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	<title>La théorie, un échange Archives - FRANCOISE STEREO</title>
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		<title>La théorie, un échange &#8211; fin</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Julie Veillet]]></dc:creator>
		<pubDate>Tue, 21 Aug 2018 19:28:39 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[BLOGUE]]></category>
		<category><![CDATA[La théorie, un échange]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Montréal, 9 août 2018 Chère Dominique, Je ne suis pas beaucoup allée à la campagne, cet été. Ça m’a manqué, mais j’aime bien t’imaginer dans cet ailleurs pas si lointain, sur un quai. J’aime plus que tout la forêt, les animaux; les épilobes, les pissenlits et les scarabées. La nature, c’est mon sublime, c’est ce [&#8230;]</p>
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<p style="text-align: right;">Montréal, 9 août 2018</p>
<p>Chère Dominique,</p>
<p>Je ne suis pas beaucoup allée à la campagne, cet été. Ça m’a manqué, mais j’aime bien t’imaginer dans cet ailleurs pas si lointain, sur un quai. J’aime plus que tout la forêt, les animaux; les épilobes, les pissenlits et les scarabées. La nature, c’est mon sublime, c’est ce qui m’avale et qui me dépasse, mais je suis restée dans mon quotidien sans transcendance, à Montréal. J’ai fait mes salutations au soleil entre l’écriture de deux pages de ma thèse, dans des studios la plupart du temps, dans des parcs quand j’étais chanceuse, et non devant un lac. Il y a une semaine, j’ai réussi enfin à faire tenir mon corps en position du corbeau plus de quelques secondes et je me suis dit : tout n’est pas perdu. Je peux atteindre l’équilibre, même quelques secondes. Tomber, recommencer. Rater sa vie et la reprendre. Comme France Théoret dans <em>La théorie</em>, <em>un dimanche</em>, je passe beaucoup de temps à me raconter ma vie. Tous les jours, je tente d’être ma propre narratrice, de ne pas me laisser aller aux interférences. C’est toujours à refaire.</p>
<p>Entre le travail et le reste, des relations qui s’achèvent, cet été n’a pas été si facile. Je ne suis pas mécontente qu’il se termine. Je me suis dit souvent : « Une chance que j’ai ma thèse », qui me fait écrire à partir de Nicole Brossard, Gail Scott, Louise Dupré, Louky Bersianik, Louise Cotnoir, France Théoret. Le travail me sauve, le travail m’a toujours sauvée. Un espace où je ne peux compter que sur moi; une responsabilité étourdissante, enivrante aussi. Un espace qui m’appartient, où je dois créer. C’est à cette <em>création </em>à laquelle j’ai envie de revenir en dernier lieu, dans cette dernière lettre avec toi; je me reconnais dans ce désir d’inventer cette conscience féministe qui est au cœur de <em>La théorie, un dimanche</em>. Cette conscience qui, pour reprendre les mots de Nicole Brossard, « exige […] un mouvement continu vers de l’inconnu<em>e</em>. Elle nous lie créative à l’<em>essentielle</em>, nous engage, comme en écriture, à être sans répit devant la nécessité intérieure qui nous incite à exorciser les cauchemars ». Regarder ses cauchemars en face; ne pas détourner la tête. Prendre la laideur à bras-le-corps.</p>
<p>Je continue à croire que les femmes ne se connaissent pas tout à fait, voire pas du tout, que leur minorisation au sein des espaces de discours les a empêchées de se connaître, de se découvrir. Qu’il faut créer cette reconnaissance de soi. Se regarder en face, oui, et se dire, elle, c’est bien moi. Voilà l’héritage que me lèguent les femmes qui ont écrit <em>La théorie, un dimanche</em>. De toutes les sphères, c’est l’écriture qui me permet de découvrir cette « inconnu<em>e</em> » en moi. De ça, je suis fière.</p>
<p>Et tant pis si je rate, tant pis si je tombe, tant pis si je me fais mal en chemin. Tant pis s’il faut que je pleure encore longtemps. Personne n’a dit que ça allait être facile. Par là-bas le chemin a l’air beau, même s’il a l’air peu fréquenté. Peut-être nous y croiserons-nous, chère Dominique.</p>
<p>Très amicalement,</p>
<p>Chloé</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>*****</p>
<p><strong>Post-scriptum</strong></p>
<p>Il était une fois six écrivaines, occupées le dimanche à réécrire le monde sur des bases paritaires.</p>
<p>Il était une fois deux littéraires, occupées à correspondre, à échanger sur ce monde réécrit par des féministes.</p>
<p>Il était une fois une autrice, occupée, peut-être le dimanche, à préfacer ce classique féministe.</p>
<p>Il sera peut-être une fois où ces femmes seront réunies à l’occasion de la réédition de <em>La théorie, un dimanche</em> aux Éditions du remue-ménage.</p>
