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	<title>13 La transmission Archives - FRANCOISE STEREO</title>
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		<title>Pour la suite du monde, qu’y disaient</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Marie-Michèle Rheault]]></dc:creator>
		<pubDate>Sun, 27 Oct 2019 16:15:17 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[13 La transmission]]></category>
		<category><![CDATA[VIARGE! - Éditoriaux]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>LE COLLECTIF Illustration: Catherine Lefrançois &#160; Pour ce numéro, nous nous sommes prêtées au jeu d’un thème avec contraintes, c’est-à-dire qui s’insérerait dans le thème plus vaste du festival Québec en toutes lettres, Pour la suite du monde. Évidemment, nous avons tout de suite pensé à Pierre Perrault et Michel Brault, à leurs pêcheurs de [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<h2><a href="/wp-content/uploads/2019/10/Cadeau.png"><img fetchpriority="high" decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-4426" src="/wp-content/uploads/2019/10/Cadeau.png" alt="" width="1000" height="667" srcset="/wp-content/uploads/2019/10/Cadeau.png 1000w, /wp-content/uploads/2019/10/Cadeau-300x200.png 300w, /wp-content/uploads/2019/10/Cadeau-768x512.png 768w" sizes="(max-width: 1000px) 100vw, 1000px" /></a></h2>
<h2 style="text-align: right;">LE COLLECTIF</h2>
<p>Illustration: Catherine Lefrançois</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Pour ce numéro, nous nous sommes prêtées au jeu d’un thème avec contraintes, c’est-à-dire qui s’insérerait dans le thème plus vaste du festival Québec en toutes lettres,<em> Pour la suite du monde. </em>Évidemment, nous avons tout de suite pensé à Pierre Perrault et Michel Brault, à leurs pêcheurs de L’Isle-aux-Coudres, à la beauté et la poésie des images, pas tout à fait suffisantes pour endormir un agacement de féministes rabat-joie par rapport aux regards masculinisants et romantisants des documentaristes.</p>
<p>Qu’allait-on pouvoir faire d’un tel thème? Comment le réaborder avec une lunette féministe, antioppressive, axée sur l’expressions de vécus et de témoignages multiples, et ouvrant des possibilités vers une plus grande justice sociale?</p>
<p>Nous avons finalement choisi le mot « transmission », pour la multiplicité des sens et images qu’il évoque. Transmettre implique fabriquer une continuité, la perduration de <em>quelque chose</em>, aussi vaste ce quelque chose puisse-t-il être. Avec un thème aussi ouvert, nous mettions toutes les chances de notre côté pour être surprises par les textes que nous recevrions. Cette logique et cette démarche représentent, en elles-mêmes, un acte de transmission.</p>
<p>La transmission implique inévitablement une reproduction sociale; un processus et un travail ancrés dans des dynamiques genrées complexes et entremêlées, la plus évidente et tangible étant peut-être la répartition inégale des tâches de reproduction selon le genre, ainsi que selon la racisation et les ressources économiques.</p>
<p>À toutes les échelles, la transmission est intrinsèquement politique, porteuse et reproductrice de systèmes socioéconomiques, eux-mêmes entrelacés de multiples relations inégales de pouvoir. Comme le note la géographe féministe Cindy Katz, « social reproduction is vexed because, almost by definition, it is focused on reproducing the very social relations and material forms that are so problematic. Social reproduction is precisely not ‘revolutionary’ and yet so much rests on its accomplishments » (Katz 2001, 718). Transmettre implique réitérer les avantages injustes et les oppressions des un.e.s et des autres. Ce qui est transmis repose sur une participation inégale, le sentiment de légitimité et de crédibilité artificiellement enflé des uns et la remise en question de la validité des autres. Comme pour chaque numéro, plusieurs de nos autrices amorcent leur intervention par un questionnement quant à la pertinence de leur propos, et l’inquiétude de prendre une parole qui pourrait être mieux utilisée par d’autres.</p>
<p>Également significativement, ce qui est transmis occulte activement une pluralité de voix, muselées ou étouffées par l’indifférence, l’abandon, et la difficulté (voire l’impossibilité) de poursuivre les conditions de sa propre continuité et survie, ne serait-ce que jusqu’au lendemain. La perte de ces voix est accentuée par notre contexte de dégradations environnementales accélérées, de crises migratoires, et d’exacerbation des conflits armés meurtriers à travers le monde. Dans notre cour, la transmission est aussi modulée par la domination économique et morale du néolibéralisme, et par la montée des discours et actes violents : racistes, sexistes, et liberticides, entres autre.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>***</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Dans certains textes, la transmission est abordée du point de vue de la transmettante, de celle qui ne sera plus là. Transmettre implique un abandon inéluctable, teinté de l’espoir timide, mais tenace de la vie qui continue, porteuse de possibilités et d’horizons nouveaux malgré tout. C’est l’acte de laisser aller le flambeau à la génération qui vient, ou aux autres après; c’est le legs de nos luttes à celles et ceux qui suivront lorsque notre énergie se sera épuisée – entre autres pour leur permettre de venir au monde et de grandir (<a href="/?p=4222&amp;preview=true" target="_blank" rel="noopener">Valérie Lefebvre-Faucher</a>, <a href="/?p=4199&amp;preview=true" target="_blank" rel="noopener">Anne-Marie Rébillard</a>, <a href="/?p=4240&amp;preview=true" target="_blank" rel="noopener">Emmanuelle Lescouet</a>).</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>L’acte de transmettre ressort comme nécessairement collectif, déployés dans des rencontres et parcours enchevêtrés, à travers la famille et d’autres systèmes de filiation. La transmission inscrit des identités, appartenances, et pratiques dans des façons collectives d’être dans le monde – de <a href="http://www.editions-rm.ca/livres/faire-partie-du-monde/" target="_blank" rel="noopener">faire partie du monde</a> (<a href="/?p=4201&amp;preview=true" target="_blank" rel="noopener">Typhaine Leclerc Sobry</a>, <a href="/?p=4226&amp;preview=true" target="_blank" rel="noopener">Catherine Voyer-Léger</a>, <a href="/?p=4259&amp;preview=true" target="_blank" rel="noopener">Édith Pineault</a>, <a href="/?p=4263&amp;preview=true" target="_blank" rel="noopener">Marie-Hélène Voyer</a>, <a href="/?p=4272&amp;preview=true" target="_blank" rel="noopener">Tintanar</a>, <a href="/?p=4419&amp;preview=true" target="_blank" rel="noopener">Kaveh Ghoreishi</a>, <a href="/?p=4311&amp;preview=true" target="_blank" rel="noopener">Gabrielle Morin</a>). À travers et au-delà de nous, elle reproduit également des systèmes d’oppression, d’exclusion et de marginalisation, que ce soit la masculinité toxique (<a href="/?p=4320&amp;preview=true" target="_blank" rel="noopener">Nicholas Giguère</a>, <a href="/?p=4324&amp;preview=true" target="_blank" rel="noopener">Patriarcalin</a>), l’hétéronormativité (<a href="/?p=4267&amp;preview=true" target="_blank" rel="noopener">Marie-Michèle Rheault</a>), ou le racisme et l’insensibilité (<a href="/?p=4322&amp;preview=true" target="_blank" rel="noopener">Sébastien Huot</a>). La crise climatique, qui recadre de plus en plus les horizons de nos possibilités, accentue la reproduction d’inégalités entrecroisées (<a href="/?p=4279&amp;preview=true" target="_blank" rel="noopener">Benoit Lalonde</a>, <a href="/?p=4314&amp;preview=true" target="_blank" rel="noopener">Naélie Bouchard-Sylvain</a>).</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Les textes mettent également en lumière les aspects performatifs de la transmission, qui passent par une création et une mise à l’avant de certains savoirs (<a href="/?p=4235&amp;preview=true" target="_blank" rel="noopener">Catherine Ferland</a>, <a href="/?p=4230&amp;preview=true" target="_blank" rel="noopener">Anne-Christine Guy</a>, <a href="/?p=4237&amp;preview=true" target="_blank" rel="noopener">Solène Tanguay</a>, <a href="/?p=4290&amp;preview=true" target="_blank" rel="noopener">Hélène Matte</a>, et <a href="/?p=4209&amp;preview=true" target="_blank" rel="noopener">Isabelle Arsenault, Audrey Groleau et Chantal Pouliot</a>). Ces performances évoquent un rapport téléologique au temps; un appel vers un moment futur où les savoirs transmis se déploieront, collectivement ou chez des individus, particulièrement nos enfants (<a href="/?p=4214&amp;preview=true" target="_blank" rel="noopener">Marie-Noëlle Béland</a>). Ce rapport au temps est réappréhendé (<a href="/?p=4220&amp;preview=true" target="_blank" rel="noopener">Magenta Baribeau</a>), notamment à travers des perspectives et temporalités queers (<a href="/?p=4217&amp;preview=true" target="_blank" rel="noopener">Charlotte Desplats</a>).</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>La transmission, finalement, nous ramène à notre relation au présent (<a href="/?p=4196&amp;preview=true" target="_blank" rel="noopener">Anne-Marie Desmeules</a>). Dans les mots d’Annie Dillard, « how we spend our days is, of course, how we spend our lives ».</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>***</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Comme d’habitude, plusieurs aspects du thème sont omis dans ce numéro. Ce silence est le produit de qui nous sommes et, plus significativement, qui nous ne sommes pas, et à qui nous échouons à ouvrir la parole. Parmi ces omissions, une notable est celle de la migration. Nous n’avons pas non plus traité adéquatement du racisme de plus en plus décomplexé dans nos vies, et qui s’est invité sans vergogne comme joueur important dans la dernière campagne électorale.</p>
<p>Nous concluons en soulignant le travail incroyable de Catherine Lefrançois, notre talentueuse Françoise, qui a créé l’ensemble des illustrations de ce numéro.</p>
<p>&nbsp;</p>
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		<title>Ce qui restera du Rojava</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Marie-Michèle Rheault]]></dc:creator>
		<pubDate>Sun, 27 Oct 2019 16:14:45 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[13 La transmission]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>KAVEH GHOREISHI Illustration: Catherine Lefrançois &#160; Il existe une entente tacite entre les générations passées et la nôtre. Sur Terre, nous avons été attendu.e.s. À nous, comme à chaque génération précédente, fut accordée une faible force messianique sur laquelle le passé fait valoir une prétention. Cette prétention, il est juste de ne la point négliger. [&#8230;]</p>
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<h2 style="text-align: right;">KAVEH GHOREISHI</h2>
<p>Illustration: Catherine Lefrançois</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Il existe une entente tacite entre les générations passées et la nôtre. Sur Terre, nous avons été attendu.e.s. À nous, comme à chaque génération précédente, fut accordée une <em>faible </em>force messianique sur laquelle le passé fait valoir une prétention. Cette prétention, il est juste de ne la point négliger. Quiconque professe le matérialisme historique en sait quelque chose.</p>
<p>Walter Benjamin, <em>Sur le concept d</em>’<em>histoire</em></p>
<p>Ce que souligne Benjamin dans cette 18<sup>e</sup> thèse sur le concept d’histoire est une théologie politique, nous informant qu’aucun évènement n’est abstrait de son histoire et de son passé et qu’il existe un rapport dialectique entre la génération présente, celle du passé, et la génération à venir. Ce rapport n’est possible que par une forme de transmission et de fidélité aux ancêtres, à ceux et celles qui sont venu.e.s avant nous. Selon une telle perspective, ce qui se produit au Rojava en ce moment n’est pas un évènement abstrait et singulier; il est inscrit dans un passé, dans les souffrances, les résistances et les luttes auxquelles cette société a dû faire face tout au long de son histoire. Il est impossible de comprendre les évènements au Rojava sans tenir compte du passé, de l’oppression, de l’effacement et des injustices que les Kurdes ont subis dans l’histoire contemporaine de la Syrie. De même, afin de comprendre ce que le Rojava transmettra aux futures générations, il faut comprendre la situation actuelle et les idées génératrices des évènements qui s’y déroulent en ce moment.</p>
<p>Le Rojava constitue une expérience politique bien singulière; il désigne la résistance d’un groupe minoritaire au Moyen-Orient née lors de la guerre civile en Syrie. Le Rojava offre une nouvelle forme de vivre-ensemble aux groupes ethniques, religieux et de genre qui entretiennent parfois des rapports conflictuels. La singularité du Rojava réside dans la réalisation d’une démocratie féministe, multinationale, écologique et non étatique au Moyen-Orient. Le Rojava subit présentement les attaques aériennes et militaires de la Turquie et de ses alliés djihadistes et est ainsi menacé par l’occupation, le génocide et la purification ethnique.</p>
<p>Quelles sont les idées fondatrices du Rojava? Quelles sont les traditions politiques dans lesquelles il s’inscrit et comment a-t-il pu endurer les guerres du Moyen-Orient pendant six ans? Ce texte tâche d’aborder les bases et les fondements derrière la formation de la Confédération démocratique de Syrie du Nord. Nous tenterons également de nous pencher sur ce qui sera transmis aux générations futures de cette expérience fragile et menacée par la guerre.</p>
<p><strong>« Ni Asad ni l’opposition, une confédération démocratique » </strong></p>
<p>La guerre civile en Syrie a suivi les évènements et les transformations du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord. Elle a mis fin aux espoirs investis dans les révolutions des années 2010 et 2011 et dans les demandes pour des changements radicaux dans la région. Les manifestations ont tout de suite été étouffées par le gouvernement et les forces progressistes ont été incapables de mettre fin au gouvernement d’Asad et d’établir un nouveau régime politique au pays.</p>
<p>Les premiers groupes d’opposition en Syrie insistaient surtout sur une « république syrienne arabe » et ont ainsi refusé la solidarité d’autres groupes minoritaires, surtout les Kurdes qui étaient jusqu’alors réprimé.e.s sous le prétexte de leur ethnicité non arabe. Ainsi, les Kurdes ont rejeté et Asad et l’opposition, et ont choisi une troisième voie : « le confédéralisme démocratique ». Iels ont alors établi une nouvelle façon de vivre ensemble au nord et au nord-est de la Syrie.</p>
<p>Le Parti de l’union démocratique (PYD) est le parti gouvernant du Rojava; les Unités de protection du peuple (YPG) et les Unités de protection de la femme (YPJ) constituent les deux branches militaires de ce parti. Ces unités ont joué également un rôle primordial dans la guerre contre Daesh, les djihadistes salafistes et les États comme la Turquie, et ont protégé le confédéralisme démocratique. En 2014, ces Unités ont ouvert un corridor à travers les monts Sinjar pour libérer les Kurdes yézidis en Iraq. Après cette libération, elles se sont regroupées et ont repris leur combat contre Daesh. Le massacre des Yézidis, un groupe minoritaire kurde, a été qualifié par l’ONU, deux ans après l’évènement, comme un génocide.</p>
<p>Dans les dernières années du règne de Daesh à Raqqa, les forces progressistes en Syrie, dont la majorité était des Kurdes, ont établi un autre régime politique sous le nom de Forces démocratiques syriennes (FDS). Ces forces ont aussi joué un rôle majeur dans la défaite géographique de Daech. Elles sont formées d’une coalition entre les groupes minoritaires arabes, kurdes, assyriens et turkmènes qui contrôlent en ce moment une large région de la Syrie et sont responsables de la garde de milliers de prisonniers de Daech et de membres de leurs familles. Un grand nombre de ces prisonniers sont des citoyens de pays occidentaux qui refusent de les recevoir.</p>
<p><strong>Confédération démocratique, pédagogie libératrice, femmes, écologie</strong></p>
<p>La structure politique du Rojava se base sur une plateforme non étatique et se pose comme une solution de rechange aux régimes étatiques. Ce confédéralisme démocratique a trois principes : « pédagogie libératrice », « protection de l’écologie » et « libération de genre et des femmes ».</p>
<p>Le confédéralisme du Rojava s’inspire du slogan stratégique du chef kurde du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), Abdullah Öcalan, comme un principe opératoire; pour Öcalan, « la libération de la société ne peut passer que par la libération de la femme ». Les femmes de la Confédération démocratique s’organisent de façon active et le confédéralisme adopte la démocratie radicale et directe centrée sur l’écologie et la libération de genres comme cadre idéologique. Ce régime a une structure confédérative et monadologique selon laquelle les institutions s’entretiennent tout en gardant leur indépendance. Ces institutions sont dirigées chacune par deux coprésident.e.s, l’une féminine et l’autre masculin. Selon la théorie d’Öcalan au sujet de la vie libre, toute question de propriété privée est rejetée et il y a une lutte active contre le sexisme pour réaliser une société d’égalité et de justice.</p>
<p>La Confédération démocratique de Syrie du Nord est dirigée selon le « Contrat social du Rojava », l’équivalent d’une constitution. Ce contrat offre une solution de rechange aux lois qui forment les bases sociale, politique et économique des démocraties bourgeoises. L’accent de ce contrat social est mis sur les droits des êtres humains de vivre dans une société écologique indépendamment de leur appartenance à un État-nation quelconque.</p>
<p><strong>Éducation, mathématiques, peuple démocratique, arts</strong></p>
<p>La Confédération démocratique de Syrie du Nord et le contrat social maintiennent le droit universel à une éducation gratuite dans toutes les langues de la société. Une telle perspective n’est pas conforme à la vision dominante de l’éducation. En plus d’apprendre sur des sujets divers, les élèves du Rojava apprennent une manière différente de savoir. La Confédération démocratique de Syrie du Nord a investi considérablement dans les écoles. La langue d’éducation varie selon la langue des habitant.e.s des régions. Dans les régions assyriennes, la langue d’éducation est l’assyrien; dans les régions kurdes, le kurde; et dans les régions arabes, l’arabe.</p>
<p>Les élèves commencent par un cycle de trois ans où les sujets (les mathématiques, la musique, la peinture et l’éducation physiques) leur sont enseignés dans leur langue maternelle. Lors du deuxième cycle, l’éducation est multilingue et des sujets tels que la sociologie, les sciences, la biologie, les mathématiques, les arts et surtout la musique sont au programme. Au troisième cycle, les élèves étudieront les sujets suivants : le peuple démocratique, les mathématiques, la chimie, la géographie et les arts. De plus, les langues comme l’anglais et le français sont introduites à ce niveau d’éducation. Il faut souligner que pour certains peuples minoritaires, comme les Turkmènes, c’est la première fois que l’éducation se tient dans leur langue maternelle.</p>
<p>En plus d’un système d’éducation universel, il y a aussi des académies et des institutions dans les villes qui font office d’universités. L’Institut de la langue kurde en est un exemple. Cet institut a ouvert ses portes en 2012 avec seulement un professeur et 18 étudiant.e.s, et en 2016, il était doté de 1700 professeur.e.s et de 20 000 étudiant.e.s dans 200 endroits différents. Il y a aussi les centres de recherches stratégiques dont les activités principales se centrent sur la pédagogie émancipatrice, les femmes et les enfants. Femme, écologie et émancipation occupent une grande partie du contenu rédigé pour les centres d’éducation de la Confédération démocratique de Syrie du Nord.</p>
<p>En effet, ces transformations constituent une révolution radicale qui fait basculer tous les rapports sociaux, politiques et économiques existants. Le sujet de cette révolution, contrairement à l’expérience de révolution dans la plupart des endroits du monde et, surtout, au Moyen-Orient, n’est pas l’homme hétéro. Il s’agit en effet d’une expérience non genrée.</p>
<p><strong>Révolution du Rojava, une tradition pour les futures générations</strong></p>
<p>La géographie politique dans laquelle la révolution du Rojava a lieu n’était pas considérée, jusqu’alors, comme un lieu de politique. Qui plus est, les Kurdes de la région n’étaient pas doté.e.s d’une agentivité politique dans le discours dominant représenté par le gouvernement kurde en Iraq. Les Kurdes du Rojava, un mot qui signifie l’ouest du Kurdistan, n’étaient pas considéré.e.s comme des sujets politiques. Des centaines des milliers d’entre eux n’avaient même pas la citoyenneté syrienne avant 2011 et les droits de propriété, de soins de santé et d’éducation leur étaient niés.</p>
<p>Lors des changements démographiques au nord et au nord-est de la Syrie, ce groupe de Kurdes a perdu la citoyenneté dans les années 1980. Par un processus d’arabisation, le gouvernement syrien a remplacé la population kurde de la région par les minorités arabes, chaldéennes et assyriennes qui avaient migré de l’Iraq. Les Kurdes étaient ainsi forcé.e.s de quitter leur terre, ou d’obtenir une carte qui les dotait du statut d’étrangers.</p>
<p>C’est dans un tel contexte que les Kurdes syriennes, ou du Rojava, ont effectué leur révolution et ont établi la Confédération démocratique de Syrie du Nord. Toutes les formes de confédération, y compris celle de l’Europe, étaient jusqu’alors le résultat d’une alliance ou d’une coalition entre des <em>États</em> démocratiques. Or, la Confédération démocratique de Syrie du Nord est la première confédération qui cherche à établir une alliance entre des <em>peuples</em> démocratiques.</p>
<p>Si, plutôt que d’établir une confédération, les Kurdes en Syrie avaient érigé un État indépendant kurde, une telle coalition et une telle alliance avec les peuples de la Syrie et du Moyen-Orient auraient été impossibles et le prétexte même pour la division et la promotion d’une culture de la vengeance, la base d’une guerre civile.</p>
<p><strong>Occupation turque, la menace de génocide et d’annihilation d’une révolution</strong></p>
<p>Six ans après la révolution au Rojava, la politique collective nous a appris que toute forme d’émancipation s’inscrit dans un temps et dans un espace. Le Rojava, l’excès des évènements de la dernière décennie au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, a pu résister pendant six ans, et les enfants y sont instruits selon des valeurs universelles et démocratiques.</p>
<p>Si l’éducation qu’offraient les écoles de Daech était inquiétante pour l’avenir de la Syrie et du Moyen-Orient, les élèves qui sont instruit.e.s dans les écoles du Rojava représentent un nouvel espoir pour le présent et l’avenir de la Syrie et du Moyen Orient. Iels sont peut-être les premiers et premières élèves du Moyen-Orient émancipé.e.s des discriminations ethniques, linguistiques, culturelles et politiques.</p>
<p>La guerre avec Daech a tué au moins 11 000 membres des forces de YPJ, de YPG et des Forces démocratiques syriennes, dont la majorité était kurde. La défaite géographique de Daech est certes importante et l’une des conséquences de la création du Rojava, mais contrairement à ce que nous présentent les médias de masse, elle n’est pas le seul fruit de cette révolution. La seule utilité des Kurdes et de leurs allié.e.s arabes n’est pas la défaite de Daech et leur seule qualité n’est pas d’être de bon.ne.s combatant.e.s. Tout au long cette guerre, le Rojava a lutté pour les valeurs universelles, la justice, l’égalité, la liberté de genre et l’environnement. C’est pour cette même raison qu’une attaque contre le Rojava ne vise pas seulement les Kurdes et que notre soutien envers le Rojava n’est pas seulement pour les Kurdes.</p>
<p>Le Rojava est fidèle aux traditions kurdes de résistance et de lutte des générations précédentes. La démocratie directe et consultative, la vie communale et le dépassement du nationalisme étaient tous les idéaux du Rojehlat (Kurdistan de l’Est/Kurdistan iranien) qui a vécu la révolution de 1979. Les méthodes de résistance du Rojava étaient déjà vécues au Rojehlat; la guérilla, les élections consultatives, l’accent sur les droits des femmes, la non-violence, les manifestations, les grèves sont tous des expériences vécues transmises par les générations précédentes de Kurdes au Rojava. Or, contrairement aux expériences des générations du passé, qui étaient limitées par le temps et l’espace, le Rojava a pu réaliser ces idéaux dans une étendue spatiale avec plus de diversité et pendant six ans. C’est ce qui lie la génération précédente à la génération à venir.</p>
<hr />
<p>&nbsp;</p>
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		<title>Hyperesthésie épistémologique sur fond de fin du monde</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Catherine Lefrançois]]></dc:creator>
		<pubDate>Sun, 27 Oct 2019 16:13:55 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[13 La transmission]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>ISABELLE ARSENEAU AUDREY GROLEAU CHANTAL POULIOT Illustration : Catherine Lefrançois &#160; Une version de ce texte a été publiée dans La Conversation en septembre 2019. [1]   Nous sommes didacticiennes des technosciences. La recherche doctorale d’Isabelle porte sur les points de vue de scientifiques qui agissent dans le contexte de questions socialement vives en ce [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<h2><a href="/wp-content/uploads/2019/10/Batik-1.png"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-4364" src="/wp-content/uploads/2019/10/Batik-1.png" alt="" width="1000" height="667" srcset="/wp-content/uploads/2019/10/Batik-1.png 1000w, /wp-content/uploads/2019/10/Batik-1-300x200.png 300w, /wp-content/uploads/2019/10/Batik-1-768x512.png 768w" sizes="(max-width: 1000px) 100vw, 1000px" /></a></h2>
<h2 style="text-align: right;">ISABELLE ARSENEAU</h2>
<h2 style="text-align: right;">AUDREY GROLEAU</h2>
<h2 style="text-align: right;">CHANTAL POULIOT</h2>
<p>Illustration : Catherine Lefrançois</p>
<p>&nbsp;</p>
<p><strong><em>Une version de ce texte a été publiée dans </em></strong><strong>La Conversation<em> en septembre 2019. </em><a href="#_edn1" name="_ednref1">[1]</a></strong></p>
<p><strong> </strong></p>
<p>Nous sommes didacticiennes des technosciences. La recherche doctorale d’Isabelle porte sur les points de vue de scientifiques qui agissent dans le contexte de questions socialement vives en ce qui concerne leur propre engagement, les capacités citoyennes et les visées de l’enseignement des technosciences. Les recherches d’Audrey se penchent sur les rapports à l’expertise scientifique de futur.e.s scientifiques, ingénieur.e.s et enseignant.e.s dans le contexte de controverses sociotechniques actuelles. Chantal documente entre autres les actions et capacités de citoyen.ne.s engagé.e.s dans des controverses sociotechniques actuelles. Notre enseignement touche la formation initiale des enseignant.e.s du primaire, du secondaire et du collégial, la formation des chercheur.euse.s en éducation ainsi que la formation des jeunes en contexte scolaire.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Nous sommes toutes les trois préoccupées par l’état du monde et tentons de mettre à contribution nos expertises dans l’élaboration d’un monde plus juste et plus sain. En produisant des savoirs socialement pertinents et en participant aux conversations sociopolitiques, nous défendons notamment la liberté universitaire <a href="#_edn2" name="_ednref2">[2]</a>, <a href="#_edn3" name="_ednref3">[3]</a>, <a href="#_edn4" name="_ednref4">[4]</a>, nous célébrons les capacités des citoyen.ne.s <a href="#_edn5" name="_ednref5">[5]</a>, <a href="#_edn6" name="_ednref6">[6]</a>, <a href="#_edn7" name="_ednref7">[7]</a>, <a href="#_edn8" name="_ednref8">[8]</a>, <a href="#_edn9" name="_ednref9">[9]</a> et nous encourageons leur participation démocratique <a href="#_edn10" name="_ednref10">[10]</a>, <a href="#_edn11" name="_ednref11">[11]</a>. Dans nos écrits scientifiques ou destinés aux médias généralistes, nous valorisons une éducation aux sciences plus activiste <a href="#_edn12" name="_ednref12">[12]</a>, <a href="#_edn13" name="_ednref13">[13]</a> en traitant notamment des inégalités <a href="#_edn14" name="_ednref14">[14]</a>, <a href="#_edn15" name="_ednref15">[15]</a> et des relations de pouvoir dans les controverses sociotechniques <a href="#_edn16" name="_ednref16">[16]</a>. Nous intégrons également à notre enseignement des modèles de participation authentique <a href="#_edn17" name="_ednref17">[17]</a> et des démarches contextualisées <a href="#_edn18" name="_ednref18">[18]</a>, <a href="#_edn19" name="_ednref19">[19]</a> permettant aux étudiant.e.s de s’engager dans les débats et les prises de décisions concernant les grands enjeux sociétaux, en particulier ceux qui touchent à l’environnement et à la santé des populations.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Nous avons lu avec intérêt le texte de Geneviève Dorval intitulé <em>Un enfant sur fond de fin du monde : lettre à mon fils Léon </em>publié le 11 août dernier dans <em>La Presse</em> <a href="#_edn20" name="_ednref20">[</a><a href="#_edn20" name="_ednref20">20]</a><em>.</em> Écoanxieuse en raison de l’inaction sociopolitique par rapport à l’état de la planète et soucieuse de transmettre un environnement sain à son fils, l’autrice s’engage à agir immédiatement, par divers moyens, dans la lutte urgente aux changements climatiques <a href="#_ftn1" name="_ftnref1">[i]</a>. Elle promet également d’éviter de lui cacher la gravité de la situation et de lui fournir « l’éducation et les outils nécessaires pour [qu’il use] de [ses] privilèges sagement, [qu’il soit] débrouillard, critique, responsable et guidé par la compassion ».</p>
<p>&nbsp;</p>
<p><strong>Anesthésie épistémologique</strong></p>
<p><strong> </strong></p>
<p>La lettre de madame Dorval s’ajoute à d’autres prises de parole réalisées dans l’espace public en faveur d’une action climatique immédiate, la plus puissante étant évidemment celle de l’étudiante Greta Thunberg, transformée, en un an, en un mouvement international.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>De notre point de vue, la multiplication des lettres ouvertes, des ouvrages et des chroniques journalistiques met en lumière la fin d’une anesthésie épistémologique individuelle et collective, entendue comme le renoncement à émettre son point de vue à la faveur de celui, parfois diamétralement opposé, de personnes en situation d’autorité. L’expression « anesthésie épistémologique » vient du socioanthropologue Jean-Pierre Darré qui, dans <em>La production de connaissances pour l’action : arguments contre le racisme de l’intelligence </em><a href="#_edn21" name="_ednref21">[</a><a href="#_edn21" name="_ednref21">21]</a>, explique qu’en général, les points de vue des citoyen.ne.s sont considérés comme étant contextualisés et, par extension, peu utiles pour agir sur les situations problématiques. Ceux des personnes dites expertes sont au contraire considérés comme neutres et universels eu égard aux questions politiquement vives qu’il s’agit d’aborder.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p><strong>Combattre le modèle du déficit citoyen</strong></p>
<p><strong> </strong></p>
<p>Ces lettres, ouvrages et chroniques, qui sont autant de manifestations de sensibilité épistémologique, voire d’hyperesthésie épistémologique, résonnent avec les orientations qui guident l’exercice de nos fonctions de didacticiennes des technosciences.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>En effet, nous mettons de l’avant des approches qui ont en commun de combattre la posture du déficit citoyen. Nous privilégions les approches qui partent de la prémisse (soutenue par de nombreux travaux des champs des <em>science studies</em> et de la didactique des technosciences) selon laquelle les citoyen.ne.s détiennent des savoirs pertinents et sont capables de saisir les enjeux complexes des questions socialement et scientifiquement vives, dont les changements climatiques constituent un exemple parmi d’autres.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Par exemple, nous enseignons des outils théoriques pour comprendre les situations, mais aussi pour agir dans le monde. Parmi eux figurent les modèles d’interactions entre les citoyen.ne.s et les scientifiques, mis en forme par le sociologue des sciences Michel Callon <a href="#_edn22" name="_ednref22">[22]</a>, ainsi que les manières dont la crédibilité d’une personne peut être soutenue ou minée, ainsi que le décrit Sheila Jasanoff <a href="#_edn23" name="_ednref23">[23]</a>, une sociologue spécialiste de la question de l’expertise scientifique en contexte juridique.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Nous invitons aussi des citoyen.ne.s en classe qui ont su développer une expertise citoyenne dans le contexte de questions relatives à l’environnement et à la santé publique. L’idée est de mettre en exergue les façons dont ils et elles ont reformulé les problèmes et produit des connaissances pertinentes, mais aussi d’exemplifier des rapports émancipés (par opposition à des rapports de dépendance) aux organisations sensées informer, protéger ou représenter les citoyen.ne.s.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Dans le même ordre d’idées, nous mettons à l’étude la pièce de théâtre documentaire <em>J’aime Hydro</em> de Christine Beaulieu <a href="#_edn24" name="_ednref24">[24]</a>. Les étudiant.e.s sont invité.e.s à analyser sa démarche visant à apporter des réponses à la question « Pourquoi Hydro-Québec continue-t-elle de construire des barrages hydroélectriques si des surplus sont produits et qu’ils sont revendus à perte? ». Ils et elles se penchent aussi sur les manières dont le rapport à l’expertise scientifique de Beaulieu s’émancipe en cours de route.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Enfin, nous invitons régulièrement les étudiant.e.s qui fréquentent nos cours à partager leurs travaux soit par l’entremise de lettres ouvertes, soit en les mettant au service du bien commun, par exemple en les remettant à un organisme d’éducation environnementale pour qu’il puisse les réinvestir dans ses activités.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Nul.le ne l’ignore, les débordements sont déjà nombreux en ce qui concerne la crise environnementale et l’augmentation des inégalités sociales et « un virage majeur est nécessaire […] dans tous les aspects de la société » (Shields, <em>Le Devoir</em>, 2018) <a href="#_edn25" name="_ednref25">[25]</a>. Peut-être que l’hyperesthésie épistémologique citoyenne contraindra les élus à prendre la réelle mesure de ce qui nous guette et à s’acharner – pour reprendre la formulation de madame Dorval – dans la lutte par des actions politiques, industrielles et éthiques concrètes. C’est, en tout cas, ce que nous souhaitons. Et le temps presse.</p>
<p style="text-align: center;">***</p>
<p><a href="#_ftnref1" name="_ftn1">[i]</a> Mentionnons que la lettre de Geneviève Dorval a fait l&rsquo;objet d&rsquo;une importante couverture médiatique : l&rsquo;autrice a notamment été interviewée à la radio de CBC, il a été question de sa lettre à <em>Dessine-moi un été</em>, Patrick Lagacé y a consacré une chronique et des dizaines de lecteur.trice.s de <em>La Presse</em> ont réagi par écrit à sa lettre. Madame Dorval a publié une seconde lettre le 5 octobre 2019, cette fois-ci adressée à Benoit Charette, le ministre de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques. Elle la signe en tant que membre du groupe citoyen Extinction Rebellion, qui lutte contre les changements climatiques par l&rsquo;entremise d&rsquo;actions de désobéissance civile. Elle y explique qu&rsquo;elle se joindra à la semaine internationale de rébellion, qui s&rsquo;est tenue du 7 au 13 octobre dernier.</p>
<p>&nbsp;</p>
<hr />
