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	<title>Contemplations du câlice Archives - FRANCOISE STEREO</title>
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		<title>Y&#8217;a plus rien qui goûte bon</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Marie-Michèle Rheault]]></dc:creator>
		<pubDate>Thu, 25 Apr 2019 12:56:31 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[11 La nourriture]]></category>
		<category><![CDATA[CHRONIQUES]]></category>
		<category><![CDATA[Contemplations du câlice]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>MARIE-MICHÈLE RHEAULT Illustration : Catherine Lefrançois &#160; Y’a plus rien qui goûte bon depuis que le médecin m’a dit : « Madame, nous ne commencerons aucun traitement de fertilité tant que vous n’aurez pas atteint un IMC convenable. Perdez 30 livres et revenez dans trois mois. » Le verdict était tombé : j’étais trop grosse. Pire : j’étais trop grosse [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<h3><a href="/wp-content/uploads/2019/04/Spaghetti.png"><img fetchpriority="high" decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-3848" src="/wp-content/uploads/2019/04/Spaghetti.png" alt="" width="1000" height="1333" srcset="/wp-content/uploads/2019/04/Spaghetti.png 1000w, /wp-content/uploads/2019/04/Spaghetti-225x300.png 225w, /wp-content/uploads/2019/04/Spaghetti-768x1024.png 768w" sizes="(max-width: 1000px) 100vw, 1000px" /></a></h3>
<h3></h3>
<h3 style="text-align: right;">MARIE-MICHÈLE RHEAULT</h3>
<p>Illustration : Catherine Lefrançois</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Y’a plus rien qui goûte bon depuis que le médecin m’a dit : « Madame, nous ne commencerons aucun traitement de fertilité tant que vous n’aurez pas atteint un IMC convenable. Perdez 30 livres et revenez dans trois mois. » Le verdict était tombé : j’étais trop grosse. Pire : j’étais trop grosse pour recevoir un traitement médical.</p>
<p>Y’a plus rien qui goûte bon depuis qu’on m’a fait changer de siège dans l’avion parce qu’« on essaie de ne pas mettre une personne qui a besoin d’une rallonge de ceinture devant une sortie de secours, c’est pas prudent ».</p>
<p>Y’a plus rien qui goûte bon depuis qu’une vendeuse m’a dit lorsque j’entrais dans sa boutique de vêtements : « Hmmm, je suis désolée, mais on n’a rien pour vous ici. »</p>
<p>Y’a plus rien qui goûte bon quand je me rends compte que toute goûte trop bon à ce souper d’ami.e.s et que je ne m’arrêterai pas de manger avant d’avoir mal au ventre. Ça goûte vraiment mauvais d’avoir au matin des effluves du saucisson de la veille parce que tu en as mangé à ne plus pouvoir le digérer.</p>
<p>Y’a plus rien qui goûte bon quand tu choisis quelque chose de « santé » au restaurant juste pour pas être jugée par les <em>dudes</em> de la table d’à côté.</p>
<p>Depuis que j’ai eu l’idée de devenir végétarienne juste pour maigrir.</p>
<p>Depuis que j’ai téléchargé l’application MyFitnessPal.</p>
<p>Depuis que j’ai eu l’idée de calculer mes calories.</p>
<p>Depuis que je me suis acheté une balance. Y’avait pas ça chez nous quand j’étais petite, une balance.</p>
<p>Y’a plus rien qui goûte bon depuis qu’un innocent m’a catcallée sur la rue depuis sa voiture : « Moé, je trouve ça sexy les grosses qui s’assument! »</p>
<p>Depuis que les grosses sont objectifiées sur les réseaux/applications de rencontres : objets de désir refoulé qu’on n’oserait jamais montrer au grand jour.</p>
<p>Depuis qu’on m’a dit : « Si tu n’étais pas autant à l’aise avec ton corps et que tu n’avais pas une vie sexuelle épanouie, ça t’aiderait à te motiver à perdre du poids. »</p>
<p>Y’a plus rien qui goûte bon depuis qu’on a reconfiguré les bancs d’autobus pour maximiser l’espace et minimiser le confort des usagé.e.s. Depuis que les <em>set</em> de patio sur les terrasses des restos et des bars sont tellement <em>cheap</em> qu’il me faut m’asseoir sur une seule fesse, retenant la moitié de mon poids durant toute la soirée, souriant tout de même.</p>
<p>Depuis que tous les gourous de la « remise en forme », de la diète cétogène, du programme transform de chez Nautilus ou du Beachbody me sautent dessus sur les réseaux sociaux pour me vendre des livres en moins ou le Saint-Graal de toutes les femmes : le « poids santé ».</p>
<p>Depuis qu’au gym, on m’a félicitée de me « prendre en main ».</p>
<p>Depuis qu’on nous passe en boucle à la télé des <em>freakshows</em> de médecins sauveurs qui « ramènent à la vie » des hommes et des femmes de 600 livres en leur faisant la morale et en pointant leur misère du doigt.</p>
<p>***</p>
<p>C’est ma petite face dans l’image en haut de ce texte. La petite Marie-Michèle qui adore les spaghettis depuis 1982. Je me demande quand est-ce que ça a arrêté de goûter bon les spaghettis. Je me demande surtout quand est-ce que tout ce que je mange va arrêter d’avoir un arrière-goût de culpabilité.</p>
<p>&nbsp;</p>
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		<title>Je t&#8217;attends</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Marie-Michèle Rheault]]></dc:creator>
		<pubDate>Tue, 23 May 2017 13:21:36 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[9 Le temps]]></category>
		<category><![CDATA[CHRONIQUES]]></category>
		<category><![CDATA[Contemplations du câlice]]></category>
		<category><![CDATA[Le temps incarné]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>MARIE-MICHÈLE RHEAULT &#160; Illustration: Anne-Christine Guy &#160; Aujourd’hui, c’est la fête des Mères et je trouve que c’est une bien triste journée. Oui, je sais, si j’étais pas si égoïste, je ferais comme tout le monde et je publierais sur Facebook une belle photo de ma mère que j’aime tant et je la remercierais pour [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p><a href="/wp-content/uploads/2017/05/Rheault.jpg"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-3258" src="/wp-content/uploads/2017/05/Rheault.jpg" alt="" width="1000" height="1000" srcset="/wp-content/uploads/2017/05/Rheault.jpg 1000w, /wp-content/uploads/2017/05/Rheault-150x150.jpg 150w, /wp-content/uploads/2017/05/Rheault-300x300.jpg 300w, /wp-content/uploads/2017/05/Rheault-768x768.jpg 768w, /wp-content/uploads/2017/05/Rheault-250x250.jpg 250w, /wp-content/uploads/2017/05/Rheault-100x100.jpg 100w" sizes="(max-width: 1000px) 100vw, 1000px" /></a></p>
<h2 style="text-align: right;"></h2>
<h2 style="text-align: right;">MARIE-MICHÈLE RHEAULT</h2>
<p>&nbsp;</p>
<p>Illustration: Anne-Christine Guy</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Aujourd’hui, c’est la fête des Mères et je trouve que c’est une bien triste journée. Oui, je sais, si j’étais pas si égoïste, je ferais comme tout le monde et je publierais sur Facebook une belle photo de ma mère que j’aime tant et je la remercierais pour tout ce qu’elle est. Si j’étais pas aussi centrée sur mon propre désir d’enfants, je me réjouirais de tout cet amour, quétaine certes, mais oh combien sincère, des gens pour leur douce et admirable maman. Mais je n’en ai pas envie parce qu’aujourd’hui, mon utérus a décidé que je ne serai pas mère et ça me fend le cœur. Les crampes sont là au creux de mon ventre. Sournoises. L’endomètre se détache. Même si j’essaie d’en sublimer tous les indices, les menstruations seront là dans quelques heures et je ne serai pas mère. Pas ce mois-ci. Pas encore. Je sais, je sais, je ne dois pas trop y penser, ça va arriver un jour, faut être patiente. Facile à dire quand on a déjà des enfants ou quand on n’en veut pas. Ce qu’il faut savoir, toutefois, c’est que le cycle menstruel de la femme qui veut tomber enceinte, contrairement à celui de celles qui ne le veulent pas, est rempli de différentes périodes toutes plus interminables les unes que les autres. D’un jour à l’autre, le temps s’étire pour ne devenir qu’impatience, angoisse et attente.</p>
<p>&nbsp;</p>
<h4>Jours 1 à 5 : toucher le fond du baril, puis remonter tranquillement</h4>
<p>Tu as passé les derniers jours avec un espoir au cœur grand comme le lac Champlain. Ta tête s’était remplie de « peut-être que ça y est », de « me semble que j’ai mal au cœur », de « ok, si je suis enceinte maintenant, ça veut dire que j’accoucherais en février, c’est parfait, il se passe jamais rien en février ». Bref, tu étais pleine d’espoir et de tendresse anticipée et tu te retrouves un dimanche matin de fêtes des Mères, assise sur le bol de toilette, les culottes à terre, un papier souillé de sang entre les mains et ton cœur s’émiette. Tu le sens qu’il craque. Tout ce qui l’avait rendu tendre et fleuri depuis quelques jours s’est instantanément desséché pour ne devenir qu’une petite boule sèche et rêche. Tu pleures un peu et puis tu essaies de sécher tes larmes avant d’aller enfouir ton nez dans le cou de l’autre, dans le cou de celui qui attend lui aussi que ça arrive et qui s’était laissé aller à rêvasser avec toi de petits pyjamas et de berceau et de biberons. T’as pas besoin de dire grand-chose, il connaît cet air de chien battu. « Tu as tes règles? » Tu fais un petit oui de la tête, la mine basse. Tu retiens tout en dedans parce que tu ne veux donc ben pas que ça ait l’air d’un drame pour toi et tu te laisses doucement convaincre que ce n’est pas la fin du monde par les « mais c’est pas grave ma chérie, ça va arriver un jour et puis si ça n’arrive pas, notre vie va être autrement ». Tu essaies donc ben de ne pas te laisser aller à la culpabilité (ah! si j’étais plus mince aussi!) ou à l’insécurité (peut-être que je suis pas fertile?). Ça marche plus ou moins parce qu’en plus d’avoir de la peine et d’encaisser le coup, ben tu es menstruée et tu as juste le goût de te rouler en boule et de laisser la Terre tourner sans toi.</p>
<p><a href="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-incarne.png"><img decoding="async" class="alignright wp-image-3281 size-medium" src="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-incarne-300x300.png" alt="" width="300" height="300" srcset="/wp-content/uploads/2017/05/Vignette-incarne-300x300.png 300w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-incarne-150x150.png 150w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-incarne-768x768.png 768w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-incarne-250x250.png 250w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-incarne-100x100.png 100w, /wp-content/uploads/2017/05/Vignette-incarne.png 900w" sizes="(max-width: 300px) 100vw, 300px" /></a></p>
<h4>Jours 6 à 12 : la « nouvelle moi »</h4>
