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	<title>Numéro 11 - La nourriture - FRANÇOISE STÉRÉO</title>
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		<title>Éditorial</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Catherine Lefrançois]]></dc:creator>
		<pubDate>Thu, 25 Apr 2019 12:57:59 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[11 La nourriture]]></category>
		<category><![CDATA[VIARGE! - Éditoriaux]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>LAURENCE SIMARD  Pour le collectif Françoise Stéréo Illustration: Catherine Lefrançois Ce numéro, comme tous les numéros à ce jour, a été échafaudé autour de multiples tablées, où se sont côtoyés chips, salades de tomates wannabe fancées, tites tisanes, Pabst, bières de microbrasseries de hipster de Limoilou à Julie, œufs Cadbury à Pâques (on est laïques [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<h2><a href="/wp-content/uploads/2019/04/Pate-au-millet.png"><img fetchpriority="high" decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-3850" src="/wp-content/uploads/2019/04/Pate-au-millet.png" alt="" width="1000" height="1667" srcset="/wp-content/uploads/2019/04/Pate-au-millet.png 1000w, /wp-content/uploads/2019/04/Pate-au-millet-180x300.png 180w, /wp-content/uploads/2019/04/Pate-au-millet-768x1280.png 768w, /wp-content/uploads/2019/04/Pate-au-millet-614x1024.png 614w" sizes="(max-width: 1000px) 100vw, 1000px" /></a></h2>
<h2></h2>
<h2 style="text-align: right;"></h2>
<h2 style="text-align: right;"><span style="font-size: 18pt;">LAURENCE SIMARD </span></h2>
<h4 style="text-align: right;">Pour le collectif Françoise Stéréo</h4>
<p>Illustration: Catherine Lefrançois</p>
<p>Ce numéro, comme tous les numéros à ce jour, a été échafaudé autour de multiples tablées, où se sont côtoyés <em>chips</em>, salades de tomates <em>wannabe</em> fancées, tites tisanes, Pabst, bières de microbrasseries de hipster de Limoilou à Julie, œufs Cadbury à Pâques (on est laïques de même), et bulles la fois que Laurence a fini son doc.</p>
<p>Tôt ou tard, la nourriture devait inévitablement nous sembler un thème prometteur parce qu’aussi simple que complexe, et transcendant une infinité d’échelles, du gras de <em>popcorn</em> que nos doigts laissent sur les pauvres touches de nos ordis alors que nous tapons ces lignes jusqu’aux systèmes socioéconomiques globaux à travers lesquels sont mis en relation production et transformation de nourriture et « mangeurs et mangeuses » (l’expression est de Geneviève Laroche).</p>
<p>***</p>
<p>La nourriture, de sa genèse à son mangeage, est inextricablement inscrite dans des relations sociales de pouvoir, produisant nécessairement des axes multiples et interconnectés d’inégalités et d’oppression. Ces inégalités sont au centre des préoccupations de <a href="/la-justice-alimentaire-de-la-militance-a-la-recherche-universitaire/" target="_blank" rel="noopener">Geneviève Laroche et de l’équipe de l’École d’été en justice alimentaire</a>, pour qui le concept se réfracte dans un éventail complexe et parfois contradictoire de phénomènes, de la situation économique périlleuse des productrices et producteurs agricoles aux implications racistes et classistes de la géographie de l’offre alimentaire. <a href="/mange-ta-main/" target="_blank" rel="noopener">Virginie Larivière, co-porte-parole du Collectif pour un Québec sans pauvreté</a>, met l’accent sur les inégalités économiques autour de l’accès à la nourriture. Elle s’emploie à démanteler des préjugés tenaces sur les vécus des personnes en situation de pauvreté, trop souvent dépeintes autour d’images simplistes, et sujettes aux discours moralisateurs et paternalistes des individus les mieux nantis.</p>
<p>Dans notre système économique actuel de capitalisme effréné, la consommation et la production de nourriture participent au phénomène plus vaste de la dégradation environnementale, voire des possibilités de continuité du vivant. <a href="/mon-blendeur-considerations-sur-le-zero-dechet-et-labandon/" target="_blank" rel="noopener">Laurence Simard</a> décrit la gestion de la nourriture et de ses déchets comme étant inscrite dans un ensemble de pratiques visant à maintenir la vie, rendues de plus en plus difficiles par les valeurs dominantes d’individualisme du néolibéralisme.</p>
<p>Comparant la fatigue du zéro déchet à celle de la maternité intensive, le texte de Laurence résonne avec celui de <a href="/les-meres-ne-cuisinent-pas-elles-font-a-manger/" target="_blank" rel="noopener">Suzy Boudreau</a>, qui nous propose une réflexion sur le traitement social de la préparation de nourriture par les femmes, et particulièrement les mères. Ancrée dans son vécu, l’autrice explore le rôle social attribué à la cuisine des mères, entre responsabilité et invisibilité, loin de toute reconnaissance culturelle.</p>
<p><a href="/la-bouffe-de-chez-nous/" target="_blank" rel="noopener">Zishad Lak</a>, quant à elle, s’attaque aux dynamiques racistes projetées dans notre rapport à la nourriture. Elle raconte certaines de ses rencontres avec des attentes sociales, de la part d’ami.e.s et de collègues blanc.he.s, de performance d’exotisme ou d’abjection liée à sa propre consommation et préparation de nourriture. Elle décrit comment ces attentes renforcent et réaffirment sa marginalisation en tant que personne racisée – et donc « autre » – par rapport à une normalité (ou normativité) de citoyenneté, celle-ci inévitablement blanche.</p>
<p>La nourriture est également site de contrôle social et institutionnel (on n’a qu’à penser aux multiples défis du genre « moi je mange (ci ou ça) » dont les écoles québécoises sont si friandes). Se basant sur son expérience de régime à faible teneur en iode en préparation d’un traitement pour un cancer de la thyroïde, <a href="/iode-131/" target="_blank" rel="noopener">Catherine Lefrançois</a> met en lumière la combinaison de surveillance et d’opacité dans les pratiques des équipes médicales, menant à une impuissance fabriquée des patientes et patients. Son propos fait écho à celui de <a href="/ya-plus-rien-qui-goute-bon/" target="_blank" rel="noopener">Marie-Michèle Rheault,</a> qui dénonce les impacts sur sa relation à la nourriture de la violence institutionnelle (du médecin à l’avion) contre les personnes grosses. Le <em>glamour</em> de la nourriture, faisant briller les couvertures des revues de files d’attente aux caisses d’épicerie, repose lui aussi sur des dynamiques de contrôles et d’oppression : classiste (Virginie Larivière), mais également grossophobe, comme le notent <a href="/la-bonne-gourmandise/" target="_blank" rel="noopener">Mickaël Bergeron</a>, Marie-Michèle Rheault et <a href="/le-carburant-le-poison/" target="_blank" rel="noopener">Valérie Forgues</a>.</p>
<p>La nourriture évoque des relations complexes à la filiation. Puisant dans leurs propres vécus, <a href="/des-ordres/" target="_blank" rel="noopener">Typhaine Leclerc-Sobry</a>, <a href="/autobiographie-alimentaire/" target="_blank" rel="noopener">Noémie GB</a>, et Zishad Lak décrivent chacune à leur façon la nourriture comme un vecteur puissant de transmission de bagage familial et culturel, réactivant des relations complexes, tissées d’affection, mais aussi de malaises, de douleurs, voire carrément de violence.</p>
<p>La nourriture est une sphère profondément privée. L’action de manger est individuelle, en ce qu’elle réaffirme l’unité de notre corps (c.-à-d. qu’on mange généralement pour se nourrir soi-même), renforçant par là une perspective individualisante de l’être humain comme une entité finie, séparée du reste du monde. (Les cas qui défient cette perspective sont souvent associés aux femmes [la grossesse, l’allaitement], servant par là le bon vieil argument comme quoi l’autonomie et la rationalité nécessaires à la citoyenneté libérale ne sont véritablement accessibles qu’aux hommes).</p>
<p>La nourriture nous rapporte au corps, au plus creux de notre intimité, et nous rappelle du même coup que notre perception de nous-mêmes, aussi secrète et partielle soit-elle, demeure teintée de normes et d’impératifs souvent toxiques. C’est ce que soulignent les textes de Noémie GB, <a href="/un-autre-journal-de-calories/" target="_blank" rel="noopener">Noémie Dubé</a>, Valérie Forgues, Marie-Michèle Rheault, et Mickaël Bergeron. Le récit de <a href="/lodeur-de-lavoine/" target="_blank" rel="noopener">Catherine Anne Laranjo</a> évoque quant à lui le goût et l’odeur de la nourriture, qui nous renvoient à des lieux et des moments, souvent passés ou absents, mais toujours latents dans notre imaginaire et notre rapport au monde.</p>
<p>***</p>
<p>La nourriture est un sujet immense qui touche à l’ensemble des sphères de l’existence. Les textes publiés ici ne soulèvent que quelques-unes de ses implications : celles, peut-être, les plus évidentes pour nous, le collectif d’édition, de notre point de vue trop homogène de gang de femmes ben intéressantes et funnées, mais néanmoins toutes cis, blanches, universitaires, dans la trentaine, plus ou moins hétéros et jouissant d’une bonne dose de privilèges et de reconnaissance sociale et culturelle.</p>
<p>Nous aurions aimé lire des expériences de banques alimentaires, de paniers de Noël, et de frigos collectifs. Et quelles sont les implications du projet de monnaie locale <a href="https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1161539/monnaie-locale-saint-roch-quebec-precarite-financiere" target="_blank" rel="noopener">Entrai-dons</a> dans le quartier Saint-Roch, un genre d’argent Monopoly que les bonnes genses pourront distribuer aux personnes « défavorisées » avec le confort de savoir que ces dons seront utilisés « à bon escient », puisqu’ils ne peuvent être échangés que dans certains commerces contre certains biens, excluant le tabac et l’alcool?</p>
<p>Comment réarticuler notre rapport à la nourriture par rapport aux considérations combinées d’éthique animale et environnementale?</p>
<p>Le régime cétogène mène-t-il inévitablement à une épouvantable constipation, comme le soupçonnent les Françoise les plus rabat-joie?</p>
<p>QUI est véritablement derrière Ricardocuisine, a.k.a <a href="https://www.facebook.com/pages/category/Writer/Passif-agressif-Ricardo-794923247279543/" target="_blank" rel="noopener">Passif-agressif Ricardo</a>, des sections commentaires de ses recettes?</p>
<p>Les absences dans ce numéro, et dans l’ensemble de la revue, reflètent certainement nos propres angles morts, et notre insuffisance à aller chercher d’autres voix.</p>
<p>***</p>
<p>Les superbes illustrations qui accompagnent les textes sont l’œuvre de notre Françoise Catherine Lefrançois.</p>
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		<title>Mange ta main</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Marie-Michèle Rheault]]></dc:creator>
		<pubDate>Thu, 25 Apr 2019 12:56:32 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[11 La nourriture]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>VIRGINIE LARIVIÈRE, CO-PORTE-PAROLE, COLLECTIF POUR UN QUÉBEC SANS PAUVRETÉ Illustration : Catherine Lefrançois Se nourrir. Voilà bien une activité banale. Objet du tiers des « livres pratiques » vendus au Québec [1], la nourriture prend la pose ici [2] et là [3]. Les tendances culinaires se déclinent en autant de variantes qu’il y a désormais de types [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<h3><a href="/wp-content/uploads/2019/04/Vacance-de-rêve.png"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-3846" src="/wp-content/uploads/2019/04/Vacance-de-rêve.png" alt="" width="1200" height="900" srcset="/wp-content/uploads/2019/04/Vacance-de-rêve.png 1200w, /wp-content/uploads/2019/04/Vacance-de-rêve-300x225.png 300w, /wp-content/uploads/2019/04/Vacance-de-rêve-768x576.png 768w, /wp-content/uploads/2019/04/Vacance-de-rêve-1024x768.png 1024w, /wp-content/uploads/2019/04/Vacance-de-rêve-65x50.png 65w" sizes="(max-width: 1200px) 100vw, 1200px" /></a></h3>
<h3 style="text-align: right;">VIRGINIE LARIVIÈRE, CO-PORTE-PAROLE, COLLECTIF POUR UN QUÉBEC SANS PAUVRETÉ</h3>
<p>Illustration : Catherine Lefrançois</p>
<p>Se nourrir. Voilà bien une activité banale. Objet du tiers des « livres pratiques » vendus au Québec <a href="#_ftn1" name="_ftnref1">[1]</a>, la nourriture prend la pose ici <a href="#_ftn2" name="_ftnref2">[2]</a> et là <a href="#_ftn3" name="_ftnref3">[3]</a>. Les tendances culinaires se déclinent en autant de variantes qu’il y a désormais de types de « lait » (de vache, de soya, d’amande, d’avoine, de chanvre, etc.) pour concocter son café <em>latte</em>. La boustifaille a la cote et se nourrir n’a jamais été aussi « glamourisé ».</p>
<p>Cet engouement pour la bouffe et sa lumineuse mise en image éclipsent cependant le fait que des milliers de personnes peinent à se nourrir convenablement, faute de moyens. Le rapport annuel <a href="#_ftn4" name="_ftnref4">[4]</a> du réseau des Banques alimentaires du Québec montre qu’en 2018 les demandes ont augmenté de 25 % par rapport à l’année précédente. Chaque mois, le réseau répond à plus de 1,9 million de demandes d’aide alimentaire. Une situation aussi alarmante qu’inacceptable.</p>
<p><strong>75 $ d’épicerie</strong></p>
<p>Les occasions de mettre en perspective alimentation et pauvreté n’ont pas manqué au cours de la dernière année; pensons à la série d’articles du <em>Journal de Montréal </em><a href="#_ftn5" name="_ftnref5">[5]</a> qui abordait les difficultés de nourrir une famille avec le salaire minimum ou encore aux millionnaires (que ce soit un homme d’affaires <a href="#_ftn6" name="_ftnref6">[6]</a> ou le premier ministre <a href="#_ftn7" name="_ftnref7">[7]</a>) qui épiloguaient sur la possibilité de bien manger malgré des revenus modestes.</p>
<p>Les affirmations voulant qu’on puisse faire une épicerie pour trois personnes avec 75 $ se sont multipliées, de même que les conseils moralisateurs sur ce que devraient consommer les personnes en situation de pauvreté. L’enjeu du droit à une saine alimentation s’est transformé en un débat polarisé, où tout tournait autour du coût d’un panier d’épicerie. Partant, les autres difficultés liées à l’approvisionnement alimentaire quand on tire le diable par la queue ont été occultées, notamment celles de l’offre et de l’accessibilité <a href="#_ftn8" name="_ftnref8">[8]</a>.</p>
<p><strong>Dans le rouge</strong></p>
<p>La pauvreté s’inscrit dans un contexte plus grand que le fond d’une assiette. Comme l’explique l’autrice Érynn Brook dans un billet illustré, c’est bel et bien à l’épicerie que la distinction entre être « cassé.e » ou être pauvre apparaît le plus crûment <a href="#_ftn9" name="_ftnref9">[9]</a>.</p>
<p>Être dans le rouge, c’est ne pas avoir de marge de manœuvre ni pour les imprévus ni pour les impératifs de la vie : les dents à faire réparer, les médicaments non couverts à acheter, les vêtements à remplacer, les anniversaires à souligner, etc.</p>
<p>Être dans le rouge, ça veut dire ne pas arriver à satisfaire l’ensemble des besoins de base reconnus. Ça veut dire <em>ne pas avoir d’autre choix </em>que de négliger l’un ou l’autre de ces besoins. Et puisque la facture d’Hydro-Québec et le loyer doivent être acquittés en entier, c’est bien souvent la dépense alimentaire qui écope.</p>
<p>La pauvreté s’inscrit dans la durée. Vécues semaine après semaine, mois après mois, l’insuffisance de revenus et l’insuffisance alimentaire mènent bien souvent à des problèmes de santé physique et mentale. Compresser ses dépenses d’épicerie, traîner sa calculatrice au supermarché, avoir faim, se priver, manger sans plaisir par manque de choix, recourir à un organisme d’aide alimentaire, ne pas pouvoir inviter ses ami.e.s à manger à la maison : la pauvreté finit par occuper un espace mental aussi grand que le vide laissé au ventre par la faim.</p>
<p>On ne meurt peut-être pas de faim au Québec, mais on y vit moins longtemps quand on est pauvre. Entre l’espérance de vie des personnes vivant dans un milieu défavorisé et celle des personnes vivant dans un milieu favorisé, l’écart moyen est de six ans à Montréal et de neuf ans à Québec <a href="#_ftn10" name="_ftnref10">[10]</a>.</p>
<p><strong>Mesures partielles vs mesures structurantes</strong></p>
<p>Les discussions entourant les enjeux alimentaires sont restées stériles et d’une portée politique fort limitée. Il suffit toutefois de consulter le dernier Plan d’action gouvernemental de lutte contre la pauvreté <a href="#_ftn11" name="_ftnref11">[11]</a> pour constater que le gouvernement ne fait pas mieux.</p>
<p>Le Plan d’action fait l’impasse sur la principale cause de la pauvreté – l’insuffisance des revenus –, et privilégie le soulagement temporaire de quelques-uns de ses effets, en soutenant par exemple des programmes de sécurité alimentaire tels que la Tablée des chefs <a href="#_ftn12" name="_ftnref12">[12]</a>, la Fondation OLO <a href="#_ftn13" name="_ftnref13">[13]</a> ou le Club des petits déjeuners <a href="#_ftn14" name="_ftnref14">[14]</a>. Cette approche apporte un apaisement dont on ne saurait nier l’importance, mais ne règle en rien la situation.</p>