<p><a href="#_ednref1" name="_edn1">[1]</a> Pouliot, C., Groleau, A. et Arseneau, I. (2019, septembre). « L&rsquo;écoanxiété mène au retour de l’action citoyenne »<em>.  </em><em>La Conversation</em>. [En ligne : <a href="https://theconversation.com/lecoanxiete-mene-au-retour-de-laction-citoyenne-122151" target="_blank" rel="noopener">https://theconversation.com/lecoanxiete-mene-au-retour-de-laction-citoyenne-122151</a>] Isabelle Arseneau et Chantal Pouliot sont rattachées à l&rsquo;Université Laval, et Audrey Groleau à l&rsquo;Université du Québec à Trois-Rivières.</p>
<p><a href="#_ednref2" name="_edn2">[2]</a> Lampron, L.-P., Pouliot, C., Viviers, S. &amp; Provost, P. (2019, février). « Il faut défendre la liberté académique des universitaires ». <em>Le Devoir</em>. [En ligne : <a href="https://www.ledevoir.com/opinion/idees/546909/il-faut-defendre-la-liberte-academique-des-universitaires" target="_blank" rel="noopener">https://www.ledevoir.com/opinion/idees/546909/il-faut-defendre-la-liberte-academique-des-universitaires</a>]</p>
<p><a href="#_ednref3" name="_edn3">[3]</a> Pouliot, C. (et 200 chercheurs) (2016, novembre). « L’affaire Maillé, ou l’avenir de la confidentialité dans la recherche scientifique ». <em>Le Devoir</em>. [En ligne : <a href="https://www.ledevoir.com/opinion/libre-opinion/483756/l-affaire-maille-ou-l-avenir-de-la-confidentialite-dans-la-recherche-scientifique" target="_blank" rel="noopener">https://www.ledevoir.com/opinion/libre-opinion/483756/l-affaire-maille-ou-l-avenir-de-la-confidentialite-dans-la-recherche-scientifique</a>]</p>
<p><a href="#_ednref4" name="_edn4">[4]</a> Arseneau, I. (2016, novembre). « Protection des sources »<em>.</em> <em>Le Devoir</em>. [En ligne : <a href="http://www.ledevoir.com/societe/medias/483638/protection-des-sources" target="_blank" rel="noopener">http://www.ledevoir.com/societe/medias/483638/protection-des-sources</a>]</p>
<p><a href="#_ednref5" name="_edn5">[5]</a> Arseneau, I. (2019, février). « <em>David contre Goliath ou le pouvoir citoyen ».</em> <em>Le Soleil</em>. [En ligne : <a href="https://www.lesoleil.com/opinions/carrefour-des-lecteurs/david-contre-goliath-ou-le-pouvoir-citoyen-c857ec8ad2052ddd180bcbeab993f13c?utm" target="_blank" rel="noopener">https://www.lesoleil.com/opinions/carrefour-des-lecteurs/david-contre-goliath-ou-le-pouvoir-citoyen-c857ec8ad2052ddd180bcbeab993f13c?utm</a>]</p>
<p><a href="#_ednref6" name="_edn6">[6]</a> Arseneau, I. (2018, mars). « <em>Bras de fer : </em>reconnaître l’expertise citoyenne<em> »</em><em>. </em><em>Le Devoir</em>. [En ligne : <a href="http://www.ledevoir.com/opinion/libre-opinion/522859/bras-de-fer-reconnaitre-l-expertise-citoyenne" target="_blank" rel="noopener">http://www.ledevoir.com/opinion/libre-opinion/522859/bras-de-fer-reconnaitre-l-expertise-citoyenne</a>]</p>
<p><a href="#_ednref7" name="_edn7">[7]</a> Arseneau, I. (2016, mars). « Rien n’est joué »<em>.</em> <em>Le Devoir</em>. [En ligne : <a href="http://www.ledevoir.com/environnement/actualites-sur-l-environnement/465938/rien-n-est-joue" target="_blank" rel="noopener">http://www.ledevoir.com/environnement/actualites-sur-l-environnement/465938/rien-n-est-joue</a>]</p>
<p><a href="#_ednref8" name="_edn8">[8]</a> Pouliot C. (2015, octobre). « Quand les citoyen.ne.s soulèvent la poussière », <em>Découvrir</em>. [En ligne : <a href="https://www.acfas.ca/publications/decouvrir/2015/10/quand-citoyennes-soulevent-poussiere" target="_blank" rel="noopener">https://www.acfas.ca/publications/decouvrir/2015/10/quand-citoyennes-soulevent-poussiere</a>]</p>
<p><a href="#_ednref9" name="_edn9">[9]</a> Pouliot, C. (2017, décembre). « Qualité de l’air à Québec : la controverse autour des poussières métalliques rayonne jusqu’en France ». <em>Huffington Post Québec</em>. [En ligne : <a href="https://quebec.huffingtonpost.ca/chantal-pouliot/qualite-de-lair-a-quebec-la-controverse-autour-des-poussieres-metalliques-rayonne-jusqu-en-france_a_23303575/" target="_blank" rel="noopener">https://quebec.huffingtonpost.ca/chantal-pouliot/qualite-de-lair-a-quebec-la-controverse-autour-des-poussieres-metalliques-rayonne-jusqu-en-france_a_23303575/</a>]</p>
<p><a href="#_ednref10" name="_edn10">[10]</a> Groleau, A. (2019). « Éviter autant la dérive relativiste que la dérive autoritariste en classe de sciences et de technologie à l’ère des fausses nouvelles ». <em>Spectre</em>, <em>48</em>(3), 18–20.</p>
<p><a href="#_ednref11" name="_edn11">[11]</a> Arseneau, I. (2016, janvier). « Se faire entendre »<em>.</em> <em>Le Devoir</em>. [En ligne : <a href="http://www.ledevoir.com/politique/canada/461516/se-faire-entendre" target="_blank" rel="noopener">http://www.ledevoir.com/politique/canada/461516/se-faire-entendre</a>]</p>
<p><a href="#_ednref12" name="_edn12">[12]</a> Arseneau, I. (2019, mars). « Quelle éducation pour agir face à la crise environnementale? ».<em>  </em><em>La Rumeur du Loup</em> &#8211; <em>Numéro thématique : L’école en mutation</em>. [En ligne : <a href="https://www.rumeurduloup.com/quelle-education-pour-agir-face-a-la-crise-environnementale/">https://www.rumeurduloup.com/quelle-education-pour-agir-face-a-la-crise-environnementale/</a>]</p>
<p><a href="#_ednref13" name="_edn13">[13]</a> Arseneau, I. (2016, décembre). « Enseigner les sciences pour comprendre le monde ». <em>Le Soleil</em>. [En ligne : <a href="http://www.lapresse.ca/le-soleil/opinions/points-de-vue/201512/03/01-4927476-enseigner-les-sciences-pour-comprendre-le-monde.php" target="_blank" rel="noopener">http://www.lapresse.ca/le-soleil/opinions/points-de-vue/201512/03/01-4927476-enseigner-les-sciences-pour-comprendre-le-monde.php</a>]</p>
<p><a href="#_ednref14" name="_edn14">[14]</a> Groleau, A., &amp; Pouliot, C. (2017). “WISE Preservice Teachers Discussing Social and Economic Disparities During a Discussion Game Dealing with Nanotechnologies”. Dans J. L. Bencze (Dir.), <em>Science &amp; technology education promoting wellbeing for individuals, societies &amp; environments</em>, pp. 555–564. Dordrecht: Springer.</p>
<p><a href="#_ednref15" name="_edn15">[15]</a> Pouliot, C. (2019). “Speaking out about inequities”. <em>Cultural studies of Science education, </em><em>12</em> (2), pp. 1-9.</p>
<p><a href="#_ednref16" name="_edn16">[16]</a> Groleau, A., &amp; Pouliot, C. (2015). « Éducation aux sciences et relations de pouvoir dans les controverses sociotechniques ». <em>Revue canadienne de l’enseignement des sciences, des mathématiques et des technologies</em>, <em>15</em>(2), 117–135.</p>
<p><a href="#_ednref17" name="_edn17">[17]</a> Arseneau, I. et Pouliot, C. (2016). « Portraits de femmes inspirantes pour l’enseignement des sciences ». <em>Spectre &#8211; Numéro thématique : Filles, femmes, science et technologie : vers un enseignement équitable des sciences et de la technologie, 46 </em>(1), 8-11.</p>
<p><a href="#_ednref18" name="_edn18">[18]</a> Bencze, L., Pouliot, C., Pedretti, E., Simonneaux, J., Simonneaux, L. et Zeidler, D. (sous presse). “SAQ, SSI and STSE education: Defending and extending ‘science-in-context’”. <em>Cultural Studies of Science Education</em>.</p>
<p><a href="#_ednref19" name="_edn19">[19]</a> Pouliot C., Groleau A., « L’approche des îlots de rationalité interdisciplinaires : pour une éducation aux sciences et à la citoyenneté. Illustrations en enseignement collégial ». <em>Pédagogie collégiale, 25</em> (1), pp. 9-14. [En ligne : <a href="http://aqpc.qc.ca/sites/default/files/revue/Pouliot-Groleau-25-1-2011.pdf" target="_blank" rel="noopener">http://aqpc.qc.ca/sites/default/files/revue/Pouliot-Groleau-25-1-2011.pdf</a>]</p>
<p><a href="#_ednref20" name="_edn20">[20]</a> Dorval, G. (2019, août). « Un enfant sur fond de fin du monde: lettre à mon fils Léon ». <em>La Presse</em>. [En ligne : <a href="https://www.lapresse.ca/debats/opinions/201908/09/01-5236911-un-enfant-sur-fond-de-fin-du-monde-lettre-a-mon-fils-leon.php" target="_blank" rel="noopener">https://www.lapresse.ca/debats/opinions/201908/09/01-5236911-un-enfant-sur-fond-de-fin-du-monde-lettre-a-mon-fils-leon.php</a>]</p>
<p><a href="#_ednref21" name="_edn21">[21]</a> Darré, J. P. (1999). <em>La production de connaissance pour l&rsquo;action: arguments contre le racisme de l&rsquo;intelligence</em>. Éditions Quae.</p>
<p><a href="#_ednref22" name="_edn22">[22]</a> Callon, M. (1998). « Des différentes formes de démocratie technique ». <em>Responsabilité et environnement, </em>no. 9, p. 63-73. [En ligne : <a href="http://www.annales.org/re/1998/re01-98/RE9.pdf" target="_blank" rel="noopener">http://www.annales.org/re/1998/re01-98/RE9.pdf</a>]</p>
<p><a href="#_ednref23" name="_edn23">[23]</a> Jasanoff, S. (2007). “Representation and re-presentation in litigation science. <em>Environmental Health Perspectives</em>”, <em>116 </em>(1), 123-129. [En ligne : <a href="https://ehp.niehs.nih.gov/doi/pdf/10.1289/ehp.9976" target="_blank" rel="noopener">https://ehp.niehs.nih.gov/doi/pdf/10.1289/ehp.9976</a>]</p>
<p><a href="#_ednref24" name="_edn24">[24]</a> Beaulieu, C. (2017). <em>J’aime Hydro</em>. Montréal : Atelier 10. [Également disponible en baladodiffusion : <a href="https://porteparole.org/fr/balados/jaime-hydro" target="_blank" rel="noopener">https://porteparole.org/fr/balados/jaime-hydro</a>]</p>
<p><a href="#_ednref25" name="_edn25">[25]</a> Shields. A. (2018, octobre). « Climat : un virage majeur est nécessaire ». <em>Le Devoir</em>. [En ligne : <a href="https://www.ledevoir.com/societe/environnement/538613/rapport-du-giec-en-suivi" target="_blank" rel="noopener">https://www.ledevoir.com/societe/environnement/538613/rapport-du-giec-en-suivi</a>]</p>
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		<title>Le cul-de-sac génétique</title>
		<link>/cul-de-sac-genetique/?utm_source=rss#038;utm_medium=rss&#038;utm_campaign=cul-de-sac-genetique</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Catherine Lefrançois]]></dc:creator>
		<pubDate>Sun, 27 Oct 2019 16:13:34 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[13 La transmission]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>MAGENTA BARIBEAU Illustration : Catherine Lefrançois &#160; « Mais si t’as pas d’enfants, qui va s’occuper de toi, quand tu vas être vieille? » « Si tout le monde faisait comme toi, l’humanité s’éteindrait. » « Les enfants, c’est l’avenir. » « Quand tu vas mourir, tu vas vite être oubliée. » Ces phrases, toutes les femmes [&#8230;]</p>
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<h2 style="text-align: right;">MAGENTA BARIBEAU</h2>
<p>Illustration : Catherine Lefrançois</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>« Mais si t’as pas d’enfants, qui va s’occuper de toi, quand tu vas être vieille? »</p>
<p>« Si tout le monde faisait comme toi, l’humanité s’éteindrait. »</p>
<p>« Les enfants, c’est l’avenir. »</p>
<p>« Quand tu vas mourir, tu vas vite être oubliée. »</p>
<p>Ces phrases, toutes les femmes sans enfant par choix les ont déjà entendues. C’est mon cas. J’ai fait mon <em>coming out</em> en tant que <em>childfree</em> (personne sans enfant par choix) il y a plus de 10 ans, maintenant. Et tout dans la société nous porte à croire que les remords seront inévitables. « T’as pas peur de regretter, un jour? » « T’es jeune, tu vas changer d’idée. » « C’est juste que t’as pas rencontré le bon. » « Un jour, ton horloge biologique va sonner. » « C’est ton devoir de femme. »</p>
<p>D’abord essuyés du revers de la main par la jeune vingtenaire que j’étais, au fil des ans, ces messages négatifs finissent toutefois, à force de répétitions, par pénétrer malgré nous dans les petites craques dans notre estime personnelle. Car ces arguments nous sont servis régulièrement par nos familles, nos collègues de bureau, de purs étrangers. Ils font partie du discours social; avoir des enfants est naturel et en vouloir serait la norme. Car voyez-vous, nos sociétés sont natalistes et souhaitent qu’on se reproduise. Les gouvernements souhaitent que l’on crée de nouveaux payeurs de taxes, les religions que nous enfantions de nouveaux adeptes et le capitalisme que nous accouchions de nouveaux producteurs-consommateurs. Ne pas vouloir d’enfant choque donc. C’est aller à l’encontre du système et faire fi des impératifs sociaux. Et les bien-pensants n’ont cure de nous le rappeler en évoquant le spectre d’une vie sans but, d’une mort sans lendemain. Ne pas avoir d’enfants, c’est du regret à retardement, un manque d’amour assuré, une vie remplie d’oisiveté et de mélancolie. Et l’on se sert de la culpabilité sous couvert de « mais qui sera là pour t’aider quand tu seras infirme? » et « qui se souviendra de toi, alors? » pour nous faire avaler la pilule… conceptionnelle.</p>
<p>La carapace, surtout lors de journées pluvieuses lorsqu’on a de surcroît mal dormi, qu’on est menstruée et que les enfants du voisin font un tapage monstre, se dissout parfois et le doute envenimé pénètre doucereusement. Et si c’était vrai? Du moins en partie. Et si je finissais en effet par regretter mon non-désir d’enfant sur mon lit de mort, seule, sans famille ni ami.e.s? Qui sera là pour me pleurer, s’ennuyer de moi et surtout ne pas avoir rendu mon existence vaine?</p>
<p>Tristesse, panique. Crise existentielle. Normal après tout; qui d’entre nous ne se demande pas, une fois de temps à autre, ce que nous laisserons comme héritage après notre mort et comment contribuerons-nous au <em>zeitgeist</em>?</p>
<p>Qui d’entre nous ne connaît pas Susan B. Anthony, Jane Austen, Kathy Bates, Simone de Beauvoir, Georges Brassens, Margaret Cho, Léonard de Vinci, Emily Dickenson, Eva Gabor, Greta Garbo, Ava Gardner, Emma Goldman, Elton John, Spike Jonze, Immanuel Kant, Helen Keller, René Magritte, Freddie Mercury, Helen Mirren, Stevie Nicks, Dolly Parton, Platon, Lou Reed, Alan Rickman, George Gloria Steinem, Mae West, Betty White, Walt Whitman ou Oprah Winfrey? Leurs contributions sociales et culturelles furent historiques et pourtant, ils et elles n’eurent jamais d’enfants. Et pourtant, infinis sont les moyens de laisser sa trace dans ce monde. On peut procréer, certes, mais tous les parents ne sont pas mémorables, il faut quand même le souligner. On peut aussi écrire des livres, réaliser des films, militer pour la planète, chercher une cure au cancer, enseigner.</p>
<p>Mais le problème avec cette façon de penser en termes de productivité capitaliste est l’injonction à l’utilité. Si le non-désir d’enfant est de plus en plus visible et accepté au Québec, la notion d’utilité, elle, reste encore solidement liée à la maternité. Ne pas vouloir se reproduire s’avère un geste trop souvent critiqué comme étant égoïste sous l’égide du capitalisme et on somme les non-parents d’être utiles autrement : en faisant du bénévolat, en étant grande sœur d’un enfant défavorisé, en <em>créant</em> quelque chose d’autre qu’un.e futur.e contribuable.</p>
<p>Au diable les matins de grasse matinée à lire au lit, les voyages pour le plaisir, le cheminement de guérison et de connaissance de soi. Il <em>faut</em> se dépasser! Il <em>faut</em> en faire plus parce que si ton utérus n’a jamais servi, alors tous tes autres organes, en particulier ton cœur de mère, doivent être mis à profit. Honte à celles qui ne feraient qu’exister paisiblement.</p>
<p>Cet impératif à l’utilité finit par exténuer. Nombre d’entre nous suivent plus ou moins consciemment ce chant de sirène sans nous douter qu’il nous attire vers le surmenage. Sois utile, sois utile, sois utile, sans ça, on t’oubliera, racolent-elles. Et on devient bénévole dans un refuge pour animaux, on passe nos soirées auprès de personnes âgées, handicapées ou malmenées par la vie. On écrit, on milite, on veut laisser sa trace. Tout comme les parents, on travaille trop, on s’oublie, on tient à prouver que l’épithète d’égoïste ne nous concerne absolument pas.</p>
<p>Car l’égoïsme a mauvaise presse. L’altruisme, le dévouement, l’abnégation, voilà ce à quoi aspirer de façon maladive. Et pourtant, l’égoïsme est-il foncièrement mauvais? Certes, tout tempérament excessif, exclusif et aux dépens d’autrui est à proscrire. Mais faire passer ses intérêts personnels avant ceux des autres n’est pas toujours détestable. Pourquoi devrions-nous nous forcer à avoir des enfants lorsqu’on n’en éprouve aucun désir? Simplement pour participer à la création d’une nouvelle génération? Détester son rôle de parent ne doit certainement pas créer des êtres bien dans leur peau, socialement adaptés et heureux de vivre. Ce genre de transmission de traumatismes intergénérationnels est-il plus souhaitable que de ne pas avoir d’enfants?</p>
<p>Je m’interroge à propos du <em>devoir</em> de transmission. Devrait-il être un impératif ou un choix? Devrait-on devoir contribuer à la formation de la relève ou décider ou non de communiquer nos valeurs et pensées à la prochaine génération, voire à la société tout entière. Tout le monde n’est pas fait pour être enseignant.e ou pédagogue. Je me demande si cette injonction ne contribue pas à la popularité des chroniqueurs d’opinion qui semblent croire que toute pensée se doit d’être communiquée et mérite une tribune.</p>
<p>&nbsp;</p>
<hr />
<p>BIO</p>
<p>Magenta Baribeau est une autrice et réalisatrice du documentaire <em>Maman? Non merci</em>! sorti en 2015 au sujet de la non-maternité. Elle termine actuellement l’écriture d’un essai sur le sujet et planche sur plusieurs courts et longs métrages tout en organisant le Festival de films féministes de Montréal depuis 2017.</p>
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		<title>Une petite histoire de la famille Kardashian</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Marie-Michèle Rheault]]></dc:creator>
		<pubDate>Sun, 27 Oct 2019 16:11:48 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[13 La transmission]]></category>
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										<content:encoded><![CDATA[<h2><a href="/wp-content/uploads/2019/10/Sacre-coeur.png"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-4355" src="/wp-content/uploads/2019/10/Sacre-coeur.png" alt="" width="1000" height="667" srcset="/wp-content/uploads/2019/10/Sacre-coeur.png 1000w, /wp-content/uploads/2019/10/Sacre-coeur-300x200.png 300w, /wp-content/uploads/2019/10/Sacre-coeur-768x512.png 768w" sizes="(max-width: 1000px) 100vw, 1000px" /></a></h2>
<h2 style="text-align: right;">ANNE-CHRISTINE GUY</h2>
<p>Illustration : Catherine Lefrançois</p>
<p><strong>Une petite introduction</strong></p>
<p><strong> </strong>Tadoussac. On est sur la terrasse du restaurant Le bateau, Clémentine, mon adjointe, Maude Veilleux, et moi. C’est un dimanche gris, fin de festival, tout le monde est un peu fatigué, mais on a le cœur heureux. On parle de tout et de rien. On parle médias sociaux, Instagram, création et legs de notre époque, où l’on peut mettre en scène notre propre vie et en faire un métier.</p>
<p>Maude dit : « Je suis pas <em>down</em> avec le monde qui <em>shame</em> les influenceuses. »<br />
Je suis de son avis.</p>
<p>Ceci et cela me mènent à parler de la famille Kardashian. Je <em>keep up</em> avec le clan depuis quelques années déjà. Je fais mon petit laïus, j&rsquo;étaye mon analyse sociologique pas trop scientifique sur cette famille et son succès. Je nomme mes sœurs préférées et pourquoi elles le sont. Maude de dire que je devrais écrire un texte là-dessus. Comme je prends les conseils de Maude au sérieux, me voici qui m’exécute.</p>
<p><strong>Une petite histoire de la famille Kardashian</strong></p>
<p>J’ai commencé à écouter <em>Keeping up with the Kardashian </em>un mois de juin un peu chaud. J’avais épuisé ma banque de séries à <em>binge watcher</em>. J’avais besoin d’un nouveau fix. De cette famille, je savais peu de choses. Ne savais pas pour les cosmétiques. Ne savais pas pour Caitlyn Jenner. Ne savais pas pour le père mort qui avait jadis défendu O.J. Simpson. Pourtant, leur nom bourdonnait depuis longtemps autour de moi. J’entendais des personnes pour qui j’avais de l’admiration parler d’eux sans jugements. C’est Jessica Williams, actrice que je trouve si cool (<em>check her imdb girls</em>) qui a fini par me convaincre. Dans une entrevue, elle parlait avec passion de Kim Kardashian, « <em>her queen</em> ». J’avais trouvé ma nouvelle drogue et en prime, j&rsquo;espérais ben gros grignoter un peu de la vie de Kanye West dans une téléréalité.</p>
<p>En moins d’un mois, j’ai clenché plus de huit saisons de l&rsquo;incroyable famille Kardashian. <em>Crash course</em> assez intense sur leur univers.</p>
<p><strong>Les protagonistes </strong></p>
<p>Laissez-moi, s’il vous plaît, vous les présenter.<br />
D’abord, tout le monde connaît Kim.</p>
<p>Les mauvaises langues diront qu’elle a réussi à se hisser au sommet des starlettes grâce à un <em>sex tape</em> qui a <em>leaker</em> sur les infâmes interwebs (ces mauvaises langues pourraient ajouter que c’est sa mère qui a laissé couler le vidéo). Kim a été pendant longtemps la préférée de sa maman, Kris Jenner. Sa soif pour la gloire était si grande qu’ensemble les deux femmes ont pu propulser leur famille au rang de famille royale américaine. Kim Kardashian West, c’est KKW BEAUTY. C&rsquo;est l’ancienne adjointe de Paris Hilton devenue plus populaire que la riche héritière. KKW, c’est la femme de Kanye West. Dans un épisode de la saison 17, sa fille North West lui demande : «<em> Why is there lot of people every day taking picture of us? </em>» Kim lui répond : «<em> </em><em>Well to get very technical, my name is Kim Kardashian and Daddy is Kanye West and daddy is a singer, performer, “artist”. Mommy as so many talent I can even begin to name them! </em>» Heureusement pour elle, North West pourra un jour visionner l’histoire de toute sa famille à travers une série principale et neuf <em>spin off</em>, sans oublier les médias sociaux, journaux à potins, photos des paparazzis, etc. C’est beaucoup plus que les albums photos de moi chez ma mère et les souvenirs racontés dans les soupers de famille.</p>
<p>Kris Jenner, c’est la matriarche. <em>Kris started from the bottom and now she is a kick ass business woman, a momager</em>. La plus populaire des <em>momagers</em> d’ailleurs : c’est sa photo qui est apparue en premier sur Google quand j’ai tapé le mot pour en vérifier l’orthographe (que j’avais d’ailleurs écrit correctement du premier coup. <em>Take that</em>, petite dyslexie!) Comment parler de Kris? C’est une femme pour qui la famille est la chose la plus importante, mais qui ne se gêne pas pour nommer ses enfants préférées. C’est une femme qui gère, une femme qui contrôle : enfants / conjoints / amies / mère. C’est une femme dont la beauté lui a permis de sortir de la pauvreté. Chez les Kardashian-Jenner, on prend soin de notre image et tous les moyens sont bons pour entretenir notre beauté. Un jour, parlant de Botox et d’argent, Jenner a dit : « <em>How could I be allergic to the two things that make my world go round?</em> » Ça me semble un bon résumé de la personne.</p>
<p>Khloe. Quand j’ai commencé à écouter les Kardashian, Khloe était ma préférée : personnalité <em>bubbly</em>, au premier abord, elle semble <em>sweet</em> avec tout le monde. (Vous remarquerez que j’ai décidé d’ajouter mon appréciation personnelle des protagonistes Karjenner parce que si je garde ça pour un autre tantôt, ni vous ni moi ne sortirons vivant.e.s de ce texte.) Donc Khloe est la plus jeune des sœurs Kardashian et dans les premières saisons de la série, elle était la « petite grosse » de la famille (bon, je vous expliquerai pas aujourd’hui ce qu’est la grossophobie, mais mettons que la famille fait pas grand-chose pour éteindre ce feu). Pendant plusieurs saisons, Khloe était jalouse du corps de ses sœurs. Elle est aujourd’hui celle qui a <em>overcome</em> ses problèmes de poids. Même si ce n’est pas exactement présenté comme ça dans KUWTK, la chaîne E a quand même diffusé trois saisons du programme <em>Revenge body with Khloe Kardashian.</em> Dans cette série, elle accompagne des participant.e.s vers la perte de poids, un peu comme elle l’a fait elle-même. Moi, personnellement, j’ai déchanté de Khloe au fil des saisons. Sous ses airs de fille smatte avec tout le monde se cache <em>the most intrusive</em> membre du clan Kardashian. Même si c’est une personne avec un grand cœur qui ferait tout pour celles et ceux qu’elle aime, elle se permet beaucoup de jugements, et je dois dire que ses opinions sont dans un spectre opposé aux miens.</p>
<p>Kourtney. Je dois le dire : <em>Kourtney is my queen</em>. À travers les années, Kourtney a su me charmer, mais j’avoue que la raison première qui l’a fait se hisser au top de ma liste est que je la trouve vraiment belle. Aussi superficiel que ça. Kourntey, c’est aussi la sœur qui apporte la portion romantique au programme, surtout à cause de sa longue et tumultueuse relation avec Scott Disick, le père de ses trois enfants. C’est aussi la plus « antistar » de la famille. Elle médite, mange <em>vegan</em>, vit finalement un <em>coparenting chill</em> avec son ex. Pour moi, Kourtney, c’est la <em>cool kid</em> de la famille.</p>
<p>Scott Disick. Lui, c’est un des seuls pas Kardashian ni Jenner qui est dans la série depuis le début. Scott est le père des enfants de Kourtney. Dès la première saison, les deux ont une relation tumultueuse. Les premières fois où on le voit dans l&rsquo;émission, Kris Jenner est inquiète, car il semblerait que le beau garçon ait embrassé une autre fille que Kourtney, alors qu’ils étaient ensemble. <em>Turn out</em> : le couple était ouvert et Kourtney était totalement au fait de cette histoire. Le couple est toujours <em>on and off</em> : c’est surtout Kourtney qui ne veut pas se marier et on reproche à Scott ses flirts quand le couple est en rupture. C’est peut-être parce que j’aime bien ce bon vieux bougre que je le regarde avec trop de clémence. Pour la famille K/J, Scott a été longtemps le bouc émissaire. Petit Rémy sans famille un peu trop sur le party, il est celui qui s’attire toujours les foudres de la famille, mais qui s’accroche. De mon bord, j’ai souvent plutôt vu un gars qui avait un solide besoin de rencontrer un.e psychologue. Peut-être que c’est arrivé, car Scott est maintenant dépeint comme un père extra, un jeune homme de talent, un membre de la famille, le beauf préf de toutes.</p>
<p>Les sœurs Jenner. Kylie avait 10 ans quand l’émission a été lancée en 2007 et son aînée Kendall avait 11 ans. Bien qu’elles soient rarement mises à l’avant-plan dans cette émission, il faut dire que d’avoir eu la quasi-entièreté de ton existence documentée à la télévision (accompagné, je présume, d’une bonne rémunération) donne un pas pire <em>kick start</em> à ta vie. Kendall est sûrement la plus discrète du duo et j’avoue avoir peu de choses à dire sur elle. Je ne vais pas m’attarder sur le scandale du Pepsi; cherchez sur Google. (Bon, je me sentais mal, voici un <a href="https://www.theguardian.com/lifeandstyle/lostinshowbiz/2017/sep/07/kendall-jenner-pepsi-moment-kardashians" target="_blank" rel="noopener">lien</a>) Kylie, quant à elle, est, selon les termes utilisés dans <em>Forbes</em>, « On <em>the youngest woman self-made billionaire</em> ». Vous comprendrez qu’ici un autre petit scandale a émané! Malgré son incompréhension apparente de ce que sont des privilèges, Kylie demeure une de mes sœurs préfs du clan. Une des seules dont j’ai écouté le <em>spin off</em> entier. Kylie, selon la façon dont elle est présentée à l’écran, est une fille ben smatte, pas trop grosse tête et qui se mêle de ses affaires.</p>
<p>Caitlyn (anciennement Bruce) Jenner, Rob Kardashian. Je les présente en duo, car tous deux ne sont pas restés pour l’aventure complète de la série. Bruce Jenner, ancien mari de Kris et père de Kendall et Kylie, est resté dans l’émission jusqu’à ce qu’il devienne Caytlin. Caytlin, elle, est restée une saison. Après, les choses ont tourné au vinaigre avec Kris et elle a été bannie du clan. Alors qu’elle n’avait pas fait sa transition, elle représentait bien le bon vieux patriarche qui laisse la charge mentale à sa femme, <em>slutshame</em> et <em>body shame</em> ses filles. À mes yeux, un gars un peu archaïque dont la pensée ne semblait pas avoir sorti des années 1980. Rob, c’est le jeune frère. J’ai pas gardé énormément de souvenirs de lui, mais ce dont je me souviens, c’est qu’à un certain point, une rupture l’a plongé dans une grande détresse, il a pris pas mal de poids, et après s’être fait dire plusieurs fois de se prendre en main, il a disparu de l’écran. Je serais malhonnête si je ne mentionnais pas qu’après sa disparition, Rob a tout de même eu un <em>spin off</em> avec sa copine du temps, Big Chyna.</p>
<p><strong>A Great American Legacy </strong></p>
<p>Maintenant que vous les connaissez mieux (si vous ne les connaissiez pas déjà), laissez-moi m’attarder un peu plus sur leur succès et sur le legs qu’ils laisseront aux générations futures.</p>
<p>Une chose que je ne comprenais pas avant de me lancer dans la folle aventure Kardashian, c’est pourquoi, criss, autant de gens écoutaient cette émission. Je comprends le culte de la célébrité et ce n’est pas la première famille à ouvrir ses portes aux caméras, mais après tout, les Kardashian, avant d’être cette famille vedette de téléréalité, ne faisaient rien d’extraordinaire de leur vie à part être riches (bon Bruce Jenner était un champion olympique, mais je ne pense pas que ce soit lui qui ait attiré les spectatrices et spectateurs devant leur TV). Non seulement la famille ne faisait pas grand-chose, mais, contrairement à beaucoup d’autres téléréalités, il n’y avait pas de concours ou défis qui rendent les choses excitantes.</p>
<p>Il a fallu que je me lance tête première dans l’écoute de la série pour finalement apprécier le succès des Kardashian. Je pense que ce qui a permis à la famille d’atteindre les sommets et d’y rester, c’est surtout que l&rsquo;intérêt principal de ce spectacle est leurs liens familiaux. KUWTK est centré sur les rapports humains d’abord. Bien sûr, la richesse impressionne et en fait rêver sûrement plus d’un. Évidemment, dans la série, on peut voir leurs possessions, leurs grosses maisons, les constants voyages en jet privé, mais ce n’est pas la ligne narrative qui est mise de l’avant pour faire avancer « l’intrigue ». De plus, malgré leur richesse, ils n’agissent pas selon l’image un peu poussiéreuse et élitiste qu’on se fait de gens riches comme, par exemple, la famille de Lorelai dans <em>Gilmore Girls</em> ou les protagonistes de <em>Gossip Girl</em> : des personnages riches de génération en génération, qui fréquentent les <em>ivy league</em> et vont dans des <em>boarding school </em>et dont les liens familiaux ne sont qu&rsquo;apparence. Quand je pense aux Kardashian, je pense à cette scène de <em>Titanic </em>où un ou une riche héritier.ère (je ne sais plus laquelle, j&rsquo;ai écouté ce film en secondaire 4) parle de <a href="https://fr.wikipedia.org/wiki/Margaret_Brown" target="_blank" rel="noopener">Margarette Molly Brown</a> et la décrit comme une nouvelle riche. Pour eux, ce sont des personnes qui malgré leur fortune n’avaient pas le même raffinement que les riches héritiers. Pour moi, les Kardashian sont l’incarnation moderne de ce concept.</p>
<p>La famille Kardashian représente bien le modèle de famille américaine tel que je me l’imagine dans ce qu’elle a de plus beau et de plus laid. Le plus beau : l’amour, la solidarité, le clan. Quiconque pile sur les pieds d’une Kardashian pile sur les pieds de la famille complète. Les membres se côtoient, partagent leur quotidien et sont dédiés à se créer les plus beaux souvenirs collectifs. Le plus laid : si le clan défend tous ses membres devant le monde entier, entre elleux, la critique est rapide et dure. Tout le monde se permet d’avoir le nez dans les affaires des autres. Je suis persuadée que plusieurs Américains et Américaines se reconnaissent dans cette famille. Même lorsque l’on considère que c’est un divertissement léger, on peut, à un moment ou à un autre, se retrouver dans quelque chose qu’une de ces personnes vit.</p>
<p>Mais ce qui me fascine le plus des Kardashian, c’est à quel point ces gens ont accepté d’offrir leur intimité au vu et au su de tous. On s’entend pour dire que ce n’est pas toujours leur bon côté que l’on voit. Les disputes, les coups bas, les insécurités : on explore beaucoup les vulnérabilités du clan dans l’émission. C’est sûrement aussi ce qui les rend attachants aux yeux du public, quand on sait que Kourtney Kardashian a accouché devant les caméras, que Kylie et Kendall ont passé plus de la moitié de leur vie devant les caméras, que la nouvelle génération est devant les caméras depuis sa naissance, que Caitlyn Jenner a vécu sa transition devant public, un public qui compte un grand nombre de gens ultraconservateurs. Dans la saison 16, Khloe Kardashian, qui vivait une <em>messy </em>séparation, a pleuré devant les caméras en disant : « <em>I’</em><em>m not just a TV show, like, this is my life</em> », et je crois bien que ceci décrit la réalité de tout le clan.</p>
<p>Pour moi, KUWTK est très représentative de notre époque parce que, de nos jours, ce n’est pas seulement avec les Kardashian que l’on peut <em>keep up</em>. Avec Facebook, Instagram, YouTube, on peut tous mettre notre vie en scène. Plusieurs présentent cela comme une forme de narcissisme, mais je ne suis pas sûre de me rallier à cette ligne de pensée. Après tout, depuis toujours, on a trouvé des façons de raconter notre histoire personnelle aux autres : legs aux générations futures ou tentatives de faire en sorte de ne pas être oublié à travers les époques? Je ne sais pas. Ce que je sais, par contre, c’est que ce type de transmission n’était pas accessible à tous.tes avant et c’est pourquoi nous connaissons principalement l’histoire humaine à travers les yeux de ceux qui avaient le privilège de prendre la parole, soit les hommes blancs et riches. De nos jours, tout le monde a une caméra au bout des doigts et tout le monde, avec des moyens inégaux, je l’admets, peut de rêver transmettre son expérience. Je crois qu’à travers cette cacophonie d’informations, nous léguerons aux générations futures une histoire plurielle de la vie dans les années 2000.</p>
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		<title>Message du présent au futur : quelle mémoire de ce que nous sommes léguerons-nous aux gens de demain?</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Marie-Michèle Rheault]]></dc:creator>
		<pubDate>Sun, 27 Oct 2019 16:11:25 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[13 La transmission]]></category>
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										<content:encoded><![CDATA[<h2><a href="/wp-content/uploads/2019/10/Calice.png"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-4353" src="/wp-content/uploads/2019/10/Calice.png" alt="" width="1000" height="667" srcset="/wp-content/uploads/2019/10/Calice.png 1000w, /wp-content/uploads/2019/10/Calice-300x200.png 300w, /wp-content/uploads/2019/10/Calice-768x512.png 768w" sizes="(max-width: 1000px) 100vw, 1000px" /></a></h2>
<h2 style="text-align: right;">CATHERINE FERLAND</h2>
<p>Illustration : Catherine Lefrançois</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>En voyant l’appel de textes pour ce numéro, j’ai ressenti l’impérieuse envie de réfléchir tout haut, avec vous, sur ce que je considère comme un grand paradoxe de notre temps et qui m’interpelle vivement, en tant qu’historienne. Tandis que les individus et les groupes n’ont jamais disposé d’autant de manières de communiquer, photographier et produire des contenus, très peu de traces de ces activités subsisteront. En clair, l’amnésie collective nous guette, mes ami.e.s.</p>
<p>Réfléchissons un moment. La connaissance du passé n’est possible que si nous sommes en mesure d’en examiner les traces, que ce soit à travers la culture orale ou matérielle, les écrits et, depuis le 20<sup>e</sup> siècle, la production de documents multimédias et numériques. La mémoire – celle à l’échelle humaine, biologique, tributaire du cerveau qui la porte – s’émousse, faillit puis finit par s’effacer, alors que les générations se succèdent inlassablement. C’est la Grande marche du Temps. Une fois cette mémoire vivante disparue, que reste-t-il pour comprendre les humains et les sociétés d’hier, les pensées intimes de ces femmes et hommes qui ont vécu, les enjeux qui ont agité les passions ou suscité des réflexions? Il ne subsiste que ce que les historien.ne.s appellent des sources : patrimoine, artéfacts et archives sont les indispensables matériaux pour reconstituer l’histoire.</p>