<p>Les jours avancent tranquillement et le taux d’hormones diminue. Tu reprends un peu le contrôle de tes émotions et tu entres dans ta période proactive. C’est pas vrai que tu vas te laisser abattre pour ça. T’sais, dans le fond, ça fait même pas longtemps que vous vous essayez, pourquoi en faire un drame. Ça va ben finir par arriver un jour. Mais le doute reste quand même au creux de ton cerveau et tu te dis : je vais TOUT faire pour optimiser ma fertilité. Google : optimiser fertilité. Première page proposée : Doctissimo, « Booster sa fertilité pour tomber enceinte », « 10 conseils pour tomber enceinte rapidement », « Programme 1, 2, 3 enceinte : 3 mois pour booster votre fertilité ». Ça me semble d’une fiabilité sans faille, tout ça. Voyons un peu ce que ça nous dit. Premièrement, il faut arrêter de fumer. Bon, je ne fume pas, ça va aller. Joyeux bordel en vue pour celles qui fument parce qu’il faut aussi à tout prix éviter le stress. BRA-VO. Deuxièmement, il faut&#8230;. roulements de tambour&#8230;. perdre du poids. What?! Me semble que s’il y a un moment dans la vie où c’est avantageux d’être large, c’est ben quand on veut avoir un bébé, non? Nos grands-mères aux hanches et aux cuisses fortes, à la poitrine généreuse n’étaient-elles pas justement choisies pour leur physique qu’on disait parfait pour la maternité à répétition? De nos jours, on dirait que la solution à tous les maux, c’est de perdre du poids. Tu as de l’asthme, perds du poids, tu es infertile, perds du poids, tu as une conjonctivite, perds du poids. Estie que j’suis tannée. Bon, ok, je vais essayer (encore une fois) puisque c’est pour la bonne cause. Ça ne peut pas me faire de tort, de toute façon. Une chance que l’été s’en vient, je vais pouvoir sortir mon vélo et ne pas me faire chier avec des cours de Zumba dans un gymnase d’école primaire avec des personnes n’ayant aucune coordination. Troisièmement, il faut faire l’amour souvent, dans des positions adéquates et surtout, SURTOUT, ne pas faire sentir à « son homme » que le sexe, maintenant, ça a une utilité autre que le <em>fun</em>. Heille! D’un coup que ça le turnerait <em>off</em>. « Il faut se la jouer cochonne en tout temps pour qu’il croie que votre libido exacerbée est due à son irrésistible masculinité. Aussi, si vous le voyez tendre vers des positions qui ne sont pas optimales à la fécondation, ramenez-le dans le droit chemin avec adresse et subtilité. » Là non, c’est trop! Je veux ben faire les efforts nécessaires pour préparer mon corps à cette grossesse, mais je n’ai pas du tout envie de porter toute la charge de la gestion de la conception. Y’a toujours ben des limites. Là, il y a certainement l’expression « charge mentale » qui vient de vous popper dans la tête. On en parle beaucoup ces jours-ci. Quand on s’y attarde un peu, on se rend compte que ça s’applique à pas mal plus large qu’on pensait. C’est pas vrai qu’on va faire semblant de ci ou de ça. C’est pas vrai que c’est nous seules qui allons calculer les jours pour cibler l’ovulation et qui allons initier tous les actes sexuels pour ne pas froisser la virilité des messieurs. On décide pas toutes seules de les faire ces enfants-là? Ils les veulent autant que nous ces enfants-là? Qu’on se partage la conception! Pourquoi ne pas avoir un calendrier du cycle en commun qu’ils pourraient consulter et ainsi prendre leur part de responsabilité? Faut pas prendre les hommes pour des cons. Ils sont ben contents de participer et surtout de comprendre mieux tous ces calculs qu’on opère chaque mois. Dernier point pour « booster sa fertilité » : arrêter d’y penser. Euh&#8230; han? Il faut que j’arrête de fumer, que je maigrisse, que je fasse l’amour tous les deux jours dans des positions prédéfinies, que je calcule mon ovulation en prenant ma température tous les matins, que je sois à l’affût de tous les signes et symptômes que mon corps m’envoie, que je prenne des hormones (dans le cas de celles qui sont allées consulter en clinique de fertilité), mais je dois arrêter de penser que j’essaie d’être enceinte? LOL. Tu me fais ben rire Doctissimo.</p>
<p>&nbsp;</p>
<h4>Jours 13 à 18 : l’ovulation</h4>
<p>Go! C’est la période de rut. Quoi, on est bien des mammifères, non? Bon là, c’est le temps. Tu donnes tout ce que tu as. Le matin, l’après-midi, le soir, par en avant, par en arrière, sur le côté. C’est le bout le <em>fun</em> et tu te fais plaisir et tu es tellement complice avec ton chéri et vous y croyez donc ben. Ça, c’est pour les hétéros fertiles. Quand tu es en couple avec une fille ou que toi ou ton amoureux n’êtes pas fertiles, c’est tellement une autre histoire. Dans ces cas, ce sont les rendez-vous en clinique, les injections d’hormones, les examens gynécologiques, les échographies intravaginales, les absences au bureau, la douleur, l’humiliation et la panique quand l’infirmière ou le médecin ne trouvent pas de <em>fucking</em> follicule. Malgré toute la bonne volonté des parents de vouloir faire de cette conception assistée un beau moment, le médecin te scrape ça d’un « ben je trouve pas de follicule, revenez le mois prochain » lancé du bout des lèvres, à la va-vite, comme si on lui avait fait perdre son précieux temps. C’est qu’il a d’autres chats à fouetter, t’sais, il y a des femmes avec un IMC parfait qui attendent d’être sauvées de la VRAIE infertilité. Alors tu retournes chez toi bredouille, le moral à moins mille. C’est tout un autre mois qu’il faudra attendre. La période de deuil qui se pointe généralement au premier jour des menstruations, ben elle commence parfois dès l’ovulation pour les couples en fertilité assistée. Un mois, c’est long, c’est très long quand tu as l’impression d’avoir fait tous ces efforts pour rien.</p>
<p>&nbsp;</p>
<h4>Jours 19 à 28 : ou être enceinte dans sa tête</h4>
<p>Maintenant que tu as fourré aller-retour ou que tu as reçu la sacro-sainte insémination, il ne te reste plus qu’à attendre et à espérer. Pis attendre quand tu espères une bonne nouvelle, c’est looooooong. Les jours te paraissent des mois. Tu ne cesses de vérifier ton calendrier pour connaître à quel moment tu sauras enfin que tu es enceinte. Je le dis de cette façon parce que dans ta tête, tu es déjà enceinte. Tu te dis que tu es sûrement mieux de ne pas prendre de risque jusqu’à ce que tu sois certaine. Tu manges mieux, bois très peu d’alcool, voire pas du tout, tu évites tout ce qui pourrait de près ou de loin nuire au processus de nidation. Pendant deux semaines (qui paraissent des mois), tu deviens hyperconsciente de tout ce qui se passe dans ton corps. Tu te palpes les seins à la recherche d’une douleur inhabituelle, tu es à l’affût de tout ce qui se trame dans ton utérus. La moindre sensation dans le bas-ventre devient la source d’une série de questions (et de réponses de marde trouvées sur Doctissimo). Ton degré de concentration au bureau est nul et tu commences à te laisser aller à rêvasser un peu trop intensément. Tu as de moins en moins de gêne à zyeuter du côté des vêtements pour enfants dans les magasins, tu passes ta vie sur Pinterest à la recherche du modèle parfait de petite couverture que tu tricoteras toi-même. Tu trouves soudainement que tous les enfants sont mignons, toutes les femmes enceintes (elles sont donc ben nombreuses!!) sont rayonnantes, les papillons virevoltent au-dessus des champs en fleurs, la vie est douce et belle et OUCH! Fuck! Une crampe. Non, ça ne peut pas être vrai. Ça ne peut PAS être ça. Doctissimo, symptôme de nidation : crampes, pincements. Ça doit être ça. Mais peut-être pas. Mais peut-être que oui, mais peut-être pas. Je ne peux pas peser sur <em>fast-forward</em> juste pour voir ce qui va se passer dans deux jours? Estie que c’est long.</p>
<p>&nbsp;</p>
<h4>Jours 29 à 30 : le « retard »</h4>
<p>Ouiiiii! Grosse excitation, tu n’es PAS menstruée et tu n’as même pas eu de crampes depuis que tu es levée (peut-être une ici et là, mais c’était rien, c’était vraiiiiment pas comme d’habitude, en tout cas&#8230;) et même qu’on dirait que tu as mal au cœur un peu. C’est impossible de te concentrer sur quoi que ce soit d’autre que ce qui se passe dans ton propre corps. Impossible. Tu utilises toute ton énergie pour rester immobile&#8230; faut pas qu’il décroche! Tu passes ta vie aux toilettes pour vérifier s’il n’y a pas de trace de sang et tu scrutes ton papier de toilette comme si ta vie en dépendait chaque fois que tu y vas. Tu vérifies tellement souvent que tu as la vulve irritée. « Je fais-tu un test de grossesse? » Tu décides que c’est mieux d’attendre. Si tu le fais trop tôt ça va être négatif pis tu vas être déçue plus vite.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Puis, finalement non. T’es pas enceinte. C’est la fête des Mères et t’es assise sur le bol de toilette un papier taché d’un petit rose bien tendre, mais qui est pourtant d’une violence trop grande pour ce que ton petit cœur pouvait supporter aujourd’hui. La honte d’y avoir cru, d’avoir fait tous ces sacrifices, d’avoir osé rêver que c’était possible. Tu fonds en larmes. Retour à la case départ, ne réclamez pas 200 $ (surtout pour celles qui ont des traitements que notre cher gouvernement libéral ne veut plus rembourser).</p>
<p>&nbsp;</p>
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		<title>#jesuismolle</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Marie-Michèle Rheault]]></dc:creator>
		<pubDate>Tue, 25 Oct 2016 14:30:32 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[8 Science]]></category>
		<category><![CDATA[CHRONIQUES]]></category>
		<category><![CDATA[Contemplations du câlice]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Marie-Michèle Rheault J’ai dix-neuf ou vingt ans et j’en suis à ma deuxième session au cégep. Oui, j’ai vingt ans, bon! Je fais partie de ces gens qui ont voulu vivre leur vie entre le secondaire et le cégep (lire ici, travailler de nuit au salaire minimum pour me payer un appartement minable dans le [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<h2 style="text-align: right;"><strong><a href="/wp-content/uploads/2016/10/Hypatie_d_Alexandrie.png"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-2186" src="/wp-content/uploads/2016/10/Hypatie_d_Alexandrie.png" alt="hypatie_d_alexandrie" width="1292" height="951" srcset="/wp-content/uploads/2016/10/Hypatie_d_Alexandrie.png 1292w, /wp-content/uploads/2016/10/Hypatie_d_Alexandrie-300x221.png 300w, /wp-content/uploads/2016/10/Hypatie_d_Alexandrie-768x565.png 768w, /wp-content/uploads/2016/10/Hypatie_d_Alexandrie-1024x754.png 1024w" sizes="(max-width: 1292px) 100vw, 1292px" /></a>Marie-Michèle Rheault</strong></h2>
<p style="text-align: justify;">J’ai dix-neuf ou vingt ans et j’en suis à ma deuxième session au cégep. Oui, j’ai vingt ans, bon! Je fais partie de ces gens qui ont voulu vivre leur vie entre le secondaire et le cégep (lire ici, travailler de nuit au salaire minimum pour me payer un appartement minable dans le vieux Noranda). Bref, on est en 2002 et j’étudie en soins infirmiers : chimie, biologie, microbiologie, pathologie, pharmacologie, etc. C’est fascinant! J’apprends à connaître chaque millimètre du corps humain, chaque vaisseau sanguin, chaque organe. J’apprends aussi les réactions des médicaments dans le foie, le cerveau, le sang. On m’enseigne à faire des pansements, à prendre les signes vitaux d’un patient, puis à faire preuve d’empathie, d’altruisme, d’humanité. Un beau programme. Vraiment. Exigeant, mais beau et complet.</p>
