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	<title>CHRONIQUES Archives - FRANCOISE STEREO</title>
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		<title>« droits » des femmes?</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Laurence Simard-Gagnon]]></dc:creator>
		<pubDate>Sun, 08 Mar 2020 16:22:01 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[BLOGUE]]></category>
		<category><![CDATA[CHRONIQUES]]></category>
		<category><![CDATA[Radicalisme(s)]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Zishad Lak &#160; À travers les annonces de célébration et de mobilisation du 8 mars dans mon réseau féministe, j’ai remarqué que la Journée internationale des femmes a été, pour reprendre les mots de Laurence, bulldozée en Journée internationale des droits des femmes. J’ai senti d’emblée un malaise devant ce changement de nom – de [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<h3 style="text-align: right;"><a href="/wp-content/uploads/2020/03/jeff-sundstrom-4F9_Ze9RpTk-unsplash.jpg"><img fetchpriority="high" decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-4464" src="/wp-content/uploads/2020/03/jeff-sundstrom-4F9_Ze9RpTk-unsplash.jpg" alt="" width="3024" height="4032" srcset="/wp-content/uploads/2020/03/jeff-sundstrom-4F9_Ze9RpTk-unsplash.jpg 3024w, /wp-content/uploads/2020/03/jeff-sundstrom-4F9_Ze9RpTk-unsplash-225x300.jpg 225w, /wp-content/uploads/2020/03/jeff-sundstrom-4F9_Ze9RpTk-unsplash-768x1024.jpg 768w" sizes="(max-width: 3024px) 100vw, 3024px" /></a></h3>
<h3 style="text-align: right;">Zishad Lak</h3>
<p>&nbsp;</p>
<p>À travers les annonces de célébration et de mobilisation du 8 mars dans mon réseau féministe, j’ai remarqué que la Journée internationale des femmes a été, pour reprendre les mots de Laurence, <em>bulldozée</em> en Journée internationale des <em>droits</em> des femmes. J’ai senti d’emblée un malaise devant ce changement de nom – de l&rsquo;expression « des femmes », qui semblait permettre des rencontres multiples et imprévisibles d’une pluralité d’horizons féministes, à  celle de « droits des femmes », qui évoque une version du monde et des luttes beaucoup plus circonscrite. Suis-je possessive du 8 mars? Ai-je l’impression que quelqu’une me l’a volé et l&rsquo;a changé sans mon consentement? Or, plus je pense à cette re-désignation, à ma réaction originale et aux questions que soulève ce nouveau nom, plus mon malaise s’accroît.</p>
<p>On en a discuté avec Laurence, un jour avant le 8 mars, c’est-à-dire un samedi où on était, chacune de notre bord, prises avec les enfants, et avec peu d’espace mental pour réfléchir de façon plus profonde à ce qu’entraîne ce changement. J’ai donc décidé de poser simplement quelques questions qui me préoccupent dans le cadre d’un court texte. Un texte qui se veut plutôt le début d’une conversation parce que les mots importent et il faut être critique et sensible envers eux.</p>
<p>Je comprends l&rsquo;importance d&rsquo;insister sur l&rsquo;aspect politique du 8 mars. Or, il est tout aussi important de repérer le politique et l’agencéité politique dans les pratiques quotidiennes, dans l’intime et dans tout ce qui, à première vue, nous paraît apolitique. Un changement de paradigme n’arrive que quand on s’ouvre aux épistémologies différentes et aux autres compréhensions de l’agencéité.</p>
<p>Le discours qui se centre sur les droits privilégie l’épistémologie hégémonique des démocraties libérales, et tente de valoriser une définition particulière de l’agencéité. Un tel discours réclame des réformes dans la forme des droits octroyés aux groupes minoritaires et dans l’inclusion de ces groupes dans l’ordre du monde actuel. Ce discours ne cherche pas nécessairement à <em>« fuck shit up</em> » pour reprendre les mots éloquents de Jack Halberstam. Loin de moi l&rsquo;idée de minimiser l’importance des droits. Cependant, une approche fondée sur les droits n’est qu’une forme de résistance au patriarcat, et elle n’est pas la plus radicale. En orientant la lutte féministe vers une telle approche, ou en la monopolisant, comme lorsqu’on change le titre même de la Journée internationale des femmes, on crée une hiérarchie dans nos luttes alors que nos luttes cherchent justement à détruire toute hiérarchie, à rendre notre ordre du monde incohérent et insensé.</p>
<p>Mes questions visent donc les féministes pour qui j’ai un énorme respect, mais qui ont adhéré à ce nouveau nom : de quoi parlez-vous quand vous parlez « des droits » ? Quels sont les enjeux de relation, de citoyenneté et de collectivité dans leurs formes multiples (car la Journée internationale des femmes est multiple) qui relèvent d’une approche fondée sur les droits? Qu’est-ce que « des droits »? Quels sont les principes d’attribution et de distribution « des droits », et qui les détermine et les accorde? Qui a droit à « des droits »? Ces questions gagnent en importance surtout en ce moment historique où l’État de droit et les droits des Canadien.ne.s allochtones à la mobilité et à l’accès à la marchandise (abordable) sont instrumentalisés pour supprimer les droits et les titres fonciers des peuples autochtones à leurs territoires. On peut aussi rappeler les violences impérialistes commises par les démocraties libérales, notamment au moyen orient, au nom d’une logique de droits.</p>
<p>Plutôt que de centrer cette journée importante autour d’une idéologie et d&rsquo;une éthique hégémonique, on pourrait aussi penser aux façons dont les pratiques quotidiennes et même les manifestations consuméristes à la <a href="https://www.hallmarkecards.com/ecards/happy-international-women%27s-day-npz5429" target="_blank" rel="noopener"><em>Hallmark</em></a> de la Journée internationale des femmes sur les réseaux sociaux pourraient se politiser.</p>
<p>En guise de conclusion, j’aimerais citer un extrait de la préface qu’a écrit Jack Halberstam pour l’ouvrage de Fred Moten et Stefano Hareny, <em>The Undercommons. Fugitive Planning and Black Study </em>:</p>
<p>« If you want to know what the undercommons wants, what Moten and Harney want, what black [sic] people, indigenous [sic] peoples, queers and poor people want, what we (the “we” who cohabit in the space of the undercommons) want, it is this – we cannot be satisfied with the recognition and acknowledgement generated by the very system that denies a) that anything was ever broken and b) that we deserved to be the broken part; so we refuse to ask for recognition and instead we want to take apart, dismantle, tear down the structure that, right now, limits our ability to find each other, to see beyond it and to access the places that we know lie outside its walls. We cannot say what new structures will replace the ones we live with yet, because once we have torn shit down, we will inevitably see more and see differently and feel a new sense of wanting and being and becoming. What we want after “the break” will be different from what we think we want before the break and both are necessarily different from the desire that issues from being in the break. » (p. 6)</p>
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		<title>La bouffe de chez nous</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Marie-Michèle Rheault]]></dc:creator>
		<pubDate>Thu, 25 Apr 2019 12:56:32 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[11 La nourriture]]></category>
		<category><![CDATA[CHRONIQUES]]></category>
		<category><![CDATA[Radicalisme(s)]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>ZISHAD LAK Illustration : Catherine Lefrançois La bouffe, devenue presque une force disciplinaire pour les femmes, constitue sans doute un sujet d’intérêt pour le féminisme et pour des réflexions sur la construction de l’image féminine. On dirait que la bouffe – et le mode de sa consommation – détermine l’adhésion sociale à une citoyenneté privée, [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<h3><a href="/wp-content/uploads/2019/04/Vive-les-pains.png"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-3847" src="/wp-content/uploads/2019/04/Vive-les-pains.png" alt="" width="720" height="960" srcset="/wp-content/uploads/2019/04/Vive-les-pains.png 720w, /wp-content/uploads/2019/04/Vive-les-pains-225x300.png 225w" sizes="(max-width: 720px) 100vw, 720px" /></a></h3>
<h3></h3>
<h3 style="text-align: right;">ZISHAD LAK</h3>
<p>Illustration : Catherine Lefrançois</p>
<p>La bouffe, devenue presque une force disciplinaire pour les femmes, constitue sans doute un sujet d’intérêt pour le féminisme et pour des réflexions sur la construction de l’image féminine. On dirait que la bouffe – et le mode de sa consommation – détermine l’adhésion sociale à une citoyenneté privée, mais aussi, et surtout, à une certaine classe sociale. La surveillance institutionnelle de la collation des enfants participe à cette mesure disciplinaire qui vise dans la majorité des cas certaines classes sociales plus que d’autres. Les discours sur le végétarisme et le véganisme et les modes de consommation qu’ils mettent de l’avant s’inscrivent parfois, eux aussi, dans l’aspect disciplinaire de la bouffe et de la santé qui sont le plus souvent des soucis féminins. Ce n’est que très récemment que les hommes cis-hétéros sont soumis en masse à la pression du corps idéal et de l’alimentation « santé ». La bouffe pour les femmes est normalement (normativement) associée à une gamme d’émotions, de la fierté à la culpabilité. D’une autre part, c’est traditionnellement la mère qui est chargée de la nourriture de l’enfant et le choix de cette nourriture lui revient (la bonne mère des légumes et des fruits biologiques, la mère indigne des friandises sucrées et salées). Un sujet toutefois qui est moins abordé est le rapport entre le sujet ethnique et sa bouffe. On a commencé à parler de l’appropriation culturelle de la bouffe, des tendances alimentaires et de leurs effets destructifs sur la culture et l’économie des pays du Sud. Avec l’émergence non négligeable des écrivain.e.s et des chercheur.e.s racisé.e.s, nous nous doutons que notre quinoa, notre avocat et notre tempeh ne constituent pas toujours des choix éthiques, et nous nous demandons si notre santé l’emporte sur la subsistance des peuples du Sud mondial.</p>
<p>Malgré toutes ces pistes importantes, j’ai plutôt décidé de parler ici de la honte qui accompagne la bouffe ethnique et l’odeur qu’elle émet, cette odeur qui est souvent associée aux sujets ethniques et dont j’ai toujours eu horreur après avoir mangé chez ma mère. Cette honte est en même temps la cause principale de mon hésitation pour l’écriture de ce texte. Suis-je en train de me mettre au centre de mon féminisme? Cette névrose fait en sorte que j’ai décidé de ne pas nommer certaines choses, dont l’origine ethnique de la bouffe de ma mère. Je ne sais pas si c’est véritablement un choix politique, s’il provient d’une honte dont je ne suis pas encore parvenue à me débarrasser, ou bien ma tentative de garder ma position du sujet pour un public majoritairement blanc. Mais bon…</p>
<p>Adolescente, j’ai écouté avec étonnement les ami.e.s de ma mère rire de l’insistance de leur fille de six ans pour apporter leur bouffe ethnique à l’école. Je me suis dit que cette envie pour la bouffe de sa mère ne durera pas chez cette fillette. Quant à moi, je voulais me distancier de tout signe ethnique. J’en avais marre de me faire marquer, j’en avais marre des interrogations sur ma culture et ma bouffe. Je voulais, moi aussi, être non tachée, non marquée, faire partie de la norme; la citoyenne naturelle (et non naturalisée) qui passe inaperçue. Mais surtout, j’avais peur de devenir l’une de ces immigrantes de qui on disait qu’elles puent, qu’elles dégagent une odeur ethnique. Les immigrants puent, j’avais entendu tant de fois, et cela vient de leurs épices, de leur bouffe… ou de leurs corps pathologiques… c’est religieux… c’est culturel… c’est traditionnel… c’est spirituel… c’est l’odeur de leur sagesse exotique… mais ça pue tout de même : les spéculations abondent. Mes réflexions sur notre bouffe oscillaient donc entre une vision romantique – on porte par la bouffe la vérité du monde, notre bouffe est traditionnelle, ancestrale et donc naturelle – et un ressentiment réactionnaire par rapport à ces romantismes de la première génération d’immigrant.e.s. La bouffe de ma mère qu’enfant j’avais tant aimée, qui évoquait chez moi tout un monde, n’était plus un savoir féminin ni une manifestation d’amour. Dans ma mélancolie raciale, elle est devenue l’entêtement de ma mère à me marquer d’une citoyenneté ethnique.</p>
<p>Toutes ces vagues d’émotions se sont calmées avec l’âge. J’ai réussi à développer des réflexions plus claires et plus lucides à partir de ces émotions confuses. Mais la honte, on ne s’en débarrasse pas avec une dose de raison. La honte est têtue. Quand une collègue de travail à Québec m’a demandé si nous mangions la bouffe de chez nous, j’ai répondu, un peu trop enthousiaste : « Non, non, pas vraiment ». La réponse en soi n’était pas fausse. Malgré l’intérêt que mon conjoint blanc montrait envers la bouffe « de chez nous », je n’en préparais pas à l’époque et lui non plus. C’était une affaire de femmes d’une autre génération, pour moi. Mais après cette réponse trop hâtive de ma part, ma collègue a répliqué : « Ah parce que je travaillais avec une Sénégalaise et elle apportait toujours la bouffe de chez eux et ça puait. » Cette fois, j’ai eu honte d’avoir trahi cette Sénégalaise avec mon enthousiasme, voulant m’attacher à une blanchitude qui, en même temps, me vendait la bouffe d’autres ethnicités. J’ai vanté avec une fierté (osé-je dire blanche?) ma prédilection pour la bouffe indienne en prononçant <em>sag paneer</em> avec un faux accent anglais <em>Indian wanna be</em>, non comme un acte de solidarité avec les Indiennes, non pour me racheter auprès de la Sénégalaise qui aime la bouffe sénégalaise, mais comme un signe d’appartenance et d’adhésion à la blanchitude. Or, quand mon conjoint parlait de la bouffe « de chez moi » avec ses amis, je me taisais. Dans ces instants, j’avais l’impression de perdre toute possibilité d’acquérir une subjectivité blanche et non marquée et je me voyais en informante autochtone (<em>native informant</em>).</p>
<p>J’ai commencé à cuisiner la bouffe de chez nous lors de ma première grossesse et quand j’ai eu envie de la familiarité de mon aliment réconfortant, de son odeur même. Ce nouvel intérêt me lie d’une nouvelle façon à une autre génération de femmes de ma culture et ajoute une autre couche de complexité à ma relation avec elles. Je sollicite souvent les conseils de ma grand-mère, ce qui me fournit en même temps la joyeuse occasion de lui parler par Skype, car ses recettes mènent souvent à d’autres histoires qu’elle a à me raconter. Je n’aperçois pas la bouffe comme une façon de transmettre ma culture à mes enfants. Mais par le biais de la bouffe, je suis arrivée à une appréciation profonde du savoir de ma grand-mère; c’est cette appréciation que je souhaite passer à mes enfants pour qu’iels puissent grandir sans la honte qui me hante.</p>
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		<title>Y&#8217;a plus rien qui goûte bon</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Marie-Michèle Rheault]]></dc:creator>
		<pubDate>Thu, 25 Apr 2019 12:56:31 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[11 La nourriture]]></category>
		<category><![CDATA[CHRONIQUES]]></category>
		<category><![CDATA[Contemplations du câlice]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>MARIE-MICHÈLE RHEAULT Illustration : Catherine Lefrançois &#160; Y’a plus rien qui goûte bon depuis que le médecin m’a dit : « Madame, nous ne commencerons aucun traitement de fertilité tant que vous n’aurez pas atteint un IMC convenable. Perdez 30 livres et revenez dans trois mois. » Le verdict était tombé : j’étais trop grosse. Pire : j’étais trop grosse [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<h3><a href="/wp-content/uploads/2019/04/Spaghetti.png"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-3848" src="/wp-content/uploads/2019/04/Spaghetti.png" alt="" width="1000" height="1333" srcset="/wp-content/uploads/2019/04/Spaghetti.png 1000w, /wp-content/uploads/2019/04/Spaghetti-225x300.png 225w, /wp-content/uploads/2019/04/Spaghetti-768x1024.png 768w" sizes="(max-width: 1000px) 100vw, 1000px" /></a></h3>
<h3></h3>
<h3 style="text-align: right;">MARIE-MICHÈLE RHEAULT</h3>
<p>Illustration : Catherine Lefrançois</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Y’a plus rien qui goûte bon depuis que le médecin m’a dit : « Madame, nous ne commencerons aucun traitement de fertilité tant que vous n’aurez pas atteint un IMC convenable. Perdez 30 livres et revenez dans trois mois. » Le verdict était tombé : j’étais trop grosse. Pire : j’étais trop grosse pour recevoir un traitement médical.</p>
<p>Y’a plus rien qui goûte bon depuis qu’on m’a fait changer de siège dans l’avion parce qu’« on essaie de ne pas mettre une personne qui a besoin d’une rallonge de ceinture devant une sortie de secours, c’est pas prudent ».</p>
<p>Y’a plus rien qui goûte bon depuis qu’une vendeuse m’a dit lorsque j’entrais dans sa boutique de vêtements : « Hmmm, je suis désolée, mais on n’a rien pour vous ici. »</p>
<p>Y’a plus rien qui goûte bon quand je me rends compte que toute goûte trop bon à ce souper d’ami.e.s et que je ne m’arrêterai pas de manger avant d’avoir mal au ventre. Ça goûte vraiment mauvais d’avoir au matin des effluves du saucisson de la veille parce que tu en as mangé à ne plus pouvoir le digérer.</p>
<p>Y’a plus rien qui goûte bon quand tu choisis quelque chose de « santé » au restaurant juste pour pas être jugée par les <em>dudes</em> de la table d’à côté.</p>
<p>Depuis que j’ai eu l’idée de devenir végétarienne juste pour maigrir.</p>
<p>Depuis que j’ai téléchargé l’application MyFitnessPal.</p>
<p>Depuis que j’ai eu l’idée de calculer mes calories.</p>
<p>Depuis que je me suis acheté une balance. Y’avait pas ça chez nous quand j’étais petite, une balance.</p>
<p>Y’a plus rien qui goûte bon depuis qu’un innocent m’a catcallée sur la rue depuis sa voiture : « Moé, je trouve ça sexy les grosses qui s’assument! »</p>
<p>Depuis que les grosses sont objectifiées sur les réseaux/applications de rencontres : objets de désir refoulé qu’on n’oserait jamais montrer au grand jour.</p>
<p>Depuis qu’on m’a dit : « Si tu n’étais pas autant à l’aise avec ton corps et que tu n’avais pas une vie sexuelle épanouie, ça t’aiderait à te motiver à perdre du poids. »</p>
<p>Y’a plus rien qui goûte bon depuis qu’on a reconfiguré les bancs d’autobus pour maximiser l’espace et minimiser le confort des usagé.e.s. Depuis que les <em>set</em> de patio sur les terrasses des restos et des bars sont tellement <em>cheap</em> qu’il me faut m’asseoir sur une seule fesse, retenant la moitié de mon poids durant toute la soirée, souriant tout de même.</p>
<p>Depuis que tous les gourous de la « remise en forme », de la diète cétogène, du programme transform de chez Nautilus ou du Beachbody me sautent dessus sur les réseaux sociaux pour me vendre des livres en moins ou le Saint-Graal de toutes les femmes : le « poids santé ».</p>
<p>Depuis qu’au gym, on m’a félicitée de me « prendre en main ».</p>
<p>Depuis qu’on nous passe en boucle à la télé des <em>freakshows</em> de médecins sauveurs qui « ramènent à la vie » des hommes et des femmes de 600 livres en leur faisant la morale et en pointant leur misère du doigt.</p>
<p>***</p>
<p>C’est ma petite face dans l’image en haut de ce texte. La petite Marie-Michèle qui adore les spaghettis depuis 1982. Je me demande quand est-ce que ça a arrêté de goûter bon les spaghettis. Je me demande surtout quand est-ce que tout ce que je mange va arrêter d’avoir un arrière-goût de culpabilité.</p>
<p>&nbsp;</p>
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		<title>Une saison dans la culture du viol et la littérature canadienne</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Marie-Michèle Rheault]]></dc:creator>
		<pubDate>Tue, 23 May 2017 13:23:16 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[9 Le temps]]></category>
		<category><![CDATA[CHRONIQUES]]></category>
		<category><![CDATA[Radicalisme(s)]]></category>
		<category><![CDATA[Ruptures et continuité]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>ZISHAD LAK Illustration: Anne-Christine Guy Le 16 novembre 2015, Steven Galloway, écrivain, professeur à l’Université de la Colombie-Britannique et directeur du programme de création littéraire, fut accusé d’inconduite par une étudiante et suspendu de ses fonctions académiques par son université. Deux jours plus tard, l&#8217;université diffusa une justification publique, évoquant des allégations sérieuses et invitant [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<h2 style="text-align: right;"><strong><a href="/wp-content/uploads/2017/05/Lak.jpg"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-3272" src="/wp-content/uploads/2017/05/Lak.jpg" alt="" width="1000" height="1000" srcset="/wp-content/uploads/2017/05/Lak.jpg 1000w, /wp-content/uploads/2017/05/Lak-150x150.jpg 150w, /wp-content/uploads/2017/05/Lak-300x300.jpg 300w, /wp-content/uploads/2017/05/Lak-768x768.jpg 768w, /wp-content/uploads/2017/05/Lak-250x250.jpg 250w, /wp-content/uploads/2017/05/Lak-100x100.jpg 100w" sizes="(max-width: 1000px) 100vw, 1000px" /></a></strong></h2>
<h2 style="text-align: right;"></h2>
<h2 style="text-align: right;">ZISHAD LAK</h2>
<p>Illustration: Anne-Christine Guy</p>
<p style="padding-left: 90px; text-align: right;"><span style="color: #33cccc;">Le 16 novembre 2015, Steven Galloway, écrivain, professeur à l’Université de la Colombie-Britannique et directeur du programme de création littéraire, fut accusé d’inconduite par une étudiante et suspendu de ses fonctions académiques par son université. Deux jours plus tard, l&rsquo;université diffusa une justification publique, évoquant des allégations sérieuses et invitant les étudiantEs inquiètEs pour leur bien-être et leur sécurité à faire appel aux services d’aide de l’université. UBC enclencha une enquête, confiée à Mary Ellen Boyd, juge retraitée de la Cour suprême de Colombie-Britannique. Cette dernière, après avoir recueilli les témoignages des plaignantes et de témoins, a livré un rapport à l’université, qui a décidé en juin 2016 de congédier Galloway pour inconduite et bris de confiance. Entre temps, les médias avaient fait état de plaintes portées contre Galloway pour harcèlement, agression sexuelle et intimidation. IndignéEs par le secret entourant le processus d’enquête et par les conclusions du rapport de la juge Boyd, plus de 80 collègues et écrivainEs canadienNEs ont signé une lettre ouverte exigeant une enquête indépendante sur la suspension de Galloway et sur la manière dont l’université a traité cette affaire.</span></p>
<p style="padding-left: 90px; text-align: right;"><span style="color: #33cccc;">Pour lire la lettre ouverte : <span style="color: #000000;"><a style="color: #000000;" href="http://www.ubcaccountable.com/open-letter/steven-galloway-ubc/" target="_blank" rel="noopener noreferrer">http://www.ubcaccountable.com/open-letter/steven-galloway-ubc/</a></span></span></p>
<p style="padding-left: 90px; text-align: right;"><span style="color: #33cccc;">À propos du congédiement de Galloway : <span style="color: #000000;"><a style="color: #000000;" href="http://www.theglobeandmail.com/news/british-columbia/author-steven-galloway-fired-from-ubc-after-investigation-of-serious-allegations/article30557345/" target="_blank" rel="noopener noreferrer">http://www.theglobeandmail.com/news/british-columbia/author-steven-galloway-fired-from-ubc-after-investigation-of-serious-allegations/article30557345/</a></span></span></p>
<p style="padding-left: 90px; text-align: right;"><span style="color: #33cccc;">Pour un récit sur les suites des événements à UBC : <span style="color: #000000;"><a style="color: #000000;" href="http://www.theglobeandmail.com/news/british-columbia/ubc-and-the-steven-galloway-affair/article32562653/" target="_blank" rel="noopener noreferrer">http://www.theglobeandmail.com/news/british-columbia/ubc-and-the-steven-galloway-affair/article32562653/</a></span></span></p>
<p style="padding-left: 90px; text-align: right;"><span style="color: #33cccc;">Pour la réplique de Zoe Todd à la lettre ouverte :<span style="color: #000000;"> <a style="color: #000000;" href="https://storify.com/ZoeSTodd/rape-culture-canlit-and-you" target="_blank" rel="noopener noreferrer">https://storify.com/ZoeSTodd/rape-culture-canlit-and-you</a> et <a style="color: #000000;" href="http://www.quillandquire.com/omni/qa-zoe-todd-on-rape-culture-canlit-and-you/" target="_blank" rel="noopener noreferrer">http://www.quillandquire.com/omni/qa-zoe-todd-on-rape-culture-canlit-and-you/</a></span></span></p>
<p style="padding-left: 90px; text-align: right;"><span style="color: #000000;"><span style="color: #33cccc;">Pour la réplique de Margaret Atwood à Zoe Todd :</span> <a style="color: #000000;" href="https://thewalrus.ca/margaret-atwood-on-the-galloway-affair/" target="_blank" rel="noopener noreferrer">https://thewalrus.ca/margaret-atwood-on-the-galloway-affair/</a></span></p>
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<p>&nbsp;</p>
<p>Quel est le temps d’une culture? Quel est le rapport temporel entre la culture et l&rsquo;individu? Entre le temps privé et le contexte culturel? Quand est-ce qu’une culture commence? La culture du viol a-t-elle une genèse ou est-elle sans commencement, encore et toujours recommencée? Cet « encore et toujours » oppresseur qui naturalise et normalise l’état de choses. Qu’en est-il d’« en même temps »? Crée-t-il un assemblage qui définit la culture? C’est la perpétuation de la culture dans le temps qui révèle sa structure, son point de départ, et qui permet d’envisager une fin possible. Tout se lie depuis et selon. C’est ce que sous-entend Zoe Todd quand elle fait le lien entre les réactions à l’affaire Galloway et la disparition des femmes autochtones « depuis toujours ». Et c’est aussi ce que veut dire Audra Simpson quand elle parle de la contextualisation. Sans contexte, explique Simpson, un crime est isolé de la structure qui le motive et l’anime, voire le normalise <a href="#_ftn1" name="_ftnref1">[1]</a>.</p>
<p>Commençons donc par le début. Pour situer le contexte, pour faire le lien entre le passé et le présent. Pour rassembler et assembler les « en même temps ». Le contexte, écrit Audra Simpson en réponse à Stephen Harper qui disait ne pas vouloir « commettre de la sociologie <a href="#_ftn2" name="_ftnref2">[2]</a> », est justement ce qui permet d’inscrire les violences dans la société qui les voit survenir. Analyser le contexte évite l’atomisation du temps et du crime, nous implique tous et toutes. En ce qui concerne le cas que j&rsquo;aborde ici, le scénario est assez familier pour celles qui ont déjà fréquenté une université, du déjà-vu. Le passé se répète et révèle ainsi une structure, un système. Lui, c’est un écrivain, <em>bestseller</em>. Il dirige le département de création littéraire de l’Université de la Colombie-Britannique. De ce département sont issues des vedettes de la littérature canadienne, selon les statistiques. Ses méthodes sont efficaces, rentables, selon ce que nous disent les médias. Elles, les plaignantes, les anonymes, sont des étudiantes. Lui est accusé d’avoir abusé de son pouvoir et de ses privilèges. Bien que cette dynamique nous soit familière, le résultat, lui, l’est moins; l&rsquo;enquête aboutit au licenciement du maître. Voilà un résumé, un contexte approximatif et non détaillé. Car les détails importent peu dans le cadre de mon propos.</p>
<p>De grands noms de la littérature canadienne, certains issus de cette institution, signent une lettre qui conteste les modalités de l&rsquo;enquête menée par l’université pour des raisons qui ne sont pas claires. Ce qui l’est toutefois, c’est que cette lettre est publiée en soutien à leur ami, le maître accusé, pourvu d&rsquo;un nom au contraire des plaignantes. La littérature canadienne fait jaser (enfin! mais pour de mauvaises raisons) et plus on jase moins les choses sont claires.<a href="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ruptures.png"><img decoding="async" class="alignright wp-image-3173 size-medium" src="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ruptures-300x300.png" alt="" width="300" height="300" srcset="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ruptures-300x300.png 300w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ruptures-150x150.png 150w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ruptures-768x768.png 768w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ruptures-250x250.png 250w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ruptures-100x100.png 100w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ruptures.png 900w" sizes="(max-width: 300px) 100vw, 300px" /></a></p>
<p>Le traitement subi par le professeur, suspendu au moment où la lettre est publiée, serait injuste, dixit Joseph Boyden, collègue de l’accusé et signataire de la lettre qu’il fait circuler. Fort probablement, les plaignantes le rencontreront dans le département, lui, le professeur et elles, les étudiantes. On se sent mal à l’aise à la lecture de cette lettre. Le brouhaha du procès Ghomeshi vient tout juste de se calmer et l’encre de #IBelieveHer n’a pas encore séché. La proximité temporelle avec l’affaire Ghomeshi crée ce malaise. Mais n’est-ce pas le caractère d’une culture, d’un paradigme, que de se reproduire perpétuellement? Qu’un événement arrive peu de temps après l’autre et qu’entre temps il y en ait plusieurs dont on ne parle pas? L’affaire Ghomeshi était trop médiatisée pour qu’on puisse demeurer « objectif », pour qu’on puisse laisser les choses aux mains de la justice, des juges, de l’État, des mâles au pouvoir.</p>
<p>Les signataires de cette lettre ne sont pas des ignorantEs. Certains d&rsquo;entre elles et eux ont modelé notre façon de voir le monde, nous ont appris à réfléchir, à voir au-delà des récits individuels, à les concevoir comme révélant des paradigmes. Bien que ce soit l’affaire Ghomeshi qui avait déclenché les débats sur le viol, sur les relations de pouvoir et sur la réponse inadéquate du système de justice aux plaintes déposées par les victimes, et bien que ce soit cette affaire qui ait été le plus souvent évoquée dans les débats autour de l’enquête menée à l’Université de la Colombie-Britannique, il y avait une autre enquête en cours au moment même de la publication et la circulation de cette lettre, <em>en même temps</em> : celle sur les allégations de femmes autochtones contre des policiers de Val-d’Or, menée par un autre corps de police, notoirement misogyne et raciste. Il y avait donc quelque chose pour contextualiser cette affaire, cet <em>en même temps</em>, une simultanéité temporelle, mais surtout une accumulation à travers le temps, un « encore et toujours ». Une accumulation qui signale une structure et révèle un processus continu qu’on a depuis nommé culture du viol.</p>
<p>C’est Zoe Todd, anthropologue métisse, qui a osé tenir tête aux signataires de la lettre, et surtout à Joseph Boyden, un écrivain s’identifiant comme autochtone, mais dont l’ascendance a depuis été remise en question. Dans son intervention, s’adressant à Boyden, Todd évoque les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées, une cause que ce dernier promeut souvent dans les médias. Elle contextualise la violence faite aux femmes et s’inquiète de l’effet intimidant des mots d’auteurs et d’autrices renomméEs qui ont proclamé leur fraternité avec l’accusé. Zoe Todd fait appel à une autre forme de solidarité, une solidarité décoloniale, en ce qu’elle attire l’attention de Boyden sur une autre histoire et une autre continuité temporelle : le « viol de la terre », comme le formule Audra Simpson, et l’élimination des femmes autochtones. Dans son ouvrage <em>The Beginning and End of Rape </em><a href="#_ftn3" name="_ftnref3">[3]</a><em>, </em>Sarah Deer montre que ce n’est pas seulement l’association avec la création et la terre qui a fait de ces femmes des victimes de la violence patriarcale et coloniale. Lors de l’arrivée de colons européens, les femmes de plusieurs nations autochtones détenaient le pouvoir politique, ce qui était simplement inimaginable pour les arrivants européens, pour qui les femmes étaient la propriété légale de leurs maris. Deer, avocate de la nation Muscogee, nous rappelle que les premières lois punissant le viol aux États-Unis étaient dérivées des lois régissant la propriété. Elle constate dans les écrits des colons que ceux-ci s’étonnaient souvent du fait que les femmes autochtones avaient le contrôle de leur corps et de leur sexualité, ce qui les rendait, aux yeux de ces hommes, peu vertueuses et violables (ou bien non violables, car les agresser ne pouvait pas se qualifier comme un viol). Briser les femmes était donc une stratégie coloniale pour briser les communautés afin de pouvoir s&#8217;emparer de la terre et du pouvoir. Cette tradition se poursuit, bien que ce soit des étudiantes et non des femmes autochtones dans ce cas particulier; le déni de leur consentement est encore et toujours une manière d’exercer son pouvoir sur les femmes.</p>
<p>L’intention de Todd n’est pas de condamner l’accusé. Elle attire plutôt notre attention sur le fait que cette lettre de soutien rédigée par ceux et celles qui ont supposément le génie des mots sert les intérêts d’un homme en position de pouvoir et qu’elle traite les plaignantes, encore et toujours, anonymes et sacrifiables. Et c’est cela la culture du viol, quand la réputation de l’écrivain-professeur, le talent de l’étudiant nageur, le génie du cinéaste renommé passent avant les vies brisées des victimes, quand cette manière de penser devient la norme, un réflexe qui se reproduit à travers le temps, même chez les supposéEs intellectuelLEs d’une société. La culture du viol, ce n’est pas le <em>viol </em>lui-même (qui fait peur aux hommes en tant que mot et aux femmes en tant qu’acte), mais le fait que le viol, la violation des femmes, des êtres dépourvus de pouvoir, de leur corps, de leurs âmes, deviennent une réflexion après coup. On en a vu la preuve dans la réponse presque dédaigneuse de Boyden sur Twitter. Oui, écrit-il, le problème se situe dans les procédures de gestion des plaintes, et les victimes aussi peuvent profiter de meilleures procédures&#8230;</p>
<p>C’est donc dans un contexte colonial que Todd recadre l’affaire et intervient en s’adressant à Boyden, soulignant le fait qu&rsquo;aucune écrivaine autochtone ne figure parmi les signataires de sa lettre. Atwood réplique à Todd et à d’autres personnes qui ont émis des critiques de la lettre ouverte, d’abord sur Twitter, ensuite dans un article publié dans <em>The Walrus</em>, sans pour autant répondre aux préoccupations que soulèvent ces dernières. S’il y a eu viol, dit Atwood, il faut faire appel à la police. Ce faisant, elle ignore à la fois l’histoire et le temps. Elle ne pense pas à Val-d’Or, ne fait pas la généalogie du viol. Val-d’Or est un temps parallèle, qui ne recoupe pas le temps d’Atwood. De plus, le viol, pour Atwood semble se résumer à un acte de pénétration qui laisse du sperme incriminant. N’oublions pas que le viol se définissait jadis aux États-Unis comme l’assaut sexuel d’une fille vierge par un étranger (Deer, 2015). L’absence de sperme est une raison suffisante pour Atwood d’absoudre l’accusé.</p>
<p>La géante de la littérature canadienne fait toutefois sa propre contextualisation. Elle interrompt la continuité temporelle qu’évoquent Todd et Simpson et Deer et tant d’autres écrivaines autochtones en comparant l’affaire au procès des sorcières de Salem, un procès aboutissant à l’exécution de vingt personnes, dont quatorze femmes et deux enfants, accusées de sorcellerie sans preuve concrète. Les femmes accusées ne se conformaient pas aux valeurs puritaines de l’époque, n’allaient pas à l’église ou étaient des esclaves racisées. La chasse aux sorcières de Salem a donc son histoire misogyne et raciste qui la situe dans le même contexte, la même historicisation et la même généalogie qu’évoquent Todd <em>et al</em>. Avec cette analogie, donc, Atwood montre les limites de son féminisme blanc : ahistorique et privilégié. L’histoire du procès de Salem est recontextualisée au profit de son ami; ce procès pour Atwood n’est plus un autre exemple de féminicide, mais un simple échec juridique et singulier qui, par hasard, aurait cette fois pour victime un professeur d’un département de création littéraire. Atwood utilise l’exemple d’un féminicide brutal pour défendre son ami, ce mâle au pouvoir, contre ces plaignantes anonymes qui, selon elle, devraient plutôt porter plainte à la police et non à l’Université. Parce que le viol est tout d’un coup une question de sperme juridique.</p>
<p>Comme la plupart des gens qui spéculent sur cette affaire, j’ignore tout du processus entrepris par l’Université de Colombie-Britannique ainsi que de la personnalité de l’accusé et des plaignantes. Je ne tâche pas de faire une enquête, mais cherche plutôt à faire ma propre contextualisation et temporalisation, pour que la culture du viol, de par la répétition qu’elle implique, ne perde pas son effet-choc. Ce qui choque n’est pas dans le mot « viol », bien qu’il évoque cet acte horrible, mais c’est plus que cela, ce doit être plus que cela. C’est « culture » qui doit choquer, qui doit évoquer une histoire, un paradigme, une temporalité, une répétition. C’est justement cette histoire, ce contexte, qui fait en sorte que nous venons rapidement à la rescousse de nos amis, de nos héros, des maîtres, parfois même, en diabolisant (le diable, la sorcière…) les victimes. C’est cette culture qui, malgré les statistiques et les faits, rend plausible l’histoire de la « jilted ex <a href="#_ftn4" name="_ftnref4">[4]</a>» qui cherche sa vengeance en ruinant la réputation du maître. La culture est une accumulation d’événements dont les temps se recoupent pour ainsi en dévoiler la structure.</p>
<p>En 2016, un an après la fameuse proclamation de Justin Trudeau à propos de son cabinet paritaire, la culture du viol est encore et toujours perpétuée par ceux et celles qui nous forment et nous cultivent. Le premier ministre qui a énoncé le truisme « <em>because it is 2015</em> » vient d’approuver le projet de Kinder Morgan de l’exploitation des terres sans le consentement de leurs premiers habitants. Ce ne sont pas des événements séparés, sans lien. Qu’un Donald Trump ou une Kellie Leitch soient des misogynes est d’une évidence presque gratuite; tout autant misogynes sont les professeurs gauchistes ou les cinéastes antifascistes comme Bertolucci. La structure sera maintenue à cause de nos amitiés et de nos alliances, tant que nous refuserons de les mettre en contexte et de les temporaliser, tant que nous refuserons de « commettre de la sociologie ».</p>
<hr />
<p><a href="#_ftnref1" name="_ftn1">[1]</a> Audra Simpson, « The State is a Man: Theresa Spence, Loretta Sauders and the Gender of Settler Sovereignty”, dans <em>Theory and Event</em>, vol. 19, no 4, 2016.</p>
<p><a href="#_ftnref2" name="_ftn2">[2]</a> « Nouveau refus d’une enquête nationale sur les femmes autochtones, » 21 août 2014 : <a href="http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/681238/stephen-harper-tina-fontaine-enquete-refus" target="_blank" rel="noopener noreferrer">http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/681238/stephen-harper-tina-fontaine-enquete-refus</a></p>
<p><a href="#_ftnref3" name="_ftn3">[3]</a> Sarah Deer, <em>The Beginning and End of Rape: Confronting Sexual Violence in Native America</em>, Minneapolis, University of Minnesota Press, 2015.</p>
<p><a href="#_ftnref4" name="_ftn4">[4]</a> Jian Ghomeshi avait d’abord qualifié les accusations contre lui de fausses allégations d’une amante éconduite : <a href="https://www.thestar.com/news/gta/2014/10/27/jian_ghomeshis_full_facebook_post_a_campaign_of_false_allegations_at_fault.html" target="_blank" rel="noopener noreferrer">https://www.thestar.com/news/gta/2014/10/27/jian_ghomeshis_full_facebook_post_a_campaign_of_false_allegations_at_fault.html</a></p>
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		<title>Je t&#8217;attends</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Marie-Michèle Rheault]]></dc:creator>
		<pubDate>Tue, 23 May 2017 13:21:36 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[9 Le temps]]></category>
		<category><![CDATA[CHRONIQUES]]></category>