<p>Notre époque entretient un bien curieux rapport au passé, comme en témoigne le peu de soin que nous prenons aujourd’hui des traces léguées par hier. L’exemple le plus éclatant est la décrépitude de notre patrimoine bâti qui, en ce moment, se déglingue à vitesse grand V. Il n’y a qu’à voir les exemples malheureux qui se multiplient dans les médias, avec des issues le plus souvent consternantes (à Québec, les cas de la Maison Pollack, de l’église Saint-Cœur-de-Marie et tout récemment de la <a href="https://catherineferlandhistorienne.com/2019/09/16/villa-livernois-histoire-vie-mort-dun-patrimoine/" target="_blank" rel="noopener">Villa Livernois</a> sont particulièrement évocateurs), pour constater l’étendue et l’irrémédiabilité des dégâts. Or, passée l’indignation vertueuse, chacun retourne à ses petites affaires… et les façades continuent de s’effondrer sous le poids de notre indifférence bien davantage que sous le pic des démolisseurs. Outre ces maisons ancestrales, moulins et autres églises, le patrimoine privé passe lui aussi à la trappe, de manière plus insidieuse. Combien de précieuses archives familiales, de correspondance un peu fanée, de diapositives de gens oubliés ou de bobines Super-8 ont disparu à tout jamais, alors qu’un petit-fils ou une nièce, trop pressés de vider garage ou grenier, croyaient simplement mettre quelques boîtes de « vieilleries » à la poubelle? Au lieu de nous faire les gardiens du passé, nous en devenons plutôt les fossoyeurs. En analysant notre attitude actuelle par rapport au patrimoine, les gens du futur nous trouveront sans doute bien désinvoltes!</p>
<p>Notre propre rapport à l’avenir n’est guère plus reluisant. En effet, l’ère numérique nous conduit tout droit vers une inéluctable impasse documentaire.</p>
<p>Vous trouvez que j’exagère? Prenons simplement l’exemple de la correspondance. Rien ne laisse croire que nous cesserons d’utiliser le courrier électronique, si pratique, si instantané. Une quinzaine d’années de « Devez-vous vraiment imprimer ce courriel? » nous ont aussi conditionné.e.s à ne conserver les messages que sous leur forme immatérielle… tout en cédant régulièrement à l’envie de « faire du ménage » en supprimant d’anciens échanges devenus caduques. Même constat du côté des publications disponibles uniquement en format numérique, aussi bien les blogues personnels que certains journaux qui – loi du marché et impératifs économiques obligent – ont emprunté le virage exclusivement numérique. Idem du côté des documents privés. On prend des tonnes de photos en très haute résolution… qui resteront à tout jamais dans nos tablettes et nos téléphones. À l’exclusion du livre, force est de constater que l’écrit et l’imprimé sont en recul. Plus personne ne conserve ses factures, ses relevés, ses traces comptables : hop, à la poubelle. Qui envoie encore des lettres manuscrites et des cartes postales? Les archives d’organisations, d’entreprises ou gouvernementales sont aussi de plus en plus ténues, toutes n’ayant pas de plan de conservation adéquat. Les données enregistrées sur les disquettes (années 1990), les disques ZIP (années 2000) et de nombreux CD sont désormais inaccessibles, soit parce que le support s’est dégradé, soit parce qu’on n’a tout simplement plus les appareils permettant de les lire.</p>
<p>Les documents qui subsisteront suffiront-ils à témoigner de la complexité de notre civilisation? Disons les choses comme elles sont : nous sommes à un bogue de l’amnésie collective. À un piratage majeur de perdre tout ce qu’on a placé dans les divers nuages ou plateformes d’entreposage numérique.</p>
<p>Mais laissons le numérique de côté pour revenir aux traces matérielles. Nos ami.e.s archéologues nous dirons aussi que notre ère du « tout à jeter » et de surconsommation crée actuellement un énorme brouillage. Traditionnellement, les sites archéologiques consignaient la vie quotidienne des gens qui y évoluaient il y a plusieurs siècles (et même millénaires), puisque les objets étaient jetés à proximité de leur lieu d’utilisation. On n’a pas idée de la foule de données concrètes que peuvent livrer les chantiers de fouilles! Or, les tonnes de matières disparates de nos improbables sites d’enfouissement actuels – rappelons que nos conteneurs d’ordures sont parfois acheminés à plusieurs milliers de kilomètres de chez nous, par bateau – ne diront pas grand-chose de notre temps, sinon notre insouciance ou notre mépris pour l’avenir.</p>
<p>Si nous sommes ridiculement prolifiques pour générer des déchets de toutes sortes, nous laisserons en revanche bien peu de nous-mêmes au plan biologique. Oui, je parle du corps. Pour des raisons pratiques et économiques, le recours à la crémation est en hausse partout en Occident. Or, là où les sépultures anciennes (même les fosses communes) révélaient des éléments fascinants sur les personnes, les événements historiques et les cultures, les urnes cinéraires rangées bien proprement sur les tablettes des columbariums contemporains ne communiquent pas grand-chose. Terminées, les analyses ostéologiques ou la découverte de petits objets permettant de mieux comprendre une période révolue.</p>
<p>Osons poser une question un brin philosophique. Notre désinvolture actuelle quant au passé et au futur ne reposerait-elle pas, au moins partiellement, sur la perte d’un certain sens du sacré, de la conviction de faire partie d’un tout qui dépasse notre propre existence? Notre ère vit intensément l’instant présent, s’affairant à dépasser un passé qui n’est plus et ne se souciant guère d’un futur qui n’est pas encore. Le désir de transmettre quelque chose à la postérité, d’assurer une continuité, de s’inscrire dans l’Histoire dépasse désormais bien peu les limites de l’ego. On a troqué le pérenne pour l’éphémère. Serait-ce une manière de conjurer la pensée, universelle et terrifiante, de notre propre finalité?</p>
<p style="text-align: center;">*</p>
<p>En définitive, les données personnelles de nos existences numériques conservées par GAFA permettront-elles aux futur.e.s historien.ne.s de comprendre, en 2300, qui étaient les gens du 21<sup>e</sup> siècle? Pourront-elles seulement être utilisables? La photo de votre dernier repas sur Instagram servira-t-elle, un jour lointain, à savoir qui vous êtes, à comprendre les mœurs alimentaires de notre temps? On me permettra d’en douter, de la même manière que je crains fort que les relations de travail actuelles ne puissent jamais être documentées, les échanges de courriels (par exemple, avec votre cheffe de service) étant mis à la corbeille après un certain temps, sombrant à tout jamais dans l’oubli. Les luttes sociales, écologistes et féministes ne subsisteront peut-être qu’à travers le prisme de quelques médias officiels. En faisant résolument le choix du numérique au détriment du matériel, de « l’ici et maintenant », du chacun pour soi, sommes-nous en train de sonner le glas de l’Histoire? Quel récit collectif restera-t-il de nous? Représenterons-nous une énigme aux yeux des humains qui nous succéderont?</p>
<p>Faute d’avoir pris soin de transmettre, deviendrons-nous un mythe?</p>
<p>&nbsp;</p>
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		<title>Un été avec les essayistes de la Révolution tranquille. Réflexion sur la filiation et la figure de l’intellectuel.le au Québec</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Marie-Michèle Rheault]]></dc:creator>
		<pubDate>Sun, 27 Oct 2019 16:11:03 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[13 La transmission]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>GABRIELLE MORIN Illustration : Catherine Lefrançois &#160; Mai 2019             J’aborde l’été 2019 avec un grand projet : celui de renouer avec mes affinités intellectuelles. Après les angoisses d’une session en chute libre, je suis incapable de continuer à m’identifier à cette étudiante pour qui la lecture, l’écriture et l’analyse constituaient un refuge plutôt qu’une source [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<h2><a href="/wp-content/uploads/2019/10/Lunettes.png"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-4337" src="/wp-content/uploads/2019/10/Lunettes.png" alt="" width="1000" height="750" srcset="/wp-content/uploads/2019/10/Lunettes.png 1000w, /wp-content/uploads/2019/10/Lunettes-300x225.png 300w, /wp-content/uploads/2019/10/Lunettes-768x576.png 768w, /wp-content/uploads/2019/10/Lunettes-65x50.png 65w" sizes="(max-width: 1000px) 100vw, 1000px" /></a></h2>
<h2 style="text-align: right;">GABRIELLE MORIN</h2>
<p>Illustration : Catherine Lefrançois</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Mai 2019</p>
<p><em>            J’aborde l’été 2019 avec un grand projet : celui de renouer avec mes affinités intellectuelles. Après les angoisses d’une session en chute libre, je suis incapable de continuer à m’identifier à cette étudiante pour qui la lecture, l’écriture et l’analyse constituaient un refuge plutôt qu’une source de remise en question perpétuelle. Pourtant, peut-être à cause des réflexes que m’a conférés le milieu universitaire, je réagis par l’affront plutôt que par le retrait, et je m’inscris à un cours d’été qui porte sur les essais de la Révolution tranquille. Au programme : Pierre Vallières, Pierre Vadeboncoeur, Fernand Dumont et Jacques Ferron, qui dans leurs œuvres dressent le portrait d’un Québec encore incertain, de cette nation parfois grisée par les possibles qui se dessinent devant elle, mais également rongée par ses défaites antérieures. </em></p>
<p><em>Dans le cadre de ce cours, on m’a demandé d’écrire une dissertation. Paralysée, encore une fois, j’ai plutôt écrit ce texte.</em></p>
<p><em>            </em>Mes lunettes sont rondes. Une monture toute fine, en métal, celle que j’imaginais il y a quelques années sur un informaticien, ou sur Jean-Paul Sartre (après une rapide recherche sur Google<em>, </em>vous réaliserez, comme moi, que les lunettes du philosophe ne correspondaient pas du tout à ce modèle et qu’elles étaient en fait carrées, en plastique. Nous trouverons bien un autre existentialiste à qui faire porter ma monture…) Or, si auparavant elles m’apparaissaient démodées, anachroniques, je crois maintenant reconnaître un.e complice dès que je distingue ces lunettes sur un.e jeune universitaire ou sur un ex-prof de sociologie retraité dans la soixantaine. La mode change, mes cercles sociaux aussi. Je finis un baccalauréat en études littéraires, me dirige vers la maîtrise et je porte des lunettes rondes. Apparemment, je suis une <em>intellectuelle</em>.</p>
<p>Noël dernier, lorsqu’il remarque cette nouvelle monture, mon oncle me traite successivement de « gros cerveau » et « d’artisse », puis l’emprunte et la met sur son nez, déclarant qu’il votera désormais pour Québec solidaire. La famille rit et je souris, échangeant un regard entendu avec mon autre oncle, l<em>’oncle cool</em> (ex-prof de sociologie retraité dans la soixantaine.) Le portrait de famille est à peu près le même chaque année – je n’ai plus la naïveté de m’en insurger, ou pire, de me complaire dans le cliché du mouton noir incompris.</p>
<p>Il faut dire que je m’entends plutôt bien avec ce premier oncle. S’il affirme voter pour le Parti conservateur (provincial <em>et </em>fédéral) et louange Donald Trump pour son franc-parler, l’opposition entre ce que nous incarnons tous les deux est si caricaturale qu’elle ne tient pas la route, du moins pas en profondeur. Nos débats politiques sont devenus un rituel, des joutes obligatoires devant le reste de la famille, qui cessent cependant dès que nous discutons en privé. Alors nos lieux communs cèdent la place aux silences confortables, et même à quelques confidences, desquelles je retiens une inquiétude maladive pour ses enfants et un sens de l’humour qui s’apparente au mien, gages d’une complicité que je peine finalement à retrouver avec <em>l’oncle cool.  </em>Ses appartenances politiques révèlent peu de ses véritables convictions, j’en suis convaincue. Elles changent au gré du temps, en fonction des indignations les plus populaires (je sais de source fiable qu’il était fervent indépendantiste en 95, malgré ce qu’il pourrait en dire aujourd’hui), et comblent les conversations lorsqu’il n’y a plus rien à dire, plus rien qu’on ne <em>veut</em> dire.</p>
<p><em>« Nous donnons constamment l’impression de nous exprimer en présence de quelque témoin gênant. C’est un assez joli scandale que presque personne ici ne soit totalement vrai. <a href="#_ftn1" name="_ftnref1">[1]</a> »</em></p>
<p>Je peux déceler la peur de s’exprimer chez plusieurs autres membres de ma famille, par exemple lorsqu’ils déversent leur fiel sur les chutes de neige à venir ou sur le troisième lien, sans jamais nommer les douleurs qui les rongent véritablement. Il me faut <em>deviner</em> leur intimité, dans le récit d’une maison vendue qui provoque l’insécurité, ou dans celui du nouvel amour chez une tante toujours connue seule, fenêtres entrouvertes sur des failles qu’on masque habituellement avec diligence. Or, la vérité comporte certains risques, et je vois l’écroulement qui menacerait l’équilibre familial si elle émergeait trop souvent, trop brusquement – certains excommuniés de la famille pourraient en témoigner.</p>
<p>Après tout, cet équilibre permet qu’ait lieu chaque année notre seule et unique rencontre du temps des fêtes, preuve de notre unicité.</p>
<p>J’oscille entre le désir de défendre becs et ongles ma famille contre ceux qui pourraient mépriser sa façade terne, et le désir de moi-même les secouer jusqu’à la confession. La confession de quoi, je ne sais pas trop. Tant qu’il y a confession. Cependant, je continue à parler de météo et de politique autour du buffet, je contribue au sentiment d’attente qui nous fige tous. Si je me fais critique aussi virulente des non-dits et des demi-vérités qui se multiplient parmi les miens, c’est qu’ils sont confortables pour moi aussi. Est-il plus facile d’aimer ceux qui crient? Ou plutôt, est-il possible d’aimer sans mentir – aux autres, à soi-même?</p>
<p>Ce diagnostic m’attriste, et m’étonne de par sa ressemblance avec celui qu’émettait Vadeboncoeur sur notre manque de véracité. Ne sommes-nous pas dans <em>l’après-</em>Révolution tranquille? Nous ne sommes pas « sans maîtres », sans exemples, comme l’étaient ceux qui sont arrivés à ce qui commençait, et pourtant il me semble que la mémoire nous fait défaut. À force de nous complaire des acquis, peut-être oublions-nous de contribuer à leur postérité.</p>
<p><em>« “Nous n’avons pas de maîtres”, disions-nous jeunes gens, et en effet personne ou presque avant nous n’avait été SON maître <a href="#_ftn2" name="_ftnref2">[2]</a>. »</em></p>
<p>Je ne saurais identifier l’un de ces « maîtres » dans mon quotidien. Hypothétiquement, <em>oncle cool </em>serait le candidat idéal. Lui-même admiratif des penseurs de la Révolution tranquille, il dénigre cependant Catherine Dorion pour ses choix vestimentaires, et saurait peut-être nommer le nom de Gabrielle Roy si je lui demandais celui d’une autrice (mais selon lui, « auteurE » c’est plus plaisant à l’oreille). Nos filiations idéologiques s’arrêtent là où commencent celles qui m’unissent à ces femmes de lettres trop souvent omises dans les corpus scolaires. Patricia Smart. Robertine Barry. Éva Circé-Côté. Joséphine Bacon. Jeanne Lapointe. À brûle-pourpoint, ce sont les noms qui me viennent en tête, mais je sais qu’il en reste tant à apprendre ou à réapprendre. Si j’ai autant de mal à trouver ce fameux « maître », ou à incarner mon propre maître, c’est peut-être parce que je n’ai pas le réflexe de me tourner vers elles, que je n’ai pas toujours le courage de refuser l’héritage qu’on m’apprend, pour celui qui reste encore à construire.</p>
<p>Paul-Émile Borduas, Jacques Ferron, Gaston Miron, Pierre Vadeboncoeur. J’arrive à les admirer, sans jamais pouvoir me projeter en eux, car je doute qu’eux-mêmes aient pu me concevoir comme leur héritière. Alors que je constate l’insistance de Vallières à ériger les femmes (tout particulièrement sa mère) en ennemies du révolutionnaire, ou ce réflexe qu’ont presque tous ces écrivains de représenter les femmes seulement comme des mégères ou des amantes, Jeanne Lapointe arrive comme un soulagement, comme une grande inspiration après l’essoufflement. Lapointe a participé au bouillonnement intellectuel de la Révolution tranquille sans avoir à émuler ses collègues masculins, sans faire de compromis.  Dévouée tout entière à la recherche et au mentorat de plusieurs écrivaines et étudiantes, elle n’a jamais publié de monographie, se souciant peu de son propre rayonnement dans le milieu littéraire. Lorsque je lis ses textes <a href="#_ftn3" name="_ftnref3">[3]</a> précis, incisifs, traversés par des préoccupations féministes, je sens son regard bienveillant au-dessus de mon épaule, et je me permets de croire en la validité de ce que j’écris.</p>
<p><em>« L’écriture, jour après jour, me révélait à moi-même et me faisait exister. Je sortais péniblement de l’anonymat collectif <a href="#_ftn4" name="_ftnref4">[4]</a>. »</em></p>
<p>Je crois avoir réussi à <em>jouer </em>le rôle de l’intellectuelle. Dans mes paroles, dans mon look, dans mes fréquentations, à l’aide de ces codes qui dans certains milieux vont de soi, qui dans d’autres affichent la différence (ou plutôt le souhait de l’être.) Au final, ça ne m’a servi qu’à accentuer ce syndrome de l’imposteur qui m’obsède tant. Je sais maintenant plus que jamais que j’ai envie d’écrire, alors que je n’ai jamais accordé si peu de valeur, de capital symbolique au qualificatif « d’intellectuelle ». Si j’arrive à dissocier l’acte d’écrire de cette coquille vide que peut devenir l’étiquette, et qui à certains moments immobilise mon crayon, je crois alors en la valeur qu’accorde Pierre Vadeboncoeur à l’intuition <a href="#_ftn5" name="_ftnref5">[5]</a> dans <em>La ligne du risque</em>.</p>
<p>Mais l’intuition n’est pas une constante, elle frappe comme l’éclair, scie le doute sans le faire disparaître. C’est sur mon quotidien que le sentiment d’illégitimité règne<em>, </em>dans ces moments qui n’appartiennent ni à l’impulsion créatrice ni à l’angoisse viscérale, plutôt à cet entre-deux routinier qu’il me faut habiter sans toujours savoir comment. Il est alors facile d’ériger les membres de ma famille, mes ami.e.s, en ennemi.e.s de la « révolution intérieure » (pour reprendre l’expression de Vadeboncoeur) que je souhaite accomplir, de faire comme si je n’étais pas mon plus grand obstacle. Car en vouloir à mes proches m’éloigne encore plus de <em>la chambre à soi, </em>ce qui fait que je m’y retrouve hantée par le spectre de la solitude, plutôt qu’apte à la réflexion.</p>
<p>Je n’ai jamais mieux compris que maintenant la colère de  Simone de Beauvoir lorsqu’elle dit vouloir tout, sans jamais vraiment y parvenir <a href="#_ftn6" name="_ftnref6">[6]</a>.</p>
<p>Je ne doute pas de l’écriture ou de la lecture. Je doute de tout le reste.</p>
<p>Je pense au film <em>Les enfants de Refus global </em>de Manon Barbeau, qui met en scène les enfants de Borduas, Riopelle et autres signataires de <em>Refus</em> <em>global, </em>laissés derrière eux avec les mœurs catholiques canadiennes-françaises, afin d’aller jusqu’au bout de cette « route secrète inscrite en eux-mêmes <a href="#_ftn7" name="_ftnref7">[7] </a>». À la suite de mon visionnement, j’associe le mot « trahison » aux automatistes, et ce, malgré sa rudesse, ses implications. <strong>Il fallait trahir les autres, ou se trahir soi-même. </strong>Dans une scène particulièrement déchirante, la réalisatrice discute avec son père, Marcel Barbeau, des raisons qui ont mené le peintre à abandonner son fils François, qui fut interné pendant vingt ans à la suite d’épisodes de schizophrénie. Lorsque, des larmes dans la voix, elle lui signifie la grande souffrance de François, Barbeau la rabroue et lui rappelle que la rupture était nécessaire :</p>
<p>« &#8211; Quand on a des dons, il faut les faire s’épanouir (…) Là, tu ramènes tout à toi et à tes problèmes d’enfant.</p>
<ul>
<li>Moi, ça me fait surtout de la peine pour François.</li>
<li>(<em>silence)</em> Tu voudrais que moi je gâche ma vie pour lui?</li>
<li>J’aurais aimé ça qu’on en prenne assez soin pour que sa vie soit pas gâchée.</li>
<li>Ben oui mais… (<em>silence</em>) Qu’est-ce qu’on peut faire dans ce temps-là?</li>
<li>Ben… (<em>silence</em>) Je pense qu’on peut faire ce qu’on attend qu’un père ou une mère fassent pour leur enfant.</li>
<li>Tu reviens toujours au père classique. Moi, je vois pas ça comme ça.</li>
</ul>
<p><em>Mon père cache une grande blessure</em><a href="#_ftn8" name="_ftnref8">[8]</a>. »</p>
<p>Il a raison, en partie. Elle aussi. C’est un peu ça, le problème. Les vérités importent toutes, et celles qu’on laisse derrière soi créent nécessairement des souffrances. La rupture est facile lorsqu’il s’agit de rompre avec des mythes, des idées, des institutions. Lorsque les idées sont incarnées par des gamins, ça rend la chose moins noble. Il fallait être coupable. Je n’ai pas la prétention d’affirmer que je suis confrontée au même dilemme que Marcel Barbeau et ses comparses. Toutefois, je ne peux m’empêcher de penser à Suzanne Meloche (poète et femme de Barbeau), qui ne pouvait pas se réfugier dans un atelier comme a pu le faire son mari et ignorer tout bonnement  son rôle de « mère classique ». Elle devait fuir, être oubliée.</p>
<p><em> « Nous étions tous obsédés par le désir de partir. Partir, partir, partir. <a href="#_ftn9" name="_ftnref9">[9] </a>»</em></p>
<p>J’envisageais ce texte comme une victoire triomphante sur mes insécurités, mais son écriture me mène ailleurs, par nécessité de vérité, la mienne. Peut-être suis-je condamnée à poursuivre une longue tradition d’ambivalence au Québec? L’unanimité ne m’a jamais été naturelle, je possède au moins cette certitude.</p>
<p><em>« L’utopie n’est pas non plus le point final <a href="#_ftn10" name="_ftnref10">[10]</a>. »</em></p>
<p>Certaines versions de mon texte auraient pu servir d’hymne tonitruant à notre époque et à ses femmes créatrices qui peuvent tout sans jamais rien remettre en question, famille, écriture, université, don de soi, gentillesse, santé mentale.  Or, nous ne sommes pas le point final à la mouvance réclamée pendant la Révolution tranquille ni l’utopie. Les nouvelles interprétations ne naissent pas des certitudes,  mais plutôt des points d’orgue, des remises en question et des regards sceptiques.</p>
<p>J’irai jusqu’au bout de mon doute.</p>
<p><em>« À force d’être un peuple patient, tenace et silencieux, on risque de se montrer patient même devant l’ignoble. La parole libère <a href="#_ftn11" name="_ftnref11">[11]</a>. »</em></p>
<p>&nbsp;</p>
<hr />
<p><strong><u>Bibliographie</u></strong></p>
<p>BARBEAU, Manon, <em>Les enfants de Refus global, </em>ONF, 1998, 74 minutes.</p>
<p>BLAIS, Marie-Claire, « <a href="https://www.erudit.org/fr/revues/rs/2006-v47-n2-rs1449/014201ar/" target="_blank" rel="noopener">Jeanne Lapointe, une femme en avance sur son temps</a> », <em>Recherches sociographiques</em>, volume 47, numéro 2, mai-août 2006, p. 223-224.</p>
<p>LAPOINTE,  Jeanne, <em>Rebelle et volontaire, </em>Montréal, Leméac, 2019, 253 p.</p>
<p>VADEBONCOEUR, Pierre, <em>La ligne du risque, </em>Montréal, Bibliothèque québécoise, 2010, 289 p.</p>
<p>VALLIÈRES, Pierre, <em>Nègres blancs d’Amérique, </em>Montréal, Éditions TYPO, 1994, 472 p.</p>
<p><strong> </strong></p>
<hr />
<p><a href="#_ftnref1" name="_ftn1">[1]</a> Pierre Vadebonceur, <em>La ligne du risque, </em>Montréal, Bibliothèque québécoise, 2010, p. 53.</p>
<p><a href="#_ftnref2" name="_ftn2">[2]</a> <em>Ibid.</em>, p. 40.</p>
<p><a href="#_ftnref3" name="_ftn3">[3]</a> Marie-Andrée Beaudet, Mylène Bédard et Claudia Raby ont contribué à la publication de la première anthologie des textes de Jeanne Lapointe, <em>Rebelle et volontaire </em>(2019) (courez vous le procurer!).</p>
<p><a href="#_ftnref4" name="_ftn4">[4]</a> Pierre Vallières, <em>Nègres blancs d’Amérique, </em>Montréal, Éditions TYPO, 1994, p. 230.</p>
<p><a href="#_ftnref5" name="_ftn5">[5]</a> « [L]’intuition, moyen de connaissance de l’art, peut toucher infiniment mieux les choses que le peuvent les dissertations des universitaires et les lumières des chefs de clans ». Pierre Vallières, <em>La ligne du risque, op.cit., </em>p. 56.</p>
<p><a href="#_ftnref6" name="_ftn6">[6]</a> « Je veux tout de la vie, être une femme et aussi un homme, avoir beaucoup d&rsquo;amis, et aussi la solitude, travailler énormément, écrire de bons livres, et aussi voyager, m&rsquo;amuser, être égoïste et aussi généreuse… Vous voyez, ce n&rsquo;est pas facile d&rsquo;avoir tout ce que je veux. Or quand je n&rsquo;y parviens pas, ça me rend folle de colère. » Simone de Beauvoir dans une lettre s’adressant à Nelson Algren, 1947.</p>
<p><a href="#_ftnref7" name="_ftn7">[7]</a> Pierre Vadebonceur, <em>La ligne du risque, op. cit.</em>, p. 40.</p>
<p><a href="#_ftnref8" name="_ftn8">[8]</a> Manon Barbeau, <em>Les enfants de Refus global, </em>ONF, 1998.</p>
<p><a href="#_ftnref9" name="_ftn9">[9]</a> Pierre Vallières, <em>Nègres blancs d’Amérique, op. cit., </em>p. 245.</p>
<p><a href="#_ftnref10" name="_ftn10">[10]</a> <em>Ibid., </em>p. 418<em>.</em></p>
<p><a href="#_ftnref11" name="_ftn11">[11]</a> Jeanne Lapointe, <em>Rebelle et volontaire, </em>Montréal, Leméac, 2019, p. 12.</p>
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		<title>Transmission et injustices climatiques</title>
		<link>/transmission-injustices-climatiques/?utm_source=rss#038;utm_medium=rss&#038;utm_campaign=transmission-injustices-climatiques</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Marie-Michèle Rheault]]></dc:creator>
		<pubDate>Sun, 27 Oct 2019 16:10:11 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[13 La transmission]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Illustrations: Catherine Lefrançois LAURENCE SIMARD Entrevue avec Naélie Bouchard-Sylvain, coordonnatrice au Regroupement d’éducation populaire en action communautaire de Québec et Chaudière-Appalaches &#160; L : Peux-tu m’expliquer ce qu’est le REPAC? N : On est un regroupement d’organismes communautaires qui font de l’éducation populaire et de l’action communautaire autonome. Nos groupes membres œuvrent dans la défense collective de [&#8230;]</p>
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<p>Illustrations: Catherine Lefrançois</p>
<h2 style="text-align: right;">LAURENCE SIMARD</h2>
<h3 style="text-align: right;">Entrevue avec Naélie Bouchard-Sylvain, coordonnatrice au Regroupement d’éducation populaire en action communautaire de Québec et Chaudière-Appalaches</h3>
<p>&nbsp;</p>
<p>L : Peux-tu m’expliquer ce qu’est le REPAC?</p>
<p>N : On est un regroupement d’organismes communautaires qui font de l’éducation populaire et de l’action communautaire autonome. Nos groupes membres œuvrent dans la défense collective de droits et luttent pour une meilleure justice sociale, en lien avec leur mission, qui est propre à chaque groupe. Par exemple, on a des groupes qui s’occupent d’aide au logement, de questions particulières aux femmes, et d’enjeux de pauvreté, surtout en lien avec l’aide sociale.</p>
<p>L’idée d’action communautaire autonome implique que nos groupes ont un mandat politique, qui va au-delà de la prestation de services. Certains de nos organismes membres donnent des services individuels. Mais les groupes qui font de l’action communautaire autonome ne sont pas tous dispensateurs de services, ou du moins pas directement. Ils se caractérisent par un engagement important envers l’éducation populaire, des luttes sociales, et un fort objectif de transformation de la société.</p>
<p>Nous, au REPAC, on fait beaucoup d’éducation populaire : des tournées de formation, et de la création d’outils d’éducation populaire, ancrés dans les préoccupations et les besoins de nos groupes membres.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>L : Comment en êtes-vous venu.e.s à vous préoccuper des crises environnementales et des injustices climatiques?</p>
<p>N : Notre démarche est toujours ancrée dans les intérêts de nos membres, et dans une vision de transformation de la société. Et le fait d’être constamment en conversation avec nos groupes membres nous amène à changer nos conceptions de la justice sociale. On ne travaille pas spécifiquement en environnement, mais de plus en plus, on est interpellé.e.s par la question, on voit que les personnes qui viennent chercher nos services vont être touchées par les dérèglements climatiques et les catastrophes environnementales.</p>
<p>On a toujours eu nos chantiers majeurs, comme les luttes sociales, l’accès aux services publics, la reconnaissance de l’action communautaire autonome, les enjeux féministes, et la lutte au racisme. Mais récemment, nos membres ont amené en assemblée des préoccupations face à la crise climatique. Plutôt que de hiérarchiser nos orientations, on a décidé de mettre tout sur le même ordre de priorité. Parce que oui, tu peux te battre pour l’accessibilité des services publics, mais si tu ne prends pas en compte qu’il y a une crise climatique, et qu’on laisse la situation se détériorer, ça va affecter tes services publics. Il va y avoir plus de monde qui vont en avoir besoin, et ça va réembourber le réseau. Tous ces enjeux sont interreliés, c’est ce que nos membres nous ont dit. Alors à partir de là, on a pris le mandat de travailler sur la justice sociale climatique.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>L : Qu’est-ce que tu veux dire quand tu dis que la crise climatique va avoir un impact sur les services publics? Comment est-ce que vous imaginez ça?</p>
<p>N : <strong>C’est dramatique pour tout le monde la crise climatique. Encore plus pour ceux et celles pour qui c’est déjà dramatique sans crise climatique.</strong></p>
<p>C’est déjà difficile pour toute la population d’avoir accès à des services publics gratuits et accessibles, il y a déjà beaucoup de listes d’attente. Prends par exemple les logements sociaux. On dit qu’il y a une pénurie de logements, mais avec la crise climatique, Limoilou sera pratiquement inondé par la montée des eaux. Il va y avoir des déplacé.e.s, ils et elles vont devoir se trouver d’autres logements. Et les locataires en situation de pauvreté, qui souvent ont des logements mal isolés, vont devoir payer plus cher pour le chauffage l’hiver, la climatisation l’été.</p>
<p>Quand on parle de réfugiés climatiques, souvent on pense à d’autres régions du monde, mais même à Québec, ça va affecter les gens. Les crises climatiques impliquent des impacts réels et concrets. On l’a vu aussi avec la crise du verglas, durant laquelle les services de police ont noté une hausse de 46 % des appels des femmes qui vivaient de la violence conjugale. De la même façon, on peut imaginer que la crise climatique va avoir un impact sur nos maisons d’hébergement pour femmes survivantes de violence. Il y a du stress de plus, et c’est encore les femmes qui en font les frais.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>L : Donc il y a déjà des axes de vulnérabilité notables dans la situation sociale actuelle qui vont s’exacerber dans un contexte de crise climatique?</p>
<p>N : Oui. <strong>Ça prend beaucoup de moyens s’adapter à une crise climatique.</strong> Et dans les plus pauvres, c’est souvent des femmes, c’est souvent les personnes âgées, les personnes autochtones, les immigrants et immigrantes… Ce sont souvent des personnes qui ont des expériences combinées de défi ou de marginalisation.</p>
<p>Pour les femmes, la crise climatique représente souvent une hausse dans le travail de soin, parce que ce sont elles en majorité qui sont proches aidantes. Ce sont donc elles qui vont s’occuper des personnes âgées et d’autres personnes qui nécessitent des soins, et qui sont aussi plus touchées par les événements météorologiques. Les personnes âgées, par exemple, sont plus vulnérables à la chaleur, et souvent, elles sont plus pauvres, alors elles se retrouvent dans des quartiers défavorisés, où il y a plus d’îlots de chaleur. Et les personnes qui vont avoir des problèmes de santé, souvent leur mobilité est plus restreinte, c’est plus difficile de se déplacer. Donc ce sont souvent les femmes, en tant que proches aidantes, qui vont gérer les soins, les visites, les déplacements, etc. Ça représente une charge plus lourde pour elles. Également, les femmes tendent à souffrir davantage de séquelles physiques et psychologiques des événements météorologiques majeurs, comme les catastrophes naturelles, parce qu’elles ne peuvent pas prendre de temps pour elles, pour s’en remettre. Elles doivent toujours s’occuper de tout le monde.</p>
<p>Nos groupes membres travaillent avec des gens pour qui les désavantages socioéconomiques vont s’exacerber avec les crises climatiques. On dit qu’il va y avoir moins de nourriture, que ça va être moins accessible. La personne riche va avoir de l’argent pour s’adapter, pour acheter d’autre chose. Les personnes les plus pauvres qui vivent à la semaine, pour elles, ça va être plus compliqué.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>L : C’est assez épeurant comme perspective…</p>
<p>N : Oui vraiment. Et quand on y réfléchit, les inégalités socioéconomiques, c’est tout un même système qui produit la crise, le capitalisme pour ne pas le nommer. <strong>Et tu veux me parler de transmission, mais on sait ce qu’il ne faut pas transmettre. Cessons d’exploiter les autres humains, cessons d’exploiter la nature, parce que ce n’est pas un modèle viable. Ça ne fonctionne pas. Ça abandonne trop de monde.</strong></p>
<p>L : Comment est-ce que politiquement, socialement et économiquement, on transmet un système ou une organisation sociale qui contribue, ou qui est le cœur même de la crise climatique? Est-ce que tu vois ça changer?</p>
<p>N : Je ne sais pas si ça va changer, mais je suis convaincue qu’il faut que ça change. Les grosses entreprises, les riches, la classe dirigeante… ce sont elles et eux qui contribuent le plus aux changements climatiques, alors que c’est nous qui sommes touché.e.s de plein fouet. <strong>Alors c’est juste ça. On le sait. Tous les coupables sont nommés. Il reste à se mobiliser, à reprendre la question politiquement.</strong></p>
<p>Ce n’est pas un enjeu individuel d’utiliser ou non des pailles. C’est un enjeu éminemment politique. Parce que ce qu’on va laisser à nos enfants, qu’on utilise des pailles ou pas, c’est un monde détruit.</p>
<p>Je te parlais des impacts des crises climatiques sur les femmes, mais c’est aussi sur leurs épaules que repose souvent la charge de la transition écologique. Ce sont encore les femmes qui vont prendre sur elles pour réaliser des transformations à l’échelle de leurs vies et de leurs familles. Que ce soit les lunchs zéro déchet, ce genre de choses, pour diminuer l’empreinte écologique. <strong>Alors le but, c’est de les déresponsabiliser individuellement, et de les responsabiliser – nous responsabiliser – collectivement.</strong></p>
<p>&nbsp;</p>
<p>L : Et le travail de déresponsabiliser individuellement, et responsabiliser collectivement, ça passe par l’éducation populaire?</p>
<p>N : Oui. <strong>L’éducation populaire permet de mobiliser, de déculpabiliser individuellement, et de développer une analyse politique partagée</strong>.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>L : Et comment est-ce que votre message se rend?</p>
<p>N : On fait en ce moment une tournée de formations publiques, auxquelles tout le monde peut aller. Le but, c’est d’être le plus accessible possible. Nos groupes membres peuvent toujours nous inviter. Je pense notamment aux centres de femmes, qui font souvent des cafés-rencontres ou des dîners communautaires.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>L : Et qu’est-ce que ça change dans les pratiques de vos groupes membres le fait d’être face à des crises climatiques?</p>