<p style="text-align: justify;">Avec les études collégiales viennent – au grand dam de bien des étudiants des programmes techniques – les cours du tronc commun général qui comprend la philo, la littérature. Je me retrouve donc au beau milieu du cours Littérature II avec mes futures collègues infirmières. Le prof, un beau grand brun passionné, s’active devant la classe. Tommy qu’il s’appelle. Il nous parle avec verve du <em>Germinal</em> d’Émile Zola. À travers ses mots je sens, je comprends, je saisis d’un seul souffle ce qu’impliquent les conditions de travail effroyables, la lutte des classes, l’amour quand tu crèves de faim, la loyauté, la résistance, la révolte, la révolution, la résignation. Je suis là, dans la salle de classe, et je <em>catche</em> toute l’étendue de ce qu’un roman peut nous apprendre. Je me sens soudainement flouée : pourquoi on ne m’a jamais dit que la littérature, ça pouvait être si grand? J’étais où, moi, toutes ces années? Ignorante que je suis. Tout d&rsquo;un coup, je suis complètement absorbée par ce qu&rsquo;on me raconte de <em>Germinal</em>. Je me retrouve catapultée dans une mine froide et humide du nord de la France au XIX<sup>e</sup> siècle. Le réalisme de Zola se fraye un chemin directement dans mes neurones et j&rsquo;ai presque l&rsquo;impression que la salle de classe sent le charbon et que mes poumons en sont pleins. À mes côtés, une collègue de soins infirmiers me glisse à l&rsquo;oreille : « Ostie que c&rsquo;est plate ». Je la regarde, médusée. Mon cerveau fait trois tours, se met à <em>spiner</em>, et s&rsquo;arrête brusquement. Je la fixe avec des yeux ronds, incapable d&rsquo;acquiescer à sa remarque. Faute de mieux, je lui fais un faux sourire niais. Ma tête dit/crie NON et ça devient d&rsquo;une évidence déconcertante. Moi, je ne veux plus donner des médicaments et demander aux patients la couleur de leur marde. Moi, je veux de la littérature TOUS LES JOURS. Je veux que ma vie soit remplie de littérature, d&rsquo;histoire, de sciences politiques, d&rsquo;anthropologie, de sociologie, de philosophie, d&rsquo;arts visuels, de cinéma. Je ne suis pas une scientifique, dite pure. Je suis molle! Je suis de celles qui voient tout ce que les sciences humaines et sociales, dites « molles », contiennent de connaissances et de possibilités. Je suis molle!</p>
<p style="text-align: justify;">Vous en conviendrez, l’appellation « sciences molles », c’est <em>fucking</em> péjoratif. Si je cherche dans Antidote, on me dira que <em>mou</em> est ce « qui n’est pas ferme au toucher, qui s’enfonce lorsqu’on appuie dessus, qui n’est pas rigide et plie facilement, qui manque de vigueur, de vivacité, de dynamisme ». Pas étonnant qu’on nous rabâche les oreilles avec l’inutilité des sciences molles. Qu’a-t-on à foutre d’une science qui plie facilement, qui manque de vigueur et de dynamisme? Mais je ne pense pas que ces qualificatifs définissent ce que sont réellement l’anthropologie ou l’histoire ou la sociologie. Je discutais l’autre jour avec Typhaine et Sah sur l’idée de qualifier ces domaines de sciences « souples ». Plutôt que de propager l’idée de mollesse et de manque de vigueur, la souplesse renvoie plutôt à des notions de flexibilité et de mouvement. Quand on est souple, on tangue, on se transforme, on se modifie, mais on ne casse pas. Cette façon de qualifier les sciences humaines et sociales me semble beaucoup plus juste : à la fois profond, ouvert, complexe. Puis, elle renvoie moins à la dichotomie mou/dur et, par le fait même, diminue la perception négative des sciences qui n’entrent pas dans la sacro-sainte famille des « pures ».</p>
<p style="text-align: justify;">Au-delà de la perception des sciences molles, on peut interroger l’éthique scientifique ou la méthodologie derrière les résultats d’une étude en sciences sociale ou humaine. Les détracteurs des mous vont dire que les sciences sociales ne reposent sur aucun fondement vérifiable, quantifiable, mesurable, qu’elles sont trop vulnérables aux facteurs extérieurs qui pourraient venir brouiller les résultats. Mais l’interprétation de faits sociaux est-elle vraiment moins précise et solide que l’interprétation de données dites « scientifiques » qui peuvent, elles aussi, être influencées par un paquet de facteurs plus ou moins contrôlés? Certes, l’interprétation des faits historiques est influencée par les valeurs politiques et sociales de la personne qui la fait. N’en est-il pas ainsi de la pharmacologie? Des lettres au néon formant les mots Bayer et Monsanto flashent dans votre tête en ce moment? C’est normal. C’est difficile d’accepter que l’industrie pharmacologique soit influencée par l’agroalimentaire et l’économie. La pureté est moins blanche tout à coup, hein? Vous avez envie que je vous parle de la pureté des laboratoires universitaires financés par des compagnies privées? Des études sur le climat commandées par des gouvernements pro-sable bitumineux?</p>
<p style="text-align: justify;">Au lendemain de mon épisode de grande lucidité zolesque, j’ai sacré mon camp du programme de soins infirmiers pour m’inscrire en arts et lettres. Meilleure décision de ma vie. Je ne serais pas la féministe/militante que je suis devenue si je n’avais pas fait l’effort de me plonger dans les sciences humaines et sociales, si je n’avais pas lu Louky Bersianik, si je n’avais pas consulté les travaux de Micheline Dumont ou de Virginie Despentes, si je n’avais pas vu les films de Léa Pool. Comment aurais-je pu prendre conscience des inégalités sociales et travailler à les déconstruire si je n’avais pas eu accès aux connaissances qui émergent des sciences molles? Et aujourd’hui encore, je réitère mon besoin et mon envie de participer à l’émergence de nouvelles idées, de me battre pour le féminisme et l’écologie, contre le racisme et la pauvreté. Et tout cela passe, j’en suis plus que convaincue, par les connaissances que m’apportent les sciences humaines et sociales. #jesuismolle ! L’êtes-vous?</p>
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		<title>Être one of the boys… ou pas</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Catherine Lefrançois]]></dc:creator>
		<pubDate>Wed, 13 Jul 2016 14:05:18 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[7 La communauté]]></category>
		<category><![CDATA[Contemplations du câlice]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>MARIE-MICHÈLE RHEAULT &#160; J’ai 33 ans. Je suis attablée devant une pinte d’IPA dans un bar de Québec avec mes dudes du bac. On joue à des jeux vidéo vintages, on se fait des jokes de littéraires. On refait le monde. On parle de nos vies, de nos dates, de nos jobs. On se confie [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<h2 style="text-align: right;"><a href="/wp-content/uploads/2016/07/One.png" rel="attachment wp-att-2091"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-2091" src="/wp-content/uploads/2016/07/One.png" alt="One" width="1000" height="533" srcset="/wp-content/uploads/2016/07/One.png 1000w, /wp-content/uploads/2016/07/One-300x160.png 300w, /wp-content/uploads/2016/07/One-768x409.png 768w" sizes="(max-width: 1000px) 100vw, 1000px" /></a></h2>
<h2 style="text-align: right;"></h2>
<h2 style="text-align: right;">MARIE-MICHÈLE RHEAULT</h2>
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;">J’ai 33 ans. Je suis attablée devant une pinte d’IPA dans un bar de Québec avec mes <em>dudes</em> du bac. On joue à des jeux vidéo vintages, on se fait des <em>jokes</em> de littéraires. On refait le monde. On parle de nos vies, de nos <em>dates</em>, de nos <em>jobs</em>. On se confie aussi. Beaucoup. On a confiance les uns envers les autres. On se connaît depuis près de 10 ans. On s’aime, on est des <em>buddys</em>. On est des <em>buddys</em>, mais je suis aussi Marie-le-repère-tranquille pour eux. Ces hommes m’aiment pour tout ce que je suis. Je fais partie des leurs. Ils me trouvent drôle, intelligente, fonceuse.</p>
<p style="text-align: justify;">J’ai 22 ans. Je suis avec mes amis « poils ». Ceux qui écoutent du <em>death metal</em> depuis le secondaire. De beaux grands gaillards de l’Abitibi aussi passionnés que généreux. Je les écoute parler de la musique qu’ils font, de leur famille qui commence, de leur nouvelle vie de couple. Je parle de mes études, de mon couple qui bat de l’aile. On boit de la bière <em>cheap</em>, on se taquine, on rigole. On refait le monde d’une autre manière. D’une manière plus sensible, moins intellectuelle qu’avec mes amis de l’université, mais on refait le monde pareil. Je fais partie de leur vie, je suis leur référence quand ça chie, quand ils ne savent plus comment continuer. Ces hommes m’aiment pour tout ce que je suis. Je fais partie des leurs. Ils me trouvent forte, pas couchable, pas sortable.</p>
<p style="text-align: justify;">J’ai 15 ans. On fait un petit <em>party</em> de sous-sol. J’écoute mes <em>boys</em> tenter de jouer du punk-rock avec des instruments de fortune et leur méconnaissance de la musique. Sont beaux à voir! On boit un fond de bouteille de fort que quelqu’un a piquée à ses parents, on fume du pot, on joue à vérité ou conséquence. On vit et on se raconte toutes nos premières expériences. La jeunesse de McWatters dans toute sa splendeur! On est si bien ensemble qu’on se voit tout le temps. On passe des nuits entières à niaiser comme des ados un peu cons, mais on s’en fout, on s’aime. On a, à ce moment, la certitude qu’on passera notre vie les uns avec les autres à être des <em>bums</em>. La fête avant tout! Ces garçons m’aiment pour tout ce que je suis. Je fais partie des leurs. Ils me trouvent folle, <em>game</em>, digne de leur bumitude.</p>
<p style="text-align: center;"> ***</p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;">Vite comme ça, on dira que j’ai toujours été <em>one of the boys</em>. Certes, j’ai partagé avec « mes <em>boys </em>» plusieurs des meilleurs moments de ma vie. Ces hommes m’ont fait rire et pleurer, m’ont comblée de leur confiance, de leur complicité. Pourtant, je sais que je ne suis pas totalement <em>one of them</em>. Ce sentiment de totale liberté que j’ai ressenti à leur contact a, un jour ou l’autre, été rompu par une main insistante sur la hanche, un « t’es crissement sexe » glissé à l’oreille dans un <em>party</em>, le classique « ça fait longtemps que j’ai envie de toi » ou le blessant « chaque fois que je te vois, je pense juste à ça ». BAM! À partir de là se termine l’illusion. Je descends de mon nuage : je ne suis pas <em>one of the boys</em>, je ne l’ai jamais été. Le fil est immédiatement rompu. Je ne suis plus seulement celle avec qui il fait bon refaire le monde. Je suis devenue objet de désir, une figure sexualisée, je suis la fille qu’ils n’écoutent plus parler puisque je leur fais penser à « ça ». Ils veulent soudainement de moi autre chose que ce qu’ils partagent avec les autres <em>dudes</em> de la gang. Alors que je croyais être à leurs yeux Marie-ma-sœur, l’égale des autres de la bande, j’étais plutôt Marie-a-un-je-ne-sais-quoi. Les perspectives changent. Puis une fois que le chat est sorti du sac, on ne peut plus revenir en arrière. Que faire d’autre que d’aller, moi aussi, au bout de ce désir que j’avais pourtant gardé caché parce qu’il m’importait plus d’être l’une des leurs que l’objet de leur désir? Ne suis-je pas la première à clamer haut et fort que le sexe entre ami.es ça se peut et que c’est fort profitable?</p>
