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	<title>Caroline Allard Archives - FRANCOISE STEREO</title>
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		<title>Le jour où on m’a cougarifiée</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Catherine Lefrançois]]></dc:creator>
		<pubDate>Mon, 10 Nov 2014 04:15:39 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[2 Culture pop]]></category>
		<category><![CDATA[Caroline Allard]]></category>
		<category><![CDATA[CHRONIQUES]]></category>
		<category><![CDATA[Point de vulve]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>CAROLINE ALLARD « Alors, tu es une cougar? » C’est ça qu’il me dit, le jeune homme. Assez ironiquement, je me trouve dans un haut lieu du féminisme québécois actuel, c’est-à-dire au lancement du premier numéro de ma chère Françoise Stéréo. Le jeune homme en question est tout à fait charmant, éduqué et cultivé, nous avons des [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p><a href="/wp-content/uploads/2014/11/Cougar.png"><img fetchpriority="high" decoding="async" class="alignleft wp-image-371 size-full" src="/wp-content/uploads/2014/11/Cougar.png" alt="Cougar" width="350" height="463" srcset="/wp-content/uploads/2014/11/Cougar.png 350w, /wp-content/uploads/2014/11/Cougar-226x300.png 226w" sizes="(max-width: 350px) 100vw, 350px" /></a>CAROLINE ALLARD</p>
<p style="text-align: justify;">« Alors, tu es une cougar? » C’est ça qu’il me dit, le jeune homme. Assez ironiquement, je me trouve dans un haut lieu du féminisme québécois actuel, c’est-à-dire au lancement du premier numéro de ma chère <em>Françoise Stéréo</em>. Le jeune homme en question est tout à fait charmant, éduqué et cultivé, nous avons des amies communes qui ont un excellent jugement et nous avons commencé à discuter ensemble de ma défunte thèse de doctorat et de la sienne, tout juste naissante. Et puis tout à coup, paf! Me voilà cougarifiée.</p>
<p style="text-align: justify;">(Je préfère la forme « cougarifier » à « cougariser » parce que ça rime avec statufier, et c’est à peu près l’effet que ça m’a fait.)</p>
<p style="text-align: justify;">À la défense du jeune homme, je dois dire qu’il blaguait. N’empêche. En général, ce qui est drôle, c’est ce qui est vrai. Pour que ce jeune homme s’aventure à faire cette blague, c’est qu’il doit voir en elle un fond de vérité.</p>
<p style="text-align: justify;">La vérité, c’est que j’ai quarante-trois ans. Ce soir, je réalise que c’est un âge assez bizarre. On se croit encore jeune, mais toute une génération derrière nous pense le contraire. Je regarde autour de moi et je constate que je suis, pour la première fois de ma vie (en tout cas, il me semble) la plus vieille dans le bar. Je n’ai pas besoin de faire de vox pop, c’est évident. Coudonc.</p>
<p style="text-align: justify;">En quelque part, j’en ressens un certain contentement. En vieillissant, j’ai tendance à développer un sentiment maternel bienveillant pour tout un chacun. Je contemple donc avec fierté cette joyeuse jeunesse engagée et je suis complètement sereine. Le <em>feeling</em> est très reposant, surtout après toutes ces années à chercher à être la bonne élève. Mais voilà que tout à coup, je me fais traiter de cougar. Mon sentiment maternel bienveillant en prend pour son rhume.</p>
<p style="text-align: justify;">La bonne nouvelle dans ma métamorphose-minute en cougar, c’est qu’on me perçoit encore comme un être humain qui a droit à une sexualité. C’est vrai, j’ai ce droit. Je le revendique, même. Alors, qu’on « s’aperçoive » que j’ai ce droit, c’est bien, non? En poussant la réflexion plus à fond (je me trouve à présent au bar, le nez dans ma deuxième bière, à écouter des p’tites jeunes chanter du rock), je me dis que cette histoire de cougarification de la femme plus âgée est plutôt un autre signe que personne n’échappe à la sexualité. On sort tout juste de la puberté qu’on est une lolita, on n’a pas fini d’allaiter qu’on devient une MILF, et on ne peut pas attendre la ménopause tranquille sans se transformer en cougar.</p>