		<category><![CDATA[Contemplations du câlice]]></category>
		<category><![CDATA[Le temps incarné]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>MARIE-MICHÈLE RHEAULT &#160; Illustration: Anne-Christine Guy &#160; Aujourd’hui, c’est la fête des Mères et je trouve que c’est une bien triste journée. Oui, je sais, si j’étais pas si égoïste, je ferais comme tout le monde et je publierais sur Facebook une belle photo de ma mère que j’aime tant et je la remercierais pour [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p><a href="/wp-content/uploads/2017/05/Rheault.jpg"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-3258" src="/wp-content/uploads/2017/05/Rheault.jpg" alt="" width="1000" height="1000" srcset="/wp-content/uploads/2017/05/Rheault.jpg 1000w, /wp-content/uploads/2017/05/Rheault-150x150.jpg 150w, /wp-content/uploads/2017/05/Rheault-300x300.jpg 300w, /wp-content/uploads/2017/05/Rheault-768x768.jpg 768w, /wp-content/uploads/2017/05/Rheault-250x250.jpg 250w, /wp-content/uploads/2017/05/Rheault-100x100.jpg 100w" sizes="(max-width: 1000px) 100vw, 1000px" /></a></p>
<h2 style="text-align: right;"></h2>
<h2 style="text-align: right;">MARIE-MICHÈLE RHEAULT</h2>
<p>&nbsp;</p>
<p>Illustration: Anne-Christine Guy</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Aujourd’hui, c’est la fête des Mères et je trouve que c’est une bien triste journée. Oui, je sais, si j’étais pas si égoïste, je ferais comme tout le monde et je publierais sur Facebook une belle photo de ma mère que j’aime tant et je la remercierais pour tout ce qu’elle est. Si j’étais pas aussi centrée sur mon propre désir d’enfants, je me réjouirais de tout cet amour, quétaine certes, mais oh combien sincère, des gens pour leur douce et admirable maman. Mais je n’en ai pas envie parce qu’aujourd’hui, mon utérus a décidé que je ne serai pas mère et ça me fend le cœur. Les crampes sont là au creux de mon ventre. Sournoises. L’endomètre se détache. Même si j’essaie d’en sublimer tous les indices, les menstruations seront là dans quelques heures et je ne serai pas mère. Pas ce mois-ci. Pas encore. Je sais, je sais, je ne dois pas trop y penser, ça va arriver un jour, faut être patiente. Facile à dire quand on a déjà des enfants ou quand on n’en veut pas. Ce qu’il faut savoir, toutefois, c’est que le cycle menstruel de la femme qui veut tomber enceinte, contrairement à celui de celles qui ne le veulent pas, est rempli de différentes périodes toutes plus interminables les unes que les autres. D’un jour à l’autre, le temps s’étire pour ne devenir qu’impatience, angoisse et attente.</p>
<p>&nbsp;</p>
<h4>Jours 1 à 5 : toucher le fond du baril, puis remonter tranquillement</h4>
<p>Tu as passé les derniers jours avec un espoir au cœur grand comme le lac Champlain. Ta tête s’était remplie de « peut-être que ça y est », de « me semble que j’ai mal au cœur », de « ok, si je suis enceinte maintenant, ça veut dire que j’accoucherais en février, c’est parfait, il se passe jamais rien en février ». Bref, tu étais pleine d’espoir et de tendresse anticipée et tu te retrouves un dimanche matin de fêtes des Mères, assise sur le bol de toilette, les culottes à terre, un papier souillé de sang entre les mains et ton cœur s’émiette. Tu le sens qu’il craque. Tout ce qui l’avait rendu tendre et fleuri depuis quelques jours s’est instantanément desséché pour ne devenir qu’une petite boule sèche et rêche. Tu pleures un peu et puis tu essaies de sécher tes larmes avant d’aller enfouir ton nez dans le cou de l’autre, dans le cou de celui qui attend lui aussi que ça arrive et qui s’était laissé aller à rêvasser avec toi de petits pyjamas et de berceau et de biberons. T’as pas besoin de dire grand-chose, il connaît cet air de chien battu. « Tu as tes règles? » Tu fais un petit oui de la tête, la mine basse. Tu retiens tout en dedans parce que tu ne veux donc ben pas que ça ait l’air d’un drame pour toi et tu te laisses doucement convaincre que ce n’est pas la fin du monde par les « mais c’est pas grave ma chérie, ça va arriver un jour et puis si ça n’arrive pas, notre vie va être autrement ». Tu essaies donc ben de ne pas te laisser aller à la culpabilité (ah! si j’étais plus mince aussi!) ou à l’insécurité (peut-être que je suis pas fertile?). Ça marche plus ou moins parce qu’en plus d’avoir de la peine et d’encaisser le coup, ben tu es menstruée et tu as juste le goût de te rouler en boule et de laisser la Terre tourner sans toi.</p>
<p><a href="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-incarne.png"><img decoding="async" class="alignright wp-image-3281 size-medium" src="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-incarne-300x300.png" alt="" width="300" height="300" srcset="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-incarne-300x300.png 300w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-incarne-150x150.png 150w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-incarne-768x768.png 768w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-incarne-250x250.png 250w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-incarne-100x100.png 100w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-incarne.png 900w" sizes="(max-width: 300px) 100vw, 300px" /></a></p>
<h4>Jours 6 à 12 : la « nouvelle moi »</h4>
<p>Les jours avancent tranquillement et le taux d’hormones diminue. Tu reprends un peu le contrôle de tes émotions et tu entres dans ta période proactive. C’est pas vrai que tu vas te laisser abattre pour ça. T’sais, dans le fond, ça fait même pas longtemps que vous vous essayez, pourquoi en faire un drame. Ça va ben finir par arriver un jour. Mais le doute reste quand même au creux de ton cerveau et tu te dis : je vais TOUT faire pour optimiser ma fertilité. Google : optimiser fertilité. Première page proposée : Doctissimo, « Booster sa fertilité pour tomber enceinte », « 10 conseils pour tomber enceinte rapidement », « Programme 1, 2, 3 enceinte : 3 mois pour booster votre fertilité ». Ça me semble d’une fiabilité sans faille, tout ça. Voyons un peu ce que ça nous dit. Premièrement, il faut arrêter de fumer. Bon, je ne fume pas, ça va aller. Joyeux bordel en vue pour celles qui fument parce qu’il faut aussi à tout prix éviter le stress. BRA-VO. Deuxièmement, il faut&#8230;. roulements de tambour&#8230;. perdre du poids. What?! Me semble que s’il y a un moment dans la vie où c’est avantageux d’être large, c’est ben quand on veut avoir un bébé, non? Nos grands-mères aux hanches et aux cuisses fortes, à la poitrine généreuse n’étaient-elles pas justement choisies pour leur physique qu’on disait parfait pour la maternité à répétition? De nos jours, on dirait que la solution à tous les maux, c’est de perdre du poids. Tu as de l’asthme, perds du poids, tu es infertile, perds du poids, tu as une conjonctivite, perds du poids. Estie que j’suis tannée. Bon, ok, je vais essayer (encore une fois) puisque c’est pour la bonne cause. Ça ne peut pas me faire de tort, de toute façon. Une chance que l’été s’en vient, je vais pouvoir sortir mon vélo et ne pas me faire chier avec des cours de Zumba dans un gymnase d’école primaire avec des personnes n’ayant aucune coordination. Troisièmement, il faut faire l’amour souvent, dans des positions adéquates et surtout, SURTOUT, ne pas faire sentir à « son homme » que le sexe, maintenant, ça a une utilité autre que le <em>fun</em>. Heille! D’un coup que ça le turnerait <em>off</em>. « Il faut se la jouer cochonne en tout temps pour qu’il croie que votre libido exacerbée est due à son irrésistible masculinité. Aussi, si vous le voyez tendre vers des positions qui ne sont pas optimales à la fécondation, ramenez-le dans le droit chemin avec adresse et subtilité. » Là non, c’est trop! Je veux ben faire les efforts nécessaires pour préparer mon corps à cette grossesse, mais je n’ai pas du tout envie de porter toute la charge de la gestion de la conception. Y’a toujours ben des limites. Là, il y a certainement l’expression « charge mentale » qui vient de vous popper dans la tête. On en parle beaucoup ces jours-ci. Quand on s’y attarde un peu, on se rend compte que ça s’applique à pas mal plus large qu’on pensait. C’est pas vrai qu’on va faire semblant de ci ou de ça. C’est pas vrai que c’est nous seules qui allons calculer les jours pour cibler l’ovulation et qui allons initier tous les actes sexuels pour ne pas froisser la virilité des messieurs. On décide pas toutes seules de les faire ces enfants-là? Ils les veulent autant que nous ces enfants-là? Qu’on se partage la conception! Pourquoi ne pas avoir un calendrier du cycle en commun qu’ils pourraient consulter et ainsi prendre leur part de responsabilité? Faut pas prendre les hommes pour des cons. Ils sont ben contents de participer et surtout de comprendre mieux tous ces calculs qu’on opère chaque mois. Dernier point pour « booster sa fertilité » : arrêter d’y penser. Euh&#8230; han? Il faut que j’arrête de fumer, que je maigrisse, que je fasse l’amour tous les deux jours dans des positions prédéfinies, que je calcule mon ovulation en prenant ma température tous les matins, que je sois à l’affût de tous les signes et symptômes que mon corps m’envoie, que je prenne des hormones (dans le cas de celles qui sont allées consulter en clinique de fertilité), mais je dois arrêter de penser que j’essaie d’être enceinte? LOL. Tu me fais ben rire Doctissimo.</p>
<p>&nbsp;</p>
<h4>Jours 13 à 18 : l’ovulation</h4>
<p>Go! C’est la période de rut. Quoi, on est bien des mammifères, non? Bon là, c’est le temps. Tu donnes tout ce que tu as. Le matin, l’après-midi, le soir, par en avant, par en arrière, sur le côté. C’est le bout le <em>fun</em> et tu te fais plaisir et tu es tellement complice avec ton chéri et vous y croyez donc ben. Ça, c’est pour les hétéros fertiles. Quand tu es en couple avec une fille ou que toi ou ton amoureux n’êtes pas fertiles, c’est tellement une autre histoire. Dans ces cas, ce sont les rendez-vous en clinique, les injections d’hormones, les examens gynécologiques, les échographies intravaginales, les absences au bureau, la douleur, l’humiliation et la panique quand l’infirmière ou le médecin ne trouvent pas de <em>fucking</em> follicule. Malgré toute la bonne volonté des parents de vouloir faire de cette conception assistée un beau moment, le médecin te scrape ça d’un « ben je trouve pas de follicule, revenez le mois prochain » lancé du bout des lèvres, à la va-vite, comme si on lui avait fait perdre son précieux temps. C’est qu’il a d’autres chats à fouetter, t’sais, il y a des femmes avec un IMC parfait qui attendent d’être sauvées de la VRAIE infertilité. Alors tu retournes chez toi bredouille, le moral à moins mille. C’est tout un autre mois qu’il faudra attendre. La période de deuil qui se pointe généralement au premier jour des menstruations, ben elle commence parfois dès l’ovulation pour les couples en fertilité assistée. Un mois, c’est long, c’est très long quand tu as l’impression d’avoir fait tous ces efforts pour rien.</p>
<p>&nbsp;</p>
<h4>Jours 19 à 28 : ou être enceinte dans sa tête</h4>
<p>Maintenant que tu as fourré aller-retour ou que tu as reçu la sacro-sainte insémination, il ne te reste plus qu’à attendre et à espérer. Pis attendre quand tu espères une bonne nouvelle, c’est looooooong. Les jours te paraissent des mois. Tu ne cesses de vérifier ton calendrier pour connaître à quel moment tu sauras enfin que tu es enceinte. Je le dis de cette façon parce que dans ta tête, tu es déjà enceinte. Tu te dis que tu es sûrement mieux de ne pas prendre de risque jusqu’à ce que tu sois certaine. Tu manges mieux, bois très peu d’alcool, voire pas du tout, tu évites tout ce qui pourrait de près ou de loin nuire au processus de nidation. Pendant deux semaines (qui paraissent des mois), tu deviens hyperconsciente de tout ce qui se passe dans ton corps. Tu te palpes les seins à la recherche d’une douleur inhabituelle, tu es à l’affût de tout ce qui se trame dans ton utérus. La moindre sensation dans le bas-ventre devient la source d’une série de questions (et de réponses de marde trouvées sur Doctissimo). Ton degré de concentration au bureau est nul et tu commences à te laisser aller à rêvasser un peu trop intensément. Tu as de moins en moins de gêne à zyeuter du côté des vêtements pour enfants dans les magasins, tu passes ta vie sur Pinterest à la recherche du modèle parfait de petite couverture que tu tricoteras toi-même. Tu trouves soudainement que tous les enfants sont mignons, toutes les femmes enceintes (elles sont donc ben nombreuses!!) sont rayonnantes, les papillons virevoltent au-dessus des champs en fleurs, la vie est douce et belle et OUCH! Fuck! Une crampe. Non, ça ne peut pas être vrai. Ça ne peut PAS être ça. Doctissimo, symptôme de nidation : crampes, pincements. Ça doit être ça. Mais peut-être pas. Mais peut-être que oui, mais peut-être pas. Je ne peux pas peser sur <em>fast-forward</em> juste pour voir ce qui va se passer dans deux jours? Estie que c’est long.</p>
<p>&nbsp;</p>
<h4>Jours 29 à 30 : le « retard »</h4>
<p>Ouiiiii! Grosse excitation, tu n’es PAS menstruée et tu n’as même pas eu de crampes depuis que tu es levée (peut-être une ici et là, mais c’était rien, c’était vraiiiiment pas comme d’habitude, en tout cas&#8230;) et même qu’on dirait que tu as mal au cœur un peu. C’est impossible de te concentrer sur quoi que ce soit d’autre que ce qui se passe dans ton propre corps. Impossible. Tu utilises toute ton énergie pour rester immobile&#8230; faut pas qu’il décroche! Tu passes ta vie aux toilettes pour vérifier s’il n’y a pas de trace de sang et tu scrutes ton papier de toilette comme si ta vie en dépendait chaque fois que tu y vas. Tu vérifies tellement souvent que tu as la vulve irritée. « Je fais-tu un test de grossesse? » Tu décides que c’est mieux d’attendre. Si tu le fais trop tôt ça va être négatif pis tu vas être déçue plus vite.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Puis, finalement non. T’es pas enceinte. C’est la fête des Mères et t’es assise sur le bol de toilette un papier taché d’un petit rose bien tendre, mais qui est pourtant d’une violence trop grande pour ce que ton petit cœur pouvait supporter aujourd’hui. La honte d’y avoir cru, d’avoir fait tous ces sacrifices, d’avoir osé rêver que c’était possible. Tu fonds en larmes. Retour à la case départ, ne réclamez pas 200 $ (surtout pour celles qui ont des traitements que notre cher gouvernement libéral ne veut plus rembourser).</p>
<p>&nbsp;</p>
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		<title>À propos du milieu</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Marie-Michèle Rheault]]></dc:creator>
		<pubDate>Tue, 23 May 2017 13:20:08 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[9 Le temps]]></category>
		<category><![CDATA[C'est kif-kif]]></category>
		<category><![CDATA[CHRONIQUES]]></category>
		<category><![CDATA[Ruptures et continuité]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>EFTIHIA MIHELAKIS &#160; Illustration: Anne-Christine Guy &#160; L’autre soir, elle était en route pour aller voir une amie au café. Elle était partie dans l’Ouest depuis un an et elle tentait tant que bien que mal, et en dépit de sa fatigue, de revoir ses ami.es lors de ses passages à Montréal, de courir après [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<h2 style="text-align: right;"><a href="/wp-content/uploads/2017/05/Mihelakis.jpg"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-3253" src="/wp-content/uploads/2017/05/Mihelakis.jpg" alt="" width="1000" height="1000" srcset="/wp-content/uploads/2017/05/Mihelakis.jpg 1000w, /wp-content/uploads/2017/05/Mihelakis-150x150.jpg 150w, /wp-content/uploads/2017/05/Mihelakis-300x300.jpg 300w, /wp-content/uploads/2017/05/Mihelakis-768x768.jpg 768w, /wp-content/uploads/2017/05/Mihelakis-250x250.jpg 250w, /wp-content/uploads/2017/05/Mihelakis-100x100.jpg 100w" sizes="(max-width: 1000px) 100vw, 1000px" /></a></h2>
<h2 style="text-align: right;"></h2>
<h2 style="text-align: right;">EFTIHIA MIHELAKIS</h2>
<p>&nbsp;</p>
<p>Illustration: Anne-Christine Guy</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>L’autre soir, elle était en route pour aller voir une amie au café. Elle était partie dans l’Ouest depuis un an et elle tentait tant que bien que mal, et en dépit de sa fatigue, de revoir ses ami.es lors de ses passages à Montréal, de courir après le temps qui lui paraissait toujours occupé par des moments manqués, des rencontres souhaitées mais impossibles.</p>
<p>Depuis quelques mois, elle s’adaptait à un autre temps qui remplissait un lieu lui devenant désormais étrangement hospitalier. Elle aimait sa solitude.</p>
<p>Et maintenant, à Montréal, elle était devenue une revenante. Ce soir-là, sans qu’elle ne saisisse pourquoi, elle ne se souvenait plus à quelle intersection se situait le café. Elle s’est dit qu’il était sans doute quelque part entre Le Fameux, maintenant fermé, et l’hôtel dont elle ne se souvenait jamais du nom, au coin de Sherbrooke. Elle gardait les yeux hauts pour trouver un bâtiment verdâtre avec de grandes vitres au rez-de-chaussée.</p>
<p>Elle a décidé de garer la voiture au coin de la rue Marie-Anne. Elle a marché jusqu’à la rue Rachel. Pas de café. Elle s’est rendue à l’avenue Saint-Laurent puis est revenue jusqu’à la rue Marie-Anne. Pas de café. L’hiver était arrivé, mais elle refusait de porter du linge chaud. Elle s’était, en l’espace de quelques mois, habituée aux hivers plus cléments qu’elle avait vécu lorsqu’elle était à Calgary et aux Chinooks.</p>
<p>Elle a failli se faire renverser par une voiture parce qu’elle était distraite par les gens, des couples surtout, qui marchaient avec le visage béat, main dans la main. Elle était aussi distraite par l’intensité des quadrillages condensés. Elle avait maintenant l’impression de se faire assaillir par la multiplication de ce qui lui semblait être l’arrivée précipitée d’un autre trottoir. Ses yeux s’étaient habitués aux grands espaces.</p>
<p>Un pied dans la rue, un pied encore sur le trottoir, elle s’est subitement souvenue de la première fois qu’elle avait conduit sur l’avenue Patricia à Brandon. Elle venait de déménager depuis quelques semaines de Calgary au Manitoba. Mis à part les quelques rues au centre de la petite ville, il n’y avait que de vastes routes sans fin avec des intersections mal identifiées, quasi inexistantes. Elle avait dit à V. que ses yeux ne savaient pas comment voir sans quadrillage, qu’il y avait comme une étendue d’espace et un sentiment de vertige à ne pas savoir où poser son regard. C’était exhilarant et profondément troublant.</p>
<p>Le Laïka. C’était un café qu’elle connaissait bien. Elle l’avait fréquenté beaucoup pendant son doctorat. Et là, dans la rue, rien. Un espace vide dans sa mémoire. Il y avait maintenant juste son corps qui tentait de retrouver les pas qu’elle avait exécutés des centaines, peut-être des milliers de fois. Elle a dû vérifier sur son cellulaire. Il était à 25 mètres vers le sud.<a href="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ruptures.png"><img decoding="async" class="alignright wp-image-3173 size-medium" src="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ruptures-300x300.png" alt="" width="300" height="300" srcset="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ruptures-300x300.png 300w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ruptures-150x150.png 150w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ruptures-768x768.png 768w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ruptures-250x250.png 250w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ruptures-100x100.png 100w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-ruptures.png 900w" sizes="(max-width: 300px) 100vw, 300px" /></a></p>
<p style="text-align: center;">* * *</p>
<p>Une fois arrivée, S. et elle ne se sont pas mises tout de suite à parler. Il y a de ces gens qu’on peut ne pas voir depuis des années et avec qui on a pourtant l’impression d’avoir une conversation ininterrompue, seulement parsemée de longues pauses fortuites, comme s’il fallait faire l’expérience de la distance pour mieux se retrouver. Elles savaient ce qu’elles avaient vécu. Il ne fallait pas le dire à voix haute. La durée infinitésimale d’un regard complice et chaleureux ravivait la puissance de la colère sororale comme un éclair tant désiré à la fin d’une journée de canicule. L’orage qui tourbillonnait en elle la gardait souvent au bord d’un état limite : elle pouvait à n’importe quel moment soit rire ou pleurer. Il n’y avait aucune différence caractérielle entre ces deux manifestations. Car les violences vécues lors de ses apprentissages universitaires, la honte qu’elle a vécue lors de la presque venue de la Charte des valeurs, l’avenir incertain et morbide de ses camarades dans le domaine des lettres à l’université, la montée d’une angoisse généralisée, et l’arrivée de Trump au pouvoir ne l’avaient pas mis hors d’elle-même. Elle savait qu’il fallait qu’elle appartienne à quelque chose, qu’elle retrouve quelque chose en elle. Mais elle ne pouvait –elle ne voulait– pas tout à fait le définir, le circonscrire, le limiter. Elle a dit subitement à M. :  <em>Je ne sais pas. J’ai l’impression qu’il faut se rejoindre quelque part au milieu, mais sans avoir l’impression de perdre ce qui nous est essentiel.</em> <em>Ce que je suis ; ma différence. </em></p>
<p>Comment faire, en tant que deuxième génération, pour ne pas porter toute la responsabilité du changement qui doit opérer chez ceux et celles qui le refusent ? Il lui semblait que c’était toujours à elle d’apprendre aux Blancs comment agir, comment comprendre, comment être sensibles, comment faire de la place pour quelqu’un qui n’était pas comme eux et elles. Il lui semblait qu’elle avait aussi appris à être celle qui devait servir d’intermédiaire pour les premières générations.</p>
<p style="text-align: center;">* * *</p>
<p>Une semaine plus tôt, elle était allée prendre un verre avec ses nouveaux collègues profs. Une jeune serveuse l’a entendue parler français. Elle l’a tout de suite interpellée : <em>Je parle aussi français ! J’étais en immersion au secondaire et j’ai suivi un cours avec M. </em><em>&#8211;</em><em> Que faites-vous ici ?</em> &#8211; <em>Je suis prof de littérature et de français à l’université. </em>&#8211; <em>Mais vous venez d’où ?</em> Cette question, elle ne l’avait jamais entendue enfant au sein de sa famille. Elle l’avait entendue pour la première fois dans une université francophone et plus encore lorsqu’elle a commencé à interagir avec des francophones.</p>
<p>Elle s’est mise à faire ce qu’elle fait tout le temps. Penser aux apprentissages, aux origines et aux devenirs. Elle savait que si cette question s’apprend très jeune, comme un alphabet qu’on apprend par cœur pour s’approprier une langue, on ne naît pas en ayant ce désir pervers, voire sournois, trop souvent enveloppé d’un masque de bienséance, de vouloir circonscrire l’autre, de vouloir qu’il performe son altérité, qu’il devienne l’aliéné qui a été ciblé en répondant à la question : <em>D’où viens-tu ?</em> On le devient. On imite, on pense que c’est légitime. On écoute, on entend. On voit que d’autres le disent. Que c’est accepté. On n’apprend pas le silence, le sien. On n’apprend pas à se douter soi-même, à exister. On append à se déclarer maîtres chez soi. Et on le dit. On en est responsable.</p>
<p>Face à la serveuse, il n’y a eu aucun ressentiment, aucune douleur, aucune volonté de faire rebondir la question sous forme d’ironie, en disant, &#8211; <em>Et vous, d’où viennent vos ancêtres ? </em>Elle a tout simplement répondu : &#8211; <em>De Montréal. </em>Et la serveuse : &#8211; <em>De Souris. </em>Quelque chose semblait avoir radicalement changé. Elle n’était plus une étudiante en face d’une figure d’autorité. Son nom s’était déplacé, mais il demeurait dans la même sphère d’autorité. Il n’y avait plus Madame Eftihia, petite-fille de la grand-mère paternelle Eftihia, fille du père Mihelakis, présente. Il y avait le titre, « Docteure », que le monde anglophone utilisait sans ironie.</p>
<p>Mais il était impossible pour elle de se rappeler autre chose qu’une clameur, celle des doux reproches de gens pourtant si insignifiants, mais dont les mots calomnieux avaient percé la peau de sa mémoire vive. C’était comme si les mots « d’où / viens-tu? » ne pouvaient pas se détacher du mot « Docteure » ; ce dernier y ajoutait seulement un supplément, comme un post-scriptum mélancolique. Chaque fois qu’elle entendait ou lisait « d’où », elle voyait défiler dans sa tête la suite de la question. Elle attendait le désastre de cette sensation de vouloir disparaître au même moment qu’on vous pointe du doigt, comme si les origines pouvaient être désastreuses, comme si elles pouvaient seulement être empreintes de quelque chose d’ontologiquement affreux et abject qu’il faut toujours donner à voir, à montrer. « Docteure » : la promesse de la différence, du déclassement, mais aussi le retour à une autre forme d’altérité impossible à déchiffrer, à localiser.</p>
<p>L’étudiante paraissait intéressée à suivre un de ses cours l’automne prochain, mais semblait réticente. &#8211; <em>Je ne sais pas. Je dois travailler deux jobs</em>. <em>J’habite dans une ferme avec une colocataire, mais c’est quand même difficile travailler et étudier.</em> &#8211; <em>Je vous comprends, </em>a-t-elle répondu, &#8211;<em> j’avais quatre jobs pendant mes études au baccalauréat&#8230; </em>Sa collègue L. a intercepté la conversation pour demander : <em>Mais pourquoi as-tu choisi d’avoir quatre jobs au lieu de lire ? </em>Cette fois-ci, au lieu de répondre à la question automatiquement, elle s’est souvenue des mots d’Ernaux : « il y a ceci dans la honte : l’impression que tout maintenant peut vous arriver, qu’il n’y aura jamais d’arrêt, qu’à la honte il faut plus de honte encore ». Elle a juste dit : <em>Parce que</em> <em>c’est comme ça. Je ne suis pas fille de parents privilégiés comme toi. Ça fait pas de moi quelqu’un qui n’aime pas lire.</em></p>
<p style="text-align: center;">* * *</p>
<p>V. l’a appelée pour lui parler de Milos Yiannopoulos, du <em>Breitbart News</em>. Il devait faire une conférence à l’université de Berkeley, mais des manifestants se sont prononcés contre lui et tout ce qu’il représente : il prône la liberté d’expression, mais attaque spécifiquement les groupes féministes, la communauté LGBTQI, les communautés minorisées. Ce n’était pas la première fois qu’on lui avait donné à voir un.e deuxième qui avait fait les manchettes. La différence : c’est que ce sont souvent des histoires positives, des histoires pour nourrir le mythe du bon immigrant. C’est comme si c’était inimaginable de voir un enfant issu d’une communauté minorisée se prononcer contre d’autres personnes « autres ». On a souvent vu pulluler le mythe du recommencement ou celui de l’immigrant qui se sacrifie pour ses enfants pour décrire l’expérience des premières générations. On a moins pensé de façon critique le mythe du deuxième qui doit être vertueux, quasi surhumain.</p>
<p>Le bon deuxième est celui qui se tait et se range derrière les rideaux de la place publique. Il maintient une position invisible, indicible, jouant plutôt le rôle de médiateur, de diplomate devant jongler avec les mondes qui paraissent souvent irréconciliables entre celui des <em>gens d’ici </em>et celui de <em>ses parents. </em>Être deuxième a été construit comme quelque chose de dérisoire, comme si nous étions en marge du savoir, des arts, de la société, de la politique, si bien que nos paroles, nos discours, nos réalités doivent en retour toujours être confinés à des logiques différenciées. Sans le savoir, on se dit, les deuxièmes pourront-ils enseigner la littérature québécoise comme les gens d’ici le veulent ? Les deuxièmes pourront-ils garantir la survie du français comme les gens d’ici pensent le faire ? Les deuxièmes ne sont-ils pas plus utiles pour le pouvoir lorsqu’ils ou elles deviennent une main-d’œuvre spécifique ? Des <em>consommateurs </em>? Comme ça, on peut mieux les critiquer, dire qu’ils ne participent pas à la <em>polis</em>.</p>
<p>Elle avait donc envie de le dire enfin à voix haute qu’elle ne prônait pas la « tolérance » de la différence, justement parce que les différences ne sont pas des handicaps et des obstacles avec lesquels il faudrait faire, qu’il faudrait apprendre à contourner, à surmonter, à dépasser, à corriger. Il faut les cultiver. Qu’on soit deuxième ou pas.</p>
<p style="text-align: center;">* * *</p>
<p>Elle s’est souvenue plus tard qu’elle croisait souvent sa mère dans les couloirs de l’université lorsqu’elle sortait de ses cours. Sa mère faisait l’entretien ménager du pavillon des lettres françaises de McGill.</p>
<p>&nbsp;</p>
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		<title>On est toutes (et tous) des Françoise&#8230; Sagan</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Catherine Lefrançois]]></dc:creator>
		<pubDate>Tue, 23 May 2017 13:19:28 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[9 Le temps]]></category>
		<category><![CDATA[CHRONIQUES]]></category>
		<category><![CDATA[Le temps des femmes]]></category>
		<category><![CDATA[On est toutes des Françoise]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>ADRIEN RANNAUD Illustration: Anne-Christine Guy &#160; &#160; Paule contemplait son visage dans la glace et en détaillait les défaites accumulées en trente-neuf ans, une par une, non point avec l’affolement, l’acrimonie coutumiers en ce cas, mais avec une tranquillité à peine attentive[i]. &#160; La première phrase d’Aimez-vous Brahms… rappelle l’étrangeté de cette autre phrase qui [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: right;"><a href="/wp-content/uploads/2017/05/Rannaud.jpg"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-3181" src="/wp-content/uploads/2017/05/Rannaud.jpg" alt="" width="1000" height="1000" srcset="/wp-content/uploads/2017/05/Rannaud.jpg 1000w, /wp-content/uploads/2017/05/Rannaud-150x150.jpg 150w, /wp-content/uploads/2017/05/Rannaud-300x300.jpg 300w, /wp-content/uploads/2017/05/Rannaud-768x768.jpg 768w, /wp-content/uploads/2017/05/Rannaud-250x250.jpg 250w, /wp-content/uploads/2017/05/Rannaud-100x100.jpg 100w" sizes="(max-width: 1000px) 100vw, 1000px" /></a></p>
<h2 style="text-align: right;">ADRIEN RANNAUD</h2>
<p>Illustration: Anne-Christine Guy</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="padding-left: 90px;"><span style="color: #808080;">Paule contemplait son visage dans la glace et en détaillait les défaites accumulées en trente-neuf ans, une par une, non point avec l’affolement, l’acrimonie coutumiers en ce cas, mais avec une tranquillité à peine attentive</span><a href="#_edn1" name="_ednref1">[i]</a>.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>La première phrase d’<em>Aimez-vous Brahms… </em>rappelle l’étrangeté de cette autre phrase qui ouvrait, en 1954, la carrière de Françoise Sagan :</p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="padding-left: 90px;"><span style="color: #808080;">Sur ce sentiment inconnu dont l’ennui, la douceur m’obsèdent, j’hésite à apposer le nom, le beau nom grave de tristesse<span style="color: #000000;"><a style="color: #000000;" href="#_edn2" name="_ednref2">[ii]</a></span>.</span></p>
<p>&nbsp;</p>
<p>On y retrouve la mélancolie insondable du personnage féminin, la perplexité d’une attente, le regard dans un reflet – la mer, le miroir – où se dessinent et s’entremêlent l’angoisse polie de Paul Éluard et le frénétisme de l’« Horloge » de Baudelaire.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>De l’héroïne de <em>Bonjour tristesse</em>, Cécile, à celle d’<em>Aimez-vous Brahms…, </em>Paule, seuls le décor et l’âge ont changé. L’une s’entretient avec l’ennui, malgré les promesses du soleil méditerranéen qui attise le désir de « l’âge tendre ». L’autre compte les rides et les ombres de son corps comme autant de secondes qui la séparent de Roger, censé la rejoindre dans son appartement parisien. Cécile entreprend sa vie de « jeune femme », Paule apprend à vivre avec son rang de « femme jeune » – « une femme qu’elle reconnaissait à peine<a href="#_edn3" name="_ednref3">[iii]</a> », précise la narratrice. Une présence masculine alimente leurs pensées, le père, l’amant, l’ancien mari. Et pourtant, dès l’incipit, elles sont seules, entreprenant un tête-à-tête avec elles-mêmes, unique aventure fabriquée pour <em>faire passer le temps</em>.</p>
<p><a href="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-femmes.png"><img decoding="async" class="alignright wp-image-3182 size-medium" src="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-femmes-300x300.png" alt="" width="300" height="300" srcset="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-femmes-300x300.png 300w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-femmes-150x150.png 150w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-femmes-768x768.png 768w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-femmes-250x250.png 250w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-femmes-100x100.png 100w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-femmes.png 900w" sizes="(max-width: 300px) 100vw, 300px" /></a></p>
<p>Dans les premières images de <em>Goodbye Again</em>, l’adaptation cinématographique d’<em>Aimez-vous Brahms…</em>, Ingrid Bergman-Paula prend le contrepied de l’héroïne saganienne : elle court après les taxis, après sa femme de ménage, Gaby, après l’eau qui coule dans le bain, après le téléphone qui ne sonne que pour lui signifier sa relative importance au monde. Hâtant ses pas et ses pensées, elle trouve dans cette course après la montre la justification de son état d’héroïne de cinéma. L’impatience s’essouffle lorsqu’Yves Montand-Roger apprend à Paule qu’il ne viendra pas, que le cinquième anniversaire de leur rencontre n’aura pas lieu. Gaby s’en mêle, dans un dialogue où la bonne, sibylline, en dit long sur le destin de sa maîtresse :</p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="padding-left: 90px;"><span style="color: #808080;">&#8211;<em> Maman</em> says : “it doesn’t matter when you are young ; but when you are old, you want to be married”.</span><br />
<span style="color: #808080;"> &#8211; Oh, Gaby, am I that old?</span><br />
<span style="color: #808080;"> &#8211; No, but you are too much alone<span style="color: #000000;"><a style="color: #000000;" href="#_edn4" name="_ednref4">[iv]</a></span>.</span></p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Gaby partie, Ingrid-Paule reste devant son miroir, essayant de figer le temps sur son visage avec de la crème. Doublement enfermée dans les cadres du plan et du miroir, l’héroïne reconnecte avec son homologue du roman : en essayant vainement de « <em>tuer le temps</em><a href="#_edn5" name="_ednref5">[v]</a> ».</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Du plus loin qu’il me revienne, j’ai toujours vu en Françoise Sagan une affolée de la vie. Son décès, survenu en 2004, fut largement médiatisé. En France, les images de ses cheveux blonds et de ses cigarettes hantaient les écrans de télévision. Sortie des archives de l’INA, sa voix coupante, rapide, résonnait à nouveau sur les postes de radio. M’était apparue l’image d’une femme fébrile, respectée de Bernard Pivot (qui n’était encore, pour moi, que « Monsieur Dictée »), auteure d’une œuvre imposante aux parfums de scandale. La disparition de Sagan fut, dans mon imaginaire d’adolescent, un choc à nul autre pareil. J’assistais pour la première fois à la mort d’un écrivain, qui plus est une femme, seule, en décalage avec le monde du XXIe siècle qu’elle semblait pourtant avoir anticipé, en visionnaire qu’elle était. Plus récemment, le <em>biopic</em> de Diane Kurys causa un choc identique. Les talents de Sylvie Testud, interprète de Sagan tout en justesse, y furent pour beaucoup; tout comme la trame narrative du film, basée sur le contraste entre une écrivaine recluse, et son double plus jeune, plus prompt à s’enthousiasmer, plus fonceuse. Les courses de chevaux, l’alcool, les virées en voiture, l’argent qui se gagne et se perd en un souffle, l’amour insolent comme la drogue : autant de séquences qui soulignaient, dans leur enchaînement échevelé, la frénésie d’une écrivaine tracassée par l’ennui. Dans ce film, Sagan-Testud prend des risques, s’écarte de la route plus d’une fois, se relève pour nous jouer sa petite mélodie. « J’ai toujours vécu sans compter : l’argent, le temps… » raconte la voix off de Testud, rappelant l’état d’urgence dans lequel aimait vivre l’auteure de <em>Bonjour</em> <em>tristesse</em>, et que trahissent plusieurs des titres de ses romans. En effet, bien plus qu’un emprunt à Racine, <em>Dans un mois, dans un an</em> (1957) évoque, sous les aspects froids de l’inaction et des monologues, les passions virulentes qui déclenchent la grande machine tragique. Dans <em>La chamade</em> (1965), les mouvements du cœur sont aussi perceptibles que les bombes qu’ils posent entre les personnages, menant un peu plus aux <em>Bleus à l’âme</em> de 1972. Dans une image mêlant la violence de la Seconde Guerre mondiale et l’art de la précision picturale, <em>Un sang d’aquarelle</em> (1987) traduit une morbidité qui n’a d’égal que l’amour pour la vie manifesté par le personnage principal.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Toutefois, c’est peut-être avec <em>Aimez-vous Brahms…</em> (et bien sûr, <em>Bonjour tristesse</em>) que se manifestent le mieux, chez Sagan, les remous de la psyché confrontée au drame. Le roman ne dure que le temps d’une passion. Comme dans nombre de textes saganiens, il raconte l’histoire d’un triangle amoureux. Paule, femme blessée par l’absence de celui qu’elle aime. Roger, mondain quarantenaire multipliant les excuses pour batifoler avec Maisy ou d’autres jeunes femmes. Enfin, Simon, la jeunesse fringante et délicieusement névrosée, qui tombe sous le charme de Paule et sème la confusion dans l’esprit de l’héroïne. Chez Sagan, on se quitte comme on respire. Les bouffées d’air frais sont rares, la noirceur des sentiments l’emportant sur la sensualité qui émane des rencontres entre les personnages. Pourtant, au terme d’<em>Aimez-vous Brahms</em>…, comme dans <em>Bonjour tristesse</em>, rien ne semble avoir changé. Une aventure plus tard, Paule et Roger sont toujours ensemble, un peu plus (dés)unis qu’ils ne l’étaient avant la rencontre avec Simon : elle l’attend, il n’est pas là. On remarque d’ailleurs combien les rôles dévolus au masculin et au féminin contaminent jusqu’à l’excès le roman de 1959 : à lui l’action, à elle la patience; à lui les conquêtes et l’approbation silencieuse de la société, à elle les rumeurs et la perdition, quand elle se met en tête d’aimer un homme plus jeune qu’elle.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>La critique sociale qu’adresse Sagan dans ses romans est tout sauf simple. Bien sûr, la crise de la bourgeoisie se lit dans chaque titre – à ce sujet, <em>La laisse </em>(1989) en dit long sur les turpitudes monétaires de ces couples parisiens qui vont à Longchamp les dimanches encourager un cheval ou une tromperie. Dans l’écriture et dans les thèmes, tout n’est que distinction et démonstration d’argent, en même temps que les héros et héroïnes traquent la vicissitude de leur raffinement. Pour autant, Sagan comme ses personnages n’est pas révolutionnaire. La crise se résorbe, les héros incorporent l’idéologie dominante, en souffrent et s’en réclament. Le féminisme de Sagan s’inscrit dans la foulée de ses ressentiments et de ses amours pour les idéaux bourgeois. Signataire du <em>Manifeste des 343 salopes</em> de 1971, elle est en avance sur le M.L.F., refuse « l’affrontement entre les sexes<a href="#_edn6" name="_ednref6">[vi]</a> » et prône l’échange et l’amour comme armes du combat : « Les hommes, il faut parler avec eux, leur faire comprendre<a href="#_edn7" name="_ednref7">[vii]</a>. » Pourtant, ses héroïnes, agitées et scandaleuses, s’avançant au bord d’un éclatement à nul autre pareil, se retournent et réintègrent la maison d’origine. En découle une litanie, oscillant entre la colère et le regret.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Dans <em>Aimez-vous Brahms…</em>, c’est le temps qui passe – et qui <em>ne se rattrape guère</em>, chantait Barbara, une amie de Sagan – qui constitue le moteur de cette litanie et, en ce sens, de la critique sous-jacente qu’adresse l’auteure. Héroïne accaparée par le souvenir idyllique d’un coup de foudre avec Roger, puis celui, presque calqué sur le premier, d’un mariage dont il ne reste que l’image de la mer et des voiliers, elle voit en Simon les relents d’une jeunesse primitive et sans raison, passionnée et convulsive. À l’attente se succède la fuite dans la légèreté. Le nouveau compagnon, Simon, est plus jeune qu’elle. Qu’en dira-t-on? se met à craindre le personnage féminin :</p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="padding-left: 90px;"><span style="color: #808080;">Elle imaginait sur quel ton les gens, ses amis, diraient cela : « Vous savez, Paule? » Et plus que la peur des racontars, plus même que la peur de la différence d’âge entre elle et Simon qui, elle le savait bien, serait soulignée, c’était la honte qui la prenait. Honte à penser avec quelle gaieté les gens diraient cela, quel entrain ils lui prêteraient, que goût pour la vie et les jeunes hommes, alors qu’elle ne se sentait que vieille et lasse, et à la recherche d’un peu de réconfort […] Mais on n’avait jamais eu pour elle ce mélange de mépris et d’envie que, cette fois, elle allait susciter<span style="color: #000000;"><a style="color: #000000;" href="#_edn8" name="_ednref8">[viii]</a></span>.</span></p>