<p>N : C’est sûr que la crise augmente leur charge de travail. Mais aussi, en tant que personnes, ils et elles sont préoccupé.e.s. Parce que les groupes communautaires sont faits de personnes qui à la base sont très sensibles aux enjeux de justice sociale. Donc cette situation les interpelle individuellement.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>L : Est-ce que tu as l’impression qu’il y a un changement dans les cultures des milieux communautaires en réponse à la réalité des changements climatiques?</p>
<p>N : On est membre d’une organisation nationale, au niveau du Québec, le MEPACQ. Et la majorité des regroupements régionaux au Québec ont demandé à l’organisation nationale de bâtir des formations et des outils en lien avec la crise climatique, parce qu’ils ont tous des demandes de leurs groupes membres. Donc ça fait beaucoup de groupes communautaires qui parlent d’une même voix, à travers le Québec, et à travers toutes les particularités régionales. Sur la Côte-Nord, les gens ont d’autres enjeux qu’ici à Québec, par exemple, ou à Montréal. Mais on voit que c’est urgent et que c’est préoccupant pour la plupart des groupes. D’ailleurs, à travers la campagne <em>La planète s’invite au communautaire</em>, on va chercher des mandats de grève pour le 27 septembre, pour participer au mouvement de grève planétaire. Et il y a une forte réponse, en deux jours, autour de 300 groupes ont signé. Alors c’est vraiment dans l’air du temps.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>L : Dans un contexte de crise climatique, est-ce que tu penses qu’il y a des choses qu’on va perdre, des acquis qu’on va échapper et qui n’arriveront pas à être transmis?</p>
<p>N : Les droits fondamentaux : le droit à manger, la santé, la sécurité, tout ça va être fragilisé. Simone de Beauvoir disait : « N’oubliez jamais qu’il suffira d’une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question. Ces droits ne sont jamais acquis. Vous devrez rester vigilantes votre vie durant. » Et à travers la crise climatique, c’est sûr qu’on va être encore perdantes. Chaque fois qu’il y a un bouleversement, nos maigres acquis s’effritent.</p>
<p>Ça sera extrêmement cher pour l’État de s’adapter aux changements climatiques. Et cet argent-là, il va la prendre où? Dans notre filet social? Ou en enlevant les subventions aux entreprises pétrolières? On ne le sait pas. Tout est très incertain, très dangereux. On voit très bien comment on peut perdre des droits facilement s’il n’y a pas de grosses mobilisations, et même là… Ça fait peur. Sans compter les réponses violentes à l’arrivée des réfugié.e.s climatiques. <strong>On va devoir être mobilisé.e.s et conscientisé.e.s sans relâche.</strong> Je pense par exemple à l’épreuve uniforme de français de secondaire cinq de l’an passé, où on demandait aux élèves de décrire des façons de s’adapter aux changements climatiques. Le gouvernement passait le message qu’il n’est même plus dans la lutte. C’est vraiment facile de passer ce genre de petites vites, par en dessous. Et qu’on se réveille et qu’il soit trop tard. Ça fait peur, pour nos enfants…</p>
<p>Nous, notre préoccupation, c’est que la transition écologique soit empreinte de justice sociale. Parce que sinon, ça n’a pas de sens, si on fait une transition en laissant encore de côté les personnes qui sont déjà marginalisées. Le capitalisme crée des inégalités. Si on reste dans le capitalisme, dans le patriarcat, mais qu’on émet zéro gaz à effet de serre…<strong> Tant qu’à bouleverser tout, est-ce qu’on ne pourrait pas faire un petit ménage?</strong></p>
<p>&nbsp;</p>
<p><em>J’ai conduit cette entrevue le 9 septembre dernier.</em></p>
<p><em>Le 27 septembre, des millions de personnes marchaient dans les rues à travers le monde pour réclamer des actions de leurs gouvernements contre les dérèglements climatiques. À Montréal, 500 000 personnes ont participé aux manifestations. À Québec, nous étions 30 000.</em></p>
<p><em>Les manifestants et manifestantes se sont rassemblé.e,s sous les trois revendications du mouvement planétaire de grève pour le climat :</em></p>
<ol>
<li><em>S’assurer à travers des campagnes de sensibilisation régulières que la population est pleinement informée de la gravité des dérèglements climatiques et de l’effondrement de la biodiversité;</em></li>
<li><em>Adopter une loi climatique qui force à atteindre des cibles d’émission de GES recommandées par le GIEC pour limiter le réchauffement du climat à 1,5 degré Celsius;</em></li>
<li><em>Interdire tout nouveau projet d’exploration et d’exploitation des hydrocarbures, et mettre un terme à toutes les subventions directes ou indirectes aux combustibles fossiles.</em></li>
</ol>
<p><em>Au Québec, les signataires du mouvement La planète s’invite au communautaire ont ajouté une quatrième revendication : </em></p>
<ol start="4">
<li><em>Créer des structures régionales permettant à la population de contribuer à une transition juste et porteuse de justice sociale. </em></li>
</ol>
<p>&nbsp;</p>
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		<title>Déplacement</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Catherine Lefrançois]]></dc:creator>
		<pubDate>Sun, 27 Oct 2019 16:00:49 +0000</pubDate>
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										<content:encoded><![CDATA[<h2><a href="/wp-content/uploads/2019/10/Laine-1.png"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-4368" src="/wp-content/uploads/2019/10/Laine-1.png" alt="" width="1000" height="667" srcset="/wp-content/uploads/2019/10/Laine-1.png 1000w, /wp-content/uploads/2019/10/Laine-1-300x200.png 300w, /wp-content/uploads/2019/10/Laine-1-768x512.png 768w" sizes="(max-width: 1000px) 100vw, 1000px" /></a></h2>
<h2 style="text-align: right;">ANNE-MARIE RÉBILLARD</h2>
<p>Illustration : Catherine Lefrançois</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Je fais un pas de côté sur l’asphalte surchauffé et gluant de l’année 2040. Mes baskets blanches, et propres, et blanches, et propres, et mes mains sales, et l’asphalte accroché à ma semelle qui s’étire en longs souvenirs <em>chewing-gum</em> Hollywood. Un goût de fraise rose bonbon se perd dans la crasse du masque qui recouvre ma bouche. Je fais un pas de côté, et tout ce que je laisse, c’est un déplacement d’air. Mon corps sec, et vieux, et cassant; mon corps aux seins à vif, mon corps qui a survécu malgré l’attaque, et ses vêtements, neufs, et <em>cheaps</em>, et neufs, et <em>cheaps</em> qui se décolorent sur ma peau. Mon corps qui pousse, l’espace d’un instant, l’haleine fétide de la ville à <em>broil</em> de l’année 2040. Je fais un pas de côté, et de l’air neuf s’engouffre dans l’absence que mon corps laisse à ta gauche. <em>Tes petits pas sur le trottoir encore solide, tu as l’année neuve et insouciante dans le regard. C’était aujourd’hui. Aujourd’hui ta peau lisse, et rose, et lisse, et douce, et toute l’immensité innocente de ton esprit. J’ai fait un pas de côté, l’air s’est déplacé, et tu as pris toute la place à mes côtés – et tu respires calmement, supportant la chaleur qui enflamme tes joues.</em> Je fais un pas de côté et je scrute tes joues rugueuses et moites, leurs poils naissants déjà écourtés et brûlés par l’attaque. Et tes joues enflammées, et ton souffle résilient, et ta bouche ouverte qui gobe l’air neuf que je t’ai laissé. Respire mon fils, respire, et marche, et laisse traîner tes pieds nus et calleux dans la rosée que l’aube aura laissée sur le peu d’herbe qui verdira mon corps. Piétine mes os, recueille ma poussière et trace des ponts immaculés sur l’asphalte mou de l’année 2040. Souille-les tes baskets usées, et sales, et usées, et sales; laisse les traces de ta fuite sur mon souvenir. Fais un pas de côté et regarde la mousse qui a verdi tes orteils. Il y a toujours de la mousse, jaunie et résistante, et rêche et ignorée. Elle était là quand l’air s’est pour la première fois déplacé; quand la mère a eu besoin de feu pour faire naître sa fille, entre ses dents crispées par le froid polaire, elle a soufflé sur les braises et l’univers a vacillé tant elle tremblait. Du bout de ses doigts couverts d’engelures, les ongles cassés, et noircis, et ras, elle a gratté la terre; avec la mousse, mon fils, elle a alimenté le feu. Garde ses mains dans ta mémoire, son pouce jadis meurtri et écrasé, continuant de pousser noueux et tordu, accroché à la bêche de sa survie. Son front en sueur, et résilient, et ridé penché au-dessus du fraisier. Elle fait un pas de côté, et je souffle entre ses dents. Suis l’air que je déplace, agite ta détresse dans l’espace laissé vacant; occupe, et résiste, et dresse-toi animal,<em> à quatre pattes avec</em> <em>tes petits genoux éraflés,</em> et cherche et retrouve avec mes mains nues les forêts profanes qui ont été épargnées.</p>
<hr />
<p>&nbsp;</p>
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		<title>Repenser les transmissions familiales : perspectives queer</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Catherine Lefrançois]]></dc:creator>
		<pubDate>Sun, 27 Oct 2019 16:00:19 +0000</pubDate>
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					<description><![CDATA[<p>CHARLOTTE DESPLAT Illustration : Catherine Lefrançois &#160; L’appel de textes de Françoise Stéréo invoquait la transmission, le futur et l’imaginaire. C’est de manière un peu détournée que j’ai choisi d’aborder ce sujet en me questionnant sur la reproduction familiale et sur les critiques queers de celle-ci. Je suis étudiante à la maîtrise en sociologie à l’Université [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<h2><a href="/wp-content/uploads/2019/10/Crochete-rouge.png"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-4362" src="/wp-content/uploads/2019/10/Crochete-rouge.png" alt="" width="1000" height="1333" srcset="/wp-content/uploads/2019/10/Crochete-rouge.png 1000w, /wp-content/uploads/2019/10/Crochete-rouge-225x300.png 225w, /wp-content/uploads/2019/10/Crochete-rouge-768x1024.png 768w" sizes="(max-width: 1000px) 100vw, 1000px" /></a></h2>
<h2 style="text-align: right;">CHARLOTTE DESPLAT</h2>
<p>Illustration : Catherine Lefrançois</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>L’appel de textes de <em>Françoise Stéréo</em> invoquait la transmission, le futur et l’imaginaire. C’est de manière un peu détournée que j’ai choisi d’aborder ce sujet en me questionnant sur la reproduction familiale et sur les critiques queers de celle-ci. Je suis étudiante à la maîtrise en sociologie à l’Université Laval et je travaille, dans le cadre de mon mémoire, sur le roller derby à Québec et les possibilités de subversion de l’hétéronormativité qu’il offre. Pour ce faire, j’utilise principalement des théories queers, c’est pourquoi le thème dont je parle aujourd’hui est très proche de mes intérêts.</p>
<p>Je vais parler de la reproduction familiale, non pas au sens de la biologie (même si je le voulais je ne pourrais pas <em>anyway</em>…), mais plutôt au sens social, en pensant la famille moderne occidentale comme une institution hétéronormative, qui implique un cycle de vie individuel (et familial), lui aussi hétéronormatif. L’hétéronormativité fait référence à l’organisation sociale dominante centrée autour de l’idée que les hommes et les femmes seraient différent.e.s et complémentaires par essence. Cela touche la sexualité et l’amour (on est considéré.e.s hétéros jusqu’à preuve du contraire), mais également l’ensemble de nos modes d’organisation, incluant l’éducation, la loi, l’État, le commerce, la médecine, etc. (Berlant et Warner, 1998, 554). L’hétéronormativité est difficile à cerner puisque la culture hétéronormative est très diffuse et tellement intégrée (à travers des pratiques et discours) qu’elle paraît souvent naturelle et que remettre en question cette culture revient à remettre en question bon nombre de facettes de notre organisation sociale. Pourtant, l’hétéronormativité telle qu’on la définit plus haut ne se manifeste en Occident que depuis les débuts de la colonisation. Elle est d’ailleurs reliée à des questions raciales, coloniales, et capitalistes.</p>
<p>Le fondement de cette culture est la famille, une institution hétéronormative qui se base sur deux noyaux : « l’unité parent-enfant » et « l’unité époux-épouse » (Freeman, 2007, 297). On pourrait objecter à cela que les personnes homosexuelles peuvent aujourd’hui fonder une famille (notamment avoir des enfants), en effet, cependant toujours en respectant ce schéma familial et le rythme de vie qui lui est associé. C’est d’ailleurs dans cette ambiguïté que se dessine la différence entre les mouvements gais et lesbiens et les mouvements queers. Alors que les mouvements gais et lesbiens se battent pour leur reconnaissance et leur normalisation en demandant les mêmes droits que les hétéros, les personnes queers iels cherchent à repenser ce modèle et à multiplier les possibilités d’existence dans le but de se détacher (au moins à échelle individuelle) de la norme hétérosexuelle. Il ne s’agit donc pas d’être assimilé.es aux grandes institutions, mais bien de les déconstruire, de se questionner sur les prénotions sur lesquelles se base cette organisation utile à la (re)production.</p>
<p>Cette organisation familiale spécifique a des répercussions concrètes et répétitives sur le cycle de vie des individus. On naît dans une famille, on y grandit, l’adolescence est une période conflictuelle, puis ce sont les études ou le travail, la vie en appartement, la fête, les amours, le couple, l’acquisition d’une propriété privée avec jardin si possible, un animal de compagnie (le plus beau du quartier bien sûr), le mariage féérique ou rustique, les deux enfants, la conciliation travail-famille, parfois (souvent?) le divorce, la volonté de « refaire sa vie <a href="#_ftn1" name="_ftnref1">[1] </a>», la retraite pour laquelle on n’a pas mis assez d’argent de côté, la mort pleurée par les enfants qui sont bloqués dans le même cycle que nous. Bon… il faut admettre que tout le monde n’a pas accès à ce mode de vie, loin de là, cependant, il reste que c’est le mode de vie qui est posé comme la norme, celui auquel on doit aspirer. Pour les personnes pour qui atteindre ce mode de vie (bourgeois) est plus complexe, voire impossible, la construction individuelle et familiale se fait alors en écart à la norme. Cette temporalité normative a notamment été critiquée par les queers pour son manque d’inclusion (voire la marginalisation qu’elle peut engendrer) des personnes issues des groupes minorisés.</p>
<p>Les critiques queers de la temporalité familiale se basent notamment sur le fait que « l’utilisation que font les queers du temps et de l’espace se développe en opposition aux institutions de la famille, l’hétérosexualité et la reproduction […] <a href="#_ftn2" name="_ftnref2">[2]</a> » (Halberstam, 2003, 314). En résistant au cycle de vie hétéronormatif qui veut que l’on développe une famille dans un foyer, les personnes queers tendent à garder un mode de vie associé (à tort) à l’adolescence et au début de la vingtaine pendant une longue période de leur vie (Halberstam, 2003, 314).</p>
<p>Les critiques queers de la famille ne se font pas que sur le plan de la temporalité, mais ont aussi cours quant à la parentalité. En effet, la parentalité a été conceptualisée historiquement comme un lien relationnel dérivant de la biologie, et qui serait accompagné de responsabilités. Les relations de parentalité tournent alors autour des normes de genre hétérosexuelles et la procréation est considérée comme un besoin primaire (Freeman, 2007, 297). Les êtres qui sont créés rentrent alors dès leur naissance – et même avant – dans l’ordre hétéronormatif; on ne fait pas seulement un bébé, on fait un garçon ou une fille. C’est ainsi que des identités se créent : père, mère, oncle, tante, neveu, nièce, et que seulement certains déplacements d’une identité à l’autre sont possibles : on peut passer de fille à mère, de neveu à oncle par exemple (Freeman, 2007, 310).</p>
<p>Réfléchir la parentalité dans une perspective queer nécessite en premier lieu de reconnaître qu’il s’agit d’un fait social plus que biologique. Ainsi, on ne reproduit pas seulement l’espèce, on reproduit la culture. On peut alors penser que la parentalité reposerait plus sur des aspects sociaux que biologiques. Par exemple :</p>
<p style="padding-left: 60px;">Dans une culture hypothétique qui voit une enfant comme physiquement incomplète jusqu’à ce qu’elle ait les oreilles percées par un étranger, l’étranger pourrait être un progéniteur en quelques sortes. Dans une autre culture hypothétique dans laquelle la mère doit léguer un héritage musical à un enfant, l’acte de chanter pourrait être central au processus de gestation (Freeman, 2007, 300).</p>
<p>En sortant du modèle hétérosexuel se basant sur la complémentarité homme-femme et l’identité de genre fixe dans le temps, les personnes queers peuvent observer des déplacements d’identité (sur le plan du genre comme de la génération) au sein de la famille tels qu’un neveu devenir tante ou une mère devenir fils (Freeman, 2007, 310).</p>
<p>Sortir de la vision de la famille comme une institution sacrée, basée sur l’amour et la biologie, pour s’intéresser à sa dimension sociale permet de constater que d’autres forces entrent en compte. Étudier la famille et les normes qui la traversent nous permet alors de porter une réflexion sur la société en général. En introduction, j’ai annoncé que la reproduction familiale était reliée à la reproduction nationale; c’est en effet à travers les normes familiales concernant le couple et les enfants que se reflètent l’identité nationale et les normes de la société dans un sens plus large, passant notamment de la loi aux pratiques et des pratiques à la loi. On peut dire que la famille est un <em>médiateur</em> et une <em>métaphore</em> de la nation (Berlant et Warner, 1998, 549). La famille a alors un rôle central dans la création de la citoyenneté et les enfants et fœtus se sont vus « élevés à la place de la nationalité sanctifiée <a href="#_ftn3" name="_ftnref3">[3]</a> », alors que les couples mariés et les familles ont accès à des privilèges économiques auxquels les <em>célibataires </em>ne peuvent rêver (Berlant et Warner, 1998, 550). Les exclu.e.s de la famille, comme les personnes queers seraient-iels donc par extension les exclu.e.s de la nation?</p>
<p>Les réflexions que j’ai apportées ici sont introductives, il me semblait tout de même intéressant de lancer la discussion sur le thème de la reproduction familiale et sur les critiques qui peuvent en être faites. L’institution familiale est très normée – on l’a vu – et cela a pour effet d’exclure de nombreuses personnes. Ne cherchant pas à être assimilé.e.s, les personnes queers ont tenté de déconstruire les conceptions de la famille, à travers la théorie et les pratiques en proposant notamment de vivre d’autres formes de relations familiales. On peut alors se questionner à savoir sur quoi se base la transmission familiale, et par extension nationale, lorsqu’on sort du cadre hétéronormatif où les gênes et la classe, par exemple, ne sont pas nécessaires à la filiation. Si on pense différentes formes de relations filiales impliquant de multiples possibilités de temporalités et de liens interpersonnels, serait-il possible aussi de penser leS transmissionS comme des phénomènes multiples, complexes, subjectifs et non linéaires?</p>
<p>&nbsp;</p>
<hr />
<p><a href="#_ftnref1" name="_ftn1">[1]</a> Expression qui montre magnifiquement bien comment le couple se situe au centre de la vie des individus.</p>
<p><a href="#_ftnref2" name="_ftn2">[2]</a> Ma traduction de « Queer uses of time and space develop in opposition to the institutions of family, heterosexuality and reproduction […] » (Halberstam, 2003, 314).</p>
<p><a href="#_ftnref3" name="_ftn3">[3]</a> Ma traduction de : « elevated to the place of sanctified nationality » (Berlant et Warner, 1998, 550).</p>
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		<title>Le gai savoir comme contre-clé pédagogique</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Marie-Michèle Rheault]]></dc:creator>
		<pubDate>Sun, 27 Oct 2019 15:59:25 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[13 La transmission]]></category>
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										<content:encoded><![CDATA[<h2><a href="/wp-content/uploads/2019/10/Chapeau.png"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-4342" src="/wp-content/uploads/2019/10/Chapeau.png" alt="" width="1000" height="1333" srcset="/wp-content/uploads/2019/10/Chapeau.png 1000w, /wp-content/uploads/2019/10/Chapeau-225x300.png 225w, /wp-content/uploads/2019/10/Chapeau-768x1024.png 768w" sizes="(max-width: 1000px) 100vw, 1000px" /></a></h2>
<h2 style="text-align: right;">HÉLENE MATTE</h2>
<p>&nbsp;</p>
<p>Illustration : Catherine Lefrançois</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Comme artiste et poète, je ne suis pas trop du genre à me prendre la tête pensive et solitaire à l’atelier. La dernière fois que j’ai fait une série de dessins, c’était entre deux matchs, sur des bancs d’aréna et des pupitres d’hôtels, durant le tournoi de hockey de fiston. Je voudrais bien faire des retraites d’écriture à la campagne afin de bêcher quelques manuscrits en jachère, je suis plutôt du genre à rédiger le matin avant que les enfants se lèvent. Après, le temps se précipite. Je suis finalement plus souvent sur scène à réciter en public qu’en train de ficeler des vers. En fait, le gros de mes créations n’implique pas que l’écriture et se fait en contexte collaboratif. Faut croire que j’aime le monde et que je suis une fille de projets. Mon rapport à la vocalité m’incite à collectiviser les textes plutôt que simplement les offrir à la lecture individuelle. On dit des poètes qu’ils ont « une plume ». Dans mon cas, j’ai l’éventail, le bec et l’envol. J’apprivoise l’oiseau dans son ensemble.</p>
<p>J’ai trouvé à quelques occasions le meilleur des mondes en réalisant des projets de médiation culturelle où se mêlent création littéraire, arts visuels, vidéos et surtout rencontres. Le dernier en liste, financé par le ministère de la Culture et des Communications dans le cadre du Programme d’appui à l’offre culturelle en milieu éducatif, m’a permis, durant huit semaines, de réaliser plusieurs œuvres audiovisuelles et des récitals, dont le spectacle <em>Pierres vives</em> avec des enfants de l’école Saint-Jean-Baptiste, au centre-ville de Québec. L’expérience fut particulièrement réussie et je vais tenter d’en expliquer la combine.</p>
<p>&nbsp;</p>
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<video class="wp-video-shortcode" id="video-4290-1" width="960" height="540" preload="metadata" controls="controls"><source type="video/mp4" src="/wp-content/uploads/2019/10/MonCrayon_HMatte2019.mp4?_=1" /><a href="/wp-content/uploads/2019/10/MonCrayon_HMatte2019.mp4">/wp-content/uploads/2019/10/MonCrayon_HMatte2019.mp4</a></video></div>
<p>&nbsp;</p>
<p>Le point de départ du projet est un poème de Paul Zumthor, le grand érudit québécois, médiéviste et philologue, dont j’ai fait ma muse. J’interprète ses poèmes en compagnie du musicien Michel Côté. Nous formons un duo nommé ZumTrobaR qui, en comptant Zumthor et tous les instruments restaurés ou inventés par Michel, est plutôt un collectif.<br />
Ce poème devenu chanson est un pastiche de Pétrarque, le célèbre poète italien qui lui-même s’est vivement inspiré des troubadours. Les troubadours, eux, s’inspiraient des oiseaux, de leur chant et de leur vol, qu’ils associaient au désir.</p>
<p><strong>La médiation culturelle en quelques leçons</strong></p>
<p>Ça paraît saugrenu de parler de Pétrarque à des enfants de huit ans, mais ça fait effet. Quand la poésie parle d’amour et de mort, les enfants se sentent concernés. Il ne faut pas croire que seules les comptines sur les couleurs et les applications numériques les intéressent. Leçon numéro un : ayons de l’audace, soyons parfois décalée et jouons des tours. Une chanson expliquée et puis voilà : les enfants en savent davantage sur la poésie et l’histoire sans avoir à se farcir un manuel de littérature. Ils apprennent alors qu’au Moyen Âge, la vie n’était pas toujours facile et parfois courte entre une croisade et une vague de peste. Mais que si beaucoup d’images représentaient en conséquence des danses macabres, c’est plutôt ensemble que les gens dansaient à l’occasion des nombreuses fêtes qui ponctuaient dehors la vie quotidienne.</p>
<p>Leçon numéro deux : profitons de la vie. Le beau temps de mai et de juin nous invite à visiter les parcs des environs : atelier d’écriture champêtre au cimetière St-Matthew, tournage au parc Berthelot, vocalise du haut d’une « terrasse-échasse » avec vue, chant d’oiseaux au parc de l’Amérique française. Du vent, des fleurs naissantes et du bonheur : les enfants s’approprient leur quartier et ils sont chez eux, même si c’est l’aventure.</p>
<p><a href="/wp-content/uploads/2019/10/Jardindejeunesse_HMatte05-copie.jpg"><img decoding="async" class="alignnone wp-image-4297" src="/wp-content/uploads/2019/10/Jardindejeunesse_HMatte05-copie.jpg" alt="" width="533" height="299" srcset="/wp-content/uploads/2019/10/Jardindejeunesse_HMatte05-copie.jpg 3828w, /wp-content/uploads/2019/10/Jardindejeunesse_HMatte05-copie-300x168.jpg 300w, /wp-content/uploads/2019/10/Jardindejeunesse_HMatte05-copie-768x431.jpg 768w, /wp-content/uploads/2019/10/Jardindejeunesse_HMatte05-copie-1024x574.jpg 1024w" sizes="(max-width: 533px) 100vw, 533px" /></a><a href="/wp-content/uploads/2019/10/JardindeJeunesse_HMatte03-copie.jpg"><img decoding="async" class="alignnone wp-image-4295" src="/wp-content/uploads/2019/10/JardindeJeunesse_HMatte03-copie.jpg" alt="" width="533" height="298" srcset="/wp-content/uploads/2019/10/JardindeJeunesse_HMatte03-copie.jpg 3840w, /wp-content/uploads/2019/10/JardindeJeunesse_HMatte03-copie-300x168.jpg 300w, /wp-content/uploads/2019/10/JardindeJeunesse_HMatte03-copie-768x430.jpg 768w, /wp-content/uploads/2019/10/JardindeJeunesse_HMatte03-copie-1024x573.jpg 1024w" sizes="(max-width: 533px) 100vw, 533px" /></a></p>
<p>Leçon numéro trois : il y a de multiples ressources, saisissons notre chance. Les enfants ont l’occasion de rencontrer des artistes locaux. Flavie Dufour nous fait respirer comme un accordéon. Avec Alice Guéricolas-Gagné, nous écrivons à propos des rues de Saint-Jambe. Les commerçants du coin nous soutiennent, La Librairie Saint-Jean-Baptiste nous accueille le temps d’un récital, le Fleuriste du Faubourg nous offre des bouquets. J’ai remarqué, notamment avec une médiation précédente nommée <em>Vies de quartier</em>, que le rayonnement des projets s’articulant sur un territoire donné et impliquant un ensemble de protagonistes d’une communauté est beaucoup plus prégnant qu’un projet ciblant une discipline et un public précis (les jeunes, les vieux, les ci, les ça, etc.).</p>
<p>Leçon numéro quatre : tout est en mouvement et nous sommes en processus. Ce n’est pas nécessaire d’exiger des enfants qu’ils se dépassent, ils suivront en sentant que nous-mêmes sommes dans l’accomplissement de défis. C’est la leçon que j’ai apprise auprès d’Héloïse Bédard, ma complice artistique et formidable éducatrice en service de garde qui a accompagné les enfants dans la création d’une machine à voyager dans le temps et d’un oiseau bleu géant en papier mâché. Créer ensemble, ce n’est pas être en compétition, c’est participer à un concours de circonstances. De même, si la vidéo <em>Jardin de jeunesse</em> fut inspirée par le Moyen Âge, c’est surtout les facultés transcendantes de la clown Claudia Funchal, l’éclosion du Protectorat de pataphysique québécoise à Québec et la précellence musicale de Maïkotron Unit qui en a déterminé la teneur.</p>
<p><a href="/wp-content/uploads/2019/10/Jardindejeunesse_HMatte04-copie.jpg"><img decoding="async" class="wp-image-4296 aligncenter" src="/wp-content/uploads/2019/10/Jardindejeunesse_HMatte04-copie.jpg" alt="" width="688" height="387" srcset="/wp-content/uploads/2019/10/Jardindejeunesse_HMatte04-copie.jpg 3828w, /wp-content/uploads/2019/10/Jardindejeunesse_HMatte04-copie-300x169.jpg 300w, /wp-content/uploads/2019/10/Jardindejeunesse_HMatte04-copie-768x432.jpg 768w, /wp-content/uploads/2019/10/Jardindejeunesse_HMatte04-copie-1024x576.jpg 1024w" sizes="(max-width: 688px) 100vw, 688px" /></a> <a href="/wp-content/uploads/2019/10/JardindeJeunesse_HMatte01-copie.jpg"><img decoding="async" class="wp-image-4293 aligncenter" src="/wp-content/uploads/2019/10/JardindeJeunesse_HMatte01-copie.jpg" alt="" width="688" height="387" srcset="/wp-content/uploads/2019/10/JardindeJeunesse_HMatte01-copie.jpg 3814w, /wp-content/uploads/2019/10/JardindeJeunesse_HMatte01-copie-300x169.jpg 300w, /wp-content/uploads/2019/10/JardindeJeunesse_HMatte01-copie-768x432.jpg 768w, /wp-content/uploads/2019/10/JardindeJeunesse_HMatte01-copie-1024x576.jpg 1024w" sizes="(max-width: 688px) 100vw, 688px" /></a></p>
<p>Leçon numéro cinq : avoir du plaisir. Comme le disait l’<em>artiviste</em> Clemente Padin, conjuguons le mode contemplatif à celui de l’action. Équipons-nous, comme les troubadours ou les princes nietzschéens, d’un gai savoir. Nous savons que la culture n’est pas seulement un divertissement, elle est un moyen d’apprendre à aimer et aimer apprendre. Pour ma part, j’entre en culture par ce que je nomme une « poésie de la rencontre » : un vecteur permettant de saisir à la fois la puissance et la fragilité de l’existence, de la vie, de l’humain et de la nature. Rien de moins.</p>
<p><strong>Du jardin à la cour d’école</strong></p>
<p>Finalement qu’est-ce qui a fait du projet une réussite? Est-ce sa production, son chantier de créations protéiformes duquel sont ressortis deux récitals, un spectacle multidisciplinaire, une parade et quatre vidéos? Est-ce ce que les enfants ont saisi et les effets positifs de l’expérience à court, moyen et long termes? D’où viennent ces résultats?</p>
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<p>&nbsp;</p>
<p>Je peux vous dire mon truc : l’autogestion. J’ai entièrement conçu et dirigé ce projet de médiation culturelle. Il ne s’agissait ni d’une commande ni d’un <em>sideline</em> d’artiste pour mettre du beurre sur mon pain. Je suis du genre à mettre les mains dans la pâte, et le pain, j’en fais des pantoufles (c’est du moins ce que chaussent les enfants dans <em>Jardin de jeunesse</em>). Le truc, c’est de s’inspirer des gens que nous admirons (ici le peintre Bruegel notamment) et s’adresser aux autres avec reconnaissance.</p>
<p><img decoding="async" class="wp-image-4294 aligncenter" src="/wp-content/uploads/2019/10/JardindeJeunesse_HMatte02-copie.jpg" alt="" width="522" height="292" srcset="/wp-content/uploads/2019/10/JardindeJeunesse_HMatte02-copie.jpg 3830w, /wp-content/uploads/2019/10/JardindeJeunesse_HMatte02-copie-300x168.jpg 300w, /wp-content/uploads/2019/10/JardindeJeunesse_HMatte02-copie-768x430.jpg 768w, /wp-content/uploads/2019/10/JardindeJeunesse_HMatte02-copie-1024x574.jpg 1024w" sizes="(max-width: 522px) 100vw, 522px" /></p>
<p>Si le projet de médiation a bien fonctionné, c’est qu’il collait à ma pratique et qu’il s’est intégré à ma démarche sans que je fasse de compromis. De même, quand j’ai proposé aux enfants de faire une parade du printemps et de célébrer la jeunesse en visitant les personnes âgées au passage, l’art que nous cultivions était tout autant éducatif, récréatif que citoyen. Je pense que son efficience surclassait ce que présument les discours sur la démocratie culturelle ou ceux qui s’en servent pour niveler les propositions artistiques, croyant ainsi accéder à la population en l’infantilisant.</p>
<p>Le gai savoir est plus qu’une clé d’apprentissage. Il ne s’agit pas de déverrouiller une porte pour la refermer aussitôt. Il s’agit de soutenir dans la pluralité, la clé de voûte qui elle assure l’ouverture et le passage. Le gai savoir est une contre-clé pédagogique.</p>
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		<title>Un nom propre</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Marie-Michèle Rheault]]></dc:creator>
		<pubDate>Sun, 27 Oct 2019 15:58:57 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[13 La transmission]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>ÉDITH PINEAULT Illustration : Catherine Lefrançois Une première version de ce texte est paru dans le journal Embargo le 12 mai 2019. Catherine Il était une fois une princesse qui s’appelait Sophie Frédérique Augusta d’Anhalt-Zerbst. C’est un très long nom, j’en conviens, mais tu n’as pas besoin de t’en souvenir. Souviens-toi seulement qu’elle habitait un grand [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<h2><a href="/wp-content/uploads/2019/10/Mains.png"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-4349" src="/wp-content/uploads/2019/10/Mains.png" alt="" width="1000" height="750" srcset="/wp-content/uploads/2019/10/Mains.png 1000w, /wp-content/uploads/2019/10/Mains-300x225.png 300w, /wp-content/uploads/2019/10/Mains-768x576.png 768w, /wp-content/uploads/2019/10/Mains-65x50.png 65w" sizes="(max-width: 1000px) 100vw, 1000px" /></a></h2>
<h2 style="text-align: right;">ÉDITH PINEAULT</h2>
<p>Illustration : Catherine Lefrançois</p>
<p>Une première version de ce texte est paru dans le journal <em><a href="http://embargo.media/2019/05/un-nom-propre-2/" target="_blank" rel="noopener">Embargo</a></em> le 12 mai 2019.</p>
<h1><span style="font-size: 14pt;">Catherine</span></h1>
<p>Il était une fois une princesse qui s’appelait Sophie Frédérique Augusta d’Anhalt-Zerbst. C’est un très long nom, j’en conviens, mais tu n’as pas besoin de t’en souvenir. Souviens-toi seulement qu’elle habitait un grand château en Allemagne. Pour être exacte, je devrais dire en Poméranie. Tu as raison, moi aussi j’aurais préféré ce mot qui fait tellement plus conte de fées. Entendons-nous quand même pour Allemagne. Ce n’est pas tout à fait faux, bien que moins joli, et tu retrouveras l’endroit plus facilement sur une carte.</p>
<p>Je disais donc que Sophie Frédérique Augusta d’Anhalt-Zerbst habitait en Allemagne. À quatorze ans, par contre, elle dut déménager en Russie pour épouser (quelques années plus tard, quand même!) le prince Pierre III, qu’elle ne trouva ni particulièrement beau, ni particulièrement charmant. Ils ne vécurent pas heureux et n’eurent pas beaucoup d’enfants. Je sais, c’est un peu décevant pour une princesse.</p>
<p>C’est ce qui m’a portée à me demander si son pays, l&rsquo;Allemagne, ne lui manquait pas terriblement. Si ce n’était pas un peu par nostalgie qu’elle invita ses anciens compatriotes à venir s’établir avec elle, en Russie. Les livres d’histoire que j’ai consultés sont très avares d’informations sur les sentiments que pouvait éprouver Sa Majesté. Wikipédia n’a rien pu m’apprendre non plus et, bien entendu, Sophie Frédérique Augusta d’Anhalt-Zerbst est morte longtemps avant d’avoir pu s’ouvrir un compte Facebook où nous partager ses états d’âme. J’ai tout de même réussi à lire sur Internet (tu trouverais la même chose si tu faisais des recherches) qu’en 1763, « la vallée de la Volga était une plaine peu habitée ». Sophie Frédérique Augusta d’Anhalt-Zerbst en était la reine et elle pouvait bien faire ce qu’elle voulait. C’est donc à cet endroit qu’elle fit installer les Allemands venus la rejoindre.</p>
<p>La Russie n’avait pas de loi 101, ni de cours de russification, ni d’école obligatoire en russe. D’ailleurs, même s’ils avaient voulu le parler parfaitement, tu te souviens que la Volga était, en 1763, une plaine peu habitée. Les occasions de pratiquer le russe avec des locuteurs natifs faisaient donc cruellement défaut. Ainsi, les Allemands qui s’y établirent conservèrent l’essentiel de leur langue et de leur culture, même plus de cent ans après. C’est à cet endroit que Johannes (Hans pour faire court), Annemarie, Martin et Maria, tes arrière-grands-parents, sont nés.</p>
<p>Fin</p>
<p>Ah oui, autre chose avant de terminer pour vrai, un détail que j’ai failli oublier : quelque temps après son arrivée en Russie, peut-être parce que Pierre III l’appelait Fifi juste pour l’achaler, peut-être parce que personne n’arrivait jamais à se souvenir de son nom au complet (encore une fois, mes recherches ne m&rsquo;ont fourni que peu de réponses <a href="#_ftn1" name="_ftnref1"><sup>[1]</sup></a>), Sophie Frédérique Augusta d’Anhalt-Zerbst décida de se faire appeler Catherine. Catherine tout court. C’était beaucoup plus simple. Plus tard, par contre, une fois grande, les choses se compliquèrent un peu (mais très peu) : les gens l’appelèrent Catherine la Grande. Ça, tu peux t’en souvenir si tu veux.</p>
