense, aussi grande sûrement que celle de l’athlète de point, pour ressembler aux <em>chicas del clima </em>(sans parler des chirurgies, bien sûr, mais c’est une autre histoire) : la quête de la beauté est aussi un sport extrême, qui tue peut-être aussi souvent que le football ou la boxe. Nelly Arcan, Micheline Charest et beaucoup d’autres en savaient quelque chose.</p>
<p style="text-align: justify;">Quand j’étais une petite fille, j’adorais patiner — même si j’étais nulle — jusqu’à avoir les pieds si gelés que j’en pleurais de douleur. Mais on pouvait rarement y aller, mes copines et moi : la patinoire aménagée chaque hiver dans la cour d’école était monopolisée par les garçons qui jouaient au hockey. On n’aurait jamais osé s’aventurer dans cet espace où régnaient les lames et les bâtons et les cris des garçons. Ce n’est pas une si mauvaise image, au fond, du monde comme il va, encore aujourd’hui. Sauf que les filles ont commencé —heureusement — à exiger leur juste temps de patinoire. Même si les règles du jeu ne changent pas vite.</p>
<p style="text-align: justify;">Le sport a mille vertus, bien sûr : c’est la force, la beauté, le dépassement de soi, l’effort solitaire ou collectif, l’adrénaline, la vitalité. Mais c’est aussi, et souvent, et peut-être avant tout, un puissant vecteur de la domination masculine.</p>
<p>&nbsp;</p>
<hr />
<p>&nbsp;</p>
<p><a href="#_ftnref1" name="_ftn1">[1]</a> <a href="http://ca.askmen.com/top_10/sports/top-10-man-sports.html" target="_blank">http://ca.askmen.com/top_10/sports/top-10-man-sports.html</a></p>
<p><a href="#_ftnref2" name="_ftn2">[2]</a> Il y a aussi, croyez-le ou non, les « 10 légumes les plus virils » et les « 10 chiens les plus virils ».</p>
<p><a href="#_ftnref3" name="_ftn3">[3]</a> Cette logique contamine d’autres sphères : le dernier numéro du <em>Magazine littéraire</em> s’intitule : « Le combat Cervantès-Shakespeare » et montre les « titans » armés de gants de boxe.</p>
<p><a href="#_ftnref4" name="_ftn4">[4]</a> Canular, cette idée selon laquelle le nom du jeu serait un acronyme  de « <em>Gentlemen only, ladies forbidden</em> »? Probablement, mais c’est tout de même l’absence des femmes qui fait la beauté du jeu, selon Ask men.</p>
<p><a href="#_ftnref5" name="_ftn5">[5]</a> <a href="https://www.youtube.com/watch?v=SG5CJsMsbDk" target="_blank">https://www.youtube.com/watch?v=SG5CJsMsbDk</a></p>
<p><a href="#_ftnref6" name="_ftn6">[6]</a> <a href="https://www.youtube.com/watch?v=1inS6zRlI6E" target="_blank">https://www.youtube.com/watch?v=1inS6zRlI6E</a></p>
<p><a href="#_ftnref7" name="_ftn7">[7] </a><a href="http://internacional.elpais.com/internacional/2016/01/20/mexico/1453260912_983797.html" target="_blank">http://internacional.elpais.com/internacional/2016/01/20/mexico/1453260912_983797.html</a></p>
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		<title>L’intime peur</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Catherine Lefrançois]]></dc:creator>
		<pubDate>Fri, 23 Oct 2015 17:28:17 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[5 Univers intimes]]></category>
		<category><![CDATA[CHRONIQUES]]></category>
		<category><![CDATA[Mines de rien]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>ISABELLE BOISCLAIR Photo: Satya Jack, www.jackraw.com &#160; Quand j’étais petite, j’étais peureuse. Quand je suis devenue grande, je l’étais encore. La peur est intime : c’est à l’intérieur de soi, entre nos propres bras qu’on a peur, dans le cou aussi, et puis surtout là, dans la poitrine, en plein cœur du cœur. Comme beaucoup d’autres filles [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: right;"><a href="/wp-content/uploads/2015/10/mine-de-rien-peur-600.jpg"><img decoding="async" class="alignleft wp-image-1535 size-full" src="/wp-content/uploads/2015/10/mine-de-rien-peur-600.jpg" alt="mine de rien peur 600" width="600" height="400" srcset="/wp-content/uploads/2015/10/mine-de-rien-peur-600.jpg 600w, /wp-content/uploads/2015/10/mine-de-rien-peur-600-300x200.jpg 300w" sizes="(max-width: 600px) 100vw, 600px" /></a></p>