<p>N’est-ce pas la plus belle des histoires?</p>
<p>Merci à <em>Françoise Stéréo</em>, aux Éditions du remue-ménage, à Martine Delvaux, aux participantes et organisatrices du colloque <em>Refaire surface. Écrivaines canadiennes des années 1970</em>, à Nicole Brossard, à Gail Scott, à France Théorêt, à Louise Cotnoir, à Louise Dupré, à Louky Bersianik.</p>
<p>Merci Chloé, on se revoit bientôt sur le chemin de la conscience féministe.</p>
<p>Dominique</p>
<p>&nbsp;</p>
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		<title>La théorie, un échange &#8211; cinquième lettre</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Julie Veillet]]></dc:creator>
		<pubDate>Wed, 15 Aug 2018 21:27:40 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[BLOGUE]]></category>
		<category><![CDATA[La théorie, un échange]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>À la Manicouagan, autour du 13 juillet 2018 Très chère Chloé, Debout sur un des quais du lac du Chardon, j’achève ma cinquième salutation au soleil. Celui-ci se lève, je m’étends au sol 10 secondes. Shavasana. Ici, les moustiques piquent toutes les peaux et les chardons s’accrochent à nous sans discrimination. Mais hors du bois, [&#8230;]</p>
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<p style="text-align: right;">À la Manicouagan, autour du 13 juillet 2018</p>
<p>Très chère Chloé,</p>
<p>Debout sur un des quais du lac du Chardon, j’achève ma cinquième salutation au soleil. Celui-ci se lève, je m’étends au sol 10 secondes. <em>Shavasana</em>. Ici, les moustiques piquent toutes les peaux et les chardons s’accrochent à nous sans discrimination. Mais hors du bois, j’ai connu la différence comme une tare. Être « à part des autres » est un défaut, lire un livre est un geste impoli, prononcer correctement les mots relève d’une attitude hautaine. Quand je reviens dans la région, je manque d’air. Il a fallu trouver ma place, assumer que je suis une intello, une universitaire de première génération qui vient de Ragueneau et du rat Queneau.</p>
<p>Inspire, expire. Lentement. Allez, une sixième salutation, une pour chacune des six autrices de <em>La théorie, un dimanche</em>. Leurs mots se bousculent, ceux-là résistent à l’oubli.</p>
<p>La langue renouvelée de Brossard : « C’est sans répit danser dans des mots. » Voilà bien résumée ma vision de la littérature.</p>
<p>L’héroïne tragique de Scott : « Alors où et comment ce sujet dont l’intégralité est niée dans tous les paradigmes patriarcaux peut-il être une héroïne? » Je te parlerai de ma grand-mère.</p>
<p>La critique hérissée de Bersianik : « Mon texte te mystifie et te demeure étranger. Si tu es critique, tu butes sur une <em>terra incognita</em>. Ces larmes par exemple, tu ne les reconnais pas. » A-t-on reconnu tes larmes, Chloé, celles de tes femmes savantes ou <em>scotch tapées</em>?</p>
<p>Les larmes traduisent plusieurs sensibilités. Tu as bien saisi dans ta lettre précédente nos différences quant à leur expression.</p>
<p>L’optimisme inusuel de Dupré, son ouverture : « Cela demande aussi de sortir de nos schèmes féministes pour écouter ce que nos filles ont à vous dire. » Ces filles, ce sont les Black Feminist, les manifestantes actives ou silencieuses, les #balancetonporc, les #metoo les Pussy Riot, les Femen<em>, </em>les Françoise Stéréo<em>.</em></p>
<p>C’est Kate Spade et Oksana Chatchko.</p>
<p>Les figures hypothétiques de Cotnoir : « À supposer que j’arrive à me déprendre de mes 39 ans de conditionnement mental. » J’ai eu 39 ans le 2 juillet dernier. Je questionne. Beaucoup.</p>
<p>L’identité et la mémoire de Théorêt : « La parole qui compare arrache une part de l’être. »</p>
<p>Surtout et pour toutes, la conscience féministe.</p>
<p><em>Shavasana.</em></p>
<p>À Chute-aux-Outardes, j’ai vu mon héroïne tragique. Pierrette Lebel, née en 1925, épouse de feu Lucien Raymond. Mamie. J’aime profondément cette femme qui m’a élevée. Elle est mon modèle de mère et de grand-mère aimante, présente. J’ai jardiné avec elle, cuisiné, tricoté. Elle m’a donné deux de ses <em>coats</em> en cadeau! L’un est en jean, suède et billes, brodé de fleurs, l’autre est d’hiver. Son odeur parfume maintenant ma garde-robe.</p>
<p>Cotnoir soutient que la répétition est une forme littéraire féminine chargée de sens. Elle représente bien le quotidien de ces femmes comme Mamie qui ont tout vu, tout vécu, sans avoir droit au chapitre, sans jamais être le centre, la sujette.</p>
<p>À ton tour maintenant Chloé, « dis-moi c&rsquo;qui s&rsquo;passe à Montréal / dans les rues sales et transversales » de cette « ville de pourriture », comme l’a très élégamment dit un de mes proches&#8230;</p>