<p>Fin (pour vrai, pour le moment)</p>
<h1><span style="font-size: 14pt;">Victor Fisher</span></h1>
<p>Victor, cela allait de soi. Surtout depuis leur départ de Saratov et toutes ces traversées. Celles en bateau, qui avaient pris des semaines et les avaient amenés en Amérique. Puis celles en train à travers un pays dont les plaines se déployaient aussi loin que l’œil pouvait voir : un océan d’herbes ondulantes dans toute sa démesure.</p>
<p><span style="text-decoration: line-through;"> </span></p>
<p>Oui, Victor, comme un enfant pionnier de la nouvelle famille qu&rsquo;ils se construisaient, loin et malgré tant d’adieux. Victor, une victoire à chérir, premier trésor après toutes ces choses, petites et grandes, perdues en route, comme cette lettre abandonnée aux douanes. Oui, Victor, ce sera le nom de leur premier enfant né en sol canadien.</p>
<p>***</p>
<p>C’est l’automne 1917. Victor, l’aîné de Annemarie et Johannes, est assis au premier rang à l’école de Bottrel. Dehors, un arbre seul laisse tomber une feuille jaunie, puis une autre. Mr White, le nouvel instituteur, les regarde par la fenêtre, les yeux gris comme le temps. D’autres feuilles entre ses mains se froissent : le journal. En majuscules, on y voit le mot « conscription ». Aucun des enfants assis en silence n’en comprend le sens. Tout ce qu’ils arrivent à lire, c’est la colère dans les gestes de l’homme devant eux. Lorsque ce dernier commence à prendre les présences d’une étrange manière, Victor sait ce qu’il doit répondre.</p>
<p>« Victor, Fisher : F -I -S -H -E- R. Anglais! » articule-t-il dans sa meilleure prononciation avant de se recaler sur sa chaise, le visage rougi par le mensonge.</p>
<p>Le « c » perdu lui vaudra des « A ». Fisher sans « c », c’est anglais, pas allemand.</p>
<h1><span style="font-size: 14pt;">Cornelius Wilms</span></h1>
<p>Un appel de la mère patrie était remonté jusqu’à lui, avait su clapoter jusqu’aux abords de la Volga. Cornelius acheta, aussitôt qu’il le put, cette terre en territoire allemand. Elle venait sans bâtiment ni bétail, sans rien, sinon des promesses plein le paysage. « Elle deviendra rentable, on paiera la dette, elle sera l’héritage de mes fils. » Il les regardait, tous les cinq, fier, aimant. Il se savait riche.</p>
<p>Puis vint la guerre.</p>
<p>En un seul jour, cinq télégrammes appelèrent les cinq fils. Aucun ne fut épargné. Pas même le plus jeune, Martin, âgé de seulement 14 ans. Ruiné jusqu’au fond de l’âme, Cornelius les vit partir, droits et raides dans leur uniforme, comme s’ils étaient déjà autant de corps dans des tombeaux.</p>
<p>Sa raison, morcelée, le quitta pour les tranchées. Quatre de ses fils en revinrent. Lui, jamais. Il mourut (du cœur, de folie, c’est la même chose) avant le traité de Versailles, avant que la frontière traîtresse ne se redessine à l’ouest; sa terre désormais en territoire polonais.</p>
<p>La terre fut vendue. Les quatre frères survivants peinèrent de longs mois à rattraper le tracé fuyant de la nouvelle République. Lorsqu’ils y arrivèrent, l’argent de la vente suffit de peine à leur payer un repas. La misère était telle, le pays détruit jusque dans leurs rêves. Il n’en restait rien. Sinon cet oncle, au Canada, qui pouvait peut-être les faire venir.</p>
<h1><span style="font-size: 14pt;">Martin Wilms</span></h1>
<p>Martin, c’est l’homme qui disait <em>chparrow</em> au lieu de <em>sparrow</em>, <em>Schläf gut</em> et <em>träum süß</em> avant d’aller au lit. Autrement un homme de peu de mots, dit-on. Je ne l’ai connu que sur papier, à travers des photographies et une multitude de documents retrouvés dans des boîtes.</p>
<p>Dont cette photographie où il se tenait, vieux, appuyé sur sa canne dans un champ aussi jaune qu’un autobus scolaire. Au loin, une infime frange verte offerte par quelques arbres. Occupant presque la moitié de l’image, un ciel outrageusement bleu, comme sciemment complémentaire à la couleur de blé.</p>
<p>Dans son journal, petit livret de carton corné que nous traduit tante Klara, on apprend qu’il a passé deux ans en France à la fin de la Première Guerre. Un obus ayant explosé près de lui dans les tranchées, il en est revenu avec une canne en guise de cheville. Deux ans d’hospitalisation? Deux ans de prison? Pendant tout ce temps, a-t-il appris le français? Quelques bribes? Martin était un homme de peu de mots. Surtout lorsqu’il était question de la guerre. Surtout devant ses filles.</p>
<p>Justement, les voilà, Klara et Elfriede, assises sur les genoux de leur père. On les imagine piailleuses, tout sourire, lumineuses qu’elles sont malgré la grisaille du vieux cliché. Martin les tient d’une main. De l’autre, il enserre la taille de Maria, la femme avec qui, souvent, les mots étaient superflus, celle qui aurait pu terminer ses phrases, celle avec qui le silence était confortable.</p>
<p>Une autre photo montre une rue du village. Martin, jeune, tient sa canne d’une main, une cigarette dans l’autre. Derrière lui, l’épicerie où le propriétaire aussi était Allemand. Jadis, à Herbert, Saskatchewan, il n’était pas nécessaire de maîtriser l’anglais.</p>
<p>Puis, le passeport : sa loyauté dûment estampillée de page en page durant toute la durée de la Deuxième Guerre. Tendre ses papiers au policier qui faisait le contrôle, c’est la seule réponse qu’on attendait de lui; la seule réplique silencieuse vouée à prouver de mois en mois qu’il n’était pas l’ennemi. Il a dû attendre 1948 pour recevoir par la poste, sous la forme d’une lettre dignement écrite (et signée par le gouvernement!) tous les droits et privilèges réservés aux citoyens canadiens. On la retrouvera, dans son enveloppe d’origine, sous d’autres papiers jaunis.</p>
<p>Comme cette vieille page de calendrier pliée dans laquelle se cachaient des documents en polonais. L’acte de vente de la terre? Un visa? Et cette lettre tronquée? Martin parlait-il le polonais? La terre de son enfance était si près de la frontière. Cette région avait même été annexée à la Pologne après la guerre. Martin étant un homme de peu de mots, on n’en avait aucune idée.</p>
<p>Au fond de la boîte, les vieux cahiers d’école de Klara et de Elfie. Elles étaient arrivées à leur première journée d’école avec la seule langue que leurs parents avaient pu leur apprendre, puis en étaient revenues avec ces livres de lecture et de grammaire que Martin n’hésita pas à leur emprunter. Petit à petit, il apprit de ses filles et de leurs manuels scolaires l’anglais nécessaire à lire le journal et à converser avec les voisins. Il demeurera tout de même toujours cet homme de peu de mots qui disait <em>chparrow</em>, au lieu de <em>sparrow</em>, les origines bien collées à l’élocution.</p>
<h1><span style="font-size: 14pt;">Maria Steinhauer</span></h1>
<p>Maria était l’aînée de plusieurs filles. Très jeune, on avait écourté sa scolarité afin qu’elle aide sa mère au foyer. Sa maladresse avec les mots, son écriture hésitante, sa lecture boiteuse, et la honte qu’elle en ressentait, voilà son droit d’aînesse! Elle se révéla par contre très habile cuisinière : <em>Schnitzel Suppe</em><em>, </em><em>Küchen, Krebble, Klops Suppe</em> devinrent des remparts contre l’embarras qu’elle ressentait auprès des autres filles de son âge : celles qui lisaient si bien à l’église. Elle priait alors pour que, si un jour elle avait des filles, elle puisse toutes les envoyer à l’école, longtemps.</p>
<p>On était au plus fort des moissons quand les frères Wilms, dépourvus, lui demandèrent de cuisiner pour eux. Martin, un an plus tard, demanda plus, demanda tout : demanda sa main. Elle avait 18 ans. La réponse fut facile : Maria aimait Martin. C’est la seule réponse qu’elle trouva d’ailleurs quand on lui demandait pourquoi, de tous les garçons Wilms, elle avait choisi l’infirme. Quand Martin s’en inquiéta, elle répondit qu’elle avait autant de jambes qu’un garçon, qu’elle l’aiderait sur la ferme. Il s’en trouva que chaque automne, au temps des conserves, Martin avait aussi autant de mains qu’une femme.</p>
<p>Ils eurent deux filles, Elfrieda (Elfie) et Klara, qu’ils envoyèrent à l’école. Longtemps.</p>
<h1><span style="font-size: 14pt;">Elfriede Wilms</span></h1>
<p>Victor a 55 ans lorsqu’il rencontre Elfriede qui en a 35. Les trente années passées isolées sur la ferme paternelle avec ses trois frères l’ont mal équipé pour parler aux femmes. Les 25 autres, seul à élever des dindes sur son lopin de terre en bordure de Calgary, n’ont pu le transformer en conversationniste habile non plus. En fait, les rapports sociaux sont le lieu de l’expression de sa maladresse. Mais avec Elfriede, tout est plus simple. Elfriede sait parler de tout avec tous. Elle a mille amies. Tout le monde l’aime, Elfie. Il doit l’admettre, lui aussi. Beaucoup. Sa timidité voudrait remettre à plus tard ce moment, mais son âge ne le lui permet plus. Demain, il lui demandera sa main.</p>
<p>Elfriede dira « oui » et, le 7 août 1965, prendra le nom de Fisher.</p>
<h1><span style="font-size: 14pt;">Timothy Fisher</span></h1>
<p>Tamara naît pratiquement neuf mois, jour pour jour, après le mariage. Jennifer, l’année suivante. Puis, Timothy, comme un vent de fraîcheur quand on n’espérait plus rien, dix ans plus tard.</p>
<p>C’est ce qu’Elfie se remémore lorsqu’elle inscrit 1910, 1930, 1966, 1967, 1977 sur le formulaire de recensement du gouvernement. Puis, à côté de Victor, elle coche « autre » et spécifie : allemand. Même chose à côté de son nom.</p>
<p>Pour chacun de ses enfants, elle coche « anglais » : c’est leur langue maternelle. Elle ajoute aussi le français, parmi les langues parlées, parce qu’ils sont tous allés en immersion à l’école.</p>
<p>Timothy regarde, par-dessus l’épaule de sa mère, le formulaire se remplir.</p>
<p>— Pourquoi vous ne nous avez jamais appris l’allemand toi et papa ?</p>
<p>— On voulait, au début, mais ton père et moi, on n’a pas le même allemand. On n’arrêtait pas de se moquer l’un de l’autre. Elfie regarde Vic, un sourire dans les yeux. On a fini par s’en tenir à l’anglais.</p>
<p>Dans quelques semaines, Timothy part pour Montréal. À l’université.</p>
<p>Assis aux côtés de sa mère, il remplit son formulaire de choix de cours. Il coche « allemand ».</p>
<h1><span style="font-size: 14pt;">Timothy selon Édith</span></h1>
<p>Étudiant à Concordia, il venait de l’ouest. Primaire et secondaire en classe d’immersion.</p>
<p>Son français (excellent) a les charmes des accents. De son point de vue, la malléabilité d’une bicyclette négligée.</p>
<p><em>Practice french</em></p>
<p>Au sens figuré comme littéral :</p>
<p>l’hiver le plus chaud de Montréal.</p>
<p><em>Practice french</em></p>
<p>Dans l’intimité.</p>
<p><em>Practice french</em></p>
<p>Dans les lieux publics : se refuser sa langue. Rougir.</p>
<p>Chercher du regard les regards.</p>
<p>Inquiet d’être entendu</p>
<p>en anglais.</p>
<p>Loi 101 comme délatrice</p>
<p>à chaque détour.</p>
<p><em>Practice french</em></p>
<p>langue</p>
<p>fluide</p>
<p>au mariage</p>
<p>le « oui »</p>
<p>l’emporte</p>
<p><em>Practice French</em></p>
<p>La terre de son enfance</p>
<p>vendue</p>
<p>mutée en développement immobilier</p>
<p>des centaines de maisons y poussent</p>
<p>plus d’espace de garage que de charme.</p>
<p><em>Practice french</em></p>
<p><em> </em>Longtemps après, l’enfant est né</p>
<p>L’été suivant, le père est mort</p>
<p>Un an après, la mère n’est plus</p>
<p><em>Practice french</em></p>
<p>L’enfant parle</p>
<p><em>french </em></p>
<p>surtout</p>
<p><em>switch</em></p>
<p>Racines, ensevelies, écrasées par un bulldozer quelque part entre deux unifamiliales. Racines arrachées, coupées, une à une en deux étés.</p>
<p>Timothy flotte à Montréal, un fils en orbite qui déparle.</p>
<p>Lui-même cherche ses mots</p>
<p>autant qu’il se cherche</p>
<p>un interlocuteur.</p>
<p><em>Switch.</em></p>
<p>CPE temps plein en français</p>
<p>Calgary c’est loin en crisse</p>
<p><em>Switch</em></p>
<p>Nos soupers en anglais</p>
<p><em>switch</em></p>
<p>les « bonnes nuits »</p>
<p>good night, sleep tight.</p>
<p>« Schläf gut! » des fois</p>
<p><em>switch</em></p>
<p>Tisser la double identité de notre fils :</p>
<p>tension égale entre deux aiguilles.</p>
<p><em>Switch</em></p>
<p>un rang à l’endroit</p>
<p>un rang à l’envers</p>
<p><em>switch</em></p>
<p>un poème s’écrit</p>
<p>entre potty training</p>
<p>and making diner</p>
<p><em>switch</em></p>
<p><span style="text-decoration: line-through;"> </span></p>
<p>À défaut de racines, préserver les fruits</p>
<h1><span style="font-size: 14pt;">Hans</span></h1>
<p>Je t’avais dit que c’était une longue histoire. Je sais, elle n’est pas toujours drôle, mais je pense qu’elle est belle. Surtout qu’elle se termine (non, elle se continue) avec toi, Hans. Hans Fisher, sans « c ».</p>
<p>&nbsp;</p>
<hr />
<p><a href="#_ftnref1" name="_ftn1"><sup>[1]</sup></a> La conversion au christianisme orthodoxe ne me paraissant qu&rsquo;un bon prétexte, une occasion en or, sans plus.</p>
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		<title>Tintanar – Fanfare anarchiste intergalactique</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Laurence Simard-Gagnon]]></dc:creator>
		<pubDate>Sun, 27 Oct 2019 15:58:36 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[13 La transmission]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>TINTANAR &#160; Illustration : Catherine Lefrançois &#160; &#160; Au commencement, il y a 10 ans maintenant, nous n’étions que quatre. L’idée d’avoir une fanfare militante bien à nous, à Québec, nous est venue entre autres par l’exemple de notre grande sœur, la fanfare Chaotic insurrection ensemble (Cie) de Montréal. Nous l’avions vue à l’œuvre dans [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<h2><a href="/wp-content/uploads/2019/10/Gateau.png"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-4339" src="/wp-content/uploads/2019/10/Gateau.png" alt="" width="1000" height="667" srcset="/wp-content/uploads/2019/10/Gateau.png 1000w, /wp-content/uploads/2019/10/Gateau-300x200.png 300w, /wp-content/uploads/2019/10/Gateau-768x512.png 768w" sizes="(max-width: 1000px) 100vw, 1000px" /></a></h2>
<h2 style="text-align: right;">TINTANAR</h2>
<p>&nbsp;</p>
<p>Illustration : Catherine Lefrançois</p>
<p>&nbsp;</p>
<p><iframe class="youtube-player" width="960" height="540" src="https://www.youtube.com/embed/da-PbBFOA_E?version=3&#038;rel=1&#038;showsearch=0&#038;showinfo=1&#038;iv_load_policy=1&#038;fs=1&#038;hl=fr-FR&#038;autohide=2&#038;wmode=transparent" allowfullscreen="true" style="border:0;" sandbox="allow-scripts allow-same-origin allow-popups allow-presentation allow-popups-to-escape-sandbox"></iframe></p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Au commencement, il y a 10 ans maintenant, nous n’étions que quatre. L’idée d’avoir une fanfare militante bien à nous, à Québec, nous est venue entre autres par l’exemple de notre grande sœur, la fanfare <a href="https://chaoticinsurrectionensemble.org/" target="_blank" rel="noopener">Chaotic insurrection ensemble (Cie)</a> de Montréal. Nous l’avions vue à l’œuvre dans la rue, et nous y avions des ami.e.s et des camarades de lutte. C’est à la suite de la visite de certain.e.s de ces ami.e.s et camarades, dans le cadre des journées autogérées de la défunte (et très amèrement pleurée) bar-coopérative de travail <em>l’Agité.e</em> que le projet s’est concrétisé.</p>
<p>À quatre, nous avons appris et joué quelques chansons, et nous avons recruté d’autres musicien.ne.s. Si au début nous nous basions presque exclusivement sur le répertoire de Chaotic insurretion, nous avons rapidement transposé et arrangé nos propres pièces. C’est sur ce travail énorme que repose encore aujourd’hui la fanfare .</p>
<p>&nbsp;</p>
<p><iframe class="youtube-player" width="960" height="540" src="https://www.youtube.com/embed/p1sXRTttLb8?version=3&#038;rel=1&#038;showsearch=0&#038;showinfo=1&#038;iv_load_policy=1&#038;fs=1&#038;hl=fr-FR&#038;autohide=2&#038;wmode=transparent" allowfullscreen="true" style="border:0;" sandbox="allow-scripts allow-same-origin allow-popups allow-presentation allow-popups-to-escape-sandbox"></iframe></p>
<p>***</p>
<p>La fanfare est souvent perçue comme un phare dans les actions et les manifs. Nous représentons un pôle d’attraction et un barème de sécurité. Pour plusieurs, et surtout lors d’événements plus mouvementés, le sentiment de confort et de confiance, ou à l’inverse de malaise et de peur, est modulé par notre présence et notre absence. Nous ouvrons des possibilités de participation militante qui seraient autrement plus difficiles ou plus pénibles. Là où nous sommes, les risques semblent atténués et les craintes moins vives. Lorsque nous quittons, la lutte parait parfois plus hostile.</p>
<p>***</p>
<p>Au-delà du sentiment de sécurité, la fanfare crée des espaces et dynamiques où des projets radicaux peuvent se vivre de façon festive et inclusive. La musique et la fête servent à créer des liens. Les actions et les manifestations auxquelles nous participons affirment une prise de position politique et collective, et le fait d&rsquo;y faire de la musique apporte une possibilité de cohésion parfois sous-estimée. Nous apportons danse, sourires, rires, chants, mélodies et paroles reconnues parce que maintes fois répétées : tous des éléments qui participent à la construction et à la consolidation d&rsquo;un mouvement et d&rsquo;une communauté.</p>
<p>C’est peut-être dans les petites actions et manifs que la présence de la fanfare a le plus d’effet. Dans ces événements, la musique nous insuffle une force et un courage qui démentent notre petit nombre.</p>
<p>&nbsp;</p>
<div style="width: 224px;" class="wp-video"><video class="wp-video-shortcode" id="video-4272-3" width="224" height="400" preload="metadata" controls="controls"><source type="video/mp4" src="/wp-content/uploads/2019/10/tintanar-CCIQ.mp4?_=3" /><a href="/wp-content/uploads/2019/10/tintanar-CCIQ.mp4">/wp-content/uploads/2019/10/tintanar-CCIQ.mp4</a></video></div>
<p>&nbsp;</p>
<p>***</p>
<p>Nous avons dix ans. C’est une éternité dans certaines temporalités militantes, rythmées par les années de cégep ou d’université, ou par le roulement des divers emplois et implications.</p>
<p>Pour les plus jeunes, peut-être, on croirait que la fanfare a toujours été là.</p>
<p>Pour les militant.e.s de plus longue date, peut-être, on croirait que la fanfare est animée d’une vie propre, qui se poursuit au-delà des individus qui la composent. Les visages des musicien.ne.s changent, mais les mêmes airs reviennent, année après année.</p>
<p>***</p>
<p>Ces impressions – de permanence et de continuité – cachent souvent le travail important de reproduction de la fanfare. Comme dans la plupart des milieux, militants et autres, ce travail retombe souvent sur les mêmes personnes, qui se retrouvent à porter le fardeau de nous maintenir en vie pendant les périodes creuses.</p>
<p>Ce travail de reproduction de la fanfare inclut la charge mentale, organiser des pratiques, assurer la présence à des actions, recruter, transmettre des savoirs, ajuster nos orientations, et apprendre les pièces aux nouvelles personnes. Comme tout travail de reproduction, il se caractérise par sa nature cyclique, toujours à recommencer.</p>
<p>Le fardeau de reproduction de la fanfare, réparti inéquitablement, finit par affecter la vie personnelle de ceux et celles qui le portent, incluant leurs possibilités, leurs autres projets et éventuellement leur motivation.</p>
<p>***</p>
<p>La fanfare est un lieu d’apprentissage, nourri des apports des membres plus ancien.ne.s, qui eux et elles-mêmes détiennent des connaissances imparties par celles et ceux qui les ont précédé.e.s. On y transmet des pièces, mais aussi l’expérience de différents instruments et, plus généralement, le fait même de faire de la musique collectivement.</p>
<p>***</p>
<p>La fanfare puise depuis toujours dans des réseaux de solidarité, d’échange et de partage entre fanfares activistes canadiennes, américaines et européennes. Ces réseaux nous alimentent sur le plan de la musique, ainsi qu’en terme de réflexions, de pratiques, d’orientations et d’expériences d’action.</p>
<p>Notre appartenance à ces réseaux s’est renforcée chaque fois que nous avons pu assister au <a href="http://honkfest.org/?fbclid=IwAR2cWD93fQxUsCEF4KCiTvTg8db4syzQvVqDeLI_OKbgNrZkhOlfF63Qb5s" target="_blank" rel="noopener">Honk</a>, un festival qui regroupe des fanfares de rue de partout en Amérique du Nord et dans le monde. Cet événement nous a montré à reconnaître notre potentiel et nous a permis de créer des solidarités.</p>
<p>Pour un temps, également, nous participions régulièrement à des rencontres entre fanfares, chez les un.e.s ou chez les autres, en rotation. Ces rencontres nous galvanisaient, nous inspiraient, nous motivaient et renforçaient nos liens les un.e.s envers les autres. Nous y avons découvert de nouvelles pièces, de nouveaux rythmes, des stratégies pour communiquer ou mener (comme des signes), d’autres cultures, d’autres parcours, des rudiments d’autres langues, d’autres modes de gestion et d’autres luttes. Nos échanges et notre énergie débordaient dans la rue et nous avons pu investir des actions militantes en très grands groupes. On l’a vu par exemple à Québec, lors de la manifestation pour le transport public gratuit de 2014, à laquelle nous avons participé avec nos ami.e.s des fanfares de Montréal, Toronto et d’ailleurs.</p>
<p>***</p>
<p>La fanfare est toujours à la recherche de nouvelles personnes qui ont envie de continuer le mouvement.</p>
<p>À bientôt, d’ici là, dans la rue!</p>
<p>&nbsp;</p>
<div style="width: 960px;" class="wp-video"><video class="wp-video-shortcode" id="video-4272-4" width="960" height="540" preload="metadata" controls="controls"><source type="video/mp4" src="/wp-content/uploads/2019/10/video-1571599172.mp4?_=4" /><a href="/wp-content/uploads/2019/10/video-1571599172.mp4">/wp-content/uploads/2019/10/video-1571599172.mp4</a></video></div>
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		<title>La transmission c&#8217;est ma mère — Conversations estivales</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Catherine Lefrançois]]></dc:creator>
		<pubDate>Sun, 27 Oct 2019 15:58:18 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[13 La transmission]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>TYPHAINE LECLERC-SOBRY Illustration: Catherine Lefrançois « On voulait te protéger de tout Mais on t’a pas protégé de nous » — Vilains Pingouins, cités par Sophie &#160; Ce texte a commencé comme presque tous mes projets, avec l’illusion que ce ne serait pas si long à écrire. Je sentais que j’avais un bon filon. Une amie nous [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<h2><a href="/wp-content/uploads/2019/10/Plage.png"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-4370" src="/wp-content/uploads/2019/10/Plage.png" alt="" width="1000" height="667" srcset="/wp-content/uploads/2019/10/Plage.png 1000w, /wp-content/uploads/2019/10/Plage-300x200.png 300w, /wp-content/uploads/2019/10/Plage-768x512.png 768w" sizes="(max-width: 1000px) 100vw, 1000px" /></a></h2>
<h2 style="text-align: right;">TYPHAINE LECLERC-SOBRY</h2>
<p>Illustration: Catherine Lefrançois</p>
<p style="text-align: right;"><span style="color: #33cccc;">« On voulait te protéger de tout</span><br />
<span style="color: #33cccc;"> Mais on t’a pas protégé de nous »</span><br />
<span style="color: #33cccc;"> — Vilains Pingouins, cités par Sophie</span></p>
<p>&nbsp;</p>
<p><em>Ce texte a commencé comme presque tous mes projets, avec l’illusion que ce ne serait pas si long à écrire. Je sentais que j’avais un bon filon. Une amie nous avait invité.e.s à la rejoindre quelques jours dans une maison de vacances coopérative où elle passait une semaine avec ses filles. En chemin, j’avais pensé à mobiliser quelques amies qui y seraient aussi pour parler de transmission. Il suffirait de retravailler un petit peu la transcription de notre conversation pour en faire un tout à peu près cohérent. Si ça leur tentait, et si les enfants ne s’endormaient pas trop tard, nous aurions quelques soirées autour du feu pour y parvenir. </em></p>
<p><em>C’est une autre illusion récurrente de ma vie de parent. Je pense toujours que les enfants vont s’endormir tôt et que je vais avoir du temps pour penser et parler. </em></p>
<p><em>Mais bon. Quelques personnes avaient l’air enthousiastes à l’idée de réfléchir ensemble à cette question. La première soirée, autour du feu, j’ai enregistré un total d’une minute et demie de contenu, dont la moitié était une citation des Vilains Pingouins. La deuxième soirée, rien du tout. Je commençais à moins croire en mon projet, mais le lendemain pendant qu’on préparait le souper, j’ai ramené l’idée sur le tapis une dernière fois. </em></p>
<p><em>Dans la cuisine – évidemment –, les langues se sont déliées. Nous étions quatre. Sophie, Hélène, Marie et moi. Je connaissais Sophie et Hélène, mais pas vraiment leurs histoires familiales. Je venais de rencontrer Marie. On a été interrompues encore et encore, mais la conversation s’est poursuivie jusqu’au lendemain. Des moments enregistrés, d’autres pas.</em></p>
<p><em> </em></p>
<p><em> Sophie s’est lancée la première :</em></p>
<p>S : Les choses qu’on transmet bien malgré nous à nos enfants, on s’en rend compte seulement une fois qu’on les a transmises. C’est des choses dont on a hérité nous-mêmes pis qu’on est en train de reproduire de nouveau alors qu’en fait, c’est pas des choses qui sont utiles par rapport à notre vision du bonheur ou de ce qu’on veut être comme personne. Facilement, on va retransmettre des choses dont on hérite. On s’en rend compte pis on se dit : « Oh mon dieu! Je suis vraiment en train de reproduire les mêmes choses! »</p>
<p>T : Incluant des <em>patterns</em> que tu voulais pas nécessairement reproduire…</p>
<p>S : Ben non! C’est comme s’il fallait que ce soit transmis pour qu’on s’en rende compte. Comme hier, je parlais de l’habitude que j’ai d’être prompte dans mes réponses. Je me rends compte que mes enfants font pareil, pis je vais chez mes parents et ma mère parle de la même manière à mon père pis mon frère me parle de la même manière. Dans le fond, je suis en train de transmettre une espèce de banalisation d’une façon de se parler sans douceur. J’ai vraiment transmis ça à mes enfants. Elles ont pas appris ça ailleurs, elles ont pas appris ça à l’école, à se parler bête entre elles. C’est sûr que non! C’est moi qui leur ai transmis ça. Ça m’habitait dernièrement…</p>
<p>T : Essaies-tu d’agir là-dessus ou tu constates?</p>
<p>S : Non, non, là j’agis. Une fois que je m’en rends compte, là oui, j’agis. Je pense pas que c’est inévitable, je pense qu’on a un pouvoir. De le nommer, d’en parler.</p>
<p>T : Mais c’est <em>tough</em> de pas transmettre… des fois j’ai tellement l’impression de ressembler à ma mère ou à ma grand-mère dans des aspects qui ne sont pas nécessairement positifs.</p>
<p>****</p>
<p><em>Je fais tomber un verre par terre, qui éclate en mille morceaux. Le blé d’Inde est prêt et on appelle les enfants pour manger. Je fais une pause dans l’enregistrement. </em></p>
<p><em>On repart la discussion. Je suis curieuse d’entendre Marie, qui a grandi dans un milieu hors du commun : une communauté autogérée dans le Bas-du-Fleuve. Elle remarque d’emblée que Sophie s’est concentrée sur les aspects négatifs de la transmission alors qu’elle-même pense d’abord à sa mère, qui s’est dissociée de son propre héritage familial pour transmettre à ses filles « un paquet de valeurs dont elle n’avait pas hérité, dont l’éducation à la différence ».</em></p>
<p><em>Elle poursuit par rapport à « cette espèce d’acte conscient de transmission des valeurs », qui s’est produit entre autres pendant des séjours où Marie accompagnait sa mère lors de missions de coopération internationale. Et pendant les absences de sa mère qui allait travailler à l’étranger :</em></p>
<p>M : Elle partait parfois plusieurs mois et elle nous laissait dans la communauté.</p>
<p>T : Pis vous étiez sous la garde des autres adultes?</p>
<p>M : Ouais. Et ça fait aussi partie de mon héritage. J’ai vraiment grandi en étant en contact avec une diversité de personnes, de valeurs et de façons de faire. Ma mère trouvait ça important. La plupart des adultes autour de nous étaient des adultes significatifs qui avaient aussi le potentiel de nous éduquer, de nous transmettre leur vision des choses.</p>
<p>T : C’est <em>hot</em>, pareil, d’avoir plein d’adultes de référence comme ça. Ou peut-être pas « plein », mais plusieurs.</p>
<p>M : Plusieurs.</p>
<p>T : Plus que la plupart du monde.</p>
<p>M : C’est vrai. Je regarde la gang de jeunes qu’on a été ensemble et on a développé le réflexe d’aller vers l’adulte qui est l’expert de la situation qu’on vit. Dans une séparation, par exemple, on va se tourner vers une adulte en particulier, qui s’y connaît sur le sujet, et elle, elle a intériorisé que c’est sa <em>job</em> dans cette communauté-là. Nous, les enfants, on a accès à elle comme ça. Elle nous reçoit comme ses propres enfants quand on dit : « J’ai besoin de toi et de tes ressources. » Et c’est comme ça avec d’autres aussi. On a pu développer des affinités avec différents transmetteurs et entretenir ces affinités-là dans le temps.</p>
<p>T : Ça me fait penser à la discussion qu’on avait sur l’exclusivité dans les couples. Le modèle qu’on a en ce moment, c’est de se tourner vers nos parents pour répondre à tous nos besoins, pour nous transmettre des valeurs, nous aider, peu importe ce qui se passe dans notre vie. Ça m’interpelle parce que quand tu n’as pas de parents vers qui te tourner, t’as pas le choix de te tourner vers d’autres personnes pour répondre à tes différents besoins. Mais c’est intéressant que pour vous, vos parents biologiques ou ceux qui vous ont élevés sont peut-être encore là, mais vous avez la possibilité de vous tourner vers les personnes qui sont les plus capables de répondre à vos besoins. Vous étiez combien de familles environ?</p>
<p>T : Je trouve ça intéressant que tu continues de t’identifier au groupe « enfants », tout en étant maintenant dans un rôle parental. Mais dans ce groupe-là, tu fais partie des enfants par rapport à une autre génération.</p>
<p>M : Oui parce que ça a été le fait d’une seule génération. Avant de devenir parent, je suis retournée vers cette communauté de parents – et on a été quelques-uns à faire ça –, on s’est retournés vers nos parents et on a dit : « Maintenant, comment on fait nous autres pour reproduire ça? Vous, comment vous avez fait? » On s’est fait répondre : « Ça a été non réfléchi. Spontané. C’était un <em>momentum</em>. » Ils nous ont dit à leur manière : « Vous ne réussirez pas à le reproduire. C’est une question de <em>timing</em>. » D’abord, on ne les a pas crus, mais je pense qu’ils ont raison. Ça a fonctionné parce qu’autrement, ils étaient isolés et qu’ils se sont rassemblés à un moment précis, à un endroit précis où une gang de monde était sur la même longueur d’onde. J’ai tellement cherché ça tout le long de ma jeune maternité. Je dis pas que c’est impossible, mais c’est une question de <em>momentum</em>.</p>
<p><em>Marie a cherché à reproduire ce qu’elle a vécu, tout en étant critique de ce qu’elle a reçu de ses nombreux parents :</em></p>
<p>M : J’ai trouvé que c’était parfois très difficile. Leur mantra de parents, c’était de nous transmettre la réalité des choses. Mais c’est très dur quand tu es enfant. C’est quelque chose que j’essaie de ne pas transmettre à ma fille parce que je ne suis pas en accord avec ça. Je pense qu’il faut protéger l’enfance – et nous, on n’a pas été protégés. Du tout.</p>
<p><em>Malgré cela, encore maintenant que sa fille est plus âgée, elle fait le deuil de ce qu’elle ne pourra pas lui transmettre. Des valeurs, une vie en collectivité. Marie vit aujourd’hui avec deux des « enfants » avec qui elle a grandi, mais le reste de leurs frères et sœurs de cette communauté se sont investis dans leurs familles nucléaires. Plus tard dans la soirée, sans enregistreuse, on reparlera de ce que ça signifie pour elle de ne pas avoir pu recréer pour sa fille une communauté comme celle où elle a grandi. </em></p>
<p>*****</p>
<p><em>Dans notre propre petit moment de vie collective, le souper est prêt. Nos enfants rappliquent et la cuisine se remplit de leurs voix, des bruits d’ustensiles. Marie poursuit encore un peu sur ce que cette communauté a signifié pour elle, sa mère et sa sœur, comme un refuge pour quitter une situation de violence familiale. Il y aurait matière à documenter en détail toute cette expérience de vie en collectivité. Et ses suites. Mais le tourbillon de bruit autour de nous nous force à prendre une pause.</em></p>
<p>****</p>
<p><em>Le lendemain, je reprends l’enregistrement avec Hélène, dans la balançoire, au son des oiseaux et du vent dans les feuilles.</em></p>
<p>H : Ça me questionne, la transmission, du fait que je suis fille d’immigrant et d’immigrante, qui n’ont pas tant mis de l’avant la société d’origine. Mes parents n’ont pas voulu que j’apprenne le créole, même si je le comprends à 80 %. Ils étaient trop occupés à s’intégrer et à faire de nous des bons petit.e.s Québécois et Québécoise. C’était vraiment important pour eux. Dans <em>Thongues of fire</em><a href="#_ftn1" name="_ftnref1">[1]</a>, bell hooks explique que les mères afro-américaines vont souvent être très dures avec leurs enfants pour qu’elles et ils puissent survivre à l’extérieur de la famille. Mes parents ont vraiment tenté de nous transmettre les clés de mobilité sociale dont bell hooks parle dans son essai. C’était vraiment important pour ma mère, l’éducation. Qu’on sache comment mettre un couvert, comment parler en société&#8230; Elle nous a vraiment transmis ça. Plus que la culture haïtienne, finalement. On avait d’autres familles autour de nous qui envoyaient leurs enfants à des cours d’histoire haïtienne tous les samedis. Mes parents voulaient pas que j’aille là. Ces enfants-là, leurs parents leur ont appris à parler créole.</p>
<p>T : Et êtes-vous allé.e.s en Haïti?</p>
<p>H : Une fois. On est allé.e.s une fois quand j’étais petite. Parce que pour mes parents, c’est vraiment douloureux. C’est douloureux d’être partis.</p>
<p>T : Et pour toi…</p>
<p>H : Ben oui, aussi. Ça leur a vraiment arraché le cœur de partir. Et ma mère disait : « Si Haïti est pas bon pour y vivre, c’est pas bon pour faire du tourisme. » C’est pour ça qu’on n’y est jamais retourné.e.s.</p>
<p><em>C’est émotif, cette question. Le passage d’une génération n’a pas fait taire la douleur. On prend une pause. Mon bébé, assise avec nous, gazouille. Après un moment, Hélène reprend :</em></p>
<p>H : Pour moi, la transmission, c’est ma mère. C’est ma mère, la féministe. C’est ma mère qui a fait mon éducation politique. Je dis pas que mon père ne m’a rien transmis – il s’est occupé de moi pis il m’aimait –, mais c’est vraiment ma mère qui… c’est elle qui m’a initiée au concept de double tâche. Très tôt, elle a fait mon éducation politique. Sur le colonialisme, sur l’importance de prendre la parole, de se tenir debout. Je pense que c’est ce que j’essaie de transmettre à mes enfants.</p>
<p>Mais ce qui me questionne, c’est : « Qu’est-ce que je peux transmettre qui ne m’a pas été transmis? » J’ai pas de réponse. J’ai essayé de me reconnecter, pas nécessairement à l’héritage haïtien, mais afro-américain. Quand j’ai eu vingt ans, j’ai commencé à lire <em>Peau noire, masques blancs</em> de Frantz Fanon et j’ai commencé à faire ma rééducation politique. J’ai buzzé sur les Black Panthers, la musique, la littérature. Ça, c’est quelque chose que je peux transmettre à mes enfants. Mes parents sont métis et chez nous, ils ont davantage valorisé le côté blanc. Moi, j’ai lu pour m’éduquer sur le côté noir. Et je peux transmettre ça. Ça se fait par le biais de livres, de musique. Avec plus ou moins de succès. Petit pas par petit pas.</p>
<p><em>Nos enfants vont recevoir ce qu’on essaie de leur donner et, à leur tour, en prendre, en laisser, rejeter, remanier, retransmettre. Mes enfants sont encore jeunes; j’ai encore l’impression d’avoir du contrôle sur ce qu’il et elle deviendront. Et pourtant…</em></p>