<p>&nbsp;</p>
<p>L’opposition entre « elle » et « les gens », « ses amis », si caractéristique de l’univers saganien, propulse la remise en question de la relation avec Simon, tout comme elle allume les derniers feux d’un intérêt déjà sur le point de s’éteindre. Objet de convoitise, de jalousie et de mépris, l’amour de Paule est malmené par les reproches mêmes de Roger :</p>
<blockquote><p>&nbsp;</p></blockquote>
<p style="padding-left: 90px;"><span style="color: #808080;">&#8211; « Je t’avouerai, dit Roger, que je ne pensais pas, en t’invitant à déjeuner, subir le récit de tes ébats avec un petit jeune homme.</span><br />
<span style="color: #808080;"> &#8211; Tu pensais me faire supposer les tiens avec une petite jeune femme, dit Paule aussitôt.</span><br />
<span style="color: #808080;"> &#8211; C’est déjà plus normal », dit-il, les dents serrées<span style="color: #000000;"><a style="color: #000000;" href="#_edn9" name="_ednref9">[ix]</a></span>.</span></p>
<p>&nbsp;</p>
<p>« C’est déjà plus normal. » Avant l’heure, Paule est associée à la <em>cougar</em>, figure féminine de la prédation, si présente de nos jours et qu’<a href="/le-jour-ou-on-ma-cougarifiee/" target="_blank" rel="noopener noreferrer">a bien mise en relief Caroline Allard</a> dans un <a href="/category/numero-2/" target="_blank" rel="noopener noreferrer">numéro précédent</a> de <em>Françoise Stéréo</em><a href="#_edn10" name="_ednref10">[x]</a>. Roger se fait le porte-parole de la bien-pensante bourgeoisie, mais aussi d’un système plus global, où la sexualité des femmes se conjugue au singulier – et si possible, sur un temps limité. Ce n’est pas Paule qui est ici en cause, ni sa féminité, ni ses choix sentimentaux, mais bien son âge et la présence des années sur son visage. Cela ne manquera évidemment pas de troubler la critique hollywoodienne, presque interdite devant la déviance présumée d’Ingrid Bergman-Paula dans l’adaptation cinématographique<a href="#_edn11" name="_ednref11">[xi]</a>.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Si les femmes ont longtemps été privées d’histoire, c’est que leur corps ne leur appartenait pas. La situation est-elle différente aujourd’hui? Force est d’en douter foncièrement. <em>Aimez-vous Brahms…</em> se fait l’écho fictionnel de cette situation en mettant en scène la culpabilité de Paule, cette dernière portant sur son corps la marque du temps. Le « on-dit » reprend ses droits, fait chanceler le personnage féminin, insinue dans son esprit le poids de la faute :</p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="padding-left: 90px;"><span style="color: #808080;">Dans le cabaret, à une table voisine de la leur, elle reconnut deux femmes un peu plus âgées qu’elle qui travaillaient parfois avec elle et qui lui adressèrent un sourire surpris. Quand Simon se leva pour la faire danser, elle entendit cette petite phrase : « Quel âge a-t-elle maintenant ? »</span></p>
<p style="padding-left: 90px;"><span style="color: #808080;">Elle s’appuya contre Simon. Tout était gâché. Sa robe était ridicule pour son âge, Simon un peu trop voyant et sa vie un peu trop absurde<span style="color: #000000;"><a style="color: #000000;" href="#_edn12" name="_ednref12">[xii]</a></span>.</span></p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Les cancans du grand monde parisien sont les miniatures d’un discours global où la sensualité féminine, passée la vingtaine, est un vice. Or, la rupture avec Simon et le retour dans les bras de Roger, loin de régler les tourments de Paule, ne font au contraire qu’accentuer ses malaises existentiels et amoureux. La dernière page du roman, aussi intraitable que dans les autres textes de Sagan, s’achève sur les non-dits et les frustrations de Paule :</p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="padding-left: 90px;"><span style="color: #808080;">À huit heures, le téléphone sonna. Avant même de décrocher, elle savait ce qu’elle allait entendre :</span></p>
<p style="padding-left: 90px;"><span style="color: #808080;">« Je m’excuse, disait Roger, j’ai un dîner d’affaires, je viendrai plus tard, est-ce que…<span style="color: #000000;"><a style="color: #000000;" href="#_edn13" name="_ednref13">[xiii]</a></span> »</span></p>
<p>&nbsp;</p>
<p>La dernière séquence de <em>Goodbye Again</em>, quant à elle, prolonge le désespoir du personnage féminin puisque Paula retourne à son miroir, recommençant le rituel du début, amorçant le cycle d’une vie d’impatiences et de regrets. Le cadre se referme lentement sur elle, comprimant le visage d’Ingrid Bergman dans un dernier regard perdu sur le miroir, alors que la tristesse d’Anthony Perkins-Simon revient à la mémoire du spectateur, et que le troisième mouvement de la symphonie n° 3 de Brahms débute.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>De nos jours, Sagan nous revient, plus forte, plus intraitable que jamais; non pas en tant que romancière, mais en tant qu’observatrice du monde. Le florilège de ses entrevues, paru sous le très beau titre <em>Je ne renie rien</em>, en constitue un exemple. Plus récemment, paraissaient dans un même volume quelques dizaines de chroniques écrites entre 1954 et 2003<a href="#_edn14" name="_ednref14">[xiv]</a>, et portant sur une foule de sujets encore actuels : la pauvreté, la lutte des classes, les conditions de travail si difficiles des infirmières, l’action féministe, la misère des femmes noires. Vive, subtile, décapante : Sagan y livre ses coups de cœur, ses indignations, ses analyses, offrant ainsi de démonter quelques clichés à son égard<a href="#_edn15" name="_ednref15">[xv]</a>. C’est bien là une femme de lettres, une femme de discours et d’idées, une femme qu’on a plaisir à lire et à écouter. Avouerais-je toutefois ma fascination, mon émerveillement constant, ma surprise pour Paule, Roger, Simon, mais aussi pour la Cécile de <em>Bonjour tristesse</em>, le Constantin du <em>Sang d’aquarelle</em>? Autant de personnages issus du monde bourgeois qui sont captivés et capturés par le temps qui s’allonge au fil des pages. Un temps qui verrouille les affinités et délimite les possibles amoureux, un temps qui altère les traits des femmes et joue contre leur liberté d’agir; un temps cyclique, quotidien et trompeur contre lequel on ne peut rien, martelé dans le roman de 1959 par cette même phrase aux allures de métronome qui hante Paule : « Aimez-vous Brahms […] Aimez-vous Brahms<a href="#_edn16" name="_ednref16">[xvi]</a>… »</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Au temps qui passe, aux drames de la bourgeoisie et aux amours qui se finissent en bouquets de roses fanées, Sagan propose une écriture chirurgicale, surannée parfois, mais franche. Elle commente, décrit, se fend d’un petit rire qui trahit son penchant pour la dérision par rapport à la fatalité des mots et des hommes. Ironique et tragique, elle apparaît même dans le film <em>Goodbye Again </em>: buvant, dansant, cherchant dans la vie les plaisirs les plus futiles pour fuir le néant s’ouvrant sous les pieds de la fiction. De même, dans <em>Aimez-vous Brahms…</em>, une jeune fille apparaît, spectatrice en dilettante du drame qui se joue et se rejoue dans elle, et qui n’est pas sans évoquer le « charmant petit monstre » de la littérature française :</p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="padding-left: 90px;"><span style="color: #808080;">J’étais avec une fille gentille mais trop romanesque. Elle ressemblait à une image de la jeunesse pour gens de quarante ans […] Elle avait l’air sinistre, elle conduisait sa quatre-chevaux à toute vitesse, les dents serrées, elle fumait des gauloises en se réveillant… et, à moi, elle me disait que l’amour n’est que le contact de deux épidermes<span style="color: #000000;"><a style="color: #000000;" href="#_edn17" name="_ednref17">[xvii]</a></span>.</span></p>
<p>&nbsp;</p>
<p>À l’ordre, Sagan oppose la démesure ; au silence, le drame; aux principes bourgeois, la dépense.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Quitte à tout perdre, il serait urgent de redécouvrir cette « trop romanesque » écrivaine.</p>
<p>&nbsp;</p>
<hr />
<p><a href="#_ednref1" name="_edn1"></a><strong>Notes</strong></p>
<p>[i] Françoise Sagan, <em>Aimez-vous Brahms…</em>, Paris, Livre de poche, 1966 [1959], p. 9.</p>
<p><a href="#_ednref2" name="_edn2">[ii]</a> Françoise Sagan, <em>Bonjour tristesse</em>, Paris, Presses Pocket, 1991 [1954], p. 11.</p>
<p><a href="#_ednref3" name="_edn3">[iii]</a> <em>Id</em>em.</p>
<p><a href="#_ednref4" name="_edn4">[iv]</a> Anatole Litvak [dir.], <em>Goodbye Again</em>, Argus Films, Mercury Productions, 1961.</p>
<p><a href="#_ednref5" name="_edn5">[v]</a> Françoise Sagan, <em>Aimez-vous Brahms…</em>, p. 9, je souligne.</p>
<p><a href="#_ednref6" name="_edn6">[vi]</a> Françoise Sagan, <em>Je ne renie rien. Entretiens, 1954-1992</em>, Paris, Stock, 2014, p. 11.</p>
<p><a href="#_ednref7" name="_edn7">[vii]</a> <em>Id</em>em.</p>
<p><a href="#_ednref8" name="_edn8">[viii]</a> Françoise Sagan, <em>Aimez-vous Brahms…</em>, p. 119.</p>
<p><a href="#_ednref9" name="_edn9">[ix]</a> <em>Ibid</em>., <em>Aimez-vous Brahms…</em>, p. 135.</p>
<p><a href="#_ednref10" name="_edn10">[x]</a> Caroline Allard, « Le jour où on m’a cougarifiée », <em>Françoise Stéréo</em>, n° 2, 2014, [en ligne] <a href="/le-jour-ou-on-ma-cougarifiee/" target="_blank" rel="noopener noreferrer">/le-jour-ou-on-ma-cougarifiee/</a>.</p>
<p><a href="#_ednref11" name="_edn11">[xi]</a> « Vous partagez la vie d’un homme avec qui vous n’êtes pas mariée, et vous prenez un amant assez jeune pour être votre fils. Quelle honte ! » Ingrid Bergman et Alan Burgess, <em>Ingrid Bergman. Ma vie</em>, Paris, Fayard, 1980, p. 517.</p>
<p><a href="#_ednref12" name="_edn12">[xii]</a> Françoise Sagan, <em>Aimez-vous Brahms…</em>, p. 154.</p>
<p><a href="#_ednref13" name="_edn13">[xiii]</a> <em>Ibid</em>., p. 179.</p>
<p><a href="#_ednref14" name="_edn14">[xiv]</a> Françoise Sagan, <em>Chroniques, 1954-2003</em>, avant-propos de Denis Westhoff, Paris, Livre de poche, 2016.</p>
<p><a href="#_ednref15" name="_edn15">[xv]</a> Je ne peux ici qu’adhérer aux commentaires de Juliette Arnaud lorsque celle-ci présentait le recueil de chroniques au micro de <em>France Inter</em>, le 30 novembre 2016 : <a href="https://www.franceinter.fr/emissions/si-tu-ecoutes-j-annule-tout/si-tu-ecoutes-j-annule-tout-30-novembre-2016" target="_blank" rel="noopener noreferrer">https://www.franceinter.fr/emissions/si-tu-ecoutes-j-annule-tout/si-tu-ecoutes-j-annule-tout-30-novembre-2016</a>.</p>
<p><a href="#_ednref16" name="_edn16">[xvi]</a> Françoise Sagan, <em>Aimez-vous Brahms…</em>, p. 63-65.</p>
<p><a href="#_ednref17" name="_edn17">[xvii]</a> Françoise Sagan, <em>Aimez-vous Brahms…</em>, p. 46.</p>
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		<title>On est toutes des Françoise&#8230; Briquel-Chatonnet</title>
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		<pubDate>Tue, 25 Oct 2016 14:30:41 +0000</pubDate>
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										<content:encoded><![CDATA[<h2 style="text-align: right;"><a href="/wp-content/uploads/2016/10/Francoise_Briquel_Chatonnet.png"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-2196" src="/wp-content/uploads/2016/10/Francoise_Briquel_Chatonnet.png" alt="francoise_briquel_chatonnet" width="1286" height="797" srcset="/wp-content/uploads/2016/10/Francoise_Briquel_Chatonnet.png 1286w, /wp-content/uploads/2016/10/Francoise_Briquel_Chatonnet-300x186.png 300w, /wp-content/uploads/2016/10/Francoise_Briquel_Chatonnet-768x476.png 768w, /wp-content/uploads/2016/10/Francoise_Briquel_Chatonnet-1024x635.png 1024w" sizes="(max-width: 1286px) 100vw, 1286px" /></a>Marie-Michèle Rheault</h2>
<p style="text-align: justify;">Le prix Irène Joliot-Curie, du nom de la célèbre chimiste qui a obtenu un prix Nobel pour la découverte de la radioactivité artificielle, est décerné chaque année à des femmes dont la carrière exemplaire participe à la promotion de la recherche en France et à l’étranger. Il récompense trois chercheuses s’étant illustrées dans leur domaine de recherche et tend à promouvoir la place des femmes dans la recherche scientifique. Le 14 septembre dernier, c’est Françoise Briquel Chatonnet qui remportait ce prix dans la catégorie «Femme scientifique de l’année» pour ses travaux en histoire.</p>
<p style="text-align: justify;">À la fois docteure en histoire, directrice de recherche du Centre national de la recherche scientifique (CNRS) au laboratoire Orient et Méditerranée, directrice de la <a href="http://www.orient-mediterranee.com/spip.php?article105" target="_blank">mission épigraphique franco-syrienne</a> sur les inscriptions syriaques et coresponsable du <a href="http://www.orient-mediterranee.com/spip.php?article108" target="_blank">catalogage des manuscrits syriaques</a> du patriarcat syro-catholique à Charfet au Liban, Françoise Briquel Chatonnet se consacre depuis plus de vingt ans à la recherche sur les manuscrits syriaques et la culture des chrétiens d’Orient. Elle est l’auteure de nombreux ouvrages scientifiques et a à cœur de former la relève en soutenant les étudiantes dans leurs recherches :</p>
<blockquote>
<p style="text-align: justify;"><span style="color: #008080;">Dans le cadre de son travail de terrain, notamment en Syrie et au Liban mais aussi en Inde, Françoise Briquel Chatonnet a pu réfléchir à la place des femmes et essayer de jouer un rôle afin d&rsquo;aider localement les femmes qui souhaitaient faire de la recherche sur leur tradition en nouant des collaborations. En tant que directrice de l’équipe Mondes sémitiques de l’UMR Orient et Méditerranée du CNRS, elle a également à cœur de former des étudiantes, en master ou doctorantes, venant de Syrie, Liban, Tunisie ou encore Chypre, en leur apportant encadrement, encouragement et soutien, mais aussi aide matérielle et soutien auprès des instances de leur pays, ou de la France, afin qu’elles obtiennent un poste en rapport avec leurs compétences. <a style="color: #008080;" href="#_ftn1" name="_ftnref1">[1]</a></span></p>
</blockquote>
<p style="text-align: justify;">Françoise Briquel-Chatonnet a su, autant par la qualité de ses recherches que par sa présence sur le terrain, se forger une place de choix dans son domaine. Elle est maintenant reconnue par ses pairs comme une historienne chevronnée et une référence incontournable dans le champ des études syriaques et sémitiques.</p>
<hr />
<p><a href="#_ftnref1" name="_ftn1">[1]</a> Extrait du <a href="http://www.orient-mediterranee.com/IMG/pdf/prix-irene-joliot-curie-2016_628975.pdf" target="_blank">dossier de presse</a> du prix Irène Joliot-Curie.</p>
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		<pubDate>Tue, 25 Oct 2016 14:30:32 +0000</pubDate>
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					<description><![CDATA[<p>Marie-Michèle Rheault J’ai dix-neuf ou vingt ans et j’en suis à ma deuxième session au cégep. Oui, j’ai vingt ans, bon! Je fais partie de ces gens qui ont voulu vivre leur vie entre le secondaire et le cégep (lire ici, travailler de nuit au salaire minimum pour me payer un appartement minable dans le [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<h2 style="text-align: right;"><strong><a href="/wp-content/uploads/2016/10/Hypatie_d_Alexandrie.png"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-2186" src="/wp-content/uploads/2016/10/Hypatie_d_Alexandrie.png" alt="hypatie_d_alexandrie" width="1292" height="951" srcset="/wp-content/uploads/2016/10/Hypatie_d_Alexandrie.png 1292w, /wp-content/uploads/2016/10/Hypatie_d_Alexandrie-300x221.png 300w, /wp-content/uploads/2016/10/Hypatie_d_Alexandrie-768x565.png 768w, /wp-content/uploads/2016/10/Hypatie_d_Alexandrie-1024x754.png 1024w" sizes="(max-width: 1292px) 100vw, 1292px" /></a>Marie-Michèle Rheault</strong></h2>
<p style="text-align: justify;">J’ai dix-neuf ou vingt ans et j’en suis à ma deuxième session au cégep. Oui, j’ai vingt ans, bon! Je fais partie de ces gens qui ont voulu vivre leur vie entre le secondaire et le cégep (lire ici, travailler de nuit au salaire minimum pour me payer un appartement minable dans le vieux Noranda). Bref, on est en 2002 et j’étudie en soins infirmiers : chimie, biologie, microbiologie, pathologie, pharmacologie, etc. C’est fascinant! J’apprends à connaître chaque millimètre du corps humain, chaque vaisseau sanguin, chaque organe. J’apprends aussi les réactions des médicaments dans le foie, le cerveau, le sang. On m’enseigne à faire des pansements, à prendre les signes vitaux d’un patient, puis à faire preuve d’empathie, d’altruisme, d’humanité. Un beau programme. Vraiment. Exigeant, mais beau et complet.</p>
<p style="text-align: justify;">Avec les études collégiales viennent – au grand dam de bien des étudiants des programmes techniques – les cours du tronc commun général qui comprend la philo, la littérature. Je me retrouve donc au beau milieu du cours Littérature II avec mes futures collègues infirmières. Le prof, un beau grand brun passionné, s’active devant la classe. Tommy qu’il s’appelle. Il nous parle avec verve du <em>Germinal</em> d’Émile Zola. À travers ses mots je sens, je comprends, je saisis d’un seul souffle ce qu’impliquent les conditions de travail effroyables, la lutte des classes, l’amour quand tu crèves de faim, la loyauté, la résistance, la révolte, la révolution, la résignation. Je suis là, dans la salle de classe, et je <em>catche</em> toute l’étendue de ce qu’un roman peut nous apprendre. Je me sens soudainement flouée : pourquoi on ne m’a jamais dit que la littérature, ça pouvait être si grand? J’étais où, moi, toutes ces années? Ignorante que je suis. Tout d&rsquo;un coup, je suis complètement absorbée par ce qu&rsquo;on me raconte de <em>Germinal</em>. Je me retrouve catapultée dans une mine froide et humide du nord de la France au XIX<sup>e</sup> siècle. Le réalisme de Zola se fraye un chemin directement dans mes neurones et j&rsquo;ai presque l&rsquo;impression que la salle de classe sent le charbon et que mes poumons en sont pleins. À mes côtés, une collègue de soins infirmiers me glisse à l&rsquo;oreille : « Ostie que c&rsquo;est plate ». Je la regarde, médusée. Mon cerveau fait trois tours, se met à <em>spiner</em>, et s&rsquo;arrête brusquement. Je la fixe avec des yeux ronds, incapable d&rsquo;acquiescer à sa remarque. Faute de mieux, je lui fais un faux sourire niais. Ma tête dit/crie NON et ça devient d&rsquo;une évidence déconcertante. Moi, je ne veux plus donner des médicaments et demander aux patients la couleur de leur marde. Moi, je veux de la littérature TOUS LES JOURS. Je veux que ma vie soit remplie de littérature, d&rsquo;histoire, de sciences politiques, d&rsquo;anthropologie, de sociologie, de philosophie, d&rsquo;arts visuels, de cinéma. Je ne suis pas une scientifique, dite pure. Je suis molle! Je suis de celles qui voient tout ce que les sciences humaines et sociales, dites « molles », contiennent de connaissances et de possibilités. Je suis molle!</p>
<p style="text-align: justify;">Vous en conviendrez, l’appellation « sciences molles », c’est <em>fucking</em> péjoratif. Si je cherche dans Antidote, on me dira que <em>mou</em> est ce « qui n’est pas ferme au toucher, qui s’enfonce lorsqu’on appuie dessus, qui n’est pas rigide et plie facilement, qui manque de vigueur, de vivacité, de dynamisme ». Pas étonnant qu’on nous rabâche les oreilles avec l’inutilité des sciences molles. Qu’a-t-on à foutre d’une science qui plie facilement, qui manque de vigueur et de dynamisme? Mais je ne pense pas que ces qualificatifs définissent ce que sont réellement l’anthropologie ou l’histoire ou la sociologie. Je discutais l’autre jour avec Typhaine et Sah sur l’idée de qualifier ces domaines de sciences « souples ». Plutôt que de propager l’idée de mollesse et de manque de vigueur, la souplesse renvoie plutôt à des notions de flexibilité et de mouvement. Quand on est souple, on tangue, on se transforme, on se modifie, mais on ne casse pas. Cette façon de qualifier les sciences humaines et sociales me semble beaucoup plus juste : à la fois profond, ouvert, complexe. Puis, elle renvoie moins à la dichotomie mou/dur et, par le fait même, diminue la perception négative des sciences qui n’entrent pas dans la sacro-sainte famille des « pures ».</p>
<p style="text-align: justify;">Au-delà de la perception des sciences molles, on peut interroger l’éthique scientifique ou la méthodologie derrière les résultats d’une étude en sciences sociale ou humaine. Les détracteurs des mous vont dire que les sciences sociales ne reposent sur aucun fondement vérifiable, quantifiable, mesurable, qu’elles sont trop vulnérables aux facteurs extérieurs qui pourraient venir brouiller les résultats. Mais l’interprétation de faits sociaux est-elle vraiment moins précise et solide que l’interprétation de données dites « scientifiques » qui peuvent, elles aussi, être influencées par un paquet de facteurs plus ou moins contrôlés? Certes, l’interprétation des faits historiques est influencée par les valeurs politiques et sociales de la personne qui la fait. N’en est-il pas ainsi de la pharmacologie? Des lettres au néon formant les mots Bayer et Monsanto flashent dans votre tête en ce moment? C’est normal. C’est difficile d’accepter que l’industrie pharmacologique soit influencée par l’agroalimentaire et l’économie. La pureté est moins blanche tout à coup, hein? Vous avez envie que je vous parle de la pureté des laboratoires universitaires financés par des compagnies privées? Des études sur le climat commandées par des gouvernements pro-sable bitumineux?</p>
<p style="text-align: justify;">Au lendemain de mon épisode de grande lucidité zolesque, j’ai sacré mon camp du programme de soins infirmiers pour m’inscrire en arts et lettres. Meilleure décision de ma vie. Je ne serais pas la féministe/militante que je suis devenue si je n’avais pas fait l’effort de me plonger dans les sciences humaines et sociales, si je n’avais pas lu Louky Bersianik, si je n’avais pas consulté les travaux de Micheline Dumont ou de Virginie Despentes, si je n’avais pas vu les films de Léa Pool. Comment aurais-je pu prendre conscience des inégalités sociales et travailler à les déconstruire si je n’avais pas eu accès aux connaissances qui émergent des sciences molles? Et aujourd’hui encore, je réitère mon besoin et mon envie de participer à l’émergence de nouvelles idées, de me battre pour le féminisme et l’écologie, contre le racisme et la pauvreté. Et tout cela passe, j’en suis plus que convaincue, par les connaissances que m’apportent les sciences humaines et sociales. #jesuismolle ! L’êtes-vous?</p>
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		<title>À propos du yogourt grec</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Marie-Michèle Rheault]]></dc:creator>
		<pubDate>Tue, 25 Oct 2016 14:30:19 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[8 Science]]></category>
		<category><![CDATA[C'est kif-kif]]></category>
		<category><![CDATA[CHRONIQUES]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Eftihia Mihelakis L’autre jour, assise face à l’ordi, elle est en train de bouffer son dîner toute seule dans son bureau, quand une collègue cogne à la porte pour lui demander si elle a envie de son pot de yogourt. Elle lui tend le pot et lui dit que c’est du yogourt grec, en lui [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<h2 style="text-align: right;"><a href="/wp-content/uploads/2016/10/Julie-Payette.png"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-2244" src="/wp-content/uploads/2016/10/Julie-Payette.png" alt="julie-payette" width="1039" height="1341" srcset="/wp-content/uploads/2016/10/Julie-Payette.png 1039w, /wp-content/uploads/2016/10/Julie-Payette-232x300.png 232w, /wp-content/uploads/2016/10/Julie-Payette-768x991.png 768w, /wp-content/uploads/2016/10/Julie-Payette-793x1024.png 793w" sizes="(max-width: 1039px) 100vw, 1039px" /></a>Eftihia Mihelakis</h2>
<p style="text-align: justify;">L’autre jour, assise face à l’ordi, elle est en train de bouffer son dîner toute seule dans son bureau, quand une collègue cogne à la porte pour lui demander si elle a envie de son pot de yogourt. Elle lui tend le pot et lui dit que c’est du yogourt grec, en lui faisant un clin d’œil. Elle prend le pot, le place à côté de l’écran : <em>ah ! du yaourt, merci !</em> <em>Je le mangerai plus tard, pour la collation.</em> (Elle ne mange jamais de collation.) Elle tourne le dos pour faire face à l’écran. Avant de fermer la porte, sa collègue réagit. <em>Yaourt ? C’est quoi ça du yaourt ?! Viens pas me dire que c’est normal de dire yaourt, comme les Français ?!</em></p>
<p style="text-align: justify;">Que disons-nous de nous-mêmes et des autres quand nous portons une attention surdimensionnée à la nécessité de manger du yogourt de façon quotidienne ? Et pourquoi est-il si important de manger du yogourt grec ? S. dit : <em>considère le marché pour un instant. Il y avait un vide il y a une dizaine d’années où il ne se passait rien dans le milieu du yogourt</em>. <em>Le yogourt grec est devenu une stratégie marketing pour combler ce vide. </em>C’est quand même exceptionnel que dans le milieu du yogourt, il y avait un continent noir à explorer. Et à exploiter.</p>
<p style="text-align: justify;">Alléluia ! Une équipe de marketing semble avoir découvert le trajet pour atterrir sur le nouveau continent. Elle étudie les données produites par la communauté scientifique : <em>les études démontrent que les bactéries dans le yogourt activent les mouvements gastro-entériques pour accélérer le processus naturel de la digestion et rétablissent la flore intestinale. Qui pourrait vouloir acheter ça ? Les femmes ! Il faut les faire chier.</em></p>
<p style="text-align: justify;">Avant, on aurait eu du yogourt pas exotique, pas genré. Du yogourt nature ou du yogourt avec de la confiture au fond du pot, du yogourt sans gras, mais c’était du yogourt bien ordinaire, avec rien de vraiment différent, juste de l’aspartame. Rien qui aurait éveillé en nous un besoin profond jusque-là insatisfait et inexploré.</p>
<p style="text-align: justify;">Et tout d’un coup, les pubs abondent. Des femmes qui dansent à la télé en plein milieu du salon ou dans la cuisine, là où elles semblent être bien confortables ; et sur leur ventre, un schéma dynamique avec des flèches qui tournent en rond. Elles semblent être enfin contentes, soulagées&#8230; de ne plus être constipées.</p>
<p style="text-align: justify;">Il y aurait eu rétablissement de l’équilibre. Elles auraient enfin liquidé tout ce qui est pogné dans leurs tripes depuis des millénaires. On entend les femmes dire à la télé : <em>c’est bien de retrouver l’équilibre en soi.</em></p>
<p style="text-align: justify;">Amen !</p>
<p style="text-align: justify;">Le bonus : le yogourt probiotique garde la flore vaginale bien fraîche, bien en équilibre. C’est ce que disent les publicités, les amies, même la yuppie à l’épicerie bio du coin le dit. <em>Un pot par jour, c’est santé !</em></p>
<p style="text-align: justify;">C’est possiblement vrai que les femmes soient tannées d’acheter des médicaments antifungiques pour traiter les infections à levures vaginales. Prends A. qui a dit l’autre jour : <em>c’est fou de penser au confort que je ressens lorsqu’une infection à levures s’actualise</em> live. <em>Plus besoin de médicaments, plus besoin d’aller voir le pharmacien qui feint de comprendre l’inconfort que procurent ces infections. Allez hop</em>, <em>je prends un pot de yogourt probiotique avant ou après le sexe, avant mes menstruations, après mes menstruations, pendant l’ovulation. </em>Et aussi pendant la collation? avait-elle envie de lui dire.</p>
<p style="text-align: justify;">Z. a dit l’autre jour que le yogourt grec est un merveilleux supplément nutritionnel pour son entraînement. <em>Ah oui, le yogourt grec. Elle avait presque oublié que tous les yogourts n’étaient pas égaux. </em>Il est un haltérophile. Il lui dit : <em>je dois manger 239 g par jour de protéines</em>. <em>C’est sérieux mon affaire.</em> À quantité égale, le yogourt grec, plus ferme, et ayant un résidu solide, renferme deux fois plus de protéines que le yogourt ordinaire. Les pubs montrent un Adonis bien musclé qui est fier de transmettre sa culture. Une masse de gars se convertissent tout d’un coup. Ils ne croient qu’à la puissance du yogourt grec.</p>
<p style="text-align: justify;"><em> </em>Le yogourt grec est deux fois plus cher que le yogourt ordinaire. Le procédé est pourtant bien simple : il est égoutté. La texture est lisse, ferme et onctueuse parce qu’on a enlevé l’excès de matières liquides. <em>Il n’y a rien de grec là-dedans !</em></p>
<p style="text-align: center;">* * *</p>
<p style="text-align: justify;">Elle finit par réaliser : <em>j’aurais dû lui dire « substance laitière à forte concentration de protéines et de bactéries à l’intention des femmes qui sont peut-être constipées depuis </em>forever<em> ou des </em>douches<em> qui veulent augmenter leur masse musculaire ».</em> Elle finirait peut-être un jour par le bouffer le yogourt grec, sûrement, peut-être, mais pas tout de suite.</p>
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		<title>8. Science, université, savoir, vérité et objectivité</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Marie-Michèle Rheault]]></dc:creator>
		<pubDate>Tue, 25 Oct 2016 14:30:17 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[8 Science]]></category>
		<category><![CDATA[Notes pour un existentialisme queer]]></category>
		<category><![CDATA[Pierre-Luc Landry]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Pierre-Luc Landry Dire « je » à l’université : voilà une idée révolutionnaire. Une idée qui ne devrait pourtant pas être aussi subversive qu’elle le semble en ce moment puisque le savoir, de tout temps, dans toutes les disciplines, n’existe pas sans orientation, sans être situé. Mon expertise à moi, bien petite et modeste, concerne la littérature, donc [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<h2 style="text-align: right;"><strong><a href="/wp-content/uploads/2016/10/Shirley_Ann_Jackson.png"><img decoding="async" class="alignnone wp-image-2222" src="/wp-content/uploads/2016/10/Shirley_Ann_Jackson.png" alt="shirley_ann_jackson" width="893" height="1196" srcset="/wp-content/uploads/2016/10/Shirley_Ann_Jackson.png 1051w, /wp-content/uploads/2016/10/Shirley_Ann_Jackson-224x300.png 224w, /wp-content/uploads/2016/10/Shirley_Ann_Jackson-768x1028.png 768w, /wp-content/uploads/2016/10/Shirley_Ann_Jackson-765x1024.png 765w" sizes="(max-width: 893px) 100vw, 893px" /></a></strong><strong>Pierre-Luc Landry</strong></h2>
<p style="text-align: justify;">Dire « je » à l’université : voilà une idée révolutionnaire. Une idée qui ne devrait pourtant pas être aussi subversive qu’elle le semble en ce moment puisque le savoir, de tout temps, dans toutes les disciplines, n’existe pas sans orientation, sans être situé. Mon expertise à moi, bien petite et modeste, concerne la littérature, donc l’univers des humanités, des arts, des lettres, des sciences humaines et sociales. J’écris par conséquent depuis cette perspective particulière, ignorante de bien des modalités propres aux sciences de la santé, aux sciences de la terre, au génie et aux sciences appliquées. J’ose tout de même prétendre que le médecin, la chimiste, la physicienne ou le géologue partagent avec leurs collègues des facultés plus « molles », pour reprendre le cliché éculé et méprisant, une certaine humanité. En effet, cachés derrière un « nous » auctorial, derrière des données supposément neutres, la politologue, le critique littéraire et la sociologue, au même titre que leurs homologues de sciences et génie, sont absolument capables d’objectivé; néanmoins, ils n’en sont pas pour autant des êtres objectifs – la nuance est essentielle –, ni des esprits purs, des machines à réfléchir et à analyser pour qui le monde social n’existerait pas, qui seraient né·e·s et auraient grandi en vase clos, sans être formé·e·s par la doxa et ses discours dominants, sans avoir quelque relation que ce soit avec la culture, les institutions et le pouvoir.</p>
<p style="text-align: justify;">Ma perspective, à plus forte raison, est celle d’un homme blanc cisgenre hautement scolarisé et privilégié sur un nombre infini d’aspects. Il est important de le considérer. Mon discours n’est pas neutre. Surtout : il n’existe aucun discours neutre. Chaque prise de parole émerge d’un lieu d’énonciation dont les contours sont essentiels à la compréhension des différentes idéologies qui y sont à l’œuvre.</p>
<p style="text-align: justify;">J’aimerais, par ces notes trop courtes, mettre de l’avant les réflexions sur le sujet de la part de quelques théoriciennes qu’il m’a été donné de lire récemment, dont le travail participe d’un certain renouvellement de la science qu’il est urgent d’appeler de nos vœux et, surtout, de mettre nous-mêmes en place.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>bell hooks</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Dans l’introduction de son ouvrage sur <em>L’imaginaire hétérolingue</em>, Myriam Suchet choisit, l’espace de quelques pages, de faire usage du « je » afin de « dissiper l’illusion de la chercheuse objective et extérieure à son travail » (2014 : 33). Inspirée par les théories postcoloniales, Suchet insiste sur l’importance de « reconnaître que nous pensons toujours de manière <em>située</em>, car c’est à partir d’une situation qu’une connaissance est possible, même si cette connaissance n’est pas réductible aux conditions de son élaboration » (2014 : 33). La « prétention à la neutralité scientifique » ne semble plus possible aujourd’hui, notamment puisque le postcolonialisme a montré que l’universalisme n’est toujours que l’expression d’un sujet collectif hégémonique qui se pose lui-même comme universel stable et invariable.</p>
<p style="text-align: justify;">La théorie du <em>standpoint</em> suggère de plus qu’il n’existe que des savoirs situés, partiaux et incomplets; bell hooks, dans <em>Teaching to Transgress</em>, propose de mettre cette idée à contribution dans la relation entre le professeur ou la professeure, savant·e incontesté·e et spécialiste de « son » sujet, et les étudiant·e·s qui s’abreuvent à son savoir. En effet, puisque nous pensons toujours de manière située, un enseignement qui fait de la place à l’expérience – paramètre si important de la méthode scientifique que l’on tend toutefois à oublier très vite en dehors du laboratoire – permettrait « d’améliorer notre capacité à connaître » (hooks, 1994 : 148; ma traduction). Ron Scapp, l’interlocuteur de bell hooks dans ce chapitre de son ouvrage, ajoute qu’un tel partage d’expériences personnelles à l’université « permet aux étudiant·e·s de revendiquer un socle de connaissances à partir duquel ils·elles peuvent s’exprimer » (1994 : 148; ma traduction). En ce sens, donc, hooks milite pour une science qui n’ignore pas volontairement que les êtres humains sont aussi faits d’émotions : « <em>The restrictive, repressive classroom ritual insists that emotional responses have no place. Whenever emotional responses erupt, many of us believe our academic purpose has been diminished. To me this is really a distorted notion of intellectual practice, since the underlying assumption is that to be truly intellectual we must be cut off from our emotions.</em> » (1994 : 155).</p>
<p style="text-align: justify;">Ce partage pédagogique, favorisant l’apprentissage, n’est toutefois pas à sens unique, chez hooks. Elle invite en fait les professeur·e·s à exposer leur vulnérabilité, à prendre des risques. « <em>Engaged pedagogy does not seek simply to empower students</em> », écrit-elle (1994 : 21). « Ceux et celles qui s’attendent à ce que les étudiant·e·s partagent leur histoire personnelle mais qui sont peu disposé·e·s au partage eux-mêmes et elles-mêmes exercent leur pouvoir de manière coercitive », précise-t-elle aussi (1994 : 21; ma traduction). Pour qu’une telle pédagogie fonctionne, il faut que les professeur·e·s se mettent en danger d’abord, faisant le premier pas vers l’instauration d’un nouveau rapport de pouvoir, plus horizontal, « afin de montrer [à la classe] de quelle manière les expériences personnelles peuvent illuminer et rehausser notre compréhension du matériel théorique » (1994 : 21; ma traduction).</p>
<p style="text-align: justify;">La reconnaissance de la vulnérabilité des professeur·e·s ouvre une véritable boîte de Pandore qui, une fois déballée, pave la voie à la remise en cause de la culture de la vitesse dans le monde universitaire. Et c’est tant mieux.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Maggie Berg et Barbara K. Seeber</strong></p>
<p style="text-align: justify;">C’est à cette tâche herculéenne que Maggie Berg et Barbara K. Seeber s’attellent dans leur ouvrage <em>The Slow Professor.</em> Il est impossible de rendre justice à leur texte en quelques lignes seulement; leur manifeste pour plus de lenteur ainsi que leurs fines analyses des problèmes actuels de l’institution universitaire sont essentiels pour quiconque œuvre à l’université ou entend y passer un moment, étudiant·e·s comme professeur·e·s, chercheur·e·s et – surtout – administrateurs·trices. Je voudrais en dire quelques mots, ne serait-ce que pour souligner le courage et l’honnêteté avec lesquels Berg et Seeber se sont livrées à un exercice difficile d’humilité, de fragilité et d’intimité absolument nécessaire pour repenser la science et ses institutions.</p>
<p style="text-align: justify;">Leur ouvrage émerge des difficultés ressenties dans l’exercice de leurs fonctions, et a demandé de leur part un certain mépris du danger, puisqu’elles énoncent ainsi ce que d’aucuns pourraient considérer comme une incompétence fondamentale : « <em>Academic training includes induction into a culture of scholarly individualism and intellectual mastery</em> », écrivent-elles en introduction; « <em>to admit to struggle undermines our professorial identity. The academy as a whole has been reticent in acknowledging its stress; to talk about the body and emotion goes against the grain of an institution that privileges the mind and reason</em> » (2016 : 2). Considérant la pratique individuelle de leur profession comme un lieu de résistance, Berg et Seeber plaident pour une perturbation en profondeur du modèle corporatif appliqué à l’université, avec tout ce qu’il inclut de vitesse et de pression abusives. Elles réclament, pour les professeur·e·s et les étudiant·e·s à qui ils et elles enseignent (donc, par extension, pour la science), le droit à la santé (physique et mentale) et le droit à la vie privée; le manque de temps dont les scientifiques souffrent « n’est pas uniquement un problème individuel. Il est néfaste au travail intellectuel puisqu’il interfère avec notre capacité à penser de manière critique et créative » (2016 : 17; ma traduction). S’opposant au temps du monde des affaires, Berg et Seeber proposent que l’université a besoin d’exister à l’extérieur du temps, dans ce qu’elles nomment une « intemporalité » propice au travail intellectuel et scientifique. Elles refusent par le fait même les différentes « stratégies gagnantes » de gestion du temps, et suggèrent de permettre aux professeur·e·s, à l’université, d’en faire moins, d’une part, et de s’investir davantage, d’autre part, dans une pédagogie instruite par le plaisir, ainsi que dans une plus grande collégialité avec les collègues. En ce sens, leur programme n’est pas très éloigné de celui de bell hooks.</p>