<p style="text-align: justify;">Ça m’attriste d’y penser, même si je sais que j’ai retiré beaucoup de ces relations d’amitié « <em>with benefits</em> ». Qu’on ne se méprenne pas. Je ne veux pas dire que c’est de leur faute si je me suis sentie exclue. Ils n’ont jamais pensé à moi en ces termes. Pour eux, je n’avais pas à me sentir des leurs. J’ai cette différence entre les jambes qui fait qu’on ne se pose même pas la question. « Pourquoi se la poser, de toute façon? Pourquoi ai-je besoin de faire partie du <em>boys club</em>? » diront-ils.</p>
<p style="text-align: justify;">En fait, ce qui m’attriste, c’est de comprendre que, finalement, quoi qu’on soit, quoi qu’on fasse, on n’est jamais vraiment <em>one of the boys</em> si on est une fille ou si on ne partage pas le bagage de virilité construit autour de l’homme hétérosexuel. Mes amis gais pourraient certainement dire la même chose. Il a toujours semblé leur manquer cet élan de virilité pour pouvoir faire partie à part entière du groupe fermé des <em>boys</em>. Pourtant j’ai eu beau avoir les mêmes idées qu’eux, être des mêmes partys, boire ou fumer autant, sacrer comme un charretier, connaître la musique autant qu’eux, coucher avec des filles, je n’étais pas un homme et je n’en serai jamais un. Pas que je voudrais l’être, non. Mais cette différence me scie les jambes. Pourquoi s’enfermer dans cette construction genrée qui limite les gens et qui empêche de créer des groupes ouverts, riches, axés sur le partage des connaissances et des habiletés plutôt que sur une dichotomie malsaine et débilitante?</p>
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		<title>Courir grosse</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Marie-Michèle Rheault]]></dc:creator>
		<pubDate>Thu, 07 Apr 2016 20:12:04 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[6 Le sport]]></category>
		<category><![CDATA[CHRONIQUES]]></category>
		<category><![CDATA[Contemplations du câlice]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>MARIE-MICHÈLE RHEAULT &#160; J&#8217;ai longtemps eu peur de courir. Sur le tapis roulant, à l’école, sur un sentier au bord de la rivière, même pour attraper l&#8217;autobus. Je me disais toujours : «Je ne vais certainement pas être la grosse qui rentre dans l&#8217;autobus tout essoufflée, pâmée par les 35 mètres qu&#8217;elle a dû courir. Pffff! [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<h2 style="text-align: right;"><a href="/wp-content/uploads/2016/04/Stella_-_Jeux_denfants_17_-_La_Marelle_et_le_cerf-volant_F17BOU005395.jpg" rel="attachment wp-att-1830"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-1830" src="/wp-content/uploads/2016/04/Stella_-_Jeux_denfants_17_-_La_Marelle_et_le_cerf-volant_F17BOU005395.jpg" alt="Stella_-_Jeux_d'enfants_17_-_La_Marelle_et_le_cerf-volant,_F17BOU005395" width="2280" height="1864" /></a></h2>
<h2 style="text-align: right;"></h2>
<h2 style="text-align: right;">MARIE-MICHÈLE RHEAULT</h2>
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;">J&rsquo;ai longtemps eu peur de courir. Sur le tapis roulant, à l’école, sur un sentier au bord de la rivière, même pour attraper l&rsquo;autobus. Je me disais toujours : «Je ne vais certainement pas être la grosse qui rentre dans l&rsquo;autobus tout essoufflée, pâmée par les 35 mètres qu&rsquo;elle a dû courir. Pffff! J&rsquo;aime ben mieux attendre le prochain bus. » C&rsquo;est quoi, dans le fond, attendre 10 minutes (25 minutes quand tu habites Québec) sur le coin d&rsquo;une rue&#8230; dans le froid&#8230; quand t&rsquo;es déjà en retard? Hein, c&rsquo;est quoi? Je me souviens avoir refusé de courir dès que j’ai commencé à avoir des seins, des hanches, des fesses. Au secondaire, je refusais catégoriquement de participer aux cours d’éducation physique si ceux-ci impliquaient de la course. Volleyball ? OK. Badminton ? OK. Natation? OK. Faire un 10 minutes de course autour du gymnase pour se réchauffer avant le cours ? <em>No fucking way</em> ! Je n’avais pas particulièrement de problèmes d’estime de soi, j’étais plutôt leader et estimée de mes pairs, mais ma limite était atteinte bien rapidement quand il s’agissait de courir. Je ne pouvais tolérer cet état de vulnérabilité dans lequel ça me mettait. J’avais l’impression que tout le monde me regarderait échouer quelque chose de simple et d’inné.</p>
<p style="text-align: justify;">Au tournant de la trentaine, il m’a bien fallu me rendre à l&rsquo;évidence: je devais mettre fin à ces 20 années d&rsquo;abstinence de course, prendre mon courage à deux mains et commencer à courir un peu. Parce que, t’sais, la course c&rsquo;est <em>so trendy</em> pis que moi aussi je veux être <em>trendy</em> dans mes sports. Moi aussi je veux avoir des beaux <em>runnings</em>, une camisole qui <em>fite</em> avec mes leggings, pis compiler mes <em>stats</em> de course sur Runtastic. En fait, je voyais la course comme un nouvel espoir d’aimer le sport. J’étais convaincue que ça serait pour moi une révélation. Et j’avais raison. Oh ! Ne vous méprenez pas : je n’ai pas miraculeusement perdu les kilos en trop parce que je me suis mise à courir et je ne suis pas devenue agile comme un tigre. Mes <em>runnings</em> ne <em>fitent</em> pas avec mon linge de course qui est la plupart du temps un vieux t-shirt du Festival du cinéma international de Rouyn-Noranda. Je ne rentre toujours pas dans du <em>small</em> et je tombe encore souvent pour aucune raison, sinon celle d’être beaucoup trop distraite, mais la course a plutôt été révélatrice. Elle s’est avérée être une briseuse de barrières personnelles et mentales. Ça s’est passé graduellement et il reste toujours du chemin à faire, mais je me suis rendu compte qu’une fois que tu es à l’aise de courir en public, tu peux faire ben des affaires dans la vie. C’est vrai ! La course c’est quelque chose qui dévoile beaucoup de ce qui relève pour moi de l’intimité, de ce que j’ai du mal à montrer à des inconnu.es. Le corps en sueur, la chair du ventre et des cuisses qui bouge, les seins qui ballottent, le visage rouge (voire mauve) sont pour moi les conséquences d’un passé d’abus, d’inconscience ou de déni de mon corps qui me gène et que j’ai encore du mal à accepter. Alors d’aller les exposer aux dizaines de sportifs nés avec qui je partage la piste de course, ça a toujours été pour moi un acte souffrant et de remise en question constante. Je suis capable de gérer la douleur physique : l’essoufflement, les jambes qui se crispent, la cheville qui fait des siennes. Tout ça, ça se tolère, ça se travaille, ça s’améliore au fur et à mesure que tu avances dans ton entraînement. Ce qui se passe dans ta tête, tes peurs, ta crainte du jugement des autres et de toi-même, ça, c’est une autre histoire. Des fois, je suis tellement consciente des gens qui passent que j’en perds le fil de mon entraînement. Comment ne pas se comparer ? On nous montre depuis notre plus jeune âge à se peser, se mesurer, compétitionner.</p>
<p style="text-align: justify;">Cette peur du regard de l’autre sur mon corps en mouvement me revient chaque printemps. Plus la période sans courir est longue, plus j’ai du mal à faire ce sport librement et sans entraves psychologiques. Mais, quand tu finis par passer par-dessus cette obsession du regard de l’autre sur soi, sur ce que tu n’aimes pas de ton corps ou de ta personnalité, de ce que tu n’as pas accepté de ton passé, il se passe quelque chose de magnifique, presque magique. Tu prends ton erre d’aller, tu bombes le torse et tu trouves que finalement, ta foulée est pas pire pantoute. Chaque sortie t’apporte un peu plus d’endorphines salvatrices et tu deviens accro à ce moment d’euphorie qui te grise en rentrant à la maison. Je sais, c’est un peu cliché, mais je ne peux pas le nier : moi aussi, je préfère la course.</p>
<p>&nbsp;</p>
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		<title>Contemplations hors-normes</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Catherine Lefrançois]]></dc:creator>
		<pubDate>Fri, 23 Oct 2015 17:24:14 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[5 Univers intimes]]></category>
		<category><![CDATA[CHRONIQUES]]></category>
		<category><![CDATA[Contemplations du câlice]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>MARIE-MICHÈLE RHEAULT et MARIE-JO GAREAU Photo: Satya Jack, www.jackraw.com Cette édition des Contemplations du câlice prend cette fois-ci les allures d’une courte correspondance entre mon amie Marie-Jo Gareau et moi. Le sujet : comment envisageons-nous l’intimité avec un corps hors normes. On s’est laissées aller, en essayant d’éviter de se censurer. Ça va dans tous les sens, [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<h2 style="text-align: right;"><a href="/wp-content/uploads/2015/10/Corps-hors-norme-600.jpg"><img decoding="async" class="alignleft wp-image-1510 size-full" src="/wp-content/uploads/2015/10/Corps-hors-norme-600.jpg" alt="Corps hors norme 600" width="600" height="400" srcset="/wp-content/uploads/2015/10/Corps-hors-norme-600.jpg 600w, /wp-content/uploads/2015/10/Corps-hors-norme-600-300x200.jpg 300w" sizes="(max-width: 600px) 100vw, 600px" /></a></h2>
<h2 style="padding-left: 120px; text-align: right;"><span style="color: #000000;">MARIE-MICHÈLE RHEAULT et MARIE-JO GAREAU</span></h2>
<p style="text-align: justify;">Photo: Satya Jack, <a class="_553k" style="color: #3b5998;" href="http://www.jackraw.com/" target="_blank" rel="nofollow">www.jackraw.com</a></p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 120px;"><span style="color: #33cccc;">Cette édition des <em>Contemplations du câlice</em> prend cette fois-ci les allures d’une courte correspondance entre mon amie Marie-Jo Gareau et moi. Le sujet : comment envisageons-nous l’intimité avec un corps hors normes. On s’est laissées aller, en essayant d’éviter de se censurer. Ça va dans tous les sens, puis c’est bien comme ça. Et ce n’est pas fini. Le temps nous a manqué pour terminer une conversation qui, de toute façon, ne se finira pas de sitôt.</span></p>