<p>H : On se construit en réaction à ce qu’on a reçu – ben, je me suis construite en réaction à ce que j’ai reçu. Je viens d’un milieu bourgeois, je suis allée à l’école privée. Ça a fait capoter mes parents que je devienne militante, que j’aie fait le squat [du 920, de la Chevrotière, en 2002]. Mes parents étaient très, très, très sévères, très contrôlants. Là, ma fille a onze ans, elle veut déployer ses ailes. Elle veut chiller avec ses ami.e.s dans le quartier pis j’ai le même réflexe que mes parents : je veux qu’elle s’intègre, je veux qu’elle ait des ami.e.s. Je ne veux pas qu’elle soit celle qui est assignée à résidence, alors je travaille fort sur mes limites, je la laisse aller. Mais j’ai pas de référent alors je suis toujours en train de demander à d’autres parents. Moi j’avais pas le droit de prendre l’autobus au secondaire, ça a pas rapport. Alors j’essaie de donner à mes enfants des trucs que je n’ai pas eus. Mais en même temps, ça demeure que mon éducation me traverse. J’ai pas l’impression que c’est que de la merde, ce que j’ai reçu. Je porte en moi ce que mes parents m’ont transmis – ce qui est bon et ce qui l’est moins.</p>
<p><em>C’est compliqué de démêler les couches de ce qu’on nous a transmis, volontairement ou non, ce qu’on veut transmettre ou pas, ce qu’on réussit à donner à nos enfants, ce qu’on leur refile bien malgré nous. Nos parents ont aussi eu ces réflexions-là, j’imagine. Qu’est-ce qu’ils et elles ont voulu nous transmettre ou rejeter de leur propre éducation?</em></p>
<p>T : Je vois des parallèles entre ce que tu dis sur ta mère et la mienne. Elle avait à la fois une fibre militante, venait d’un milieu bourgeois et vivait de la culpabilité de classe. J’aurais vraiment aimé l’entendre là-dessus. Et sur son expérience d’immigration vers le Québec, peut-être motivée un peu par le besoin de prendre de la distance avec sa propre mère.</p>
<p>H : Ma mère, elle, nous a dit beaucoup : « Il fallait vraiment qu’on vous aime et qu’on aime la démocratie pour venir vivre ici, avec les hivers qu’on a. »</p>
<p><em>La démocratie et aussi, je suppose, la possibilité d’un avenir meilleur… </em></p>
<p>H : Mes parents ont voulu nous donner toutes les clés pour qu’on puisse s’en sortir même si on est Noir.e.s. C’était ben ben important et je pense que c’est quelque chose qu’eux aussi se sont fait transmettre. La mère de mon père est blanche et elle est raciste. J’ai grandi en entendant que j’étais une enfant à la « peau sauvée » parce que j’avais du sang blanc, que j’avais des cheveux de soie et pas de paille, qu’il ne fallait pas parler créole parce que ça ferait qu’on parlerait moins bien français. C’est des choses que j’ai beaucoup entendues. Mes enfants vivront pas ça.</p>
<p><em>Sophie se joint à nous. Elle vient nous parler logistique : sortie à la plage municipale, cueillette de bleuets, gestion de glacière. Je prends la balle au bond.</em></p>
<p>T : Est-ce que je peux te poser une question? Je t’enregistre, là! Toi, est-ce que tu penses que tu as eu des deuils à faire de choses que tu aurais voulu transmettre à tes enfants et que finalement, ça ne se passera pas?</p>
<p>S : Ben, un peu comme ce que Marie disait hier, des fois il faut faire le deuil d’un contexte de transmission. Moi, c’est clair que j’étais dans la vision traditionnelle de la famille. J’aurais aimé que mes enfants aient accès à leurs deux parents en tout temps. À partir du moment où tu te sépares, il faut vraiment que tu fasses le deuil de ça. On dirait que je rame beaucoup pour compenser ça, ce que j’arrive plus à leur offrir. Par exemple, je fais le compromis de partir en vacances avec le père de mes enfants même si on n’est plus ensemble, ou de l’inclure dans les activités familiales dans le temps des Fêtes. Parce que je me dis, au moins, elles vont encore avoir cette idée-là que des adultes peuvent bien s’entendre, que malgré la séparation, on est capables d’être en bons termes. Je me rends compte que je suis encore accrochée à cette vision-là. Mais j’essaie de m’en détacher parce que je vois qu’il y a d’autres manières de faire… Et nos enfants apprennent de chacun de nous même si on n’est pas ensemble. Je perds quand même le contrôle sur ce que mes enfants reçoivent quand elles sont pas avec moi. Il faut vraiment lâcher prise parce que par exemple, leur père a une nouvelle blonde. Elle, elle va leur transmettre des choses de sa propre culture familiale, et là, moi j’ai plus aucun contrôle. Pis heureusement, dans le fond. Cette partie-là m’appartient pas. Mais c’est dur pour l’ego – l’ego qui voudrait contrôler la transmission.</p>
<p><em>On poursuit notre exercice de conciliation famille-réflexion, mais ma fille chigne et les autres enfants jouent bruyamment autour de nous. Le vent souffle dans les buissons. Dans l’enregistrement, notre conversation passe au second plan. On entend de moins en moins, mais nos paroles s’entremêlent aux voix de nos filles et fils. On continue de parler de nos parents, des craintes, des valeurs, des habitudes qu’ils ont plantées en nous.</em></p>
<p><em>Chacune d’entre nous constate qu’elle ne réussira pas à transmettre tout ce qu’elle souhaiterait, qu’elle a aussi reproduit des façons de faire dont elle aurait voulu se détacher complètement. Entre la génération de nos parents et celle de nos enfants, nous aurons toutes des deuils à faire.</em></p>
<hr />
<p><a href="#_ftnref1" name="_ftn1">[1]</a> Un chapitre du livre <em>Sisters of the Yam</em>: <em>Black Women and Self-Recovery.</em></p>
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		<title>Journal du souffle qui fuit</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Catherine Lefrançois]]></dc:creator>
		<pubDate>Sun, 27 Oct 2019 15:57:56 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[13 La transmission]]></category>
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										<content:encoded><![CDATA[<h2><a href="/wp-content/uploads/2019/10/Souffle.png"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-4357" src="/wp-content/uploads/2019/10/Souffle.png" alt="" width="1000" height="667" srcset="/wp-content/uploads/2019/10/Souffle.png 1000w, /wp-content/uploads/2019/10/Souffle-300x200.png 300w, /wp-content/uploads/2019/10/Souffle-768x512.png 768w" sizes="(max-width: 1000px) 100vw, 1000px" /></a></h2>
<h2 style="text-align: right;">VALÉRIE LEFEBVRE-FAUCHER</h2>
<p>Illustration : Catherine Lefrançois</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Je prends des notes pour témoigner de ce qui disparaît et que j’aime. De ce que je regretterai, de ce que je préserverais. J’écris sur le fleuve, les papillons et je me tais beaucoup. Un roman de silence à chaque béluga, chaque quenouille. Je me demande combien d’espèces je suis prête à laisser partir. Aucune, le deuil est déjà trop grand. Ce que j’écris se base sur la persistance de la sensation après le départ de ce qui l’a provoquée. Y a-t-il encore un monde en dehors de notre mémoire?</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Je pense à la Louisiane, à la musique et aux marchés, aux ruelles croches de Villeray qui montrent le quotidien à l’envers. Il n’est pas question de bâtiments et d’objets : les quartiers, c’est quelque chose dans l’âme. Qu’est-ce donc que ce sacré que je voudrais cerner de mes bras protecteurs?</p>
<p>Je pense à mon souffle quand je parle, je pense fort au souffle. Je ne suis pas faite pour concevoir ce qui disparaît et ne revient pas. C’est à ce qui renaît que je suis attachée. Aux Îles de la Madeleine balayées par la fin si proche, à leurs fleurs contradictoires.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Comme je me déplace surtout à pied, les choses que j’aime et que j’ai peur de perdre m’apparaissent à vitesse humaine, et de près. Je ne décrirai pas le Grand Nord vu du ciel. Pourtant j’y pense souvent. En prenant mon café, cette chance perverse. Le café en silence qui me nappe de paix. Ses bras amers autour de l’angoisse matinale qui se précise, à mesure que les cauchemars s’estompent. Le Nord en feu.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Je ne réagis même plus aux sonneurs d’alarmes et lanceurs de « Réveillez-vous » perpétuels. C’est un bruit de fond infernal qui ne peut provoquer que déni et nausée. Qui ne motive aucune action sauf peut-être celle de serrer les dents, la gorge. Je suis écoanxieuse depuis aussi longtemps que je me souvienne, comme l’était avant moi mon père, lui qui craignait la guerre nucléaire, et voulait que tous les enfants puissent connaître la campagne. C’était moi la petite fille qui pleurait tant devant les nouvelles qu’on lui avait interdit de les écouter. Qui faisait des exposés oraux sur l’Amazonie. L’Amazonie. Nous n’avons pas besoin d’avoir encore plus peur. Devenir adulte consistait à résister à la paralysie. Défaire le cynisme. Déjouer l’abattement. Échapper à l’emprise du cauchemar et des larmes de 4h du matin. J’ai essayé de vivre dans le déni de l’avenir jusqu’au jour où je suis devenue maman. Alors j’ai recommencé à pleurer devant les écrans. L’anxiété tout juste décente.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>*</p>
<p>La basilique trouée rouge révèle ce qu’elle avait d’aérien, la forme de vaisseau de feu qu’elle a déjà eu dans l’esprit des architectes de l’autre millénaire, qu’elle prend devant nous pétrifiés. Millions de gargouilles tordues devant nos écrans. Elle est encore belle. Notre-Dame-de-Paris en flammes me donne un fort sentiment de cohérence, de fatalité. C’est le symbole de notre arrivée. Un miroir de la France comme grande fourmilière. Comment avons-nous réellement pu croire qu’elle n’était pas éphémère?</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Je me souviens de plusieurs autres effondrements à l’écran. Quand le deuxième avion a percuté en direct le World Trade Center, j’ai réveillé A. au téléphone en disant : « Lève-toi, c’est la fin du monde! » Celui-ci écrit aujourd’hui : « <em>In girum imus nocte et consumimur igni…</em> Nous tournons dans la nuit et sommes consumés par le feu… » (palindrome attribué à Virgile). Et je nous vois en papillons de nuit amoureux de la lumière. Il me faudra me méfier de ce plaisir : ma fascination pour ce qui se détruit.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Je ne sais pas si la chute est belle ou si c’est moi qui suis conditionnée à la désirer. Comme on apprend aux pauvres à apprécier le fade, aux femmes à désirer qui les rudoie.</p>
<p>Il faut peut-être renoncer à cette agilité de poète : le pouvoir de s’émouvoir du laid, du chaotique, du neuf. Dans notre pensée sur la fin du monde, notre désir d’amoindrir l’effondrement, je veux toujours garder la révolte. Même si la révolte fatigue et que le beau apaise. Je me méfie donc de moi et mes yeux à l’envers. Le crépuscule incendié, il ne faut plus le contempler, mais juste courir.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>*</p>
<p>Je pense beaucoup ces temps-ci à la rivière Rouge. Nous la savons menacée. Nous savons que les citoyen.ne.s de Grenville-sur-la-Rouge, qui ont voulu la défendre en refusant un projet d’exploitation minière, sont attaqués aussi. Et cette année, c’est la crue déchaînée du printemps qui risque de tout emporter. Je vois son eau blanchie par le mouvement, sortie de son barrage depuis l’hélicoptère des nouvelles. Comme si la Rivière avait besoin de rappeler qu’elle est plus forte que nous.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>J’ai joué, enfant, sur ces dunes, ce rouge soyeux, sombre entre les vagues de roc. J’y trouvais du bois lumière, ces arbres sceptres laissés par les magiciennes. Des brindilles et petites roches matériaux de nouveaux mondes. Aéroglisseurs vivants et courants de poissons. La magie restera, déplacée, autour des fossiles de nous.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>À Sainte-Rose-du-Nord, le début et la fin d’un monde se regardent. Le beau te tombe dessus comme une chute vers une autre dimension, un amour jamais oublié, qui fait sauter les barrages, reprend sa place dans les veines.</p>
<p>Le souffle coupé par le fjord, je fige encore.</p>
<p>Saguenay, reprend tout mon air, je te le donne, lui et ses pulsations inutiles que tu accélères. Ça veut, ça hurle partout de désir de toi; nous nous battrons pour que tu restes, mais nous savons que tu dureras, que nous sommes les plus écrasables. Nous, bestioles agitées sur le rivage, nos poumons prêles, nos bouches ouvertes à marée basse, crevettes saoules de métal. Que la levée de falaise, la lenteur des arbres passent à travers nous, vainquent encore la mort, que l’eau nous gonfle de son sel corrosif. Soyons les médiums de la survie.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>*</p>
<p>Maintenant que Jérôme grandit, et m’apprend des choses sur la nature, la terreur me réveille moins la nuit. On dirait que les générations s’aplatissent; nous entrons ensemble dans la fin d’un monde. Nous ne sommes plus ces adultes qui enseignent comment vivre et aimer la vie; nous accompagnons nos enfants dans leur combat. Écoutez-nous, dit-il. Je vois pour lui, pour les suivant.e.s, de vastes chantiers de déconstruction de notre centre, des plantations de forêts cathédrales. Grouillantes de parents butineurs venus redonner.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Ça vibre. Mes amies pliées en deux sur des plantes, chaque jour, leurs bouches pour le réconfort, leur dos pour les enfants, leurs mains sales. Voyez la danse reproductrice. Leurs dons d’empathie les rendent dignes de recevoir. Amélie dans son chemin vert, où elle puise l’énergie de tenir toute l’année vos enfants dans ses bras; son fils dans la manifestation, tous nos petits qui font la grève de l’enfance et inversent le temps. Noémie au jardin botanique, ce musée du vivant disparu, qui n’oublie jamais comment se mettre au rythme des tiges et des feuilles, qui glisse sous les fleurs pour les prendre en photos dans l’angle qu’elles ont choisi. Marielle dans son expo qui fait une performance de <em>care </em>impossible. Coupable, torturée comme ses boutures. Marielle qui gratte son cheval tous les jours, en soldate d’amour. Elle gratterait toutes les roches du fjord. La montagne la pousserait doucement de sa langue d’eau. Son œil triste murmurant encore.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Nous avons le savoir des mamans en petits pots<br />
vissés de couvercles dorés<br />
nous avons la foudre en conserve le magnétisme des ongles<br />
les rêves des petites filles qui pleuvent<br />
sur les boutures perdues<br />
le sol caché par le plastique<br />
le monde assoiffé de notre souffle<br />
Ceci est une messe verte.<br />
Soufflez.<br />
Vous y entrez en lisant<br />
nous y mettons notre joie d’y être, notre perméabilité complète, nos âmes instruments<br />
et la force qui nous réveille la nuit. Ce n’est pas la peur, c’est le cri des corneilles, le vent à gonfler.<br />
Invoquons la catastrophe d’invention, la dérive des forts<br />
la déflagration des eaux.<br />
Augmentons la plasticité du vivant, et des routes de vie qui sillonnent l’agonie. Soignons la bête qui dépasse notre compréhension. Soufflons pour éteindre. Pour allumer.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Nous ne transmettons pas ce que nous ne possédons pas : notre amour propulse ce qu’il enserre nous sommes la transmission,<br />
enceintes par lesquelles le monde se répercute<br />
se défend.</p>
<p>&nbsp;</p>
<hr />
<p>&nbsp;</p>
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		<title>Là où les chats meurent en paix</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Catherine Lefrançois]]></dc:creator>
		<pubDate>Sun, 27 Oct 2019 15:57:35 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[13 La transmission]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>ANNE-MARIE DESMEULES Illustration : Catherine Lefrançois &#160; &#160; Spooky s’est fait écraser devant la maison. Je préparais le café, les yeux encore tout collés, et j’ai vu son corps étendu sur l’asphalte. Il pleuvait un peu. On a détourné la circulation le temps de ramasser son corps tout raide. D’un côté, elle était intacte, de [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<h2><a href="/wp-content/uploads/2019/10/Chat.png"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-4366" src="/wp-content/uploads/2019/10/Chat.png" alt="" width="1000" height="667" srcset="/wp-content/uploads/2019/10/Chat.png 1000w, /wp-content/uploads/2019/10/Chat-300x200.png 300w, /wp-content/uploads/2019/10/Chat-768x512.png 768w" sizes="(max-width: 1000px) 100vw, 1000px" /></a></h2>
<h2 style="text-align: right;">ANNE-MARIE DESMEULES</h2>
<p>Illustration : Catherine Lefrançois</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Spooky s’est fait écraser devant la maison. Je préparais le café, les yeux encore tout collés, et j’ai vu son corps étendu sur l’asphalte. Il pleuvait un peu. On a détourné la circulation le temps de ramasser son corps tout raide. D’un côté, elle était intacte, de l’autre son œil pendait. Je n’avais jamais vu ça, un œil qui pend.</p>
<p>On l’a mise dans une des boîtes du déménagement. On l’a enterrée au bout du champ, juste avant le bois, dans un tas de terre meuble. C’est un endroit où certaines plantes poussent qui ne poussent pas ailleurs sur le terrain : des mauves blanches, beaucoup de boutons d’or, une sorte de plante grasse vraiment colorée et d’autres dont je n’arrive pas à me souvenir. On a déposé un bloc de quartz blanc ramassé aux Bergeronnes et un petit bouquet improvisé sur sa tombe. On est partis le cœur gros. Faudrait l’annoncer aux garçons.</p>
<p>Un mois plus tard, en rentrant des vacances – 16 heures d’auto, presque pas dormi –, Mars, mon amoureux, a découvert la tombe de Spooky saccagée par de la machinerie. Quelqu’un, le proprio sans doute, était venu chercher de la terre pour un remplissage. L’idée qu’une madame quelque part découvrirait un chat à moitié décomposé dans son parterre ne nous pas consolés. On le savait déjà, mais là on le sentait dans notre chair : on n’était pas vraiment chez nous ici.</p>
<p>*</p>
<p>On a deux couples d’amis qui s’appellent Geneviève et Mathieu. Les premiers sont poètes et font de l’agriculture urbaine. Les seconds donnent des cours de survie et passent des semaines de malade dans le bois avec juste un couteau et des vêtements en peau. Geneviève et Mathieu, dans les deux cas, donnent à réfléchir. Le mode de vie contemporain n’est pas viable à long terme et nous avons pour la plupart perdu la capacité d’être humains dans ce que ça a de plus fondamental.</p>
<p>*</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Nous habitons depuis cet été une vieille maison sur la Rive-Sud, à cinq minutes en char du Canadian Tire. Le prélart de la cuisine, psychédélique, aurait dû être changé, mais le propriétaire, fidèle à sa race, ne donne pas de nouvelles depuis plusieurs semaines. Tout est bancal, un peu tout croche, mais somme toute accueillant. On a même un fantôme, qu’on appelle grand-maman et qui aime, d’après les signes, les enfants et les pivoines.</p>
<p>Mais le plus beau ici, c’est clairement la cour – qui n’est pas seulement une cour, mais aussi un champ et une petite forêt. Il y pousse des tonnes de choses, à travers des talles immenses de tanaisie qui vous montent jusque par-dessus la tête. Hier matin, en prenant mon café, j’ai répertorié plus de cinquante plantes de mémoire, la plupart apprises cette année à coup de Fleurbec. On a pris l’habitude d’aller marcher et de ramener des trucs bons à manger : fraises, framboises, amélanchiers, mûres, quenouilles, asclépiade, hémérocalles, vesce jargeau, cerises à grappes. C’est tout simple, et ça donne l’impression d’être riches.</p>
<p>Et ça compense largement le prélart pourri.</p>
<p>*</p>
<p>Nathalie Heinich, une sociologue française spécialiste de l’art et du statut de l’artiste, met en lumière dans son essai <em>Être écrivain</em> les différents sacrifices auxquels doivent se soumettre les autrices et auteurs qui n’ont pas la chance d’avoir hérité d’une fortune d’une vieille tante au second degré et qui ne sont pas célèbres au point de pouvoir vivre de leurs droits. Sacrifice du temps, de l’argent, de la pureté, de l’unicité, de l’indépendance. Être artiste demande à savoir jongler. Et à choisir ses balles.</p>
<p>Mon rêve à moi, c’est d’avoir du temps. Pour lire, penser, réfléchir. Pour plonger.</p>
<p>Mon compromis, c’est d’écrire une petite demi-heure chaque matin. Et travailler pour payer le loyer, l’épicerie, les cours des enfants.</p>
<p>Je n’ai pas encore renoncé à l’idée d’une vie plus simple, plus libre. Les années passent et je n’arrive toujours pas à m’engager dans une voie qui aille à l’encontre du rêve. Pourtant, le rêve demeure, pour vrai ou dans ma tête, hors de portée.</p>
<p>*</p>
<p>En vacances, on parle autonomie alimentaire. On ramasse des bourgots et des algues qu’on fait bouillir avec les légumes du souper. On cueille des framboises, des pois sauvages, du quatre-temps, de la camarine noire. On découvre le caquillier édentulé, une délicieuse plante de plage au goût de raifort. On parle rations. On garde ça simple. On joue aux apprentis nomades.</p>
<p>Le jour avant le départ, on tombe en panne dans un chemin de bois. On voulait se rendre jusqu’à un phare annoncé sur la <em>map</em> du parc national, sur une route qui s’est finalement avérée être un cul-de-sac. On s’était juste arrêtés deux minutes pour pisser, à travers les immortelles blanches, la brume qui cachait la tête de la montagne et le temps qui se dégageait tranquillement.</p>
<p>Rentre dans l’auto, tourne la clé : rien. La batterie est neuve, on pense à l’alternateur. Le village doit être à 20 minutes de marche. On prépare le sac à dos. Eau, bouffe, linge. Finalement, après une trentaine de pas, on voit une maison. Il y a là une dame âgée et son compagnon, deux Américains en vacances. Elle, une prof de psychologie, nous reconduit au centre communautaire. Elle nous remet entre les mains d’Amy, la propriétaire. On appelle le CAA. Le <em>towing</em> le plus proche est à trois heures. L’auto sera peut-être réparée juste lundi. Je travaille lundi. Tant pis, il y a des choses sur lesquelles on a peu de contrôle.</p>
<p>Pendant qu’on essaie d’arranger la situation, il se passe quelque chose. Les garçons reviennent du terrain derrière le centre communautaire : « Regardez. » Dans leurs mains plus si petites que ça, il y a des bleuets, deux dollars cinquante et de la corde tressée avec des herbes longues, comme Mars leur a appris hier. On n’est pas si mal pris finalement.</p>
<p>*</p>
<p>Après quelques heures, on a appris qu’on avait juste besoin d’être boostés. Après avoir admis qu’on était vraiment nuls en mécanique, pendant les seize heures de route entre le Cap-Breton et la maison, puis pendant les jours et les semaines qui ont suivi, on a continué à réfléchir.</p>
<p>Comment on fait, pour se sortir du paradigme capitaliste sans devenir des ermites qui se chauffent avec des chèvres? Comment on fait, avec une dette d’étude faramineuse, pour passer plus de temps à faire ce qui semble être notre voie, pour se donner l’impression d’arrêter de nourrir la bête qui remplit nos centres d’achats?</p>
<p>Surtout, vers où aller pour que nos chats vivent vieux, meurent et se décomposent en paix?</p>
<hr />
<p>&nbsp;</p>
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]]></content:encoded>
					
		
		
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		<title>Transmettre quoi, au juste? Ma check list de mère</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Catherine Lefrançois]]></dc:creator>
		<pubDate>Sun, 27 Oct 2019 15:57:13 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[13 La transmission]]></category>
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										<content:encoded><![CDATA[<h2><a href="/wp-content/uploads/2019/10/Noeuds.png"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-4345" src="/wp-content/uploads/2019/10/Noeuds.png" alt="" width="1000" height="1333" srcset="/wp-content/uploads/2019/10/Noeuds.png 1000w, /wp-content/uploads/2019/10/Noeuds-225x300.png 225w, /wp-content/uploads/2019/10/Noeuds-768x1024.png 768w" sizes="(max-width: 1000px) 100vw, 1000px" /></a></h2>
<h2 style="text-align: right;">MARIE-NOËLLE BÉLAND</h2>
<p>Illustration : Catherine Lefrançois</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>L&rsquo;appel de texte de <em>Françoise Stéréo</em> sur le thème de la transmission m&rsquo;a ramenée à ma principale responsabilité des huit dernières années : être mère. Le rôle de parent n&rsquo;est-il pas, au fond, qu&rsquo;une série de gestes quotidiens de transmission? Jour après jour, comme la plupart des parents du monde, je transmets, de façon consciente ou inconsciente, un nombre incalculable de mots, d&rsquo;expressions, de savoirs, de savoir-faire et d&rsquo;idées qui forgent le caractère, les valeurs et le mode de vie de mes enfants. On prend rapidement la mesure de l&rsquo;étendue de cet acte de transmission lorsqu&rsquo;on s&rsquo;y arrête un peu&#8230; Mais au final, quand mes filles seront adultes, qu&rsquo;est-ce que je voudrai leur avoir transmis? La question me revient régulièrement, mais jamais je n&rsquo;ai pris le temps d&rsquo;y répondre.</p>
<p>L&rsquo;exercice m&rsquo;amusant, j&rsquo;ai eu envie d’établir ma <em>checklist </em>de mère. La liste de tout ce que je voudrais leur avoir transmis avant leur départ de la maison. Le résultat donne quelque chose d&rsquo;incomplet, certes, mais aussi de beaucoup plus intime que je ne l&rsquo;avais imaginé au départ. Il me semble, bien humblement, qu&rsquo;il s&rsquo;y dégage un angle important du travail de la parentalité : soit le rôle de premier transmetteur de la culture. Un travail bien terre à terre, de répétition constante, de parole et de gestes, un travail qu&rsquo;on idéalise au départ, mais qu&rsquo;on finit par alléger un peu au fil du temps parce qu&rsquo;on réalise qu&rsquo;on ne fera pas ce qu&rsquo;on veut, mais bien le peu sur lequel nous avons prise.</p>
<p>Il me semble essentiel de mentionner que pour bon nombre des éléments énumérés, je ne suis pas l’unique canal de transmission. D’abord parce qu’il y a un père avec moi dans cette affaire, aussi parce que famille, réseau social, école et activités parascolaires viennent fort heureusement additionner leur action à la nôtre. Sans quoi la parentalité serait lourde à porter!</p>
<p>Par ailleurs, j&rsquo;ai volontairement évacué de ma liste les apprentissages de la petite enfance. Bien évidemment qu&rsquo;il m&rsquo;a été important de transmettre, à une certaine époque, des savoir-faire tels que marcher, manger, attraper un ballon et faire pipi dans la toilette&#8230; Ces apprentissages sont loin d&rsquo;être anodins lorsqu&rsquo;on est occupée à les transmettre, mais les présenter dans le détail alourdirait significativement ma liste.</p>
<p>Alors voici, dans un ordre plutôt intuitif, ma <em>checklist</em> de mère :</p>
<p>&nbsp;</p>
<p><strong>Savoirs, savoir-faire et idées à transmettre à mes enfants</strong></p>
<ul>
<li>Cuisiner</li>
<li>Organiser et nettoyer son espace de vie</li>
<li>Réparer ses vêtements, utiliser une machine à coudre, tricoter des foulards</li>
<li>Bricoler, faire des petits travaux de menuiserie et peinturer</li>
<li>Terminer ce qu&rsquo;on commence et se ramasser</li>
<li>Savoir que faire des dégâts ou rater notre coup, ça arrive</li>
<li>Aimer lire, écrire et dessiner</li>
<li>Compter et budgéter</li>
<li>Choisir des aliments et des biens aussi écologiques que possible et produits par des gens qui ont des conditions de travail acceptables</li>
<li>Ne pas acheter ce dont on n&rsquo;a pas besoin</li>
<li>Trouver une nouvelle vie aux objets et aux matériaux qui nous semblent inutiles</li>
<li>Prendre soin de l’environnement</li>
<li>Jardiner</li>
<li>Observer et écouter</li>
<li>Inventer des histoires</li>
<li>Élaborer une idée et l&rsquo;exprimer</li>
<li>Concevoir des projets, les planifier et les réaliser</li>
<li>Se fixer des objectifs et trouver le chemin à prendre pour les atteindre</li>
<li>Émettre une hypothèse et se donner les moyens de la vérifier</li>
<li>Nuancer, critiquer ou s&rsquo;approprier des idées</li>
<li>Prendre conscience des conséquences de nos paroles et de nos gestes</li>
<li>Chercher une solution aux problèmes rencontrés</li>
<li>Mettre des mots sur ses émotions</li>
<li>Identifier les émotions des autres</li>
<li>Prendre soin des autres et être capable de leur faire du bien</li>
<li>Prendre soin de soi et se reposer lorsque nécessaire</li>
<li>Se garder un peu de temps, chaque jour, pour ne rien faire</li>
<li>Savoir donner et recevoir</li>
<li>Danser, chanter et jouer de la musique</li>
<li>Nager, pédaler, patiner et ramer</li>
<li>Réaliser qu&rsquo;il y a une multitude de choses à apprendre sur les humains, les animaux, les plantes, l&rsquo;histoire, les étoiles, les idées et qu&rsquo;on apprend autant des gens que des livres</li>
<li>Savoir que lire est un grand bonheur auquel tout le monde n&rsquo;a malheureusement pas accès</li>
<li>Travailler dans le plaisir</li>
<li>Fournir des efforts</li>
<li>Se rappeler que les filles peuvent faire comme les garçons et vice versa</li>
<li>Prendre sa place dans un groupe</li>
<li>Laisser de la place aux autres</li>
<li>Reconnaître le travail des autres</li>
<li>Savoir être fière de soi</li>
<li>Réaliser que la personne qui parle le plus fort et qui a l&rsquo;air la plus convaincue n&rsquo;a pas toujours raison</li>
<li>Ne pas oublier que ce n&rsquo;est pas parce qu&rsquo;une personne ne dit rien qu&rsquo;elle n&rsquo;a pas d&rsquo;idées intéressantes</li>
<li>Être capable d’exprimer sa reconnaissance, sa joie, sa colère, sa tristesse, ses peurs, ses besoins, ses désirs</li>
<li>Savoir que la douleur est un message qu&rsquo;il faut essayer de s’expliquer; savoir qu’on peut souvent agir sur elle.</li>
<li>Comprendre que les efforts ne donnent pas toujours de résultats, mais que l&rsquo;absence d&rsquo;efforts en donne encore moins</li>
<li>Se rappeler qu&rsquo;on peut se tromper et recommencer</li>
<li>Apprendre que la vie n&rsquo;est pas juste, mais qu&rsquo;on peut soi-même tenter d’agir justement</li>
<li>Savoir que nos histoires nous construisent et qu&rsquo;on comprend souvent mieux les gens quand on considère le chemin qu’ils ont parcouru</li>
<li>Se rappeler qu&rsquo;on aurait pu naître dans les bottines de n&rsquo;importe qui et, qu&rsquo;en ce sens, le sort des autres doit compter pour nous</li>
<li>Savoir que ce n&rsquo;est pas toujours vrai qu&rsquo;il faut se mêler de ses affaires : les affaires des autres sont souvent de nos affaires puisque nos vies sont entrelacées</li>
<li>Accepter qu&rsquo;on ne peut pas tout prendre sur nos épaules, mais essayer de faire notre part</li>
<li>Savoir qu&rsquo;on n&rsquo;est pas un objet et qu&rsquo;on n&rsquo;a jamais à accepter d&rsquo;en devenir un</li>
<li>Comprendre que la plupart de nos choix sont basés sur notre culture et qu&rsquo;on peut, qu&rsquo;on doit se remettre en question</li>
<li>Savoir que boire beaucoup d&rsquo;alcool n&rsquo;est pas souvent une bonne idée, mais que si ça arrive, un verre d&rsquo;eau avant de se coucher peut faciliter la vie du lendemain</li>
<li>Ne pas oublier, devant un échec, qu&rsquo;à l&rsquo;échelle du cosmos et de l&rsquo;histoire de l&rsquo;humanité, nos petites erreurs n&rsquo;ont pas vraiment de poids</li>
<li>Se rappeler qu&rsquo;une personne qui nous aime ne doit pas nous faire mal</li>
<li>Savoir que de jouer de la belle musique avec des gens qu&rsquo;on aime est probablement la plus belle chose du monde</li>
<li>Rire aussi souvent que possible</li>
<li>Comprendre que les blagues qui font de la peine à d&rsquo;autres ne sont pas des bonnes blagues</li>
<li>Savoir que, quand on a l&rsquo;impression qu&rsquo;un problème est trop gros pour nous, on est mieux d&rsquo;en parler à quelqu&rsquo;un</li>
<li>Comprendre que de rester en boule dans notre lit est rarement la meilleure façon d&rsquo;aller mieux</li>
<li>Ne jamais oublier que je vous aime et que je serai là si vous avez besoin de moi</li>
<li>Accepter qu&rsquo;on ne peut pas savoir mieux que les autres ce qu&rsquo;ils devraient faire parce qu&rsquo;on n&rsquo;est pas à leur place et qu&rsquo;il nous manque des bouts de leur histoire</li>
<li>Savoir que je ne suis pas parfaite, comme mère et comme personne, que bien souvent je fais mon possible, mais que j’ai aussi le droit de me tromper</li>
<li>Savoir qu’il est préférable de régler ses conflits plutôt que de les laisser traîner</li>
<li>Considérer, lorsque des gens vous font sentir coupables, qu’ils n&rsquo;ont pas toujours raison, mais qu&rsquo;il vaut mieux prendre le temps de comprendre ce qu&rsquo;ils pensent avant de décider s&rsquo;ils ont raison ou tort.</li>
<li>Être capable de reconnaître ses erreurs et de s’excuser</li>
<li>Savoir qu&rsquo;il faut parfois respecter des règles avec lesquelles on n&rsquo;est pas d&rsquo;accord, mais que, lorsque ça nous dérange vraiment, on a le droit de le dire et de demander à ce que les choses se passent autrement</li>
<li>Se rappeler que pour changer les règles, il faut souvent se mettre à plusieurs</li>
<li>Savoir que dans un conflit, il y a généralement plus d’une perspective et qu&rsquo;il vaut mieux comprendre la perspective de l&rsquo;autre si on veut pouvoir avancer</li>
<li>Être capable de se remettre en question; c’est correct de changer d’avis. Par contre, il peut arriver qu’une remise en question rende notre position plus forte et dans ce cas, il ne faut pas céder</li>
<li>Savoir que les humains, dans l&rsquo;histoire et encore aujourd&rsquo;hui, ont fait de grandes erreurs et qu&rsquo;il y a beaucoup à faire pour se rattraper</li>
<li>Savoir choisir ses combats et mettre l’énergie qu’il faut pour les gagner</li>
<li>Ne pas oublier que fuir reste toujours une option si, sur le moment, on ne peut rien faire et qu&rsquo;il nous faut reprendre des forces</li>
<li>Savoir perdre et continuer</li>
<li>Être capable de chanter quand on est découragée parce que ça fait du bien</li>
<li>Dire souvent aux gens qu&rsquo;on les aime</li>
<li>Se rappeler qu&rsquo;il n&rsquo;y a pas qu&rsquo;un seul chemin à suivre, mais une multitude de possibilités</li>
</ul>
<p>&nbsp;</p>
<p><em>J&rsquo;ai évidemment relu ma liste quelques fois avant de la soumettre, cherchant à voir ce qui s&rsquo;en dégageait&#8230;</em></p>
<p><em>D&rsquo;abord, je réalise à quel point cette liste est intimement liée à mon identité. J&rsquo;aurais pu y travailler encore et encore, ajouter des éléments à transmettre à mes enfants et au final, je me serais retrouvée devant quelque chose comme une image de celle que je tente de devenir. À méditer!</em></p>
<p><em>Ensuite, je prends acte de l&rsquo;ensemble des privilèges qui m&rsquo;ont été et qui me sont encore aujourd&rsquo;hui accordés. Bon nombre des éléments qui se trouvent dans cette liste y sont parce que j&rsquo;ai eu la chance qu&rsquo;ils me soient transmis (merci à la grande loterie des naissances, merci papa et maman). De plus, le fait même de pouvoir faire cette liste est lié au privilège d&rsquo;avoir pu être parent, et ce, dans des conditions qui rendent possibles ces différentes transmissions. Je souligne au passage la présence d’un père qui fait chaque jour le souper pendant que je supervise les devoirs et les pratiques de musique.</em></p>
<p><em>Finalement, je constate que le cynisme et la désillusion sont totalement absents de ma liste. Il faut croire qu&rsquo;il me reste suffisamment d&rsquo;espoir en l&rsquo;humanité pour transmettre la confiance en un meilleur devenir-ensemble. Ou alors est-ce ce travail de transmission dans lequel je suis plongée qui me donne du courage et l’envie de croire que le futur sera beau pour mes enfants?</em></p>
<p>&nbsp;</p>
<p>P.-S. Merci à Marie-Pier Labbé pour les commentaires en cours de rédaction et, bien évidemment, merci à toute l’équipe de <em>Françoise Stéréo</em>!</p>
<hr />
<p>&nbsp;</p>
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		<title>Une minute en ondes</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Marie-Michèle Rheault]]></dc:creator>