<p>Bises,</p>
<p>Dominique</p>
<p>P.-S. Sur l’illustration de couverture de notre échange [merci Catherine Lefrançois, elle est superbe!], on voit une photo du quai de Godbout, un petit village situé à 56,6 km de Baie-Comeau, en allant vers Sept-Îles.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
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		<title>La théorie, un échange &#8211; quatrième lettre</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Julie Veillet]]></dc:creator>
		<pubDate>Wed, 08 Aug 2018 20:13:33 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[BLOGUE]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Montréal, 28 juin 2018 Chère Dominique, Tu me parles de bell hooks, de la conscience d’habiter un monde avec une certaine couleur de peau, de ce que ça fait. En contexte académique spécifiquement. Depuis la fin du baccalauréat, je suis très habituée d’être la seule personne racisée dans les évènements universitaires, mais aussi souvent dans [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p><a href="/wp-content/uploads/2018/07/Couverture-Theorie.png"><img decoding="async" class="alignnone wp-image-3584 size-full" src="/wp-content/uploads/2018/07/Couverture-Theorie.png" alt="" width="1000" height="677" srcset="/wp-content/uploads/2018/07/Couverture-Theorie.png 1000w, /wp-content/uploads/2018/07/Couverture-Theorie-300x203.png 300w, /wp-content/uploads/2018/07/Couverture-Theorie-768x520.png 768w" sizes="(max-width: 1000px) 100vw, 1000px" /></a></p>
<p style="text-align: right;">Montréal, 28 juin 2018</p>
<p>Chère Dominique,</p>
<p>Tu me parles de bell hooks, de la conscience d’habiter un monde avec une certaine couleur de peau, de ce que ça fait. En contexte académique spécifiquement. Depuis la fin du baccalauréat, je suis très habituée d’être la seule personne racisée dans les évènements universitaires, mais aussi souvent dans les évènements littéraires : lancements, lectures et <em>tutti quanti</em>. Je n’ai donc pas été surprise que ce soit le cas aussi lors de ce colloque au Nouveau-Brunswick. Je sais ma présence politique dans ces moments-là, car il est toujours politique d’être une personne minorisée. Mais je n’ai jamais souhaité être « la Noire de service », ou la personne présente à une table ronde pour respecter des quotas d’inclusion. J’ai refusé l’année passée une invitation à participer à un colloque où j’aurais dû parler de ma position « dans les marges » : bonyienne, j’ai une grosse bourse pour écrire ma thèse, j’habite dans le Plateau, je bois des lattés à cinq dollars au moins deux fois par semaine, j’ai publié deux livres, bientôt trois, je ne me sens pas dans les marges du système. Je soupire plutôt d’aise d’y avoir une place qui n’allait pas de soi. Parler de ma position marginale me paraît une insulte par rapport aux personnes qui vivent réellement dans des positions marginalisées, précaires.</p>
<p>Je ne me sens donc pas marginalisée, mais minorisée, minorisation que j’ai bien entendu intériorisée. Elle me rend sans doute paranoïaque. Quand s’est déroulée cette scène que tu évoques, où on a dit combien on regrettait l’absence de personnes racisées lors de ce colloque <em>oh so white</em>, j’ai senti, à tort ou non, les regards des gens dans la salle dériver vers moi. Ma peau faisait de moi un porte-étendard… Tout cela manquait de délicatesse et de profondeur : plutôt que de simplement <em>regretter</em> qu’il n’y ait pas eu plus de participants racisés, j’aurais souhaité que l’on s’interroge sur les causes structurelles de cette absence. Il me semble que ça aurait été plus productif. Sinon, comme tu dis, on reste dans le vœu pieux. Il faut dire que j’ai toujours voulu que l’on entende ma parole pour ce qu’elle est : celle d’une femme métisse (donc souvent vue par la société comme étant noire) <em>et </em>aussi celle d’une femme qui aime les forêts et les chats et dont la littérature est la colonne vertébrale. J’aime Jamaica Kincaid et Carole Massé, Marie Vieux-Chauvet et Hervé Guibert. J’aime les livres. Et je ne souhaiterais jamais que l’on oublie la couleur de ma peau lorsque je parle de littérature; la couleur de ma peau détermine nombre de mes réflexes, de mes réactions. Je souhaite seulement que cette couleur ne soit que l’un des facteurs multiples qui identifient là d’où je parle. C’est ce qui respecterait ma sensibilité.</p>