<p style="text-align: justify;">Citant Margaret Blackie, Jennifer Case et Jeff Jawitz, Berg et Seeber réclament un environnement où les intellectuel·le·s et les scientifiques peuvent être vulnérables et explorer leurs incertitudes et leurs doutes (2016 : 33); en effet, l’émotion, à leur sens, peut faire de l’obstruction au programme global de l’université corporative (2016 : 34). Pour les deux autrices, comme pour bell hooks avant elles, l’intelligence a besoin d’un corps dans lequel s’incarner, et l’insistance des discours prononcés autour de la science sur l’autosuffisance de l’esprit « a des effets délétères sur [l’]enseignement » et la vie des professeur·e·s; elles suggèrent alors, pour le bénéfice des étudiant·e·s qui apprennent en grande partie grâce aux émotions ressenties lors du contact avec un nouveau savoir, de faire de l’université et de la science des endroits positifs (2016 : 34-35) où penser en collectifs, de manière éthique, en faisant de la place aux autres et à l’altérité (2016 : 58-59).</p>
<p style="text-align: justify;">Une telle collégialité est garante de plus d’attention et de soin, de <em>care</em>. La relation pédagogique se joue d’individu à individu; ainsi, il est nécessaire qu’elle se déroule dans le respect, dans l’écoute, dans l’ouverture, et un environnement positif où le professeur ou la professeure va bien, littéralement – c’est-à-dire qu’il ou elle n’est pas sur le point de craquer –, favorise le dépassement de soi. Ainsi, la résistance que prônent Berg et Seeber par rapport à la transformation de l’université en entreprise à but lucratif leur permet d’envisager le futur de la science et de ses institutions avec espoir : la culture peut changer, affirment-elles (2016 : 84).</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Conclusion</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Nous avons besoin d’affirmer, au sein même des institutions du savoir, que celui-ci n’est pas objectif et neutre. Nous avons besoin aussi de penser la science autrement, de comprendre que le savoir est situé, de réinvestir la salle de classe, de placer les étudiant·e·s au centre de la mission de l’université, et d’imaginer un espace de réflexion et de création qui n’étouffe pas ses professeur·e·s sous des demandes et des contraintes déshumanisantes. Myriam Suchet, bell hooks, Maggie Berg et Barbara K. Seeber nous y invitent, chacune à sa façon. Elles ne sont pas seules, bien entendu; les ouvrages sur la crise des institutions universitaires et des disciplines sont légion. Mais rares sont ceux qui mettent de l’avant les émotions et la vulnérabilité. Ces textes sont, la plupart du temps, écrits par des femmes. Je ne proposerai pas d’explication à ce « phénomène »; il me semble de toute manière qu’il est assez simple à comprendre (en surface, à tout le moins). Ne dit-on pas souvent qu’en politique les femmes font les choses autrement, lorsqu’elles ne se contentent pas de reproduire les comportements « masculins » toxiques hégémoniques, qu’elles les remettent plutôt en question? Parce que ce sont elles qui ont tout à perdre, peut-être, et qu’au jeu de quitte ou double la prudence ne sert plus à rien. Mais qu’est-ce que j’en sais, au fond? J’en sais seulement que les textes cités ici, dans ces notes, que j’espère d’ailleurs avoir traités avec la considération qu’ils méritent, suggèrent qu’il est urgent de faire descendre la science et le savoir de leur piédestal, non pas pour en atténuer le prestige, mais bien plutôt pour les envisager comme des activités humaines, donc empreintes d’idéologies, et de les rendre accessibles au plus grand nombre, dans l’esprit de l’avancement des connaissances.</p>
<hr />
<p style="text-align: justify;"><strong>Bibliographie</strong></p>
<p style="text-align: justify;">BLACKIE, Margaret A.L., Jennifer M. CASE et Jeff JAWITZ (2010). « Student-Centredness: The Link between Transforming Students and Transforming Ourselves », dans <em>Teaching in Higher Education</em>, volume 15, numéro 6 : 637-646.</p>
<p style="text-align: justify;">BERG, Maggie et Barbara K. SEEBER (2016). <em>The Slow Professor. Challenging the Culture of Speed in the Academy</em>, Toronto : University of Toronto Press.</p>
<p style="text-align: justify;">HOOKS, bell (1994). <em>Teaching to Transgress. Education as the Practice of Freedom</em>, New York : Routledge.</p>
<p style="text-align: justify;">SUCHET, Myriam (2014). <em>L’imaginaire hétérolingue. Ce que nous apprennent les textes à la croisée des langues</em>, Paris : Classiques Garnier (Perspectives comparatistes).</p>
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		<title>7. Le dissensus et l&#8217;excès</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Marie-Michèle Rheault]]></dc:creator>
		<pubDate>Wed, 13 Jul 2016 14:05:50 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[7 La communauté]]></category>
		<category><![CDATA[CHRONIQUES]]></category>
		<category><![CDATA[Notes pour un existentialisme queer]]></category>
		<category><![CDATA[Pierre-Luc Landry]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>PIERRE-LUC LANDRY   « Une démocratie réelle et efficace ne peut pas imaginer un moment où tout le monde serait d’accord. » Chantal Mouffe, au micro de Caroline Broué &#160; Le mouvement féministe, de manière générale, en tant que lutte pour l’émancipation des femmes, est fondé sur le dissensus, sur la discussion. Les débats, les discordes, les [&#8230;]</p>
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]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<h2 style="text-align: right;"><a href="/wp-content/uploads/2016/07/Amour.jpg" rel="attachment wp-att-2140"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-2140" src="/wp-content/uploads/2016/07/Amour.jpg" alt="Amour" width="1000" height="533" srcset="/wp-content/uploads/2016/07/Amour.jpg 1000w, /wp-content/uploads/2016/07/Amour-300x160.jpg 300w, /wp-content/uploads/2016/07/Amour-768x409.jpg 768w" sizes="(max-width: 1000px) 100vw, 1000px" /></a></h2>
<h2 style="text-align: right;"></h2>
<h2 style="text-align: right;"><strong>PIERRE-LUC LANDRY</strong></h2>
<p style="text-align: justify;"><strong> </strong></p>
<p style="text-align: right;"><span style="color: #33cccc;">« Une démocratie réelle et efficace ne peut pas imaginer un moment où tout le monde serait d’accord. »</span></p>
<p style="text-align: right;"><span style="color: #33cccc;">Chantal Mouffe, au micro de Caroline Broué</span></p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;">Le mouvement féministe, de manière générale, en tant que lutte pour l’émancipation des femmes, est fondé sur le dissensus, sur la discussion. Les débats, les discordes, les alliances et les séparations, les contentieux, les mésententes, les réunions en collectifs et en collectives sont, plus encore, au cœur du projet démocratique. Pour Chantal Mouffe, le politique a toujours à voir avec le conflit, et on ne peut pas en faire l’économie.</p>
<p style="text-align: justify;">Bien.</p>
<p style="text-align: justify;">Il faut alors acquiescer au chaos, comme je l’ai suggéré <a href="/2-choisir-son-camp-ou-acquiescer-au-chaos/" target="_blank">dans des notes précédentes</a>, ou, plus justement encore, accepter de faire partie de quelque chose comme une communauté du dissensus, sans identité fixe. Dans le plus pur esprit du spectre si cher aux théories queer.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Parenthèse</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Ce texte sera plutôt décousu. Je l’écris dans l’<em>aftermath</em> de la tuerie homophobe et raciste du Pulse, à Orlando, le 12 juin 2016. Mon esprit est ailleurs. Je suis en guerre. Je suis horrifié, démoli, blessé – et personne de ma connaissance n’a été victime de ce carnage. Je n’ose donc pas imaginer la souffrance des gens directement impliqués, ceux qui étaient sur place et qui s’en sont sortis, ceux qui connaissent quelqu’un qui, malheureusement…, ceux à qui on a arraché un morceau de leur cœur là-bas. Mais je suis tout de même en guerre. J’en ai marre d’être gentil, d’être patient, de ne pas parler trop fort. J’ai besoin de hurler, de crier. Au détriment de certaines amitiés, par exemple, qui viennent de s’effondrer – des « allié.e.s », en effet, ont été fâché.e.s ou insulté.e.s qu’on leur demande un moment de se taire et d’écouter… Je n’arrêterai pas pour autant de hurler, afin de sauvegarder leurs sensibilités effarouchées. Je hurle, au détriment de quelque chose comme une « décence élémentaire » qui me dicterait de laisser tomber et de me la fermer. J’aurais pu me déconnecter du monde, abdiquer, me cacher quelques jours sous les draps afin de laisser le <em>backlash</em> homophobe et queerphobe et raciste s’exprimer pleinement et mourir de sa belle mort. Mais j’en ai assez. Alors je réagis. À chaud, sans aucun recul sur la situation. Et voilà déjà l’immense fatigue, le grand essoufflement, l’égarement profond. Quelque chose en moi vient de se briser. On dira : au moins, cet événement tragique nous aura fourni l’occasion de discuter du sens du mot « queer », en français, au Québec, sur la place publique – ce n’était pas gagné d’avance&#8230; J’aurais préféré que cela ne nécessite pas la mort violente d’une cinquantaine de personnes innocentes, qui voulaient ce soir-là seulement danser.</p>
<p style="text-align: justify;">Ce texte sera donc plutôt décousu, personnel, épidermique, mal articulé.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>La communauté du dissensus</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Bill Readings, dans son essai <em>The University in Ruins</em>, suggère de construire dans les ruines de l’université une communauté sans identité, basée sur le dissensus. Cette communauté « [ne serait pas] organique, car ses membres ne partagent pas d’identité immanente qui demanderait à être révélée; elle ne vise ni la production d’un sujet universel […] ni la concrétisation, par la culture, d’une nature humaine essentielle » (2013 : 288-289). Sa proposition correspond tout à fait au type d’espace de la résistance que les études féministes et les théories queer tentent de mettre de l’avant; en effet, Readings affirme ceci :</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 60px;"><span style="color: #33cccc;">Dans la perspective du dissensus, aucune réponse consensuelle n’est en mesure de régler la question inhérente au lien social (l’existence d’autrui, du langage). Aucune communauté universelle ne peut en incarner la réponse, aucun consensus rationnel n’est possible. Le maintien de la nature interrogative du lien social implique de tolérer la différence sans recourir à quelque notion d’identité, que celle-ci soit ethnique (« nous sommes tous blancs », « nous sommes tous français ») ou rationnelle (« nous sommes tous des êtres humains »). Il implique d’envisager l’obligation de vivre en communauté comme une réalité dont on doit répondre, mais pour laquelle on ne peut donner de réponse. […] En renonçant au consensus, on ne renonce pas à toute forme d’entente provisoire ou d’action déterminée, mais on reconnaît que l’opposition de l’inclusion à l’exclusion (même une inclusion de l’humanité tout entière contre des envahisseurs extraterrestres) ne doit pas structurer les notions de communauté et de partage.  (2013 : 291-292)</span></p>
<p style="text-align: justify;">Le projet du dissensus invite donc à multiplier les réflexions divergentes, à favoriser les désaccords, puisque ceux-ci expriment la pensée.</p>
<p style="text-align: justify;">La communauté sans identité proposée par Readings peut tout à fait exister en dehors de l’université, et si je fais appel à cet essai de 1996, c’est simplement parce que c’est à travers celui-ci que je suis entré en contact avec une telle idée. Mais elle n’est pas neuve, ni unique à la pensée de Readings. Il reconnaît d’ailleurs lui-même l’emprunt : « On doit l’idée d’une communauté sans identité aux travaux de Jean-Luc Nancy (<em>La communauté désoeuvrée</em>) et de Maurice Blanchot (<em>La communauté inavouable</em>) », rappelle-t-il. « Structurée par un “principe d’incomplétude” (Blanchot) ou une “absence” de partage (Nancy) », la communauté du dissensus suppose que « [l]es positions du locuteur et du destinataire […] sont alternativement occupées par des singularités (par des “je”, et non pas des “moi”, explique Nancy) » (Readings, 2013 : 288-289). Diane Lamoureux, dont je parlerai dans quelques instants, dira quant à elle qu’on doit « agir sans “nous” ». En effet, faut-il encore le rappeler, le féminisme s’est construit en grande partie sur un tel modèle – celui du dissensus.</p>
<p style="text-align: justify;">De plus, le dissensus n’est pas sans rappeler une certaine forme d’anarchisme. On peut d’abord penser à l’anarchie dans son sens historique, telle qu’elle a été théorisée par exemple par Pierre Kropotkine, c’est-à-dire comme une société conçue sans gouvernement dans laquelle « l’harmonie est obtenue, non pas par la soumission à la loi ou par l’obéissance à une autorité quelle qu’elle soit, mais par les ententes librement consenties entre les divers groupes » (cité par Graeber, 2006 : 7). On peut aussi penser à l’anarchie telle qu’imaginée récemment par David Greaber. Pour l’anthropologue, les grands principes de l’anarchie sont les suivants : « autonomie, association volontaire, autogestion, entraide, démocratie directe » (2006 : 8). Le projet anarchiste de Graeber « a pour but de commencer à créer les institutions d’une nouvelle société au sein de l’ancienne afin de révéler, de subvertir et de fragiliser les structures de domination » (2006 : 16) – d’<em>habiter les ruines</em>, donc, comme le suggère aussi Readings. Il s’agit d’une manière de se révolter, qui s’apparente aussi à la communauté de dissensus dans la mesure où elle nécessite « une diversité de perspectives […], unies seulement par certains engagements et entendements communs » (Graeber, 2006 : 17). L’anarchisme inclut « toute action collective qui rejette, et donc défie, une forme de pouvoir ou de domination et, ce faisant, reconstitue les relations sociales, même au sein de la collectivité » (2006 : 72). Dans cette mesure, le féminisme et les théories queer suggèrent autant de postures révolutionnaires, anarchistes et humanistes qui tentent de redéfinir le lien social. L’anarchie en tant qu’attitude propose d’une certaine manière un système de pensée global qui permet de réimaginer la société par une praxis immédiate et résistante qui s’appuie sur le dialogue, l’échange, les débats – et le dissensus. Un dissensus bien sûr construit sur certaines bases communes, mais dont il est possible de se dissocier sans excommunication, sans être immédiatement exclu de ladite communauté dissensuelle.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Vers une multiplicité de coalitions pluralistes</strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>            </strong>Cette communauté du dissensus, Diane Lamoureux en traite longuement, sans la nommer ainsi, dans <em>Les possibles du féminisme</em>, son plus récent ouvrage recueillant des articles publiés en revues et dans des collectifs depuis 1991. « […] [L]’avenir du féminisme ne passe pas par l’unisson, mais par la polyphonie », suggère-t-elle (2016 :16), puisque l’égalité ne suffit pas et que les discours féministes ne se réduisent pas à cette unique revendication – même si elle est d’une importance capitale. Il semble que Lamoureux touche là au propre de tous les mouvements sociaux, au propre de tous les discours de ce que Anna Marie Smith nomme la « radical democratic pluralist Left » (1997 : 231) et qui inclurait, sans se restreindre à cette liste incomplète, plusieurs mouvances féministes, les activismes queer, un certain nombre de groupes de pression LGBT, l’antispécisme, l’antiracisme, certaines formes de syndicalisme, l’anticlassisme, etc. Si les propos de Lamoureux visent à « bâtir un mouvement collectif pour faire disparaître l’assignation commune des femmes à la féminité et ainsi permettre l’émergence d’individualités singulières » (2016 : 17), il semble que l’insistance qu’elle met sur « le processus de construction concrète des solidarités », qui soutient la diversité, favorise sans aucun doute l’individuation et l’<em>empowerement</em> de chacun.e, peu importe le ou les système.s dénoncé.s et déconstruit.s. Ce processus, Lamoureux l’établit sur trois « plans » :</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 90px;"><span style="color: #33cccc;">d’abord, prendre acte que lutter contre une assignation sociale, c’est avant tout permettre qu’émergent des individues alors qu’auparavant il n’y avait que de la catégorisation; ensuite, plutôt que de prioriser l’unification du mouvement, préserver la diversité des collectifs et des engagements; enfin, assurer la diversité des courants de pensée et affronter les différends d’orientation en se gardant de tout recours à l’orthodoxie (2016 : 18).</span></p>
<p style="text-align: justify;">Il y aurait donc une sorte de « paradoxe inhérent » aux mouvements collectifs identitaires puisque, malgré le caractère communautaire de ceux-ci, ils visent l’affranchissement des identités imposées (Lamoureux, 2016 : 42). Les politiques identitaires sont donc appelées à se complexifier pour permettre aux mouvements collectifs de combattre les oppressions communes tout en échafaudant une nouvelle solidarité « qui se construit au cas par cas, en affrontant les différends plutôt qu’en les balayant sous le tapis » (Lamoureux, 2016 : 45). Pour ce faire, Lamoureux défend le pluralisme, qui « ne peut se limiter à prendre acte des diverses causes dans lesquelles peuvent être engagées les femmes ou même des différences des femmes entre elles, mais doit plutôt mettre en question la politique identitaire de “représentation” des différences pour la remplacer par une vision de la fluidité des identités personnelles et sociales qui permette à chacune de se construire des solidarités sans se laisser enfermer dans un/des rôle/s » (2016 : 140). Il faut donc éviter de vouloir produire de l’homogène et permettre plutôt le dissensus, les discussions houleuses, la mésentente au sein même des mouvements collectifs; on doit « donner à voir du multiple », pour reprendre l’expression de Lamoureux, « là où la domination avait produit de l’universel homogénéisant » (2016 : 51). Lamoureux invite à sortir des « fictions homogènes » (2016 : 139) afin de revenir au débat plutôt qu’au consensus. Ainsi, une autre égalité serait possible, qui ne signifierait « ni égalisation ni exclusion » (Lamoureux, 2016 : 140).</p>
<p style="text-align: justify;">Je reviens sur un terme utilisé par Lamoureux : fluidité. Parce que la pluralité telle qu’envisagée par Lemieux, tributaire des théories du « paria conscient » d’Hannah Arendt, suppose que les individus, au sein de quelque « groupe » que ce soit, n’aient plus à choisir entre l’égalité et la différence. Ce choix est impossible « puisqu’il entraîne dans un cas négation de soi et dans l’autre, marginalisation » (Lamoureux, 2016 : 143); ainsi, définir la pluralité « en termes de fluidité des identités » ouvre la voie à la prise en compte des différences, à l’indétermination, à l’indécidabilité, autant de concepts constitutifs de la pensée queer et de l’édification de quelque chose comme « le commun », ou encore un espace public de dissensus, de débats, « qui est cependant loin d’épuiser les possibilités d’intervention » (Lamoureux, 2016 : 144). La pluralité et la fluidité sont des atouts politiques, pour Lamoureux comme pour la pensée queer en général, dans la mesure où on réussit à éviter à la fois le piège de la « compétition des intérêts » et celui de l’individualisme (2016 : 150).</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Rompre et foutre le bordel</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Pour qu’il y ait féminisme, il a fallu rompre avec la féminité, puisqu’il s’agit d’un concept de l’hétéropatriarcat (Lamoureux, 2016 : 161). La rupture n’a pas encore été complètement consommée, on le sait. Mais il faut dès tout de suite rompre également avec la masculinité et l’hétérosexualité comme référents ultimes puisqu’ils sont tout aussi toxiques et que leurs incarnations les plus extrêmes rendent possibles des tragédies comme celle du 12 juin dernier. L’ordre du discours dominant doit être bouleversé; il faut foutre le bordel partout où l’on va, en tout temps, « remplacer le “ou” par le “et” »… (Lamoureux, 2016 :197) Devenir des sujets totalement indéfinissables, « sans identité, sans “essence” », des sujets qui « n’acqui[èrent] de cohérence que par [leur] mise en jeu politique par la parole et par l’action » écrit Diane Lamoureux (2016 : 170), sans doute dans la foulée des travaux de Judith Butler sur la performance sociale du genre. Pour Lamoureux, le féminin doit devenir «  de l’ordre de l’indéfinissable, qu’il se brouille complètement et que nous puissions élargir les possibilités » (2016 : 170); la même chose devrait être vraie du masculin, de l’orientation sexuelle, et d’une multitude d’autres paramètres identitaires qui, ainsi, se déterritorialiseraient en étant insaisissables et ingouvernables.</p>
<p style="text-align: justify;">Foutre le bordel, c’est être insolent, carnavalesque, ludique, <em>loud</em>. « Notre objectif ne doit pas être celui de la respectabilité, écrit encore Lamoureux, mais plutôt celui du dévoilement. » (2016 : 171). Se dévoiler pour résister à la nouvelle homophobie qui se déguise trop souvent en tolérance, comme l’affirme Anna Marie Smith : « the new homophobia […] promises to include homosexual otherness only in so far as we become thoroughly assimilated into an unchanged heterosexist society » (1997 : 220). Plus loin, elle ajoute ceci :</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 90px;"><span style="color: #33cccc;">The new homophobia in a sense promises inclusion in return for our transformation from the “dangerous queer” into the figure of the “good homosexual” who is closeted, disease-free and monogamous, white, middle-class and right-wing. The “good homosexuals” ask only for limited inclusion, distance themselves from the sexual liberation movement and feminism, abandon the critique of heterosexism, remain content with the so-called democratic system as it now stands, avoid all forms of solidarity with progressive struggles, and promise to express homosexual difference only within state-approved private spaces (1997: 221).</span></p>
<p style="text-align: justify;">Il faut refuser l’assimilation, le suicide collectif (Smith, 1997 : 227), le génocide culturel (Smith, 1997 : 228). Nous devons être baroques. Être trop. Penser le débordement. Ne pas nous taire. Ne pas nous résigner. Nous devons être queer. Et foutre le bordel.</p>
<hr />
<p style="text-align: justify;"><strong>Bibliographie</strong></p>
<p style="text-align: left;"><strong> </strong>BOURCIER, Marie-Hélène (2016), « Orlando : le drapeau arc-en-ciel vient de perdre sa dimension ironique », dans <em>Libération</em>, en ligne. http://www.liberation.fr/debats/2016/06/14/orlando-le-drapeau-arc-en-ciel-vient-de-perdre-sa-dimension-ironique_1459455 (Page consultée le 15 juin 2016.)</p>
<p style="text-align: justify;">BROUÉ, Caroline (2016), <em>La grande table</em>, émission du 7 avril 2016 [« Chantal Mouffe : Vive le dissensus ! »], Paris, France Culture, 35 minutes, en ligne.</p>
<p style="text-align: justify;">http://www.franceculture.fr/emissions/la-grande-table-2eme-partie/vive-le-dissensus# (Page consultée le 29 mai 2016.)</p>
<p style="text-align: justify;">BUTLER, Judith ([1990] 2006), <em>Gender Trouble: Feminism and the Subversion of Identity</em>, London, Routledge (Routledge Classics).</p>
<p style="text-align: justify;">GRAEBER, David ([2004] 2006), <em>Pour une anthropologie anarchiste</em>, traduit de l’anglais par Karine Peschard, Montréal, Lux Éditeur (Instinct de liberté).</p>
<p style="text-align: justify;">LAMOUREUX, Diane (2016), <em>Les possibles du féminisme. Agir sans « nous »</em>, Montréal, les éditions du remue-ménage.</p>
<p style="text-align: justify;">MOUFFE, Chantal ([2005] 2016), <em>L’illusion du consensus</em>, traduit de l’anglais par Pauline Colonna d’Istria, Paris, Albin Michel.</p>
<p style="text-align: justify;">READINGS, Bill ([1997] 2013), <em>Dans les ruines de l’université</em>, traduit de l’anglais par Nicolas Calvé, avant-propos de Jean-François Vallée, Montréal, Lux (Humanités).</p>
<p style="text-align: justify;">SMITH, Anna Marie (1997), « The Good Homosexual and the Dangerous Queer: Resisting the ‘New Homophobia’ », dans Lynn SEGAL [dir.], <em>New Sexual Agendas</em>, London, Macmillan Press, p. 214-231.</p>
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		<title>Être one of the boys… ou pas</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Catherine Lefrançois]]></dc:creator>
		<pubDate>Wed, 13 Jul 2016 14:05:18 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[7 La communauté]]></category>
		<category><![CDATA[Contemplations du câlice]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>MARIE-MICHÈLE RHEAULT &#160; J’ai 33 ans. Je suis attablée devant une pinte d’IPA dans un bar de Québec avec mes dudes du bac. On joue à des jeux vidéo vintages, on se fait des jokes de littéraires. On refait le monde. On parle de nos vies, de nos dates, de nos jobs. On se confie [&#8230;]</p>
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]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<h2 style="text-align: right;"><a href="/wp-content/uploads/2016/07/One.png" rel="attachment wp-att-2091"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-2091" src="/wp-content/uploads/2016/07/One.png" alt="One" width="1000" height="533" srcset="/wp-content/uploads/2016/07/One.png 1000w, /wp-content/uploads/2016/07/One-300x160.png 300w, /wp-content/uploads/2016/07/One-768x409.png 768w" sizes="(max-width: 1000px) 100vw, 1000px" /></a></h2>
<h2 style="text-align: right;"></h2>
<h2 style="text-align: right;">MARIE-MICHÈLE RHEAULT</h2>
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;">J’ai 33 ans. Je suis attablée devant une pinte d’IPA dans un bar de Québec avec mes <em>dudes</em> du bac. On joue à des jeux vidéo vintages, on se fait des <em>jokes</em> de littéraires. On refait le monde. On parle de nos vies, de nos <em>dates</em>, de nos <em>jobs</em>. On se confie aussi. Beaucoup. On a confiance les uns envers les autres. On se connaît depuis près de 10 ans. On s’aime, on est des <em>buddys</em>. On est des <em>buddys</em>, mais je suis aussi Marie-le-repère-tranquille pour eux. Ces hommes m’aiment pour tout ce que je suis. Je fais partie des leurs. Ils me trouvent drôle, intelligente, fonceuse.</p>
<p style="text-align: justify;">J’ai 22 ans. Je suis avec mes amis « poils ». Ceux qui écoutent du <em>death metal</em> depuis le secondaire. De beaux grands gaillards de l’Abitibi aussi passionnés que généreux. Je les écoute parler de la musique qu’ils font, de leur famille qui commence, de leur nouvelle vie de couple. Je parle de mes études, de mon couple qui bat de l’aile. On boit de la bière <em>cheap</em>, on se taquine, on rigole. On refait le monde d’une autre manière. D’une manière plus sensible, moins intellectuelle qu’avec mes amis de l’université, mais on refait le monde pareil. Je fais partie de leur vie, je suis leur référence quand ça chie, quand ils ne savent plus comment continuer. Ces hommes m’aiment pour tout ce que je suis. Je fais partie des leurs. Ils me trouvent forte, pas couchable, pas sortable.</p>
<p style="text-align: justify;">J’ai 15 ans. On fait un petit <em>party</em> de sous-sol. J’écoute mes <em>boys</em> tenter de jouer du punk-rock avec des instruments de fortune et leur méconnaissance de la musique. Sont beaux à voir! On boit un fond de bouteille de fort que quelqu’un a piquée à ses parents, on fume du pot, on joue à vérité ou conséquence. On vit et on se raconte toutes nos premières expériences. La jeunesse de McWatters dans toute sa splendeur! On est si bien ensemble qu’on se voit tout le temps. On passe des nuits entières à niaiser comme des ados un peu cons, mais on s’en fout, on s’aime. On a, à ce moment, la certitude qu’on passera notre vie les uns avec les autres à être des <em>bums</em>. La fête avant tout! Ces garçons m’aiment pour tout ce que je suis. Je fais partie des leurs. Ils me trouvent folle, <em>game</em>, digne de leur bumitude.</p>
<p style="text-align: center;"> ***</p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;">Vite comme ça, on dira que j’ai toujours été <em>one of the boys</em>. Certes, j’ai partagé avec « mes <em>boys </em>» plusieurs des meilleurs moments de ma vie. Ces hommes m’ont fait rire et pleurer, m’ont comblée de leur confiance, de leur complicité. Pourtant, je sais que je ne suis pas totalement <em>one of them</em>. Ce sentiment de totale liberté que j’ai ressenti à leur contact a, un jour ou l’autre, été rompu par une main insistante sur la hanche, un « t’es crissement sexe » glissé à l’oreille dans un <em>party</em>, le classique « ça fait longtemps que j’ai envie de toi » ou le blessant « chaque fois que je te vois, je pense juste à ça ». BAM! À partir de là se termine l’illusion. Je descends de mon nuage : je ne suis pas <em>one of the boys</em>, je ne l’ai jamais été. Le fil est immédiatement rompu. Je ne suis plus seulement celle avec qui il fait bon refaire le monde. Je suis devenue objet de désir, une figure sexualisée, je suis la fille qu’ils n’écoutent plus parler puisque je leur fais penser à « ça ». Ils veulent soudainement de moi autre chose que ce qu’ils partagent avec les autres <em>dudes</em> de la gang. Alors que je croyais être à leurs yeux Marie-ma-sœur, l’égale des autres de la bande, j’étais plutôt Marie-a-un-je-ne-sais-quoi. Les perspectives changent. Puis une fois que le chat est sorti du sac, on ne peut plus revenir en arrière. Que faire d’autre que d’aller, moi aussi, au bout de ce désir que j’avais pourtant gardé caché parce qu’il m’importait plus d’être l’une des leurs que l’objet de leur désir? Ne suis-je pas la première à clamer haut et fort que le sexe entre ami.es ça se peut et que c’est fort profitable?</p>
<p style="text-align: justify;">Ça m’attriste d’y penser, même si je sais que j’ai retiré beaucoup de ces relations d’amitié « <em>with benefits</em> ». Qu’on ne se méprenne pas. Je ne veux pas dire que c’est de leur faute si je me suis sentie exclue. Ils n’ont jamais pensé à moi en ces termes. Pour eux, je n’avais pas à me sentir des leurs. J’ai cette différence entre les jambes qui fait qu’on ne se pose même pas la question. « Pourquoi se la poser, de toute façon? Pourquoi ai-je besoin de faire partie du <em>boys club</em>? » diront-ils.</p>
<p style="text-align: justify;">En fait, ce qui m’attriste, c’est de comprendre que, finalement, quoi qu’on soit, quoi qu’on fasse, on n’est jamais vraiment <em>one of the boys</em> si on est une fille ou si on ne partage pas le bagage de virilité construit autour de l’homme hétérosexuel. Mes amis gais pourraient certainement dire la même chose. Il a toujours semblé leur manquer cet élan de virilité pour pouvoir faire partie à part entière du groupe fermé des <em>boys</em>. Pourtant j’ai eu beau avoir les mêmes idées qu’eux, être des mêmes partys, boire ou fumer autant, sacrer comme un charretier, connaître la musique autant qu’eux, coucher avec des filles, je n’étais pas un homme et je n’en serai jamais un. Pas que je voudrais l’être, non. Mais cette différence me scie les jambes. Pourquoi s’enfermer dans cette construction genrée qui limite les gens et qui empêche de créer des groupes ouverts, riches, axés sur le partage des connaissances et des habiletés plutôt que sur une dichotomie malsaine et débilitante?</p>
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		<title>On est toutes des Françoise&#8230; David</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Catherine Lefrançois]]></dc:creator>
		<pubDate>Wed, 13 Jul 2016 14:01:31 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[7 La communauté]]></category>
		<category><![CDATA[CHRONIQUES]]></category>
		<category><![CDATA[On est toutes des Françoise]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>VALÉRIE GONTHIER-GIGNAC &#160; Le 10 juin dernier, l’Assemblée nationale adoptait la Loi modifiant le Code civil afin de protéger les droits des locataires aînés. Une loi d’à peine trois articles tenant sur une seule page, mais qui remplit celle qui l’a déposé de fierté. — Écoutez, c’est rarissime, rarissime qu’un projet de loi déposé par [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<h2 style="text-align: right;"><a href="/wp-content/uploads/2016/07/FD.jpg" rel="attachment wp-att-2130"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-2130" src="/wp-content/uploads/2016/07/FD.jpg" alt="FD" width="2048" height="1365" /></a></h2>
<h2 style="text-align: right;">VALÉRIE GONTHIER-GIGNAC</h2>
<p>&nbsp;</p>
<p>Le 10 juin dernier, l’Assemblée nationale adoptait la <em>Loi modifiant le Code civil afin de protéger les droits des locataires aînés</em>. Une loi d’à peine trois articles tenant sur une seule page, mais qui remplit celle qui l’a déposé de fierté.</p>
<p>— Écoutez, c’est rarissime, rarissime qu’un projet de loi déposé par un parti de l’opposition se rende jusque-là, se réjouit Françoise David.</p>
<p>On sent la fin de session parlementaire : Françoise David est en blitz d’entrevues, il y en aura au moins deux autres après la nôtre. Son attachée de presse nous a averties : « Pas plus de trente minutes! » Pourtant, l’atmosphère est détendue dans le grand bureau de l’Assemblée nationale. Françoise David peut respirer, elle a la garantie que ce projet de loi, qui l’a habitée pendant près de quatre ans, sera adopté le lendemain.</p>
<p>Retour dans le temps. « Moi, la question du logement dans mon quartier me préoccupait. Dans Rosemont-La Petite-Patrie, je voyais qu’il y avait des augmentations de loyer, qu’il y avait des transformations en condo, je soupçonnais qu’il y avait de la spéculation… »</p>
<p>Proche du milieu communautaire par sa formation, son expérience et sa sensibilité, elle a déjà tissé comme députée des liens naturels avec les organismes de sa circonscription. Des liens qu’elle veut empreints d’autonomie et de transparence : dès son entrée en fonction, elle a établi et diffusé une liste de critères pour l’attribution du fond de soutien à l’action bénévole dont elle dispose en tant que députée. « C’était très important pour moi d’établir qu’un organisme communautaire, c’est autonome. Oui, vous pouvez dire des affaires qui ne me font pas plaisir, c’est votre <em>job</em>. »</p>
<p>Quand elle contacte les principaux intervenants concernés par la question du logement, tous acceptent son invitation : les élus de l’arrondissement, le comité logement, quelques autres groupes communautaires… De réunion en réunion, le dossier avance — une étude juridique est même commandée à des professeurs de l’UQAM —, et, au bout d’un an, Françoise David commence à voir l’ampleur du projet : « S’attaquer de plein fouet à deux députés, au problème de la spéculation dans Rosemont-La Petite-Patrie et les autres quartiers centraux de Montréal et de Québec : gros contrat… »</p>
<p>Heureusement, Sylvain Gaudreault, alors Ministre des Affaires municipales, des Régions et de l&rsquo;Occupation du territoire sous le gouvernement péquiste, se montre ouvert à sa préoccupation : il annonce même qu’il prévoit en tenir compte dans la politique nationale de l’habitation sur laquelle il travaille. Cet engagement satisfait la députée David, qui entend profiter de l’opportunité d’une collaboration : « Lui, il avait beaucoup plus de moyens que moi. »</p>
<p>Mais les élections sont déclenchées au printemps 2014, et Françoise David s’inquiète de devoir tout recommencer si les libéraux prennent le pouvoir. La suite tient un peu du hasard : au cours de recherches autour de la spéculation et de la crise du logement, l’équipe de Québec solidaire tombe sur une loi française de 1989 qui protège de l’éviction les locataires à faible revenu de 70 ans et plus. L’idée chemine : « Parmi les gens qui venaient au comité logement ou dans mon bureau, parmi les locataires évincés, y’avait des aînés de 80, 85 ans… c’était juste épouvantable. Alors je me suis dit, commençons par là. »</p>
<p>À partir de ce moment, sa stratégie se précise : « Je pense à la chose suivante : on va essayer d’aller chercher un engagement au débat des chefs! »</p>
<p>Son équipe n’y croit qu’à moitié, mais elle tient son bout. « Moi, j’ai un peu une tête de cochon, pis j’ai dit, ça coûte pas cher, on essaie! » Deux jours avant le débat, elle convoque un point de presse où elle annonce son intention, au retour en chambre, de déposer un projet de loi pour protéger les locataires aînés, ajoutant qu’elle espère obtenir un appui de toute la classe politique sur cette question.</p>
<p>Le soir du débat, elle explique à nouveau son projet, prenant les autres chefs à partie : « Êtes-vous d’accord avec moi? » Tous acquiescent. Après les élections, remportées par les libéraux, la députée David dépose donc son projet de loi tel qu’annoncé. « La plupart du temps, quand les oppositions déposent un projet de loi, il ne se passe rien du tout. Mais là, le ministre Moreau, ou peut-être Couillard, je ne sais plus, s’est levé pour dire : “Oui, nous en avons pris l’engagement durant la campagne électorale, nous voulons travailler de concert avec les oppositions, nous allons donc, oui, nous allons traiter ce projet de loi.” »</p>
<p>Forts de ce premier succès, Françoise David et son équipe se remettent au travail en collaboration avec celle du ministre Moreau. Un an et plusieurs amendements plus tard, le projet de loi est déposé. Mais après l’étude en commission parlementaire, le ministre, sans faire marche arrière, annonce néanmoins qu&rsquo;il faut en retravailler certaines dispositions. L&rsquo;équipe se retrousse les manches et trouve, à force de consultation, une manière satisfaisante d’intégrer les précisions et les assouplissements demandés. Le projet est enfin prêt.</p>
<p>Mais, en février 2016, nouvel écueil : le ministre Moreau, malade, est remplacé par Martin Coiteux. Françoise David s’alarme : « Je me dis, tout est à recommencer… »</p>
<p>Pas tout à fait : Martin Coiteux se présente à la première rencontre, accompagné de sa directrice de cabinet qui se montre réceptive au projet de loi. « Je pense qu’elle a joué un rôle très important là-dedans. C’est intéressant, les solidarités entre femmes et féministes. Elle est libérale, clairement, et je suis solidaire. Ça, on s’entend elle et moi là-dessus. Mais elle a trouvé qu’il y avait quelque chose là. Au fond, on a beaucoup travaillé ensemble. »</p>
<p>Des rencontres et des discussions ont lieu, avec la Régie du logement notamment, qui s’oppose à l’idée d’introduire un déséquilibre entre les droits des propriétaires et ceux des locataires. Mais, de fil en aiguille, on aboutit à une entente qui se formule simplement : un locataire de revenu faible ou modeste, qui a plus de 70 ans et qui vit dans le même logement depuis au moins dix ans ne peut en être évincé. Françoise David a tout de même concédé trois exceptions à cette règle : un propriétaire peut reprendre un logement, pour lui-même ou un proche aidant s’il a plus de 70 ans, ou, s’il a moins de 70 ans, pour loger un membre de sa famille âgé lui-même de 70 ans ou plus.</p>
<p>Des exceptions qui la tiraillent, mais pour lesquelles elle a obtenu l’appui des groupes d’aînés et de son comité logement. Ils lui disent : « Écoute, on aurait mieux aimé qu’il n’y ait pas d’exception, mais la règle est intéressante et c’est un gain réel pour les locataires aînés. »</p>
<p>Un gain qui compte, même si, au final, il ne résout pas l’ensemble du problème auquel aurait voulu s’attaquer Françoise David. Depuis le début de l’entrevue, nous avons à plusieurs reprises noté son côté pragmatique, très concret, opposé à l’image d&rsquo;idéaliste qui colle à Québec solidaire. Notamment sur la question de la charte de la laïcité, présentée en 2013 en réponse à la fameuse charte des valeurs du Parti québécois : « J’essayais de prendre les éléments les plus consensuels qui venaient à la fois de tous les partis politiques, mais aussi d’une majorité de gens dans la population pour dire : “Regardez, déjà, si on faisait tout ça, on aurait avancé, laissons de côté l’histoire des signes religieux, parce que c’est ça qui déchire tout le monde, avançons donc sur le reste.” »</p>