		<pubDate>Sun, 27 Oct 2019 15:56:55 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[13 La transmission]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>SÉBASTIEN HUOT Illustration : Catherine Lefrançois &#160; « Viens me rejoindre à Donnacona », me dit Robert en m’indiquant le chemin. Il a passé la journée dans le parc où la Jacques-Cartier se jette dans le fleuve. « Tu prendras ma relève. Je t’attends. » Robert fait de 9h à 17h et termine bientôt son quart, mais il m’attend [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<h2><a href="/wp-content/uploads/2019/10/Camera.png"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-4333" src="/wp-content/uploads/2019/10/Camera.png" alt="" width="1000" height="1333" srcset="/wp-content/uploads/2019/10/Camera.png 1000w, /wp-content/uploads/2019/10/Camera-225x300.png 225w, /wp-content/uploads/2019/10/Camera-768x1024.png 768w" sizes="(max-width: 1000px) 100vw, 1000px" /></a></h2>
<h2 style="text-align: right;">SÉBASTIEN HUOT</h2>
<p>Illustration : Catherine Lefrançois</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>« Viens me rejoindre à Donnacona », me dit Robert en m’indiquant le chemin. Il a passé la journée dans le parc où la Jacques-Cartier se jette dans le fleuve. « Tu prendras ma relève. Je t’attends. » Robert fait de 9h à 17h et termine bientôt son quart, mais il m’attend à Donnacona avant de partir.</p>
<p>Été 2001.</p>
<p>Mon premier été comme caméraman pour les nouvelles. J’apprends le métier dans les quarts de travail que les vieux laissent aux débutants : très tôt ou très tard la fin de semaine; ou en fin de soirée la semaine. Aujourd&rsquo;hui, en ce samedi chaud de juillet, je fais de 17 h à 1 h du matin. Un quart de travail sans journaliste, en patrouille pour les faits divers. Ce que j’aime le moins…</p>
<p>Avant de venir au travail, j’ai passé l’après-midi à me baigner dans la rivière derrière chez moi. Le soleil était chaud, l’eau était froide, j’y serais resté…</p>
<p>Le parc où Robert m’attend est facile à trouver : depuis la 138, on voit de loin les deux voitures de police. En me stationnant, je découvre aussi la camionnette du superviseur de la SQ avec ses multiples antennes, une ambulance et un Jeep de plongeurs.</p>
<p>Je sors le trépied et la caméra, je « fais mon blanc » sur le camion : 5600 Kelvin. Le ciel est découvert, le soleil ne descend pas encore. L’ajustement devrait être bon pour deux heures avant que la lumière change. Je prends mon sac, j’y mets des batteries, le micro, les cassettes – on travaillait encore sur cassette en 2001 – et je rejoins Robert, en passant sous le ruban jaune « do not cross/ne pas traverser » que la police a tendu entre deux arbres.</p>
<p>« Il y a un noyé », me dit tout de suite Robert. « Il se baignait dans la rivière et il a disparu. Il faut attendre que la police sorte le corps, que l’ambulance l’embarque et s’en aille. Tu filmes tout ça et tu t’en vas. Ça peut être dans deux minutes ou dans quatre heures. »</p>
<p>Il attend que je sois prêt avant de désinstaller sa caméra, il roule ses fils, plie son trépied et se dirige vers son camion. Quand tout est rangé, il revient me voir avec d’autres instructions.</p>
<p>« Les passants doivent rester derrière le ruban jaune. Mais les policiers permettent aux caméramans de venir jusqu’ici. » Il pointe un arbre à ma gauche, puis un rocher vers la droite, directement sur la rive de la Jacques-Cartier. « Imagine une ligne entre l’érable là-bas, et le rocher brun : c’est la limite qu’on ne peut pas dépasser. »</p>
<p>« &#8211; Nous sommes plusieurs caméramans?</p>
<p>&#8211; Vous êtes deux. » Il pointe un trépied et une caméra installés à quelques pieds à ma gauche. « Toi et un gars d’un autre réseau. Les policiers ont localisé le corps sous l’eau, mais il est coincé sous un surplomb rocheux. Difficile à sortir. Si t’as des questions, tu demandes au sergent Lemire. Le chauve là-bas. La police nous parle, mais ne fera pas de conférence de presse. »</p>
<p>« La police nous parle », ça signifie qu’ils collaborent avec nous. Qu’ils nous informent de l’avancement des recherches et s’assurent qu’on puisse faire notre travail. Ce n’est pas toujours le cas. Parfois, ils se méfient et nous gardent dans le flou, lors d’arrestations par exemple, ou quand ils ont des témoins à protéger. Mais aujourd’hui ils n’ont rien à cacher : ce n’est qu’un accident avec mort d’homme; un accident bête, mais qui demande l’intervention de la police.</p>
<p>… avec mort d’homme, quand même…</p>
<p>Robert regarde autour, la rivière, le fleuve, les cailloux créant les rapides, le soleil encore fort qui n’a pas commencé à se coucher… « C’est beau ici. Faudrait revenir faire des <em>beauty shots</em>. » Puis son regard se porte vers le sud, vers l’endroit où les ambulanciers préparent leur civière. Il fronce les sourcils légèrement, je vois ses lèvres se tendre. Il soupire. « Je n’aime pas filmer des accidents. »</p>
<p>« Moi non plus. » Je le pense, même si c’est mon premier accident. On se salue. Il s’éloigne, retraverse le ruban jaune  « do not cross », monte dans son camion et démarre. Je dépose mon sac entre les pattes du trépied, place sur le dessus, prête, une batterie de rechange, et j’attends.</p>
<p>J’aime bien Robert. Parmi les caméramans avec qui je travaille, c’est l’un des rares que je qualifierais d’artiste. Il crée ses images comme un peintre ou un photographe, débusquant la lumière et la faisant éclater où personne d’autre ne l’aurait vue. Quand j’ai commencé, le patron m’a jumelé avec lui pendant quatre semaines : il avait des problèmes de dos, j’avais besoin d’apprendre. J’ai appris énormément. Et je suis devenu l’ami de cet homme réservé et timide qui ne parle que lorsque nous sommes seuls. Je sais maintenant reconnaître ses demi-sourires lorsqu’il tourne ce qu’il aime; ou à l’inverse, dans les infimes mouvements de ses sourcils, je décode son dépit quand on l’envoie sur ce qu’il appelle de la « saucisse » : des sujets inutiles, juste pour remplir le bulletin de nouvelles.</p>
<p>Robert a raison. L’endroit est beau. J’en profite pour filmer quelques paysages. Un jeu que je fais quand j’attends : le « défi des trois images ». Sans déplacer ma caméra, juste en pivotant sur le trépied, je dois trouver trois images différentes qui ne soient pas des variations l’une de l’autre. Facile dans cette journée de juillet au soleil lourd : les remous de la rivière entre les arbres, le chat furtif dans les herbages, les carouges en patrouille, les hirondelles louvoyant, les papillons monarques, les abeilles, les grillons, tout semble vibrant et fébrile, enveloppé de la même lumière chaude et effervescente.</p>
<p>Et le cadavre? Le noyé dont on tente d’extraire le corps de sous un surplomb rocheux, quel reflet aura sur lui la lumière chaude et effervescente?</p>
<p>« C’t’un Mexicain. » Le caméraman de l’autre réseau s’approche.</p>
<p>« Un Mexicain? » Je ne connais pas ce caméraman. Mais j’imagine qu’il existe une confrérie de métier, qui me force à lui parler?</p>
<p>« Ben oui. Un Mexicain. Ils viennent ici l’été, cueillir des fraises ou des tomates pour les agriculteurs, pis en septembre ils retournent au Mexique les poches pleines de <em>cash</em>. »</p>
<p>Tiens, ça m’étonnerait qu’ils retournent chez eux les poches pleines de <em>cash</em>. Quelque chose dans l’ALENA, dans la dynamique des relations de travail, dans la culture du partage qui est encore à améliorer, me laisse plutôt croire qu’ils font à peine leurs frais – déplacement, logement, nourriture, etc. – en cueillant nos fraises et nos tomates. Mais je me retiens de répondre et je continue de tourner mes paysages. De toute façon, il ne parle pas pour que je lui réponde, il parle seulement pour dire. Je comprends le besoin de silence de Robert, ses gestes lents, ses retenues qui surprennent les collègues : il s’isole et se protège.</p>
<p>« &#8211; Ben oui. Eux les Mexicains, ça les dérange pas la chaleur. Ils peuvent cueillir en plein soleil même quand nous on n’est pu capables.</p>
<p>&#8211; Voyons donc! » La surprise me fait sortir les yeux du viseur. « La chaleur, ça les dérange autant que toi.</p>
<p>&#8211; Ben oui », qu’il répète – toutes ses phrases commencent par Ben oui. « Ben oui. Ça les dérange un peu c’est sûr. Mais pas comme nous. »</p>
<p>Je pense qu’il ressentait sûrement la chaleur, le Mexicain, sinon pourquoi aurait-il eu besoin d’aller se rafraîchir dans les eaux tumultueuses d’une rivière pleine de rapides? Je pense qu’au milieu de son champ de tomates, à tailler des plants et à sarcler des mauvaises herbes en plein soleil, il souffrait autant de la chaleur que son contremaître québécois bien à l’ombre dans son Jeep climatisé, qui ouvrait parfois la fenêtre pour lui donner des consignes, profitant que le Mexicain ne parlait pas français pour les emballer d’impolitesse. Il souffrait autant de la chaleur que moi qui me suis aussi baigné tout l’après-midi dans une rivière, derrière chez moi, une rivière calme et sans rapide, pleine de baigneurs, dont je connais tous les méandres. Mais peut-être que si j’étais venu jusqu’ici pour travailler dans des champs de tomates, peut-être que si je n’avais rien trouvé d’autre pour me rafraîchir que les flots traîtres de la Jacques-Cartier, et si je n’avais parlé que l’espagnol, peut-être que je n’aurais pas compris les panneaux avec les mises en garde : « Baignade interdite. Rivière dangereuse »; peut-être qu’alors le rapide sournois m’aurait emporté, moi aussi, et que je serais maintenant coincé sous un surplomb rocheux d’où deux plongeurs de la SQ essaieraient de m’extraire…</p>
<p>Soudain, ça bouge du côté des plongeurs. Ben-Oui se tait et se colle l’œil au viseur. Moi aussi. On part les caméras.</p>
<p><em>Zoom in/foyer/iris/record</em>. La scène se précise instantanément dans nos viseurs. Un plongeur remonte à la surface et embarque sur le Zodiac au milieu de la rivière. Le policier aux commandes du <em>dinghy</em> l’aide, puis ensemble, ils cherchent dans un coffre et en sortent une sangle de caoutchouc. Le plongeur se rajuste puis retourne à l’eau. Nos caméras tournent encore une minute. Nous restons vigilants, mais rien n’arrive. Alors, sans nous concerter, en accord professionnellement, nous éteignons les machines, et nous reprenons notre veille. La scène, anodine, est enregistrée sur la cassette. Elle pourra servir au montage. Le collègue me regarde, sourire en coin en hochant la tête. Ça me met mal à l’aise. Je me sens obligé de parler.</p>
<p>« Fausse alerte! » que je dis.</p>
<p>« Ben oui. Fausse alerte. »</p>
<p>Le sergent Lemire s’approche vers nous. « Donc nous ne ferons pas de conférence de presse, mais je vous confirme qu’un homme de 24 ans est mort noyé après avoir été emporté par les rapides. »</p>
<p>Le collègue et moi prenons des notes, pour nos rédacteurs respectifs.</p>
<p>« On sait c’est qui? » je demande.</p>
<p>« C’est un travailleur agricole mexicain engagé par les producteurs de maïs de la région. Il était au Québec depuis la fin juin et il devait retourner chez lui dans huit jours. Le consulat a été averti, maintenant leurs gens vont prendre la relève pour rapatrier le corps… »</p>
<p>Je ne l’écoute plus. Je pense au mort : un « travailleur mexicain ». Il n’a pas de nom. Si c’était Geneviève Thibodeau, la quincaillière du coin, ou Kevin Leroy-Bourdages, un adolescent des alentours, son nom nous serait relayé par le policier, par les journalistes, par les médias, par les rapports du coroner… Mais un travailleur mexicain qui allait retourner « chez lui » dans huit jours, ça n’a pas de nom.</p>
<p>« Les plongeurs ont eu de la difficulté à le localiser à cause des rapides et des rochers. » Le sergent nous indique une plage, entre le Zodiac sur l’eau et l’ambulance qui s’est approchée tant qu’elle pouvait sur le gazon. « Ça vous va s’il sort là? Le soleil, l’angle de prise de vue, c’est bon? » Nous faisons oui de la tête. Le sergent Lemire est efficace, sérieux, plutôt sympathique. Pourquoi ne nous aiderait-il pas? Il fait son métier, et il s’assure que nous puissions faire le nôtre du mieux possible.</p>
<p>… Et je me mets à réfléchir à ce métier que je fais depuis à peine quelques mois, ce métier pour lequel j’ai étudié, espéré, réussi enfin à me tailler une place dans la grande ligue, et soudain ce métier me laisse perplexe : voici donc mon emploi du temps des quarante prochaines années : perdre des après-midi à attendre des cadavres de noyés, pour que les nouvelles puissent remplir une minute en ondes. Quand j’étudiais, c’est pas ce que j’avais en tête…</p>
<p>Mais est-ce que j’ai le droit de me plaindre? Ce n’est pas moi la victime. Le travailleur mexicain, lui, qu’est-ce qu’il avait en tête en venant ici? Sûrement pas de se noyer accidentellement loin de chez lui, huit jours avant de retourner auprès de sa famille, de ses amis, de ses amours. Sûrement qu’il aurait préféré les cueillir au Mexique, les maïs. Ou peut-être qu’il rêvait d’autre chose : de devenir lui aussi caméraman? Ou comptable? Ou neurologue? Pompier? Écrivain? Astronaute? Électricien?&#8230; Il rêvait sûrement de mieux, mais quelque chose – dans l’ALENA, dans la dynamique des relations de travail, dans le « tous les hommes naissent égaux » qui est encore à améliorer – l’a forcé à venir tailler des blés d’Inde à 2000 km de chez lui.</p>
<p>Mon travail est peut-être absurde; le sien était injuste.</p>
<p>« Selon l’agent en poste sur le Zodiac, les plongeurs auraient réussi à décoincer le corps. » Le sergent Lemire pointe encore en direction de la plage. « Ils devraient le sortir d’ici 15 à 20 minutes. »</p>
<p>Nous remercions le policier qui retourne vers la camionnette d’où il dirige les opérations. L’autre caméraman et moi révisons pour une centième fois notre matériel : batterie, audio, cassette… Tout va bien. Il est 19 h 30. Mesure de lumière : l’intensité a baissé un peu, la couleur beaucoup : on est maintenant dans la zone critique, entre 5000 et 4000 Kelvin. Il faudra être vigilant.</p>
<p>« T’as combien? » me demande le collègue</p>
<p>« &#8211; Quatre mille huit cents. C’est la première fois que ça change depuis que je suis arrivé à cinq heures.</p>
<p>&#8211; Ben oui, maudit chanceux! Cinq heures! Moi, j’attends ici depuis midi. J’ai hâte qu’ils le sortent, l’écrapou! »</p>
<p>Un « écrapou », c’est la victime d’un accident. Étymologiquement, j’imagine que ça vient d’écrapouti. J’entends l’expression parfois dans le métier.</p>
<p>La maladie professionnelle du journalisme, c’est le cynisme. J’ai souvent vu des chefs de pupitre, dépités devant leur bulletin tiède, espérer un gros fait divers; ou des reporters se réjouir en allant couvrir un triple meurtre, heureux de la grosse histoire qui vient de leur tomber dessus. Quelles que soient la tristesse ou la désolation de ce qu’on couvre, je n’en ai jamais vu pleurer! Certains collègues parlent d’un moyen de défense, d’une distanciation devant la douleur. À côtoyer quotidiennement des accidents, on deviendrait supposément insensible. Pourtant, chez les ambulanciers que je croise, qui voient autrement plus de douleur, et de beaucoup plus près, je n’ai jamais vu ce cynisme, je n’ai jamais entendu parler d’un « écrapou ».</p>
<p>Mon téléphone sonne.</p>
<p>« Oui allô? »</p>
<p>C’est Montréal, la tête de réseau. Le noyé les intéresse.</p>
<p>« &#8211; Ils l’ont sorti?</p>
<p>&#8211; Non pas encore. Les policiers parlent d’une quinzaine de minutes.</p>
<p>&#8211; D’accord. Dès que tu l’as, retourne à la station, monte un 40 secondes et alimente-le-nous, svp. On est pauvres en nouvelles ce soir. On va le mettre au 22 h. »</p>
<p>Et le travailleur mexicain sans nom, dont personne ne se préoccupe vraiment en cette chaude journée de juillet sans nouvelles, vient d’être promu « d’intérêt national »…</p>
<p>Derrière nous, dans le parc, les curieux commencent à se rassembler de l’autre côté du ruban jaune de la police.</p>
<p>« Ffffuuiiitt! Les gars! » L’un d’eux siffle pour avoir notre attention. Je mets mes écouteurs et m’absorbe dans des faux tests de son. J’ai pas le cœur à ce genre de relations publiques. J’ai jamais le cœur à ce genre de relations publiques. Monsieur Ben-Oui, devinant un interlocuteur avec plus de répondant que moi-même, me fait signe de jeter un œil sur son équipement pendant une minute, et se dirige vers le siffleux.</p>
<p>Je filme un peu les curieux, pour des « plans de coupe ». Certains se hissent sur la pointe des pieds ou s’étirent la tête, d’autres ont même des jumelles pour mieux voir l’action – tiens, moi qui ai le privilège de la regarder de près, je préférerais ne pas la voir! « Allez-vous-en », je voudrais leur dire.</p>
<p>Je suis sincère : il n’y a vraiment rien à voir ici! Ce sera plus beau à la TV. Pas seulement parce qu’on est 30 mètres plus près de l’action, pas seulement parce qu’on a le respect des policiers qui nous feront signe quand les plongeurs vont revenir, mais surtout parce qu’il ne va RIEN se passer ici.</p>
<p>Tout simplement!</p>
<p>Une civière avec un sac opaque va être transportée depuis un Zodiac vers une ambulance. Puis l’ambulance va partir. La scène va durer deux furtives minutes, maximum.</p>
<p>Alors qu’à la TV, dans les 20 secondes intenses où on parlera de l’accident, vous verrez des bonnes images avec un soleil bien calibré dans les meilleurs angles possible, choisis avec l’accord de la police. Le montage sera dynamique et s’accordera parfaitement à la voix sérieuse et empathique du journaliste, qui vous donnera l’impression que quelque chose de long, de grand, de marquant s’est déroulé ici aujourd’hui.</p>
<p>Monsieur Ben-Oui revient : « La foule est curieuse. Je leur ai dit ce que je savais. »</p>
<p>À cette époque, les caméras, à moitié analogiques, étaient capricieuses avec les couleurs. Je débutais. J’étais incertain et craintif. Alors je combattais l’insécurité en « faisant mon blanc » sans arrêt.</p>
<p>Je suis à 4300 Kelvin quand le sergent Lemire sort de la camionnette et nous fait un grand geste : les plongeurs reviennent. Soudain, pour le collègue comme pour moi, les réflexes s’enclenchent. <em>Zoom in</em> sur la plage. Foyer. Iris. <em>Record</em>. Et tout déboule comme j’avais prévu : le Zodiac accoste en remorquant derrière lui un grand sac que les deux plongeurs encore dans l’eau maintiennent pour l’empêcher de couler. Les deux ambulanciers s’approchent et le hissent sur une civière qu’ils roulent ensuite jusqu’à l’ambulance. La partie supérieure de la civière avec le sac opaque contenant le cadavre glisse par la porte arrière sur le lit dans le véhicule. Les ambulanciers l’attachent puis ressortent plier les roues de la civière qu’ils rangent dans un autre compartiment avant de refermer les portes, de monter à l’avant et de démarrer. L’ambulance s’éloigne, les gyrophares balaient la torpeur du début de soirée, mais les sirènes restent silencieuses parce qu’après tout, il n’y a plus d’urgence.</p>
<p>La scène, depuis l’arrivée des plongeurs, n’a même pas duré deux minutes.</p>
<p>J’ai ce que je voulais :</p>
<p>Gros plan du sac qui sort de l’eau, qui se fait hisser sur la civière.</p>
<p><em>Zoom out </em>: plan large de la civière qui roule vers l’ambulance, découvrant du même coup le décor.</p>
<p><em>Zoom in </em>: gros plan de la civière qui entre dans l’ambulance.</p>
<p>Demi-<em>zoom out </em>: plan moyen des portes qui ferment et des ambulanciers qui entrent à l’avant.</p>
<p>Complet <em>zoom out </em>: plan large où on voit les gyrophares commencés à tourner et l’ambulance, aidée par les policiers, se frayer un chemin à travers les curieux. Et ça se termine quand l’ambulance disparaît sur la 138.</p>
<p>Le montage sera facile. En commençant avec le plan du plongeur qui est sorti de la rivière plus tôt, je n’aurai même pas besoin de mes plans de curieux pour atteindre les 40 secondes.</p>
<p>Montréal va être contente.</p>
<p>Le travailleur mexicain aura, d’un océan à l’autre, cette épitaphe anonyme, tournée, montée par mes soins. Mon travail est peut-être absurde, mais ce soir, je le fais en songeant à lui.</p>
<p>Monsieur Ben-Oui ramasse son équipement plus vite que moi. Il garroche ses fils dans le derrière de sa camionnette sans prendre le temps de les rouler. Il plie son trépied clic-clac en trois secondes, range sa caméra sans en sortir la cassette – peut-être filme-t-il deux sujets sur un même ruban? J’arrive à peine à mon camion quand il démarre le sien. Par la vitre ouverte, il m’envoie la main et lance :</p>
<p>« OK salut! On se revoit au prochain écrapou. »</p>
<p>Je lève la main à mon tour, je hausse les sourcils sans sourire, et je dis simplement :</p>
<p>« Ben oui. »</p>
<p>&nbsp;</p>
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		<title>Patriarcalin refoule ses émotions</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Marie-Michèle Rheault]]></dc:creator>
		<pubDate>Sun, 27 Oct 2019 15:56:37 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[13 La transmission]]></category>
		<category><![CDATA[Patriarcalin]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>ANTHONY CHARBONNEAU GRENIER</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<h2 style="text-align: right;">ANTHONY CHARBONNEAU GRENIER</h2>
<p><a href="/wp-content/uploads/2019/10/Patriarcalin-refoule-ses-émotions.jpg"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-4325" src="/wp-content/uploads/2019/10/Patriarcalin-refoule-ses-émotions.jpg" alt="" width="2371" height="4096" srcset="/wp-content/uploads/2019/10/Patriarcalin-refoule-ses-émotions.jpg 2371w, /wp-content/uploads/2019/10/Patriarcalin-refoule-ses-émotions-174x300.jpg 174w, /wp-content/uploads/2019/10/Patriarcalin-refoule-ses-émotions-768x1327.jpg 768w, /wp-content/uploads/2019/10/Patriarcalin-refoule-ses-émotions-593x1024.jpg 593w" sizes="(max-width: 2371px) 100vw, 2371px" /></a></p>
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		<title>Au point de sacrer</title>
		<link>/point-de-sacrer/?utm_source=rss#038;utm_medium=rss&#038;utm_campaign=point-de-sacrer</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Catherine Lefrançois]]></dc:creator>
		<pubDate>Sun, 27 Oct 2019 15:56:19 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[13 La transmission]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>CATHERINE VOYER-LÉGER Illustration: Catherine Lefrançois &#160; Je n’ai pas suivi l’affaire Gilbert Sicotte. Au moment où tout cela éclatait, dans le sillage d’autres enquêtes mettant en lumière des abus de pouvoir, je me préparais à devenir mère. Le 15 novembre 2017, au moment même où cette histoire se diffusait sur les réseaux, j’étais assise par [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<h2><a href="/wp-content/uploads/2019/10/Sacrer.png"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-4410" src="/wp-content/uploads/2019/10/Sacrer.png" alt="" width="1000" height="667" srcset="/wp-content/uploads/2019/10/Sacrer.png 1000w, /wp-content/uploads/2019/10/Sacrer-300x200.png 300w, /wp-content/uploads/2019/10/Sacrer-768x512.png 768w" sizes="(max-width: 1000px) 100vw, 1000px" /></a></h2>
<h2 style="text-align: right;">CATHERINE VOYER-LÉGER</h2>
<p>Illustration: Catherine Lefrançois</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Je n’ai pas suivi l’affaire Gilbert Sicotte. Au moment où tout cela éclatait, dans le sillage d’autres enquêtes mettant en lumière des abus de pouvoir, je me préparais à devenir mère. Le 15 novembre 2017, au moment même où cette histoire se diffusait sur les réseaux, j’étais assise par terre dans le salon d’une famille d’accueil de Gatineau où j’apprivoisais une petite fille. Ma fille.</p>
<p>Je n’ai pas d’opinion très précise sur l’affaire Gilbert Sicotte. Bien sûr, deux ans plus tard, j’aurais pu faire mes devoirs pour vous dire ce que j’en pense, mais je n’en sais rien.</p>
<p>Tout ce que j’ai retenu de cette affaire, c’est une question du journaliste qui l’interviewait; une question que j’ai l’impression d’avoir entendue en boucle dans la publicité : « Au point de sacrer? »</p>
<p>Chaque fois, je ne pouvais m’empêcher de me dire : c’est où, ça, le point de sacrer?</p>
<p>*</p>
<p>Je sacre. J’aime bien sacrer. Pas tous les deux mots, mais quand je suis en criss, je sacre.</p>
<p>Je ne sais pas d’où je tiens ça. Mes parents ne sacrent pas trop. Mon père peut-être quand il est en tabarnak, mais je ne me rappelle pas précisément.</p>
<p>Je tiens ça de <em>Lance et compte</em>, fort probablement. Le legs de Réjean Tremblay. Ça et quelques fantasmes patriarcaux dont je n’arrive pas à me décrasser. Merci Réjean!</p>
<p>J’apprécie la ponctuation du sacre, le côté théâtral sans doute. <em>Ginette, sacrament!</em> Adolescente, je giflais les gens. Aussi bien n’avoir gardé que le sacre, c’est moins violent.</p>
<p>Alors cette question du journaliste, je l’ai portée en moi pendant des mois. « Au point de sacrer? » Je n’ai pas souvenir d’avoir sacré après des étudiants… Peut-être une fois, il y a bien longtemps, quand j’ai donné un coup de poing sur la table devant les douze travaux plagiés? Peut-être.</p>
<p>Mais je savais bien que j’allais sacrer devant ma fille.</p>
<p>Pire : sacrer <em>après</em> ma fille. Je ne savais pas où était le point, mais il me semblait que tôt ou tard, la petite enfance allait me le faire franchir avec vigueur.</p>
<p>*</p>
<p>Voilà, c’est dit. Un jour – ça ne saurait tarder – mon enfant va sacrer devant le regard <em>horrifiamusé</em> des éducatrices du CPE et ce sera de ma faute. De qui voulez-vous que ce soit la faute de toute façon? Nous vivons seules et tout me revient.</p>
<p>Elle parlait à peine et elle s’impatientait déjà contre certaines machines électroniques en soupirant BEN VOYONS dès que ses petits doigts mouillés butaient contre un écran tactile peu coopératif. Je souriais de m’entendre à travers elle; <em>Applenragée</em> à gosser contre une technologie dématérialisée. <em>Ben voyons…</em></p>
<p>Et plus tard, elle a commencé à dire DÉGUÉDINE sur un ton particulièrement hostile, moins dans son sens traditionnel – <em>Dépêche-toi!</em> – que pour nous dire de dégager la voie quand on l’emmerde avec nos consignes. Qui blâmer? Je lève la main avec un regard qui appelle la pitié.</p>
<p>*</p>
<p>Et puis elle me fait sacrer. Elle me fait sacrer plus que personne ne m’a jamais fait sacrer dans ma vie. Elle sait exactement sur quel bouton peser et par un processus qu’aucun être de raison n’arrive à très bien comprendre – sauf peut-être les amoureux éperdus et il n’est pas certain qu’ils soient des êtres de raison –, elle préfère parfois me voir enragée qu’aimante. Alors elle me pousse jusqu’au point de sacrer. (J’ai beau y penser, je ne sais toujours pas clairement où il est.)</p>
<p>*</p>
<p>Voilà! Entre l’amour de la chanson française, des films de Noël, de la crème glacée, des casse-têtes et, je l’espère, un bouquet de valeurs progressistes, j’aurai transmis à ma fille quelques mots d’église. D’autant plus qu’elle a déjà la fibre colérique bien huilée, peut-être suis-je en train d’alimenter un incendie?</p>
<p>Je me prépare évidemment à lui dire qu’il ne faut surtout pas parler comme ça : ce qui est franchement la pire hypocrisie de la parentalité. Mais je le fais déjà pour le sucre et le gras, pour les heures passées devant l’écran, pour la régularité dans les vitamines, la crème solaire et le brossage de dents : <em>Fais mieux que moi, mon enfant</em>.</p>
<p>Je me prépare surtout à lui dire que la colère fait partie de la vie et que plus important que tout, les cibles de notre colère doivent être bien choisies. Je m’excuse même parfois, quand je m’emporte un peu pour des broutilles, histoire de lui léguer un peu d’humilité au milieu de tous ces jurons.</p>
<p>Mais pour l’instant, rien à déclarer. Elle a prononcé un sacre une fois, mais on ne peut pas dire qu’il s’agissait vraiment de sacrer.</p>
<p>C’était justement un de ces moments où l’enfant pose exactement le geste qu’il sait qu’il vous fera crier. Il a même, dans l’œil, quelque chose comme une petite fierté. Il mesure sa liberté.</p>
<p>Nous étions dans la voiture. J’ai fait une sévère remontrance sans quitter la route des yeux. Elle boudait un peu. J’ai donné une tape sur mon volant, tape épicée d’un précieux <em>câlice</em>.</p>
<p>Et elle m’a corrigée.</p>
<p>« Pas câlice, maman. FÂ-CHÉE! »</p>
<p>J’avais franchi le point de sacrer et ça ne m’a pas empêché de sourire dans la minute. Comme quoi le point de sacrer n’est peut-être pas un <em>one-way</em>.</p>
<p>&nbsp;</p>
<hr />
<p>&nbsp;</p>
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		<title>Cartographies des inégalités sociales et environnementales à l’égard des aléas climatiques</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Laurence Simard-Gagnon]]></dc:creator>
		<pubDate>Sun, 27 Oct 2019 15:56:02 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[13 La transmission]]></category>
		<category><![CDATA[NOUVELLES]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>BENOIT LALONDE Illustration : Catherine Lefrançois &#160; Aléas climatiques, inégalités et santé Ce n’est un secret pour personne, et même si certaines personnes le nient, l’augmentation de la fréquence et de l’intensité des événements climatiques extrêmes causés par les changements climatiques accentue la menace qui pèse sur la santé et la sécurité d’un peu tout [&#8230;]</p>
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]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<p><a href="/wp-content/uploads/2019/10/Carte.png"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-4329" src="/wp-content/uploads/2019/10/Carte.png" alt="" width="1000" height="1333" srcset="/wp-content/uploads/2019/10/Carte.png 1000w, /wp-content/uploads/2019/10/Carte-225x300.png 225w, /wp-content/uploads/2019/10/Carte-768x1024.png 768w" sizes="(max-width: 1000px) 100vw, 1000px" /></a></p>
<h2 style="text-align: right;"><span style="font-size: 18pt;"><strong>BENOIT LALONDE</strong></span></h2>
<p>Illustration : Catherine Lefrançois</p>
<p>&nbsp;</p>
<p><strong>Aléas climatiques, inégalités et santé</strong></p>
<p>Ce n’est un secret pour personne, et même si certaines personnes le nient, l’augmentation de la fréquence et de l’intensité des événements climatiques extrêmes causés par les changements climatiques accentue la menace qui pèse sur la santé et la sécurité d’un peu tout le monde. Bien que les aléas d’origine naturelle ne datent pas d’hier, le réchauffement accéléré du climat accroît la fréquence et l’intensité des événements climatiques extrêmes, comme les vagues de chaleur accablante et les inondations.</p>
<p>Ces événements ont des effets sur la mortalité et la morbidité de la population. Par exemple, plusieurs études ont révélé une hausse significative du taux de mortalité prématuré autour de la vague de chaleur qui a sévi à l’été 2003 en Europe. Plus près d’ici, à l’été 2010, le Québec a été frappé par une vague de chaleur sans précédent qui a eu pour effet d’augmenter significativement le nombre d’admissions aux urgences et le taux de mortalité brut dans certaines régions. Depuis 2010, plusieurs régions du Québec subissent annuellement des vagues de chaleur extrêmes où les seuils d’excès de mortalité étaient atteints et dépassés (soit un taux de mortalité supérieur pour cette période par rapport à la moyenne annuelle).</p>
<p>Ces excès de mortalité seraient dus à des maladies cardiovasculaires, cérébrovasculaires, et aux problèmes respiratoires se concentrant tout particulièrement chez les personnes âgées, confinées au lit, ou en perte importante d’autonomie. Mais l’âge et la condition médicale ne sont pas les seuls facteurs intervenant dans la relation entre l’importance d’une canicule et l’état de santé des individus. Par exemple, en juin dernier, la direction de santé publique du Centre intégré de santé et de services sociaux de Laval publiait un <a href="http://www.lavalensante.com/fileadmin/internet/cisss_laval/Documentation/Sante_publique/Rapports_et_memoires/2019/Rapport_vague_de_chaleur_2018_Laval_final_2019-05-29__2_.pdf" target="_blank" rel="noopener">rapport</a> mettant en relation des degrés de vulnérabilité estimés à l’échelle écologique et la mortalité de toute cause. Ici, les auteurs et autrices tentaient d’estimer la présence d’associations statistiquement significatives entre les circonstances sanitaires des décès survenus à Laval durant la vague de chaleur du 29 juin au 5 juillet 2018 et différentes caractéristiques des milieux de vie des gens. Ces caractéristiques incluaient le degré de sensibilité de la population; la proportion de personnes souffrant de maladies chroniques; la proportion des ménages bénéficiant de la climatisation ; et l’exposition aux îlots de chaleur urbains. Mettant encore une fois en évidence l’existence d’inégalités sociales et environnementales par rapport aux aléas et changements climatiques, au chapitre des résultats, les auteurs et autrices ont pu estimer que, pour la région de Laval, les personnes habitant une zone fortement vulnérable étaient 1,5 fois plus susceptibles de décéder durant une vague de chaleur que celles en zone de plus faible vulnérabilité. Bref, l’amplitude des impacts sur la santé des communautés est le produit d’une interaction entre les caractéristiques des aléas climatiques; les niveaux d’exposition; et la vulnérabilité des populations touchées.</p>
<p>Dans le cas des inondations, les jeunes enfants seraient plus à risque de contracter des maladies par transmission fécale-orale et, par leurs capacités cognitives et de mobilité moindres, seraient plus à risque de blessures et de mort. Les familles monoparentales peuvent être plus durement affectées par les inondations puisqu’elles tendent à avoir un moins grand revenu disponible et que le parent doit faire face seul à la situation avec les enfants. Des problèmes de santé physique et mentale, tels que le stress et le trauma, peuvent survenir longtemps après des inondations. Il n’est pas difficile à imaginer qu’il est plus aisé de se payer une semaine à l’hôtel, de s’absenter du boulot, et de défrayer des coûts comme un nettoyage après sinistre ou des frais de consultations psychologiques pour les membres de ménage à plus hauts revenus. Récemment, les impacts des inondations survenues lors des crues de la rivière Chaudière à <a href="https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1345487/inondations-sinistres-petit-budget-sainte-marie" target="_blank" rel="noopener">Sainte-Marie de Beauce</a> et de la rivière des Outaouais à <a href="https://www150.statcan.gc.ca/n1/daily-quotidien/190614/dq190614a-fra.htm" target="_blank" rel="noopener">Gatineau</a> ont touché plus sévèrement les « ménages à petit budget », en bonne partie logés au centre-ville de la municipalité, lui-même localisé en zone inondable. Les personnes obligées de déménager se voient souvent contraintes à payer un loyer trop cher, à quitter leur communauté d’appartenance, ou encore à vivre dans l’itinérance. Dans ce cas-ci, comme dans plusieurs autres, il s’agit des ménages plus vulnérables, disposant de moins de ressources, qui subissent le plus de répercussions lors d&rsquo;un événement aussi dramatique.</p>
<p>Même si les définitions divergent, en gros, la vulnérabilité dans le contexte des événements climatiques extrêmes causés par le réchauffement du climat réfère aux combinaisons de circonstances augmentant la difficulté des personnes, des communautés, et des sociétés à résister aux impacts des aléas naturels. Ainsi, des facteurs tels que l’accès aux ressources, la qualité de l’environnement bâti et des infrastructures, de même que les caractéristiques démographiques et l’état de santé des individus viennent influencer la vulnérabilité. Diverses caractéristiques individuelles peuvent être utilisées dans une analyse contextuelle de la vulnérabilité, par exemple l’âge, la grossesse, le degré de mobilité, la pharmacodépendance, le fait de vivre en institution, la maîtrise de la langue commune, l’accès aux moyens de transport motorisé, etc.</p>
<p>Plusieurs sources de données peuvent être utilisées pour cartographier certaines dimensions de la vulnérabilité, permettant ainsi de faire une analyse géographique de sa distribution. Cette analyse peut favoriser une meilleure compréhension des enjeux (territoriaux, sociaux, de genres, environnementaux, etc.) qui en découlent, et peut potentiellement rendre possible la conception de meilleures stratégies d’atténuation d’impacts.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p><strong>Données, cartographie et diffusion</strong></p>