<p>C’est notamment pour cette raison que le Regroupement des cuisines collectives du Québec (RCCQ) réclame des actions politiques plus engagées dans sa <em>Déclaration pour le droit à une saine alimentation </em><a href="#_ftn15" name="_ftnref15">[15]</a>. De son côté, le Collectif pour un Québec sans pauvreté revendique, entre autres, le rehaussement des protections publiques à la hauteur de la Mesure du panier de consommation (autour de 18 000 $ par année pour une personne seule et 36 000 $ pour une famille de quatre), ainsi que l’augmentation du salaire minimum à 15 $ l’heure, pour permettre à une personne qui travaille toute l’année à temps plein de sortir de la pauvreté.</p>
<p>Ces solutions éviteraient à des milliers de personnes de se faire dire – avec des mots certes moins enfantins, mais pas moins insultants – par des bien nanti.e.s : « Mange ta main et garde l’autre pour demain. »</p>
<p>&nbsp;</p>
<table>
<tbody>
<tr>
<td width="439"><strong> </strong><strong><em>Le plaisir : un besoin essentiel pour tou.te.s</em></strong></p>
<p style="text-align: left;">En 2016, le Collectif a révélé les résultats de projet de recherche <em>Le plaisir : un besoin essentiel pour touTEs</em> <a href="#_ftn16" name="_ftnref16"><strong>[</strong></a><a href="#_ftn16" name="_ftnref16"><strong>16]</strong></a>. Ce projet visait à réfléchir aux difficultés des personnes en situation de pauvreté à accéder à certains types de plaisir, notamment en raison des nombreux préjugés entretenus à leur endroit. Quels sont les plaisirs auxquels les personnes en situation de pauvreté ont peu ou pas accès? Pour répondre à cette question, les participant.e.s devaient prendre ces plaisirs en photo. On aurait pu s’attendre à voir des objets de luxe. Pourtant, les photos faisaient plutôt référence à des plaisirs simples comme manger de bonnes choses, recevoir des ami.e.s, posséder des objets neufs, de qualité ou pas trop démodés, avoir accès à la nature et à la beauté. Autrement dit, elles référaient pour la plupart à la satisfaction des besoins de base.</p>
</td>
</tr>
</tbody>
</table>
<p>&nbsp;</p>
<hr />
<p><a href="#_ftnref1" name="_ftn1">[1]</a> Catherine Lalonde, <a href="https://www.ledevoir.com/lire/468986/livres-que-disent-de-nous-les-livres-que-nous-achetons" target="_blank" rel="noopener">« Que disent de nous les livres que nous achetons ?»</a>, dans <em>Le Devoir</em>, 23 avril 2016.</p>
<p><a href="#_ftnref2" name="_ftn2">[2]</a> Compte Instagram <a href="https://www.instagram.com/ondejeune/?hl=fr-ca" target="_blank" rel="noopener">Ondejeune</a>.</p>
<p><a href="#_ftnref3" name="_ftn3">[3]</a> Les recherches de recettes sur <a href="https://www.pinterest.fr/search/pins/?q=recette&amp;rs=typed&amp;term_meta[]=recette%7Ctyped" target="_blank" rel="noopener">Pinterest</a>.</p>
<p><a href="#_ftnref4" name="_ftn4">[4]</a> Les banques alimentaires du Québec, <a href="https://www.banquesalimentaires.org/wp-content/uploads/2019/02/Bilan-Faim-2018-LesBAQ.pdf" target="_blank" rel="noopener">« Bilan faim 2018 »</a>.</p>
<p><a href="#_ftnref5" name="_ftn5">[5]</a> Marie-Ève Dumont, <a href="https://www.journaldemontreal.com/2018/03/10/ils-ont-fait-lepicerie-avec-210-par-semaine-pendant-un-mois" target="_blank" rel="noopener">« Ils ont fait l&rsquo;épicerie avec 210 $ par semaine pendant un mois »</a>, dans <em>Le Journal de Montréal</em>, 10 mars 2018.</p>
<p><a href="#_ftnref6" name="_ftn6">[6]</a> TVA nouvelles, <a href="https://www.tvanouvelles.ca/2018/03/15/ca-ne-ma-jamais-coute-210-et-je-ne-suis-pas-un-debile?fbclid=IwAR27aix971iqttCCBMimVwJw0KtrQ1YYfKw7aUWHB7a3IEJn1lHTquU4w3M" target="_blank" rel="noopener">« « Ça ne m&rsquo;a jamais coûté 210 $ et je ne suis pas un débile » ».</a></p>
<p><a href="#_ftnref7" name="_ftn7">[7]</a> Jérôme Labbé, <a href="https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1125039/possible-de-nourrir-une-famille-pour-75-par-semaine-croit-couillard" target="_blank" rel="noopener">« Possible de nourrir une famille avec 75 $ par semaine, croit Couillard »</a>, Radio-Canada, 20 septembre 2018.</p>
<p><a href="#_ftnref8" name="_ftn8">[8]</a> Myriam Leduc, <a href="https://www.ledevoir.com/opinion/libre-opinion/523105/l-offre-alimentaire-l-oubliee-de-la-semaine?fbclid=IwAR1aQj9vQG9HrLG1q-VfJ65RUvAGfCsXm2LQSMf_eKduxOHjOuGDsfXYhQE" target="_blank" rel="noopener">« L&rsquo;offre alimentaire, l&rsquo;oubliée de la semaine »</a>, dans <em>Le Devoir</em>, 20 mars 2018.</p>
<p><a href="#_ftnref9" name="_ftn9">[9]</a> Erynn Brook, <a href="https://longreads.com/2018/06/12/the-difference-between-being-broke-and-being-poor/?fbclid=IwAR3DJFMS3Y-0v8XlfDVuLM0GAGAO7qEctJrAre0PWqHDgE5K8PqKFkZnD5k" target="_blank" rel="noopener">« The Difference Between Being Broke and Being Poor »</a>, dans <em>Longread</em>, juin 2018.</p>
<p><a href="#_ftnref10" name="_ftn10">[10]</a> Marie-France Raynault, <em>La pauvreté et les inégalités sociales, de graves menaces à la santé des populations</em>, Montréal, CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal, 2017, p. 18.</p>
<p><a href="#_ftnref11" name="_ftn11">[11]</a> <a href="https://www.mess.gouv.qc.ca/grands-dossiers/plan-action/index.asp" target="_blank" rel="noopener">Plan d&rsquo;action gouvernemental pour l&rsquo;inclusion économique et la participation sociale 2017-2023.</a></p>
<p><a href="#_ftnref12" name="_ftn12">[12]</a> <a href="http://www.tableedeschefs.org/" target="_blank" rel="noopener">La tablée des chefs</a>.</p>
<p><a href="#_ftnref13" name="_ftn13">[13]</a> <a href="https://fondationolo.ca/" target="_blank" rel="noopener">La Fondation OLO</a>.</p>
<p><a href="#_ftnref14" name="_ftn14">[14]</a> <a href="http://www.breakfastclubcanada.org/fr/" target="_blank" rel="noopener">Club des petits déjeuners</a>.</p>
<p><a href="#_ftnref15" name="_ftn15">[15]</a> <a href="http://droitsainealimentation.org/" target="_blank" rel="noopener">Pour le droit à une saine alimentation</a>.</p>
<p><a href="#_ftnref16" name="_ftn16">[16]</a> Collectif pour un Québec sans pauvreté, exposition <a href="http://www.pauvrete.qc.ca/la-demarche-avec/photovoix/" target="_blank" rel="noopener">«Le plaisir: un besoin essentiel pour toutes et tous »</a>.</p>
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		<title>Les mères ne cuisinent pas, elles « font à manger »</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Marie-Michèle Rheault]]></dc:creator>
		<pubDate>Thu, 25 Apr 2019 12:56:32 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[11 La nourriture]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>SUZY BOUDREAULT Illustration : Catherine Lefrançois &#160; Lorsque j’étais enfant, on m’avait expliqué la différence entre « cuisinier », mot désignant la profession habituellement dévolue à un homme, et « cuisinière », mot utilisé pour l’appareil sur lequel on cuisine. Logiquement, m’étais-je demandé alors, pouvait-on cuisiner si l’on n’était ni un cuisinier ni une cuisinière? J’en avais conclu que [&#8230;]</p>
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]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<h3><a href="/wp-content/uploads/2019/04/Gateau-princesse.png"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-3849" src="/wp-content/uploads/2019/04/Gateau-princesse.png" alt="" width="1000" height="1402" srcset="/wp-content/uploads/2019/04/Gateau-princesse.png 1000w, /wp-content/uploads/2019/04/Gateau-princesse-214x300.png 214w, /wp-content/uploads/2019/04/Gateau-princesse-768x1077.png 768w, /wp-content/uploads/2019/04/Gateau-princesse-730x1024.png 730w" sizes="(max-width: 1000px) 100vw, 1000px" /></a></h3>
<h3 style="text-align: right;">SUZY BOUDREAULT</h3>
<p>Illustration : Catherine Lefrançois</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Lorsque j’étais enfant, on m’avait expliqué la différence entre « cuisinier », mot désignant la profession habituellement dévolue à un homme, et « cuisinière », mot utilisé pour l’appareil sur lequel on cuisine. Logiquement, m’étais-je demandé alors, pouvait-on cuisiner si l’on n’était ni un cuisinier ni une cuisinière? J’en avais conclu que ma mère, elle, elle faisait à manger.</p>
<p>Ainsi, les mères « font à manger » depuis des temps immémoriaux. Nourrir ses enfants n’est-il pas le comportement naturel de la mère? Elle donne le sein à son (sa) petit(e) dès sa naissance et continue de s’inquiéter de son alimentation, bien des années après qu’il ou elle ait quitté le nid. Bons plats chauds, desserts maison, soupes réconfortantes sont autant de symboles de l’amour maternel.</p>
<p>Caroline Durand a analysé les discours de l’État et des publicitaires sur l’alimentation au Québec entre 1914 et 1945. Elle note qu’« on n’y décrit pas la cuisine comme un travail, mais comme une preuve d’amour ou comme un outil de séduction<a href="#_ftn1" name="_ftnref1">[1]</a> ». Encore aujourd’hui, dans la plupart des publicités, on retrouve ces ingrédients d’amour et de séduction, même lorsqu’il s’agit de plats précuisinés ou transformés. Par exemple, le personnage central dispose sur la table chandelles et fleurs, comme s’il ou elle attendait sa ou son bien-aimé(e) et sert un plat précuisiné en laissant croire qu’il ou elle l’a préparé lui-même ou elle-même. Ou alors, une mère sort une pizza congelée du réfrigérateur et l’enfant saute de joie et court l’embrasser pour la remercier. Ainsi, bien que les mères contemporaines ne se démènent plus devant les fourneaux durant des heures, ce qu’elles mettent sur la table conserve toujours ces qualités d’amour maternel.</p>
<p>Le cuisinier, lui, opère en professionnel. C’est un chimiste, voire un alchimiste. Il a étudié la composition des éléments et les procédés menant à la confection des plats avec objectivité. Il réfléchit, doctement, à de nouvelles combinaisons qui permettraient de réinventer la gastronomie. C’est un créateur. Il participe à des concours. On lui remet des prix. D’ailleurs, personne ne s’y trompe. Avouons-le! Lorsque l’on cuisine vraiment, on se dépêche de prendre une photo de notre œuvre pour la partager illico sur Facebook ou Instagram. En général, on cuisine lorsqu’on reçoit des visiteurs; autrement, on se contente de « faire à manger ». Et, de plus en plus, « faire à manger » se résume à saisir un plat précuisiné pour le mettre dans le micro-ondes.</p>
<p>En parlant toujours des publicités de la première moitié du vingtième siècle, C. Durand remarque qu’« [il est] exceptionnel que [les mères] soient représentées en train de manger. Si cuisiner est agréable, c’est en raison de la satisfaction apportée à la famille<a href="#_ftn2" name="_ftnref2">[2]</a> ». Et j’ajouterais : aux visiteurs ou à celle ou celui que l’on veut séduire. Il faut probablement en conclure que lorsqu’une femme prépare un repas, qu’elle cuisine ou qu’elle « fasse à manger », c’est toujours par amour ou pour les autres.</p>
<p>Lorsque je songe à toutes ces générations de femmes qui ont « fait à manger », soi-disant par amour, en se passant le flambeau de la mère nourricière de mère en fille, faisant ce qu’elles pouvaient avec ce qu’elles avaient sous la main, je vois la liste des recettes traditionnelles de la cuisine québécoise : pâtés, bouillis, hachis, ragoûts, toutes sortes de soupes costaudes dans lesquelles se mélangent un peu de viande, des légumes et du gras. C’est clair, ça fait pas tellement des belles photos. Par contre, je vous jure qu’elles faisaient plus que seulement « faire à manger »; elles cuisinaient vraiment. Car il fallait des trésors d’ingéniosité pour varier les menus durant la longue saison d’hiver lorsque les denrées devenaient rares.</p>
<p>Je pense à mon arrière-grand-mère – que je n’ai pas connue bien sûr, mais que j’ai contemplée sur des photos en noir et blanc –, petite femme maigre au visage sévère qui, paraît-il, ne se nourrissait que de pouding au riz, s’accordant, pour tenir le coup, un steak par semaine. Elle avait eu sept enfants et elle connaissait tous les secrets de la cuisine traditionnelle. Ce n’était pas pour elle qu’elle faisait à manger. Ma grand-mère, qui avait épousé un médecin et qui déléguait la majorité des tâches ménagères à des employées, préparait elle-même trois repas par jour comprenant soupe, plat principal avec viande, et dessert pour huit personnes. Il n’était pas question qu’elle délègue cette obligation maternelle à qui que ce soit. Elle cessa de faire à manger dès que mon grand-père disparut. Ce n’était pas pour elle qu’elle se mettait aux fourneaux. Durant toute mon enfance, j’ai vu ma mère se démener, trois fois par jour, à confectionner des repas complets et variés. Bien sûr, elle ne travaillait pas à l’extérieur; elle n’en aurait pas eu le temps! Car je comprends bien aujourd’hui qu’elle « cuisinait » vraiment et que chaque plat posé devant mes yeux juvéniles aurait pu être pris en photo.</p>
<p>On le comprend, « cuisiner » exige du temps. Or, le temps, c’est exactement ce qui manque aux mères de famille aujourd’hui qui doivent souvent se contenter non plus de « faire à manger » comme le faisaient nos aïeules, mais de simplement « donner » à manger. De sorte que les mets qu’on dit « transformés » ont pris de plus en plus de place dans le menu quotidien. C’est que les femmes travaillent à l’extérieur de la maison. Elles ont une vie publique, en plus d’être mères de famille. Et c’est aussi le cas des enfants. Les horaires flexibles et le temps passé devant les écrans mènent à une déstructuration des repas, de sorte que chaque membre de la famille mange à des endroits et à des heures différentes. Cuisiner vraiment représente un travail de planification et de gestion d’une complexité bien différente de celle que nos aïeules devaient affronter. Cela signifie, bien souvent, de consacrer une journée entière par semaine pour confectionner différents plats que l’on partagera ensuite en portions individuelles pour les congeler ou les réfrigérer. Et lorsque cette précieuse journée est subtilisée à la mère de famille par une autre obligation, elle n’a pas d’autre choix que de se rabattre sur ces fameux plats industriels que les nutritionnistes se dépêchent de condamner sévèrement : « Un fossé existe entre ce que l’on mange et ce que l’on croit manger. Les multinationales de l’alimentation popularisent la malbouffe qui, consommée régulièrement, se révèle être une catastrophe pour la santé<a href="#_ftn3" name="_ftnref3">[3]</a>. »</p>
<p>Le Guide alimentaire canadien vient de subir une réforme en profondeur. En plus de redéfinir certaines catégories d’aliments, il s’intéresse au comportement alimentaire et insiste sur les bienfaits des repas cuisinés à la maison. Les nutritionnistes sont enchantés de ce virage : « Les mets cuisinés à la maison avec des aliments frais sont généralement plus nutritifs que ceux cuisinés par l’industrie agroalimentaire. Et le repas devrait être un moment de plaisir et de repos avec des gens qu’on aime<a href="#_ftn4" name="_ftnref4">[4]</a>. » Comme on dit, on ne peut pas être contre la vertu, mais je ne sais pas ce que les mères pensent de cette nouvelle injonction qui s’ajoute à la longue liste des qualités exigées pour obtenir le titre de « bonne » mère. Parfois, je me mets à rêver qu’un jour, l’industrie alimentaire produise des repas tout prêts et qui soient bons pour la santé afin que les mères cuisinent quand elles le peuvent et qu’elles puissent choisir de simplement donner à manger à leurs enfants sans immédiatement subir la culpabilité de ne pas être de « bonnes » mères. Est-ce utopique de demander que l’on fasse pression sur l’industrie plutôt que de remettre encore le poids de la responsabilité du « bien manger » sur le dos des mères de famille?</p>
<p>Moi, je ne cuisine pas et je ne fais pas « à manger » non plus vu que je n’ai pas d’enfants. Vers l’âge de sept ans, on m’a offert un four Kenner, que j’ai immédiatement mis de côté. Mon frère le récupéra pour concocter de petits gâteaux au chocolat. Était-ce par « amour »? J’en doute. Il refusait obstinément de m’en donner. Il ne développait pas non plus de fibre artistique, car il ne les décorait pas pour les exposer au regard indulgent de nos parents. Peut-être, en bon petit garçon, cherchait-il à élucider le mystère de la mécanique de la cuisson qui transforme une pâte d’un beige fade en un moelleux gâteau d’un beau brun chocolat? Je n’en sais rien. À l’époque, la seule question qui m’importait était : pourquoi refuse-t-il de me donner ses gâteaux? Ça me semblait logique, pourtant; il les fabrique, je les mange. Dans mon imaginaire d’enfant qui n’avait pas encore assimilé les rôles attribués au genre, c’était cohérent avec les publicités télévisées : puisque mon frère s’attribuait le rôle de celui qui « fait à manger », j’héritais automatiquement du rôle de celle qui « reçoit à manger ».</p>