<p>On retiendra aussi de Françoise David ce goût pour le consensus et pour la cohésion, cette capacité de voir ce qui rassemble les gens pour pouvoir s’en servir comme base pour avancer. Une attitude partagée dans le parti, qui explique un peu comment Québec solidaire a pu émerger, dix ans plus tôt, de la fusion des petits partis qui composaient la gauche parlementaire : « Parce qu’au-delà de nos différences de milieux, de militance, etc., on partageait sur le fond des idées de gauche, féministes, écologistes, indépendantistes (ça c’est important aussi). Même si, mettons, pour certaines femmes, le féminisme venait d’abord, et que pour certains autres, les idées de gauche venaient d’abord. Mais tout le monde était quand même capable de dire : “On partage tout ça.” »</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>L’entrevue s’achève, on est même venu cogner deux fois à la porte du bureau pour signaler que les trente minutes qu’on nous avait accordées étaient terminées. Nous félicitons encore Françoise David pour son projet de loi. Elle hoche la tête : « Mais ce qui est le <em>fun</em>, là, c’est qu’on va avoir un super bilan. Manon a travaillé très, très fort pour un changement de règlement à l’état civil pour les enfants trans. » Elle mentionne aussi la participation d’Amir Khadir au projet de loi sur <em>Pharma Québec,</em> qui balise l’achat groupé de médicaments par le gouvernement pour en réduire les coûts.</p>
<p>Québec solidaire prendra-t-il un jour le pouvoir? Sans doute que Françoise David y croit. Mais, pragmatique, elle se concentre sur des objectifs concrets : « Dans la même session parlementaire, on va être capable de dire aux gens : “Regardez, regardez à trois ce qu’on arrive à faire. Imaginez-vous si à la prochaine élection on était, je sais pas, 25!” »</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
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		<title>6. À propos de la sodomie, du sport de compétition et de la culture du viol. Petite analyse insuffisante du désir masculin</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Marie-Michèle Rheault]]></dc:creator>
		<pubDate>Thu, 07 Apr 2016 20:14:02 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[6 Le sport]]></category>
		<category><![CDATA[CHRONIQUES]]></category>
		<category><![CDATA[Notes pour un existentialisme queer]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>PIERRE-LUC LANDRY « Le geste du sodomite contient la fin de l’être humain. » Pier Paolo Pasolini, Salò ou les 120 Journées de Sodome &#160; Voir son anus comme une faille On parle beaucoup de « non-futurité » dans les études queer, dans la mesure où la futurité est un concept associé à la reproduction sexuée, encore aujourd’hui réservée [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<h2><a href="/wp-content/uploads/2016/04/Stella_-_Jeux_denfants_34_-_Le_jeu_du_Pet_en_gueule_F17BOU005412.jpg" rel="attachment wp-att-1911"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-1911" src="/wp-content/uploads/2016/04/Stella_-_Jeux_denfants_34_-_Le_jeu_du_Pet_en_gueule_F17BOU005412.jpg" alt="Stella_-_Jeux_d'enfants_34_-_Le_jeu_du_Pet_en_gueule,_F17BOU005412" width="2298" height="1869" /></a></h2>
<h2 style="text-align: right;">PIERRE-LUC LANDRY</h2>
<p style="text-align: right;"><span style="color: #33cccc;">« Le geste du sodomite contient la fin de l’être humain. »</span></p>
<p style="text-align: right;"><span style="color: #33cccc;">Pier Paolo Pasolini, </span></p>
<p style="text-align: right; padding-left: 60px;"><span style="color: #33cccc;"><em>Salò ou les 120 Journées de Sodome</em></span></p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Voir son anus comme une faille</strong></p>
<p style="text-align: justify;">On parle beaucoup de « non-futurité » dans les études queer, dans la mesure où la futurité est un concept associé à la reproduction sexuée, encore aujourd’hui réservée dans une large mesure au couple hétérosexuel. Il existe bien entendu de nouvelles « méthodes » de procréation permettant à des individus évoluant à l’extérieur du nucléus d’engendrer une descendance, mais l’accession à la parentalité concerne majoritairement les couples hétérosexuels formés d’un homme et d’une femme, « capables » de se reproduire à travers un ou des enfants. L’individu queer est ainsi positionné <em>contre</em> la futurité, dans son refus narcissique et antisocial d’assurer un avenir à la race humaine – dans sa « non-futurité », donc, qui pour certains théoriciens comme Lee Edelman (2004) doit être récupérée radicalement pour en faire une véritable pulsion de mort politiquement et éthiquement subversive.</p>
<p style="text-align: justify;">La sodomie est en ce sens un geste de non-futurité. Néanmoins, pour certains comme Jeffrey Guss, le sexe anal peut être ultimement productif en ce qu’il complexifie les binômes homme-femme et masculin-féminin, par exemple (2010 : 139). L’érotisme anal du sujet masculin est dangereux, notamment parce qu’il déstabilise les identités de genre traditionnelles et remet en question les mécanismes d’acquisition de la masculinité. Le cliché psychanalytique suppose en effet que cet érotisme primitif soit refoulé afin que l’enfant atteigne la troisième phase de son développement psychosexuel – le stade phallique, bien entendu – et qu’il se produise pour lui-même quelque chose comme une identité masculine stable capable de contenir la dangerosité de l’érotisme anal ainsi réprimé (Guss, 2010 : 125). De cette manière, le geste nettement assumé du sodomite non repentant, s’il ne crée rien à proprement parler, a un potentiel de transgression redoutable face à la norme et au discours dominant : « it does destroy the conflation of phallic hegemony and masculinity », écrit Guss (2010 : 127). L’anus remplirait même, selon lui, une fonction de citadelle, « defending masculinity through tight resistance to intrusion, serving as a site of anxious vulnerability, a site that, when transgressed, can permit dangerous gender leakage » (2010 : 131). Pas étonnant, dans ces conditions, qu’y réside un tabou puissant : l’anus de l’homme est un non-lieu fortement territorialisé – marqué, cartographié et mis en forme par les normes sociales, diraient Holmes et Warner (2005 : 16) – qu’il faut protéger, au risque de voir la suprématie du phallus s’effondrer tout à fait, avec dans son sillage la masculinité virile que l’on devine jour après jour de plus en plus fragile.</p>
<p style="text-align: justify;">Il n’est d’ailleurs toujours pas acquis qu’entre adultes consentants il n’existe aucune position sexuelle dégradante. L’interdit d’ordre presque moral de la pratique du sexe anal chez les hommes – surtout chez le sujet recevant, encore plus dans le cadre d’une relation hétérosexuelle – en est un excellent exemple. On reconnaît chez l’homme qui retire du plaisir à être pénétré certaines qualités féminines indésirables. Le « scandale » – le mot est bien fort – entourant les révélations d’Amber Rose au sujet de la présumée sexualité anale de Kanye West montre une fois de plus qu’un homme, un « vrai », n’a pas intérêt à accorder à cet orifice quelque érotisme que ce soit. Un homme pénètre, s’introduit, prend, possède. Domine. Colonise. L’homme doit demeurer souverain. C’est ce que Kanye West affirme, d’une certaine façon, en précisant à l’intention de ses 18 millions d’abonnés sur Twitter qu’il n’a jamais laissé personne faire joujou avec son anus : « Exes can be mad but just know I never let them play with my ass… I don’t do that… I stay away from that area all together… » (<a href="https://twitter.com/kanyewest/status/692967570740224001" target="_blank">gazouillis du 29 janvier 2016</a>).</p>
<p style="text-align: justify;">Une telle réaction, qui n’a rien d’inaccoutumé, est pernicieuse. Le journaliste et écrivain Nico Lang rappelle, dans son article « Hey, Kanye: Anal Play Is Not an Insult », ce que ce comportement coupable peut avoir de directement délétère, notamment en ce qu’il consolide l’homophobie haineuse et messianique de certains groupes ou individus :</p>
<blockquote>
<p style="text-align: justify;"><span style="color: #000000;">[Q]ueer people face a disproportionately high rate of violence across the United States. When it comes to gay men, the American Psychological Association suggests that these attacks — commonly referred to as hate crimes — are motivated by both sexuality and gender roles.</span></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="color: #000000;">« These assailants view themselves as social norm enforcers who are punishing moral transgressions, » the APA writes<a style="color: #000000;" href="#_ftn1" name="_ftnref1">[1]</a>. « They object not so much to homosexuality itself but to visible challenges to gender norms, such as male effeminacy or public flaunting of sexual deviance. » If the APA explains that effeminate men are the ones targeted for violence, it’s because being « the woman » is still seen as being a punishable act (2016 : en ligne).</span></p>
</blockquote>
<p style="text-align: justify;">La « transgression morale » – le sexe anal entre hommes – doit être punie, dans cette logique, puisqu’elle dénote un efféminement du mâle qui « reçoit », donc sa dévirilisation. L’homophobie serait en ce sens une forme de misogynie ; une détestation, dès lors, une aversion, et non pas une peur comme le terme le laisse entendre. Il faut ainsi voir la phallocratie comme une ennemie des hommes qui aiment les hommes – ou, plus simplement, de ceux qui admettent un certain érotisme anal –, en plus de tout le reste.</p>
<p style="text-align: justify;">On en arrive au sport.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Une économie libidinale de la domination</strong></p>
<p style="text-align: justify;">            Brian Pronger, philosophe du sport d’inspiration foucaldienne, voit dans la culture euroaméricaine du sport d’équipe compétitif une certaine célébration du viol patriarcal ainsi qu’une résistance homophobe à la pénétration. Il tient ces propos univoques et impétueux dans son puissant article de 1999, maintes fois cité, « Outta My Endzone. Sport and the Territorial Anus », où il examine l’économie libidinale de domination territoriale à l’œuvre notamment au hockey, au soccer, au football, au basketball et au rugby. Pronger suggère que l’investissement émotif des sportifs est ancré « in the masculine colonizing will to conquer the space of an “other” while simultaneously protectively enclosing the space of the self » (1999 : 376). Cette mécanique coloniale s’incarnerait dans le sport à travers le désir de marquer des points en violant le territoire de l’équipe adverse, tout en protégeant ses arrières, littéralement, afin que le <em>challenger</em> ne puisse pas en faire autant (1999 : 377). Violer ou être violé, en d’autres mots, dans un environnement puissamment homophobe et phallocentrique permettant au mâle de jouer avec le corps de l’autre sans pour autant abdiquer sa masculinité :</p>
<blockquote>
<p style="text-align: justify;">[T]he well-known homophobia of competitive sport serves an important structural sociocultural function. It prevents the implicit homoeroticism of competitive sport, the pleasures of male bodies playing with each other, from proceeding to explicit sexual expression. That is to say, it maintains the panoptic line that must not be crossed if the orthodox masculine – which is to say the patriarchal heterosexual – credentials of competitive sports are to be maintained. In other words, the homophobia of competitive sport allows men to play with each other’s bodies and still preserve their patriarchal heterosexist hegemony; they can have their (beef)cake and eat it, too (Pronger, 1999 : 374).</p>
</blockquote>
<p style="text-align: justify;">Dans cette logique, le désir masculin est tenu de fermer tous les orifices (bouche, anus, etc.) pour affirmer sa puissance – phallique –, donc son invulnérabilité / inviolabilité. Le mâle doit envahir sans être conquis ; son corps est territorialisé au même titre que le terrain sur lequel le sport s’exerce (Pronger, 1999 : 381).</p>
<p style="text-align: justify;">Le parallèle avec les mécanismes du capitalisme est évidemment facile à établir ; il s’agit d’une économie essentiellement brutale : « One takes one’s delight in the vulnerability of one’s competitor, in one’s phallic ability to pry open their otherwise closed openings against their will, and specifically because it is against their will » (Pronger, 1999 : 386). <em>Against their will</em>. Le plaisir de la pénétration, dans le sport, dépend selon Pronger de la violence avec laquelle le territoire de l’équipe adverse est envahi, colonisé – nous revenons donc au viol. Le sport serait ainsi une configuration farouchement immorale du désir (Pronger, 1999 : 387).</p>
<p style="text-align: justify;">Ce qu’il y a de particulièrement dérangeant dans l’analyse de Pronger, c’est qu’elle révèle les mécanismes souterrains à l’œuvre dans le sport et qui participent, à l’insu de tous ou à peu près, à la réitération du patriarcat, de l’hétéronormativité, de l’homophobie, de la misogynie et de la culture du viol. Le sport est une école de la vie pour nombre de garçons, qui y apprennent des manières d’agencer leurs désirs assez inquiétantes :</p>
<blockquote>
<p style="text-align: justify;">Boys raised on competitive sport learn to desire, learn to make connections according to the imperative to take space away from others and jealously guard it for themselves. Competitive sport trains desire to conquer and protect space, which is to say it stimulates phallic and anal desire on the playing field. The most masculine competitive sports are those that are the most explicitly spatially dominating: boxing, football, soccer, hockey. In the sports, players invade the space of others and vigorously guard the same from happening to themselves. The only honorable form of desire in these competitive sports is domineering and protective; it is anathema to welcome other men into one’s space. The team whose desire produces the most invasive phallus, which is called offensive strategy, and tightest asshole, known as defensive strategy, wins (Pronger, 1999 : 382).</p>
</blockquote>
<p style="text-align: justify;">            Ainsi, le discours du sport de compétition, fortement en accord avec la norme sociale et le discours dominant (capitaliste, hétéronormatif, etc., etc.), reproduit chez les « garçons en série », pour reprendre une expression de Martine Delvaux tout en la triturant un peu, l’idée reçue que la pénétration anale correspond à l’humiliation de la défaite. « Being opened to the penetrations of phallic desire is feminizing, which in patriarchal culture is humiliating », écrit Pronger (1999 : 383). Kanye West, en n’admettant pas le désir déterritorialisé, se comporte exactement comme les sportifs de compétition qui considèrent la pénétration de leur territoire par l’autre (l’ennemi) comme une vulnérabilité insoutenable. C’est-à-dire que l’ouverture qu’une telle pénétration suppose est en désaccord avec tout ce que les mâles ont « appris » à propos de leur propre masculinité, qui reposerait sur un corps souverain, sans faille aucune, impénétrable. L’opposé de cette souveraineté résiderait bien sûr dans l’autre terme du binôme homme-femme, c’est-à-dire chez le sujet féminin, inférieur, que l’on peut conquérir et violer.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Pour ne pas conclure</strong></p>
<p style="text-align: justify;">            Si j’ai fait beaucoup de place aux analyses des autres, dans ces sixièmes notes, c’est qu’elles me semblent plus aptes que moi à exprimer le profond malaise que je peux ressentir devant les discours du sport et de la masculinité, qui présentent tous deux une idée de la virilité nocive et dommageable dans laquelle, on le devinera, je suis incapable de me reconnaître. Ou, plutôt : dans laquelle je ne <em>veux pas</em> me reconnaître. Il est bien évident que je n’échappe pas à mes innombrables contradictions. Il est bien évident aussi que j’<em>habite le monde </em>et que je suis donc perméable à bien des forces qui me dominent, notamment celles de la doxa et du langage. Voilà pourquoi je reviendrai sans aucun doute, dans des notes subséquentes et dans mon travail intellectuel et artistique, sur la performativité des désirs interdits, notamment ceux exprimés à travers l’anus pensé comme zone érogène subversive, orientée vers une futurité queer décidément transgressive. Il faut voir la réappropriation de l’anus par les intellectuels comme une déterritorialisation en acte, un engagement concret dans la lutte contre le contrôle, la surveillance et la régulation des corps. L’anus comme arme de combat, finalement, contre la phallocratie et la domination des hommes sur les femmes.</p>
<hr />
<p style="text-align: justify;"><strong>Bibliographie</strong><strong> </strong></p>
<p style="text-align: left;">DELVAUX, Martine (2013), <em>Les filles en série. Des Barbies au Pussy Riot</em>, Montréal, les éditions du remue-ménage.</p>
<p style="text-align: left;">EDELMAN, Lee (2004), <em>No Future: Queer Theory and The Death Drive</em>, Durham, Duke University Press.</p>
<p style="text-align: left;">FRANKLIN, Karen (2016), « Prevalence of Antigay Aggression among a College Sample », <em>American Psychological Association, Advocacy Issues</em>, [en ligne]. <a href="http://www.apa.org/about/gr/issues/lgbt/anti-gay.aspx">http://www.apa.org/about/gr/issues/lgbt/anti-gay.aspx</a> (Page consultée le 25 mars 2016).</p>
<p style="text-align: left;">GUSS, Jeffrey R. (2010), « The Danger of Desire: Anal Sex and the Homo/Masculine Subject », <em>Studies in Gender and Sexuality</em>, vol. 11, n<sup>o</sup> 3, p. 124–140.</p>
<p style="text-align: left;">HOLMES, Dave et Dan WARNER (2005), « The anatomy of a forbidden desire: men, penetration and semen exchange », <em>Nursing Inquiry</em>, vol. 12, no 1, p. 10–20.</p>
<p>LANG, Nico (2016), « Hey, Kanye: Anal Play Is Not an Insult », <em>HuffPost Queer Voices</em>, [en ligne]. <a href="http://www.huffingtonpost.com/nico-lang/hey-kanye-anal-play-is-no_b_9158644.html?utm_hp_ref=queer-voices&amp;">http://www.huffingtonpost.com/nico-lang/hey-kanye-anal-play-is-no_b_9158644.html?utm_hp_ref=queer-voices&amp;</a> (Page consultée le 25 mars 2016).</p>
<p>PASOLINI, Pier Paolo (1976), <em>Salò ou les 120 Journées de Sodome</em>, DVD.</p>
<p>PRONGER, Brian (1999), « Outta My Endzone. Sport and The Territorial Anus », <em>Journal of Sport &amp; Social Issues</em>, vol. 23, no 4, p. 373–389.</p>
<hr />
<p>&nbsp;</p>
<p><a href="#_ftnref1" name="_ftn1">[1]</a> Dans un article de Karen Franklin (2016), « Prevalence of Antigay Aggression among a College Sample », <em>American Psychological Association, Advocacy Issues</em>, [en ligne]. <a href="http://www.apa.org/about/gr/issues/lgbt/anti-gay.aspx" target="_blank">http://www.apa.org/about/gr/issues/lgbt/anti-gay.aspx</a> (Page consultée le 25 mars 2016).</p>
<p>Cet article <a href="/6-a-propos-de-la-sodomie-du-sport-de-competition-et-de-la-culture-du-viol-petite-analyse-insuffisante-du-desir-masculin/">6. À propos de la sodomie, du sport de compétition et de la culture du viol. Petite analyse insuffisante du désir masculin</a> est apparu en premier sur <a href="/">FRANCOISE STEREO</a>.</p>
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		<title>Viril viral</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Valérie Gonthier-Gignac]]></dc:creator>
		<pubDate>Thu, 07 Apr 2016 20:12:58 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[6 Le sport]]></category>
		<category><![CDATA[CHRONIQUES]]></category>
		<category><![CDATA[Mines de rien]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>LORI SAINT-MARTIN &#160; &#160; Annonce vue il y a quelques années dans le métro de Montréal, pour le shampoing Head &#38; Shoulders : « Soyez sans pellicules visibles. Sentez virilement viril. » En la découvrant, j’ai eu le fou rire (« virilement viril », vraiment?), mais apparemment c’était sérieux, très sérieux même : dernièrement, un homme aurait tué une femme parce [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<h2 style="text-align: right;"><a href="/wp-content/uploads/2016/04/Stella_-_Jeux_denfants_08_-_Bouteilles_de_savon_F17BOU005386.jpg" rel="attachment wp-att-1795"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-1795" src="/wp-content/uploads/2016/04/Stella_-_Jeux_denfants_08_-_Bouteilles_de_savon_F17BOU005386.jpg" alt="Stella_-_Jeux_d'enfants_08_-_Bouteilles_de_savon,_F17BOU005386" width="2292" height="1848" /></a></h2>
<h2 style="text-align: right;"></h2>
<h2 style="text-align: right;">LORI SAINT-MARTIN</h2>
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<p style="text-align: justify;">Annonce vue il y a quelques années dans le métro de Montréal, pour le shampoing Head &amp; Shoulders : « Soyez sans pellicules visibles. Sentez virilement viril. » En la découvrant, j’ai eu le fou rire (« virilement viril », vraiment?), mais apparemment c’était sérieux, très sérieux même : dernièrement, un homme aurait tué une femme parce qu’« elle l’ignorait », bref on ne rigole pas avec la virilité.</p>
<p style="text-align: justify;">Un esprit mal tourné comme le mien invente immédiatement des permutations : « masculinement viril », « virilement masculin » puis, pour voir, « fémininement viril » et, par goût de l’oxymore, « virilement féminin ». Pourquoi la redondance? Pourquoi ne pas se contenter de sentir « viril » (sentir le musc? le bouc? la vieille chaussette?) La terreur qu’on répand : que les attributs masculins et féminins se confondent. La promesse qu’on vend : la possibilité de s’immuniser contre la féminité menaçante. Du shampoing comme talisman, bouclier, potion magique : RIEN de la femme ne subsiste chez l’homme « virilement viril ».</p>
<p style="text-align: justify;">Mais quel est le rapport, me demanderez-vous, avec le sport? C’est une autre campagne publicitaire, à la fois virile et virale, qui permet de faire le lien.</p>
<p style="text-align: justify;">« <em>Smell like a man, man.</em> » Tel était le slogan au ton plus humoristique, mais fondé sur la même redondance, lancé par Old Spice. Des spots colorés et loufoques mettent en scène deux anciens footballeurs, Terry Crew et Isaah Mustafa, qu’on voit parfois seuls, parfois en compétition bruyante, toujours narcissiques : « <em>Ladies, does your man look like me ? No. Can he smell like me ? Yes!</em> ». Abandonnez les « <em>lady-smelling body washes</em> » et vous serez un « vrai homme » (je me demande toujours ce que c’est un « faux homme », mais enfin…)</p>
<p style="text-align: justify;">Toute manifestation culturelle est codée, sexuée : le sport, au même titre que la guerre, la maîtrise du barbecue et la capacité de pisser debout (tous domaines avec lesquels il entretient certaines affinités), fait partie de l’ultra masculin. L’homme « virilement viril » est adepte (ou du moins spectateur) du sport. Pas n’importe quel sport, bien sûr, pas le patinage artistique ou la gymnastique ou la nage synchronisée, mais des vrais sports pour les vrais hommes (encore une fois, la redondance est lourde de sens).</p>
<p style="text-align: justify;">Le sport, c’est la virilité : l’équivalence est claire. Le site Ask Men dresse la liste des 10 sports les plus virils, en commençant par la réflexion suivante : « <em>There&rsquo;s something deep down inside each one of us that makes us real men. </em><em>It&rsquo;s something primal that is at our very core. We can&rsquo;t name it or say exactly what it is, but we know it&rsquo;s there. Blame it on too much </em><a href="http://www.askmen.com/sports/keywords/testosterone.html" target="_blank"><em>testosterone</em></a><em>, an excess of those competitive juices or even our natural animal instincts, but men like danger. </em><em>Let&rsquo;s face it, the rougher the better.</em> <a href="#_ftn1" name="_ftnref1">[1]</a>»</p>
<p style="text-align: justify;">Le mot « <em>rough</em> » est pour beaucoup d’entre nous inséparable en ce moment de l’expression « <em>rough sex</em> », qui repose elle aussi sur l’idée de la virilité dominante, et d’un certain procès où on tue à huis clos la réputation des femmes. Et voyez la justification : les hormones, l’instinct, ce petit quelque chose de primitif qui fait qu’on ne peut pas agir autrement… Mais passons. Pour la postérité, voici les dix sports les plus virils, dans l’ordre croissant : la lutte sumo, le golf (le golf?), le soccer, le motocross, les arts martiaux mixtes, le rugby, le hockey, la course automobile, la boxe et bien sûr, caracolant en tête, le football… Old Spice a vu juste, paraît-il <a href="#_ftn2" name="_ftnref2">[2]</a>. Être un homme, c’est donner et recevoir des coups <a href="#_ftn3" name="_ftnref3">[3]</a>, cultiver la vitesse, braver la mort.</p>
<p style="text-align: justify;">Mais pourquoi le golf, honnêtement? Apparemment, « <em>golf is a real man’s game </em><em>because you can go golfing with your buddies, have a few drinks while playing, talk business, shoot the breeze, and avoid having to listen to the girl nag you to death for five hours or so. </em><em>And let&rsquo;s not forget the 19th hole&#8230; </em>» <a href="#_ftn4" name="_ftnref4">[4]</a>. <em>Male bonding</em>, expulsion des femmes, références exclusivement masculines : on dirait le monde de la politique ou le Festival de la bande dessinée d’Angoulême. Le sport exalte le masculin, notamment en excluant les femmes : pouvoir, gloire, argent, éloge de la force, il consolide autant le pouvoir des hommes que les identités de genre figées qui renforcent à leur tour le statu quo.</p>
<p style="text-align: justify;">Mais revenons à Head &amp; Shoulders. Depuis la création du produit, les <em>spots</em> visant les femmes misent sur la terreur d’être prise en défaut : aucun homme n’aimera, aucun patron ne respectera, une pauvre fille pleine de pellicules. Quelques exemples : une jolie femme sort de la douche et virevolte jusqu’à tomber dans les bras d’un homme qui lui embrasse la raie des cheveux. Une jolie femme se cache sous la table d’un restaurant, en principe pour ramasser sa serviette, en réalité pour se gratter la tête à l’insu du beau garçon assis en face d’elle, puis se lève, fière de son astuce, mais décoiffée. On n’est pas si loin de la publicité des années 1960, qui montre une femme au bureau et parmi ses amis, ses épaules couvertes de pellicules, puis, après avoir utilisé le produit, en tête-à-tête avec un homme qui se dit « <em>pretty hair</em> ». Aujourd’hui comme hier, l’homme est juge de la « réussite » féminine.</p>
<p style="text-align: justify;">Du côté des hommes de Head &amp; Shoulders, c’est un autre monde, celui, précisément, du sport : les athlètes célèbres défilent, filmés dans le stade, dans le vestiaire, dans la piscine (Michael Phelps, « le plus grand Olympien de tous les temps »). Lionel Messi, Antar Yahia et bien d’autres : en uniforme, ils courent, frappent le ballon, font des accolades à leurs camarades de jeu. Naturellement, ils n’ont pas une seule pellicule, ils n’ont même pas peur d’en avoir; le regard admiratif de la foule porte sur eux, mais ils ne pensent qu’à gagner. Là où les femmes sont paralysées par la honte ou le doute, eux parlent de performance, de dépassement de soi, de porter sur ses épaules « les ambitions d’une équipe et la fierté d’une ville » <a href="#_ftn5" name="_ftnref5">[5]</a>. <em>Surtout, pas une femme n’apparaît à l’écran</em>. Ils travaillent, jouent, gagnent, perdent, se soutiennent entre eux : le <em>boy’s club </em>vit et prospère.</p>
<p style="text-align: justify;">Et plus ça change, moins ça change&#8230; La campagne Old Spice a beau pousser la parodie à l’extrême (à un moment, Isaah Mustafa joue aux échecs avec un lion), elle repose tout de même sur une dichotomie sexuelle presque absolue. Et Head &amp; Shoulders, au lieu de valoriser des athlètes femmes, mise sur Sofia Vergara et sa famille. Dans un spot, elle sourit et jouit en se savonnant les cheveux sous la douche, puis, parfaitement coiffée et très court vêtue, se prépare un <em>smoothie</em>, le tout commenté, évidemment, par une voix <em>off</em> masculine <a href="#_ftn6" name="_ftnref6">[6]</a>. Aux hommes, les stades, la montagne, le plein air; aux femmes, la salle de bains et la cuisine. À eux, la solitude des grands, mais aussi la robuste camaraderie virile; à elles, la recherche d’un regard masculin.</p>
<p style="text-align: justify;">Les athlètes masculins sont des corps, bien sûr, mais des corps qui <em>font;</em> le corps des femmes doit <em>plaire</em>, vieille dichotomie. C’est en exploitant la beauté des femmes, et non leurs capacités sportives, qu’on fait fortune. Exemple extrême : l’émission la plus rentable du Mexique, <em>El tiempo</em>, un bulletin météorologique où défilent des « <em>mu</em><em>ñequitas</em> » (petites poupées) très jeunes, minces, pulpeuses et à peine, mais vraiment à peine vêtues <a href="#_ftn7" name="_ftnref7">[7]</a>. « C’est important d’avoir un bon physique, dit l’une d’entre elles. Qui veut regarder des gens laids? C’est assez pour vous faire changer de poste… » Pourtant, on voit un extrait du générique de la fin, où les présentatrices se déhanchent en compagnie des hommes qui font l’émission, vêtus jusqu’au cou, d’ordinaires à laids, et plus âgés qu’elles de plusieurs décennies (à peu de choses près, c’est les Oscar : hommes de tous les âges couverts jusqu’au cou, femmes en général jeunes et montrant de grandes quantités de peau).</p>
<p style="text-align: justify;">Les Miss Météo « font partie de la culture mexicaine, et on ne peut aller contre le courant », affirme un commentateur, tandis qu’un autre dit sans rire que « les femmes ont un don spécial pour présenter les prévisions météorologiques ». Entre culture et nature, l’entente est parfaite : les mêmes vieux suspects distribuent les rôles de toute éternité. Pourtant, il faut une discipline corporelle immense, aussi grande sûrement que celle de l’athlète de point, pour ressembler aux <em>chicas del clima </em>(sans parler des chirurgies, bien sûr, mais c’est une autre histoire) : la quête de la beauté est aussi un sport extrême, qui tue peut-être aussi souvent que le football ou la boxe. Nelly Arcan, Micheline Charest et beaucoup d’autres en savaient quelque chose.</p>
<p style="text-align: justify;">Quand j’étais une petite fille, j’adorais patiner — même si j’étais nulle — jusqu’à avoir les pieds si gelés que j’en pleurais de douleur. Mais on pouvait rarement y aller, mes copines et moi : la patinoire aménagée chaque hiver dans la cour d’école était monopolisée par les garçons qui jouaient au hockey. On n’aurait jamais osé s’aventurer dans cet espace où régnaient les lames et les bâtons et les cris des garçons. Ce n’est pas une si mauvaise image, au fond, du monde comme il va, encore aujourd’hui. Sauf que les filles ont commencé —heureusement — à exiger leur juste temps de patinoire. Même si les règles du jeu ne changent pas vite.</p>
<p style="text-align: justify;">Le sport a mille vertus, bien sûr : c’est la force, la beauté, le dépassement de soi, l’effort solitaire ou collectif, l’adrénaline, la vitalité. Mais c’est aussi, et souvent, et peut-être avant tout, un puissant vecteur de la domination masculine.</p>
<p>&nbsp;</p>
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<p><a href="#_ftnref1" name="_ftn1">[1]</a> <a href="http://ca.askmen.com/top_10/sports/top-10-man-sports.html" target="_blank">http://ca.askmen.com/top_10/sports/top-10-man-sports.html</a></p>
<p><a href="#_ftnref2" name="_ftn2">[2]</a> Il y a aussi, croyez-le ou non, les « 10 légumes les plus virils » et les « 10 chiens les plus virils ».</p>
<p><a href="#_ftnref3" name="_ftn3">[3]</a> Cette logique contamine d’autres sphères : le dernier numéro du <em>Magazine littéraire</em> s’intitule : « Le combat Cervantès-Shakespeare » et montre les « titans » armés de gants de boxe.</p>
<p><a href="#_ftnref4" name="_ftn4">[4]</a> Canular, cette idée selon laquelle le nom du jeu serait un acronyme  de « <em>Gentlemen only, ladies forbidden</em> »? Probablement, mais c’est tout de même l’absence des femmes qui fait la beauté du jeu, selon Ask men.</p>
<p><a href="#_ftnref5" name="_ftn5">[5]</a> <a href="https://www.youtube.com/watch?v=SG5CJsMsbDk" target="_blank">https://www.youtube.com/watch?v=SG5CJsMsbDk</a></p>
<p><a href="#_ftnref6" name="_ftn6">[6]</a> <a href="https://www.youtube.com/watch?v=1inS6zRlI6E" target="_blank">https://www.youtube.com/watch?v=1inS6zRlI6E</a></p>
<p><a href="#_ftnref7" name="_ftn7">[7] </a><a href="http://internacional.elpais.com/internacional/2016/01/20/mexico/1453260912_983797.html" target="_blank">http://internacional.elpais.com/internacional/2016/01/20/mexico/1453260912_983797.html</a></p>
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		<title>Courir grosse</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Marie-Michèle Rheault]]></dc:creator>
		<pubDate>Thu, 07 Apr 2016 20:12:04 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[6 Le sport]]></category>
		<category><![CDATA[CHRONIQUES]]></category>
		<category><![CDATA[Contemplations du câlice]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>MARIE-MICHÈLE RHEAULT &#160; J&#8217;ai longtemps eu peur de courir. Sur le tapis roulant, à l’école, sur un sentier au bord de la rivière, même pour attraper l&#8217;autobus. Je me disais toujours : «Je ne vais certainement pas être la grosse qui rentre dans l&#8217;autobus tout essoufflée, pâmée par les 35 mètres qu&#8217;elle a dû courir. Pffff! [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<h2 style="text-align: right;"><a href="/wp-content/uploads/2016/04/Stella_-_Jeux_denfants_17_-_La_Marelle_et_le_cerf-volant_F17BOU005395.jpg" rel="attachment wp-att-1830"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-1830" src="/wp-content/uploads/2016/04/Stella_-_Jeux_denfants_17_-_La_Marelle_et_le_cerf-volant_F17BOU005395.jpg" alt="Stella_-_Jeux_d'enfants_17_-_La_Marelle_et_le_cerf-volant,_F17BOU005395" width="2280" height="1864" /></a></h2>
<h2 style="text-align: right;"></h2>
<h2 style="text-align: right;">MARIE-MICHÈLE RHEAULT</h2>
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<p style="text-align: justify;">J&rsquo;ai longtemps eu peur de courir. Sur le tapis roulant, à l’école, sur un sentier au bord de la rivière, même pour attraper l&rsquo;autobus. Je me disais toujours : «Je ne vais certainement pas être la grosse qui rentre dans l&rsquo;autobus tout essoufflée, pâmée par les 35 mètres qu&rsquo;elle a dû courir. Pffff! J&rsquo;aime ben mieux attendre le prochain bus. » C&rsquo;est quoi, dans le fond, attendre 10 minutes (25 minutes quand tu habites Québec) sur le coin d&rsquo;une rue&#8230; dans le froid&#8230; quand t&rsquo;es déjà en retard? Hein, c&rsquo;est quoi? Je me souviens avoir refusé de courir dès que j’ai commencé à avoir des seins, des hanches, des fesses. Au secondaire, je refusais catégoriquement de participer aux cours d’éducation physique si ceux-ci impliquaient de la course. Volleyball ? OK. Badminton ? OK. Natation? OK. Faire un 10 minutes de course autour du gymnase pour se réchauffer avant le cours ? <em>No fucking way</em> ! Je n’avais pas particulièrement de problèmes d’estime de soi, j’étais plutôt leader et estimée de mes pairs, mais ma limite était atteinte bien rapidement quand il s’agissait de courir. Je ne pouvais tolérer cet état de vulnérabilité dans lequel ça me mettait. J’avais l’impression que tout le monde me regarderait échouer quelque chose de simple et d’inné.</p>
<p style="text-align: justify;">Au tournant de la trentaine, il m’a bien fallu me rendre à l&rsquo;évidence: je devais mettre fin à ces 20 années d&rsquo;abstinence de course, prendre mon courage à deux mains et commencer à courir un peu. Parce que, t’sais, la course c&rsquo;est <em>so trendy</em> pis que moi aussi je veux être <em>trendy</em> dans mes sports. Moi aussi je veux avoir des beaux <em>runnings</em>, une camisole qui <em>fite</em> avec mes leggings, pis compiler mes <em>stats</em> de course sur Runtastic. En fait, je voyais la course comme un nouvel espoir d’aimer le sport. J’étais convaincue que ça serait pour moi une révélation. Et j’avais raison. Oh ! Ne vous méprenez pas : je n’ai pas miraculeusement perdu les kilos en trop parce que je me suis mise à courir et je ne suis pas devenue agile comme un tigre. Mes <em>runnings</em> ne <em>fitent</em> pas avec mon linge de course qui est la plupart du temps un vieux t-shirt du Festival du cinéma international de Rouyn-Noranda. Je ne rentre toujours pas dans du <em>small</em> et je tombe encore souvent pour aucune raison, sinon celle d’être beaucoup trop distraite, mais la course a plutôt été révélatrice. Elle s’est avérée être une briseuse de barrières personnelles et mentales. Ça s’est passé graduellement et il reste toujours du chemin à faire, mais je me suis rendu compte qu’une fois que tu es à l’aise de courir en public, tu peux faire ben des affaires dans la vie. C’est vrai ! La course c’est quelque chose qui dévoile beaucoup de ce qui relève pour moi de l’intimité, de ce que j’ai du mal à montrer à des inconnu.es. Le corps en sueur, la chair du ventre et des cuisses qui bouge, les seins qui ballottent, le visage rouge (voire mauve) sont pour moi les conséquences d’un passé d’abus, d’inconscience ou de déni de mon corps qui me gène et que j’ai encore du mal à accepter. Alors d’aller les exposer aux dizaines de sportifs nés avec qui je partage la piste de course, ça a toujours été pour moi un acte souffrant et de remise en question constante. Je suis capable de gérer la douleur physique : l’essoufflement, les jambes qui se crispent, la cheville qui fait des siennes. Tout ça, ça se tolère, ça se travaille, ça s’améliore au fur et à mesure que tu avances dans ton entraînement. Ce qui se passe dans ta tête, tes peurs, ta crainte du jugement des autres et de toi-même, ça, c’est une autre histoire. Des fois, je suis tellement consciente des gens qui passent que j’en perds le fil de mon entraînement. Comment ne pas se comparer ? On nous montre depuis notre plus jeune âge à se peser, se mesurer, compétitionner.</p>
<p style="text-align: justify;">Cette peur du regard de l’autre sur mon corps en mouvement me revient chaque printemps. Plus la période sans courir est longue, plus j’ai du mal à faire ce sport librement et sans entraves psychologiques. Mais, quand tu finis par passer par-dessus cette obsession du regard de l’autre sur soi, sur ce que tu n’aimes pas de ton corps ou de ta personnalité, de ce que tu n’as pas accepté de ton passé, il se passe quelque chose de magnifique, presque magique. Tu prends ton erre d’aller, tu bombes le torse et tu trouves que finalement, ta foulée est pas pire pantoute. Chaque sortie t’apporte un peu plus d’endorphines salvatrices et tu deviens accro à ce moment d’euphorie qui te grise en rentrant à la maison. Je sais, c’est un peu cliché, mais je ne peux pas le nier : moi aussi, je préfère la course.</p>
<p>&nbsp;</p>
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		<title>L’intime peur</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Catherine Lefrançois]]></dc:creator>
		<pubDate>Fri, 23 Oct 2015 17:28:17 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[5 Univers intimes]]></category>
		<category><![CDATA[CHRONIQUES]]></category>
		<category><![CDATA[Mines de rien]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>ISABELLE BOISCLAIR Photo: Satya Jack, www.jackraw.com &#160; Quand j’étais petite, j’étais peureuse. Quand je suis devenue grande, je l’étais encore. La peur est intime : c’est à l’intérieur de soi, entre nos propres bras qu’on a peur, dans le cou aussi, et puis surtout là, dans la poitrine, en plein cœur du cœur. Comme beaucoup d’autres filles [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: right;"><a href="/wp-content/uploads/2015/10/mine-de-rien-peur-600.jpg"><img decoding="async" class="alignleft wp-image-1535 size-full" src="/wp-content/uploads/2015/10/mine-de-rien-peur-600.jpg" alt="mine de rien peur 600" width="600" height="400" srcset="/wp-content/uploads/2015/10/mine-de-rien-peur-600.jpg 600w, /wp-content/uploads/2015/10/mine-de-rien-peur-600-300x200.jpg 300w" sizes="(max-width: 600px) 100vw, 600px" /></a></p>
<h2 style="text-align: right;">ISABELLE BOISCLAIR</h2>
<p>Photo: Satya Jack, <a class="_553k" style="color: #3b5998;" href="http://www.jackraw.com/" target="_blank" rel="nofollow">www.jackraw.com</a></p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;">Quand j’étais petite, j’étais peureuse.</p>