<p style="text-align: center;">***</p>
<p style="text-align: justify;">MJ &#8211; Ça fait un an que je suis sur la liste d&rsquo;attente pour la chirurgie bariatrique. Je me suis inscrite sur cette liste en n&rsquo;étant pas convaincue que c’était ce que je voulais. Ici, en Abitibi, il y a deux ans d&rsquo;attente avant de passer sur la table d’opération. Une connaissance m&rsquo;a dit de m’inscrire même si je n’étais pas prête tout de suite, parce que lorsque tu veux vraiment passer sous le bistouri et qu&rsquo;il te reste deux ans d&rsquo;attente, c&rsquo;est interminable. Ça fait maintenant un an que j&rsquo;y pense de temps à autre, comme quelque chose de lointain et d&rsquo;incertain. Mais plus ça approche et plus je me fais à l&rsquo;idée.</p>
<p style="text-align: justify;">L&rsquo;autre jour, je soupais avec mon amie et nous nous disions en riant, un peu jaune quand même, que lorsque tu habilles les plus grands points dans les boutiques tailles plus, il est temps de faire quelque chose. C&rsquo;est là que je suis rendue. J&rsquo;habille du 4x ou 5x. Certains modèles n&rsquo;ont même pas de 5x. Déjà que je suis limitée lorsqu&rsquo;il est temps de choisir mes boutiques pour magasiner, parfois je ne trouve pas ma grandeur dans les boutiques spécialisées. Et là, je ne te parle que du superficiel.</p>
<p style="text-align: justify;">Dans la vie, j&rsquo;ai toujours foncé. J&rsquo;ai un travail que j&rsquo;aime, j&rsquo;ai mon tendre amoureux, je fais du théâtre, je n&rsquo;ai pas peur du regard des gens. Et il y a ma perle, ma fille, ma belle Kenza, mon trésor, mon rêve de vie.</p>
<p style="text-align: justify;">Très jeune, j&rsquo;ai fait des régimes populaires comme Weight Watchers (WW) et Mince à vie. Étant une fille qui fonce et plutôt intense, j&rsquo;y suis allée à fond. Ma première semaine de WW, j&rsquo;ai perdu 10 livres. Au bout de six mois, j’en avais perdu 60. J&rsquo;avais 16 ans. Je pesais 176 livres et me trouvais toujours grosse. J&rsquo;ai repris une trentaine de livres en un an. Alors je me suis inscrite à Mince à vie. J&rsquo;avais 17 ans. J&rsquo;ai dû perdre 20 livres. Ensuite, je suis partie à Montréal et j&rsquo;ai suivi les traces de ma sœur qui était devenue végétarienne en déménageant à Montréal. Pendant un an, j&rsquo;ai mangé peu de viande et comme je marchais beaucoup dans la « grand&rsquo; ville », je maintenais mon poids. Tout de même, je me trouvais grosse. Un après-midi d&rsquo;été, j&rsquo;ai craqué. Mon corps avait probablement besoin de fer et de protéines. J&rsquo;ai fait cuire un paquet de viande d&rsquo;orignal que j&rsquo;avais ramené d&rsquo;Abitibi et je l&rsquo;ai dégusté. J&rsquo;avais privé mon corps de protéines et j&rsquo;en salivais. J&rsquo;ai tout mangé. Oh! Ce n&rsquo;était pas la première fois que je me privais et qu&rsquo;ensuite je succombais et exagérais! Oh non. C&rsquo;est connu, après un régime où l&rsquo;on se prive d&rsquo;un type d&rsquo;aliment, bien souvent on se reprend et pas juste à peu près.</p>
<p style="text-align: justify;">J&rsquo;ai recommencé à manger de la viande. Certaines vieilles habitudes sont revenues. Et le bon vieux cycle s&rsquo;est répété. Quelques années plus tard, j&rsquo;ai terminé l&rsquo;université, j&rsquo;ai connu Mo, mon amour. L&rsquo;amour devint grand et nous avons décidé de nous marier. Les vieilles habitudes, qui sont revenues à mesure que le confort augmentait, étaient maintenant bien installées chez nous et mon poids s&rsquo;en ressentait. Ma mère m&rsquo;a un jour passé le commentaire que j&rsquo;avais engraissé et se fut un coup de pelle dans le front. Ce n&rsquo;était pas banal pour moi que ce soit ma mère qui me fasse ce commentaire.</p>
<p style="text-align: justify;">L&rsquo;histoire du poids, chez nous, c&rsquo;est éternel. Du plus loin que je me souvienne, ma mère a fait des régimes. Elle angoissait pour son poids, elle maigrissait et engraissait. Les vieilles habitudes et le fameux cycle. Ma grand-mère a aujourd&rsquo;hui 85 ans et parle encore de son poids (soupir, soupir). Quand je dis que c&rsquo;est une histoire qui vient de loin…</p>
<p style="text-align: justify;">Bref, ma mère me dit que j&rsquo;ai engraissé, j&rsquo;ai un coup de pelle dans le front et je fais une mégacrise d&rsquo;angoisse. Je tombe, je me relève. Une semaine plus tard, je commence une thérapie alimentaire. Je suis suivie par une thérapeute et une nutritionniste. Je farfouille en moi pendant près de deux ans. J&rsquo;apprends beaucoup sur l&rsquo;alimentation et les saines habitudes alimentaires. Je trouve un centre de yoga où je me sens bien et où j&rsquo;apprends à connaître mon corps, à le ressentir.<br />
La thérapie et le yoga se terminent en même temps que nous déménageons en Abitibi. Et là, une nouvelle vie commence : nouveaux <em>jobs</em>, notre première maison, un bébé d&rsquo;amour et le retour du cycle éternel. J&rsquo;en suis là. Je ne vois plus de lumière au bout du tunnel. La lumière sera peut-être celle que je verrai lors de mon réveil en salle d&rsquo;opération. Ça fait un an que j&rsquo;attends.</p>
<p style="text-align: justify;">MM &#8211; Quand je me regarde dans le miroir, je ne vois souvent que ma tête. J’ai longtemps (je le fais encore) omis de regarder mon corps. Une sorte de déni, j’imagine, de fuite de l’évidence. Je ne me rends pas compte que j’engraisse parce que je ne me regarde pas. Quand je me trouve belle, c’est parce que je trouve que mon visage est beau. Le reste, je ne le regarde pas souvent. J’aime mieux nier, ça fait moins mal qu’un « coup de pelle dans le front » comme tu dis. Mais des fois, tu as beau essayer d’éviter les coups, la pelle, tu la manges pareil en plein front. Tu t’assois dans le banc de cinéma pis ton cul est tellement serré que tu te demandes comment tu vas faire pour ne pas avoir mal en sortant de là. Les lumières s’éteignent, le film commence et tu imploses. Tes sanglots coulent à flots à l’intérieur. Tu vois tous les signes que tu n’as pas voulu voir : les ami.es qui marchent trop vite pour toi, tes cuisses que tu retiens tout le long du trajet d’autobus pour ne pas qu’elles débordent sur le banc d’à côté, tes souliers qui s’usent en six mois, tes maux de dos/hanche/talons, ton souffle qui s’emballe à la simple vue d’un escalier, l’intérieur de tes cuisses qui frottent ensemble et qui chauffe à mort quand tu portes une robe, robe que tu as pris un point plus grand la dernière fois que tu es allée magasiner. Putain de merde! Me semble que je devrais pouvoir porter une robe sans souffrir le martyre! Puis le linge, ce n’est pas si superficiel que ça. Oui, ce ne sont que des vêtements, mais, pour bien des gens dans notre société, ça fait partie de ce qui nous représente. Ça montre, au premier regard, une partie de notre personnalité. Et puis quand on a un corps « hors normes », comment on fait pour se sentir belle (physiquement s’entend) si ce n’est pas par nos vêtements? On peut se sentir bien et ne pas avoir trop de complexes quant à notre physique, reste qu’on aime ça quand même bien paraître. Puis on a besoin que nos vêtements soient vraiment beaux parce qu’on a toujours l’air « tout croche » quand on est grosse. Sérieusement, des fois, je regarde des filles minces dans la rue en me disant : « Oh! J’aimerais tellement avoir un look comme ça! » Finalement, elles ont le même type de vêtements que moi, mais elles, elles sont tendance, moi, je suis la chienne à Jacques.</p>
<p style="text-align: justify;">Faque qu’est-ce que je fais quand la pelle me pète dans le front? (Après la crise d’angoisse, je veux dire.) Eh bien, je m’inscris au gym, je m’achète des nouveaux souliers de course ou des nouveaux vêtements de sport, je m’entraîne six fois par semaine et je deviens hyperstricte sur mon alimentation. Puis ça ne dure pas longtemps. Évidemment. Les occasions de bouffe/restos/bière sont nombreuses. Je deviens frustrée et découragée. Je trouve que tout ça est injuste et que je ne devrais pas être obligée de faire ça pour avoir un corps décent. Puis je déprime, j’arrête de courir et je mange n’importe quoi. Tu parlais du cycle qui se répète, hein? Ben ça fait près de vingt ans que ça dure pour moi. Chaque fois, ce cycle est accompagné d’un sentiment d’échec terrible qui m’accable de plus en plus. J’en viens à me dire que je ne vais plus jamais essayer de perdre du poids, que je vais rester comme ça. Impossible. Parce que les conséquences sont nombreuses et laissent des cicatrices profondes sur ma santé, sur mon estime de moi, sur mon couple. Est-ce que ce surpoids va me faire faire une crise cardiaque à 40 ans? Vais-je réussir à voyager? Ai-je assez de charisme pour faire ce travail? Vais-je recommencer un jour à avoir envie de montrer mon corps nu à quelqu’un? Parce qu’on va se le dire, le sexe, c’est beaucoup le désir que l’autre nous désire. C’est ben difficile de désirer quand on ne se sent pas désirable. Comment on fait pour s’abandonner à l’autre quand on ne fait que penser à la laideur de notre corps, à ces bourrelets qui revolent d’un bord pis de l’autre, à ces vergetures, ces seins qui n’en finissent plus de grossir et de pendre?</p>
<p style="text-align: justify;">MJ &#8211; Tu parles du sexe, ma chérie, je dois dire que depuis que j&rsquo;habille du 4x-5x (j&rsquo;ai peur de dire mon poids, comme si de dire la grandeur de mes vêtements effaçait de mon esprit le 3 à la position des centaines du foutu nombre), c&rsquo;est rendu physiquement difficile de tenir une position confortable pendant l’acte ou même de maintenir un certain niveau de désir. Mon bien-être est aussi beaucoup lié à la façon dont j&rsquo;ai mangé avant l&rsquo;acte. C&rsquo;est certain que pour peser au-delà de 300 livres, je ne me nourris pas seulement pour vivre, mais je vis pour manger et j&rsquo;excède souvent ma satiété. Je n&rsquo;ai pas de période de boulimie, donc à chaque repas, je dépasse quasi toujours ce dont mon corps a réellement besoin pour vivre. J&rsquo;essaie depuis longtemps de vaincre cette dépendance, cette maladie, ce je-ne-sais-quoi. Thérapie, lecture, acupuncture, régimeS, yoga, méditation&#8230; Dans la plupart des cas, ça m&rsquo;a fait du bien, mais ç’a été de courte durée. Le vieux cycle est revenu comme quelque chose d&rsquo;à la fois rassurant, apaisant, épuisant et éreintant.</p>
<p style="text-align: justify;">Lorsque j&rsquo;habillais du 2x, je me sentais beaucoup mieux pour le sexe. Je me suis trouvée <em>sexy</em>, pulpeuse, attirante. En gardant toujours un bout de couverture pour cacher mon « tablier graisseux » (Yiouk! Quel terme disgracieux.).</p>