<p>Aujourd’hui, je comprends bien que les rôles ne se distribuent pas de cette manière et qu’il revient à chaque individu de faire de son mieux pour veiller au bien-être de soi, autant que des autres. Mais j’ai beau me faire la leçon, me répéter les directives des nutritionnistes, me menacer des pires conséquences pour ma santé, je finis bien souvent par revenir à la maison avec une salade préparée ou un macaroni asiatique en me félicitant de ne pas avoir choisi une pizza pochette.</p>
<hr />
<p><a href="#_ftnref1" name="_ftn1">[1]</a> C. Durand, « L&rsquo;alimentation moderne pour la famille traditionnelle : les discours sur l&rsquo;alimentation au Québec (1914-1945) », <em>Revue de Bibliothèque et Archives nationales du Québec</em>, numéro 3, 2011, p. 67.</p>
<p><a href="#_ftnref2" name="_ftn2">[2]</a> <em>Ibid.</em>, p. 68.</p>
<p><a href="#_ftnref3" name="_ftn3">[3]</a> « L&rsquo;histoire de l&rsquo;alimentation industrielle avec Laurent Turcot », <em>Aujourd&rsquo;hui l&rsquo;histoire</em>, Radio-Canada, 15 mars 2018.</p>
<p><a href="#_ftnref4" name="_ftn4">[4]</a> <a href="https://nutritionnisteurbain.ca/actualite/guide-alimentaire-2019-sante-canada-en-route-vers-le-futur-2/" target="_blank" rel="noopener"><em>Le nutritionniste urbain</em></a> &#8211; 22 janvier 2019.</p>
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		<title>des.ordres</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Marie-Michèle Rheault]]></dc:creator>
		<pubDate>Thu, 25 Apr 2019 12:56:32 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[11 La nourriture]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>TYPHAINE LECLERC-SOBRY Illustration : Catherine Lefrançois &#160; Dans la famille de ma grand-mère, il y a des assiettes creuses, des bols à entremets et des jattes à crème et il ne faut pas les confondre. Des couteaux à beurre, des couteaux à poisson, des fourchettes à huîtres qu’il faut aussi savoir différencier. Mettre la table [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<h3><a href="/wp-content/uploads/2019/04/Vaisselle-sale.png"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-3853" src="/wp-content/uploads/2019/04/Vaisselle-sale.png" alt="" width="1200" height="800" srcset="/wp-content/uploads/2019/04/Vaisselle-sale.png 1200w, /wp-content/uploads/2019/04/Vaisselle-sale-300x200.png 300w, /wp-content/uploads/2019/04/Vaisselle-sale-768x512.png 768w, /wp-content/uploads/2019/04/Vaisselle-sale-1024x683.png 1024w" sizes="(max-width: 1200px) 100vw, 1200px" /></a></h3>
<h3></h3>
<h3 style="text-align: right;">TYPHAINE LECLERC-SOBRY</h3>
<p>Illustration : Catherine Lefrançois</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Dans la famille de ma grand-mère, il y a des assiettes creuses, des bols à entremets et des jattes à crème et il ne faut pas les confondre. Des couteaux à beurre, des couteaux à poisson, des fourchettes à huîtres qu’il faut aussi savoir différencier. Mettre la table à Noël relève du casse-tête pour qui n’a pas intégré l’ordre d’apparition des différents verres et ustensiles au plus profond d’elle-même.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Dans la famille de ma grand-mère, il y a aussi ma tante qui me raconte qu’elle mange des crèmes caramel en cachette en faisant la vaisselle.</p>
<p>Il y a ma mère qui avait une réserve secrète de chocolat.</p>
<p>Il y a moi qui grignote quand personne ne regarde parce que même si j’adore les repas en groupe, je trouve ça relaxant de manger quelque chose de décadent sans avoir à me justifier, sans risquer la désapprobation – réelle ou imaginaire. Il y a moi qui mélange l’ordre des ustensiles, mais qui ai intégré cette relation désordonnée à la nourriture.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Je me demande parfois si ma grand-mère aussi faisait ça. Manger en cachette. Ma grand-mère menue et mordante. Pleine de contradictions. Ma grand-mère qui m’a aimée si fort, mais qui m’a blessée si souvent tout en m’appelant « mon trésor ». Ma grand-mère qui aime et qui châtie. Que j’aime d’un amour compliqué. Ma grand-mère qui cuisinait si bien et qui se plaignait, depuis son arrivée en maison de retraite, des repas très moyens.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Ma grand-mère dont les mots tranchants résonnent en moi, même si elle ne parle presque plus depuis quelques semaines. Ma grand-mère qui dépérit.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Ma grand-mère à qui j’ai eu tant de difficulté à annoncer que ma fille a la trisomie, par peur de ce qu’elle répondrait. Par peur que ça me blesse. Par peur que ça blesse mon bébé, par ricochet.</p>
<p>Mon bébé à qui je veux éviter cet héritage.</p>
<p>Ma fille. À qui je ne veux pas transmettre tout ce poids. Ce passif familial.</p>
<p>Ma fille que je veux protéger des injonctions sociales qui me pèsent.</p>
<p>De tout ce qui pose problème dans le résumé de cette brochure destinée aux parents d’enfants qui ont la trisomie et qui propose de répondre à leurs questions pressantes. Dans l’ordre : « De quel suivi médical a-t-il [<em>sic</em>] besoin tout au long de sa vie? Comment éviter le surpoids? Comment lui apprendre à lire […] »</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Je veux la protéger de ça. Des paroles blessantes. Des attaques camouflées en conseils. De la fausse bienveillance. Je veux qu’elle soit libre.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Ma fille a six mois. Elle commence à manger des purées.</p>
<p>Moi, je réfléchis. Je ne sais pas si je réussirai à m’affranchir de ce bagage familial. Je ne sais pas comment faire, par où commencer.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Ma grand-mère a quatre-vingt-quatorze ans et demi. Presque quatre-vingt-quinze.</p>
<p>Il y a quelques années qu’elle a (re)pris l’habitude de calculer son âge très précisément.</p>
<p>Elle était comptable, mais depuis un an ou deux, elle ne tient plus ses comptes dans le grand cahier où elle notait méticuleusement tous les revenus et toutes les dépenses.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Ma grand-mère aimait compter. Je crois qu’elle n’a jamais eu de calculatrice. Elle arrivait à faire de longues divisions dans sa tête et connaissait par cœur des tables de multiplication qu’on n’apprend pas à l’école. Enfant, je m’émerveillais quand elle répondait du tac au tac à mes « 16 x 23? », « 19 x 17? ».</p>
<p>Ma grand-mère aimait compter. Elle me demandait combien de kilos j’avais pris quand elle voyait sur Skype mon visage enflé par huit mois de grossesse.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Elle ne compte plus beaucoup ces jours-ci. Ma tante et son mari s’occupent d’elle, la visitent tous les jours dans la maison de retraite près de chez eux où elle vit depuis deux ans.</p>
<p>Mon oncle s’occupe de ses comptes.</p>
<p>Depuis quelques semaines, ma tante va la voir matin et soir pour l’aider à manger.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Ma grand-mère a quatre-vingt-quatorze ans et demi. Presque quatre-vingt-quinze.</p>
<p>Elle est fatiguée de cette fin de vie qui ne finit plus.</p>
<p>Elle qui a tant cuisiné.</p>
<p>Elle ne mange plus que des petites languettes de pain et de la purée.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>/////</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Ma grand-mère, Simone Sobry, s’est éteinte à presque 95 ans, le matin de la Saint-Valentin.<br />
Je t’aime, Mone.</p>
<p>&nbsp;</p>
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		<title>La justice alimentaire, de la militance à la recherche universitaire</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Marie-Michèle Rheault]]></dc:creator>
		<pubDate>Thu, 25 Apr 2019 12:56:32 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[11 La nourriture]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>VALÉRIE GONTHIER-GIGNAC Illustration : Catherine Lefrançois Entretien avec Geneviève Laroche, coordonnatrice de l’École d’été en justice alimentaire de l’Université Laval VALÉRIE GONTHIER-GIGNAC : Geneviève Laroche, tu es coordonnatrice de l’École d’été en justice alimentaire à l’Université Laval; on ne retrouve toutefois pas de programme à ce nom, est-ce un nouveau champ de recherche? GENEVIÈVE LAROCHE [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<h3><a href="/wp-content/uploads/2019/04/Reine.png"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-3851" src="/wp-content/uploads/2019/04/Reine.png" alt="" width="1000" height="563" /></a></h3>
<h3 style="text-align: right;">VALÉRIE GONTHIER-GIGNAC</h3>
<p>Illustration : Catherine Lefrançois</p>
<h4><strong>Entretien avec Geneviève Laroche, coordonnatrice de l’École d’été en justice alimentaire de l’Université Laval</strong></h4>
<p>VALÉRIE GONTHIER-GIGNAC : Geneviève Laroche, tu es coordonnatrice de l’École d’été en justice alimentaire à l’Université Laval; on ne retrouve toutefois pas de programme à ce nom, est-ce un nouveau champ de recherche?</p>
<p>GENEVIÈVE LAROCHE : C’est relativement nouveau comme champ de recherche, ce n’est pas encore très institutionnalisé. La justice alimentaire a une connotation très militante, alors que les programmes qu’on retrouve habituellement sont plutôt en droit de l’alimentation ou en sécurité alimentaire, qui sont des domaines apparentés.</p>
<p>VGG : Est-ce que ces domaines font partie intégrante du champ d’intérêt de la justice alimentaire?</p>
<p>GL : Pas vraiment. En tout cas, pas ici à l’Université Laval. Il y a une École d’été en sécurité alimentaire, que nous avons d’ailleurs contribué à mettre en place à l’origine. Pour des raisons de vision, on a décidé de s’orienter vers la justice alimentaire, alors que d’autres groupes ont continué sur la sécurité alimentaire. C’est deux concepts très intéressants, mais qui n’ont pas les mêmes approches. Nous, au sein du comité, la justice alimentaire nous rejoignait plus, notamment pour l’aspect militant et pour l’aspect justice sociale qui est inhérent à l’angle avec lequel on observe le système alimentaire.</p>
<p>VGG : Pourrais-tu nous définir les deux approches, sécurité et justice alimentaires, pour qu’on puisse bien distinguer ce qu’est précisément la justice alimentaire?</p>
<p>GL : La sécurité alimentaire, d’une part, c’est un concept qui existe depuis plusieurs années, dont la définition a été donnée par la FAO (Organisation des Nations Unies pour l’agriculture et l’alimentation) en 1996, qui est, de mémoire : la sécurité alimentaire est atteinte lorsque chaque individu a accès, en tout temps, à une alimentation de qualité, en quantité suffisante pour lui permettre de vivre une vie saine et active.</p>
<p>La sécurité alimentaire, ça s’interroge donc sur la manière de donner à chacun la nourriture dont il a besoin pour réaliser son plein potentiel.</p>
<p>Pour ce qui est de la justice alimentaire, comme c’est un concept relativement nouveau, plusieurs définitions circulent et s’entrecroisent. Nous, à l’École d’été, on n’a pas encore arrêté une définition en particulier, mais la définition de départ, qui a été développée surtout aux États-Unis dans les milieux défavorisés, urbains, souvent racisés, chez les populations noires, notamment, est la suivante : la justice alimentaire peut se définir comme étant la répartition équitable des risques et bénéfices associés à l’ensemble des activités du système alimentaire.</p>
<p>La perspective est donc différente. On ne parle plus uniquement d’offrir de la nourriture à tout le monde de la façon la plus optimale possible, mais on parle plutôt de justice à l’intérieur du système alimentaire. Comment faire en sorte que les producteurs agricoles y trouvent leur compte, ainsi que les mangeurs et mangeuses? Comment faire en sorte que les industries de transformation jouent leur rôle à travers ça? Comment faire en sorte que le système alimentaire ne soit plus le reproducteur des inégalités sociales qu’on retrouve à l’intérieur de nos systèmes sociaux plus globaux? Selon les contextes, ces inégalités sont de différentes formes, ont différents impacts également. Disons que c’est une vision un peu plus globale.</p>
<p>La justice alimentaire se différencie aussi de la sécurité alimentaire en ce qu’elle conteste le système alimentaire global actuel, qu’elle considère, de facto, comme étant vecteur d’inégalités. Alors que la lorgnette de la sécurité alimentaire peut nous permettre de cautionner comme de critiquer le système alimentaire global, je n&rsquo;ai jamais vu personne cautionner le système alimentaire global du point de vue de la justice alimentaire.</p>
<p>VGG : C’est un mouvement qui est né aux États-Unis?</p>
<p>GL : Aux États-Unis, en lien avec les actions pour la justice environnementale, parce qu’on s’est rendu compte que certaines populations, souvent dans les quartiers les plus pauvres, étaient souvent non seulement marginalisées, mais aussi les plus affectées par les problèmes environnementaux. Par exemple par des problèmes de qualité de l’eau, qualité de l’air, par l’absence de parcs, par la pollution liée à l’utilisation de matériaux de construction non sains… À un moment, on a lié ça à des aspects alimentaires parce que c’est dans ces quartiers-là aussi qu’on a le moins accès à des fruits et légumes frais.</p>
<p>VGG : Ce qu’on appelle les déserts alimentaires?</p>
<p>GL : Oui, exactement. Des mouvements qui prônaient la justice alimentaire, des militants des populations marginalisées en ville ont alors décidé de faire des actions en lien avec l’alimentation. C’est de là qu’est né le concept de justice alimentaire, en liant les concepts de justice sociale et justice environnementale à l’alimentation.</p>
<p>Ça, c’est la perspective nord-américaine. Il y a d’autres perspectives, européennes, notamment, mais l’idée globale reste la même, c’est-à-dire de réfléchir aux inégalités inhérentes au système alimentaire et de voir comment on peut agir pour rétablir une certaine justice sociale.</p>
<p>VGG : Quelles sont les actions qui s’inscrivent dans cette perspective, qu’est-ce qui s’y inscrit moins? Par exemple, est-ce que l’Union paysanne s’inscrit dans le mouvement de la justice alimentaire?</p>
<p>GL : Ce qui est compliqué, mais ce qui est aussi très motivant, c’est que, comme c’est un concept relativement nouveau, la justice alimentaire n’est pas encore un thème dont les acteurs du système alimentaire se réclament. Ici, au Québec, on va plus entendre parler de souveraineté alimentaire, qui est un concept parent de la sécurité et de la justice alimentaires. Il y a des auteurs qui placent la sécurité alimentaire dans le discours très institutionnalisé, très corporatiste sur l’alimentation; la souveraineté alimentaire à l’autre extrême, très militant, <em>grassroots</em>; et la justice alimentaire entre les deux.</p>
<p>La souveraineté alimentaire, c’est une lutte politique qui se trame à travers des réseaux internationaux, la Via Campesina notamment, pour le droit des États de pouvoir instaurer des politiques pour protéger leur agriculture ou protéger l’alimentation de leur population.</p>
<p>Et ça, ça s’inscrit en contradiction avec le système de commerce actuel, où on veut éliminer les barrières, où il faut qu’il y ait le moins de politique possible pour favoriser les échanges. Ce sont deux visions du monde qui s’affrontent complètement.</p>
<p>Donc la souveraineté alimentaire c’est vraiment une question de politique : au niveau des États, on veut être capables d’établir nos propres politiques sans qu’une Organisation mondiale du commerce vienne nous dire comment faire.</p>
<p>VGG : Dans quelle mesure peut-on lier la souveraineté alimentaire à la justice alimentaire?</p>
<p>GL : Dans la perspective de la justice alimentaire, ces politiques de souveraineté alimentaire peuvent être des outils pour améliorer la justice alimentaire. En protégeant les agriculteurs du dumping (le fait qu’un pays exporte beaucoup d’un aliment, ce qui fait chuter les prix dans les pays importateurs), par exemple. Ainsi, le Sénégal, et d’autres pays, notamment, plaident pour être en mesure de réglementer l’entrée de riz américain sur leur territoire. Or, l’Organisation mondiale du commerce les empêche d’avoir des politiques antidumping.</p>
<p>En ayant une politique qui limite l’entrée de riz américain, on pourrait permettre au prix du riz sénégalais d’être plus élevé et donc réduire les inégalités entre les producteurs américains et les producteurs sénégalais. Et permettre aux producteurs sénégalais d’avoir un meilleur revenu, donc possiblement de mieux s’alimenter aussi. Par un outil de souveraineté alimentaire, une politique alimentaire forte, on peut venir réduire certaines injustices.</p>
<p>Mais ce n’est qu’un aspect de la justice alimentaire.</p>
<p>VGG : Je comprends que la justice alimentaire s’intéresse autant aux producteurs alimentaires qu’aux consommateurs?</p>