<p style="text-align: justify;">La différence, toutefois, entre les lolitas, les MILFs et les cougars, c’est que les deux premières sont des objets de désir. La lolita et la MILF se font courtiser malgré un certain interdit : dans le premier cas, la jeunesse extrême et dans le second, le tabou de la mère. Mais la cougar n’est pas un objet de désir. C’est, dans le couple à former, l’entité désirante. La cougar a une sexualité, mais c’est elle qui doit se débrouiller pour la satisfaire. La métaphore animalière est éloquente à cet égard : un cougar chasse. La cougar a une sexualité de prédatrice par nécessité parce que, disons-le franchement, dans l’imaginaire sexuel contemporain, la femme mûre n’est pas désirée.</p>
<p style="text-align: justify;">Donc, la cougar doit chasser, puisqu’elle n’est pas elle-même une proie. Cela veut dire qu’en tant que cougar (pas autoproclamée) je suis une superprédatrice par obligation. Ce qui va m’aider dans ma chasse, j’ai l’impression, c’est le camouflage. Parce que tout le monde sait que les femmes plus âgées deviennent invisibles. Pas étonnant qu’on doive chasser dans ces conditions : si on ne fait rien, on se perd dans le feuillage.</p>
<p style="text-align: justify;">Comme je ne suis pas complètement asociale ni vindicative, je recommence à discuter plaisamment avec le jeune homme. Mais je le regarde différemment. Si je suis une cougar en chasse, quel est mon objectif? Réponse facile : je veux me nourrir. Mon cerveau se permet une enjambée rhétorique hasardeuse et je songe que les chasseurs, les chasseurs humains cette fois, ont parfois mangé leur proie pour en acquérir les qualités physiques ou morales. Or, quelle qualité une cougar chercherait-elle à obtenir en plantant ses griffes dans un jeune homme? Réponse facile encore une fois : la jeunesse. La cougar cherche, par le biais de ses conquêtes, à retrouver ses vingt ans.</p>
<p style="text-align: justify;">Troublée par cette révélation, je m’excuse un instant auprès de mon présumé <em>prospect</em>. Je sors mon téléphone intelligent et je cherche : « cougars women ». Premier résultat : <a href="http://www.wikihow.com/Know-if-a-Woman-is-a-Cougar" target="_blank"><em>How to Know if a Woman Is a Cougar : 10 Steps</em></a>. On y apprend que l’une des étapes afin de « détecter la cougar » consiste à regarder comment elle s’habille. Si elle porte des vêtements manifestement « trop jeunes pour elle » (dixit la page Web, qui a été consultée un demi-million de fois), il s’agit bien d’un spécimen de <em>cougarus desesperabilis</em>. Bref, évidemment que la cougar recherche la jeunesse. Elle s’attife de manière à l’attirer et espère qu’elle retrouvera son printemps perdu par simple contact physique avec une jeune pousse. Cette quête est perçue comme étant absurde, comme en témoigne le fait qu’en général on évoque la cougar pour rire de ses ambitions et non pour admirer son audace.</p>
<p style="text-align: justify;">J’offre un verre au jeune homme (avant que vous ne posiez la question : oui, ça existe, les <em>sugar cougars</em>) et je ne peux m’empêcher de penser que quelque part avant l’avènement de la cougar, il y a eu la mort du gigolo. C’est vrai, pensez-y : un gigolo, ça n’existe plus. Auparavant, à l’ère du gigolo, la tache morale était sur le jeune homme qui voulait s’enrichir sans faire d’efforts. Maintenant, avec la cougar, la tache morale est sur la vieille femme qui espère rajeunir à l’aide d’une stratégie futile et ridicule. Du côté des « femmes d’expérience », comme le chantait Francis Martin, la transaction n’est pas financière, mais s’évalue en années de trop que l’on voudrait bien perdre.</p>