<p>Initialement, l’atlas interactif en ligne de la vulnérabilité de la population québécoise aux aléas climatiques, un projet financé par le consortium de recherche sur les changements climatiques <a href="https://www.ouranos.ca/" target="_blank" rel="noopener">Ouranos</a>, devait être un outil mis à la disposition des urbanistes et aménagistes travaillant en milieu municipal. En plus d’avoir à <a href="https://www.ouranos.ca/publication-scientifique/RapportBarrette2018.pdf" target="_blank" rel="noopener">identifier et documenter</a> les besoins de ces intervenant.e.s en matière d’outils d’évaluation et de cartographie des vulnérabilités aux aléas climatiques, l’équipe du Département de géographie de l’Université Laval, dont j’assumais la coordination, avait le mandat de construire et de diffuser plusieurs indices cartographiables afin d’estimer différentes dimensions de la vulnérabilité aux vagues de chaleur accablante et aux inondations.</p>
<p>L’analyse des préoccupations des utilisatrices et utilisateurs potentiel. le.s a révélé qu’il était nécessaire de partager cet outil via une plateforme Web destinée au grand public. Sur cette plateforme, on retrouverait la cartographie, à l’échelle du Québec, de l’ensemble des indicateurs de vulnérabilité pour les vagues de chaleur et les aléas hydrométéorologiques. Parallèlement, nous avons décidé d’utiliser la plateforme <a href="https://territoires.mamrot.gouv.qc.ca/" target="_blank" rel="noopener">Territoires</a> comme vecteur de diffusion de ce travail auprès des municipalités québécoises.</p>
<p><a href="/wp-content/uploads/2019/10/carte-sainte-marie-beauce.png"><img decoding="async" class="alignnone size-medium wp-image-4280" src="/wp-content/uploads/2019/10/carte-sainte-marie-beauce-300x201.png" alt="" width="300" height="201" srcset="/wp-content/uploads/2019/10/carte-sainte-marie-beauce-300x201.png 300w, /wp-content/uploads/2019/10/carte-sainte-marie-beauce-768x514.png 768w, /wp-content/uploads/2019/10/carte-sainte-marie-beauce-1024x685.png 1024w, /wp-content/uploads/2019/10/carte-sainte-marie-beauce.png 1437w" sizes="(max-width: 300px) 100vw, 300px" /></a></p>
<p><span style="font-size: 10pt;"><em>Centre-ville de Sainte-Marie de Beauce vu à travers l’application cartographique : niveaux de vulnérabilité aux inondations et zone inondable. Carte tirée de l’atlas interactif en ligne de la vulnérabilité de la population québécoise aux aléas climatiques</em></span></p>
<p>&nbsp;</p>
<p>À partir de données socioéconomiques, démographiques, des caractéristiques de l’environnement bâti et de l’accessibilité géographique aux services, des indicateurs géographiques associés à la vulnérabilité aux vagues de chaleur et aux inondations ont été calculés. À l’instar <a href="https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/26132476" target="_blank" rel="noopener">d’autres études menées dans le domaine</a>, l’équipe a utilisé l&rsquo;<a href="https://journals.openedition.org/cal/7364" target="_blank" rel="noopener">analyse en composantes principales</a> afin de construire des indices de vulnérabilité, permettant ainsi de synthétiser l’information sur les caractéristiques des milieux en réduisant la redondance entre des variables souvent corrélées entre elles. Par exemple, c’est généralement dans des quartiers où les lieux de résidence sont situés dans un îlot de chaleur urbain (variable 1) que l’on retrouve une plus grande fréquence de ménages à faible revenu (variable 2) et où les logements sont généralement en moins bon état (variable 3).</p>
<p><a href="/wp-content/uploads/2019/10/cartes-ilots-de-chaleur-II-1.jpg"><img decoding="async" class="alignnone size-medium wp-image-4408" src="/wp-content/uploads/2019/10/cartes-ilots-de-chaleur-II-1-300x89.jpg" alt="" width="300" height="89" srcset="/wp-content/uploads/2019/10/cartes-ilots-de-chaleur-II-1-300x89.jpg 300w, /wp-content/uploads/2019/10/cartes-ilots-de-chaleur-II-1-768x227.jpg 768w, /wp-content/uploads/2019/10/cartes-ilots-de-chaleur-II-1-1024x303.jpg 1024w, /wp-content/uploads/2019/10/cartes-ilots-de-chaleur-II-1.jpg 1130w" sizes="(max-width: 300px) 100vw, 300px" /></a></p>
<p><span style="font-size: 10pt;"><em>Différence importantes entre Parc-Extension et ville de Mont-Royal : indice de vulnérabilité aux vagues de chaleur, présence d’îlots de chaleur urbain et proportion de logements climatisés. Cartes tirées de l’atlas interactif en ligne de la vulnérabilité de la population québécoise aux aléas climatiques</em></span></p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Les résultats issus des analyses statistiques ont permis de réaliser des cartographies de la vulnérabilité à l’échelle de la portion habitée des aires des diffusions du Québec, la plus petite unité géographique pour laquelle Statistique Canada diffuse l’ensemble des données de recensement (une AD regroupe de 400 à 700 habitants). Bref, sans être la vérité en soi, les cartographies réalisées ici peuvent donner une idée générale de la distribution géographique des inégalités sociales et environnementales par rapport aux aléas climatiques.</p>
<p>Ultimement, l’équipe de recherche a produit deux applications cartographiques Web (<a href="https://ulaval.maps.arcgis.com/apps/webappviewer/index.html?id=00785fd406c34b1a906978af69074af7" target="_blank" rel="noopener">vague de chaleur</a> et <a href="https://ulaval.maps.arcgis.com/apps/webappviewer/index.html?id=d2c3ccbe069e4ab780308b8c501b0f8c" target="_blank" rel="noopener">aléas hydrométéorologiques</a>) conviviales et offrant certaines fonctionnalités d’analyse. Ces applications accessibles via un <a href="https://atlas-vulnerabilite.ulaval.ca/" target="_blank" rel="noopener">site Web</a> permettent de diffuser les indices ainsi que des couches d’information géographique associées à la problématique de la vulnérabilité aux aléas climatiques.</p>
<p>Les applications cartographiques développées dans le cadre de ce projet de recherche devaient originellement être utilisées dans la confection de schémas d’aménagement et de développement ou de couverture de risque; dans la conception de plans de mesures d’urgence ou de règlements de zonage; ou encore dans l’application de mesures plus coercitives concernant l’aménagement et les normes de construction dans les zones plus vulnérables. Elles pouvaient aussi être utilisées pour établir des priorités dans l’investissement pour la réfection d’infrastructures publiques ou dans les actions pour atténuer les impacts des îlots de chaleur urbains.</p>
<p>L’utilisation d’applications Web permettant de cartographier les inégalités et mettant en évidence les zones de plus grande vulnérabilité peut donner l’occasion aux municipalités d’intervenir pour réduire les impacts de ces aléas sur la santé et la sécurité de la population résidant sur leur territoire. Cependant, si les actions aménagistes ont comme principal dessein d’améliorer la qualité de vie des personnes vivant à proximité des lieux de l’intervention, il ne faut pas croire que ce type d’acte puisse être dénué d’effets pernicieux. Par exemple, il est maintenant connu que certains projets d’aménagement, comme la construction d’un parc, le verdissement de ruelles, ou encore l’inclusion de bandes vertes dans le réaménagement de voies de circulation, peuvent avoir pour effet d’augmenter la désirabilité d’un quartier et, par extension, la valeur foncière des bâtiments et le prix des loyers.</p>
<p>Ironiquement, sans l’application de mesures visant à limiter ces effets sur la hausse des loyers du marché locatif privé, c’est-à-dire des mesures de contrôle de la hausse du prix des loyers et la construction de logements sociaux, une partie des personnes vulnérables pouvant potentiellement bénéficier des effets positifs des mesures d’atténuation seront forcées de quitter leur quartier. Ce phénomène, qui ajoute une couche de complexité aux interrelations entre inégalités sociales et changements climatiques, porte désormais le nom d’écogentrification.</p>
<p>Les changements climatiques que nous vivons actuellement engendrent une hausse de la fréquence, de l’étendue, et de l’intensité d’événements climatiques extrêmes. Ils génèrent des situations qui tendent à affecter plus particulièrement les personnes et ménages déjà fragilisés sur le plan socioéconomique et davantage exposés au regard de leur lieu de résidence. L’analyse géographique peut permettre de mettre en évidence les relations spatiales entre vulnérabilité de la population, exposition potentielle ou vécue par celle-ci, et caractéristiques des aléas climatiques. Ces informations peuvent être mobilisées pour atténuer les injustices générées par ces bouleversements climatiques. Malheureusement, les actions mises en oeuvre pour mener à bien ces actions peuvent avoir pour effet de favoriser l’exclusion de ménages locataires à faible revenu.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p><iframe class="youtube-player" width="960" height="540" src="https://www.youtube.com/embed/QDSona9DdP0?version=3&#038;rel=1&#038;showsearch=0&#038;showinfo=1&#038;iv_load_policy=1&#038;fs=1&#038;hl=fr-FR&#038;autohide=2&#038;wmode=transparent" allowfullscreen="true" style="border:0;" sandbox="allow-scripts allow-same-origin allow-popups allow-presentation allow-popups-to-escape-sandbox"></iframe></p>
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		<title>Il restera bien quelque chose de cet informe qui nous fonde (fragments)</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Marie-Michèle Rheault]]></dc:creator>
		<pubDate>Sun, 27 Oct 2019 15:55:42 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[13 La transmission]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>MARIE-HÉLÈNE VOYER Illustration : Catherine Lefrançois &#160; Je reçois un message de mon amie Marie-Michèle qui me propose d’écrire au sujet de la transmission : « Me semble que ça t&#8217;irait bien ça&#8230; je dis ça, je dis rien. » Je ne lui promets rien. Ça infuse. Ça décante. Je multiplie les bouts de papier. Je détache des [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<h2><a href="/wp-content/uploads/2019/10/Poupee.png"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-4347" src="/wp-content/uploads/2019/10/Poupee.png" alt="" width="1000" height="667" srcset="/wp-content/uploads/2019/10/Poupee.png 1000w, /wp-content/uploads/2019/10/Poupee-300x200.png 300w, /wp-content/uploads/2019/10/Poupee-768x512.png 768w" sizes="(max-width: 1000px) 100vw, 1000px" /></a></h2>
<h2 style="text-align: right;">MARIE-HÉLÈNE VOYER</h2>
<p>Illustration : Catherine Lefrançois</p>
<p>&nbsp;</p>
<p><em>Je reçois un message de mon amie Marie-Michèle qui me propose d’écrire au sujet de la transmission : « Me semble que ça t&rsquo;irait bien ça&#8230; je dis ça, je dis rien. » Je ne lui promets rien. Ça infuse. Ça décante. Je multiplie les bouts de papier.</em> <em>Je détache des fragments </em><a href="#_ftn1" rel="noopener" name="_ftnref1">[1]</a>.</p>
<p>***</p>
<p>Chaque fois que j’écris me revient ce jeu auquel ma mère s’adonnait parfois avec moi. Elle dessinait d’abord sur une feuille des lignes tortueuses et torturées. Des barbeaux têtus et obscurs. Je devais ensuite choisir un autre crayon et repasser sur certaines lignes, insister sur certains traits pour faire jaillir une image :</p>
<p><em>Regarde, un lièvre!</em></p>
<p><em>Regarde, une oie!</em></p>
<p><em> </em></p>
<p>Dans ces moments rares, je parvenais à attraper l’offrande fugitive de ses étonnements. Je pense souvent à ce jeu d’elle et de moi. Elle m’obligeait à faire naître des images de l’informe; je lui apprenais l’étonnement.</p>
<p>***</p>
<p>J’essaie de dresser la liste des fragments d’elle qui me constituent.</p>
<p>Ma mère cueillait des choses pour que je les avale. Des fruits infimes un peu acides. Des saveurs brutes et sans apprêt. Des trésors de patience. Quel poids occupent en moi toutes ces choses avalées? Je ne connais pas ma densité. Je ne sais pas exactement ce qu’elle m’a transmis. Je ne magnifie rien. Je ne la magnifie pas. La nostalgie a le goût écœurant des fruits trop <em>mûrs</em><em>. </em>Je n’y cède pas.</p>
<p>***</p>
<p>Je pense à Mathieu Riboulet qui parle de cette <em>généalogie du transitoire qui nous fonde </em><a href="#_ftn2" name="_ftnref2">[2]</a><em>.</em> Je ne suis pas certaine des vies qui me traversent. Tous mes gestes sont des calques. Mes traits ne m’appartiennent pas. Ma bouche parle double. Je me trouve des aïeules peu aimables. Je réécris leurs vies honteuses. J’insiste sur certains traits; j’amplifie. L’une d’elles se plaisait à ébouillanter les chiens du voisinage qui osaient s’aventurer près de sa galerie. Un soir d’orage, elle a été défigurée par l’explosion de sa lampe à huile. Étrange retour du même. Je cherche des métaphores. Je cherche ce qui me défigure.</p>
<p>***</p>
<p>Mon front est traversé de lignes inquiètes. Je suis la somme de mes fatigues. Mes épaules accueillent chaque jour des épuisements neufs. Je cherche <em>comment réussir à dissimuler tout ce que je charrie comme violence et désirs </em><a href="#_ftn3" rel="noopener" name="_ftnref3">[3]</a><em>.</em> Je creuse tout ça. Écrire <em>je</em> m’est inconfortable. Je préfère écrire <em>nous</em>.</p>
<p>Nos mères traînaient à leurs pieds des chagrins mal essorés.</p>
<p>Nous nous enfargeons dans le souvenir de leurs gestes.</p>
<p>***</p>
<p>Je relie entre elles les vies ordinaires qui me traversent.</p>
<p>Que restera-t-il de ce peu qui nous fonde?</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>***</p>
<p>Ma vie est remplie de photographies latentes. Je creuse toujours les mêmes sillons. Mes mains m’encombrent. Je contiens mes élans. J’ai des pensées murmurantes. Je n’aime qu’aux heures indues. Je suis la somme de mes pudeurs.</p>
<p>Je pense souvent aux ruines. Je ne crains pas les corps souillés. J’ai appris à <em>respirer fort au milieu du pire </em><a href="#_ftn4" name="_ftnref4">[4]</a>. Je sais que chaque vie porte en elle des espérances anciennes. J’écris pour ces vies. J’écris pour que d’autres mains encombrent mes mains déjà encombrées.</p>
<p>J’habite une colère toujours intacte. Je suis la somme de mes impatiences. Je n’oublie rien. Je vis avec mes mortes. Je fais corps avec mes disparues. Je respire parmi les vivantes. Je suis double, je suis triple. Quand je dis <em>moi</em>, je dis <em>nous.</em></p>
<p>Et alors quoi? Je ne vois pas exactement ce que, de tout ça, je pourrai transmettre. Tous mes mots sont oubliables. Je me réjouis de ne pas être mémorable. Je ne magnifie pas, je ne magnifie rien. Le contentement de soi a le goût fade des fruits trop verts. Je n’y cède pas.</p>
<p>***</p>
<p>J’écris, je chiffonne, je déplie. Je note des souvenirs sur des bouts de papier que je perds aussitôt. J’écris encore. <em>O</em><em>ù</em><em> que j’aille, quoi que je fasse, ce désir constamment me nargue, qui sauve et qui tue </em><a href="#_ftn5" name="_ftnref5">[5]</a>. J’écris <em>nous</em>; je suis la somme des vies qui me précèdent, m’accompagnent et me suivent. Tout ceci est tortueux. Ce que nous léguerons est multiple et informe. J’écris <em>je</em>, mais je veux dire <em>nous</em>. Mes mots sont des échos pâles où résonnent d’autres vies que la mienne<em>.</em></p>
<p>***</p>
<p>J’ai peu de certitudes.</p>
<p>Nos vies se nourrissent d’images élémentaires.</p>
<p>Nos amours sont des oiseaux lents.</p>
<p><em>***</em></p>
<p>Nous sommes infusées de gestes inédits. Nos corps sont multiples, ordinaires et fiers. Nous avons tout à prendre, tout à donner. Nous habitons une joie intacte. Nous cueillons des fruits rouges pour qu’on les avale. Nous faisons naître des formes de la multiplicité qui nous façonne. Nous faisons naître des images de nos soifs désirantes.</p>
<p>Il restera bien quelque chose de cet informe qui nous fonde.</p>
<p>***</p>
<hr />
<p><a href="#_ftnref1" name="_ftn1">[1]</a> Ces fragments s’inscrivent dans un chantier d’écriture qui porte sur la mémoire et pour lequel je bénéficie d’une bourse du CALQ.</p>
<p><a href="#_ftnref2" name="_ftn2">[2]</a> Mathieu Riboulet, <em>Avec Bastien</em>, Lagrasse, Éditions Verdier, 2010.</p>
<p><a href="#_ftnref3" name="_ftn3">[3]</a> Annie Ernaux, <em>La femme gelée</em>, Paris, Gallimard coll. « Folio », 1981.</p>
<p><a href="#_ftnref4" name="_ftn4">[4]</a> Denise Desautels, <em>Ce désir toujours. Un abécédaire</em>, Leméac coll. « Ici l’ailleurs », 2005.</p>
<p><a href="#_ftnref5" name="_ftn5">[5]</a> Denise Desautels, <em>Ce désir toujours. Un abécédaire</em>,<em> Ibid.</em></p>
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		<title>Cri du cœur pour une pédagogie queer et antioppressive</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Marie-Michèle Rheault]]></dc:creator>
		<pubDate>Sun, 27 Oct 2019 15:55:20 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[13 La transmission]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>MARIE-MICHÈLE RHEAULT J’ai fait mes études secondaires dans les années 1990. À l’époque, on avait des cours de formation personnelle et sociale. « FPS », qu’on disait. Évidemment, c’est dans ce cours qu’on nous donnait, pensait-on, les outils nécessaires à notre éducation sexuelle. Quelques heures par année étaient donc consacrées à nous expliquer comment « ne pas » : comment [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<h2 style="text-align: right;"><a href="/wp-content/uploads/2019/10/C1_HeteroLecole.jpg"><img decoding="async" class="size-full wp-image-4269 aligncenter" src="/wp-content/uploads/2019/10/C1_HeteroLecole.jpg" alt="" width="755" height="1157" srcset="/wp-content/uploads/2019/10/C1_HeteroLecole.jpg 755w, /wp-content/uploads/2019/10/C1_HeteroLecole-196x300.jpg 196w, /wp-content/uploads/2019/10/C1_HeteroLecole-668x1024.jpg 668w" sizes="(max-width: 755px) 100vw, 755px" /></a></h2>
<h2 style="text-align: right;">MARIE-MICHÈLE RHEAULT</h2>
<p>J’ai fait mes études secondaires dans les années 1990. À l’époque, on avait des cours de formation personnelle et sociale. « FPS », qu’on disait. Évidemment, c’est dans ce cours qu’on nous donnait, pensait-on, les outils nécessaires à notre éducation sexuelle. Quelques heures par année étaient donc consacrées à nous expliquer comment « ne pas » : comment ne pas perdre notre virginité avec le premier venu, comment ne pas tomber enceinte, comment ne pas attraper d’ITS, comment ne pas mettre le condom tout croche, comment ne pas oublier de faire un p’tit peu de préliminaires avant de passer à la « véritable relation sexuelle » (aka la pénétration péno-vaginale), comment ne pas trop s’en faire avec notre orientation sexuelle parce que c’était normal d’avoir quelques fantasmes avec une personne du même sexe, que ça passerait sûrement et que si ça passait pas, c’était pas grave parce que la prof avait une connaissance qui vivait maintenant à Montréal et pour qui la vie d’homo se passait bien. Vous me direz que c’était les années 1990, qu’on n’était pas encore très sensibilisés à l’importance du clitoris et encore moins au consentement ou aux réalités LGBTQI. Vous me direz que maintenant c’est mieux, qu’on est une société ouverte et bien de son temps et que les jeunes d’aujourd’hui ont une boîte à outils bien remplie pour répondre à toutes leurs interrogations. Eh bien non. Depuis la réforme Marois et ses compétences transversales, tous les profs doivent donner un peu d’éducation sexuelle à travers leur matière. Évidemment, les profs sont mal aiguillés, sont mal à l’aise et se disent que « bah, le prof d’éducation physique ou le prof d’éthique va sûrement en avoir parlé ». Et ça finit que personne n’en parle, ou qu’on en parle très peu, et que, pire encore, tout est enseigné en donnant pour base l’hétérosexualité et la bicatégorisation des sexes (d’un côté les hommes, de l’autre, les femmes). Ça vous étonne tout ça? Eh bien moi aussi! Combien de « Ben voyons! Ça se peut pas qu’on en soit encore là! » ai-je crié en lisant le livre que Gabrielle Richard a publié au Remue-ménage dernièrement et qui s’intitule <em>Hétéro l’école? Plaidoyer pour une éducation antioppressive à la sexualité</em>.</p>
<p>Dans cet ouvrage, fort bien documenté et très accessible où l’autrice prend le temps d’expliquer toutes les notions de sexe, de genre et d’orientation sexuelle qui sont souvent comprises tout croche, on apprend pourquoi le biais hétéronormatif de l’école, mais aussi de la société en général, est malsain et dangereux. C’est malsain parce qu’on a une vision très restreinte de ce qui existe comme spectres qui composent l’identité de genre et l’orientation sexuelle. Puis, c’est dangereux parce que l’oppression liée à l’hétéronormativité se vit par tous les élèves (trans, homos, bi, asexuels, intersexe ET hétéros et cisgenres) et qu’on ne cesse de reconduire ce mode de pensée.</p>
<p>D’abord, c’est quoi l’hétéronormativité et comment ça se traduit concrètement dans la vie des élèves? L’hétéronormativité, c’est d’une part considérer que l’hétérosexualité est la norme et que tout ce qui y déroge est marginal. C’est aussi considérer que l’espèce humaine est divisée en deux genres bien distincts (les hommes et les femmes) et que ceux-ci répondent à des critères bien spécifiques tant sur le plan biologique que sociologique. Cette propension à reconduire ces stéréotypes part de bien loin. En fait, ça part d’avant même la naissance de quelqu’un. Comme le mentionne Gabrielle Richard, dès qu’une femme est enceinte, on lui pose LA question : ça sera une fille ou un garçon? Comme si la réponse importait vraiment. Comme si nous ne pouvions nous imaginer cet enfant sans avoir ce détail. Comme s’il était IMPÉRATIF d’acheter le « bon » jouet et le pyjama de la « bonne » couleur. Comment concevoir que ce petit garçon porte un pyjama rose et que cette petite fille en porte un bleu? Vous ai-je déjà parlé de mon aversion pour les <em>gender reveal party</em>? Passons&#8230;</p>
<p>Tout ça se poursuit dans l’enfance avec les vêtements typés (rose et mauve à paillettes avec des slogans prônant la beauté et la douceur pour les filles; bleu et vert qui encouragent l’inventivité et la force pour les garçons). Puis ça se poursuit avec les jouets : le gant de baseball ou le vélo rose, le skate aux motifs de camouflage, etc. Impensable de passer le vélo rose de la grande sœur à son petit frère! Belle stratégie commerciale qui nous maintient dans les stéréotypes pour nous faire dépenser. Si certains parents tentent, tant bien que mal, de soustraire leur enfant à ce genre de pression genrée dans la petite enfance, tout cela s’émiette dès la rentrée scolaire. La gentille professeure pleine de bonnes intentions a fabriqué de beaux paniers pour les élèves : rose à paillettes pour les filles, bleu à motifs de camion pour les garçons. La cour de récréation est « naturellement » divisée : les garçons jouent avec les garçons à des jeux de garçons et les filles bavardent avec la surveillante. Ça ne fait pas un mois que l’école est commencée qu’on demande à notre garçon s’il a une blonde ou on demande à notre petite fille d’aider ses camarades dans leurs difficultés. Puis il y a les jeux qui ont, en eux-mêmes, un caractère sexuel. Qui n’a jamais joué à la tague BBQ? Qui a embrassé quelqu’un du même genre quand il y jouait? C’est bien ce que je pensais.</p>
<p>Vous me direz que c’est anodin et que ce n’est pas bien méchant tout ça. Certes, ça semble plutôt superficiel, mais toutes les « micro-interactions, banales en soi, mais dommageables par leur caractère répétitif, “font le genre” » (Richard, 20). En bicatégorisant ainsi le genre, on creuse le sillon d’une féminité ou d’une masculinité unidirectionnelle dont il est difficile de se défaire, et, surtout, on passe sous silence tout ce qui pourrait se retrouver entre les deux. Puis les jeunes entrent au secondaire avec une forte « pression à la conformité de genre » (Richard, 32) qui restreint fortement l’exploration sexuelle et identitaire. Comme on l’a vu plus tôt, le système d’éducation à la sexualité de l’école étant complètement dépassé, ça donne des conséquences plutôt désastreuses, d’abord pour les personnes LGBTQI. Puisqu’on ne parle jamais ou très peu de leur réalité, de ce qui les font s’interroger et qu’ielles ne peuvent s’identifier à rien de ce qui est traité comme « normal » par l’école, ça peut mener au déni de leur identité, de leur nature profonde. Imaginez un peu commencer votre vie sexuelle en ayant l’impression d’être toujours hors-norme, toujours marginal.e, toujours seul.e dans votre situation. Cette « éducation sexuelle » désuète a aussi des conséquences sur les filles et les garçons cisgenres. Les filles deviennent gestionnaires de la sexualité masculine : vouloir, mais pas trop, être désirables, mais pas vulgaires, vouloir être pénétrées, mais ne pas tomber enceinte. Et les garçons, eux, deviennent tributaires d’une sexualité de performance où leur capital de popularité est directement lié à leur pouvoir d’attraction.</p>
<p>Vous me direz que ça ne peut pas être si pire et que tout n’est pas tout noir ou tout blanc. Effectivement, il y a de l’espoir puisque selon une enquête réalisée par Emma Renold, « 85 % des jeunes de 13 à 18 ans, toutes identités confondues, considèrent que “les gens devraient avoir le droit de choisir leur genre” » (Richard, 12). Alors pourquoi l’éducation sexuelle à l’école est-elle si dépassée? Je dirais que c’est parce que c’est facile de rester dans des notions confortables, qui sont données comme « morales » depuis longtemps, et parce que ça ne dérange pas les plus chialeux.ses. Longtemps, ç’a été l’Église qui manifestait contre l’éducation sexuelle, maintenant, il y a les parents qui ne peuvent concevoir que leur enfant soit exposé à des réalités qu’ils considèrent comme immorales. Toutefois, si on veut se sortir de ce carcan et éduquer les jeunes (et nous-mêmes) comme il se doit, il va falloir mettre le gouvernement au pas et le forcer à 1) se remettre en question quant aux biais hétéronormatifs véhiculés par l’école; 2) se doter d’une politique claire en matière d’éducation sexuelle; 3) outiller et former les profs pour leur permettre de fonder une pédagogie queer et antiopressive.</p>
<p>Pour ce faire, l’ouvrage de Gabrielle Richard est essentiel et à mettre entre les mains du ministre de l’Éducation et de tous les professeur.e.s et intervenant.e.s en milieu scolaire. Outre le fait que l’autrice nous ouvre les yeux sur cet engrenage dans lequel on est pris.e.s, elle donne de très bonnes pistes de solutions (et des exercices concrets) pour sortir de tout ça et se rediriger vers une pédagogie queer et antioppressive qui permettrait aux jeunes d’avoir une vision positive de la sexualité et de leur image corporelle. Cette pédagogie est queer dans le sens qu’elle permet une multiplicité des configurations entre le sexe, le genre et l’orientation sexuelle, puis elle est antioppressive parce qu’elle permet de comprendre que la sexualité est soumise à des rapports de pouvoir reliés au genre, à la racisation, aux capacités, à l’âge, etc. On comprend qu’on doit tenir compte de nos privilèges et remettre en question les normes sociales. En fait, il faut tout remettre en question parce que ça permet de voir les oppressions, de les nommer et ainsi de s’en défaire plus facilement. <em>Hétéro l’école? Plaidoyer pour une éducation antioppressive à la sexualité</em>, un livre à lire et à mettre en pratique immédiatement.</p>
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		<title>pas vu</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Marie-Michèle Rheault]]></dc:creator>
		<pubDate>Sun, 27 Oct 2019 15:55:00 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[13 La transmission]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>EMMANUELLE LESCOUET Illustration: Catherine Lefrançois Parce que t’as pas le temps. Parce que t’embauches dans une heure. Parce que le loyer, pis le frigo vide. Parce qu’il faudrait s’y mettre. Parce qu’il faudrait être présentable. Ouvre tes yeux Sur la cour Sur la ruelle Sur ce truc, là, d’une drôle de forme qu’on dirait un [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<h2><a href="/wp-content/uploads/2019/10/Voiture.png"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-4414" src="/wp-content/uploads/2019/10/Voiture.png" alt="" width="1000" height="1333" srcset="/wp-content/uploads/2019/10/Voiture.png 1000w, /wp-content/uploads/2019/10/Voiture-225x300.png 225w, /wp-content/uploads/2019/10/Voiture-768x1024.png 768w" sizes="(max-width: 1000px) 100vw, 1000px" /></a></h2>
<h2 style="text-align: right;">EMMANUELLE LESCOUET</h2>
<p>Illustration: Catherine Lefrançois</p>
<p>Parce que t’as pas le temps.<br />
Parce que t’embauches dans une heure.<br />
Parce que le loyer, pis le frigo vide.<br />
Parce qu’il faudrait s’y mettre.<br />
Parce qu’il faudrait être présentable.</p>
<p>Ouvre tes yeux<br />
Sur la cour<br />
Sur la ruelle<br />
Sur ce truc, là, d’une drôle de forme qu’on dirait un sourire.</p>
<p>C’est en voyant le point de chute que tu peux faire tomber l’entassement.<br />
C’est en appuyant sur le bon point qu’on verra la bascule.<br />
Nous sommes invisibles, du clan des pas-vues, des pas-si-laides, mais pas remarquables pour autant : il nous revient d’apprendre à voir, pour apprendre à (faire) bouger.<br />
Il nous faut voir l’invisible pour créer l’incréé.</p>
<p>Nous sommes à hauteur de presque rien.<br />
Nous l’avons sous les yeux.<br />
Tout le temps.<br />
Partout.</p>
<p>Il suffit de se servir, et de passer au voisin.</p>
<p>Ce moment ne sera pas rentable.</p>
<p style="padding-left: 120px;">Ne sera pas utile.</p>
<p>Mais le matin où il ne restera rien,<br />
ce regard, ce morceau de temps vaudra le coût d’être offert.</p>
<p style="padding-left: 120px;">D’être pris.<br />
D’être volé.</p>
<p style="text-align: center;">Vois le rien.<br />
Décris le rien.<br />
Transmets le rien.</p>
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		<title>Réparer une toilette, un carnet de poésie à la main </title>
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		<dc:creator><![CDATA[Marie-Michèle Rheault]]></dc:creator>
		<pubDate>Sun, 27 Oct 2019 15:54:28 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[13 La transmission]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>SOLÈNE TANGUAY Illustration : Catherine Lefrançois &#160; La question de la transmission est nécessaire. En cette époque où le poulet donne l&#8217;impression de pousser dans le plastique et où tout se commande en un simple clic, on est sur le point de payer cher le prix de ce mépris et de cette société du jetable. [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<h2><a href="/wp-content/uploads/2019/10/Cle.png"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-4351" src="/wp-content/uploads/2019/10/Cle.png" alt="" width="1000" height="832" srcset="/wp-content/uploads/2019/10/Cle.png 1000w, /wp-content/uploads/2019/10/Cle-300x250.png 300w, /wp-content/uploads/2019/10/Cle-768x639.png 768w" sizes="(max-width: 1000px) 100vw, 1000px" /></a></h2>
<h2 style="text-align: right;">SOLÈNE TANGUAY</h2>
<p>Illustration : Catherine Lefrançois</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>La question de la transmission est nécessaire. En cette époque où le poulet donne l&rsquo;impression de pousser dans le plastique et où tout se commande en un simple clic, on est sur le point de payer cher le prix de ce mépris et de cette société du jetable. Savons-nous apprécier le savoir des autres, le temps et les ressources consacrées? Où l’appréciation pourrait-elle nous mener? Et si l’avenir de notre autonomie, de notre survie dépendait des savoirs en tous genres : de la survie matérielle à l’analyse scientifico-intellectuelle?</p>
<p>Comme femmes, nous avons longtemps été gardées loin de la transmission des savoirs considérés comme les plus prestigieux. Lorsque nous avons ignoré les interdits, on nous a traitées de sorcières <a href="#_ftn1" name="_ftnref1">[1]</a>. La clandestinité a été le lot de bien des sages-femmes, l’université était réservée aux hommes, pour ne nommer que ces seuls exemples du pouvoir que certains tentaient de maintenir.</p>
<p>« Cueillez des petits fruits, mesdames, on rentrera pour souper », dixit les chéris.</p>
<p>Notre revanche aura été de tirer un maximum de connaissances et voyez ce qui a été transmis : teinture, remède, confiture, alcool, artisanat, poursuivez la liste.</p>
<p>Pourquoi faudrait-il en apprendre davantage, viser la connaissance absolue, l’essence? Outre le fait que personne n’aime payer, se faire demander sa carte de crédit, alors qu’on n’a rien saisi du jargon du plombier ou de l’informaticienne, l’autonomie est le cœur de notre liberté et le savoir en est la clé de voûte. Imaginez ce qu’il y a à gagner à comprendre et savoir faire les choses. La fierté et la confiance sont émancipatrices et elles découlent directement du savoir. La confiance de se lancer dans un projet, la fierté de l’accomplissement, le tout donnant le droit de croire qu’il est possible d’être autonome dans nos prises de décisions et nos actions. Être l’actrice principale de sa propre vie.</p>
<p>L’appréciation est également le fruit de cette connaissance. Les poivrons ne prendront plus le chemin du compostage quand vous les aurez arrosés et regardés pousser des semaines durant. Aucun gâteau trop gros ne sera commandé une fois la chimie pâtissière maîtrisée, terminé le gaspillage. Les pantalons et les bas troués n’atterriront plus dans la poubelle puisque vous saurez les repriser.</p>
<p>Cette appréciation engendre à son tour la reconnaissance. Notre reconnaissance ira vers le fermier qui aura raté le lever de ses enfants pour aller traire les vaches qui nous donneront le lait que nous mettons dans les céréales de nos enfants – enfants que nous avons la chance de voir chaque matin. Notre reconnaissance ira aussi vers la femme qui a sué pour nourrir les festivaliers par milliers, soir après soir. Nous serons aussi reconnaissants des doigts de fée qui reprisent et cousent les vêtements que nous portons, sous des toits qui menacent de s’effondrer dans un pays où les droits des travailleuses sont trop souvent bafoués.</p>
<p>La reconnaissance donne envie de prendre soin, de limiter le gaspillage, de partager des ressources, d’imiter, d’inspirer à son tour.</p>
<p>Les rencontres seront riches, les échanges plus égalitaires. Une communauté en naîtra. C’est l’aboutissement évident à l’appréciation précédemment nommée, au respect, au partage de valeurs.</p>
<p>Ce rapport égalitaire, nous en avons grandement besoin.</p>
<p>D’ailleurs, quoi de mieux que cette reconnaissance pour donner envie de militer pour de meilleures conditions de travail et de vie pour nos concitoyen.ne.s, un autre champ de transmission essentiel, celui de la politique. La politisation par la connaissance des enjeux, l’analyse, le regard global qui permet de mieux agir localement. Penser. Lutter. Aimer.</p>
<p>Ne vous méprenez pas, l’idée n’est pas de prôner le mode de vie des <em>makers</em>; la modernité et l’industrialisation ont allégé de beaucoup nos vies. Il ne faut pas retomber dans le panneau de vouloir tout faire soi-même, autrement la société des loisirs fera un pas de recul. Le romantisme de la vie d’autrefois est contre-productif, ils travaillaient en chien, les gens. La reconnaissance des professions et le partage sont des avenues à privilégier pour permettre davantage l’autosuffisance des communautés et l’affranchissement des pouvoirs externes.</p>
<p>Vous voulez sauver la planète, vous sauver vous-mêmes… le savoir vous rendra critique, il vous frayera un chemin vers la liberté. Aucun détail ne doit vous échapper : à vos livres, cuillères, tournevis, manuels, jardinières, voiliers, échelles ou leviers.</p>
<hr />
<p><a href="#_ftnref1" name="_ftn1">[1]</a> <em>Witches, Midwives and Nurses</em>. <em>A History of Women Healersest</em>, paru en 1973 chez The Feminist Press at CUNY. La traduction française est parue aux Éditions du remue-ménage en 1976 : <em>Sorcières, sages-femmes et infirmières. Une histoire des femmes et de la médecine </em>— Barbara Ehrenreich et Deirdre English.</p>
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