<p style="text-align: justify;">Quand je suis devenue grande, je l’étais encore.</p>
<p style="text-align: justify;">La peur est intime : c’est à l’intérieur de soi, entre nos propres bras qu’on a peur, dans le cou aussi, et puis surtout là, dans la poitrine, en plein cœur du cœur.</p>
<p style="text-align: justify;">Comme beaucoup d’autres filles sans doute, j’ai grandi avec cette peur, cette peur d’avoir peur, une espèce d’anxiété quasi permanente qui te met sur tes gardes alors que rien de <em>rationnel </em>ne la justifie…, rien d’autre que des histoires, des racontars, des images. Des images qui te hantent depuis que tu as vu <em>Psycho</em>. (Pendant des années, j’ai eu peur de prendre une douche quand j’étais seule à la maison. Peur qu’une silhouette se dessine derrière le rideau. Jusque dans la trentaine.)</p>
<p style="text-align: justify;">Et un bon jour, ben tannée d’avoir peur, j’ai décidé que c’était terminé.</p>
<p style="text-align: justify;">On habitait la campagne. Un couple. Parfois, évidemment, je m’y trouvais seule. Mon chum parti en tournée, ou simplement absent pour la soirée – une répétition qui s’étire, une bière avec des ami×e×s. Il me fallait alors fermer les rideaux dès ce moment que l’on appelle « entre chien et loup » – et oui, à la tombée de la noirceur, c’est bien le moment où les chiens se mutent en loups. Je craignais que des méchants loups se promènent à l’extérieur, qu’ils m’observent du dehors, moi, visible à l’intérieur, toutes lumières ouvertes. Crainte de voir apparaître un visage dans la fenêtre – car toutes les fenêtres n’avaient pas de rideau, c’est la beauté de vivre à la campagne, sans voisins. Alors j’évitais de regarder en direction des fenêtres. Mais si ça arrivait, je savais ce que je devais faire : sursauter, crier.</p>
<p style="text-align: justify;">Ce scénario de la peur, il était connu d’avance, parce que vu mille fois. Non seulement dans <em>Psycho</em>, mais aussi lu dans <em>La petite fille au bout du chemin </em>[1] et tous les autres films dans lesquels, toujours, la victime est une femme. Toutes les fois où un rôdeur rôdait, c’était – quel hasard, quand même – autour d’une maison où une femme se trouvait seule. Apparemment, qu’un rôdeur pénètre dans une maison occupée par un homme, ça ne ferait pas une bonne histoire. Voire ça ne ferait même pas une histoire. La victime ne se pense qu’au féminin. La femme <em>est </em>victime [2]. Combien de films, de romans ne semblaient reposer sur ce seul scénario : « Une femme seule à la maison. Un homme survient à la fenêtre. La fille capote »? Bon, ce n’était pas présenté comme ça, mais c’est bien ce qui se passait. Toujours. La fille capotait. Alors moi, j’apprenais le rôle, je le rejouais mentalement : je me préparais à capoter.</p>
<p style="text-align: justify;">Puis un jour, un enfant est arrivé dans la maison. Enfant qui dormait le soir. Et qui me rappelait à ma condition d’adulte devant la protéger. C’est à ce moment que j’ai voulu me débarrasser de la peur. Il me fallait tout à coup occuper la place de la défenderesse, apprendre à conjuguer le mot courage, qu’on ne m’avait jusque-là jamais donné. Mais surtout, surtout, après toutes ces années, je me rendais compte de l’<em>inutilité </em>de la peur. Quoi? Toutes ces fois où j’ai eu peur, c’était pour rien? En effet, aucun loup ne s’était jamais pointé aux environs de la maison du petit chaperon que je n’étais pas. « Ils » nous font peur, pour rien? Ce constat de m’être fait avoir, je suis troublée de le retrouver tel quel dans <em>Une fièvre impossible à négocier</em>, de Lola Lafon, que je lis à l’été 2015 [3] : « J’ai tout d’un coup eu une peur immense du temps que j’avais déjà passé à avoir peur et émietté à avoir peur » (2003, p. 263). Vertige. Sentiment d’avoir été démasquée, en même temps que celui d’être reconnue – <em>moi aussi, j’ai longtemps eu peur d’avoir peur</em>…</p>
<p style="text-align: justify;">Heureusement pour moi donc, les scénarios du pire ne s’étaient jamais réalisés; étaient restés coincés dans l’écran de télé. Alors : l’éteindre. En tous cas, l’éteindre lorsque je me trouve devant un film qui de toute évidence cherche à m’affoler, à produire ma peur [4]. Éteindre ou changer de poste. Ne pas (ne plus) rester là, à me faire <em>empeurer</em>. Ne plus écouter <em>ça</em>, ne plus laisser <em>ça</em>, ces scénarios-à-fabriquer-des-peureuses s’implanter dans mon cerveau, polluer mon imaginaire.</p>
<p style="text-align: justify;">Et devant ce constat de la peur inutile, résister : fixer la fenêtre qui s’ouvre sur la nuit. Regarder longtemps ce carreau noir d’où rien ni personne ne surgit. Ça va. Ça va, aucun visage dans la fenêtre, aucun loup autour de la maison.</p>
<p style="text-align: justify;">Mais… mais si ça arrivait? Car les scénarios, eh, ils n’inspirent pas que les peureuses, ils inspirent aussi les loups. S’il prenait à un loup de s’introduire chez moi? Je me suis mise à réécrire le scénario – aux cris, substituer la parole. À imaginer un nouveau dialogue : <em>Ok, relax, man. Tu veux baiser, ok. J’veux pas, je ne suis pas consentante, mais comme je tiens à ma peau, je ne me débattrai pas. Stay cool. Relax. </em>Puis : <em>Tu n’as pas le pouvoir de m’approprier, ni ton pénis celui de me marquer à jamais, pas plus que mon corps n’est un bijou à préserver/un joyau à protéger/une forteresse à défendre. Mon corps n’est pas un enjeu. Pas un objet à s’emparer pour devenir un surhomme. Je ne te ferai pas surhomme. Si tu prends mon corps, tu seras violeur. Moi, je serai violée – pas salie, violée. Et c’est bien le violeur qui fait la violée. </em></p>
<p style="text-align: justify;">Ce scénario-là, je ne l’avais jamais vu. Je l’inventais, je le mettais à la place de l’autre qui squattait mon cerveau. Je le peaufinais, et il a fini par supplanter l’autre et j’ai enfin liquidé ma peur.</p>
<p style="text-align: justify;">Au point où bientôt, je suis capable de ne plus fermer la télé quand survient une « scène de peur ». Même plus peur. (Pour résister aux scènes auxquelles j’assistais encore parfois, je faisais appel à Brecht, et aux formalistes russes, toi chose. Pour déjouer ce qui était programmé – ma peur –, je me concentrais sur les procédés. <em>Gros plan sur les yeux de la femme terrorisée. Musique lancinante… Tiens, l’éclairage provient d’une autre source que la lampe de chevet. Issh, ils ont dû la reprendre souvent cette scène, tout est tellement </em>tight… <em>Aonh. Il est beau son pyjama</em>. Même plus peur.) Et là, un soir, encore une fois, flabbergastée, non pas de voir mon sentiment reconnu, mais de voir mon propre scénario se jouer devant moi. Mon chum est je ne sais pas où, peut-être simplement dans son studio, fille qui fait dodo, moi seule devant la télé, tranquillos. La série <em>Fortier</em>, dernier épisode de la troisième saison. Anne Fortier, celle qui donne son titre à la série, psychologue au service de la Section Anti-Sociopathes de la Sûreté Nationale (SAS), entre dans la maison où se terre le violeur-tueur que l’escouade poursuit. Celui-ci, le policier Rouleau, est également celui qui l’a violée jadis. Alors qu’il la menace avec un fusil et qu’il lui ordonne de se déshabiller, elle soutient son regard et lui parle :</p>
<blockquote>
<p style="text-align: justify;"><em>[…] toi les filles, […] tu aimes voir la peur sur leur visage […] regarde-moi dans les yeux. J’vais me déshabiller. J’vais te l’donner l’avantage. J’vais me rendre vulnérable […] Mais si aujourd’hui tu vois une seconde que j’ai peur, si tu vois une seconde que t’as l’dessus, va falloir que tu me tues pour le prendre ton pied parce que tu la verras pas la peur dans mes yeux. Ça là, j’te l’garantis. Cherche pas. Tu l’auras pas c’que tu veux. […] Un gars comme toi, ça lui prend certaines conditions pour bander pis là, ces conditions-là, tu les as pas pis j’te les donnerai pas </em>[5]<em>. </em></p>
</blockquote>
<p style="text-align: justify;">Scénario inédit, jamais montré. Écrit par une femme. Merci, Fabienne Larouche.</p>
<p style="text-align: justify;">On s’entend : il s’agit ici d’un fantasme – non pas au sens où l’on aimerait voir cette situation se réaliser, plutôt au sens où il s’agit d’un pur scénario imaginaire. Toute femme, peut-être, a imaginé ça. Mais on ne l’a jamais su, puisque ce sont surtout des fantasmes masculins qui se donnent à voir sur les petits et grands écrans, où l’histoire du loup et de sa proie est sans cesse rejouée.</p>
<p style="text-align: justify;">Dans ce scénario fantasmatique, le loup ne peut pas être excité, comme il l’est dans toutes les scènes de viol dans un film, dont le scénario – la fille résiste, elle crie – et les procédés sont précisément mis au service de l’excitabilité – du personnage violeur, et du spectateur. Ici, le spectateur qui s’identifie au personnage masculin est mis en face d’un tout autre scénario… où le violeur n’est pas vainqueur, mais débouté. Son rôle détourné. Son plan de match déjoué. Dans la scène de <em>Fortier</em>, le policier se suicide.</p>
<p style="text-align: justify;">Déconstruire le scénario, en écrire un nouveau. Changer les répliques.</p>
<p style="text-align: center;">***</p>
<p style="text-align: justify;">Aujourd’hui, je suis plus grande. J’ai désappris la peur. En tous cas, cette peur-là. Celle qui paralyse, qui tend les muscles du cou et te fait tomber une boule dans la poitrine alors qu’il n’y a pas de menace tangible[6]. J’ai décidé de ne plus vivre sous cette menace – cette tyrannie. Aujourd’hui, je sais qu’on ne naît pas peureuse, on le devient. Ou pas.</p>
<p style="text-align: justify;"><em>Un jour, qui sait? La peur va peut-être changer de bord. C’est ce que je me dis depuis la campagne #AgressionNonDénoncée. Je me plais à croire que désormais, la peur a changé de camp. Que ce sont les loups qui ont les chocottes. Ce n’est pas la même peur, non : ils ont peur d’être dénoncés, pas violés. Mais tout de même. Je me dis que ce sont eux qui ont peur, entre leurs propres bras, dans le cou aussi, et puis surtout là, dans la poitrine, en plein cœur du cœur. Que le temps de l’impunité est fini.</em></p>
<hr />
<p style="text-align: justify;">[1] Roman de Laird Keonig (1973), dont un film, réalisé par <a href="https://fr.wikipedia.org/wiki/Nicolas_Gessner" target="_blank">Nicolas Gessner</a> (1976), a été tiré. Ce titre est évoqué dans <em>Nous sommes les oiseaux de la tempête qui s’annonce </em>(2011), roman de Lola Lafon.</p>
<p style="text-align: justify;">[2] On reproche souvent aux femmes de « victimiser ». Faudrait voir que par définition, on est victime de quelque chose ou quelqu’un. Aussi, ce reproche n’est ni plus ni moins qu’un tour de passe-passe qui détourne l’attention du prédateur vers sa victime. Du coup, la victime se trouve coupable d’être victime, alors même que le coupable a déserté la scène.</p>
<p style="text-align: justify;">[3] Oui, c’était mon été Lola Lafon.</p>
<p style="text-align: justify;">[4] Une femme qui a peur : ça, c’est très drôle, non ? En tous cas, ça fait rire les garçons, qui, souvent, se moquent, et en rajoutent…</p>
<p style="text-align: justify;">[5] « Un passé si présent », <em>Fortier</em>, saison 3, Productions Aetios, 2002.</p>
<p style="text-align: justify;">[6] Aveu gênant : cette peur est à ce point irrationnelle que même lorsque j’habitais dans un appartement situé au troisième étage d’un immeuble, le motif du visage dans la fenêtre me hantait tout de même, contre toute raison… car c’est bien à l’affect que ces images s’adressent.</p>
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		<title>Contemplations hors-normes</title>
		<link>/contemplations-hors-normes/?utm_source=rss#038;utm_medium=rss&#038;utm_campaign=contemplations-hors-normes</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Catherine Lefrançois]]></dc:creator>
		<pubDate>Fri, 23 Oct 2015 17:24:14 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[5 Univers intimes]]></category>
		<category><![CDATA[CHRONIQUES]]></category>
		<category><![CDATA[Contemplations du câlice]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>MARIE-MICHÈLE RHEAULT et MARIE-JO GAREAU Photo: Satya Jack, www.jackraw.com Cette édition des Contemplations du câlice prend cette fois-ci les allures d’une courte correspondance entre mon amie Marie-Jo Gareau et moi. Le sujet : comment envisageons-nous l’intimité avec un corps hors normes. On s’est laissées aller, en essayant d’éviter de se censurer. Ça va dans tous les sens, [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<h2 style="text-align: right;"><a href="/wp-content/uploads/2015/10/Corps-hors-norme-600.jpg"><img decoding="async" class="alignleft wp-image-1510 size-full" src="/wp-content/uploads/2015/10/Corps-hors-norme-600.jpg" alt="Corps hors norme 600" width="600" height="400" srcset="/wp-content/uploads/2015/10/Corps-hors-norme-600.jpg 600w, /wp-content/uploads/2015/10/Corps-hors-norme-600-300x200.jpg 300w" sizes="(max-width: 600px) 100vw, 600px" /></a></h2>
<h2 style="padding-left: 120px; text-align: right;"><span style="color: #000000;">MARIE-MICHÈLE RHEAULT et MARIE-JO GAREAU</span></h2>
<p style="text-align: justify;">Photo: Satya Jack, <a class="_553k" style="color: #3b5998;" href="http://www.jackraw.com/" target="_blank" rel="nofollow">www.jackraw.com</a></p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 120px;"><span style="color: #33cccc;">Cette édition des <em>Contemplations du câlice</em> prend cette fois-ci les allures d’une courte correspondance entre mon amie Marie-Jo Gareau et moi. Le sujet : comment envisageons-nous l’intimité avec un corps hors normes. On s’est laissées aller, en essayant d’éviter de se censurer. Ça va dans tous les sens, puis c’est bien comme ça. Et ce n’est pas fini. Le temps nous a manqué pour terminer une conversation qui, de toute façon, ne se finira pas de sitôt.</span></p>
<p style="text-align: center;">***</p>
<p style="text-align: justify;">MJ &#8211; Ça fait un an que je suis sur la liste d&rsquo;attente pour la chirurgie bariatrique. Je me suis inscrite sur cette liste en n&rsquo;étant pas convaincue que c’était ce que je voulais. Ici, en Abitibi, il y a deux ans d&rsquo;attente avant de passer sur la table d’opération. Une connaissance m&rsquo;a dit de m’inscrire même si je n’étais pas prête tout de suite, parce que lorsque tu veux vraiment passer sous le bistouri et qu&rsquo;il te reste deux ans d&rsquo;attente, c&rsquo;est interminable. Ça fait maintenant un an que j&rsquo;y pense de temps à autre, comme quelque chose de lointain et d&rsquo;incertain. Mais plus ça approche et plus je me fais à l&rsquo;idée.</p>
<p style="text-align: justify;">L&rsquo;autre jour, je soupais avec mon amie et nous nous disions en riant, un peu jaune quand même, que lorsque tu habilles les plus grands points dans les boutiques tailles plus, il est temps de faire quelque chose. C&rsquo;est là que je suis rendue. J&rsquo;habille du 4x ou 5x. Certains modèles n&rsquo;ont même pas de 5x. Déjà que je suis limitée lorsqu&rsquo;il est temps de choisir mes boutiques pour magasiner, parfois je ne trouve pas ma grandeur dans les boutiques spécialisées. Et là, je ne te parle que du superficiel.</p>
<p style="text-align: justify;">Dans la vie, j&rsquo;ai toujours foncé. J&rsquo;ai un travail que j&rsquo;aime, j&rsquo;ai mon tendre amoureux, je fais du théâtre, je n&rsquo;ai pas peur du regard des gens. Et il y a ma perle, ma fille, ma belle Kenza, mon trésor, mon rêve de vie.</p>
<p style="text-align: justify;">Très jeune, j&rsquo;ai fait des régimes populaires comme Weight Watchers (WW) et Mince à vie. Étant une fille qui fonce et plutôt intense, j&rsquo;y suis allée à fond. Ma première semaine de WW, j&rsquo;ai perdu 10 livres. Au bout de six mois, j’en avais perdu 60. J&rsquo;avais 16 ans. Je pesais 176 livres et me trouvais toujours grosse. J&rsquo;ai repris une trentaine de livres en un an. Alors je me suis inscrite à Mince à vie. J&rsquo;avais 17 ans. J&rsquo;ai dû perdre 20 livres. Ensuite, je suis partie à Montréal et j&rsquo;ai suivi les traces de ma sœur qui était devenue végétarienne en déménageant à Montréal. Pendant un an, j&rsquo;ai mangé peu de viande et comme je marchais beaucoup dans la « grand&rsquo; ville », je maintenais mon poids. Tout de même, je me trouvais grosse. Un après-midi d&rsquo;été, j&rsquo;ai craqué. Mon corps avait probablement besoin de fer et de protéines. J&rsquo;ai fait cuire un paquet de viande d&rsquo;orignal que j&rsquo;avais ramené d&rsquo;Abitibi et je l&rsquo;ai dégusté. J&rsquo;avais privé mon corps de protéines et j&rsquo;en salivais. J&rsquo;ai tout mangé. Oh! Ce n&rsquo;était pas la première fois que je me privais et qu&rsquo;ensuite je succombais et exagérais! Oh non. C&rsquo;est connu, après un régime où l&rsquo;on se prive d&rsquo;un type d&rsquo;aliment, bien souvent on se reprend et pas juste à peu près.</p>
<p style="text-align: justify;">J&rsquo;ai recommencé à manger de la viande. Certaines vieilles habitudes sont revenues. Et le bon vieux cycle s&rsquo;est répété. Quelques années plus tard, j&rsquo;ai terminé l&rsquo;université, j&rsquo;ai connu Mo, mon amour. L&rsquo;amour devint grand et nous avons décidé de nous marier. Les vieilles habitudes, qui sont revenues à mesure que le confort augmentait, étaient maintenant bien installées chez nous et mon poids s&rsquo;en ressentait. Ma mère m&rsquo;a un jour passé le commentaire que j&rsquo;avais engraissé et se fut un coup de pelle dans le front. Ce n&rsquo;était pas banal pour moi que ce soit ma mère qui me fasse ce commentaire.</p>
<p style="text-align: justify;">L&rsquo;histoire du poids, chez nous, c&rsquo;est éternel. Du plus loin que je me souvienne, ma mère a fait des régimes. Elle angoissait pour son poids, elle maigrissait et engraissait. Les vieilles habitudes et le fameux cycle. Ma grand-mère a aujourd&rsquo;hui 85 ans et parle encore de son poids (soupir, soupir). Quand je dis que c&rsquo;est une histoire qui vient de loin…</p>
<p style="text-align: justify;">Bref, ma mère me dit que j&rsquo;ai engraissé, j&rsquo;ai un coup de pelle dans le front et je fais une mégacrise d&rsquo;angoisse. Je tombe, je me relève. Une semaine plus tard, je commence une thérapie alimentaire. Je suis suivie par une thérapeute et une nutritionniste. Je farfouille en moi pendant près de deux ans. J&rsquo;apprends beaucoup sur l&rsquo;alimentation et les saines habitudes alimentaires. Je trouve un centre de yoga où je me sens bien et où j&rsquo;apprends à connaître mon corps, à le ressentir.<br />
La thérapie et le yoga se terminent en même temps que nous déménageons en Abitibi. Et là, une nouvelle vie commence : nouveaux <em>jobs</em>, notre première maison, un bébé d&rsquo;amour et le retour du cycle éternel. J&rsquo;en suis là. Je ne vois plus de lumière au bout du tunnel. La lumière sera peut-être celle que je verrai lors de mon réveil en salle d&rsquo;opération. Ça fait un an que j&rsquo;attends.</p>
<p style="text-align: justify;">MM &#8211; Quand je me regarde dans le miroir, je ne vois souvent que ma tête. J’ai longtemps (je le fais encore) omis de regarder mon corps. Une sorte de déni, j’imagine, de fuite de l’évidence. Je ne me rends pas compte que j’engraisse parce que je ne me regarde pas. Quand je me trouve belle, c’est parce que je trouve que mon visage est beau. Le reste, je ne le regarde pas souvent. J’aime mieux nier, ça fait moins mal qu’un « coup de pelle dans le front » comme tu dis. Mais des fois, tu as beau essayer d’éviter les coups, la pelle, tu la manges pareil en plein front. Tu t’assois dans le banc de cinéma pis ton cul est tellement serré que tu te demandes comment tu vas faire pour ne pas avoir mal en sortant de là. Les lumières s’éteignent, le film commence et tu imploses. Tes sanglots coulent à flots à l’intérieur. Tu vois tous les signes que tu n’as pas voulu voir : les ami.es qui marchent trop vite pour toi, tes cuisses que tu retiens tout le long du trajet d’autobus pour ne pas qu’elles débordent sur le banc d’à côté, tes souliers qui s’usent en six mois, tes maux de dos/hanche/talons, ton souffle qui s’emballe à la simple vue d’un escalier, l’intérieur de tes cuisses qui frottent ensemble et qui chauffe à mort quand tu portes une robe, robe que tu as pris un point plus grand la dernière fois que tu es allée magasiner. Putain de merde! Me semble que je devrais pouvoir porter une robe sans souffrir le martyre! Puis le linge, ce n’est pas si superficiel que ça. Oui, ce ne sont que des vêtements, mais, pour bien des gens dans notre société, ça fait partie de ce qui nous représente. Ça montre, au premier regard, une partie de notre personnalité. Et puis quand on a un corps « hors normes », comment on fait pour se sentir belle (physiquement s’entend) si ce n’est pas par nos vêtements? On peut se sentir bien et ne pas avoir trop de complexes quant à notre physique, reste qu’on aime ça quand même bien paraître. Puis on a besoin que nos vêtements soient vraiment beaux parce qu’on a toujours l’air « tout croche » quand on est grosse. Sérieusement, des fois, je regarde des filles minces dans la rue en me disant : « Oh! J’aimerais tellement avoir un look comme ça! » Finalement, elles ont le même type de vêtements que moi, mais elles, elles sont tendance, moi, je suis la chienne à Jacques.</p>
<p style="text-align: justify;">Faque qu’est-ce que je fais quand la pelle me pète dans le front? (Après la crise d’angoisse, je veux dire.) Eh bien, je m’inscris au gym, je m’achète des nouveaux souliers de course ou des nouveaux vêtements de sport, je m’entraîne six fois par semaine et je deviens hyperstricte sur mon alimentation. Puis ça ne dure pas longtemps. Évidemment. Les occasions de bouffe/restos/bière sont nombreuses. Je deviens frustrée et découragée. Je trouve que tout ça est injuste et que je ne devrais pas être obligée de faire ça pour avoir un corps décent. Puis je déprime, j’arrête de courir et je mange n’importe quoi. Tu parlais du cycle qui se répète, hein? Ben ça fait près de vingt ans que ça dure pour moi. Chaque fois, ce cycle est accompagné d’un sentiment d’échec terrible qui m’accable de plus en plus. J’en viens à me dire que je ne vais plus jamais essayer de perdre du poids, que je vais rester comme ça. Impossible. Parce que les conséquences sont nombreuses et laissent des cicatrices profondes sur ma santé, sur mon estime de moi, sur mon couple. Est-ce que ce surpoids va me faire faire une crise cardiaque à 40 ans? Vais-je réussir à voyager? Ai-je assez de charisme pour faire ce travail? Vais-je recommencer un jour à avoir envie de montrer mon corps nu à quelqu’un? Parce qu’on va se le dire, le sexe, c’est beaucoup le désir que l’autre nous désire. C’est ben difficile de désirer quand on ne se sent pas désirable. Comment on fait pour s’abandonner à l’autre quand on ne fait que penser à la laideur de notre corps, à ces bourrelets qui revolent d’un bord pis de l’autre, à ces vergetures, ces seins qui n’en finissent plus de grossir et de pendre?</p>
<p style="text-align: justify;">MJ &#8211; Tu parles du sexe, ma chérie, je dois dire que depuis que j&rsquo;habille du 4x-5x (j&rsquo;ai peur de dire mon poids, comme si de dire la grandeur de mes vêtements effaçait de mon esprit le 3 à la position des centaines du foutu nombre), c&rsquo;est rendu physiquement difficile de tenir une position confortable pendant l’acte ou même de maintenir un certain niveau de désir. Mon bien-être est aussi beaucoup lié à la façon dont j&rsquo;ai mangé avant l&rsquo;acte. C&rsquo;est certain que pour peser au-delà de 300 livres, je ne me nourris pas seulement pour vivre, mais je vis pour manger et j&rsquo;excède souvent ma satiété. Je n&rsquo;ai pas de période de boulimie, donc à chaque repas, je dépasse quasi toujours ce dont mon corps a réellement besoin pour vivre. J&rsquo;essaie depuis longtemps de vaincre cette dépendance, cette maladie, ce je-ne-sais-quoi. Thérapie, lecture, acupuncture, régimeS, yoga, méditation&#8230; Dans la plupart des cas, ça m&rsquo;a fait du bien, mais ç’a été de courte durée. Le vieux cycle est revenu comme quelque chose d&rsquo;à la fois rassurant, apaisant, épuisant et éreintant.</p>
<p style="text-align: justify;">Lorsque j&rsquo;habillais du 2x, je me sentais beaucoup mieux pour le sexe. Je me suis trouvée <em>sexy</em>, pulpeuse, attirante. En gardant toujours un bout de couverture pour cacher mon « tablier graisseux » (Yiouk! Quel terme disgracieux.).</p>
<p style="text-align: justify;">Comme tu le dis, mon amie, j&rsquo;ai toujours regardé davantage mon visage lorsque je suis devant le miroir. Mais j&rsquo;ai réussi à attirer. Pas toujours les bonnes personnes, mais bon, j&rsquo;attirais. Je devais me prouver que j&rsquo;étais capable. Depuis que je suis jeune adulte, je mets ce qui me plaît en vedette. Mes cheveux, mon visage, ma poitrine, mes jambes. Je camoufle le reste. Je priais le ciel pour qu&rsquo;un jour quelqu&rsquo;un m&rsquo;aime comme je suis avec mon fameux tablier graisseux. J&rsquo;espérais beaucoup, mais je n&rsquo;y croyais pas. Quand je faisais l&rsquo;amour avec des hommes, je croyais que je valais quelque chose. J&rsquo;ai rencontré Mohamed, et j&rsquo;ai connu du même coup l&rsquo;amour, le respect, le désir&#8230; Et tu sais quoi? Il donne des bisous à mon ventre, à mon corps entier! As-tu trouvé cette personne ma chérie?</p>
<p style="text-align: justify;">MM &#8211; Bien sûr que j’ai trouvé cette personne! Ce qui est malheureux, c’est que je ne la laisse pas me toucher comme j’aime être touchée, comme elle aime me toucher. C’est terrible de se mettre des barrières comme ça. Ma tête bloque tout! Dès que se pointe mon désir, je recule, je frissonne, je me ferme, comme si j’avais été très profondément blessée par quelqu’un. Mais tu sais quoi? Jamais quelqu’un ne m’a fait sentir ça. On ne m’a jamais dit « je ne te désire pas » ou « je ne te désire plus comme avant ». Non. Tout ça est dans ma tête. C’est moi qui juge que je ne suis pas désirable. Pourtant, moi je désire des gens avec toutes sortes de corps. Des gens différents : des gars, des filles, des minces, des rond.es, des grand.es et des petit.es. Je ne serais pas stoppée par le handicap de quelqu’un ou une cicatrice importante. Pourquoi je pense, alors, que mes kilos en trop sont absolument répulsifs? Pourquoi les gens qui me regardent seraient dégoûtés par mon corps? Je pense que malgré ma volonté de faire un pied de nez aux diktats de la beauté féminine, les stéréotypes me sont rentrés dans la tête bien comme il faut. J’ai gobé, bien malgré moi, la plupart des préceptes machos qui dictent ce qui est beau d’un corps de femme. C’est bien triste tout ça. Les femmes en sont venues à croire que ces standards loufoques sont légitimes et je fais partie du lot. Hier, je regardais Canal Vie et une bonne majorité des commerciaux faisaient une corrélation directe entre la beauté (c.-à-d. de beaux vêtements, la minceur, des cils volumineux et une peau sans rides) et la confiance en soi. Et puis ce n’était pas que les commerciaux, les émissions aussi avec en tête cette fameuse émission <em>Quel âge me donnez-vous?</em> de Jean Airoldi. Je n’ai regardé qu’un seul épisode et je peux clairement te dire que ce n’est pas de Botox dont ces femmes ont besoin, mais d’une psychothérapie. Pourquoi teindre les cheveux de Wendy qui a peur de sortir de chez elle et d’aller au MARIAGE de SA PROPRE FILLE parce qu’elle se trouve laide? Elle a besoin d’aide, pas d’une nouvelle robe! Comme elle, on a probablement plus besoin d’aide que de perdre 10-20-30 kilos. Le problème, c’est que tout autour de nous tente de nous vendre l’idée que c’est, dans notre cas, la minceur qui nous rendra la paix intérieure. C’est de la foutaise tout ça. Puis au fond, c’est peut-être plus facile pour moi de maigrir que d’aller voir chez le psy si j’y suis.</p>
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		<title>Divagations sur la « première fois »</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Catherine Lefrançois]]></dc:creator>
		<pubDate>Fri, 23 Oct 2015 17:05:26 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[5 Univers intimes]]></category>
		<category><![CDATA[CHRONIQUES]]></category>
		<category><![CDATA[Point de vulve]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>CAROLINE ALLARD Photo: Satya Jack, www.jackraw.com &#160; L’autre jour, en roulant dans le Maryland vers les Outer Banks où nous avons été accueillis sur la plage par un dauphin mort à moitié mangé par les requins (je ne me suis pas beaucoup baignée pendant les vacances), j’ai vu une publicité sur un panneau d’autoroute : « Virgin : Teach [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p><a href="/wp-content/uploads/2015/10/Virginite-600.jpg"><img decoding="async" class="alignleft wp-image-1402 size-full" src="/wp-content/uploads/2015/10/Virginite-600.jpg" alt="Virginite 600" width="600" height="390" srcset="/wp-content/uploads/2015/10/Virginite-600.jpg 600w, /wp-content/uploads/2015/10/Virginite-600-300x195.jpg 300w" sizes="(max-width: 600px) 100vw, 600px" /></a></p>
<h2 style="text-align: right;">CAROLINE ALLARD</h2>
<p>Photo: Satya Jack, <a class="_553k" style="color: #3b5998;" href="http://www.jackraw.com/" target="_blank" rel="nofollow">www.jackraw.com</a></p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;">L’autre jour, en roulant dans le Maryland vers les Outer Banks où nous avons été accueillis sur la plage par un dauphin mort à moitié mangé par les requins (je ne me suis pas beaucoup baignée pendant les vacances), j’ai vu une publicité sur un panneau d’autoroute : « <em>Virgin</em> : Teach your kids it’s not a dirty word ». <em>Dites à vos enfants que « vierge », ça n’est pas une insulte.</em> Je suis complètement d’accord avec cet énoncé. Mais pas dans le sens où je trouve que la virginité, c’est génial. C’est juste que pour moi, la virginité, ça ne veut pas dire grand-chose.</p>
<p style="text-align: justify;">La virginité, c’est quoi? Traditionnellement (et je parle tradition millénaire, là, pas tradition comme dans la « crémeuse ou traditionnelle » de Saint-Hubert), la virginité, c’était comme un beau bijou qu’une donzelle offrait, avec la bénédiction familiale, au soupirant le plus convenable. Juste après que le récipiendaire dudit bijou l’ait fait briller en le frottant un peu, le bijou disparaissait à tout jamais, mais ça ne dérangeait plus personne. Par contre, si on se faisait voler notre bijou ou si on le donnait inconsidérément au premier venu, ça, c’était super grave. Bien sûr, tout ça avait à voir avec le lien entre notre boîte à bijou et le fait de tomber enceinte et d’assurer la descendance de nos vénérés ancêtres. (D’ailleurs, retenez ceci, ça sera important pour la suite : la virginité a toujours été une préoccupation surtout pour les parents et la société, pas pour les personnes détentrices de virginité.) Avec la fin des mariages arrangés et l’arrivée des moyens de contraception, le concept de virginité et sa charge symbolique ont franchement perdu toute raison d’être. Mais, tel un joli squelette de Tyrannosaurus Rex qui continue de faire courir notre imagination même si le monstre a lui-même disparu de la Terre depuis des millions d’années, la Virginité continue de nous hanter.</p>
<p style="text-align: justify;">Ce concept a perduré avec une charge symbolique romantisée à l’image des unions d’aujourd’hui. OK, mon enfant, si tu insistes, tu peux te marier par amour, mais avant l’union, il convient que tu restes vierge<em>, par amour</em> aussi… Par amour pour qui? Mais voyons, pour l’élu(e), c’est-à-dire l’être qui t’est destiné et que tu n’as probablement même pas encore rencontré. Hé oui, t’as bien compris : tu vas rester <em>préventivement</em> vierge. Un jour, ton prince viendra, comme disait Blanche-Neige en récurant l’entrée de garage dans un sublimatoire mouvement de va-et-vient. Je dis « prince », mais avec la normalisation de l’amour romantique, la virginité des hommes aussi est devenue symbolique – au sens où on a commencé à leur demander à eux aussi d’attendre leur princesse avant de procéder à la pénétration. Dans la pratique, cet impératif virginal ne leur a jamais été autant imposé qu’aux filles, mais tout de même, ça m’apparaît important de le mentionner.</p>
<p style="text-align: justify;">Cela dit et n’en déplaise aux habitants du Maryland, se conserver l’hymen ou le gland au frais pour l’élu(e), c’est tout de même dépassé. Pas autant que le T-Rex, mais disons que l’Élu avec un E majuscule, c’est comme un ornithorynque. L’espèce est plutôt rare même si elle n’est pas considérée en danger, et en attendant d’en rencontrer un vrai, on ne s’empêchera pas de fréquenter des canards – on peut aussi s’attacher pas mal à un canard et à la limite, c’est moins <em>weird</em> comme animal.</p>
<p style="text-align: justify;">Est-ce que ça veut dire (et là je me questionne en tant que parent de filles de 16 et 10 ans) qu’on n’est plus stressés du tout par la virginité? Oui… et (surtout) non. Je pense qu’on a compris que la virginité, ça n’est pas si symbolique que ça. Après tout, la pénétration, c’est juste une caresse qui va un ti-peu plus creux que les autres. (Oh oui, je l’ai dit.) Si nos enfants ne passent pas leur vie avec la personne avec qui ils ont vécu leur première pénétration, ça n’est pas la fin du monde, loin de là. Après tout, l’important est que leur première fois se déroule dans les meilleures conditions possible.</p>
<p style="text-align: justify;">Vous êtes d’accord? Ah, ah! Je vous ai bien eus. Parce que mon propos, dans ce texte, est de dire qu’en tant que parents, on a reporté nos angoisses de virginité sur la fameuse<em> première fois</em>.</p>
<p style="text-align: justify;">Avant de continuer, je vous préviens : ça me gosse un peu que mon texte soit hétérocentré au sens où « première fois » va signifier en général « première fois qu’un pénis pénètre un vagin » ou « première fois qu’un vagin va se faire pénétrer par un pénis ». Ce concept de « première fois » ne fait aucun sens pour, par exemple, une lesbienne qui n’aurait jamais couché avec un homme. Est-ce à dire qu’elle n’a jamais eu de première fois? Bien sûr que non. Sa première fois, alors, c’est quand elle s’est fait pénétrer par un doigt autre que le sien, mettons? Alors pourquoi ça ne pourrait pas s’appliquer aussi aux hétérosexuelles? Je peux imaginer encore mille questions du genre « Et si j’avais fait à mon âge (43 ans) tout ce qu’il est humainement possible de faire en sexualité sauf la pénétration, est-ce qu’on dirait encore que je n’ai pas eu de « première fois »? Ça n’aurait plus aucun rapport, il me semble. (Je suis comme ça, je me pose des questions connes à longueur de journée, mais avouez que vous êtes troublés vous aussi.) Bref, le concept de « première fois » associé à la pénétration me semble un peu absurde mais comme il est encore largement utilisé et que certains enjeux lui sont reliés, je vais continuer à utiliser l’expression dans la suite du texte. Je pense également que mon propos dans cette chronique peut convenir à d’autres genres de « première fois » que la « classique » pénétration.</p>
<p style="text-align: justify;">Entrons ici, si vous le voulez bien, dans la dimension virtuelle du #onjase. Dans ce domaine hashtagué de la dialectique contemporaine sur Internet, il est possible de proposer des éléments de réflexion inusités tout en étant totalement préparé à se faire rire en pleine face. Nous y sommes : je proposerai des arguments et vous rirez. Ça n’est pas grave, voyez-vous : #onjase. Allons-y.</p>
<p style="text-align: justify;">Cherchez « première fois meilleures conditions » sur Google et prenez des notes. La « première fois » (assimilée à la première pénétration) est souvent décrite comme une étape initiatique et donc, éminemment importante. Vous y trouverez des questions que tout(e) bon(ne) vierge doit se poser avant de se prêter pour la première fois à la pénétration, les deux plus importantes étant <em>avec qui</em> perdre sa virginité (quelqu’un en qui on a confiance) et <em>où</em> (dans un endroit calme et confortable). On donne même parfois des conseils sur la meilleure position sexuelle à adopter pour la première fois (le missionnaire, il paraît). C’est <em>très important</em> de réunir ces conditions idéales pour ce qui est, après tout, un acte initiatique! Dans cette optique, y a un <em>avant</em> et un <em>après</em> « pénétration », et si l’acte fondateur de cette nouvelle ère pénétrante se déroule dans de mauvaises conditions, ça sera d’une tristesse abyssale et de très mauvais augure pour le reste de notre vie sexuelle. Donc, ce qu’il faut enseigner aujourd’hui à nos enfants, croit-on, ça n’est pas qu’ils doivent préserver leur virginité, bien sûr que non. On a évolué, tout de même! Mais il est d’une importance cruciale de leur entrer dans la tête que lorsqu’ils décideront que la pénétration devient incontournable, elle doit absolument se passer <em>dans les conditions gagnantes</em> – conditions que nous, société et parents, nous faisons un plaisir de déterminer à leur place.</p>
<p style="text-align: justify;">Le premier problème avec ceci, c’est que, pour moi, la pénétration ne devrait pas être considérée comme un acte initiatique. Comment, alors? Simplement comme un acte sexuel qu’on pratique au même titre que les autres, parce qu’éventuellement, on en a envie. Oui, il y a un aspect plus « fusionnel » à la pénétration que, par exemple, à la fellation ou au cunnilingus, mais je ne suis pas convaincue que cette « fusion » ne soit pas une construction sociale. Je veux dire par là que je peux imaginer une société où la fellation serait plus importante que la pénétration. Où le regard serait plus important que la pénétration. Où sortir les poubelles serait plus important que la pénétration (surtout le mardi). C’est improbable, mais on peut l’imaginer. #onjase Je pense donc que c’est par un genre de construction sociale qu’on juge que la pénétration constitue « une autre étape » dans la vie sexuelle des gens et pas simplement « un autre acte ». Je ne dis pas que la pénétration n’est pas fantastique. Juste qu’elle est fantastique en tant qu’acte sexuel, pas en tant qu’acte initiatique. (Et on n’est pas obligé de trouver ça fantastique non plus, la pénétration.)</p>
<p style="text-align: justify;">Si la pénétration est un acte sexuel comme un autre, cela enlève une grande part du symbolisme (et de la peur) de la « première fois ». Et tout à coup, on a moins de raison de s’énerver avec les conditions idéales qui devraient encadrer cette « première fois ».</p>
<p style="text-align: justify;">Bien sûr, tous les conseils qu’on donne à nos enfants sur les moyens d’avoir une « première fois » réussie partent d’une bonne intention : nous voulons les protéger, éviter qu’ils se fassent mal, qu’ils se trompent. C’est légitime d’enseigner à nos enfants qu’ils doivent privilégier leur bien-être dans leur vie sexuelle (un des aspects de ce bien-être étant le droit de dire non si on ne se sent pas en confiance ou confortable ou pour n’importe quelle autre raison), c’est légitime aussi de vouloir les outiller à reconnaître les situations où ils sont potentiellement en danger physique ou psychologique. Mais ça, ça s’applique à notre vie sexuelle et à notre vie en général. J’oserais dire que, comme parents, nous avons une névrose de la « première fois » qui n’est pas seulement liée au fait que nous voulons « le mieux pour nos enfants ». C’est aussi, et beaucoup, je pense, lié au contrôle. Nous avons un désir de contrôle sur leur vie, par souci de leur bien-être, mais aussi par habitude et par convention. Le discours social et parental sur la « première fois » comme quelque chose d’unique et d’initiatique nous permet par la bande de tenter d’exercer un contrôle officieux sur leur intimité… un héritage peut-être du temps où les parents avaient le contrôle officiel sur l’intimité de leur progéniture? #onjase, hein.</p>
<p style="text-align: justify;">Pour moi, il est clair que dans leur formulation, ces « conditions idéales » proposent un discours sécuritaire rassurant pour les parents et subtilement passif agressif envers les adolescents. « Ta première fois devrait être avec quelqu’un à qui on peut faire confiance » veut aussi dire « il ne faut pas baiser avec n’importe qui! », sous-entendant qu’un jugement de valeur légitime peut être porté sur le choix du partenaire et mettant de la pression à l’adolescent pour faire « le bon choix ». Je discutais récemment avec ma mère du gars avec qui j’ai vécu ma « première fois » et ce qui m’apparaissait clair lors de cette conversation, tout comme à l’époque d’ailleurs, c’est qu<em>’elle</em> ne lui faisait pas confiance. Moi oui… et j’ai vécu cette première fois en partie comme un acte de rébellion.</p>