<p style="text-align: justify;">Je réponds enfin à la question du jeune homme. Non, je ne suis pas une cougar. Et j’en ai contre la notion même de la chose. D’une part, plus je vieillis, plus je réalise que je n’ai pas peur de vieillir – le phénomène de la preuve dans le pouding. Et puis, surtout, je refuse que ma sexualité soit considérée comme une perversion, peu importe quels hommes (ou femmes) il m’arrive de désirer. Tenter de catégoriser le désir des femmes plus âgées envers les hommes jeunes (ou des jeunes hommes à l’égard des femmes mûres) comme un genre de fétichisme équivaut à vouloir exercer un contrôle social par la sexualité. Puisque la plupart des gens aspirent à être « normaux », parler des femmes mûres comme de « cougars » équivaut à leur prêter des mœurs étranges dignes d’être catégorisées comme telles. Vraiment, pourquoi avoir « inventé » le phénomène de la cougar sinon pour remettre à leur place les femmes plus âgées qui sont sur le marché de la séduction avec l’envie de rencontrer quelqu’un sans se baser sur l’âge pour déterminer le potentiel d’attraction? L’avènement de la cougar nous rappelle que nous vivons dans une société âgiste et codifiée où la « libre circulation sexuelle » entre les générations n’existe pas vraiment. On veut bien admettre que les femmes plus âgées aient encore une vie sexuelle, qu’elles veuillent en avoir une; mais qu’elles n’aillent pas penser qu’un jeune homme puisse les désirer en tant que femmes « normales » sans que cela ne traduise une certaine perversion de leur part. Ou qu’elles puissent elles-mêmes être attirées par un jeune homme sans que cela ne soit une manifestation de leur nature de prédatrice qui n’a d’autre choix que de chasser sous peine de rester tout simplement invisible.</p>
<p style="text-align: justify;">Un enjeu sous-jacent à tout cela est le renforcement de l’idée que l’objectif des rapports de séduction consiste inévitablement à ce qu’ils se terminent par une baise. La cougar en chasse veut se nourrir. Mais qu’en est-il de la séduction comme notion plus large, de la séduction comme lieu où le simple désir de plaire et d’établir une complicité se suffit à lui-même? Est-ce trop ambigu pour être acceptable? J’ai parfois l’impression que nous vivons dans une société où l’ambiguïté est la perversion ultime.</p>
<p>Quoi qu’il en soit, je ne suis pas une cougar.</p>
<p style="text-align: justify;">N’empêche, il est mignon, le jeune homme. Je pourrais lui offrir un autre verre? Mais tout à coup, paf! J’apprends qu’il est gai. Même les femmes mûres et décomplexées qui tentent de rester indifférentes au jugement de la société ne peuvent pas tout avoir.</p>
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		<title>La déesse rebelle</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Catherine Lefrançois]]></dc:creator>
		<pubDate>Sun, 22 Jun 2014 20:00:03 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[1 Sans thème]]></category>
		<category><![CDATA[Caroline Allard]]></category>
		<category><![CDATA[CHRONIQUES]]></category>
		<category><![CDATA[Point de vulve]]></category>
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										<content:encoded><![CDATA[<p><img decoding="async" class="alignleft wp-image-80" src="/wp-content/uploads/2014/06/Programmatique_StyleDeVulve-193x300.png" alt="Programmatique_StyleDeVulve" width="287" height="445" srcset="/wp-content/uploads/2014/06/Programmatique_StyleDeVulve-193x300.png 193w, /wp-content/uploads/2014/06/Programmatique_StyleDeVulve.png 550w" sizes="(max-width: 287px) 100vw, 287px" /></p>