<p style="text-align: justify;">Comme tu le dis, mon amie, j&rsquo;ai toujours regardé davantage mon visage lorsque je suis devant le miroir. Mais j&rsquo;ai réussi à attirer. Pas toujours les bonnes personnes, mais bon, j&rsquo;attirais. Je devais me prouver que j&rsquo;étais capable. Depuis que je suis jeune adulte, je mets ce qui me plaît en vedette. Mes cheveux, mon visage, ma poitrine, mes jambes. Je camoufle le reste. Je priais le ciel pour qu&rsquo;un jour quelqu&rsquo;un m&rsquo;aime comme je suis avec mon fameux tablier graisseux. J&rsquo;espérais beaucoup, mais je n&rsquo;y croyais pas. Quand je faisais l&rsquo;amour avec des hommes, je croyais que je valais quelque chose. J&rsquo;ai rencontré Mohamed, et j&rsquo;ai connu du même coup l&rsquo;amour, le respect, le désir&#8230; Et tu sais quoi? Il donne des bisous à mon ventre, à mon corps entier! As-tu trouvé cette personne ma chérie?</p>
<p style="text-align: justify;">MM &#8211; Bien sûr que j’ai trouvé cette personne! Ce qui est malheureux, c’est que je ne la laisse pas me toucher comme j’aime être touchée, comme elle aime me toucher. C’est terrible de se mettre des barrières comme ça. Ma tête bloque tout! Dès que se pointe mon désir, je recule, je frissonne, je me ferme, comme si j’avais été très profondément blessée par quelqu’un. Mais tu sais quoi? Jamais quelqu’un ne m’a fait sentir ça. On ne m’a jamais dit « je ne te désire pas » ou « je ne te désire plus comme avant ». Non. Tout ça est dans ma tête. C’est moi qui juge que je ne suis pas désirable. Pourtant, moi je désire des gens avec toutes sortes de corps. Des gens différents : des gars, des filles, des minces, des rond.es, des grand.es et des petit.es. Je ne serais pas stoppée par le handicap de quelqu’un ou une cicatrice importante. Pourquoi je pense, alors, que mes kilos en trop sont absolument répulsifs? Pourquoi les gens qui me regardent seraient dégoûtés par mon corps? Je pense que malgré ma volonté de faire un pied de nez aux diktats de la beauté féminine, les stéréotypes me sont rentrés dans la tête bien comme il faut. J’ai gobé, bien malgré moi, la plupart des préceptes machos qui dictent ce qui est beau d’un corps de femme. C’est bien triste tout ça. Les femmes en sont venues à croire que ces standards loufoques sont légitimes et je fais partie du lot. Hier, je regardais Canal Vie et une bonne majorité des commerciaux faisaient une corrélation directe entre la beauté (c.-à-d. de beaux vêtements, la minceur, des cils volumineux et une peau sans rides) et la confiance en soi. Et puis ce n’était pas que les commerciaux, les émissions aussi avec en tête cette fameuse émission <em>Quel âge me donnez-vous?</em> de Jean Airoldi. Je n’ai regardé qu’un seul épisode et je peux clairement te dire que ce n’est pas de Botox dont ces femmes ont besoin, mais d’une psychothérapie. Pourquoi teindre les cheveux de Wendy qui a peur de sortir de chez elle et d’aller au MARIAGE de SA PROPRE FILLE parce qu’elle se trouve laide? Elle a besoin d’aide, pas d’une nouvelle robe! Comme elle, on a probablement plus besoin d’aide que de perdre 10-20-30 kilos. Le problème, c’est que tout autour de nous tente de nous vendre l’idée que c’est, dans notre cas, la minceur qui nous rendra la paix intérieure. C’est de la foutaise tout ça. Puis au fond, c’est peut-être plus facile pour moi de maigrir que d’aller voir chez le psy si j’y suis.</p>
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		<title>Faire réchauffer les macaronis</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Catherine Lefrançois]]></dc:creator>
		<pubDate>Thu, 21 May 2015 17:54:17 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[4 Économie]]></category>
		<category><![CDATA[CHRONIQUES]]></category>
		<category><![CDATA[Contemplations du câlice]]></category>
		<category><![CDATA[Oikonomía]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>MARIE-MICHÈLE RHEAULT Ariane avait faim depuis une bonne heure. Si elle n’essayait pas de nier les bruits incessants de son estomac qui viennent la hanter chaque fois que son esprit n’est pas occupé, elle dirait qu’elle a faim depuis le début de la session. C’est que le budget est plutôt serré. Elle se doutait bien [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p><a href="/wp-content/uploads/2015/05/Contemplations.png"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-1248" src="/wp-content/uploads/2015/05/Contemplations.png" alt="Contemplations" width="600" height="777" srcset="/wp-content/uploads/2015/05/Contemplations.png 600w, /wp-content/uploads/2015/05/Contemplations-231x300.png 231w" sizes="(max-width: 600px) 100vw, 600px" /></a></p>
<p>MARIE-MICHÈLE RHEAULT</p>
<p style="text-align: justify;">Ariane avait faim depuis une bonne heure. Si elle n’essayait pas de nier les bruits incessants de son estomac qui viennent la hanter chaque fois que son esprit n’est pas occupé, elle dirait qu’elle a faim depuis le début de la session. C’est que le budget est plutôt serré. Elle se doutait bien qu’il faudrait faire des sacrifices; l’université est un privilège, n’est-ce pas? C’est en tout cas ce qu’on lui avait répété quand elle avait décidé de s’inscrire en enseignement du français langue seconde. Qu’il en coûte ce qu’il faudra, elle voulait aller au bout de son rêve. Celui d’aider les gens à vivre dans leur nouveau pays, à pouvoir parler à leurs voisins, à aller à l’épicerie, à exercer leur métier dans une langue qui leur est inconnue. Elle ne se doutait pas que les sacrifices pour y arriver iraient jusqu’au manque de nourriture. Oh! elle était bien prête à porter les mêmes vêtements jusqu’à ce qu’ils soient usés, troués; elle était prête à ne pas voyager ni même sortir avec ses ami.es pendant le temps de ses études; elle était motivée et décidée à passer les trois prochaines années à étudier même s’il lui fallait pour ça boucler un budget irréaliste. Mais manquer de nourriture, ça, Ariane ne s’était pas doutée que ça pouvait lui arriver.</p>
<p style="text-align: justify;"> <a href="/wp-content/uploads/2015/05/Oikonomia.png"><img decoding="async" class="alignright wp-image-1134 size-full" src="/wp-content/uploads/2015/05/Oikonomia.png" alt="Oikonomia" width="200" height="200" srcset="/wp-content/uploads/2015/05/Oikonomia.png 200w, /wp-content/uploads/2015/05/Oikonomia-150x150.png 150w, /wp-content/uploads/2015/05/Oikonomia-100x100.png 100w" sizes="(max-width: 200px) 100vw, 200px" /></a></p>
<p style="text-align: justify;">Elle avait beau essayer de ne pas y penser, mais, encore une fois, elle avait faim. Les bruits de son estomac s’étaient transformés en un trou béant qu’elle n’arrivait plus à oublier. Elle avait soudainement l’impression que ses sucs gastriques s’étaient attaqués aux parois de son œsophage après avoir massacré celle de son estomac. Est-ce que cette brûlure allait finir par lui ronger l’intérieur? Est-ce qu’elle allait monter jusqu’à son cerveau? « Attendre encore une heure avant de manger. » Elle s’était donné le défi d’attendre encore une heure avant d’avaler la dernière tasse de macaronis au jus de tomate qu’il lui restait. Sinon, elle savait que le temps serait trop long entre ce « repas » et la prochaine fois qu’elle pourrait manger. Elle savait qu’elle se réveillerait au milieu de la nuit et aurait du mal à se rendormir. Tout était compté : le pain, les pâtes, le papier de toilette. Tout. Ariane savait très bien qu’elle ne pouvait se permettre une collation à cette heure. « Attendre encore une heure avant de manger. Relire une dernière fois mon travail à remettre demain, puis après, seulement après, faire réchauffer les macaronis. »</p>
<p style="text-align: justify;">Ariane s’était réveillée au son du cadran ce matin-là. Cela l’avait surprise. Peut-être que son corps avait finalement compris qu’il avait beau protester, la nourriture ne venait pas plus vite. Il avait peut-être enfin compris qu’il valait mieux dormir pour garder ses énergies. Les yeux encore endormis, Ariane avait ouvert son ordinateur, consulté ses courriels et son fil Facebook. Son ami Gabriel avait mis quelques photos de son voyage en Islande, sa cousine <em>foodie</em> avait photographié son assiette lors de sa dernière visite dans un nouveau restaurant branché, sa sœur s’exerçait à la course et faisait état des résultats de sa sortie du matin. 35 minutes de course sur un parcours de 7 km. C’est du moins ce qu’affirmait le compte Runtastic du nouvel iPhone de sa petite sœur. Ce qu’ils en avaient des belles vies ces gens-là! Ariane doutait maintenant de ses choix. Pourquoi se cassait-elle la tête tout ce temps pour les études? Ne pouvait-elle pas trouver un sens à sa vie sans avoir un métier qu’elle aime? Au fond, pourquoi ne pas juste faire comme tout le monde et se résigner à n’exister pleinement que le samedi et le dimanche? Non. Il fallait se raisonner. Fermer les yeux, prendre une grande respiration et se souvenir des raisons qui l’avaient poussée à s’inscrire à l’université.</p>
<p style="text-align: justify;">Le solde de son compte AccèsD indique un montant de 26,87 $. Elle regarde le calendrier. Il reste encore 5 jours avant le versement de ses prêts et bourses, 7 avant de pouvoir toucher son chèque de paye. 26,87 $. Comment allait-elle pouvoir manger pendant 5 jours avec 26 dollars et 87 sous? Ariane aimerait pleurer et crier de rage, mais ses yeux restent secs. Il n’y a plus en elle qu’un vague sentiment de culpabilité, le goût amer des choix qu’elle n’a pas su faire. Ariane ne peut s’empêcher de repenser aux 5 dollars dépensés pour un café au lait un plus tôt dans le mois. Un simple café au lait, pensait-elle. Pourquoi ne pas avoir su dire à ses coéquipiers qu’elle ne pouvait pas vraiment se permettre de fréquenter le café du coin, même pour terminer un travail avec eux? Pourquoi ne s’était-elle pas empressée de suggérer la bibliothèque comme point de rencontre de l’équipe? 5 dollars pour un café… 5 dollars qui aurait pu lui permettre de s’acheter un gros pot de yogourt pour déjeuner cette semaine. Elle regrettait, convaincue qu’elle aurait pu, avec un peu plus de vigilance, faire le bon choix. Qu’importe, ces 5 dollars n’y sont plus, elle devra faire avec.</p>
<p style="text-align: justify;">Sa carte de guichet en poche, Ariane n’avait plus d’autres choix que de se rendre à l’épicerie voir comment elle pourrait s’en tirer avec 26,87 $. Elle parcourait les allées du supermarché sans trop savoir quoi choisir. « Encore des macaronis? Du riz? La viande, on oublie ça tout de suite! ». La boulangerie sentait le bon pain tout juste sorti du four, les paniers des clients débordaient : des fruits et des légumes frais, du poulet BBQ, du saumon, de la crème glacée, etc. Ariane fut prise d’un vertige, se retenait pour ne pas vomir. Les odeurs de nourriture devenaient pour elle à la fois un doux fantasme et une source d’angoisse. Valait mieux sortir d’ici au plus vite. Elle étala le contenu de son panier sur le comptoir de la caisse : 1 kg de gruau, un sac de lentilles brunes, un sac de riz brun à grains longs, un sac de légumes surgelés, 2 litres de lait, 5 bananes, 5 pommes. Total de la facture : 23,93 $. Elle trouvait qu’elle s’en était plutôt bien sortie quand elle fut prise d’une panique. Ariane se mit à compter sur ses doigts. 24, 25, 26, 27, 28… non, non, ça ne se pouvait pas… elle recomptait… 24, 25, 26, 27, 28. Merde. Comment avait-elle pu oublier? Tout était pourtant bien calculé. Comment avait-elle pu se tromper? Cette fois, c’en était trop. Les larmes sont montées et elle n’arrivait pas à les contenir. Sur le chemin du retour, elle pleurait doucement ne sachant plus ce qu’elle ferait. Il ne lui restait même pas 3 dollars, elle n’aurait pas d’autre argent avant 5 jours, mais elle serait menstruée demain.</p>