<p>Car tu parles de ta sensibilité… J’ai eu l’impression de sentir la tienne durant les journées que nous avons passées ensemble, quand ton beau-père est rentré à l’hôpital et que tu n’as pas caché les émotions que cette situation créait en toi. J’ai admiré ta capacité à laisser voir ta vulnérabilité, par nous, ces presque inconnus, compagnons de colloque. Si une situation pareille m’était arrivée, je ne sais pas si j’aurais eu le courage de dévoiler l’état qui m’habitait. J’aurais probablement tout ravalé. Je me dis que s’il fallait penser de façon idéale l’université, ce serait un lieu où l’émotivité pourrait transparaître. Un endroit où, oui, on peut faire rire Linda Hutcheon en lui racontant combien sa toute jeune enfant clame son envie d’un homme… Un lieu où l’émotivité pourrait être mise à profit. Une des communications que j’ai trouvé les plus intéressantes durant le colloque a été celle de Misao Dean sur l’importance de l’identification dans l’acte de lecture, ce qui parle évidemment de l’émotivité de la lectrice et du lecteur, de sa position herméneutique par rapport à l’objet qui l’intéresse. Je pense que j’aime autant la littérature féministe québécoise des années soixante-dix et quatre-vingt parce qu’elle me touche profondément. Voilà, c’est dit.</p>
<p>Ces derniers jours, je lisais <em>L’écriture, c’est les cris</em>, une série d’entretiens qu’a menée France Théoret avec Louky Bersianik à la fin des années 2000. À un moment, Louky Bersianik dit à France Théoret  qu’elle est « extrêmement sensible… comme toi [France], sûrement ». C’est à partir de cette sensibilité que Bersianik a construit son œuvre fascinante, pleine de ramifications, d’humour et de tristesses. J’aime bien penser que Bersianik, dans les dernières années de sa vie, ait aussi confié à France Théoret qu’elle pleurait vraiment beaucoup. Moi aussi, je pleure souvent beaucoup. Et j’aime aussi penser que c’est l’émotivité commune de ces deux écrivaines immenses, France Théoret et Louky Bersianik, qui leur a permis cet instant de connivence.</p>
<p>De ma sensibilité à la tienne, donc, Dominique.</p>
<p>En toute amitié,</p>
<p>Chloé</p>
<p>&nbsp;</p>
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		<title>La théorie, un échange &#8211; suite</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Laurence Simard-Gagnon]]></dc:creator>
		<pubDate>Mon, 30 Jul 2018 20:53:44 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[BLOGUE]]></category>
		<category><![CDATA[La théorie, un échange]]></category>
		<category><![CDATA[nouvelles]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>&#160; Montréal, 20 juin 2018 Chère Chloé, Merci pour ta lettre, je suis heureuse de poursuivre la conversation avec toi! Tu as lu bell hooks? J’ai mis la main sur la traduction française d’Ain’t I a Woman. Black Women and Feminism, parue en 2015, soit près de 35 ans après l’original. Tu parlais de la [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p><a href="/wp-content/uploads/2018/07/Couverture-Theorie.png"><img decoding="async" class="alignnone wp-image-3584 size-full" src="/wp-content/uploads/2018/07/Couverture-Theorie.png" alt="" width="1000" height="677" srcset="/wp-content/uploads/2018/07/Couverture-Theorie.png 1000w, /wp-content/uploads/2018/07/Couverture-Theorie-300x203.png 300w, /wp-content/uploads/2018/07/Couverture-Theorie-768x520.png 768w" sizes="(max-width: 1000px) 100vw, 1000px" /></a></p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: right;">Montréal, 20 juin 2018</p>
<p>Chère Chloé,</p>
<p>Merci pour ta lettre, je suis heureuse de poursuivre la conversation avec toi!</p>
<p>Tu as lu bell hooks? J’ai mis la main sur la traduction française d’<em>Ain’t I a Woman. Black Women and Feminism</em>, parue en 2015, soit près de 35 ans après l’original. Tu parlais de la barrière de la langue – dis-moi, comment se fait-il qu’une œuvre aussi majeure n’ait pas été traduite plus tôt? Peut-être parce que justement, elle met en lumière les contradictions profondes du discours porté par les féministes blanches, elle provoque et nous renvoie en pleine face nos propres privilèges. Est-ce étonnant que <em>La théorie, un dimanche</em> n’aborde d’aucune façon la question raciale? Les signataires ne semblent pas avoir pris la mesure des positions de leurs sœurs contemporaines du <em>Black Feminism</em>.</p>