<p>GL : Exactement. Dans le monde, 70 % des producteurs agricoles vivent en situation de sous-alimentation. C’est un des grands paradoxes de notre système alimentaire : ceux qui produisent notre nourriture sont mal nourris.</p>
<p>Si on n’est pas capables d’avoir des producteurs bien nourris, c’est qu’il y a vraiment un problème systémique. Ça, c’est à peu près partout dans le monde; même au Québec, on a des producteurs agricoles qui sont obligés d’avoir des revenus complémentaires parce qu’ils ne sont pas capables d’arriver avec leurs seuls revenus agricoles, et qui doivent aller dans des banques alimentaires. C’est complètement injuste, c’est pourquoi il faut aussi travailler pour les producteurs, car eux aussi sont des mangeurs.</p>
<p>VGG : Et c’est un problème systémique dans la mesure où tout est interrelié? Par réflexe, on pourrait être porté à penser que, pour donner plus facilement accès à l’alimentation aux personnes en situation de pauvreté, il suffit de baisser le prix des aliments, alors que cette intervention causerait d’autres inégalités?</p>
<p>GL : Exactement. Donc on traite de ça aussi. Lutter contre l’injustice alimentaire, c’est extrêmement complexe; tout dépendant de l’acteur ou des acteurs sur lesquels on se concentre, la mise en place d’une mesure peut avoir des effets délétères sur les autres. L’exemple que tu donnes est excellent à cet égard. Quand on baisse le prix des aliments, oui, on rend service aux gens en ville, aux mangeurs des villes. Mais ceux de la campagne, notamment les producteurs, se trouvent pénalisés. Si on baisse le prix des aliments, on crée une injustice pour les producteurs. Mais si on l’augmente, on diminue l’accès aux populations urbaines. Les actions à l’intérieur du système même sont limitées.</p>
<p>Il faut donc regarder à l’extérieur du système alimentaire pour avoir des actions plus porteuses. Par exemple, une politique de salaire minimum garanti permettrait d’augmenter le revenu des gens au lieu de baisser le prix des aliments, ce qui leur permettrait de consacrer plus d’argent à leur alimentation.</p>
<p>VGG : Les interventions en justice alimentaire se font-elles surtout au niveau politique?</p>
<p>GL : Il y a les politiques, bien sûr, à différents niveaux : national, local, communautaire. Si on pense au contexte du Québec, on pourrait avoir des actions à l’échelle des MRC, des municipalités, etc. On pourrait avoir par exemple des politiques fiscales qui facilitent l’implantation de marchés publics, de marchés de légumes et fruits frais, des programmes qui facilitent l’accès à des aliments de qualité pour des populations à plus faible revenu, etc.</p>
<p>Mais ça peut aussi être des actions militantes pour faire reconnaître les droits des femmes, ou l’accès aux femmes à plus de ressources, plus de services, parce qu’on sait que les femmes sont souvent à la fois responsables de l’alimentation, mais aussi celles qui subissent encore le plus d’injustice à travers l’ensemble du système.</p>
<p>Les femmes sont directement touchées par l’injustice alimentaire, ne serait-ce que parce que, malgré les avancées dans la sexospécificité des rôles à la maison, les femmes sont encore en grande partie responsables de la gestion des repas ou de l’alimentation au quotidien.</p>
<p>VGG : Des petits programmes, comme OLO, est-ce que c’est le genre de petites interventions qui pourraient être regardées dans un contexte de justice alimentaire?</p>
<p>GL : Oui. On n’en fait pas un cas précis, mais tu me fais penser que ce serait intéressant d’en parler. On pourrait l’étudier quant au référent de la justice alimentaire en disant que ce programme-là, premièrement, il vise les femmes, donc des populations importantes du point de vue de l’alimentation; ensuite, il vise les enfants à naître, donc les générations futures; on pourrait ensuite s&rsquo;interroger sur la part de l’orange là-dedans. Le lait, les œufs, on comprend que ce sont des aliments locaux, produits ici, donc qui favorisent l’agriculture locale. Pour ce qui est des oranges, c’est autre chose. Est-ce que c’est un aliment éthiquement produit?</p>
<p>VGG : Donc la production éthique est une question qui se pose dans le contexte de la justice alimentaire?</p>
<p>GL : Oui, certainement. On traite aussi du sort des travailleurs agricoles, pas seulement ceux qui sont producteurs, mais aussi ceux qui travaillent dans les plantations, dans les champs, les travailleurs immigrants temporaires&#8230; Au Québec, on s’intéresse à celui des Mexicains notamment, des Colombiens, qui viennent travailler l’été et qui repartent. Quelles sont leurs conditions de travail? Est-ce que c’est juste, est-ce que c’est digne?</p>
<p>La justice alimentaire, c’est vraiment lié à la question de dignité, pour tous les acteurs. Est-ce que ça permet aux mangeurs d’avoir une certaine dignité quand ils choisissent leurs aliments, que ce soit au supermarché ou à la banque alimentaire?</p>
<p>Et pour les travailleurs, est-ce que ça leur permet d’avoir des conditions de travail qui respectent leur dignité humaine? Est-ce que leurs conditions de travail sont bonnes? Est-ce qu’on leur demande des efforts qui sont raisonnables? Est-ce qu’on accepte des baisses de production pour améliorer les conditions de travail, etc.? Et souvent, ce n’est pas le cas. Il y en a encore des cas d’esclavage, notamment aux États-Unis, pour la production de fraises, notamment. Il y a beaucoup de travailleurs qui sont exposés à des produits chimiques sans vraiment le savoir parce qu’on profite de leur illettrisme, de leur manque d’organisation ou du fait qu’ils sont travailleurs temporaires pour moins bien les informer.</p>
<p>Les lois au Québec sont très bien faites, et au Canada aussi, mais dans d’autres parties du monde, ce n’est vraiment pas le cas.</p>
<p>VGG : Et les lois du Québec ne s’appliquent pas sur les produits importés… Est-ce que c’est quelque chose que la justice alimentaire pourrait vouloir mettre en place?</p>
<p>GL : Oui, tout à fait. Aux États-Unis, il y a une initiative qui s’appelle la certification justice alimentaire (Food Justice Certification), où les producteurs, s’ils remplissent certaines normes, peuvent recevoir ce logo-là, qui certifie que leurs produits sont produits de façon écologique (pas nécessairement biologique), mais aussi que leurs travailleurs sont traités dignement. C’est un petit plus, ça regarde la production des aliments non seulement d’un point de vue environnemental, mais aussi d’un point de vue social.</p>
<p>VGG : Si on revient à l’École d’été, comment s’insère-t-elle dans la structure universitaire?</p>
<p>GL : C’est piloté par la Chaire de recherche en développement international. Moi, je suis chargée de projets à la Chaire. Le titulaire, Alain Olivier, est professeur au Département de phytologie; deux autres professeurs siègent aussi au comité scientifique, Véronique Provencher, qui est nutritionniste à l’École de nutrition, et Shelley-Rose Hipolythe, qui est professeure à la Faculté de médecine, en santé des populations, et qui travaille aussi à la Direction générale de la santé publique (DGSP).</p>
<p>VGG : À quoi ressemblent les projets de recherche, en justice alimentaire?</p>
<p>GL : Par exemple, Véronique Provencher travaille dans un observatoire sur l’alimentation, avec des acteurs de l’industrie. Ils observent les variations de prix dans les épiceries et font des constats, par exemple que le pain blanc est toujours, statistiquement, offert à un prix plus faible que les pains à grains entiers. Ils recueillent des données, font des analyses et des constats qui vont permettre de faire des politiques ou encore d’informer mieux l’industrie. Personne n’a intérêt à ce que les gens soient mal nourris. Et personne ne se lève le matin en disant « je vais affamer ou je vais mal nourrir telle personne par mes actions ». Je ne crois pas à ça du tout, mais des fois, par des logiques de marché, on en vient à faire en sorte que le pain blanc soit systématiquement moins cher. Est-ce qu’il n’y aurait pas moyen de renverser ça?</p>
<p>À la Chaire, on n’a pas encore intégré la justice alimentaire dans nos projets. C’est dans nos valeurs profondes, mais ça ne transparaît pas encore beaucoup dans nos recherches. Quoique&#8230; Tu vois, on s’intéresse beaucoup aux pratiques agricoles, donc agroforesterie, agroécologie… On s’intéresse beaucoup aussi aux aspects sociaux liés à l’agriculture, on place l’humain au cœur des systèmes alimentaires et agricoles. Ce qui nous intéresse, ce sont les relations humains-agriculture, et l’adoption de certaines pratiques permettant que les paysans de la planète, peu importe où ils se situent sur le globe, puissent accomplir leur travail de façon digne, puissent être rémunérés convenablement pour le faire, dans l’intérêt de la population et de l’environnement.</p>
<p>VGG : Quelles sont les autres disciplines qui interviennent en justice alimentaire?</p>
<p>GL : Sciences sociales, médecine, nutrition, agriculture&#8230; Dans l’École d’été, on fait aussi intervenir des économistes, des sociologues, même des philosophes. On se pose la question : c’est quoi, la justice? Ce n’est pas si évident de répondre à cette question. Tu peux avoir une conception de la justice différente de la mienne, ce qui fait que nos actions pour la justice alimentaire seront différentes, et parfois même contradictoires, notamment en ce qui a trait à notre conception de la place de l’État. Est-ce que notre conception de la justice, c’est de partir tous égaux, ou d’arriver tous égaux? Est-ce que justice et équité, c’est la même chose?</p>
<p>Au sein du comité scientifique de l’École d’été, on a des personnes qui vivent en situation d’injustice alimentaire qui participent à l’élaboration de la semaine avec nous, dans la mesure de leur connaissance et de leur vécu. Elles apportent beaucoup de senti, et sont capables de nous réorienter sur leurs préoccupations de tous les jours, sur des choses qui semblent banales, qui pourraient passer sous le radar des scientifiques. Par exemple, une personne à mobilité réduite qui arrive dans une banque alimentaire où il n’y a pas de rampe d’accès rencontre un méga obstacle dans son accès à l’alimentation&#8230;</p>
<p>Ce sont des détails comme ça qui font la différence, c’est donc vraiment enrichissant qu’elles siègent au comité. Pendant la semaine, elles offrent aussi des témoignages. Notre premier objectif, c’est d’essayer de déstigmatiser les personnes qui vivent en situation de pauvreté au Québec; elles nous aident en racontant leur vécu à travers l’alimentation. Ça donne un lien particulier avec les étudiants, qui n’ont peut-être pas vécu de situation comme ça. Tout le monde n’a pas subi de la violence étant jeune, tout le monde n’a pas été abandonné, tout le monde n’a pas vécu, par exemple, avec moins de 50 $ par mois, etc., et c’est parfois difficile pour les étudiants de se retrouver là-dedans. Mais l’expérience d’avoir à se préparer à manger, tout le monde la vit, et c’est à travers cet angle-là qu’on réussit à réunir, en tout cas, à rapprocher ces univers-là qui sont souvent très éloignés sur le plan socioéconomique.</p>
<p>VGG : À l’École d’été, il y a donc un objectif de développer l’empathie?</p>
<p>GL : Oui, exactement. Surtout de déstigmatiser, de donner la voix aux gens en situation d’injustice alimentaire.</p>
<p>VGG : Merci beaucoup, Geneviève Laroche, pour cet entretien.</p>
<p>&nbsp;</p>
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		<title>La bouffe de chez nous</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Marie-Michèle Rheault]]></dc:creator>
		<pubDate>Thu, 25 Apr 2019 12:56:32 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[11 La nourriture]]></category>
		<category><![CDATA[CHRONIQUES]]></category>
		<category><![CDATA[Radicalisme(s)]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>ZISHAD LAK Illustration : Catherine Lefrançois La bouffe, devenue presque une force disciplinaire pour les femmes, constitue sans doute un sujet d’intérêt pour le féminisme et pour des réflexions sur la construction de l’image féminine. On dirait que la bouffe – et le mode de sa consommation – détermine l’adhésion sociale à une citoyenneté privée, [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<h3><a href="/wp-content/uploads/2019/04/Vive-les-pains.png"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-3847" src="/wp-content/uploads/2019/04/Vive-les-pains.png" alt="" width="720" height="960" srcset="/wp-content/uploads/2019/04/Vive-les-pains.png 720w, /wp-content/uploads/2019/04/Vive-les-pains-225x300.png 225w" sizes="(max-width: 720px) 100vw, 720px" /></a></h3>
<h3></h3>
<h3 style="text-align: right;">ZISHAD LAK</h3>
<p>Illustration : Catherine Lefrançois</p>
<p>La bouffe, devenue presque une force disciplinaire pour les femmes, constitue sans doute un sujet d’intérêt pour le féminisme et pour des réflexions sur la construction de l’image féminine. On dirait que la bouffe – et le mode de sa consommation – détermine l’adhésion sociale à une citoyenneté privée, mais aussi, et surtout, à une certaine classe sociale. La surveillance institutionnelle de la collation des enfants participe à cette mesure disciplinaire qui vise dans la majorité des cas certaines classes sociales plus que d’autres. Les discours sur le végétarisme et le véganisme et les modes de consommation qu’ils mettent de l’avant s’inscrivent parfois, eux aussi, dans l’aspect disciplinaire de la bouffe et de la santé qui sont le plus souvent des soucis féminins. Ce n’est que très récemment que les hommes cis-hétéros sont soumis en masse à la pression du corps idéal et de l’alimentation « santé ». La bouffe pour les femmes est normalement (normativement) associée à une gamme d’émotions, de la fierté à la culpabilité. D’une autre part, c’est traditionnellement la mère qui est chargée de la nourriture de l’enfant et le choix de cette nourriture lui revient (la bonne mère des légumes et des fruits biologiques, la mère indigne des friandises sucrées et salées). Un sujet toutefois qui est moins abordé est le rapport entre le sujet ethnique et sa bouffe. On a commencé à parler de l’appropriation culturelle de la bouffe, des tendances alimentaires et de leurs effets destructifs sur la culture et l’économie des pays du Sud. Avec l’émergence non négligeable des écrivain.e.s et des chercheur.e.s racisé.e.s, nous nous doutons que notre quinoa, notre avocat et notre tempeh ne constituent pas toujours des choix éthiques, et nous nous demandons si notre santé l’emporte sur la subsistance des peuples du Sud mondial.</p>
<p>Malgré toutes ces pistes importantes, j’ai plutôt décidé de parler ici de la honte qui accompagne la bouffe ethnique et l’odeur qu’elle émet, cette odeur qui est souvent associée aux sujets ethniques et dont j’ai toujours eu horreur après avoir mangé chez ma mère. Cette honte est en même temps la cause principale de mon hésitation pour l’écriture de ce texte. Suis-je en train de me mettre au centre de mon féminisme? Cette névrose fait en sorte que j’ai décidé de ne pas nommer certaines choses, dont l’origine ethnique de la bouffe de ma mère. Je ne sais pas si c’est véritablement un choix politique, s’il provient d’une honte dont je ne suis pas encore parvenue à me débarrasser, ou bien ma tentative de garder ma position du sujet pour un public majoritairement blanc. Mais bon…</p>
<p>Adolescente, j’ai écouté avec étonnement les ami.e.s de ma mère rire de l’insistance de leur fille de six ans pour apporter leur bouffe ethnique à l’école. Je me suis dit que cette envie pour la bouffe de sa mère ne durera pas chez cette fillette. Quant à moi, je voulais me distancier de tout signe ethnique. J’en avais marre de me faire marquer, j’en avais marre des interrogations sur ma culture et ma bouffe. Je voulais, moi aussi, être non tachée, non marquée, faire partie de la norme; la citoyenne naturelle (et non naturalisée) qui passe inaperçue. Mais surtout, j’avais peur de devenir l’une de ces immigrantes de qui on disait qu’elles puent, qu’elles dégagent une odeur ethnique. Les immigrants puent, j’avais entendu tant de fois, et cela vient de leurs épices, de leur bouffe… ou de leurs corps pathologiques… c’est religieux… c’est culturel… c’est traditionnel… c’est spirituel… c’est l’odeur de leur sagesse exotique… mais ça pue tout de même : les spéculations abondent. Mes réflexions sur notre bouffe oscillaient donc entre une vision romantique – on porte par la bouffe la vérité du monde, notre bouffe est traditionnelle, ancestrale et donc naturelle – et un ressentiment réactionnaire par rapport à ces romantismes de la première génération d’immigrant.e.s. La bouffe de ma mère qu’enfant j’avais tant aimée, qui évoquait chez moi tout un monde, n’était plus un savoir féminin ni une manifestation d’amour. Dans ma mélancolie raciale, elle est devenue l’entêtement de ma mère à me marquer d’une citoyenneté ethnique.</p>