<p style="text-align: justify;">Le critère de « l’environnement confortable » sous-entend aussi « surtout, ne va pas baiser n’importe où! » Puisqu’il est plutôt difficile à l’adolescence de trouver un endroit confortable qui ne soit pas dans le domicile familial – et qu’il peut être gênant d’avouer qu’on a envie de faire l’amour –, ce critère cacherait-il une volonté pour le parent de repousser le moment où notre enfant vivra sa première fois? Quant au parent qui assure à son ado que celui-ci peut vivre sa première fois à la maison, bien que je comprenne l’idée et que j’y adhère moi-même, il me semble qu’il s’agit là, dans une certaine mesure, d’une invasion de la vie privée de notre adolescent; en demandant à ses parents si son/sa petit(e) ami(e) peut venir coucher à la maison, l’ado se trouve ainsi un peu forcé de révéler à ses parents qu’il est sur le point de vivre sa « première fois ». Oui, oui, tout ça peut se passer « en cachette », mais le fait pour le parent de démontrer une ouverture à cet égard peut aussi (même si c’est fait avec de bonnes intentions) tenir un mini-tantinet d’un souci de contrôle sur la vie sexuelle de son adolescent. #onj–</p>
<p style="text-align: justify;">OK, c’est bien beau, le #onjase, mais je sais, je pousse quand même le bouchon un peu loin. On essaie juste de faire le mieux pour nos enfants, franchement! Ça n’est pas en leur donnant de bonne foi quelques petites directives de base, qu’ils peuvent ou non suivre d’ailleurs, qu’on va gâcher leur première fois! Vous avez raison. Admettons que je charrie un peu en disant qu’on cherche à contrôler nos enfants en proposant des « conditions idéales » à leur première fois; leur parler de conditions idéales, c’est simplement normal et souhaitable et il est exagéré de dire que ça leur fait subir une pression subtile, mais indue. Reste qu’il y a autre chose qui me gosse là-dedans. (#onjase encore!) Je ne sais pas pour vous, mais il me semble que ce discours de conditions idéales, qui est axé sur la sécurité (ou sur l’idée parentale qu’on s’en fait), met complètement de côté un aspect pourtant fondamental de la sexualité : le plaisir. Vous savez, je suis en confiance avec mon gynécologue, sa table d’examen est somme toute confortable, j’y suis en général allongée sur le dos, les jambes écartées style « missionnaire », mais ça ne veut pas dire que je vais y passer le meilleur moment de ma vie. Et pendant ma première fois, j’étais dans un endroit confortable avec quelqu’un en qui j’avais confiance et (attendez que je me rappelle) on a fait ça en missionnaire. C’était comment? Euh, correct, sans plus. Quelqu’un a certainement vécu sa première fois avec une personne en qui elle n’avait pas entièrement confiance, à quatre pattes sur la banquette arrière d’une voiture. Et vous savez quoi? C’est possible que cette première fois ait été plus réussie que la mienne.</p>
<p style="text-align: justify;">Ce qui m’amène à dire qu’à mon avis, la condition idéale et fondamentale à toute relation sexuelle, incluant « la première fois », c’est une réponse positive à la question : <em>Est-ce que ça me tente?</em> Si mon ado a envie de faire l’amour avec quelqu’un, que l’idée l’excite, si ça lui <em>tente vraiment</em> et à l’autre aussi, c’est suffisant pour moi. Il sera peut-être sur le <em>backseat</em> d’une vieille Corolla avec quelqu’un qui ne gagnera jamais de prix Nobel. C’est secondaire. Les critères « sécuritaires » (confiance, confort) peuvent certainement contribuer au <em>momentum</em> du désir, mais ils ne garantissent pas le principal : qu’on s’amuse en baisant. Et je pense qu’en ce qui concerne le sexe, il est possible d’outiller nos ados beaucoup mieux en tenant compte de ce fait : le sexe, c’est le fun! C’est tellement le fun que, des fois, on a envie de baiser avec n’importe qui, de baiser n’importe où, de sexter, d’envoyer des photos de nous dans des poses inappropriées&#8230; Plutôt que de dire « il ne faut pas faire ça, ça n’est pas prudent! », ce qui accole à ces actes une connotation strictement négative en niant l’évidence (i.e que ça peut être le fun), je pense qu’il vaudrait mieux dire : « Tu auras probablement vraiment envie de faire ça, parce que c’est excitant et amusant. Je te comprends, <em>been there, done that</em> et parfois <em>am here, doing it</em>. Sache seulement quels sont les risques. » Et je préfère cent fois que mon ado fasse ce qui lui tente vraiment dans les conditions qui lui plaisent plutôt que de se retrouver dans des conditions « théoriquement parfaites » tout en se sentant obligée de faire ceci ou cela, « première fois » incluse.</p>
<p style="text-align: justify;">Bref, on s’en fait beaucoup trop pour la première fois. On peut rater un examen de maths, pas une première fois. Si les deux partenaires sont consentants (et se protègent, ah là là, j’allais presque oublier) et en ont très envie, ça peut être plus ou moins agréable au final, mais ça n’est pas la fin du monde. Parce que ça n’est pas un acte initiatique dont tout le reste de notre vie sexuelle dépend et parce que la première fois, c’est <em>juste</em> la première fois, au sens où, des « fois », il y en aura d’autres et des meilleures.</p>
<p>Vive la première fois libre, et toutes les autres fois aussi, bon.</p>
<p style="text-align: justify;">On me signale que mon argument peut être problématique en ce que transgresser les règles, c’est aussi super excitant. La transgression sous forme de fantasmes ou de rébellion a toujours été un ingrédient savoureux de la sexualité. Or, si on prive nos ados de règles (sous forme de « conditions idéales »), plus d’interdits à transgresser lors de cette « première fois », on ne risque pas de leur servir un plat un peu insipide sexuellement? À cela, je réponds : BEN QU’ILS SE DÉBROUILLENT.</p>
<p>Gnac, gnac.</p>
<p style="text-align: justify;">Signé : une mère qui a l’air ben <em>open,</em> mais qui rêve quand même d’implanter un GPS sous-cutané à ses filles – tiens, ça doit se trouver sur eBay Maryland. #onjase</p>
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		<title>Intimités légitimes</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Catherine Lefrançois]]></dc:creator>
		<pubDate>Fri, 23 Oct 2015 17:04:57 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[5 Univers intimes]]></category>
		<category><![CDATA[CHRONIQUES]]></category>
		<category><![CDATA[Radicalisme(s)]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>ZISHAD LAK Photo: Satya Jack, www.jackraw.com Le 15 juin 2015 fut une journée mémorable non seulement pour les Étatsuniens, mais aussi pour beaucoup de personnes à travers le monde dont les photos du profil sur Facebook s’ornaient des couleurs de l’arc-en-ciel; couleurs qui signifient la lutte LGBTQ (et j’aimerais mettre l’accent sur la lutte ici pour [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p><a href="/wp-content/uploads/2015/10/amour-et-neo-liberalisme-600.jpg"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-1483" src="/wp-content/uploads/2015/10/amour-et-neo-liberalisme-600.jpg" alt="amour et neo liberalisme 600" width="600" height="400" srcset="/wp-content/uploads/2015/10/amour-et-neo-liberalisme-600.jpg 600w, /wp-content/uploads/2015/10/amour-et-neo-liberalisme-600-300x200.jpg 300w" sizes="(max-width: 600px) 100vw, 600px" /></a></p>
<h2 style="text-align: right;">ZISHAD LAK</h2>
<p style="text-align: left;">Photo: Satya Jack, <a class="_553k" style="color: #3b5998;" href="http://www.jackraw.com/" target="_blank" rel="nofollow">www.jackraw.com</a></p>
<p style="text-align: justify;">Le 15 juin 2015 fut une journée mémorable non seulement pour les Étatsuniens, mais aussi pour beaucoup de personnes à travers le monde dont les photos du profil sur Facebook s’ornaient des couleurs de l’arc-en-ciel; couleurs qui signifient la lutte LGBTQ (et j’aimerais mettre l’accent sur la lutte ici pour donner sens au reste de mon texte). Tout comme ces personnes, j’ai accueilli aussi favorablement la nouvelle de légalisation du mariage homosexuel par la Cour suprême américaine. Or, les événements qui ont suivi cette décision, et ceux qui la précédent, m’ont menée à réexaminer non seulement cette décision, mais aussi les mouvements qui déploient leur force pour revendiquer le droit d’individus. Je me demande si cette stratégie n’irait pas forcément à l’encontre de ce que Foucault appelait la désindividualisation. Les gains des luttes sociales sont souvent ambivalents, et portent des significations très différentes pour différents groupes qui ont tous en commun d’être victimes de l’oppression et de la domination dans la société. Ayant des amies très intelligentes et actives dans les luttes LGBTQ pour qui le mariage homosexuel défiait l’hétéropatriarcat, et n’ayant jamais été assujettie à l’homophobie moi-même, je ne tente pas ici de présenter un texte de « hétérosplaining » qui minerait la lutte des groupes LGBTQ pour le mariage pour tous et toutes. Ce que je tente de faire ici, c’est plutôt de poser certaines questions qui ne concernent pas autant le mariage comme tel, mais la manière dont cette nouvelle législation a été reçue et célébrée. Comment figure-t-il, ce mariage, dans un contexte colonial du peuplement dont, écrit Andrea Smith, le capitalisme, le colonialisme et la guerre forment les trois piliers [i]? Quelles sont les intimités légitimées par l’état colonial? Ce texte se veut donc l’articulation d’un certain doute et comme tout doute, il ne forme pas une thèse cohérente, mais étale des instants déstabilisants, les trous dans ce que j’ai tant voulu célébrer, malgré le fait que je n’avais foi ni dans le mariage ni dans l’inclusion libérale des autres intimités. Enfin, je veux surtout mettre l’accent sur le fait que désormais je ne vois pas l’ennemi dans le droit républicain (ou harpérien) autant que dans un certain libéralisme qui veut assimiler les mouvements dont le but est le renversement de ce même système.</p>
<p style="text-align: justify;">Ce qui a d’abord planté en moi la semence du doute a été la vague immense, comme je l’ai mentionné plus haut, des profils multicolores sur Facebook. Certes, il y avait des amis qui s’engageaient activement dans la cause LGBTQ. Il y en avait d’autres, moins actives, encore moins impliquées. Nombreux étaient, parmi les deux groupes, ceux et celles qui considéraient ce jugement comme une rupture avec l’hétéronormativité du libéralisme et l’impérialisme qui étale son emprise jusqu’à l’instant intime. Il y avait ceux et celles aussi qui, fidèles au libéralisme, percevaient cette nouvelle comme un signe du progressisme libéral. Et d’autres encore dont, disons-le, la participation dans les célébrations m’était fort surprenante. D’où mes interrogations.</p>
<ol>
<li><strong>Festivités transnationales et libéralisme exceptionnel de l’empire</strong></li>
</ol>
<p style="text-align: justify;">Ce n’est toutefois pas la haine envers les masses ou l’absence de foi dans les fêtes populaires (et populistes) qui m’a rendue mal à l’aise. Comment se fait-il que le mariage homosexuel étant légal depuis des années dans les pays comme l’Afrique du Sud, le Canada, etc., les non-Américains, y compris les Canadiens, et surtout ceux et celles qui s’opposent avidement au mariage, percevaient toujours cet événement comme quelque chose d’historique? Suis-je incapable d’un bonheur solidaire? Mais cette vague m’a semblé aller plus loin qu’une solidarité queer; j’y ai ressenti la confirmation (et l’affirmation) de l’exceptionnalisme étatsunien et l’emprise de l’empire américain sur le monde. Cet impérialisme, je crains, aboutirait à une normalisation de ce que Povinelli appelle « l’évènement intime » non seulement à l’intérieur, mais aussi à l’extérieur de l’empire où les relations et les genres sont sinon plus fluides au moins différents et non axés sur le couple ou la monogamie. Au sujet des désirs <em>autres </em>et des relations que l’empire a rendues <em>queer</em>, Puar soulève la polygamie pathologique des Orientaux (notamment les musulmans) dans son ouvrage, <em>Terrorist Assemblages</em>; Povinelli, de son côté, aborde les affiliations <em>non normatives</em> des communautés autochtones de l’Australie dans <em>The Empire of Love</em>; dans <em>The Ellis Island Snow Globe</em>,Erica Rand écrit à propos de l’hétéronormativité qui gérait les processus d’immigration à Ellis Island; etc[ii]. Les exemples abondent. Qui plus est, et Povinelli y met aussi l’accent, le mariage homosexuel ou le discours politique qui l’entoure, tout comme d’autres exceptions libérales, offre le droit et la liberté de l’individu comme la marque de civilisation de la métropole, la distinguant de la sauvagerie de <em>l’Orient</em>, du <em>Sud</em>, etc., où l’individu n’est pas aussi central. Autrement dit, ce n’est pas le mariage homosexuel aux États-Unis qui est le sujet de mes réflexions, mais plutôt les façons dont la liberté qui met de l’avant cet événement, comme une idéologie dominante, renforce plutôt qu’interroge certains paradigmes. Cette distinction se manifeste aussi à l’intérieur des États-Unis.</p>
<ol start="2">
<li><strong>Le mariage homosexuel comme point de mire et effacement des autres <em>autres</em> au sein de la métropole</strong></li>
</ol>
<p style="text-align: justify;">Quelque jour après l’annonce de légalisation du mariage, The Audre Lorde Project tenait sa manifestation annuelle, le Trans Day of Action. Les manifestantes dans la rue, dont une grande partie était les personnes trans de couleur, se sont séparées par des barricades de ceux et celles qui, jadis marginalisés par l’état libéral, auront désormais la promesse d’inclusion dans le marché libéral. Cet autre groupe célébrant le jugement de la Cour suprême américaine – et la majorité duquel était blanc et cis – montrait, prétendument, du mépris envers l’insatisfaction perpétuelle des manifestantes du Trans Day of Action. Ils étaient en plus protégés par des policières (on a fait beaucoup de chemin, dirait-on, aux États-Unis). J’ai lu cette nouvelle avec un grain de méfiance jusqu’à ce que je vois ce ricanement et ce même mépris se manifester plus explicitement quelques semaines plus tard à la Maison-Blanche devant le président de la République. Ce dernier, critiqué par les communautés noires et le mouvement Black Lives Matter pour sa passivité devant la violence policière envers les communautés de couleur, trouvait l’occasion de louanger le progressisme de l’empire parmi un groupe de la communauté LGBT (dont une très grande majorité était des hommes blancs). Hélas, le trouble ne semble pas le laisser tranquille : une femme trans latino, Jennicet Gutiérrez, interrompt la réception et chahute le président : « President Obama, release all LGBTQ immigrants from detention and stop all deportations. » Vu que 40 % des victimes d’harcèlement sexuel dans les centres de détention pour les immigrants sont LGBTQ, on se serait attendus à ce que les autres invités de la réception soient solidaires de cette femme courageuse et sans documents légaux pour sa résidence aux États-Unis. Or, nous entendons les invités crier « Obama! Obama! » en chœur pour faire taire Gutiérrez et l’expulser de la cérémonie. Tous ces événements m’ont amené à faire le lien avec une autre cause célébrée il y a à peu près deux ans aux États-Unis. Cette célébration coïncidait encore avec l’exclusion d’autres groupes. En juin 2013, la Cour suprême des États-Unis invalide en partie le Defense of Mariage Act selon lequel les unions non hétérosexuelles n’étaient pas reconnues. Encore une fois on se félicitait partout. Or, ce même jour, la même Cour suprême a pris une autre décision, celle de limiter le Voting Rights Act, une loi mise en place dans les années 1960 afin de garantir le droit de vote aux marginalisées, notamment les communautés noires et latinos. Là aussi, les célébrations de la première décision éclipsaient la tragédie de la deuxième et le progressisme et les libertés individuelles en ressortaient comme la devise de la métropole.</p>
<p style="text-align: justify;">À la lumière de ces événements et des études sur le lien entre la citoyenneté, l’intimité et le mariage à l’intérieur et à l’extérieur de la métropole, on pourrait proposer que le mariage homosexuel ait fourni la citoyenneté à ceux et celles pour qui « l’orientation sexuelle » était le seul obstacle. En instrumentalisant la lutte LGBTQ et en légitimant certaines intimités plutôt que d’autres, l’inclusion libérale ressemble à une affirmation plutôt qu’une dénonciation des logiques et des lois de l’État-nation – dont le fond est l’hétéropatriarcat – et la survie duquel dépend de l’atomisation et de l’individualisation de la société. Cette affirmation aboutit parfois à une plus grande marginalisation et à une plus grande exclusion de ceux et celles que Jody Byrd désigne comme les colonies à l’intérieur même de la métropole.</p>
<ol start="3">
<li><strong>Contrôler le récit, Stonewall et l’effacement de Marsha P. Johnson</strong></li>
</ol>
<p style="text-align: justify;">Pour que le mariage homosexuel soit le témoin du progressisme de l’état il faut toutefois changer le récit et l’histoire des luttes LGBTQ pour y effacer les autres inégalités qui non seulement persistent toujours, mais dont l’existence est la garantie de la survivance de l’état qui se fond sur l’exploitation et la domination. Hollywood n’a pas tardé, après le jugement de la Cour suprême en faveur du mariage homosexuel, à produire un film sur les émeutes de Stonewall, film centré cette fois-ci sur un personnage masculin (dans tous les sens) et blanc. Une analyse des émeutes de Stonewall et de la vie des révolutionnaires telles que Marsha P. Johnson et Sylvia Rivera, instrumentales dans le mouvement Pride, sera impossible sans examiner les intersections du racisme, de la pauvreté, et de l’hétéropatriarcat. Or, Hollywood, en effaçant ces autres oppressions, crée une fiction dans laquelle le mariage pour tous (et toutes à un moindre degré) devient le point d’arrivée et l’objectif du Pride : une simple participation et inclusion dans l’hétéropatriarcat capitaliste et colonial. En effet, ce film, produit en même temps sinon peu après la légalisation du mariage pour toutes et tous, fournit le lien que j’ai essayé de tisser entre différents événements en apparence non pertinents. Tout comme le libéralisme trouve l’occasion d’approprier et de profiter de la lutte et des sacrifices des autres en les légitimant, le capitalisme ne tarde pas non plus à y embarquer. Pour que le développement récent produise l’image d’une société progressiste et « civilisée », celle d’un exceptionnalisme libéral, il faut effacer ceux et celles qui nuisent à cette image. Légitimation d’une intimité par l’État entraîne en effet l’invalidation d’autres.</p>
<p style="text-align: justify;">Encore une fois, je tiens à insister que mon but n’est pas de dénoncer le mariage homosexuel qui, je n’en doute pas, n’était pas un gain facile et qui, pour beaucoup de mes amies, n’est pas le but ultime ni la fin de la lutte. Je me demande toutefois ce que signifie l’inclusion dans un système fondé sur l’inégalité et l’exploitation.</p>
<p>&nbsp;</p>
<hr />
<p>&nbsp;</p>
<p>[i] Smith, Andrea, « Heteropatriarchy and the Three Pillars of White Supremacy » dans <em>The Colour of Violence: The Incite! Anthology</em>, Cambridge, Mass, South End Press, 2006.</p>
<p>[ii] Puar, Jasbir, <em>Terrorist Assemblages : Homonationalism in Queer Times</em>, Durham, Duke University Press, 2007; Povinelli, Elizabeth, <em>The Empire of Love: Toward a Theory of Intimacy, Genealogy, and Carnality</em>, Durham, Duke University Press, 2006; Rand, Erica, <em>The Ellis Island Snow Globe</em>, Durham, Duke University Press, 2005.</p>
<p>&nbsp;</p>
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		<title>5. La révolution sexuelle n’a pas (encore) eu lieu</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Catherine Lefrançois]]></dc:creator>
		<pubDate>Fri, 23 Oct 2015 17:03:07 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[5 Univers intimes]]></category>
		<category><![CDATA[CHRONIQUES]]></category>
		<category><![CDATA[Notes pour un existentialisme queer]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>PIERRE-LUC LANDRY Photo: Satya Jack, www.jackraw.com &#160; Il importe, avant même de commencer, de rappeler cette chanson enregistrée en 1967 par Nina Simone, « I Wish I Knew How It Would Feel to Be Free », pendant le mouvement afro-américain des droits civiques – quelques mois avant l’assassinat de Martin Luther King. Cet hymne, cette adjuration, concerne évidemment [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: left;"><a href="/wp-content/uploads/2015/10/Existentialisme-600.jpg"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-1398" src="/wp-content/uploads/2015/10/Existentialisme-600.jpg" alt="Existentialisme 600" width="600" height="456" srcset="/wp-content/uploads/2015/10/Existentialisme-600.jpg 600w, /wp-content/uploads/2015/10/Existentialisme-600-300x228.jpg 300w, /wp-content/uploads/2015/10/Existentialisme-600-65x50.jpg 65w" sizes="(max-width: 600px) 100vw, 600px" /></a></p>
<h2 style="text-align: right;">PIERRE-LUC LANDRY</h2>
<p>Photo: Satya Jack, <a class="_553k" style="color: #3b5998;" href="http://www.jackraw.com/" target="_blank" rel="nofollow">www.jackraw.com</a></p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;">Il importe, avant même de commencer, de rappeler cette chanson enregistrée en 1967 par Nina Simone, « I Wish I Knew How It Would Feel to Be Free », pendant le mouvement afro-américain des droits civiques – quelques mois avant l’assassinat de Martin Luther King. Cet hymne, cette adjuration, concerne évidemment les revendications légitimes des communautés afro-américaines, souhaitant mettre fin à la ségrégation raciale, visant une réelle égalité des droits civiques par l’abolition du racisme institutionnalisé. On peut néanmoins y lire autre chose – surtout après avoir vu le magnifique film <em>What Happened, Miss Simone? </em>de Liz Garbus –, quelque chose comme une aspiration à la libération du désir tous azimuts lancé par une femme enchaînée et contrainte par l’hétéropatriarcat colonialiste :</p>
<blockquote><p>I wish I knew how<br />
It would feel to be free<br />
I wish I could break<br />
All the chains holdin&rsquo; me<br />
I wish I could say<br />
All the things that I should say<br />
Say &#8217;em loud say &#8217;em clear<br />
For the whole &#8217;round world to hear</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>I wish I could share<br />
All the love that&rsquo;s in my heart<br />
Remove all the bars<br />
That keep us apart<br />
I wish you could know<br />
What it means to be me<br />
Then you&rsquo;d see and agree<br />
That every man should be free</p></blockquote>
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;">On croit à tort que le sida aurait interrompu la libération des mœurs entamée par la révolution sexuelle. Évidemment, l’épidémie a freiné le mouvement et a participé à mettre fin à l’insouciance et à la désinvolture – il ne s’agit pas ici de contester ce fait; néanmoins, la véritable révolution sexuelle souhaitée par les différentes communautés ayant participé aux mouvements sociaux des années 1960 et 1970 n’a pas eu lieu simplement parce que le patriarcat est toujours en place, toujours aussi puissant et omniprésent, et, pour reprendre les termes de Kate Millett, aucun changement radical réel ne peut avoir lieu sans que celui-ci n’affecte l’institution : « And yet radical social change cannot take place without having an effect upon patriarchy. And not simply because it is the political form which subordinated such a large percentage of the population (women and youth) but because it serves as a citadel of property and traditional interests. Marriages are financial alliances and each household operates as an economic entity much like a corporation » ([1970] 2000 : 35-36). La famille, pour Millett, est une entreprise privée au service du patriarcat : « It is both a mirror of and a connection with the larger society; a patriarchal unit within a patriarchal whole. Mediating between the individual and the social structure, the family effects control and conformity where political and other authorities are insufficient. As the fundamental instrument and the foundation unit of patriarchal society the family and its roles are prototypical. Serving as an agent of the larger society, the family not only encourages its own members to adjust and conform, but acts as a unit in the government of the patriarchal state which rules its citizens through its family heads » ([1970] 2000 : 34). Dans <em>Sexual Politics</em> – ouvrage paru en 1970, longtemps indisponible, réédité en 2000 par les Presses universitaires de l’Illinois –, Millett dénonce bien sûr <em>un certain type </em>de famille, cette organisation nucléaire structurée autour de l’autorité du père et de la transmission d’un ensemble de valeurs culturelles précises qui sont par la suite renforcées par l’école, les médias et l’ensemble de la société. Mais cette famille patriarcale existe encore aujourd’hui, malgré l’évolution dans les mœurs, malgré les nombreuses luttes menées par les féministes, les communautés autochtones, les groupes de défense des droits LGBT, les penseurs queer, les communautés culturelles et raciales, etc. L’attention presque exclusive accordée par les groupes de pression, les lobbys et les médias à la légalisation (et à la promotion) du mariage entre partenaires de même sexe travaille d’une certaine manière à consolider la famille comme institution à la solde de l’hétéropatriarcat. Je l’ai mentionné à quelques reprises dans mes notes précédentes, Zishad Lak le dénonce aussi dans ses travaux et prises de parole – notamment dans <a href="/category/numero-5/" target="_blank">ce numéro de <em>Françoise Stéréo</em></a> – et Kate Millett l’affirmait déjà en 1970 lorsqu’elle écrivait ceci : « It seems unlikely that [a sexual revolution] could take place without drastic effects upon the patriarchal proprietary family. The abolition of sex role and the complete economic independence of women would undermine both its authority and its financial structure. An important corollary would be the end of the present chattel status and denial of rights to minors. The collective professionalization (and consequent improvement) of the care of the young, also involved, would further undermine family structure while contributing to the freedom of women. Marriage might generally be replaced by voluntary association, if such is desired » ([1970] 2000 : 62). L’absence d’équité salariale universelle, la judiciarisation croissante au cœur du « phénomène » des familles reconstituées, le refus actuel d’admettre une sexualité active et souhaitée chez les adolescents, les crédits d’impôts et autres réductions de tarifs accordés aux familles avec enfants rénovant leur maison, ainsi que la réitération constante par les médias et la culture des rôles sexuels désuets viennent tous prouver, parmi d’autres exemples, que même si de nombreux gains ont été réalisés au fil des années, la famille hétéronormative et patriarcale est toujours le modèle dominant du capitalisme néo-libéral obsédé par la propriété privée. Mais tout cela, je l’ai déjà exprimé dans mes notes précédentes. J’aimerais d’ailleurs éviter que celles-ci ne deviennent une caricature d’elles-mêmes, sorte de chien de garde qui ne cesse de japper devant le grand méchant capitalisme, mais qui n’est d’aucune utilité lorsque celui-ci décide d’entrer « dans la maison ». Alors je recommence.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;">Si je mentionne la magnifique chanson de Nina Simone ainsi que les travaux de Kate Millett, c’est parce que, j’en ai bien peur, la révolution sexuelle n’a pas (encore) eu lieu. « A sexual revolution, écrit Millett, would require, perhaps first of all, an end of traditional sexual inhibitions and taboos, particularly those that most threaten patriarchal monogamous marriage: homosexuality, “illegitimacy”, adolescent, pre- and extra-marital sexuality. The negative aura with which sexual activity has generally been surrounded would necessarily be eliminated, together with the double standard and prostitution. The goal of the revolution would be a permissive single standard of sexual freedom, and one uncorrupted by the crass and exploitative economic bases of traditional sexual alliances » ([1970] 2000 : 62). L’homosexualité n’est acceptée aujourd’hui que dans la mesure où elle est propre, pas trop « sexuelle », justement, et qu’elle singe l’hétérosexualité monogame et capitaliste; la sexualité adolescente est discrètement balayée sous le tapis, et on s’insurge lorsqu’on ose aborder le cunnilingus en classe devant des jeunes qui, faute de mieux, devront se tourner vers la pornographie pour en apprendre davantage; la sexualité extraconjugale est largement désapprouvée, immédiatement associée à l’infidélité et à la trahison, et on ne se gêne pas pour lyncher publiquement les individus adultères afin d’en faire des exemples d’amoralité – le scandale médiatique récent entourant le piratage du site Web Ashley Madison en est un excellent exemple. Quant aux doubles standards, il vaut mieux éviter la question tout simplement : tandis que les hommes usent de leurs charmes et courent les jupons, les femmes sont des putains de traînées de salopes… Bref, même si on admet aujourd’hui la sexualité prémaritale, on ne peut pas dire que nous soyons véritablement sortis de notre puritanisme sexuel bourgeois.</p>
<p style="text-align: justify;">« Je crois que la chose la plus difficile à accomplir dans ce monde patriarcal et hostile au plaisir, c’est de vivre ses désirs sans les tuer dans l’œuf et sans les détruire en cours d’accomplissement », écrit Louky Bersianik dans <em>Le Pique-nique sur l’Acropole</em> ([1979] 1992 : 183). Et dans la même veine que celle explorée par Millett, Bersianik ajoute : « Il est évident que l’hétérosexualité exclusive est le moyen entre autres qu’ont trouvé les hommes d’imposer aux femmes un frein à leur sensualité pour la capitaliser à leur profit. Et par ce biais, instaurer la société patriarcale, monogamique et familiale, qui restreint considérablement l’expression sexuelle. Voilà un capital que nos marxistes ne songent guère à renverser. Ils auraient plutôt tendance à thésauriser eux aussi sur ce territoire. Si l’érotisme de demain doit être <em>pansexuel</em>, il leur faudra céder beaucoup de ce terrain et rendre à qui de droit le bien mal acquis, en l’occurrence la sexualité des autres, surtout celle des femmes » ([1979] 1992 : 172-173).</p>
<p style="text-align: justify;">Nous sommes arrivés là où il faudrait une fois pour toutes décoloniser le corps et libérer le désir – qu’il soit d’ordre sexuel ou pas. Et libérer le désir veut dire, bien sûr, accepter ses absences et laisser à chacun le soin de déterminer ce qui lui convient ou non, ce qu’il souhaite exprimer ou garder secret, tout cela dans le respect du spectre et du continuum dans lesquels les appétits s’inscrivent (comme tout le reste d’ailleurs). Mais qu’on en finisse avec le « slut-shaming », la stigmatisation sexuelle, l’humiliation et la mise au pilori des êtres désirants ou exprimant ouvertement leur gourmandise, condamnations qui se font parfois sous le prétexte de la mise au jour d’une aliénation qui n’est en fait que plaquée là par l’observateur bien pensant inconscient de la sienne, d’aliénation – qui trouve sa source peut-être dans la honte, la culpabilité judéo-chrétienne et l’hypocrisie puritaine. J’affirmerai avec Deleuze et Guattari, en m’opposant ainsi à la pensée zen ou néo-bouddhiste, que le désir n’est pas l’expression d’un manque, mais bien plutôt celui d’une « plénitude » (1975 : 102) ou, pour reprendre le terme de Jean-Daniel Lafond, celle d’une « vitalité » (2015). « On ne peut pas dire d’avance, écrivent Deleuze et Guattari : ici est un mauvais désir, là un bon » (1975 : 109). J’en ai contre la pensée coloniale qui veut déterminer ce qui est acceptable dans le désir. Décoloniser le corps, pour moi, est tout à fait compatible avec la revendication d’une sexualité qui dérange, dans la société puritaine. L’homosexualité hétéronormative capitaliste – blanche – et bien propre ne m’intéresse pas. Pas plus que le costume de la sainte chaste et abstinente que la société voudrait faire porter aux femmes lorsqu’elle ne leur impose pas celui de la putain ou de la femme fatale, <em>for his eyes only</em>… (<em>God forbid</em> en effet qu’une femme éprouve du plaisir sans qu’un homme ne soit impliqué, comme spectateur ou sujet agissant.) Ainsi, j’en arrive à vouloir défendre, dans l’optique d’une révolution sexuelle encore à faire, le féminisme <em>mainstream</em> de Beyoncé, par exemple, qui se pose, avec son plus récent album, comme agente de sa propre sexualité, comme machine désirante en pleine possession de son corps et de ses appétits.</p>
<p style="text-align: justify;">Je ne me lancerai pas dans une longue analyse de l’album intitulé – peut-être de façon un peu mégalo – <em>BEYONCÉ</em>. D’autres l’ont fait beaucoup mieux que moi, et je pense notamment à Caitlin White qui écrit, pour <em>The 405</em>, que « [e]very song that focuses on sexual pleasure on <em>BEYONCÉ</em> places her at the center of the narrative, she has complete agency in these transactions », par exemple (2014 : <a href="http://www.thefourohfive.com/music/review/beyonce-beyonce" target="_blank">en ligne</a>). L’album, éminemment sexuel, déploie un imaginaire on ne peut plus explicite, qu’on aime croire mû par l’honnêteté, dans lequel le langage sans équivoque exprime à la fois le désir de plaire, donc d’être source de plaisir pour quelqu’un, et celui de goûter au plaisir, de s’y adonner à son tour, de le prendre, d’être à la fois sujet et objet et agent. « This language is political in nature, écrit White, stripping down the expectations we have of women in pop music and rebuilding them with female pleasure and agency at the center. It also portrays a romantic relationship in which women use the physical act of love as a form of agency instead of acting passively as objects during sex » (2014 : <a href="http://www.thefourohfive.com/music/review/beyonce-beyonce" target="_blank">en ligne</a>). Le privé est politique; on le sait. Sur cet album, la superstar se met en scène directement, multipliant les références à sa vie privée (connue de tous), à son mari, à sa fille, à sa carrière, à sa posture – le couple formé par Beyoncé et Jay Z relève véritablement d’une sorte d’<em>american royalty</em> dont le pouvoir excéderait celui du couple présidentiel, et non pas uniquement dans la communauté afro-américaine. Certains pourront arguer que cette mise en scène est au goût du jour, qu’elle répond à la soif insatiable de la culture pop pour tout ce qui est « intime » et sexuel et qu’ainsi Beyoncé n’est qu’une autre femme aliénée par une industrie profondément misogyne, qu’elle s’offre ainsi de manière hypersexualisée pour vendre et donner au public ce qu’il désire. Mais Caitlin White lit les choses autrement : « In the backseat of a car with her husband, she maintains her status as mother, sexual powerhouse and culture-dictating artist in her right all while giving head. She catapults herself out of her very femininity into personhood by positioning female sexuality as a powerful, amorphous construct–one that transcends the female body even while uplifting it. It is this power, the self-bestowed ability to call herself “King” and to reclaim female sexuality with barely a backwards glance at its horrific past that makes <em>BEYONCÉ</em> feel like a tour de force. This isn&rsquo;t a woman exalting herself to become the highest sex object or an egotistical pop princess. This is a woman anointing herself as sexual goddess, she is at once desiring and desired, fulfilled and fulfilling. As Beyoncé exists in these multiple realms, flipping through them with uncanny ease, she claims this ability for women as a whole. This record is self-titled in the truest sense of the concept; it is delivered at the height of her career and life and it was stripped of media accoutrement to offer an intimate, even imperfect look at the singer » (2014 : <a href="http://www.thefourohfive.com/music/review/beyonce-beyonce" target="_blank">en ligne</a>). Les détracteurs de l’attitude sexualisée de Beyoncé, attachés aux chansons insipides qu’elle a précédemment commises au fil de sa carrière, oublient peut-être trop rapidement que son plus récent album est infusé de propos plaçant les sujets féminins au centre même de leur existence. Ainsi cette reprise, sur la pièce « ***Flawless », de la conférence TED de la féministe nigériane Chimamanda Ngozie Adichie :</p>
<blockquote><p>We teach girls to shrink themselves, to make themselves smaller<br />
We say to girls : « You can have ambition, but not too much<br />
You should aim to be successful, but not too successful<br />
Otherwise, you will threaten the man. »<br />
Because I am female, I am expected to aspire to marriage<br />
I am expected to make my life choices always keeping in mind that marriage is most important<br />
Now, marriage can be a source of joy and love and mutual support<br />
But why do we teach girls to aspire to marriage and we don’t teach boys the same?<br />
We raise girls to see each other as competitors<br />
Not for jobs or for accomplishments, which I think can be a good thing<br />
But for the attention of men<br />
We teach girls that they cannot be sexual beings in the way boys are<br />
Feminist: a person who believes in the social, political, and economic equality of the sexes</p></blockquote>
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;">Est-ce hypocrite de la part de Beyoncé, qui n’hésite pas à s’exhiber à demi-vêtue? Eliana Dockterman n’hésite pas à poser la question, dans un article paru dans le <em>Times</em> : « Those feminist words can seem at odds with Beyoncé’s videos. Are we supposed to have a problem with the fact that Beyoncé is advocating that our society stop thinking of women as wives and sex objects as she grinds up on her husband in a leotard? I think we are. I think she wants us to think about how much of what she does is empowerment and how much is driven by the norms of popular culture. And, again, she wants us to think that you can be both sexy and a feminist. (Feminists like sex too, remember?) » (2013 : <a href="http://time.com/1851/flawless-5-lessons-in-modern-feminism-from-beyonce/" target="_blank">en ligne</a>) Peut-être accorde-t-on trop de crédit à une œuvre qui relève, résolument, de la culture populaire. Affirmer cela, toutefois, revient à discréditer cette même culture dans un mouvement absolument élitiste et complètement déconnecté de « la réalité ». Pour une fois que l’on a affaire à un objet culturel qui ne prend pas son public pour une bande d’imbéciles…</p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;">Il m’apparaît complètement absurde qu’une telle posture – celle de la femme comme être sexuel et sexué – soit jugée et condamnée comme trop radicale, d’un côté, et trop aliénée, de l’autre.</p>
<blockquote>
<p style="text-align: justify;">Est-ce que tu aimes le sexe? Le sexe? Je veux dire : l’activité physique, le coït. Tu aimes ça? Tu ne t’intéresses pas au sexe? Les hommes pensent que les féministes détestent le sexe, mais c’est une activité très stimulante et naturelle que les femmes adorent.</p>
</blockquote>
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;">Beyoncé reprend à son compte – en français – sur « Partition » ces quelques phrases prononcées par Julianne Moore dans le film <em>The Big Lebowsky</em>. Ce discours, pourtant d’une évidence désolante, demeure radical et dangereux. En proposant aux femmes (et à quiconque, au final) de s’approprier leur corps et leurs désirs, en suggérant que la sexualité ne soit pas « sale » et qu’elle ne mérite pas de rester cachée, inédite et tabou, on suggère aussi que l’hétéropatriarcat capitaliste soit dépassé, d’une certaine manière, parce qu’inapte désormais à contrôler cet aspect de l’expérience humaine. Et ce radicalisme, il me semble, est nécessaire à la révolution. Comme Catherine Mavrikakis, je pense que « [c]&rsquo;est à la dimension radicalement utopique du féminisme des années soixante-dix qu’il faut revenir de nos jours. Il s’agit non seulement de proposer des aménagements plus justes de la différence sexuelle, mais de proposer des théories qui remettent radicalement en question nos modes de vie et de pensée » (2015 : 29). L’existentialisme queer peut participer à cette remise en question, tout en se nourrissant de ce qui a été écrit avant et de ce qui se fait maintenant, en pigeant chez Foucault comme chez Butler, chez Beyoncé et chez Kate Millett, chez Louky Bersianik comme chez Chimamanda Ngozie Adichie. D’aucuns suggéreront que le radicalisme nuit à la cause; pourtant, on l’a vu, le radicalisme de l’un correspond parfois à l’aliénation de l’autre. Dans la mesure où nous souhaitons voir advenir la libération du désir, il ne faut pas être trop prompts à condamner son expression, aussi sexuelle soit-elle. Il me semble qu’il y a, dans la brutalité d’une imagerie sans détour qui dit le désir comme il apparaît, quelque chose de très libérateur, qui pourrait sans doute participer à la révolution, celle dont on nous a fait malheureusement croire qu’elle a déjà eu lieu.</p>