<p>Chez bell hooks, le phénomène de la double absence est particulièrement bien expliqué. Tu le connais? Tu le ressens, tu le vis encore aujourd’hui? Voici : penser (intuitivement ou de manière critique et théorique) l’oppression sexuelle, c’est d’emblée penser l’oppression que subissent les femmes blanches; penser l’oppression raciale, c’est penser l’oppression que subissent les hommes noirs. Alors, dans tout le discours des oppressé.es, où sont les femmes noires? Ce sont d’elles dont parle bell hooks. D’<em>Ain’t I a Woman</em> découle le concept d’intersectionnalité, formulé en 1989 par Kimberlé Crenshaw, qui fait valoir l’interaction et l’interdépendance des oppressions en montrant comment la race, la classe, le genre, qui sous-tendent la plupart des formes de discrimination, ne sont pas des composantes isolées, mais s’articulent les unes aux autres. L’autrice, en éliminant les majuscules de son nom, espère mettre l’accent sur son propos plus que sur sa personne. Pari réussi : bell hooks a écrit un <em>hell book</em> (impossible de m’en empêcher, je suis gaga des jeux de lettres et des jeux de mots, tu l’auras compris…) Il m’habite et m’enrage.</p>
<p>C’est sans doute pour cette raison que je n’ai pas fait d’études féministes : trop de colère, trop de honte, trop de peine. Mon caractère bouillant et sensible m’aurait aveuglée. Je suis féministe autrement. Mes étudiants sont bombardés d’œuvres écrites par des femmes : plutôt que d’essayer de comprendre pourquoi le canon du modernisme leur fait si peu de place, je prends le parti d’en sortir, tout simplement. On examine le monologue intérieur? J’effleure Joyce et me concentre sur Woolf ou Madame de Lafayette; on voit la métafiction? Je mentionne Aquin et passe mon temps sur <em>Un livre</em> de Brossard. La même chose pour la théorie et la critique : l’histoire littéraire, le structuralisme, l’intertextualité, les femmes aussi ont forgé ces outils d’analyse! La parité jusque dans les recueils de textes, c’est fondamental et c’est devenu un mot d’ordre.</p>
<p>Au colloque, je ne partageais pas ton angoisse, probablement parce que je n’ai pas eu la pression des études féministes. Mais je l’ai sentie après coup, comme un ressac, alors que je me disais que je venais de vivre une expérience extraordinaire, en compagnie de femmes extraordinaires. Tu sais que j’ai fait rire aux éclats Linda Hutcheon, cette spécialiste de la question postmoderne qui postule que le postmodernisme ne décontextualise pas le présent, comme le pensent bien des chercheurs comme Fredric Jameson par exemple, mais permet de revoir et de repenser l&rsquo;histoire (ses figures, ses configurations, ses représentations) à l’aune de nouvelles méthodes critiques. À l’aéroport, en compagnie de Marie Carrière et Dominique Hétu, je leur ai raconté comment Dolorès, ma fille de quatre ans, était attirée par le sexe opposé, soulignant à grands traits les différences anatomiques. Un soir, à l’heure du coucher, elle voulait que son père reste près d’elle pour l’aider à s’endormir. Il lui a proposé de prendre un toutou et de le coller très fort. Outrée, elle s’est écriée : « C’est pas un toutou que je veux, c’est un homme! » Laisse-moi te dire que ma fibre féministe s’en trouve pas mal remuée…</p>
<p>Sur une note un peu moins comique, j’ai l’impression que le colloque a raté l’une de ses cibles, celle de reconsidérer les intersections entre la deuxième vague de l’activisme féministe – celle-là même que critique hooks – et les littératures canadienne, québécoise et autochtone. L’examen de conscience ne s’est pas fait – la posture des féministes radicales blanches n’a pas été remise en question –, le seuil minimal de la représentation des écrivaines racisées n’a pas été atteint – quelques autochtones ont eu droit au chapitre, heureusement – et celles qui ont pris la parole avaient le teint bien pâle… Tu étais la seule personne de couleur! Voyons! Je me demande comment tu t’es sentie quand, à la fin du colloque, la responsable a exprimé le désir que dans un futur proche, on accorde plus de place aux participant.es de différentes nationalités. Ce type de vœu pieux fait tellement vingtième siècle!</p>
<p>Enfin, je suis touchée par tes propos sur ton grand-père, que tu as pratiquement vu mourir. Pendant le colloque, mon beau-père est entré à l’hôpital et il en est sorti, trois semaines plus tard, les pieds devant. J’ai vu son dernier souffle et j’en suis encore bouleversée. C’était un grand lecteur, il lisait la littérature québécoise, en particulier les autrices. J’aurais dû lui suggérer tes livres, il les aurait sans doute aimés.</p>
<p>En toute amitié,</p>
<p>Dominique</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
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		<title>La théorie, un échange</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Catherine Lefrançois]]></dc:creator>
		<pubDate>Thu, 19 Jul 2018 14:02:24 +0000</pubDate>