<p>CAROLINE ALLARD</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Parfois, il y a des hommes inconnus qui m’envoient des courriels dans lesquels je suis la vedette de leurs fantasmes éroticos-mochetons. Ils m’ont vue à la télé, entendue à la radio, ils ont <em>stalké</em> mes photos publiques sur Facebook et j’ai été promue « déesse régnant sur le périmètre de leurs bobettes ». Et il faut absolument qu’ils m’en informent. La longueur desdits courriels varie mais, en général, ces hommes inconnus dédaignent les petites vites.</p>
<p>D’emblée, ce que je remarque chez ces hommes inconnus, c’est que « bonjour » ne fait pas partie de leur vocabulaire. J’imagine qu’occupés à se faire un cinéma dans leur tête, ils appliquent instinctivement un des principes du bon scénariste qui veut que la ligne de dialogue avec juste « bonjour » dedans soit en général une ligne inutile. On enchaîne, on enchaîne! Alors ils y vont d’emblée et visent la jugulaire : « Faut que je te dise : que tu es belle! »</p>
<p>Je ne suis pas idiote, je sais que c’est un compliment. Et ce n’est pas fou comme stratégie. Je me suis renseignée sur Google : les compliments peuvent agir à titre de préliminaires sexuels en bonne et due forme. Compte tenu de ce qu’ils me réservent pour la suite, on pourrait dire que c’est un incontournable.</p>
<p>C’est juste plate que certains compliments, ceux-là en particulier, me gossent. Mais voyons, me direz-vous, comment est-ce possible? Après tout (toujours selon Google), « les compliments sont des bonbons dont les femmes raffolent toute leur vie ». C’est peut-être le conseil souvent répété de ma mère (salut, maman!) qui m’a traumatisée, mais je me méfie des bonbons offerts par des inconnus. Ou alors je n’ai pas la dent du compliment sucrée. Ou peut-être que ce qui me dérange, c’est moins le « Que tu es belle! » que le « Faut que je te dise ». C’est vrai, pourquoi <em>faut-il</em> me le dire? J’ai l’impression que ces hommes inconnus croient qu’ils sont les premiers à m’annoncer que je suis belle. Ils ont <em>découvert</em> quelque chose d’incroyable et ils <em>doivent</em> me mettre au courant, ça urge. C’est comme si Neil Armstrong avait débarqué sur la Lune en lui disant qu’heureusement qu’il est passé par là sinon personne ne lui aurait jamais dit : « T’as de beaux cratères, tu sais. » Ben oui, elle le sait. Bon, j’en entends qui disent : « Tchèque l’autre, elle se pense belle. » <em>Why not?</em> On n’arrête pas de nous dire à nous, les femmes, qu’on manque d’estime de nous-mêmes, qu’on se met des objectifs inatteignables en termes de beauté. Je me trouve belle, moi; et là, faudrait que j’en aie honte? Je refuse et j’en suis justifiée à cent pour cent. Et quelqu’un qui sort de nulle part pour m’annoncer, divin Messie <em>style</em>, que je ne suis pas d’une laideur choquante, ça me gosse.</p>
<p>Une autre affaire avec « Il faut que je te dise » : ça manque de retiens-ben. L’homme inconnu qui m’écrit des affaires cochonnes ne peut juste pas se retenir de le faire. C’est quelque chose que je comprends mal. Ce qui m’irrite là-dedans, c’est que le compliment semble à première vue altruiste (« Je te trouve si belle, je vais te le dire pour te faire plaisir »), mais dans le fond, c’est quand même plutôt narcissique (« Je te trouve belle, n’est-ce pas formidable? Afin que tu sois dûment fière de mon approbation esthétique, laisse-moi t’en parler abondamment »). Honnêtement, moi, si mon mari me dit que je suis belle, ça me suffit. Les autres aussi peuvent me trouver belle, pas de problème. Mais ça peut rester leur petit secret. Je ne ferai jamais d’insomnie en pensant, accablée, à tous les hommes inconnus qui se retiennent de me dire que je suis belle.</p>
<p>Après m’avoir ainsi préliminée en louangeant ma beauté, on juge que je suis mûre pour la suite. Les choses sérieuses. Les vraies affaires. Les fantasmes.</p>