<p>Toutes ces vagues d’émotions se sont calmées avec l’âge. J’ai réussi à développer des réflexions plus claires et plus lucides à partir de ces émotions confuses. Mais la honte, on ne s’en débarrasse pas avec une dose de raison. La honte est têtue. Quand une collègue de travail à Québec m’a demandé si nous mangions la bouffe de chez nous, j’ai répondu, un peu trop enthousiaste : « Non, non, pas vraiment ». La réponse en soi n’était pas fausse. Malgré l’intérêt que mon conjoint blanc montrait envers la bouffe « de chez nous », je n’en préparais pas à l’époque et lui non plus. C’était une affaire de femmes d’une autre génération, pour moi. Mais après cette réponse trop hâtive de ma part, ma collègue a répliqué : « Ah parce que je travaillais avec une Sénégalaise et elle apportait toujours la bouffe de chez eux et ça puait. » Cette fois, j’ai eu honte d’avoir trahi cette Sénégalaise avec mon enthousiasme, voulant m’attacher à une blanchitude qui, en même temps, me vendait la bouffe d’autres ethnicités. J’ai vanté avec une fierté (osé-je dire blanche?) ma prédilection pour la bouffe indienne en prononçant <em>sag paneer</em> avec un faux accent anglais <em>Indian wanna be</em>, non comme un acte de solidarité avec les Indiennes, non pour me racheter auprès de la Sénégalaise qui aime la bouffe sénégalaise, mais comme un signe d’appartenance et d’adhésion à la blanchitude. Or, quand mon conjoint parlait de la bouffe « de chez moi » avec ses amis, je me taisais. Dans ces instants, j’avais l’impression de perdre toute possibilité d’acquérir une subjectivité blanche et non marquée et je me voyais en informante autochtone (<em>native informant</em>).</p>
<p>J’ai commencé à cuisiner la bouffe de chez nous lors de ma première grossesse et quand j’ai eu envie de la familiarité de mon aliment réconfortant, de son odeur même. Ce nouvel intérêt me lie d’une nouvelle façon à une autre génération de femmes de ma culture et ajoute une autre couche de complexité à ma relation avec elles. Je sollicite souvent les conseils de ma grand-mère, ce qui me fournit en même temps la joyeuse occasion de lui parler par Skype, car ses recettes mènent souvent à d’autres histoires qu’elle a à me raconter. Je n’aperçois pas la bouffe comme une façon de transmettre ma culture à mes enfants. Mais par le biais de la bouffe, je suis arrivée à une appréciation profonde du savoir de ma grand-mère; c’est cette appréciation que je souhaite passer à mes enfants pour qu’iels puissent grandir sans la honte qui me hante.</p>
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		<title>Iode 131</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Marie-Michèle Rheault]]></dc:creator>
		<pubDate>Thu, 25 Apr 2019 12:56:32 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[11 La nourriture]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>CATHERINE LEFRANÇOIS Illustration : Catherine Lefrançois Si jamais je me pars un band de métal, je vais l’appeler Carcinome papillaire. C’est le p’tit nom de mon cancer. Il paraît qu’à choisir, c’est le meilleur qu’on peut avoir. Chirurgie, radiothérapie par voie orale, et hop : si on est chanceuse, on est guérie, et on s’en tire [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<h3><a href="/wp-content/uploads/2019/04/Choux.png"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-3843" src="/wp-content/uploads/2019/04/Choux.png" alt="" width="1200" height="900" srcset="/wp-content/uploads/2019/04/Choux.png 1200w, /wp-content/uploads/2019/04/Choux-300x225.png 300w, /wp-content/uploads/2019/04/Choux-768x576.png 768w, /wp-content/uploads/2019/04/Choux-1024x768.png 1024w, /wp-content/uploads/2019/04/Choux-65x50.png 65w" sizes="(max-width: 1200px) 100vw, 1200px" /></a></h3>
<h3 style="text-align: right;">CATHERINE LEFRANÇOIS</h3>
<p>Illustration : Catherine Lefrançois</p>
<p>Si jamais je me pars un <em>band</em> de métal, je vais l’appeler Carcinome papillaire. C’est le p’tit nom de mon cancer. Il paraît qu’à choisir, c’est le meilleur qu’on peut avoir. Chirurgie, radiothérapie par voie orale, et hop : si on est chanceuse, on est guérie, et on s’en tire avec une hormonothérapie de substitution qui est très bien tolérée par la plupart des personnes.</p>
<p>C’est que dans les formes les plus courantes du cancer de la glande thyroïde, les cellules atteintes demeurent différenciées, c’est-à-dire qu’elles continuent globalement à ressembler à des cellules thyroïdiennes saines et à se comporter comme telles. La glande thyroïde produit des hormones qui régulent le métabolisme, d’abord en synthétisant une protéine, la thyroglobuline, puis en iodant celle-ci. Les follicules thyroïdiens ont pour fonction de capter l’iode ingéré à travers l’alimentation afin d’assurer la production de ces hormones essentielles à la vie. L’apport de cet oligoélément varie énormément d’un type d’aliment à l’autre, et le régime alimentaire nord-américain est particulièrement pauvre en iode. Pour cette raison, le sel de table vendu au Canada et aux États-Unis est iodé afin de prévenir les carences dans la population.</p>
<p>C’est ce mécanisme d’iodation qui fait des cancers différenciés de la thyroïde (95 % des cas de cancer qui affectent cette glande) des cancers si faciles à traiter. Puisque les cellules anormales continuent à capter, stocker et traiter l’iode, on dispose d’une manière imparable de détruire ces cellules et ces cellules uniquement : l’iode radioactif.</p>
<p>Sainte Marie Curie va guérir mon cancer.</p>
<p><strong>L’iode</strong></p>
<p>L&rsquo;iode est l&rsquo;élément chimique de numéro atomique 53, de symbole I. On le retrouve surtout dans la mer et les précipitations contribuent à répandre l’iode dans les terres. Il est ensuite absorbé par les végétaux, puis par les animaux qui les mangent. La teneur en iode des végétaux et des animaux est extrêmement variable. Les céréales vont typiquement contenir environ 5 µg d’iode par 100 g, un champignon, 1 µg, un concombre, 0,3 1 µg. Un poisson marin contient entre 40 et 250 µg d’iode par 100 g et le sel de table iodé, entre 1 500 et 2 000 µg. Et, tenez-vous bien, le nori, entre 1 400 et 20 000 µg, qui n’est encore rien à côté du 68 200 µg du goémon noir. La chair des animaux terrestres, les œufs, le fromage se situent tous quelque part entre les légumes et les poissons marins.</p>
<p>On estime qu’un adulte a besoin d’un apport quotidien de 100 à 200 µg d’iode par jour.</p>
<p>J’espère que vous avez pris des notes; vous en aurez besoin pour la suite.</p>
<p><strong>Le traitement</strong></p>
<p>Ça fait que j’avais déjà une médecin de famille; maintenant, j’ai une ORL, une endocrinologue et un nucléiste. Le nucléiste calcule la dose de radioactivité nécessaire pour détruire les tissus thyroïdiens qui pourraient subsister après la chirurgie; c’est lui qui administre le traitement, et qui s’assure de la manipulation sécuritaire des isotopes radioactifs médicaux, qui peuvent aussi être utilisés à des fins diagnostiques. Dans le cas de la radiothérapie, on a besoin d’une charge suffisante, mais pas excessive, et ce, afin de maintenir au plus bas les risques que le rayonnement provoque un autre cancer. L’isotope utilisé est l’iode 131, un isotope artificiel (merci Irène Joliot-Curie). La pilule est livrée dans un contenant en plomb et elle est administrée dans un environnement contrôlé. Je n’ai même pas eu le droit de la prendre entre mes doigts. On l’avale, et puis hop, on file en vitesse dans un endroit où on pourra être isolé de toute présence humaine pendant quelque temps, et on sort surtout de l’hôpital en empruntant les escaliers parce que, et c’est une citation textuelle du bon docteur, « il ne faudrait pas que vous vous retrouviez dans un ascenseur en panne avec trois femmes enceintes, mettons ». OK.</p>
<p>L’iode 131 est un isotope commun libéré par fission nucléaire. L’exposition à l’iode 131 libéré accidentellement est trop faible pour détruire les cellules thyroïdiennes; elle entraîne plutôt des mutations qui mènent au cancer. Lors d’accidents nucléaires, afin de protéger les personnes exposées, on peut tenter de préserver leurs glandes thyroïdes en saturant celles-ci d’iode stable, avec la prise de comprimés d’iodure de potassium; les follicules thyroïdiens ne peuvent donc plus capter davantage d’iode et sont par le fait même moins affectés par la radiation émise par l’iode 131. Dans le cas d’une radiothérapie, c’est tout le contraire : pour s’assurer d’une captation maximale de l’isotope médical, il faut affamer les follicules.</p>
<p><strong>Le régime</strong></p>
<p>Bon, c’est ici que l’histoire commence à être le <em>fun</em>.</p>
<p>Dans les sept jours précédant le traitement, il faut s’astreindre à un régime à basse teneur en iode, afin de maximiser l’absorption de l’iode radioactif par les cellules thyroïdiennes. Les grandes lignes du régime sont simples à comprendre : pas de sel de table, aucun aliment préparé qui pourrait en contenir (soupe, bouillon, pain, biscuits, charcuteries), pas de poissons ni de fruits de mer, encore moins d’algues, peu de viande, un maximum d’une demi-tasse de lait par jour, pas de jaune d’œuf. Le gros sel casher ou à marinade est permis, puisqu’il ne contient pas d’additifs; on peut donc cuisiner avec du sel (ouf), avec du poivre, des fines herbes. On nous remet un document avec des recommandations très précises, et les aliments classés en deux colonnes : ceux qui sont permis, et ceux qui sont interdits.</p>
<p>Là où ça se corse, c’est, d’abord, dans les exceptions. Il faut savoir que certaines grandes marques (pensez aux conglomérats de l’alimentation) rendent publics les ingrédients de leurs produits de manière très précise, et que, procédés mécaniques et industriels aidant, on peut se fier à l’homogénéité de leurs produits. Il y a donc certaines marques de pain (en fait, une seule, la pire), de légumes en conserve (comme les tomates) et de céréales à déjeuner qui sont permises, puisqu’elles sont fabriquées avec du sel non iodé. Par ailleurs, si la grande catégorie des fruits et légumes frais peut être consommée sans restriction quant aux quantités, certaines variétés sont interdites. Exit la rhubarbe, les choux, les épinards et le navet, ainsi que la pelure des pommes de terre. Ajoutez à cela que les produits du soya sont interdits. Enfin, il faut consommer un maximum de quatre portions de produits céréaliers par jour.</p>
<p>On le sait toutes, le réseau de la santé a été mis à mal par 15 ans de règne libéral quasi ininterrompu, qui ont succédé l’infâme déficit zéro du PQ de Lucien Bouchard. Si, d’un côté, j’ai été prise en charge très rapidement après le diagnostic, on m’a bien fait comprendre que j’avais le devoir moral de me présenter à mes rendez-vous; on m’a même dit combien le comprimé et les injections préparatoires allaient coûter au contribuable (plusieurs milliers de dollars). Bref, soigner un cancer, ça coûte cher et ça exige beaucoup de personnel. Les ressources humaines du système sont sollicitées au-delà de leurs capacités. Alors moi, jeune, globalement en santé, éduquée, bien entourée, vous comprendrez qu’on ne m’a pas offert de rendez-vous avec une nutritionniste pour m’aider à démêler tout ça. Je suis rentrée chez moi avec mes instructions. Je les ai lues avec attention, en prenant des notes, et en essayant de faire des menus autour de ces contraintes.</p>
<p>Tiens, ils ont fait des menus types pour nous aider.</p>
<p>Tiens, des burgers et des patates.</p>
<p>Je puise dans mes ressources de plats 100 % végétaux. Je valide la liste des ingrédients, histoire de vérifier qu’ils ne sont pas interdits. Gingembre : nulle mention. Lait de coco : totalement absent. WTF, on peut manger de la mayonnaise, du ketchup pis de la moutarde? C’est plein de sel! Légumineuses : OK, sauf le haricot pinto, le haricot rouge, le haricot blanc à œil noir, le petit haricot rond blanc, le haricot blanc rognon et la fève de lima. Et pourquoi seulement quatre portions de produits céréaliers? Quoi? Le riz est dans les aliments non permis?</p>
<p>J’ai composé le numéro de téléphone qu’on m’avait donné en cas de questions. Pourquoi pas de riz? Ah, c’est une erreur, vous avez le droit. Le lait de coco? Oui, oui, on ne voit pas pourquoi vous ne pourriez pas. Est-ce que je peux continuer à prendre du Gaviscon pour mon estomac? C’est que c’est à base d’algues. Ah ben, c’est la première fois qu’on nous la pose celle-là… Pourquoi les condiments sont permis? Ah, ben, vous devez pas en mettre tant que ça, quand même? C’est une question de quantité.</p>
<p>Une question de quantité.</p>
<p>Il doit bien y avoir une norme établie? Un nombre maximal de microgrammes autorisés quotidiennement dans le cadre du régime, qu’on pourrait moduler à notre guise? Si je ne mange pas de viande, est-ce que je peux manger des épinards à la place?</p>
<p>C’est à ce moment que je me suis mise à faire des recherches sur la teneur en iode des différents aliments. Vous vous en souvenez? Je vous en ai parlé plus haut. C’est pas le médecin qui m’a appris ça, je vous le garantis. Non, lui, ce qu’il m’a dit, quand il m’a demandé si j’étais inquiète et que j’ai répondu que je m’étais déjà informée sur ce qui m’attendait, il m’a dit : « Non, non, regarder dans Internet, y faut pas faire ça. »</p>
<p>Ben Internet m’a appris qu’il y a plein d’autres légumes de la famille des épinards, par exemple, qui ont une teneur en iode importante (pour un légume); l’avocat aussi. Ils ne sont pourtant pas dans la liste des aliments interdits. De plus, les poissons d’eau douce ont une teneur en iode semblable à celle des viandes : certains centres hospitaliers les indiquent comme étant autorisés dans un régime à faible teneur en iode.</p>
<p>On repassera pour l’autonomie du patient. Pis si vous avez un bagage culturel et culinaire asiatique, latino-américain, africain ou arabe, vous allez manger un burger de poulet sur du pain Gadoua comme tout le monde, bon, un point, c’est tout.</p>
<p>Finalement, j’ai strictement suivi le régime. Il s’est terminé deux jours après le traitement; j’ai fêté ça avec un délicieux œuf Laura Secord.</p>
<p>J’attends encore des nouvelles quant au succès du traitement. En attendant, j’ai écrit les premières chansons de mon nouveau <em>band</em>. Ça parle d’hiver nucléaire, de hamburgers et de tomates en conserve.</p>
<p>&nbsp;</p>
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		<title>Mon blendeur : considérations sur le zéro déchet et l’abandon</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Marie-Michèle Rheault]]></dc:creator>
		<pubDate>Thu, 25 Apr 2019 12:56:32 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[11 La nourriture]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>LAURENCE SIMARD Illustration : Catherine Lefrançois &#160; La première fois que mon coloc est entré chez nous, il m’a suggéré que j’étais peut-être atteinte du syndrome de Diogène. L’hypothèse provoqua des sursauts de honte et d’angoisse, que je remarquai à peine tant ils sont familiers, presque intrinsèques à mon rapport au monde, retontissant chaque fois [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<h3><a href="/wp-content/uploads/2019/04/Blender.png"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-3852" src="/wp-content/uploads/2019/04/Blender.png" alt="" width="1000" height="750" srcset="/wp-content/uploads/2019/04/Blender.png 1000w, /wp-content/uploads/2019/04/Blender-300x225.png 300w, /wp-content/uploads/2019/04/Blender-768x576.png 768w, /wp-content/uploads/2019/04/Blender-65x50.png 65w" sizes="(max-width: 1000px) 100vw, 1000px" /></a></h3>
<h3 style="text-align: right;">LAURENCE SIMARD</h3>
<p>Illustration : Catherine Lefrançois</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>La première fois que mon coloc est entré chez nous, il m’a suggéré que j’étais peut-être atteinte du syndrome de Diogène. L’hypothèse provoqua des sursauts de honte et d’angoisse, que je remarquai à peine tant ils sont familiers, presque intrinsèques à mon rapport au monde, retontissant chaque fois que les circonstances me forcent à ouvrir les yeux sur le désastre de mon logement.</p>
<p>Je vis avec mes deux enfants. À l’époque de mon coloc, on avait aussi une chienne Mira, un labrador censé apporter calme et bien-être à mon fils autiste à sa sœur, et à moi, mais plutôt versée dans le mangeage de traîneries plus ou moins comestibles et dans le renversage de poubelle.</p>
<p>Chez nous, c’est petit. Ça manque de lumière. C’est sale. Les murs, encore sur le primeur, sont couverts de barbeaux et de collants laites défraîchis, vestiges d’un passé de plus en plus lointain.</p>
<p>Et c’est encombré. Partout les armoires vomissent des articles vétustes et à moitié scrappes qui, mêlés à ma paperasse ainsi qu’aux amas de matière plus ou moins définie que produisent incessamment les enfants, colonisent le moindre espace plane – comptoir, table, bureau, tablette de bibliothèque. Plancher.</p>