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										<content:encoded><![CDATA[<p><a href="/wp-content/uploads/2018/07/Couverture-Theorie.png"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-3584" src="/wp-content/uploads/2018/07/Couverture-Theorie.png" alt="" width="1000" height="677" srcset="/wp-content/uploads/2018/07/Couverture-Theorie.png 1000w, /wp-content/uploads/2018/07/Couverture-Theorie-300x203.png 300w, /wp-content/uploads/2018/07/Couverture-Theorie-768x520.png 768w" sizes="(max-width: 1000px) 100vw, 1000px" /></a></p>
<h3><u>Avant-propos </u></h3>
<p>En 1988 paraissait <em>La théorie, un dimanche</em>, un ouvrage au genre inassignable, comprenant textes théoriques et créations littéraires de six femmes écrivaines : Louky Bersianik, Nicole Brossard, Louise Cotnoir, Louise Dupré, Gail Scott et France Théoret. La plupart d’entre elles publiaient depuis une bonne dizaine d’années des textes au genre lui aussi hybride, entre poésie, fiction, documentaire et théorie, où les questions relevant du féminisme étaient au premier plan. La femme, disaient-elles – on ne parlait pas encore <em>des femmes</em>, au pluriel –, avait été jusqu’alors tue, empêchée, cloîtrée, et l’écriture, enfin, permettait de lui donner une forme, mais aussi une parole profondément solidaire, ancrée dans l’idée d’une possible communauté. Les années 90 arrivant, les récits sont devenus plus linéaires, les genres formels, plus faciles à nommer, et ce mouvement littéraire qu’on a nommé l’écriture au féminin s’est effrité doucement.</p>
<p>Trente ans plus tard, que reste-t-il de ces années d’investigation formelle, où le pouvoir de la littérature était mis de l’avant? L’héritage littéraire et politique de ces femmes qui continuent aujourd’hui à écrire, à publier, nous paraît labile, difficile à circonscrire, peu pris à bras-le-corps par l’institution littéraire et encore moins par l’univers médiatique. Pourtant, le cœur de la vie féministe du Québec a battu avec une vigueur particulièrement frénétique au travers de ces œuvres aussi complexes que singulières. Les éditions du remue-ménage procéderont à la fin de l’été à une réédition de <em>La théorie, un dimanche</em>, accompagnée d’une nouvelle préface signée par Martine Delvaux. L’occasion nous semble belle pour réfléchir à l’héritage littéraire et sensible de ces écrivaines.</p>
<p>Écrivaines, oui, mais aussi intellectuelles; toutes les écrivaines qui ont signé <em>La théorie, un dimanche</em> ont fait des études supérieures, voire des doctorats, ayant accès à l’éducation de manière beaucoup plus vaste que leurs mères et leurs grand-mères avant elles. La vie intellectuelle était foisonnante au Québec durant les années 70 et 80 alors que se multipliaient les colloques et les rencontres d’écrivain.e.s autour de l’écriture au féminin; pensons par exemple à l’emblématique numéro de <em>Liberté</em> de 1976, « La femme et l’écriture », qui est en fait un compte-rendu de la Rencontre québécoise internationale des écrivains. C’est d’ailleurs au cours d’un colloque autour de l’écriture des femmes canadiennes des années 60 à 80 que Dominique et moi nous sommes rencontrées. C’est après cette rencontre que Dominique a eu l’idée de ce projet. Même si sans doute plus évidente que dans les années 70 ou 80, la place des femmes à l’université reste fragile, minorisée. Le collectif dirigé par Martine Delvaux, Valérie Lebrun et Laurence Pelletier, <em>Sexe, amour et pouvoir… il était une fois à l’université </em>(2015), nous l’a rappelé récemment. Les femmes signant <em>La théorie, un dimanche</em>, malgré leur indéniable investissement dans la vie intellectuelle, n’ont d’ailleurs jamais accédé, à l’exception de Louise Dupré, à ces lieux de pouvoir que sont les postes permanents à l’université; elles ont été professeures au cégep, chargées de cours, ou se sont consacrées exclusivement à l’écriture. Postdoctorante et doctorante, nous, Dominique Raymond et Chloé Savoie-Bernard, nous intéressant de très près à ces œuvres féministes, nous prenons aujourd’hui le parti de revisiter leur travail tout en réfléchissant à notre propre place dans ce milieu précaire pour tous, mais sans doute plus spécifiquement encore pour les femmes.</p>