<p>En quelque part, je trouve que mes hommes inconnus ont du <em>guts</em>. Mes fantasmes à moi, je n’aime pas trop ça en parler, même à des amis proches. Je sais, dans ce monde hypersexualisé, je suis d’une pudibonderie sans nom, mais telle est néanmoins ma triste condition. Ils ont du <em>guts</em>, donc. Mais qu’un homme inconnu me déballe ses fantasmes à froid alors que je mâchouille tranquillement un pain au chocolat le dimanche matin, ça m’apparaît un peu <em>too much</em>.</p>
<p>En fait, chaque fois que je reçois un courriel relatant les fantasmes d’un homme inconnu (et c’est pas mal les seules personnes qui m’en envoient), c’est comme si le gars m’accrochait dans un party et me déballait son pénis sous le nez. « T’es tellement belle, fallait que je te le montre! » En faisant ça, il vient de s’assurer de trois choses. Premièrement : je vais rire. Parce que se faire mettre un pénis en dessous du nez quand on ne s’y attend pas, ça peut juste être drôle. Dans le sens de ridicule. Deuxièmement, je vais trouver ça dégueulasse. Son pénis aurait beau être le plus magnifique et le plus doux de l’univers, il n’y a aucune chance qu’un gars le sorte sous mon nez à l’impromptu sans que j’y aille d’un gros « arke! » bien senti. Je ne suis pas mal intentionnée, c’est juste un réflexe. Pénis-surprise = arke. Il faudrait peut-être que je me fasse soigner, mais ça, c’est une autre histoire. Troisièmement, c’est impossible que je garde ce pénis pour moi. Je vais le montrer à mon amie Patricia et on va en rire pendant dix ans. Et je vais aussi le montrer à mon amie Martine et on va se crinquer le féminisme aux dépens de cet homme inconnu pendant trois ans de plus.</p>
<p>D’ailleurs, je montre aussi ces pénis, pardon, ces lettres, à mon mari. Je suis sûre que ça surprendrait beaucoup les hommes inconnus de savoir ça. Pas que je sois mariée – je sais qu’ils le savent parce que c’est écrit sur ma page Facebook (qu’ils fréquentent assidûment, ayant <em>liké</em> mille photos de mon profil depuis deux jours). Pourtant, c’est bizarre, j’ai vraiment le sentiment qu’ils croient que je vais garder leur courriel pour moi. Comme si, en quelque part, j’aurai inévitablement un peu honte de susciter des fantasmes chez eux et que ça garantit que leur message restera notre petit secret. Eh bien, non! Mon mari sait qui veut dézipper mes jeans lentement, me rendre folle de désir par la seule force de ses mots, passer une nuit à un centimètre de mon corps pour vivre un délicieux enfer ou une douleur enivrante. Évidemment, ça le met en beau calvaire. Il est jaloux et soyons francs, si une fille abordait mon mari à un party en lui mettant sous le nez sa chatte avec deux de ses doigts rentrés dedans, je serais aussi en tab’. Mais ce qui fâche le plus mon mari, c’est qu’il sait qu’après, c’est la réputation de tous les hommes inconnus qui sera entachée. Mon mari, lui, n’a jamais écrit de telles lettres à une inconnue. Pas parce qu’il respecte les femmes (même s’il les respecte, là). Juste parce que, homme ou femme, entre inconnus, ça ne se fait pas. C’est ce qu’on appelle un principe de base. Comme « se laver les mains après être allé aux toilettes », ou bien comme « ne pas donner son numéro de compte bancaire à un riche héritier africain temporairement dans le besoin » ou encore comme « ne pas baisser ses culottes devant un(e) inconnu(e) ». À moins que l’inconnu soit un médecin, et encore.</p>
<p>Un jour, un homme inconnu m’a parlé avec beaucoup d’élan d’une robe que je portais sur une photo, en décrivant dans les moindres détails la manière dont elle glisserait de mon corps en <em>slow motion</em> après qu’il en eut dénoué les bretelles. Cette robe-là, c’était ma robe préférée. Et là, je n’ai plus envie de la mettre. Est-ce que ça me gosse? <em>You bet.</em></p>