<hr />
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		<title>L&#8217;érection du redneck</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Catherine Lefrançois]]></dc:creator>
		<pubDate>Sun, 08 Mar 2015 13:11:21 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[3 La colère]]></category>
		<category><![CDATA[CHRONIQUES]]></category>
		<category><![CDATA[Contemplations du câlice]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>&#160; MARIE-MICHÈLE RHEAULT Des fois, je suis en maudit contre moi parce que j’ai peur de voyager seule. Oh la pauvre!, vous me direz. Oui, je sais, c’est une peur de luxe. Une peur de fille qui n’a aucune raison d’avoir peur. Non, je n’ai pas peur de disparaître et que personne ne s’occupe de [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p><a href="/wp-content/uploads/2015/03/Contemplations.png"><img decoding="async" class="alignnone  wp-image-866" src="/wp-content/uploads/2015/03/Contemplations.png" alt="Contemplations" width="705" height="531" srcset="/wp-content/uploads/2015/03/Contemplations.png 1000w, /wp-content/uploads/2015/03/Contemplations-300x225.png 300w, /wp-content/uploads/2015/03/Contemplations-65x50.png 65w" sizes="(max-width: 705px) 100vw, 705px" /></a></p>
<p>&nbsp;</p>
<p>MARIE-MICHÈLE RHEAULT</p>
<p style="text-align: justify;">Des fois, je suis en maudit contre moi parce que j’ai peur de voyager seule. Oh la pauvre!, vous me direz. Oui, je sais, c’est une peur de luxe. Une peur de fille qui n’a aucune raison d’avoir peur. Non, je n’ai pas peur de disparaître et que personne ne s’occupe de me retrouver comme nos sœurs volées. Non, je n’ai pas peur de me voir refuser un emploi parce que je porte un hijab ni d’être violée par un mari rentré trop saoul. Ma peur à moi est celle d’une blanche éduquée, pas trop riche, pas trop pauvre qui a été élevée dans une famille où les filles avaient toutes les possibilités. On m’a appris à tenir tête, à me faire confiance et à n’avoir peur de rien ni personne. Et vous savez quoi? Eh bien, c’est précisément ça qui me met en colère : je n’ai AUCUNE raison d’avoir peur de voyager seule. Pourquoi alors cette peur se forge-t-elle une place beaucoup trop grande dans mon cerveau? Pourquoi mon subconscient me renvoie-t-il des scènes extrêmes où je me retrouve coincée dans un trou perdu avec un <em>redneck</em> édenté et armé en mal de torturer/violer/tuer quand je pense à partir faire quelques centaines de kilomètres à vélo? Parfois, je me demande si tout n’est pas mis en place pour que les peurs millénaires de toutes les femmes s’inscrivent dans notre code génétique. Bon, c’est gros, je sais. Les peurs ne s’inscrivent pas dans le code génétique d’une personne, pas plus que les souvenirs ne se transmettent d’une personne à l’autre. C’est quoi alors? Une contagion? Ah mais non! C’est le patriarcat! Simple, non? Foutu patriarcat de marde!</p>
<p style="text-align: justify;">Je suis frustrée de ne pas être capable de le faire pareil ce voyage de vélo. C’est facile pour la jeune blanche éduquée que je suis d’écrire « Foutu patriarcat de marde! » sur le clavier de mon portable et de le publier dans une revue où toutes les lectrices vont être d’accord avec mon idée. C’en est une autre de planter ma tente dans un champ après une journée à pédaler et d’attendre mon <em>redneck</em> édenté pour lui crier au visage en le regardant droit dans les yeux : « Foutu patriarcat de marde! » Parce que je sais qu’il viendra le <em>redneck</em>. Il est partout. Oh, je sais, je n’aurai peut-être (je dis bien peut-être) pas affaire à celui qui a des envies de torturer/violer/tuer, mais j’aurai certainement affaire à celui qui me dira « pédale la grosse », « tasse-toé du chemin la vache » ou « je connais quelque chose de plus intéressant à te mettre entre les cuisses qu’un banc de bécyk ». Connard. Garde ta langue sale pour tes amis aussi épais que toi. Et puis, pourquoi j’y pense à ce connard? Pourquoi je ne fais juste pas ce que je veux sans penser à ces idiots? Pourquoi, je ne suis pas Virginie Despentes qui retourne faire de l’auto-stop après avoir été violée? Le cœur me fend quand je pense que je suis en train de passer à côté d’une expérience puissante, formatrice, initiatique à cause de ma peur du <em>redneck</em>. Ça me bouleverse de me savoir soumise au patriarcat au point de me voir rester sagement à la maison alors que j’ai envie de voir le monde. Pourtant, j’en ai croisé des connards dans ma vie. Chaque fois, je me suis retournée et j’ai continué mon chemin. Mais la peur était là. J’ai eu beau faire « comme si », la peur était là quand même et je sais qu’ils l’ont sentie et que ça les a excités. Le <em>dude</em> qui s’est arrêté sur le bord de la rue pour se masturber devant mes amies et moi l’a fait pour nourrir son érection de notre peur de petites filles de 8 ans. J’ai bien essayé de ne pas lui montrer qu’il me dérangeait. J’ai bien essayé de faire comme si j’en avais rien à foutre qu’il me montre son pénis en érection quand j’allais tout bonnement m’acheter des bonbons au dépanneur du coin, mais il l’a sentie la peur dans mon subconscient. Il l’a senti que je savais que des petites filles partout au pays et ailleurs avaient déjà été enlevées et tuées dans la rue qui les menait au dépanneur du coin. Elles ne s’étaient pas méfiées puis voilà, on leur avait fait mal. Moi non plus je ne m’étais pas méfiée quand j’avais vu le camion bleu stationné le long du chemin. Je croyais que le monsieur cueillait des bleuets (je viens de la campagne, vous l’aurez deviné) à cet endroit comme on le faisait souvent mes amies et moi. Et voilà. Innocence déchue. À partir de ce moment, même si j’avais toujours eu les mêmes droits que mes amis garçons, que dans ma famille, les femmes n’avaient pas moins d’autorité que les hommes, eh bien je savais que ça pouvait m’arriver à moi aussi parce que je suis une fille. La peur est arrivée. Puis, la peur d’avoir peur a tout de suite suivi puis elle a grandi.</p>
<p style="text-align: justify;">Et puis, c’est ça qui me fait le plus chier : nourrir l’érection du patriarcat de cette peur d’avoir peur. Loin de moi l’idée de vouloir minimiser les craintes de celles ayant subi des sévices liés à leur condition de femmes. Comment peut-on penser autrement? Mais ça me fait péter les plombs de leur donner ne serait-ce qu’un seul pouce de ma peur. Ces connards de <em>rednecks</em> ne méritent pas de s’amuser de moi. Je ne veux en aucun cas permettre ne serait-ce qu’une seconde de leur plaisir malsain à se jouer de la peur de l’autre. Je veux être une amazone, une guerrière. Je veux être celle qui fait mentir la peur et dont la colère fait s’amollir l’érection du patriarcat.</p>
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		<title>Trash en rond</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Catherine Lefrançois]]></dc:creator>
		<pubDate>Mon, 10 Nov 2014 04:12:18 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[2 Culture pop]]></category>
		<category><![CDATA[CHRONIQUES]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>MARIE-MICHÈLE RHEAULT Fin des années 1990, Rouyn-Noranda. J’attache les lacets de mes Doc Martens noirs 10 trous. J’enfile le coton ouaté d’Overbass qui me sert de manteau. J’aime bien Overbass. Shantal Arroyo botte des culs et ce groupe, avec Banlieue Rouge et Anonymus, puisqu&#8217;il s&#8217;agit des premiers shows que j&#8217;ai vus, m’a donné envie de [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p><a href="/wp-content/uploads/2014/11/Metal.png"><img decoding="async" class="alignright wp-image-511 size-full" src="/wp-content/uploads/2014/11/Metal.png" alt="Metal" width="350" height="351" srcset="/wp-content/uploads/2014/11/Metal.png 350w, /wp-content/uploads/2014/11/Metal-150x150.png 150w, /wp-content/uploads/2014/11/Metal-300x300.png 300w, /wp-content/uploads/2014/11/Metal-250x250.png 250w, /wp-content/uploads/2014/11/Metal-100x100.png 100w" sizes="(max-width: 350px) 100vw, 350px" /></a>MARIE-MICHÈLE RHEAULT</p>
<p style="text-align: justify;">Fin des années 1990, Rouyn-Noranda. J’attache les lacets de mes Doc Martens noirs 10 trous. J’enfile le coton ouaté d’Overbass qui me sert de manteau. J’aime bien Overbass. Shantal Arroyo botte des culs et ce groupe, avec Banlieue Rouge et Anonymus, puisqu&rsquo;il s&rsquo;agit des premiers <em>shows</em> que j&rsquo;ai vus, m’a donné envie de la musique qui bûche. Il m’a ouvert la porte bien grande pour apprécier plus tard les <em>blast beats</em>, les mélodies complexes, la guitare pesante et les chants gutturaux du death metal. Bref, c’est avec mes Docs et mon coton ouaté que je me prépare à rejoindre mes ami.es pour un <em>show</em> à la Scène Paramount. Nous avons encore bien frais en tête le souvenir du show de BARF dans le sous-sol de l’église ukrainienne. Cette soirée mythique où 400 représentant.es en règle de la jeunesse poil de Rouyn-Noranda se sont entassé.es pour scander, le poing levé bien haut, l’inspirante « Mouton noir » reprise de Plume : « Le monde couraille à gauche à drette comme un troupeau qui court dans bouette / Y’en a qui cale, y’en a qui arrêtent, pis toutes les autres leur pilent s’a tête / Certains ont le pied tellement pesant qu’y’en écrasent même les survivants / De c’te façon-là ben y sont certains, que ça va leur faire ben plus de foin ». Mais ce soir, c’est Quo Vadis que je m’apprête à voir sur scène. Tout le monde avait hâte de revoir ce groupe venu deux ans plus tôt dans notre patelin que nous aimons appeler avec un brin de chauvinisme « la capitale québécoise du métal ». On est fébriles. On attend bien patiemment à l’extérieur que les portes ouvrent. Il fait froid dehors, mais tout le monde est de bonne humeur ou gelé ou les deux, qu’importe.</p>