<h2 style="text-align: right;">ISABELLE BOISCLAIR</h2>
<p>Photo: Satya Jack, <a class="_553k" style="color: #3b5998;" href="http://www.jackraw.com/" target="_blank" rel="nofollow">www.jackraw.com</a></p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;">Quand j’étais petite, j’étais peureuse.</p>
<p style="text-align: justify;">Quand je suis devenue grande, je l’étais encore.</p>
<p style="text-align: justify;">La peur est intime : c’est à l’intérieur de soi, entre nos propres bras qu’on a peur, dans le cou aussi, et puis surtout là, dans la poitrine, en plein cœur du cœur.</p>
<p style="text-align: justify;">Comme beaucoup d’autres filles sans doute, j’ai grandi avec cette peur, cette peur d’avoir peur, une espèce d’anxiété quasi permanente qui te met sur tes gardes alors que rien de <em>rationnel </em>ne la justifie…, rien d’autre que des histoires, des racontars, des images. Des images qui te hantent depuis que tu as vu <em>Psycho</em>. (Pendant des années, j’ai eu peur de prendre une douche quand j’étais seule à la maison. Peur qu’une silhouette se dessine derrière le rideau. Jusque dans la trentaine.)</p>
<p style="text-align: justify;">Et un bon jour, ben tannée d’avoir peur, j’ai décidé que c’était terminé.</p>
<p style="text-align: justify;">On habitait la campagne. Un couple. Parfois, évidemment, je m’y trouvais seule. Mon chum parti en tournée, ou simplement absent pour la soirée – une répétition qui s’étire, une bière avec des ami×e×s. Il me fallait alors fermer les rideaux dès ce moment que l’on appelle « entre chien et loup » – et oui, à la tombée de la noirceur, c’est bien le moment où les chiens se mutent en loups. Je craignais que des méchants loups se promènent à l’extérieur, qu’ils m’observent du dehors, moi, visible à l’intérieur, toutes lumières ouvertes. Crainte de voir apparaître un visage dans la fenêtre – car toutes les fenêtres n’avaient pas de rideau, c’est la beauté de vivre à la campagne, sans voisins. Alors j’évitais de regarder en direction des fenêtres. Mais si ça arrivait, je savais ce que je devais faire : sursauter, crier.</p>
<p style="text-align: justify;">Ce scénario de la peur, il était connu d’avance, parce que vu mille fois. Non seulement dans <em>Psycho</em>, mais aussi lu dans <em>La petite fille au bout du chemin </em>[1] et tous les autres films dans lesquels, toujours, la victime est une femme. Toutes les fois où un rôdeur rôdait, c’était – quel hasard, quand même – autour d’une maison où une femme se trouvait seule. Apparemment, qu’un rôdeur pénètre dans une maison occupée par un homme, ça ne ferait pas une bonne histoire. Voire ça ne ferait même pas une histoire. La victime ne se pense qu’au féminin. La femme <em>est </em>victime [2]. Combien de films, de romans ne semblaient reposer sur ce seul scénario : « Une femme seule à la maison. Un homme survient à la fenêtre. La fille capote »? Bon, ce n’était pas présenté comme ça, mais c’est bien ce qui se passait. Toujours. La fille capotait. Alors moi, j’apprenais le rôle, je le rejouais mentalement : je me préparais à capoter.</p>
<p style="text-align: justify;">Puis un jour, un enfant est arrivé dans la maison. Enfant qui dormait le soir. Et qui me rappelait à ma condition d’adulte devant la protéger. C’est à ce moment que j’ai voulu me débarrasser de la peur. Il me fallait tout à coup occuper la place de la défenderesse, apprendre à conjuguer le mot courage, qu’on ne m’avait jusque-là jamais donné. Mais surtout, surtout, après toutes ces années, je me rendais compte de l’<em>inutilité </em>de la peur. Quoi? Toutes ces fois où j’ai eu peur, c’était pour rien? En effet, aucun loup ne s’était jamais pointé aux environs de la maison du petit chaperon que je n’étais pas. « Ils » nous font peur, pour rien? Ce constat de m’être fait avoir, je suis troublée de le retrouver tel quel dans <em>Une fièvre impossible à négocier</em>, de Lola Lafon, que je lis à l’été 2015 [3] : « J’ai tout d’un coup eu une peur immense du temps que j’avais déjà passé à avoir peur et émietté à avoir peur » (2003, p. 263). Vertige. Sentiment d’avoir été démasquée, en même temps que celui d’être reconnue – <em>moi aussi, j’ai longtemps eu peur d’avoir peur</em>…</p>