<p>Les hommes inconnus manquent de retiens-ben, mais ils ne sont pas fous. Ils savent que je vais probablement leur répondre que je ne suis pas intéressée. C’est pourquoi ils essaient parfois de prévenir la chose en me laissant un post-scriptum : « Tu n’es pas obligée de répondre à cette lettre. » Je remarque d’abord la gentillesse de l’homme inconnu qui me rassure, du haut d’une apparente position d’autorité, en me disant que je ne suis <em>pas obligée</em> de répondre – sinon, c’est clair, je n’aurais pas eu le choix! Mais ce que je remarque le plus, c’est à quel point ces lettres sont moins érotiques qu’exhibitionnistes. Les hommes inconnus veulent que je lise ce qu’ils <em>doivent</em> m’écrire mais ils ne tiennent pas tant que ça à une réponse de ma part. Tant qu’à me gosser sans vraiment vouloir de <em>feedback</em>, ils pourraient créer une fausse adresse courriel à mon nom et m’y envoyer leurs messages là-bas. Pratico-pratique, me semble!</p>
<p>J’avoue, c’est un peu ma faute, tout ça. Je l’ai quand même cherché. Je fais une chronique à la radio qui parle de littérature érotique, j’ai écrit un livre sur le sexe – un livre de blagues, certes, mais ça démontre quand même que je suis une obsédée plus réceptive que les autres à lire des affaires cochonnes qui proviennent d’inconnus&#8230; Ah, ah! Je rigole. Je ne considère pas du tout que c’est ma faute. Une fille peut très bien parler de sexe sans être intéressée le moins du monde à se faire imposer des fantasmes de la part d’inconnus. Parler de sexe ne fait de moi ni une agace, ni une pute, et en plus de parler de sexe, je pourrais me promener en minijupe et en décolleté avec des patentes en dentelle de Victoria’s Secret en dessous trois cent soixante-cinq jours par année et être quand même légitimée de ne pas vouloir recevoir ce genre de courriels. Si, si, j’ai raison et je le sais. (En plus de savoir que je suis belle, je me pense bonne. C’est exaspérant, non?) Un dernier mot là-dessus : je connais des filles très discrètes qui ne parlent jamais de cul et qui reçoivent quand même des lettres cochonnes de la part d’hommes inconnus. Doublement pas ma faute, alors.</p>
<p>Là, c’est le moment où je me fais dire par quelques hommes inconnus : « Vous, les femmes, on ne sait plus comment vous aborder, féminisme exacerbé et violent, société matriarcale androcide, toutes des castratrices, “sois rose ou meurs”, etc. » Je vous arrête tout de suite. Non, je ne veux pas que les hommes soient mes esclaves muets et dociles, je préférerais juste que les inconnus ne m’écrivent pas de cochonneries. Pas plus que les femmes inconnues, d’ailleurs.</p>
<p>Rassure-toi (je m’adresse à ma mère ici), les messages de ces hommes inconnus ne me traumatisent pas du tout. Je ne suis pas en train de jouer à la victime, ça ne m’enrage pas, ça ne me perturbe pas. Ça me gosse, c’est tout. Mon souhait le plus sincère n’est pas que ces hommes inconnus meurent sous les roues d’un camion de vidange qui recule (c’est le genre de mort que je souhaite à des gens qui m’énervent vraiment mais qui ne sont pas des inconnus). J’aimerais par contre qu’ils comprennent à quel point leur stratégie de séduction est foireuse. Parce qu’il y a une quatrième conséquence au fait de m’avoir déballé leur pénis sous le nez. C’est que peu importe à quel point ils sont gentils, drôles et intelligents dans la vraie vie (et je ne doute pas un instant que certains le soient), tout ce dont je vais me souvenir à leur sujet, c’est qu’ils m’ont balancé leur zouizoui en pleine face alors que je n’avais rien demandé. Après ça, on pourra difficilement devenir des amis et c’est quand même dommage. Mais si ça ne les gosse pas, tant mieux pour eux.</p>
<p>P.-S. Drôle de hasard, pendant que j’écrivais ce texte, j’ai reçu un courriel cochon d’un homme inconnu. Exprès pour me faire mentir, il a mis « bonjour » au début de son message. Mais je dois être honnête : ça m’a gossée pareil.</p>
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