<p>Le dispositif de la lettre, traditionnellement associé au féminin et permettant l’amalgame de propos théoriques et de réflexions plus personnelles, s’est rapidement imposé, parce qu’il était un hommage, en quelque sorte, à cette pensée en <em>mouvement</em>, entre introspection et relance vers l’altérité, qu’est pour nous le féminisme tel que le vivait ces écrivaines. Aussi parce que l’idée de la lettre a infusé nombre de productions de l’époque, des essais comme des romans ou des recueils de poésie, de <em>La lettre aérienne</em> (1985) de Nicole Brossard à <em>La lettre infinie</em> (1984) de Madeleine Gagnon, en passant par <em>Les images </em>(1985) de Louise Bouchard et par <em>Les rendez-vous par correspondance </em>(1984) de Louise Cotnoir. Des féministes québécoises appartenant à des générations subséquentes, comme Martine Delvaux et Catherine Mavrikakis dans <em>Ventriloquies </em>(2003), se sont aussi approprié le genre épistolaire. Dans la dernière lettre de ce recueil, la seconde demande à la première : « Que restera-t-il de notre correspondance? Que restera-t-il de tous ces mots, de tous ces appels? » Pas plus que Catherine Mavrikakis, Dominique et moi ne savons pas s’il restera quelque chose de ces lettres où nous avons tenté d’être impudiques en réfléchissant à notre parcours intellectuel à l’aune de celui des grandes femmes de notre littérature, mais pourtant…</p>
<p>…. chère lectrices, c’est à notre tour, aujourd’hui, de nous laisser vous parler de notre amour de la littérature et des femmes.</p>
<p>Avec affection,</p>
<p>Chloé Savoie-Bernard, avec Dominique Raymond</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>*****</p>
<p style="text-align: right;">Montréal, le 28 mai 2018</p>
<p>Chère Chloé,</p>
<p>Je te connais depuis peu. En vrai. Nous avons participé au même colloque en avril dernier, un beau colloque sur les écrivaines canadiennes des années 70. J’ai senti la sororité; le plaisir d’être ensemble pour théoriser, pour se rappeler, pour interpréter une importante décennie, cruciale dans l’histoire littéraire féministe canadienne.</p>
<p>Que penses-tu de correspondre, d’échanger un propos sur le corpus des années 70, sur le colloque, sur la théorie/fiction de ces femmes qui ont initié la parade? Reconnaître les acquis et envisager les prochaines batailles, en prévision de la réédition en format poche, 20 ans après sa parution, de l’incontournable <em>La théorie, un dimanche</em>?</p>
<p>Y a-t-il eu, au colloque, une communication sur les échanges par lettres? Je ne me souviens plus. En tout cas, j’aime la forme épistolaire. Elle sert les amours et les amitiés, elle libère la parole et porte en elle le suspense d’une réponse à venir. Longtemps associé au genre féminin, le genre épistolaire propose une nouvelle voie/voix littéraire, imbriquant le personnel au politique, à la théorie littéraire, au féminisme. Je pense aux lettres datant du XIX<sup>e</sup> siècle de Julie Bruneau-Papineau, à celles du numéro 218-219 de <em>la nouvelle barre du jour</em> (avec Louise Dupré, notamment), et j’ai envie de faire pareil, de te parler en même temps de mes draps fraîchement lavés, des bonnes odeurs émanant de mon nouveau fraisier suspendu et du féminisme vécu, lu, entendu.</p>
<p>Le colloque m’a permis de faire de nombreuses découvertes. Quelle bonne idée de la part des organisatrices de garnir chaque centre de table d’un livre de poche écrit par une Canadienne des années 70! J’avoue cependant que bien des titres m’étaient inconnus, et ce, même si j’ai suivi un cours de littérature canadienne-anglaise où j’ai lu quelques autrices, comme Margaret Atwood ou Carol Shields. De toute évidence, malgré mes deux postdocs, ma culture littéraire est parsemée de trous béants qui devraient être remplis de lectures féminines et féministes.</p>
<p>As-tu constaté la même chose? Quels ont été à ton avis les bons et les moins bons coups du colloque? J’ai hâte de te lire, si tu acceptes de participer à cet échange, bien entendu.</p>
<p>Dominique</p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: left;">*****</p>
<p style="text-align: right;">Montréal, 7 juin 2018</p>
<p>Chère Dominique,</p>
<p>Oui, nous nous connaissons peu. Avant ce colloque, pourrait-on dire, nous ne nous connaissions pas du tout. Pourtant, celui qui supervise ton postdoctorat est aussi mon directeur de thèse, nous avons donc arpenté les mêmes corridors du 8<sup>e </sup>étage du pavillon Lionel-Groulx, à l’Université de Montréal. Peut-être nous sommes-nous déjà croisées? Je ne sais pas, je ne crois pas. Je sais par contre que tu as organisé une journée d’étude sur la littérature à contraintes. J’avais voulu venir, j’avais aperçu les affiches et reçu une invitation par courriel, mais je ne suis pas venue. Je n’avais pas pris le temps; je suis contente que nous prenions aujourd’hui le temps de nous écrire.</p>