<p>L’encombrement de mon appart fait écho à l’encombrement de ma tête. La dépression et l’angoisse se ressentent comme un poids, sur l’ensemble de mon corps mais surtout sur mon crâne, créant une impression de renfermement, comme si les murs se resserraient et que le plafond devenait lourd à porter.</p>
<p>Me débarrasser des choses m’angoisse. Depuis <a href="https://www.edwardburtynsky.com/projects/films/manufactured-landscapes" target="_blank" rel="noopener">Manufactured Landscapes</a>, je suis hantée par la vision de chacune de mes cochonneries qui s’ajoute aux monstrueux monceaux de nos déchets collectifs.</p>
<p>Cette année, mon blendeur m’habite. Après des mois de déni et de réparations boboches à la colle à papier, la fente dans le culot de plastique s’est transformée en grosse et incontournable cassure. La conclusion s’impose, inéluctable : le culot est scrappe, et le blendeur, hors d’usage.</p>
<p>Cette année, j’ai fini mon doc de peine et de misère, alors que mon fils souffrait de plus en plus visiblement de failles dans les services éducatifs, de perturbations, et de microcatastrophes dans sa nouvelle école, censée répondre aux besoins des personnes autistes d’âge secondaire et y échouant de façon spectaculaire. Nos angoisses montaient, alimentées l’une de l’autre, et au cœur de la mienne, la vision lancinante de mon blendeur inutilisable, prenant la poussière dans l’armoire : que faire? Quelle stratégie réaliste, dans le contexte de mon manque de temps et de mon épuisement généralisé, éviterait le crissage d’un appareil généralement en bon état aux vidanges?</p>
<p>***</p>
<p>Il y a des liens clairs entre notre rapport aux vidanges et notre rapport à la maternité.</p>
<p>L’idée n’est pas originale. Ce sont <a href="https://www.novethic.fr/actualite/social/droits-humains/isr-rse/le-zero-dechet-et-l-ecologie-renforce-t-il-les-inegalites-femmes-hommes-146391.html" target="_blank" rel="noopener">les femmes qui se tapent la transition écologique</a>, et particulièrement les efforts vers le zéro déchet. Comme les mères se tapent la gestion de la vie au complet – celles de leurs enfants, mais aussi de la suite du monde. Parce que pendant qu’on s’ébaubit devant le bucolique de certains territoires et qu’on romantise les pratiques de ceux qui l’habitent (le masculin est voulu, ce que font les <em>dudes</em>, c’est toujours plus porteur de sens, han), y’a des soupes qui se brassent et des couches qui se changent – <a href="http://www.editions-rm.ca/livres/faire-partie-du-monde/" target="_blank" rel="noopener">je ne suis pas la première à remarquer ça</a>.</p>
<p>Un parallèle s’établit également entre le paradigme de la maternité intensive et le mouvement zéro déchet. Le terme « maternité intensive » (<em>intensive mothering</em>) nous vient de Sharon Hays (1998). Elle a nommé ainsi une idéologie particulière, comprenant un ensemble de standards de ce qui constitue des « bonnes » pratiques de maternité, et ancrée dans le postulat qu’« un.e enfant a absolument besoin de recevoir des soins et de l’attention de manière constante, par une personne principale, et que la meilleure personne pour ce travail est la mère<a href="#_ftn1" name="_ftnref1">[1]</a> ». (Hays 1998, 8, ma traduction) La maternité intensive est présentement l’idéal normatif dominant en contraste duquel sont évaluées et jugées l’ensemble des mères. Elle implique des attentes sociales très élevées, et qui vont en augmentant, quant au temps, aux choix et opportunités de vie, et à l’argent que les mères devraient consacrer à assurer le soin et l’éducation de leurs enfants. Elle s’accompagne aussi d’un postulat que ces investissements et ce travail apportent nécessairement épanouissement et plénitude aux mères.</p>
<p>Les attentes de la maternité intensive font écho à celles du mouvement zéro déchet : on s’attend des adhérent.es qu’il.les sacrifient à la cause des quantités jamais finies de temps, d’énergie, et d’argent – on peut toujours faire mieux pour diminuer le poids de son sac mensuel (que dis-je, annuel) de vidanges.</p>
<p>Mais plus significativement, ces deux mouvements transposent une responsabilité collective, c’est-à-dire la poursuite de la vie, en une affaire de pratiques et de vertu individuelles. La relation à ses vidanges, comme la relation à ses enfants, nourrissent un rapport à soi, c’est-à-dire une perception de soi en tant qu’individu, et comme faisant partie du monde. Nos modes variés de gestion d’enfants et de vidanges nous démontrent à nous-mêmes et aux autres notre sens individuel de l’éthique, de notre perception de nos relations avec les autres et avec l’ensemble du vivant, et de notre responsabilité au sein de ses relations.</p>
<p>La réflexion s’applique aux bobos de Montcalm qui magasinent à La Récolte comme aux punks qui font du <em>dumpster diving</em>. Dans les deux cas, le zéro déchet est une déclaration de subjectivité, basée sur l’adhérence à des vertus normatives : utiliser sa force d’achat pour s’éloigner du suremballage et de la pollution, ou envoyer chier le capitalisme sauvage et son régime de destruction et de gâchis.</p>
<p>Dans les deux cas, la pratique dénote certains privilèges : des connaissances précises, une flexibilité d’horaire et de menu, et du temps – beaucoup de temps – pour cuisiner.</p>
<p>Le zéro déchet et la maternité intensive, comme n’importe quelle idéologie ou n&rsquo;importe quel discours disciplinaire, engendrent leurs lots d’inégalités. Ils marginalisent différents vécus et rapports au monde selon la classe sociale et d’autres plans de différences, d’inclusions et d’exclusions. Les théories et pratiques de l’intersectionnalité nous apprennent comment les structures, les normes, et les attentes sociales se déploient, s’articulent, et fessent différemment selon les combinaisons vécues de rapports de pouvoir – liés par exemple à la classe, au genre, ou aux différentes façons d’être racisé.es. Ces théorisations se raffinent toujours. On prend conscience de comment ces rapports de pouvoir émergent dans des contextes toujours particuliers, en relation avec d’autres identités et éléments du vécu : la sexualité, l’âge, la maternité, la migration, la fonctionnalité physique, mentale et émotive, de soi mais aussi des membres de sa famille, surtout de ses enfants.</p>
<p>Pour ma part, j’ai jamais été assez riche pour avoir des vidanges <em>glamour</em>. Mes déchets sont laids, <em>cheaps</em>, arborent des couleurs criardes et le clinquant sale de films de plastique déchirés. Et l’angoisse du culot de plastique brisé de mon blendeur se mêle indissociablement à celles d’être témoin des souffrances de mon fils, de mon avenir incertain de mère-proche aidante, de la montée du racisme au Québec, des violences inhumaines envers les personnes migrantes, et de la précarité grandissante de notre monde dans une course néolibérale vers le désastre environnemental.</p>
<p>***</p>
<p><a href="https://warwick.ac.uk/fac/arts/english/currentstudents/undergraduate/modules/en361fantastika/bibliography/1.4povinelli_e.2011economies_of_abandonment.pdf" target="_blank" rel="noopener">Elizabeth Povinelli</a> présente l’abandon comme relation centrale à notre moment de capitalisme avancé. Inspirée de la biopolitique de Foucault et du <em>Homo sacer</em> d’Agamben, elle décrit l’abandon comme le fait de « laisser mourir », faute de soins : d’investissements en temps, en énergie, et en argent dans les mécanismes qui protègent la vie, au-delà d’une logique de marché.</p>
<p>L’abandon se ressent dans la fatigue et l’érosion de la matière : des culots de plastique, des corps, des cœurs, des santés mentales, qui subissent assaut après assaut, jour après jour. La fatigue mène à l’épuisement, et l’érosion, à une défaite banale – une mort prématurée mais ordinaire.</p>
<p>L’abandon consiste à se faire avoir tranquillement, à l’usure. Comme mon fils, pour qui j’ai fini par accepter une solution insatisfaisante et douloureuse, après des mois de combats avec les multiples instances de la commission scolaire. Comme le culot de mon blendeur, que j’ai fini par crisser au recyclage, condamnant du même coup l’appareil au complet.</p>
<p>***</p>
<p>Le mouvement zéro déchet et l’idéologie de maternité intensive sont deux créatures néolibérales : les deux incitent avec enthousiasme et jovialisme les individus à prendre sur elles les responsabilités collectives abandonnées et à s’en faire une vertu personnelle.</p>
<p>Ce sont aussi des idéaux de rapports alternatifs au monde. En ce sens, ils sont porteurs d’espoirs radicaux. Mais cruels.</p>
<p>Parce qu’il n’y aura pas de grande bataille définitive contre l’abandon. Il n’y aura qu’une litanie de petits combats quotidiens, contre le flot du courant dominant, pour protéger une possibilité de vie alternative, dans laquelle mon fils est heureux à l’école, mon blendeur est réparé, et collectivement, on maintient les conditions d’une vie riche et digne.</p>
<p>Cette possibilité ne peut qu’être protégée, pour l’instant. Le rêve ne sera jamais atteint une fois pour toutes. Et tôt ou tard, l’épuisement s’installe. Diogène ou le dépotoir.</p>
<p>Mais entretemps, mon blendeur prend encore la poussière dans mon armoire, sans culot, alors que j’attends un miraculeux enlignement d’étoiles. Le refus de jeter représente aussi un refus d’abandonner, pour un autre jour encore.</p>
<p>Paraît que chez les Marx, c’était tout le temps le bordel. Cette idée ne me conforte qu’à moitié – quand on y pense, Jenny Marx (celle qui a marié Karl) a quand même eu une vie de marde.</p>
<hr />
<p><a href="#_ftnref1" name="_ftn1">[1]</a> [a] child absolutely requires consistent nurture by a simple primary caretaker and that the mother is the best person for the job</p>
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		<title>L&#8217;odeur de l&#8217;avoine</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Marie-Michèle Rheault]]></dc:creator>
		<pubDate>Thu, 25 Apr 2019 12:56:32 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[11 La nourriture]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>CATHERINE ANNE LARANJO Illustration: Catherine Lefrançois &#160; Ça sentait mes seize ans. Un mélange d’avoine dorée et de chocolat. De papier plastique déballé vite. Inconsciemment, presque en chantant. Ça sentait les yeux de gars écartillés sur mon cas, grands pour encercler à la fois mes deux seins et mon visage et traverser mon corps pour [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p><a href="/wp-content/uploads/2019/04/Amie.jpg"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-3868" src="/wp-content/uploads/2019/04/Amie.jpg" alt="" width="1000" height="666" srcset="/wp-content/uploads/2019/04/Amie.jpg 1000w, /wp-content/uploads/2019/04/Amie-300x200.jpg 300w, /wp-content/uploads/2019/04/Amie-768x511.jpg 768w" sizes="(max-width: 1000px) 100vw, 1000px" /></a></p>
<h3 style="text-align: right;">CATHERINE ANNE LARANJO</h3>
<p>Illustration: Catherine Lefrançois</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Ça sentait mes seize ans.</p>
<p>Un mélange d’avoine dorée et de chocolat. De papier plastique déballé vite. Inconsciemment, presque en chantant.</p>
<p>Ça sentait les yeux de gars écartillés sur mon cas, grands pour encercler à la fois mes deux seins et mon visage et traverser mon corps pour cerner aussi mes deux fesses pamplemousses et le petit bout de mon nez clémentine.</p>
<p>Ça sentait l’abricot séché des mélanges de randonneur que tu traînes dans la poche latérale de ton sac pour le <em>snack</em> ça fait trois mois qu’ils sont là tu leur préfères les galettes magiques de la cafétéria.</p>
<p>Ça sentait le vieux tapis oublié sous le tas de vêtements à laver. Ça sentait le retard. La presse ou l’urgence ou le désir de l’ailleurs, de l’autre.</p>
<p>Le souvenir mélange les choses et les relie à la fois.</p>
<p>Aujourd’hui, mes seize ans sentaient les contours d’eux-mêmes. Aujourd’hui, entre nos deux chaises une assiette tenait, à moitié sur ton genou de psychologue devenu ami, à moitié sur ma cuisse d’anorexique en voie d’être guérie, entre les deux chaises que tu as choisies pareilles une assiette à moitié prise à moitié offerte, aujourd’hui notre rencontre sentait la cloche qui sonne tantôt.</p>
<p>Tu pars bientôt. Tu déménages. Tu t’es choisi un nouveau bureau. Tu regardais l’heure en douce. Tu choisissais tes moments de clôture. Pas quand tu m’accompagnais dans mes bains de larmes. Pas quand tu piochais dans ma collation d’adolescente. Pas quand tu glissais tes yeux sur les territoires de mon visage et les rivières de mes cheveux. Pas quand tu te réfrénais à t’y perdre à y frissonner. Tu es professionnel, tu n’aurais pas choisi une grande galette maladroitement arrondie comme je l’ai fait, toi tu ne regardais le temps que quand mes yeux étaient baissés sur les courbettes de mes mains pianotées.</p>
<p>Je jouais dans les morceaux de mes seize ans. Ils sentaient les raisins secs. Les miettes. Les petits restes de rien. C’était comme le filet chaud qui sortait des cuisines de la cafétéria entre les cours. Pendant les pauses trop courtes où nos sacs à dos s’écrasaient dans les ruées. Mes seize ans au cœur de nos déplacements vers le comptoir de service, passé la caisse enregistreuse et les machines à canettes, au-dessus du présentoir vitré encore vide du matin ou déjà nettoyé après le dîner.</p>
<p>Ça sentait la fugacité. L’instant volé. Le coup de vent répété.</p>
<p>Ça sentait les automnes en spirale, les décomptes marqués d’un surligneur rose ou bleu ou vert ou mauve, plus tard ils ont inventé le rouge et le fuchsia pour les cases de devoirs de l’agenda et les décomptes pour les vacances de Noël les semaines de relâche le congé de l’été.</p>
<p>Ça sentait les minutes suspendues. Comme une gomme balloune en plein centre.</p>
<p>Ça sentait le vestiaire, l’entre-deux. Le parfum Axe. La mousse à cheveux Garnier. Pas lisses pas frisés, juste corrects juste assez calculés. Ça sentait le mascara, le <em>gloss</em> à la vanille. Les petites culottes de dentelle, les <em>tatoos</em> frais faits, le désinfectant de <em>piercing</em> à nombril. Tous camouflés, papa maman tu sais.</p>
<p>Sous leurs atours nos mains douces et nos corps vierges sentaient fort. On était anguille sous roche, galettes d’avoine naturelle sous emballage commercial.</p>
<p>Ça sentait la cabane à sucre, les manteaux ouverts. Le vernis à ongles rouge clair, et sous les ongles d’acrylique nos doigts rompant les grandes galettes chaudes. Aujourd’hui j’ai revu mes mains d’adolescente découpant sur la Terre d’avoine entière des petits pays prêt-à-manger.</p>
<p>Ça sentait les tailles basses. Les projets inachevés. La pâte à biscuit crue, les contours de torses aux frontières inconnues. On allait les découvrir de quelque manière à tout moment.</p>
<p>Ça sentait les bières douces, les <em>drinks</em> avec des pailles et des couleurs et des parasols dedans. Les jupes roulées et les bas trois quarts diminués. Le coton de maigre qualité. Les sucettes de sous-sol. Les <em>chips</em> au ketchup, la trempette ranch, la sueur de corps emmêlés.</p>
<p>Aujourd’hui dans ton bureau de psychologue qui m’aide à déconstruire mes peurs en les dévêtant en nous en rhabillant ensemble différemment, tu m’aides à faire ça imagine tu te vêtis de peurs avec moi tu ressors de l’autre côté encore intact tout auréolé. Parfois c’est une salade-sac à dos le mélange que me faisait toujours mon père disparu. Parfois c’est une confiture tu en apportes un bocal complet on y trempe tour à tour nos index j’apprends à traverser les frigidaires en pleine nuit. Parfois c’est un gâteau au fromage j’étais toujours la première à reprendre une pointe, parfois c’est la crème glacée Oréo du Ben &amp; Jerry’s de mes fêtes de Catherinette je l’appelais une banane gelée je m’en léchais les poignets de joie une abeille s’était cachée dans ma manche pour me blesser j’avais surtout pleuré d’échapper le trésor.</p>
<p>Aujourd’hui ce sont les galettes de mes seize ans, depuis je n’en ai ni mangé ni fait, c’est pour me punir en douce : on dit que l’avoine également apaise et réjouit. Aujourd’hui ça sentait la peau qui a le goût d’avoir fini d’être laide, ça sentait l’indescriptible, l’insaisissable couché juste là sous la première vague d’odeur, ça sentait le goût de vivre longtemps de défaire des desserts avec les doigts et d’exister assez profondément pour manger chacun des villages de ces grandes galettes croquantes jusqu’à tard dans la nuit du monde et loin dans le réconfort de se chercher sans devoir se trouver.</p>
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		<title>Patriarcalin à l&#8217;épicerie</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Catherine Lefrançois]]></dc:creator>
		<pubDate>Thu, 25 Apr 2019 12:56:31 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[11 La nourriture]]></category>