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<p><strong>Bibliographie</strong></p>
<p><strong> </strong></p>
<p>BERSIANIK, Louky ([1979] 1992), <em>Le Pique-nique sur l’Acropole. Cahiers d’Ancyl. Fiction Φ et Ψ</em>, préface de Claudine Potvin, Montréal, TYPO.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>BEYONCÉ (2014), « Partition », paroles et musique de Terius Nash, Beyoncé Knowles, Justin Timberlake, Timothy Mosley, Jerome Harmon, Dwane Weir et Mike Dean, sur l’album <em>BEYONCÉ</em>, Columbia.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>DOCKTERMAN, Eliana (2013), « Flawless: 5 Lessons In Modern Feminism by Beyoncé », dans <em>Times</em>, [en ligne]. http://time.com/1851/flawless-5-lessons-in-modern-feminism-from-beyonce/ (Page consultée le 20 août 2015).</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>DELEUZE, Gilles et Félix GUATTARI (1975), <em>Kafka. Pour une littérature mineure</em>, Paris, Les Éditions de Minuit, coll. « Critique ».</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>GARBUS, Liz (2015), <em>What Happened, Miss Simone?</em>, Netflix / RadicalMedia.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>LAFOND, Jean-Daniel (2015), <em>Un désir d’Amérique : fragments nomades</em>, Montréal, Édito.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>MAVRIKAKIS, Catherine (2015), « Faut-il beaucoup aimer les femmes? », dans <em>Liberté</em>, numéro 307, p. 26-29.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>MILLETT, Kate ([1970] 2000), <em>Sexual Politics</em>, Champaign, University of Illinois Press.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>SIMONE, Nina (1967), « I Wish I Knew How It Would Feel to Be Free », paroles et musique de Billy Taylor, sur l’album <em>Silk &amp; Soul</em>, RCA Records.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>WHITE, Caitlin (2014), « Beyoncé – Beyoncé », dans <em>The 405</em>, [en ligne]. http://www.thefourohfive.com/music/review/beyonce-beyonce (Page consultée le 20 août 2015).</p>
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		<title>On est toutes des Françoise&#8230;. Bertrand, présidente-directrice générale de la Fédération des chambres de commerce du Québec</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Catherine Lefrançois]]></dc:creator>
		<pubDate>Thu, 21 May 2015 17:57:14 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[4 Économie]]></category>
		<category><![CDATA[CHRONIQUES]]></category>
		<category><![CDATA[On est toutes des Françoise]]></category>
		<category><![CDATA[Travail et commerce]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>JULIE VEILLET Dans le cadre de ce numéro sur l’économie, nous cherchions à faire le portrait d’une Françoise particulièrement impliquée dans le milieu des affaires. Nous n’avons pas eu à nous casser la tête longtemps; Françoise Bertrand, présidente-directrice générale de la Fédération des chambres de commerce du Québec (FCCQ) depuis 2003, cumule plus de trente [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p><a href="/wp-content/uploads/2015/05/FBertrand.png"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-1281" src="/wp-content/uploads/2015/05/FBertrand.png" alt="FBertrand" width="600" height="265" srcset="/wp-content/uploads/2015/05/FBertrand.png 600w, /wp-content/uploads/2015/05/FBertrand-300x132.png 300w" sizes="(max-width: 600px) 100vw, 600px" /></a> JULIE VEILLET</p>
<p style="text-align: justify;">Dans le cadre de ce numéro sur l’économie, nous cherchions à faire le portrait d’une Françoise particulièrement impliquée dans le milieu des affaires. Nous n’avons pas eu à nous casser la tête longtemps; Françoise Bertrand, présidente-directrice générale de la Fédération des chambres de commerce du Québec (FCCQ) depuis 2003, cumule plus de trente ans d’expérience à la tête de différentes organisations.</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="/wp-content/uploads/2015/05/Travail-et-commerce.png"><img decoding="async" class="alignright wp-image-1130 size-full" src="/wp-content/uploads/2015/05/Travail-et-commerce.png" alt="Travail et commerce" width="200" height="200" srcset="/wp-content/uploads/2015/05/Travail-et-commerce.png 200w, /wp-content/uploads/2015/05/Travail-et-commerce-150x150.png 150w, /wp-content/uploads/2015/05/Travail-et-commerce-100x100.png 100w" sizes="(max-width: 200px) 100vw, 200px" /></a></p>
<p style="text-align: justify;">Diplômée en sociologie de l’Université de Montréal et détentrice d’une maîtrise en études environnementales de l’Université de York à Toronto, elle effectue une carrière de gestionnaire de haut niveau à l’Université du Québec à Montréal où elle occupe diverses fonctions, dont celle de doyenne à la gestion des ressources. Elle dirige ensuite plusieurs organisations, dont la Société de radio-télévision du Québec – aujourd’hui connue sous le nom de Télé-Québec –, le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC) et Groupe SECOR.</p>
<p style="text-align: justify;">Bien qu’elle ne se considère pas elle-même comme féministe, comme elle nous l’a précisé au tout début de l’entrevue, Françoise Bertrand est une femme qui a trimé dur pour faire sa place dans un milieu d’hommes, et pas le moins hostile. Il nous a donc semblé tout à fait à propos de nous entretenir avec elle afin qu’elle nous parle de ses différentes expériences, des défis d’occuper un poste de direction en tant que femme et de la place actuelle des femmes dans les communautés d’affaires.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Julie Veillet : Bonjour Mme Bertrand, merci d’avoir accepté de nous rencontrer. Vous êtes présidente-directrice générale de la FCCQ depuis 2003.</strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Françoise Bertand :</strong> Je suis arrivée à la tête de l’organisation en août 2003, et j’y suis depuis, donc depuis 12 ans. J’y suis très heureuse, très enthousiaste, toujours aussi passionnée, toujours aussi curieuse. C’est formidable parce que j’ai appris beaucoup de choses à travers les membres, que ce soit dans les chambres de commerce ou nos membres corporatifs. J’ai vraiment accru ma compréhension des enjeux économiques de façon importante, tout en restant une généraliste affirmée. <em>(Rires)</em></p>
<p style="text-align: justify;"><a href="/wp-content/uploads/2015/05/FBertrand.jpg"><img decoding="async" class="alignleft wp-image-1286" src="/wp-content/uploads/2015/05/FBertrand.jpg" alt="FBertrand" width="322" height="483" srcset="/wp-content/uploads/2015/05/FBertrand.jpg 1365w, /wp-content/uploads/2015/05/FBertrand-199x300.jpg 199w, /wp-content/uploads/2015/05/FBertrand-682x1024.jpg 682w" sizes="(max-width: 322px) 100vw, 322px" /></a></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>JV : Quel est le pourcentage des femmes qui sont membres des chambres de commerce environ?</strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>FB : </strong>Souvent, c’est assez mixte. Je vous dirais que comme dg, souvent, ce sont des femmes. Enfin, dans les chambres les plus actives, ce sont des femmes. Et pour la présidence, ça alterne. Mais les femmes ne sont pas exclues, loin de là. Pour les conseils d’administration, c’est mixte aussi. Ça va varier selon les régions, les localités. Ça dépend beaucoup du tissu économique aussi. Dans les milieux plus industriels, les milieux de commerce de détail où il y a plus de professionnels, ça va varier. Je vais être franche, du côté des dg, il y a plus de femmes, et du côté de la présidence des chambres, il y a plus d’hommes. Il y a une belle diversité, mais il y a encore une supériorité numérique aux postes d’administrateurs chez les hommes. Mais depuis que je suis là, depuis 13 ans, je peux voir que la présence des femmes s’est accrue de façon importante et il y a un rajeunissement des administrateurs. Ça amène vraiment des regards différents, des approches différentes.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>JV : Est-ce que la conciliation travail-famille a été difficile pour vous?</strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>FB : </strong>J’ai fait des choix, mais je ne dirais pas que ça a été difficile. Moi, j’ai appris dans la vie à vivre avec les conséquences de mes gestes. Je me suis mariée, j’ai été divorcée et j’ai eu une fille. Ça m’a amenée à faire des choix. Par exemple, j’ai eu pendant longtemps une gardienne à la maison, alors que je n’avais pas de voiture. J’ai déjà changé de <em>job</em> parce que ça me redonnait une présence à des heures importantes pour être avec ma fille. Quand j’ai quitté l’UQAM, avant que je choisisse Télé-Québec, il y a eu des offres pour prendre des postes ailleurs dans d’autres villes et je les ai refusées, je ne les ai même pas considérées deux secondes, parce que ma fille devait avoir 15 ans à cette époque-là, et c’est évident qu’elle ne m’aurait pas suivie, et je ne voulais pas ne pas profiter de ma fille jusqu’au bout de sa présence dans ma vie plus immédiate. Pour le reste, je dirais que plus ma fille a grandi – il faut dire que j’ai eu ma fille à 23 ans –, alors plus j’avais des responsabilités et plus ma fille devenait autonome. On a grandi ensemble : moi en responsabilités et elle en âge, en autonomie et en indépendance.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>JV : Sentez-vous parfois que le regard critique sur les femmes dans votre milieu est déplacé, comme c’est le cas pour les femmes en politique. Je pense notamment à l’exemple de Pauline Marois, qui se faisait souvent critiquer sur ce qu’elle portait. </strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>FB : </strong>C’est comique ça parce que c’est vrai. Mais en même temps, pour Monique Jérôme Forget, qui n’était pas première ministre, mais qui avait quand même un poste très important, ça n’a pas été le cas. Alors, j’ai peine à démêler dans ma tête ce qui appartient à la personne, ce qui appartient au fait que c’est une femme… Mais moi, comme femme, d’abord, je ne me suis jamais cachée de l’être, je ne me suis pas habillée tout à coup dans des tailleurs noirs ou marines – aujourd’hui par exemple, je suis dans le turquoise –, j’ai toujours été qui j’étais et j’ai toujours défendu ce principe-là. Là, je suis féministe, vous allez voir <em>(rires)</em>, moi ce que je défends, c’est qu’on prenne notre place avec qui on est et dans toute notre diversité et non pas se mettre sur un modèle. S’il y a quelque chose qu’on a acquis, c’est le droit de nos choix jusqu’au bout. Pas à moitié. Et moi, je réfute les espèces de modèles comme la gestion au féminin. Je ne suis pas là du tout, du tout. Ce qui fait la richesse des équipes et des organisations, c’est une réelle diversité, mais basée sur qui on est, et non pas sur comment on voudrait se projeter pour que les gens aient une perception de nous qui serait fausse. Si on était tous faits pareils, ce serait bien ennuyant.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>JV : Comment c’est d’être porte-parole d’une grosse association? Est-ce que c’est difficile d’avoir à se prononcer sur des sujets chauds de l’actualité et d’avoir à subir les critiques? Je pense notamment à votre déclaration concernant le manifeste environnemental <a href="http://elanglobal.org/"><em>L’élan global</em></a>. Vous avez reçu plusieurs critiques à la suite de cette intervention, comment vivez-vous avec les critiques?</strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>FB : </strong>Très bien. Comme je le disais, il faut vivre avec les conséquences. Il ne faut pas non plus parler à travers son chapeau. Il faut parler à partir de faits, parler avec des analyses qu’on a pu faire, des argumentaires, des mémoires. Ici, on travaille avec 20 comités, on a tout un processus de gouvernance, on travaille avec des experts dans chacune des filières, donc les opinions sont à la fois documentées, et d’autre part, passées au crible dans notre système de gouvernance. C’est sûr que la critique sur <em>L’élan global</em>, ça s’appuie sur ce qu’on a écrit depuis des années sur un portefeuille pluriel. J’ai un peu exagéré <em>(rires)</em> quand je les ai envoyés vivre au Utah, ça, j’avoue que je me suis laissée emporter, mais sur le fond de l’argument, de dire que c’est une vision romantique de la nature, de penser que nous avons encore besoin d’hydrocarbures pour plusieurs décennies… c’est certain que ça, je suis très à l’aise que des gens ne soient pas d’accord avec moi, mais j’espère que ces gens-là acceptent qu’on ne soit pas d’accord avec eux aussi. Il y a des faits, il y a des opinions, des perceptions, des interprétations. J’ai été présidente du CRTC pendant cinq ans, des critiques, j’en ai eues. Si on n’est pas capable de vivre avec ça, on est aussi bien de ne rien faire. Il n’y a que les gens qui ne font rien qui ne peuvent pas être critiqués. Franchement, je m’étais emportée ce matin-là [sur la critique de <em>L’élan global</em>] parce que ça, habituellement, je ne vais pas là, je ne fais pas de choses personnalisées… C’est malvenu ça, ce n’était pas nécessaire. Mais de dire que certains voudraient qu’on retourne à la chandelle et à la charrette – j’ai dit ça plusieurs fois –, je pense qu’ils ont une vue romantique de la nature, c’est ce que je pense.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>JV : Pensez-vous que les regroupements de femmes en affaires ont encore leur place en 2015? Pensez-vous que ça a permis de donner plus de place aux femmes dans les milieux d’affaires ou si au contraire, ça ne participe pas plutôt à les ghettoïser?</strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>FB : </strong>Je pense que ça prend les deux. Comme femmes, on ne peut pas juste se réfugier dans des groupes de femmes. Mais inversement, si on avait été juste dans des groupes où on était la seule ou si on était chanceuse, on était deux, un moment donné, on manque de support. Mais moi j’ai été dans des groupes masculins à grande majorité, et du support, j’en ai eu, des mains tendues par des hommes, j’en ai eues. C’est ce qui a fait ma carrière au fond. Très peu de fois, ce sont des femmes qui m’ont tendu la main, qui m’ont donné des chances. Pas parce que les femmes me boycottaient, c’est parce qu’il n’y en avait pas. Donc, ce n’est pas parce que les hommes ne sont pas capables de soutien et d’offrir des opportunités, mais il reste qu’il y a des éléments pour lesquels c’est le <em>fun</em> de parler entre femmes. Et ça, ça reste bien agréable. C’est clair qu’il y a des femmes qui n’aiment pas se retrouver comme ça entre femmes, comme si leurs collègues pouvaient penser qu’elles avaient une image d’elles pas assez ferme, pas assez sûres d’elles, et que ça leur porterait ombrage. Mais c’est vrai qu’avec les femmes des fois, on peut avoir des partages un peu différents, avec des connotations et des couleurs différentes. Je suis pour la diversité à tout point de vue.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>JV : Que considérez-vous comme étant votre plus grande réalisation en carrière?</strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>FB : </strong>J’ai eu l’extrême privilège de toujours faire des choses que j’aimais, avec des équipes extraordinaires, avec beaucoup d’enthousiasme et de dévouement, tout en ne m’oubliant pas. J’ai eu la chance de toujours faire du travail que j’adorais et quand je n’aimais plus ça, je changeais. C’est certain que la présidence du CRTC, ça a été extrêmement important. C’est pendant que j’étais là qu’on a ouvert la concurrence pour la téléphonie, qu’on a permis la consolidation des entreprises en matière de radiodiffusion… C’est sûr que ce passage-là a été crucial. Mais le rôle que je joue ici aussi. J’y suis encore et ça prouve comment je suis passionnée par le travail qu’on fait, j’y crois beaucoup à cette mission-là. Quand vous faites le tour des chambres de commerce et que vous voyez le peu de moyens qu’on a et tout ce qu’on accomplit, je ne peux pas ne pas en ressentir une très grande fierté.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>JV : En terminant, qu’est-ce qu’on vous souhaite pour l’avenir?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">FB : Que ça continue! <em>(Rires)</em> Une chose qu’on oublie toujours, ce qui permet qu’on fasse une carrière, c’est les choix de vie. Moi, je trouve qu’on a obtenu ce choix-là. Et on doit l’exercer. Peu importe le choix qu’on a, deux ingrédients absolument importants : la santé et l’énergie. Si on n’a pas la santé, la vie que j’ai menée à travers toute cette carrière-là, je n’aurai pas pu. Deuxièmement : le travail. Ma grand-mère disait toujours : « Y’a juste dans le dictionnaire que succès vient avant travail. » Parce qu’occuper des postes, ce n’est pas juste de les occuper. Comme femme, j’ai toujours été « la première femme à… ». C’est sûr, c’est ma génération, c’est normal. En même temps, je ne l’ai jamais senti comme tel, mais je réalise aujourd’hui qu’il ne fallait pas que je me trompe, il ne fallait pas que j’échoue. Parce que quand t’es la première, c’est sûr que les gens te regardent et si ça marche, une autre peut être acceptée plus facilement. Ça veut pas dire que c’est un automatisme… Alors, ça, je ne l’ai pas senti comme un poids, mais avec le recul je le vois. Donc, beaucoup, beaucoup, beaucoup de travail.</p>
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		<title>Faire réchauffer les macaronis</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Catherine Lefrançois]]></dc:creator>
		<pubDate>Thu, 21 May 2015 17:54:17 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[4 Économie]]></category>
		<category><![CDATA[CHRONIQUES]]></category>
		<category><![CDATA[Contemplations du câlice]]></category>
		<category><![CDATA[Oikonomía]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>MARIE-MICHÈLE RHEAULT Ariane avait faim depuis une bonne heure. Si elle n’essayait pas de nier les bruits incessants de son estomac qui viennent la hanter chaque fois que son esprit n’est pas occupé, elle dirait qu’elle a faim depuis le début de la session. C’est que le budget est plutôt serré. Elle se doutait bien [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p><a href="/wp-content/uploads/2015/05/Contemplations.png"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-1248" src="/wp-content/uploads/2015/05/Contemplations.png" alt="Contemplations" width="600" height="777" srcset="/wp-content/uploads/2015/05/Contemplations.png 600w, /wp-content/uploads/2015/05/Contemplations-231x300.png 231w" sizes="(max-width: 600px) 100vw, 600px" /></a></p>
<p>MARIE-MICHÈLE RHEAULT</p>
<p style="text-align: justify;">Ariane avait faim depuis une bonne heure. Si elle n’essayait pas de nier les bruits incessants de son estomac qui viennent la hanter chaque fois que son esprit n’est pas occupé, elle dirait qu’elle a faim depuis le début de la session. C’est que le budget est plutôt serré. Elle se doutait bien qu’il faudrait faire des sacrifices; l’université est un privilège, n’est-ce pas? C’est en tout cas ce qu’on lui avait répété quand elle avait décidé de s’inscrire en enseignement du français langue seconde. Qu’il en coûte ce qu’il faudra, elle voulait aller au bout de son rêve. Celui d’aider les gens à vivre dans leur nouveau pays, à pouvoir parler à leurs voisins, à aller à l’épicerie, à exercer leur métier dans une langue qui leur est inconnue. Elle ne se doutait pas que les sacrifices pour y arriver iraient jusqu’au manque de nourriture. Oh! elle était bien prête à porter les mêmes vêtements jusqu’à ce qu’ils soient usés, troués; elle était prête à ne pas voyager ni même sortir avec ses ami.es pendant le temps de ses études; elle était motivée et décidée à passer les trois prochaines années à étudier même s’il lui fallait pour ça boucler un budget irréaliste. Mais manquer de nourriture, ça, Ariane ne s’était pas doutée que ça pouvait lui arriver.</p>
<p style="text-align: justify;"> <a href="/wp-content/uploads/2015/05/Oikonomia.png"><img decoding="async" class="alignright wp-image-1134 size-full" src="/wp-content/uploads/2015/05/Oikonomia.png" alt="Oikonomia" width="200" height="200" srcset="/wp-content/uploads/2015/05/Oikonomia.png 200w, /wp-content/uploads/2015/05/Oikonomia-150x150.png 150w, /wp-content/uploads/2015/05/Oikonomia-100x100.png 100w" sizes="(max-width: 200px) 100vw, 200px" /></a></p>
<p style="text-align: justify;">Elle avait beau essayer de ne pas y penser, mais, encore une fois, elle avait faim. Les bruits de son estomac s’étaient transformés en un trou béant qu’elle n’arrivait plus à oublier. Elle avait soudainement l’impression que ses sucs gastriques s’étaient attaqués aux parois de son œsophage après avoir massacré celle de son estomac. Est-ce que cette brûlure allait finir par lui ronger l’intérieur? Est-ce qu’elle allait monter jusqu’à son cerveau? « Attendre encore une heure avant de manger. » Elle s’était donné le défi d’attendre encore une heure avant d’avaler la dernière tasse de macaronis au jus de tomate qu’il lui restait. Sinon, elle savait que le temps serait trop long entre ce « repas » et la prochaine fois qu’elle pourrait manger. Elle savait qu’elle se réveillerait au milieu de la nuit et aurait du mal à se rendormir. Tout était compté : le pain, les pâtes, le papier de toilette. Tout. Ariane savait très bien qu’elle ne pouvait se permettre une collation à cette heure. « Attendre encore une heure avant de manger. Relire une dernière fois mon travail à remettre demain, puis après, seulement après, faire réchauffer les macaronis. »</p>
<p style="text-align: justify;">Ariane s’était réveillée au son du cadran ce matin-là. Cela l’avait surprise. Peut-être que son corps avait finalement compris qu’il avait beau protester, la nourriture ne venait pas plus vite. Il avait peut-être enfin compris qu’il valait mieux dormir pour garder ses énergies. Les yeux encore endormis, Ariane avait ouvert son ordinateur, consulté ses courriels et son fil Facebook. Son ami Gabriel avait mis quelques photos de son voyage en Islande, sa cousine <em>foodie</em> avait photographié son assiette lors de sa dernière visite dans un nouveau restaurant branché, sa sœur s’exerçait à la course et faisait état des résultats de sa sortie du matin. 35 minutes de course sur un parcours de 7 km. C’est du moins ce qu’affirmait le compte Runtastic du nouvel iPhone de sa petite sœur. Ce qu’ils en avaient des belles vies ces gens-là! Ariane doutait maintenant de ses choix. Pourquoi se cassait-elle la tête tout ce temps pour les études? Ne pouvait-elle pas trouver un sens à sa vie sans avoir un métier qu’elle aime? Au fond, pourquoi ne pas juste faire comme tout le monde et se résigner à n’exister pleinement que le samedi et le dimanche? Non. Il fallait se raisonner. Fermer les yeux, prendre une grande respiration et se souvenir des raisons qui l’avaient poussée à s’inscrire à l’université.</p>
<p style="text-align: justify;">Le solde de son compte AccèsD indique un montant de 26,87 $. Elle regarde le calendrier. Il reste encore 5 jours avant le versement de ses prêts et bourses, 7 avant de pouvoir toucher son chèque de paye. 26,87 $. Comment allait-elle pouvoir manger pendant 5 jours avec 26 dollars et 87 sous? Ariane aimerait pleurer et crier de rage, mais ses yeux restent secs. Il n’y a plus en elle qu’un vague sentiment de culpabilité, le goût amer des choix qu’elle n’a pas su faire. Ariane ne peut s’empêcher de repenser aux 5 dollars dépensés pour un café au lait un plus tôt dans le mois. Un simple café au lait, pensait-elle. Pourquoi ne pas avoir su dire à ses coéquipiers qu’elle ne pouvait pas vraiment se permettre de fréquenter le café du coin, même pour terminer un travail avec eux? Pourquoi ne s’était-elle pas empressée de suggérer la bibliothèque comme point de rencontre de l’équipe? 5 dollars pour un café… 5 dollars qui aurait pu lui permettre de s’acheter un gros pot de yogourt pour déjeuner cette semaine. Elle regrettait, convaincue qu’elle aurait pu, avec un peu plus de vigilance, faire le bon choix. Qu’importe, ces 5 dollars n’y sont plus, elle devra faire avec.</p>
<p style="text-align: justify;">Sa carte de guichet en poche, Ariane n’avait plus d’autres choix que de se rendre à l’épicerie voir comment elle pourrait s’en tirer avec 26,87 $. Elle parcourait les allées du supermarché sans trop savoir quoi choisir. « Encore des macaronis? Du riz? La viande, on oublie ça tout de suite! ». La boulangerie sentait le bon pain tout juste sorti du four, les paniers des clients débordaient : des fruits et des légumes frais, du poulet BBQ, du saumon, de la crème glacée, etc. Ariane fut prise d’un vertige, se retenait pour ne pas vomir. Les odeurs de nourriture devenaient pour elle à la fois un doux fantasme et une source d’angoisse. Valait mieux sortir d’ici au plus vite. Elle étala le contenu de son panier sur le comptoir de la caisse : 1 kg de gruau, un sac de lentilles brunes, un sac de riz brun à grains longs, un sac de légumes surgelés, 2 litres de lait, 5 bananes, 5 pommes. Total de la facture : 23,93 $. Elle trouvait qu’elle s’en était plutôt bien sortie quand elle fut prise d’une panique. Ariane se mit à compter sur ses doigts. 24, 25, 26, 27, 28… non, non, ça ne se pouvait pas… elle recomptait… 24, 25, 26, 27, 28. Merde. Comment avait-elle pu oublier? Tout était pourtant bien calculé. Comment avait-elle pu se tromper? Cette fois, c’en était trop. Les larmes sont montées et elle n’arrivait pas à les contenir. Sur le chemin du retour, elle pleurait doucement ne sachant plus ce qu’elle ferait. Il ne lui restait même pas 3 dollars, elle n’aurait pas d’autre argent avant 5 jours, mais elle serait menstruée demain.</p>
<hr />
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		<title>Saint échec</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Catherine Lefrançois]]></dc:creator>
		<pubDate>Thu, 21 May 2015 17:52:32 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[4 Économie]]></category>
		<category><![CDATA[CHRONIQUES]]></category>
		<category><![CDATA[Radicalisme(s)]]></category>
		<category><![CDATA[Résistance]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>ZISHAD LAK Il faut fonder le concept de progrès sur l’idée de catastrophe. Que les choses continuent à « aller ainsi », voilà la catastrophe… (Benjamin, 1982, p.342) &#160; Il y a quelques semaines, nous accompagnions des amis à une cabane à sucre. Tout sentait le vieux temps. Les murs du restaurant étaient ornés des vieilles photos [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p><a href="/wp-content/uploads/2015/05/Lak.png"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-1261" src="/wp-content/uploads/2015/05/Lak.png" alt="Lak" width="600" height="929" srcset="/wp-content/uploads/2015/05/Lak.png 600w, /wp-content/uploads/2015/05/Lak-193x300.png 193w" sizes="(max-width: 600px) 100vw, 600px" /></a> ZISHAD LAK</p>
<p style="text-align: right;"><span style="color: #33cccc;"><em>Il faut fonder le concept de progrès sur l’idée de catastrophe. Que les choses continuent à « aller ainsi », voilà la catastrophe… </em>(Benjamin, 1982, p.342)</span></p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;">Il y a quelques semaines, nous accompagnions des amis à une cabane à sucre. Tout sentait le vieux temps. Les murs du restaurant étaient ornés des vieilles photos en noir et blanc de la famille propriétaire en train de travailler sur le terrain. Le travail et la famille : les deux saintetés des bons et honnêtes gens. Un musicien en costume folklorique jouait du violon à l’ancienne pour ainsi créer l’allure nostalgique des temps anciens. Or, toujours dans son style folklorique, il entamait, pour plaire à des plus jeunes qui constituaient un grand nombre de clients, des comptines moins âgées. <em>The itsy bitsy spider </em>et <em>Skidamarink</em> figuraient ainsi parmi des <em>succès</em>. Ici, on ne vend pas simplement l’érable, ni la bouffe (qui laisse souvent à désirer), mais une expérience; c’est plutôt la nostalgie qui est sur le menu : la promenade en calèche à deux dollars, la tire à trois dollars et un tour gratuit du processus de production lors duquel l’héritier de l’entreprise familial s’enorgueillit de l’efficience que les machines ont amenée à la production. Les moins jeunes clients, pour la plupart des jeunes parents de la classe moyenne, des professionnels, admirent la technologie qui permet à ce représentant de la famille (qui raconte le processus au « je »!) de produire en plus grande quantité en moins de temps. Ces produits se vendent finalement à prix élevés dans le magasin de souvenirs sur le terrain. Dans le temps qu&rsquo;il me reste entre la jasette avec des amiEs et la surveillance de mon jeune fils enfermé dans sa chaise haute pour qu’il ne se sorte pas de l’espace qui nous est assigné, j’observe les tables qui se reconfigurent telles des îles isolées dans le restaurant; autour de chacune sont assises plusieurs familles qui à leur tour se séparent l’une de l’autre par une facture. C’est un site d’extrême hétéronormativité. Le passé « charmant » qui se vend dans cet espace est en effet directement en lien avec la totalité de l’opération, y compris la fierté du dauphin par rapport à la fois à la modernisation et à ses pères. Cette expérience me fait penser à deux lectures récentes; d’abord, les érables entaillés dont le jus coule dans les tubes et finit dans le magasin de souvenirs m’amènent à l’article de l’écrivaine anishnaabe Leanne Simpson, « Land as Pedagogy: Nishnaabeg Intelligence and Rebellious Transformation ». D’un autre côté, l’accent sur le patrimoine qui semble garantir la continuité de l’entreprise familiale invoque un autre ouvrage qui contredit parfois les propos de Simpson : <em>The Queer Art of Failure </em>de Jack Halberstam. Or, ce que ces deux textes ont en commun est le fait que la résistance qu’ils proposent remet en question le concept libéral d’agentivité et se distingue de ce que Halberstam désigne comme « liberal gestures of defiance ».</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="/wp-content/uploads/2015/05/Resistance.png"><img decoding="async" class="alignright wp-image-1135 size-full" src="/wp-content/uploads/2015/05/Resistance.png" alt="Resistance" width="200" height="200" srcset="/wp-content/uploads/2015/05/Resistance.png 200w, /wp-content/uploads/2015/05/Resistance-150x150.png 150w, /wp-content/uploads/2015/05/Resistance-100x100.png 100w" sizes="(max-width: 200px) 100vw, 200px" /></a></p>
<p style="text-align: justify;">Les premières pages de l’article de Simpson racontent la première rencontre d’une jeune fille anishnaabe, Kwezens, avec le jus d’érable, sous la forme d’un poème narratif qui s’intitule « Kwezens makes a lovely discovery ». Lors de sa promenade printanière Kwezens croise un écureuil roux sur l’érable, qui grignote une écorce :</p>
<p style="padding-left: 60px;"><em><span style="color: #33cccc;">Nibble, nibble suck.</span></em> <em> <span style="color: #33cccc;"> Nibble, nibble suck.</span></em> <em> <span style="color: #33cccc;"> Nibble, nibble, suck.</span></em> <em> <span style="color: #33cccc;"> Nibble, nibble, suck.</span></em></p>
<p>Kwezens imite l’écureuil :</p>
<p style="padding-left: 60px;"><em><span style="color: #33cccc;">MMMMMMMMmmmmmm.</span></em></p>
<p style="padding-left: 60px;"><em><span style="color: #33cccc;">This stuff tastes good. It’s real, sweet water.</span></em></p>
<p style="padding-left: 60px;"><em><span style="color: #33cccc;">MMMMMmmmmmm.</span></em></p>
<p style="text-align: justify;">Elle apporte ensuite ce jus sucré à sa mère qui l’interroge sur le nectar et vérifie que sa fille a performé les rituels appropriés à la suite de cette découverte. Cela inclut la gratitude envers l’écureuil roux. Rassurée, la mère n’hésite pas à croire sa fille, mais apprend à son tour le nouveau savoir :</p>
<p style="padding-left: 60px;"><em> <span style="color: #33cccc;">Kwezens tells her doodoom the story,</span> <span style="color: #33cccc;"> She believes every word</span> <span style="color: #33cccc;"> because she is her Kwezens</span> <span style="color: #33cccc;"> and they love each other very much.</span></em></p>
<p>Le lendemain, un groupe de femmes, des tantes qui accompagnent Kwezens et sa mère à l’érable, se mettent à extraire le jus sucré qu’elles bouilliront ensuite en sirop :</p>
<p style="padding-left: 60px;"><span style="color: #33cccc;"><em>Ever since, every Ziigwan</em> [printemp]</span> <span style="color: #33cccc;"> those Michi Saagiig Nishnaabekwewag [Ojibwées]</span> <span style="color: #33cccc;"> collect that sweet water</span> <span style="color: #33cccc;"> and boil it up</span> <span style="color: #33cccc;"> and boil it down</span> <span style="color: #33cccc;"> into that sweet, sweet sugar</span> <span style="color: #33cccc;"> all thanks to Kwezens and her lovely discovery,</span> <span style="color: #33cccc;"> and to Ajidamoo [écureuil roux] and her precious teaching</span> <span style="color: #33cccc;"> and to Ninaatigoog [érables]<em> and their boundless sharing</em></span></p>
<p style="text-align: justify;">L’article de Simpson offre une analyse fort intéressante de ce récit. Or, ce qui m’intéresse avant tout est la dynamique de pouvoir épistémique et le contraste avec mes observations à la cabane à sucre commerciale. Ici, Kwezens n’hérite pas l’érable de sa famille et des générations précédentes; au contraire, c’est elle qui apprend à sa mère et à ses tantes à récolter l’eau sucrée (nous comprenons ici que le mot tante ne désigne pas nécessairement un lien œdipal et familial, mais marque la participation dans une socialité). À son tour, Kwezens obtient ce jus en imitant les gestes de l’écureuil, et lui en rend grâce tout de suite après. Ainsi, écrit Simpson, Kwezens « comes to know maple in the context of love. » On est ici loin du dauphin érablier qui ne rend grâce qu’à ses machines, loin aussi des liens strictement familiaux et masculins. Simpson explique d’ailleurs la source de ce récit dans une note de bas de page:</p>
<blockquote><p><span style="color: #33cccc;"><em>It is a traditional practice to begin by talking about how I learned this story and how I relate to it. This is a traditional Michi Saagiig Nishnaabeg story that I learned from Washkigaamagki (Curve Lake First Nation) Elder Gidigaa Migizi (Doug Williams). This is my own re-telling of it, and it is one of the ways I tell it in March, when my family and I are in the sugar bush, making maple syrup. I have chosen to gender the main character as a girl because I identify as a women, but the story can be and should be told using all genders. Michi Saagiig Nishnaabeg refers to Mississauga Ojibwe people, and our territory is the north shore of Lake Huron in what is now known as Ontario, Canada. </em><em>We are part of the larger Anishinaabeg nation.</em></span></p></blockquote>
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;">En effet, plus que le récit lui-même, c’est cette note et son contraste avec les stipulations du guide à la cabane à sucre ainsi que son rapport à la mémoire et à l’ouvrage de Halberstam qui ont déclenché mes réflexions ici.</p>
<p style="text-align: justify;">Dans son ouvrage <em>The Queer Art of Failure</em>, Halberstam explicite ses pensées sur deux concepts <em>queer </em>: l’oubli et l’échec. Si le succès s’inscrit dans un progrès qui dépend de la continuité, stipule Halberstam, l’oubli, comme une rupture dans cette temporalité linéaire, marque un échec émancipatoire. Les réflexions de Simpson et son poème nous montrent toutefois que la continuité hétéronormative et capitaliste à laquelle se réfère Halberstam ne provient pas de la mémoire, mais plutôt de l’oubli. Le chansonnier en habits anachroniques qui chante <em>Itsy bitsy spider</em> ne représente pas la mémoire, pas plus qu’il ne renforce l’oubli. Oublier d’abord le fait que cette entreprise familiale est elle-même le produit d’une rupture, qu’elle est bâtie sur la terre algonquine non cédée. Absorbés par le charme campagnard, on oublie que les femmes dans toute cette opération ne sont présentes que derrière le comptoir, servant la nourriture.</p>
<p style="text-align: justify;">Qui plus est, la note de bas de page de Simpson rend l’interlocuteur conscient du sujet-conteur, du fait que sa mémoire n’en est qu’une parmi tant d’autres qui viennent intercepter l’Histoire. Je propose donc que contrairement à ce que stipule Halberstam, l’échec <em>queer</em> qu’elle désire provienne en fait de la remémoration. Une remémoration qui ne cherche pas à réinstaurer la ligne temporelle, mais s’offre comme un remembrement (Stewart, 1996). Pour qu’il y ait du remembrement, il faut d’abord un démembrement, une défiguration de la logique établie. La résistance d’un tel point de vue ne sera pas une participation libérale afin d’inclure un plus grand nombre dans le système, mais une désidentification par rapport au système même. Plus précisément, une résistance féministe dans cette perspective ne cherchera pas à applaudir le succès des femmes dans les entreprises capitalistes, mais veillera à interrompre la logique dont la continuité dépend de ce succès. Ce n’est pas l’égalité, mais la rupture qui sera l’objectif d’une telle lutte. Cette rupture s’actualise parfois par la simple présence de certains corps et certains récits dans certains espaces. Ici, le récit de Simpson interrompt la continuité patriarcale de l’érablier et de son entreprise. L’amour qu’éprouve Kwezens, la présence collective des tantes et celle de l’écureuil roux forment un récit qui nuit à l’Histoire dont l’héritier de la cabane à sucre est détenteur. Ainsi, les objectifs d’une lutte <em>queer</em> s’inscriront, selon Moten et Harney dans « <em>[n]ot so much the abolition of prisons but the abolition of a society that could have prisons, that could have slavery, that could have the wage, and therefore not abolition as the elimination of anything but abolition as the founding of a new society.</em> »(2004, p.114)</p>
<p style="text-align: justify;">On assiste ces jours-ci à des manifestations et à des grèves dont le but est d’interrompre le progrès qui marque la continuité du statu quo. Les femmes qui sortent dans la rue avertissent la société québécoise du fait que le progrès libéral constitue une catastrophe pour les opprimées, qu’il leur coûte leur main-d’œuvre, le contrôle de leurs corps et de leurs systèmes de reproduction. Ce sont des gestes de défaillance importante, certes, et, qui sait, peut-être même historiques; n’oublions toutefois pas qu’il n’y a pas juste des printemps tous les deux ans pour résister à un système ultra-capitaliste qui cherche à assimiler et à s’approprier non seulement les opprimées, mais aussi leurs luttes pour l’émancipation; si la ligne vers le progrès construit sa continuité par le biais de l’oubli et de l’élision, la meilleure façon de contrer cette force monstrueuse serait peut-être de s’y désidentifier et de « remembrer » nos propres temporalités et socialités de tout ce qui est rejeté par cette ligne. Sortons, certes, mais surtout échouons.</p>
<hr />
<p><strong>Bibliographie</strong> Benjamin, Walter, <em>Charles Baudelaire</em>, Paris, Payot, 1982. Halberstam, Jack, <em>The Queer Art of Failure</em>, Durham, Duke University Press, 2011. Stewart, Kathleen, <em>A Space on the Side of the Road</em>, Princeton, Princeton University Press, 1996. Moten, Fred and Stefano Harney, « The University and the Undercommons: Seven Theses », <em>Social Text</em>, vol. 22, no. 2, été 2004. Simpson, Leanne, « Land As Pedagogy : Nishnaabeg Intelligence and Rebellious Transformation », dans <em>Decolonization: Indigeneity, Education &amp; Society</em>, vol. 3, no 3, 2014, p.1-25.</p>
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