<p style="text-align: justify;">Heureusement pour moi donc, les scénarios du pire ne s’étaient jamais réalisés; étaient restés coincés dans l’écran de télé. Alors : l’éteindre. En tous cas, l’éteindre lorsque je me trouve devant un film qui de toute évidence cherche à m’affoler, à produire ma peur [4]. Éteindre ou changer de poste. Ne pas (ne plus) rester là, à me faire <em>empeurer</em>. Ne plus écouter <em>ça</em>, ne plus laisser <em>ça</em>, ces scénarios-à-fabriquer-des-peureuses s’implanter dans mon cerveau, polluer mon imaginaire.</p>
<p style="text-align: justify;">Et devant ce constat de la peur inutile, résister : fixer la fenêtre qui s’ouvre sur la nuit. Regarder longtemps ce carreau noir d’où rien ni personne ne surgit. Ça va. Ça va, aucun visage dans la fenêtre, aucun loup autour de la maison.</p>
<p style="text-align: justify;">Mais… mais si ça arrivait? Car les scénarios, eh, ils n’inspirent pas que les peureuses, ils inspirent aussi les loups. S’il prenait à un loup de s’introduire chez moi? Je me suis mise à réécrire le scénario – aux cris, substituer la parole. À imaginer un nouveau dialogue : <em>Ok, relax, man. Tu veux baiser, ok. J’veux pas, je ne suis pas consentante, mais comme je tiens à ma peau, je ne me débattrai pas. Stay cool. Relax. </em>Puis : <em>Tu n’as pas le pouvoir de m’approprier, ni ton pénis celui de me marquer à jamais, pas plus que mon corps n’est un bijou à préserver/un joyau à protéger/une forteresse à défendre. Mon corps n’est pas un enjeu. Pas un objet à s’emparer pour devenir un surhomme. Je ne te ferai pas surhomme. Si tu prends mon corps, tu seras violeur. Moi, je serai violée – pas salie, violée. Et c’est bien le violeur qui fait la violée. </em></p>
<p style="text-align: justify;">Ce scénario-là, je ne l’avais jamais vu. Je l’inventais, je le mettais à la place de l’autre qui squattait mon cerveau. Je le peaufinais, et il a fini par supplanter l’autre et j’ai enfin liquidé ma peur.</p>
<p style="text-align: justify;">Au point où bientôt, je suis capable de ne plus fermer la télé quand survient une « scène de peur ». Même plus peur. (Pour résister aux scènes auxquelles j’assistais encore parfois, je faisais appel à Brecht, et aux formalistes russes, toi chose. Pour déjouer ce qui était programmé – ma peur –, je me concentrais sur les procédés. <em>Gros plan sur les yeux de la femme terrorisée. Musique lancinante… Tiens, l’éclairage provient d’une autre source que la lampe de chevet. Issh, ils ont dû la reprendre souvent cette scène, tout est tellement </em>tight… <em>Aonh. Il est beau son pyjama</em>. Même plus peur.) Et là, un soir, encore une fois, flabbergastée, non pas de voir mon sentiment reconnu, mais de voir mon propre scénario se jouer devant moi. Mon chum est je ne sais pas où, peut-être simplement dans son studio, fille qui fait dodo, moi seule devant la télé, tranquillos. La série <em>Fortier</em>, dernier épisode de la troisième saison. Anne Fortier, celle qui donne son titre à la série, psychologue au service de la Section Anti-Sociopathes de la Sûreté Nationale (SAS), entre dans la maison où se terre le violeur-tueur que l’escouade poursuit. Celui-ci, le policier Rouleau, est également celui qui l’a violée jadis. Alors qu’il la menace avec un fusil et qu’il lui ordonne de se déshabiller, elle soutient son regard et lui parle :</p>
<blockquote>
<p style="text-align: justify;"><em>[…] toi les filles, […] tu aimes voir la peur sur leur visage […] regarde-moi dans les yeux. J’vais me déshabiller. J’vais te l’donner l’avantage. J’vais me rendre vulnérable […] Mais si aujourd’hui tu vois une seconde que j’ai peur, si tu vois une seconde que t’as l’dessus, va falloir que tu me tues pour le prendre ton pied parce que tu la verras pas la peur dans mes yeux. Ça là, j’te l’garantis. Cherche pas. Tu l’auras pas c’que tu veux. […] Un gars comme toi, ça lui prend certaines conditions pour bander pis là, ces conditions-là, tu les as pas pis j’te les donnerai pas </em>[5]<em>. </em></p>