		<category><![CDATA[Patriarcalin]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>ANTHONY CHARBONNEAU GRENIER &#160; &#160;</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<h2 style="text-align: right;">ANTHONY CHARBONNEAU GRENIER</h2>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p><a href="/wp-content/uploads/2019/04/Patriarcalin-Bouffe-corr.jpg"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-3900" src="/wp-content/uploads/2019/04/Patriarcalin-Bouffe-corr.jpg" alt="" width="2700" height="3600" srcset="/wp-content/uploads/2019/04/Patriarcalin-Bouffe-corr.jpg 2700w, /wp-content/uploads/2019/04/Patriarcalin-Bouffe-corr-225x300.jpg 225w, /wp-content/uploads/2019/04/Patriarcalin-Bouffe-corr-768x1024.jpg 768w" sizes="(max-width: 2700px) 100vw, 2700px" /></a></p>
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		<title>Y&#8217;a plus rien qui goûte bon</title>
		<link>/ya-plus-rien-qui-goute-bon/?utm_source=rss#038;utm_medium=rss&#038;utm_campaign=ya-plus-rien-qui-goute-bon</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Marie-Michèle Rheault]]></dc:creator>
		<pubDate>Thu, 25 Apr 2019 12:56:31 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[11 La nourriture]]></category>
		<category><![CDATA[CHRONIQUES]]></category>
		<category><![CDATA[Contemplations du câlice]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>MARIE-MICHÈLE RHEAULT Illustration : Catherine Lefrançois &#160; Y’a plus rien qui goûte bon depuis que le médecin m’a dit : « Madame, nous ne commencerons aucun traitement de fertilité tant que vous n’aurez pas atteint un IMC convenable. Perdez 30 livres et revenez dans trois mois. » Le verdict était tombé : j’étais trop grosse. Pire : j’étais trop grosse [&#8230;]</p>
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<h3></h3>
<h3 style="text-align: right;">MARIE-MICHÈLE RHEAULT</h3>
<p>Illustration : Catherine Lefrançois</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Y’a plus rien qui goûte bon depuis que le médecin m’a dit : « Madame, nous ne commencerons aucun traitement de fertilité tant que vous n’aurez pas atteint un IMC convenable. Perdez 30 livres et revenez dans trois mois. » Le verdict était tombé : j’étais trop grosse. Pire : j’étais trop grosse pour recevoir un traitement médical.</p>
<p>Y’a plus rien qui goûte bon depuis qu’on m’a fait changer de siège dans l’avion parce qu’« on essaie de ne pas mettre une personne qui a besoin d’une rallonge de ceinture devant une sortie de secours, c’est pas prudent ».</p>
<p>Y’a plus rien qui goûte bon depuis qu’une vendeuse m’a dit lorsque j’entrais dans sa boutique de vêtements : « Hmmm, je suis désolée, mais on n’a rien pour vous ici. »</p>
<p>Y’a plus rien qui goûte bon quand je me rends compte que toute goûte trop bon à ce souper d’ami.e.s et que je ne m’arrêterai pas de manger avant d’avoir mal au ventre. Ça goûte vraiment mauvais d’avoir au matin des effluves du saucisson de la veille parce que tu en as mangé à ne plus pouvoir le digérer.</p>
<p>Y’a plus rien qui goûte bon quand tu choisis quelque chose de « santé » au restaurant juste pour pas être jugée par les <em>dudes</em> de la table d’à côté.</p>
<p>Depuis que j’ai eu l’idée de devenir végétarienne juste pour maigrir.</p>
<p>Depuis que j’ai téléchargé l’application MyFitnessPal.</p>
<p>Depuis que j’ai eu l’idée de calculer mes calories.</p>
<p>Depuis que je me suis acheté une balance. Y’avait pas ça chez nous quand j’étais petite, une balance.</p>
<p>Y’a plus rien qui goûte bon depuis qu’un innocent m’a catcallée sur la rue depuis sa voiture : « Moé, je trouve ça sexy les grosses qui s’assument! »</p>
<p>Depuis que les grosses sont objectifiées sur les réseaux/applications de rencontres : objets de désir refoulé qu’on n’oserait jamais montrer au grand jour.</p>
<p>Depuis qu’on m’a dit : « Si tu n’étais pas autant à l’aise avec ton corps et que tu n’avais pas une vie sexuelle épanouie, ça t’aiderait à te motiver à perdre du poids. »</p>
<p>Y’a plus rien qui goûte bon depuis qu’on a reconfiguré les bancs d’autobus pour maximiser l’espace et minimiser le confort des usagé.e.s. Depuis que les <em>set</em> de patio sur les terrasses des restos et des bars sont tellement <em>cheap</em> qu’il me faut m’asseoir sur une seule fesse, retenant la moitié de mon poids durant toute la soirée, souriant tout de même.</p>
<p>Depuis que tous les gourous de la « remise en forme », de la diète cétogène, du programme transform de chez Nautilus ou du Beachbody me sautent dessus sur les réseaux sociaux pour me vendre des livres en moins ou le Saint-Graal de toutes les femmes : le « poids santé ».</p>
<p>Depuis qu’au gym, on m’a félicitée de me « prendre en main ».</p>
<p>Depuis qu’on nous passe en boucle à la télé des <em>freakshows</em> de médecins sauveurs qui « ramènent à la vie » des hommes et des femmes de 600 livres en leur faisant la morale et en pointant leur misère du doigt.</p>
<p>***</p>
<p>C’est ma petite face dans l’image en haut de ce texte. La petite Marie-Michèle qui adore les spaghettis depuis 1982. Je me demande quand est-ce que ça a arrêté de goûter bon les spaghettis. Je me demande surtout quand est-ce que tout ce que je mange va arrêter d’avoir un arrière-goût de culpabilité.</p>
<p>&nbsp;</p>
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		<title>Le carburant, le poison</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Marie-Michèle Rheault]]></dc:creator>
		<pubDate>Thu, 25 Apr 2019 12:56:31 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[11 La nourriture]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>VALÉRIE FORGUES Illustration : Catherine Lefrançois &#160; Quand je pense à l’écriture, la même image me revient toujours en tête; Philippe Petit dans le ciel, entre les tours du World Trade Center ou au-dessus de Notre-Dame. Je vois sa solidité physique et mentale, sa vulnérabilité, sa force et sa passion. Il pourrait tomber et mourir [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<h3><a href="/wp-content/uploads/2019/04/Alphabits-2.png"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-3899" src="/wp-content/uploads/2019/04/Alphabits-2.png" alt="" width="1000" height="1000" srcset="/wp-content/uploads/2019/04/Alphabits-2.png 1000w, /wp-content/uploads/2019/04/Alphabits-2-150x150.png 150w, /wp-content/uploads/2019/04/Alphabits-2-300x300.png 300w, /wp-content/uploads/2019/04/Alphabits-2-768x768.png 768w, /wp-content/uploads/2019/04/Alphabits-2-250x250.png 250w, /wp-content/uploads/2019/04/Alphabits-2-100x100.png 100w" sizes="(max-width: 1000px) 100vw, 1000px" /></a></h3>
<h3></h3>
<h3 style="text-align: right;">VALÉRIE FORGUES</h3>
<p>Illustration : Catherine Lefrançois</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Quand je pense à l’écriture, la même image me revient toujours en tête; Philippe Petit dans le ciel, entre les tours du World Trade Center ou au-dessus de Notre-Dame. Je vois sa solidité physique et mentale, sa vulnérabilité, sa force et sa passion. Il pourrait tomber et mourir à tout moment. Ça fait partie de la beauté. Ça et sa concentration extrême. Il marche au-dessus du vide, juste à côté de la mort, absolument vivant. Écrire, pour moi, c’est exactement ça, dans l’idéal. Avancer avec d’un côté des forces vives et de l’autre, la possibilité de disparaître.</p>
<p style="text-align: center;">*</p>
<p>Depuis plusieurs jours, pour me préparer à un examen médical, je ne mange que de la nourriture blanche. Du riz, des pâtes au beurre, du fromage, des biscottes avec du miel, du lait d’amande nature ou à la vanille. C’est au début de cette semaine de diète « sans résidu » que le message de Catherine entre dans ma boîte de courriels : <em>Le prochain numéro aura pour thème la nourriture. Je sais que tu t’y intéresses de plusieurs manières. Aurais-tu envie de nous proposer un texte? </em></p>
<p>J’ai le privilège de ne pas regarder les prix de ce que j’achète, de faire mon épicerie dans un marché de proximité qui me fournit en produits locaux et bios; je fouine allègrement dans les magazines et les blogues culinaires. Je prépare la bouffe dans la joie, tout le temps. Je ne veux pas bâcler. Cuisiner me calme. J’aime tout du processus, de la préparation des aliments jusqu’à la vaisselle; foutre le bordel, salir, puis tout nettoyer, comme si rien ne s’était passé. Je suis végétarienne depuis cinq ans par amour des animaux vivants, libres et sauvages; je ne tolère pas le gaspillage alimentaire, considère qu’il est impossible de faire une épicerie pour une famille avec 75 dollars par semaine, que juste l’évoquer est une insulte. Enfin, cuisiner pour les gens que j’aime est un de mes plaisirs les plus doux, un grand geste d’amour. La nourriture comme fil de soie, quelque chose qui relie, qui se transmet.</p>
<p>Je n’ai jamais vraiment écrit sur le sujet. Il y a bien des descriptions de plats qui mijotent, de parfums de chocolat, de soupe et de risotto dans mes romans. Il y a des scènes qui se passent dans la cuisine ou dans un restaurant, mais ce sont des éléments de décor dans les livres, pas le cœur de l’histoire. Je ne suis jamais allée du côté sombre de mon rapport à la bouffe, même dans mon journal. Je reste <em>focus</em>, je fais un pas devant, en sachant que le côté noir de l’affaire est là, mais je n’ose pas le regarder. Pourtant, mon équilibre tant souhaité vient peut-être de ce face-à-face justement. Souvent, quand j’écris, une voix dans ma tête me freine. Elle me dit de façon très claire : <em>ne va pas là, c’est dangereux</em>. La sensation que je pourrais tomber me prend au ventre.</p>
<p>Je sais qu’on ne fait pas de littérature avec de bons sentiments. J’ai quarante ans et il m’apparaît de plus en plus nécessaire d’aller dans mes zones d’ombres, sans filet. Foutre le bordel, cochonner puis tout nettoyer.</p>
<p style="text-align: center;">*</p>
<p>Enfant, j’étais grassouillette, mais j’allais finir par débourrer. C’est ce que certaines de mes tantes disaient à ma mère. Quand je regarde mes photos d’enfance, je vois bien que je n’étais pas grosse. Malgré ça, j’ai des souvenirs humiliants de magasinage, de soirées au centre d’achats pour trouver mon habit de confirmation. Aucun vêtement ne faisait, quelque chose clochait avec mon gabarit d’enfant de onze ans. Bon, peut-être que j’étais grassette. Je me vois sortir de la cabine d’essayage, tourner sur moi-même, ma mère qui tire sur la taille des pantalons pour voir si ça fait. La vendeuse qui dit que je suis toute petite. Ma mère qui répond que je ne suis pas petite du tout.</p>
<p>À cette époque, à la maison, mes parents rationnaient les desserts. Pas par cruauté ni par méchanceté, mais pour des raisons de santé et de bonne alimentation. Deux biscuits, pas plus. Un demi Jos Louis, pas le gâteau au complet. Un Ah Caramel, pas les deux du sachet. Un jour, au terrain de jeu, je suis allée à la cantine avec mon argent de poche et j’ai demandé DEUX gâteaux au caramel. La dame m’a donc donné deux sachets de deux gâteaux. Quatre gâteaux pour moi toute seule. Juillet 1987. Quatre carrés au caramel en train de fondre dans leur emballage de plastique avant que je n’aie le temps de tous les manger. Un secret. Mes quatre gâteaux.</p>
<p>J’ai peut-être trop joué à la Barbie; trop feuilleté de magazines féminins; trop entendu dire que j’allais débourrer. Peut-être pas non plus. C’est peut-être juste moi, mon regard, mes yeux qui déforment. Quoi qu’il en soit, la sensation que je mange trop, que mon corps est inadéquat, dans sa forme, ses rondeurs; que je suis grosse, que je devrais perdre 10, 15 livres, ne m’a jamais quittée.</p>
<p>Souvent, j’ai rempli la mélancolie qui m’habite avec de la bouffe, souvent j’ai franchi la ligne entre assez et trop. Ma faim est bancale, inégale, croche et sans limites. Amour, livres, sexe, cigarettes, vin rouge et champagne, musique, écriture, nage, yoga m’ont tour à tour nourrie, fait sentir en vie et engourdie. Ils ont souvent eu le pouvoir de ralentir le temps, d’endormir le malaise de mon corps.</p>
<p style="text-align: center;">*</p>
<p>La première pensée que j’ai eue, quand j’ai su que je devais faire cette diète une semaine avant mon examen médical, c’est <em>chouette, je vais maigrir un peu. </em></p>
<p>Après une semaine de nourriture blanche, la veille de l’examen, c’est jeûne hydrique : eau, thé, tisane, café, aucun produit laitier ni de soya, du jello, du jus, de pommes ou d’oranges seulement, du bouillon. J’ai faim comme je n’ai pas eu faim depuis longtemps. Depuis cette période début vingtaine, alors étudiante au Collège O’Sullivan, où je ne mangeais rien au déjeuner, une barre tendre au dîner, où je buvais des litres d’eaux du matin au soir. Je voulais maigrir. Je me trouvais grosse et cette grosseur me pesait. J’avais tout le temps froid. Ça s’est prolongé jusqu’à mes premières semaines de travail dans l’Ouest canadien.</p>
<p>Ne pas grossir, ne pas manger, et s’il le faut, le moins possible. Ma lourdeur intérieure était, et est encore parfois, assez difficile à endurer, sans en plus que j’aie à supporter celle de mon corps.</p>
<p style="text-align: center;">*</p>
<p>Ça creuse dans mon ventre, je suis étourdie. Je ne fais que penser à ce que je mangerais, s’il n’y avait pas cet examen. La pizza de chez Nina, partagée avec Olivier la semaine dernière pour nos dix ans d’amitié, me hante. Au resto, nous avons beaucoup trop bu. Des bulles. Nous aurions pu nous arrêter là, après la pizza funghi, la pizza dessert au chocolat, après les cigarettes fines que je suis allée m’acheter chez Jack &amp; Jill, coin Saint-Joseph et Dorchester. C’était assez, mais j’en voulais plus. Plus d’ivresse, plus de cigarettes, plus de temps avec Olivier. Je ne sais pas m’arrêter et ça me fait peur. Je l’ai invité à prendre un bourbon à la maison. Pas un verre. Je ne sais plus combien de verres. Nous étions en forme, volubiles, heureux et saouls.</p>
<p>Si j’étais funambule, dans un moment comme cette soirée, je serais morte, c’est certain.</p>
<p style="text-align: center;">*</p>
<p>J’ai cessé de prendre la pilule à l’âge de 25 ans. À ce moment, mon corps a changé. Les seins qui m’embarrassaient depuis l’adolescence et dont je ne savais pas quoi faire sinon essayer de les camoufler ont fondu. J’ai perdu du poids. Et on le remarquait, on me disait que ça m’allait bien. C’était donc vrai, tout ce temps, j’étais grosse. À présent, on me félicitait pour mes livres en moins. Je suis devenue obsédée par la peur de reprendre le poids perdu. Vomir est devenu un jeu d’enfant. Trop mangé? Envie de trois portions de gâteau? Je filais en douce à la salle de bain, dégueulais tout. La gorge me brûlait. Mais j’étais mince. J’ai porté un bikini pour la seule fois de ma vie à cette période. J’avais le beurre et l’argent du beurre. Je mangeais tout ce que je voulais et je restais mince. Aujourd’hui, quand on me demande trois fois en l’espace de quelques mois si je suis enceinte, le réflexe me revient. Et pour manger ce que je veux, je bouge. Quatre fois par semaine. Trois, c’est limite; deux, de la paresse. Et je fais des abdos à la maison, et des minutes de planche, tous les jours, et je bois de l’eau, beaucoup d’eau.</p>
<p style="text-align: center;">*</p>
<p>Complètement à jeun depuis trente-six heures, j’ai des crampes dans les mâchoires. Je mangerais une <em>toast</em> au beurre d’arachides, un bol de céréales, la moitié de la brique de fromage, toute une barre Lindt 85 % de cacao, n’importe, n’importe quoi. Frissons, nausées, engourdissement. Burger, pizza, poutine, oignons français, le menu complet de Chez Pierrot défile dans ma tête.</p>
<p>Je ne peux m’empêcher d’être fière de réaliser que je suis capable de ne pas manger. Moi qui vois mon corps déformé et en surpoids, moi qui me croyais lâche de me faire vomir parce qu’incapable de ne pas manger. En préparation à ce foutu examen, je réalise que j’en suis capable. La faim me déchire le ventre. En même temps, je suis fière. Je peux passer vingt-quatre, quarante-huit heure à ne boire que de l’eau, du thé, du bouillon, et me sentir tout à coup encore plus légère, plus fine. C’est malsain et dangereux. Ma fierté me serre à la gorge, me donne envie de pleurer.</p>
<p style="text-align: center;">*</p>
<p>Comme le regard que je porte sur l’amour, le désir, la maternité, l’écriture et la mort, celui que je pose sur la nourriture est mouvant et m’échappe parfois. Je sais que le carburant est aussi le poison et j’essaie de rester en équilibre. Comme quand j’écris. Je fous le bordel, puis je remets les morceaux en place.</p>
<p>&nbsp;</p>
<h3 style="text-align: left;"></h3>
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		<title>Un autre journal de calories</title>
		<link>/un-autre-journal-de-calories/?utm_source=rss#038;utm_medium=rss&#038;utm_campaign=un-autre-journal-de-calories</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Julie Veillet]]></dc:creator>