<p style="text-align: justify;">La tension monte; je veux être à l’intérieur, rentrer dans le tas, me défouler, me défoncer. Le <em>show</em> commence enfin. Je suis à cran. Juste trop hâte de grossir les rangs du fameux et célèbre <em>trash</em> en rond rouyn-norandien. Impossible aujourd&rsquo;hui de me souvenir de la première partie du spectacle. Qu&rsquo;importe. À cet âge, la première partie d&rsquo;un spectacle, c&rsquo;est juste le moment de revoir les ami.es (qu&rsquo;on n&rsquo;a pas vu.es depuis quelques heures parce que de toute façon, nous allons tous à la même école), de se réchauffer le cœur et le sang. Et c&rsquo;est ce qu&rsquo;on fait. On jase, on rit, on se tape dans les mains ou on fait des yeux doux au beau guitariste d&rsquo;un <em>band</em> local qui fera très certainement la première partie dans un prochain <em>show</em>. Puis, juste comme on est prêts, les gars (c&rsquo;est toujours des gars, on ne s&rsquo;en sort pas) de Quo Vadis entrent sur scène en conquérants. Moment magique. C&rsquo;est la communion, la rencontre des esprits en mal d&rsquo;adrénaline. Les musiciens n&rsquo;en reviennent pas de nous voir scander les paroles de leurs chansons. Nous, on est ébahis par la qualité de leur prestation. Puis commence l&rsquo;un des plus beaux <em>trashs </em>en rond de l&rsquo;histoire du Paramount. (Nostalgie.)</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="/wp-content/uploads/2014/11/Metal-2.png"><img decoding="async" class="alignleft wp-image-515 size-full" src="/wp-content/uploads/2014/11/Metal-2.png" alt="Metal 2" width="200" height="313" srcset="/wp-content/uploads/2014/11/Metal-2.png 200w, /wp-content/uploads/2014/11/Metal-2-191x300.png 191w" sizes="(max-width: 200px) 100vw, 200px" /></a>C’est le temps! Je fonce dans le tas. Je prends ma place parmi les grands gars de six pieds, <em>studs</em> aux poignets et testostérone aux coui… veines. Je cours, poings levés. Mon cœur martèle au même rythme que le <em>drum</em> de la chanson qui joue. « Legions of the Betrayed », si je ne me trompe pas. D’aucuns diraient que je me sentais « <em>one of the boys</em> ». Moi je dis, non. Je me sentais moi, gonflée à bloc, dans un environnement qui pourrait sembler oppresseur, mais dans lequel je me sentais l’égale de mes camarades. Aussi folle, aussi crinquée, aussi envoûtée par la musique pesante. Qu’on se le dise : dans un <em>trash</em>, tu manges autant de coups que tu en donnes et c’est comme ça pour tout le monde. On varge, on ne sait pas sur qui, mais on varge. Une bande de guerrières et de guerriers qui se battent pour le plaisir, qui sont là pour avoir mal, qui éprouvent le besoin de souffrir pour se sentir vivre. Si tu choisis d’entrer dans la danse, tu choisis de faire partie du chaos et tu acceptes que ça va faire mal. Personne n’essaiera de te protéger parce qu’il te croit plus faible, personne ne te fera de cadeau. Personne ne tentera non plus de s’attaquer aux plus faibles. C’est impossible. Ça va vite, il fait noir, on est emporté.es par la musique. De toute façon, ce n&rsquo;est absolument pas le but et personne n’est visé par les coups des autres. Puis, il y a toujours quelqu&rsquo;un pour en aider un autre à se relever. Jamais je n&rsquo;ai vu quelqu&rsquo;un rester seul au plancher pendant un <em>trash</em>. Gars, fille, jeune, vieux, maigre, gros.se. Tu tombes, quelqu&rsquo;un te ramasse et on continue son chemin. On est lié.es et on va tous dans le même sens, « comme un troupeau qui court dans bouette », disait Plume. Mais nous, contrairement à la célèbre chanson, on ne laisse personne se faire piétiner. Dans les <em>trashs</em> de ma région, on est tous de « braves p&rsquo;tits moutons noirs ». Dans les <em>trashs</em> de ma région, il y a du monde debout, du monde qui tombe, mais il n&rsquo;y a pas de faibles, pas de forts, pas de filles, pas de gars. Je voudrais que la vie soit un <em>trash</em> en rond.</p>
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		<title>Ma grand-mère bedeau</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Marie-Michèle Rheault]]></dc:creator>
		<pubDate>Sun, 22 Jun 2014 20:00:20 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[1 Sans thème]]></category>
		<category><![CDATA[CHRONIQUES]]></category>
		<category><![CDATA[Contemplations du câlice]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>MARIE-MICHÈLE RHEAULT &#160; Je n’étais pas allée à la messe depuis un bon bout de temps. Pourtant, ce matin du Premier de l’an, j’y suis allée. Malgré la fatigue et les effluves d’alcool liés au party de la veille, malgré le froid mordant des matins de janvier de mon Abitibi natale, je me suis levée [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p><img decoding="async" class="alignleft wp-image-163" src="/wp-content/uploads/2014/06/Programmatique_GrandMereBedeau_02_500x669.png" alt="Programmatique_GrandMereBedeau_02_500x669" width="325" height="435" srcset="/wp-content/uploads/2014/06/Programmatique_GrandMereBedeau_02_500x669.png 500w, /wp-content/uploads/2014/06/Programmatique_GrandMereBedeau_02_500x669-224x300.png 224w" sizes="(max-width: 325px) 100vw, 325px" /></p>
<p>MARIE-MICHÈLE RHEAULT</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Je n’étais pas allée à la messe depuis un bon bout de temps. Pourtant, ce matin du Premier de l’an, j’y suis allée. Malgré la fatigue et les effluves d’alcool liés au party de la veille, malgré le froid mordant des matins de janvier de mon Abitibi natale, je me suis levée et suis allée à la messe. La petite église en pierres des champs de mon village a tout pour être chaleureuse. Elle est minuscule, mais la poignée de paroissiens qui y viennent chaque semaine laisse la majorité des bancs vides et la fait paraître grande et froide. Je suis entrée et me suis assise à côté de mon épouse qui m’avait entraînée là. Elle avait dit à ma grand-mère en lui mettant doucement la main sur l’avant-bras : « Demain matin, Madame Duval, on va aller à la messe. » Mes gros yeux n’avaient pas suffi pour qu’elle dise <em>in extremis</em> que c’était une blague et que nous n’irions pas. Nous avions tenu parole. Il faut dire que le « Ça serait le plus beau cadeau du jour de l’An qu’on pourrait me faire! » lancé par ma grand-mère en me regardant avec des petits yeux de biche ne m’a pas laissé le choix.</p>
<p>Je me suis assise sur un banc, donc, et j’ai regardé un peu autour de moi. Mon esprit divaguait entre les souvenirs que ce lieu évoquait en moi et l’impatience de retrouver la chaleur de mon lit. Puis, j’ai vu ma grand-mère. Elle se tenait bien droite du haut de son même-pas-cinq-pieds à côté du curé. Le poids des années avait écrasé ses vertèbres, la laissant petite et frêle, mais elle avait la tête bien haute et le geste vif. C’était elle la vedette. C’était elle qui attirait mon attention. Elle connaissait chaque prière, chaque tâche qu’elle avait à exécuter pour le bon fonctionnement de la messe. Elle se déplaçait dans le chœur avec une aisance déconcertante. À la voir aller, personne ne pouvait se douter que ses yeux sont moins bons depuis quelque temps. À ce moment précis, personne ne pouvait dire de cette femme, qui pourtant a de trop fréquents épisodes de cécité, qu’elle pourrait hésiter une seconde sur l’emplacement du calice. Ce matin-là, elle effectuait chaque geste avec la précision de celle qui a un œil de lynx.</p>
<p>La messe s’est déroulée comme à l’habitude : sermon, lectures, prières à voix haute. Je n’ai pas prononcé le Notre-Père comme les autres paroissiens qui assistaient à la messe. Je ne le fais jamais. Pourquoi le ferais-je, moi qui ne crois pas? Mais je le dis quand même dans ma tête. Juste pour voir si je le connais encore. Des bouts commencent à s’effacer de ma mémoire. C’est bon signe, je trouve. Pour la communion, c’est un peu la même chose. J’aime bien aller à la messe de Noël juste par tradition. J’aime l’architecture des églises et le côté « creepy » de l’art sacré, mais je ne crois pas, alors je ne communie pas. Mais ce matin-là, c’était ma grand-mère qui donnait la communion à côté du curé. Depuis que sœur Anita, vieillissante et fatiguée de s’occuper toute seule de ce grand presbytère froid, avait rejoint sa congrégation, c’était ma grand-mère qui aidait à donner la communion. J’y suis allée. Je me suis avancée dans l’allée, j’ai mis ma main droite sous ma main gauche (c’est peut-être le contraire qu’il faut faire, je ne sais plus) et j’ai reçu l’hostie – le fameux « corps du Christ » – des mains de ce petit bout de femme. Elle m’a offert l’hostie avec les mains de celle qui a toujours donné. Les mains de celle qui a pelé des patates sa vie durant. Des mains qui ont changé des couches, giflé des fesses de petits tannants et veillé l’enfant malade, son p’tit dernier, Denis. Elle m’a offert l’hostie comme elle m’avait servi le dîner tous les jours de mon enfance : avec bienveillance et générosité. Elle avait consacré sa vie à nous remplir le ventre, elle se réservait maintenant pour nous nourrir l’esprit ou l’âme, je ne sais trop. Elle seule en avait la certitude. Et elle avait toute la légitimité de le faire. Elle a la science de l’Église et connaît mieux que quiconque la signification de ce geste. Toutes ces années à rester bien sagement assise dans les bancs de la même église lui servent maintenant à s’élever au rang de bedeau. C’est elle qui dorénavant a la responsabilité du bon déroulement des activités paroissiales. Elle accueille les gens, prépare les célébrations liturgiques et voit à la tenue de la sacristie. « Madame Duval, c’est ma meilleure », de me dire le curé après la messe. Ça la rend heureuse de recevoir ces compliments. Je le vois bien. Elle a le petit sourire timide de celle qui n’a jamais eu d’éloges pour le travail qu’elle fait. Elle me dirait que c’est normal, que de s’occuper de sa famille, c’était ce qu’elle devait faire. Ma grand-mère ne le dirait pas que, parfois, elle trouvait ça difficile et qu’elle aurait aimé avoir de l’aide. Qu’elle aurait eu besoin de prendre une pause ou simplement de voir du monde. C’est une femme de sa génération, qui ne peut pas dire ces choses-là. Mais aujourd’hui la situation change pour elle. Ma grand-mère a une reconnaissance qu’elle n’a jamais eue de sa vie de femme au foyer. Elle fait encore ce qu’elle a fait toute sa vie. Elle panse et soigne. Elle range, lave et repasse (autrefois les vêtements de sa famille, aujourd’hui la chasuble du curé), elle donne tout son temps. Elle n’a toujours pas de salaire. Les femmes au foyer en auront-elles un jour? Mais la différence réside dans l’œil de ses pairs. Aujourd’hui, au sein de sa communauté, on applaudit son travail. On l’admire pour ses connaissances et pour ce qu’elle fait. On comprend ses responsabilités et on respecte son autorité. Ma grand-mère est bedeau. La première femme-bedeau de son village, c’est pas rien! Gageons toutefois qu’elle est la première bedeau à faire du repassage. N’empêche, lorsque je retournerai dans mon village, j’irai à la messe. Je m’avancerai vers l’autel pour recevoir encore une fois la communion des mains de ma grand-mère. Et je savourerai sa fierté (et ses brownies en allant la reconduire chez elle).</p>
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