</blockquote>
<p style="text-align: justify;">Scénario inédit, jamais montré. Écrit par une femme. Merci, Fabienne Larouche.</p>
<p style="text-align: justify;">On s’entend : il s’agit ici d’un fantasme – non pas au sens où l’on aimerait voir cette situation se réaliser, plutôt au sens où il s’agit d’un pur scénario imaginaire. Toute femme, peut-être, a imaginé ça. Mais on ne l’a jamais su, puisque ce sont surtout des fantasmes masculins qui se donnent à voir sur les petits et grands écrans, où l’histoire du loup et de sa proie est sans cesse rejouée.</p>
<p style="text-align: justify;">Dans ce scénario fantasmatique, le loup ne peut pas être excité, comme il l’est dans toutes les scènes de viol dans un film, dont le scénario – la fille résiste, elle crie – et les procédés sont précisément mis au service de l’excitabilité – du personnage violeur, et du spectateur. Ici, le spectateur qui s’identifie au personnage masculin est mis en face d’un tout autre scénario… où le violeur n’est pas vainqueur, mais débouté. Son rôle détourné. Son plan de match déjoué. Dans la scène de <em>Fortier</em>, le policier se suicide.</p>
<p style="text-align: justify;">Déconstruire le scénario, en écrire un nouveau. Changer les répliques.</p>
<p style="text-align: center;">***</p>
<p style="text-align: justify;">Aujourd’hui, je suis plus grande. J’ai désappris la peur. En tous cas, cette peur-là. Celle qui paralyse, qui tend les muscles du cou et te fait tomber une boule dans la poitrine alors qu’il n’y a pas de menace tangible[6]. J’ai décidé de ne plus vivre sous cette menace – cette tyrannie. Aujourd’hui, je sais qu’on ne naît pas peureuse, on le devient. Ou pas.</p>
<p style="text-align: justify;"><em>Un jour, qui sait? La peur va peut-être changer de bord. C’est ce que je me dis depuis la campagne #AgressionNonDénoncée. Je me plais à croire que désormais, la peur a changé de camp. Que ce sont les loups qui ont les chocottes. Ce n’est pas la même peur, non : ils ont peur d’être dénoncés, pas violés. Mais tout de même. Je me dis que ce sont eux qui ont peur, entre leurs propres bras, dans le cou aussi, et puis surtout là, dans la poitrine, en plein cœur du cœur. Que le temps de l’impunité est fini.</em></p>
<hr />
<p style="text-align: justify;">[1] Roman de Laird Keonig (1973), dont un film, réalisé par <a href="https://fr.wikipedia.org/wiki/Nicolas_Gessner" target="_blank">Nicolas Gessner</a> (1976), a été tiré. Ce titre est évoqué dans <em>Nous sommes les oiseaux de la tempête qui s’annonce </em>(2011), roman de Lola Lafon.</p>
<p style="text-align: justify;">[2] On reproche souvent aux femmes de « victimiser ». Faudrait voir que par définition, on est victime de quelque chose ou quelqu’un. Aussi, ce reproche n’est ni plus ni moins qu’un tour de passe-passe qui détourne l’attention du prédateur vers sa victime. Du coup, la victime se trouve coupable d’être victime, alors même que le coupable a déserté la scène.</p>
<p style="text-align: justify;">[3] Oui, c’était mon été Lola Lafon.</p>
<p style="text-align: justify;">[4] Une femme qui a peur : ça, c’est très drôle, non ? En tous cas, ça fait rire les garçons, qui, souvent, se moquent, et en rajoutent…</p>
<p style="text-align: justify;">[5] « Un passé si présent », <em>Fortier</em>, saison 3, Productions Aetios, 2002.</p>
<p style="text-align: justify;">[6] Aveu gênant : cette peur est à ce point irrationnelle que même lorsque j’habitais dans un appartement situé au troisième étage d’un immeuble, le motif du visage dans la fenêtre me hantait tout de même, contre toute raison… car c’est bien à l’affect que ces images s’adressent.</p>
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