<p>Je suis arrivée à Sackville, où avait lieu le colloque, angoissée. C’était mon plus gros colloque à vie. J’ai souvent tendance à pratiquer l’indifférence en contexte universitaire, c’est ma posture de défense par rapport à ce milieu qui demande beaucoup et donne peu, mais la liste d’invitées a fait craqueler cette froideur et cette distance : Karen Gould, Louise Forsyth, Lianne Moyes, entre autres, y étaient présentes. Toutes des femmes qui ont travaillé à théoriser ce corpus qui est le même que celui que j’ai rassemblé pour ma thèse de doctorat. Tu es venue t’asseoir à côté de moi lors du premier exposé de la première journée, et ensuite, nous avons passé beaucoup de temps ensemble, les jours suivants. À se poser des questions sur nos recherches, nos goûts, nos vies. J’ai eu l’impression qu’il y avait quelque chose de semblable dans nos manières de nous confier en restant tout de même réservées; peut-être que je me trompe et que je projette des choses sur toi qui n’appartiennent qu’à moi.</p>
<p>Je me suis aperçue durant ce colloque que les Américaines, les Canadiennes anglaises en connaissaient plus sur ce qu’on a nommé « l’écriture au féminin », sur les œuvres de Nicole Brossard, France Théoret, Madeleine Gagnon, Carole Massé, Louky Bersianik, que la vaste majorité des intellectuel.le.s québécois.e.s croisé.e.s au fil de mon parcours. Et je me suis demandé, en étant là, dans ces auditoriums de Sackville et de l’Université de Moncton, où Pierre Perreault a filmé il y a cinquante ans <em>L’Acadie, l’Acadie</em>, ce film sur l’insoumission que j’ai adoré, je me suis demandé ce qui nous faisait si peur au Québec dans ces œuvres immenses et complexes. Pourquoi on s’y intéressait si peu. La réponse évidente serait de dire que nous sommes trop pris, en études littéraires, par un certain canon du modernisme, Aquin, Ducharme, pour prendre la mesure de l’œuvre de ces femmes, mais j’ai l’impression que les raisons de cette impasse sont plus noueuses, plus profondes. Je n’arrive à les effleurer qu’à moitié.</p>
<p>Je pense te l’avoir dit durant le colloque, mais c’était la première fois que j’allais au Nouveau-Brunswick même si mon grand-père est né à Neguac, à quelques centaines de kilomètres au nord d’où nous étions. Il est parti de son village à dix-huit ou dix-neuf ans pour gagner sa vie à Toronto. Il est mort il y a un an; j’ai appris sa mort alors que je me rendais à une entrevue sur un de mes livres, tout  juste après être allée le visiter à l’hôpital. J’étais allée faire l’entrevue quand même, comme par défi de moi à moi. Je décide souvent de prendre les chemins les plus abrupts, de faire les choses qui me paraissent les moins évidentes, comme parler de mes livres alors que mon grand-père venait de décéder, presque sous mes yeux – quand j’étais allée le visiter cette journée-là, son visage avait déjà l’air mort. Il y a quelques jours, quelqu’un m’a dit que cette habitude qui est la mienne, ce désir qui m’enjoint à me forcer à faire des choses qui me paraissent trop difficiles, trop pénibles, trop absurdes, quelqu’un m’a dit que c’était courageux alors que je pense plutôt que c’est plus simplement une envie de se tenir proche des abîmes. Voir ce qui creuse les failles.</p>
<p>Je ne sais pas exactement combien d’années mon grand-père est allé à l’école, mais je sais qu’il n’est jamais allé à l’université. Les dernières fois où je l’ai vu lucide, il m’a dit en riant qu’il était encore temps pour moi de lâcher la littérature et de devenir infirmière. C’était une boutade, parce que je suis distraite et maladroite; parce que me confier une seringue à planter dans le bras de quelqu’un serait une très mauvaise idée. Mon grand-père aimait particulièrement me taquiner. Je n’ai jamais lâché la littérature, la littérature non plus ne m’a jamais lâchée, et si jamais la littérature me lâche, je pense qu’il ne me restera plus grand-chose. J’ai pensé à lui, mon grand-père maternel, Gérald Savoie, minoritaire francophone dans sa petite province maritime, durant ce voyage dans ce colloque bilingue où francophones et anglophones se mélangeaient pourtant très peu. La barrière de la langue n’est pas imaginaire. J’ai été trop gênée de parler anglais alors que mon anglais n’est pas si mal, trop gênée pour entamer la conversation avec Karen Gould ou Louise Forsyth, alors qu’elles connaissent si bien, sans aucun doute beaucoup mieux que moi, ces œuvres qui m’habitent et me fascinent. Je suis restée enfermée dans ma langue. Une chance, nous deux, nous avons pu discuter, parler, de yoga, de course, de timidité. De littérature.</p>
<p>Alors oui, chère Dominique, poursuivons la conversation. Parlons de fraises et de féminismes.</p>
<p>Amicalement,</p>
<p>Chloé</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
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