		<pubDate>Thu, 25 Apr 2019 12:56:31 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[11 La nourriture]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>NOÉMIE DUBÉ Illustration: Catherine Lefrançois &#160; Avertissement : Vous êtes sur le point de lire une autre histoire de boulimique à la con, vous pouvez passer tout droit si ça vous dit plus ou moins de vous farcir encore un récit de restriction. Désolée de remettre pour une millième fois sur le tapis une des [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<h3><a href="/wp-content/uploads/2019/04/Bonhommes.png"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-3855" src="/wp-content/uploads/2019/04/Bonhommes.png" alt="" width="712" height="960" srcset="/wp-content/uploads/2019/04/Bonhommes.png 712w, /wp-content/uploads/2019/04/Bonhommes-223x300.png 223w" sizes="(max-width: 712px) 100vw, 712px" /></a></h3>
<h3></h3>
<h3 style="text-align: right;">NOÉMIE DUBÉ</h3>
<p>Illustration: Catherine Lefrançois</p>
<p>&nbsp;</p>
<p><em><u>Avertissement </u></em><em>: Vous êtes sur le point de lire une autre histoire de boulimique à la con, vous pouvez passer tout droit si ça vous dit plus ou moins de vous farcir encore un récit de restriction. Désolée de remettre pour une millième fois sur le tapis une des plus populaires névroses du millénaire, mais qu’est-ce qu’on peut faire quand on a mal à la nourriture?</em></p>
<p><em> </em></p>
<p><u>Jour 12</u></p>
<p>Objectif de calories pour la journée : 1480</p>
<p>6h35 :</p>
<ul>
<li>1 banane : 105</li>
<li>1 café latté : 150</li>
</ul>
<p>Total : 255</p>
<p>Je gère. J’ai même pas faim.</p>
<p>7h11 :</p>
<ul>
<li>375 ml de crème glacée vanille Coaticook : 360</li>
</ul>
<p>Total : 615</p>
<p>Un petit écart, mais ça va. Je gère. Me reste de la place en masse.</p>
<p>7h30 :</p>
<ul>
<li>1 café latté : 150</li>
<li>1 croissant : 200</li>
</ul>
<p>Total : 965</p>
<p>C’est bon, j’ai pu m’arrêter. C’est viable. J’ai juste à me retenir jusqu’à 17h.</p>
<p>11h :</p>
<ul>
<li>1 carotte : 35</li>
</ul>
<p>Total : 1000</p>
<p>Trop tôt pour souper…</p>
<p>11h05 :</p>
<ul>
<li>1 carotte : 35</li>
</ul>
<p>Total : 1035</p>
<p>Trop tôt pour souper?</p>
<p>11h15 :</p>
<ul>
<li>2 tranches de pain brun : 200</li>
<li>1 tranche de fromage cheddar : 100</li>
<li>3 tranches de dinde : 70</li>
<li>1 carotte : 35</li>
</ul>
<p>Total : 1440</p>
<p>Quarante calories pour tenir jusqu’à demain matin. Ça se peut? Bin oui. <em>No worries</em>. Capote pas. T’as juste à oublier de manger. T’es capable. Oublie.</p>
<p>11h20 :</p>
<ul>
<li>1 sac familial de <em>chips</em> Lays sel et vinaigre : 1350</li>
<li>3 petits <em>cups</em> de Reese : 210</li>
<li>1 Mars : 260</li>
<li>1 pomme : 85</li>
<li>1 carotte : 35</li>
<li>Du pain blanc : ?</li>
</ul>
<p>Trop tard. J’échoue, encore, à essayer d’arrêter d’avoir des problèmes avec mon poids. J’essaie encore de compter mes calories. J’ai recommencé à essayer de les dompter. Je voulais arrêter après avoir vu une vidéo sur YouTube sur une « nouvelle » façon de s’alimenter. C’était simple : accepte d’avoir faim, accepte de trop manger, accepte d’avoir envie de manger de la <em>scrap</em>, et accepte de prendre du poids jusqu’à ce que ton corps se régule de lui-même parce qu’il aurait compris, oui, il aurait compris le petit génie, que tu n’es plus en situation de restriction et qu’il n’a plus besoin de se pitcher sur un pot de crémage Betty Crocker ou de passer à travers un sac de Party Mix dans l’espace de quinze minutes. J’étais pleine de bonne volonté, mon cœur était léger, je pensais que mon corps suivrait, mais depuis cette vidéo, j’aspire tout. Plus qu’avant. Si la poussière avait bon goût, le plancher de mon appartement serait luisant. J’ai frappé le fond du baril quand je me suis reconnue dans Noo-Noo des <em>Télétubbies</em>. Impossible de m’arrêter, j’avais le droit de tout manger. Ma bouche et mes mains travaillaient en solo. Si mon garde-manger était plein, elles se faisaient une mission de le vider. Je mangeais jusqu’aux petites graines de faux bacon qu’on met sur les salades César. La question n’était même plus de manger. Ne pas mâcher était anormal. Pour ne pas faire une mauvaise reproduction du <em>Titanic</em> et me voir couler, impuissante, sous trois-quatre plis de bédaine, j’ai dû recommencer à compter. Et Dieu sait que compter, ça devrait juste être bon pour les calculatrices.</p>
<p>Manger, il est où le problème? Bonne question ou question stupide? Je sais pas, c’est ça, le problème. Je connais pas le problème, mais j’ai toutes les solutions pour le résoudre dans ma trousse d’Inspecteur Gadget du régime qui marche pas longtemps-longtemps. Je suis même allée jusqu’à écrire un mémoire sur le manger, pour me l’illustrer, pour essayer d’exorciser mon fantôme diététique. J’ai pondu un roman que j’ai fini par renier, comme mon problème. Je les enterre hebdomadairement avec deux-trois barres de nougats aux noisettes, gracieuseté de mon mari, qui, on s’en doute, n’a aucun problème avec la bouffe, si ce n’est que pour se souvenir qu’il lui en faut des fois. J’ai eu un contrat pour publier mon livre, aussi, mais je l’ai refusé. Deux ans de travail qui se retrouvent à mordre la poussière sur une étagère. D’écrire ça, ça me rend très mal à l’aise. Je peux pas en parler longtemps, même avec moi-même. J’arrête d’y penser quand je mâche à l’infini, les scrounch scrounch masquent bien le son de mes <em>mixed feelings</em>.</p>
<p>Faut dire que je suis un peu masochiste. Je me laisse aller à fantasmer des fois, quand je trouve un livre de la maison d’édition qui ne voudra sûrement plus jamais relire un manuscrit avec mon nom dessus. Je m’imagine où j’en serais, si j’avais été la fière auteure d’un livre qui aurait été vendu dans des librairies, où des vrais gens dépensent du vrai argent pour lire des livres faits de vrai beau papier. Je m’imagine à mon lancement. Je suis mince, évidemment, parce qu’atteindre ce but, ça voudrait dire cocher la case « perdre du poids » de la liste de mes résolutions jamais tenues. Ma petite voix <em>bitch</em>, au lieu de me traiter de grosse vache et de me dire que la seule possibilité pour moi d’être reconnue, c’est de devenir la prochaine star de <em>Ma vie à 600 livres</em>, deviendrait une douce petite biche qui me dirait : « Tu es auteure, wow, tu es une femme accomplie. J’en reviens pas d’être la voix dans la tête d’une AUTEURE. Lavez-moi les oreilles quelqu’un, j’arrive pas à croire ce que j’entends. Tu peux maintenant arrêter d’avoir des regrets et même d’avoir faim! Tu as tout. Tu n’as plus besoin de rien. Je t’aime. » Ma petite voix me dirait « je t’aime ». Mais, je me ressaisis toujours. Je m’envoie une fessée de réalité parce que ça goûte surette de ressasser des faux souvenirs. Ça goûte meilleur de manger pour ne pas penser à qui je suis, même si à la fin, tout goûte rien. Mes regrets n’ont pas un goût umami. La vérité, c’est que j’ai choisi de manière très éclairée de ne pas le publier. Comme mon corps, je n’ai pas pu aimer mon premier livre, trop difficile de le reconnaître et de le chérir. Je suis une mère-auteure indigne, mais je préfère vivre avec mon avortement littéraire que de traîner ce mioche fictif pour le reste de ma vie. Clairement, j’en suis pas remise et je prends fort probablement ça comme excuse pour m’enfiler une ribambelle de cochonneries. Mes rêves me pèsent, la balance me le fait remarquer.</p>
<p>J’ai aucune hygiène de vie. Non, c’est pas la vérité. Autant je peux me retrouver avec un TOC de l’hygiène de vie pendant deux semaines, si je suis généreuse, autant je peux sombrer dans l’accumulation excessive de mauvaises habitudes pour compenser le bien-être que je me suis vaguement souhaité. Moins manger ou trop manger. Faire trop le ménage ou ne plus rien nettoyer, même mon corps bourrelé. Aimer excessivement tout le monde comme si j’étais un prophète ou ne plus sortir du tout, convaincue que les gens voient une crotte de nez à la place de mon visage. Je finis par compter mes calories parce que je peux pas compter sur moi, mon intuition fait pas l’affaire. Ça veut rien dire, pour moi, avoir de l’intuition, je l’ai brisée, cette patente à gosse, et j’ai pas le guide de l’utilisateur pour la réparer. J’entends ceux qui me connaissent soupirer : « Eilleee làààà, reviens-eeeeeen. T’en n’as pas de problème, tu dramatises, comme tu fais tout le temps. On t’a jamais dit que c’est pas un beau look? C’est comme si t’avais les dents noires. » Oui. Ma petite voix <em>bitch</em> me le dit souvent. Je chiâle tout le temps. C’est pas une solution, le chiâlage. Je le remarque. Bien sûr, ce qu’on dit pas, c’est que ça remplit bien une bouche de se lamenter. Mais, ça change pas grand-chose. En plus de mon corps qui devient gros, ma personnalité devient laide. Y’a pas d’issue. Je compte parce que je sais pas manger. Je sais pas pourquoi j’ai un problème avec manger. Je sais pas pourquoi manger me pose problème. Je dois compter, même si je compte tout croche. Personne peut m’en vouloir, j’essaie de mieux gérer mes finances nutritives, de réduire mes dettes caloriques, pour économiser de l’espoir. On sait jamais, j’en aurai peut-être besoin un jour.</p>
<p>Total des calories de la journée : si on l’écrit pas, ça existe pas. Aujourd’hui, on va dire que ça comptait pas.</p>
<p><u>Jour 13</u></p>
<p>Objectif de calories pour la journée : 0</p>
<p>Je mange pu pendant deux jours.</p>
<p>8h15 :</p>
<ul>
<li>2 cannolis : 748</li>
<li>1 croissant aux amandes : 400</li>
<li>1 danoise au fromage : 430</li>
<li>1 café latté : 150</li>
</ul>
<p>Total : C’est pas possible.</p>
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		<title>Autobiographie alimentaire</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Catherine Lefrançois]]></dc:creator>
		<pubDate>Thu, 25 Apr 2019 12:56:31 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[11 La nourriture]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>NOÉMIE GB Illustration: Catherine Lefrançois &#160; &#160; De mémoire de femme La nourriture a d’abord été un manque pour moi bébé. Il a fallu du temps au monde pour comprendre que c’est parce que maman n’avait pas assez de lait que je pleurais. À mon commencement, j’avais faim. Mais je me suis bien rattrapée et [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<h2><a href="/wp-content/uploads/2019/04/Chocolat.png"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-3854" src="/wp-content/uploads/2019/04/Chocolat.png" alt="" width="760" height="567" srcset="/wp-content/uploads/2019/04/Chocolat.png 760w, /wp-content/uploads/2019/04/Chocolat-300x224.png 300w" sizes="(max-width: 760px) 100vw, 760px" /></a></h2>
<h2 style="text-align: right;">NOÉMIE GB</h2>
<p>Illustration: Catherine Lefrançois</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p><strong>De mémoire de femme</strong></p>
<p>La nourriture a d’abord été un manque pour moi bébé.</p>
<p>Il a fallu du temps au monde pour comprendre que c’est parce que maman n’avait pas assez de lait que je pleurais.</p>
<p>À mon commencement, j’avais faim.</p>
<p>Mais je me suis bien rattrapée et ce qui reste dans ma mémoire à moi, c’est que j’ai toujours aimé manger.</p>
<p>Maman ne semblait pas tant aimer cuisiner. Chez elle, c’était du plat tout prêt ou un souper-petit-déjeuner (&lt;3) ou le « ce soir, on grignote, servez-vous dans le frigo » qui était plutôt le <em>fun</em> pour ma petite sœur et moi!</p>
<p>Je me souviens de ces plats qu’elle cuisinait malgré tout et que je lui commande encore quand je retourne du côté chaud du Gulf Stream : la daube, les escalopes de dinde à la crème et aux champignons de Paris, le gratin dauphinois, le gâteau au yaourt, le pain perdu et les crêpes.</p>
<p>Mon enfance culinaire se passait aussi chez mamie qui nous cuisinait ce qu’on voulait. Chaque cousin, cousine, petite sœur avait son plat, c’était de la <em>job</em>! <em>Et ça n’était pas rémunéré…</em></p>
<p>Je me souviens surtout :</p>
<p>des cannellonis que j’engouffrais sans modération – mais avec une certaine culpabilité, moi qui était la plus grosse de la famille,</p>
<p>du lait chaud au miel apporté avant de dormir dans le lit qu’on partageait avec ma cousine juste après avoir joué notre adaptation des <em>Chevaliers du zodiaque</em>,</p>
<p>de la galette des Rois – la couronne briochée du sud-ouest hein, pas la frangipane parisienne –pour laquelle on développait des stratégies avec les cousins et la cousine pour repérer la fève avant le service,</p>
<p>du pain frotté d’ail que m’avait fait découvrir papi, un autre homme abusif (<em>tu faisais quoi Gillette à cette époque à part entretenir la masculinité toxique?!</em>).</p>
<p>Et bien sûr, pour les occasions spéciales (ou pas), il y avait les repas de famille sans fin dans la maison de pépé et mémé nichée au pied des Pyrénées commingeoises :</p>
<p>apéro tapas – olives farcies aux anchois, <em>mejillones en escabeche</em>, <em>calamares en su tinta</em>, <em>chips</em> arrosés de soda pour les enfants et de pastis, kir et autres pour les adultes,</p>
<p>entrée – asperges, melon des Charentes, jambon de pays maison préparé par pépé,</p>
<p>plat &#8211; volaille rôtie ou saucisses maison de l’oncle, grillées au barbecue (<em>avec l’alcool, c’était la seule partie du repas prise en charge par les hommes</em>), haricots verts et « petites patates rondes » comme on appelait les pommes dauphines surgelées,</p>
<p>fromages &#8211; <em>SO MANY</em> – camembert, roquefort, tomme des Pyrénées, chèvre et puis cantal doux et Babybel pour celles qui n’aiment pas le « vrai » fromage,</p>
<p>et enfin le dessert acheté à la pâtisserie, adapté à l’occasion et toujours délicieux.</p>
<p>Pour clore le tout, avant la sieste pour les hommes et la vaisselle pour les femmes (<em>partage des tâches</em>), il y avait le café.</p>
<p>Le moment qu’on adorait avec ma cousine, c’est quand notre pépé catalan, communiste et bon vivant agrémentait son café d’un peu d’Anis del Mono, un digestif dont il nous laissait imbiber un sucre en passant!</p>
<p>Goût délicieux, au mélange d’anis et d’excitation à l’idée de faire quelque chose qui n’est pas pour les enfants!</p>
<p>On rentrait le soir avec maman et petite sœur, en se disant qu’on avait trop mangé et « on va pas manger ce soir! » et puis finalement on finissait les restes devant la télé…</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Et ça m’écrase l’estomac d’angoisse de penser aux colères de papi, aux hommes qui ne se levaient jamais pour servir ou desservir, et au sentiment d’être piégée dans un rôle semi-imposé dans la dynamique familiale, moi étiquetée écolo et féministe.</p>
<p>Et puis aussi ça me fait sourire, ça me remplit de joie, ça me fait monter des larmes de nostalgie…</p>
<p>Et des larmes de tristesse en me rappelant que les lieux où ces moments ont existé ne sont plus :</p>
<p>l’appartement de mami et papi a été détruit quand la Ville rose a décidé qu’elle ne voulait plus de ces grandes barres HLM en béton gris,</p>
<p>la maison de pépé et mémé est vide et abandonnée, la nature y a repris ses droits depuis qu’ils sont morts puisque la propriétaire qui leur louait depuis si longtemps n’en a rien fait.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p><strong>Et de l’autre côté</strong></p>
<p>À quelques centaines de kilomètres de cette famille maternelle multiple et bruyante se tenait mon père. Tombé d’une famille empoisonnée de 12 enfants dispersés aux quatre vents par des parents violents, il était là, comme isolé du monde.</p>
<p>Mon père exprimait ses racines en cuisinant les plats de son Espagne natale ou de sa Catalogne française d’adoption :</p>
<p>la paëlla cuite au feu de bois dans la cour de la maison,</p>
<p>le poulet à la catalane,</p>
<p>les rognons au Madère – parce que par respect pour l’animal, il faut en manger toutes les parties,</p>
<p>les <em>boles de picolat</em> et leur parfum délicat de cannelle,</p>
<p>le poisson qu’on venait de pêcher ou les tourteaux du marché breton jetés vivants dans la casserole d’eau bouillante – plaisir gustatif né ouvertement dans la douleur,</p>
<p>la crème catalane avec la surface sucrée fondue au chalumeau de soudeur,</p>
<p>et tout ça toujours avec son accompagnement de vin, le plus souvent un Côtes-du-Rhône ou du Roussillon.</p>
<p>Mais avec lui parfois la nourriture devenait incompréhensible et douloureuse pour l’enfant que j’étais.</p>
<p>Par exemple, petite je ne comprenais pas en quoi finir mon assiette ou pas pouvait avoir un impact sur « les enfants qui meurent de faim dans le monde ». Qu’est-ce que j’étais censée faire par rapport à cette responsabilité?</p>
<p>Mais comme c’était mon père, je me taisais et je finissais mon assiette.</p>
<p>Pourquoi voulait-il prouver que je jouais la comédie quand je disais ne pas aimer la soupe de légumes alors que je n’aimais juste pas la soupe de légumes? Pourquoi fallait-il qu’il tente de me prendre au piège en essayant de la faire passer pour de la soupe de poisson?</p>
<p>Mais comme c’était mon père, je me taisais et je finissais mon assiette.</p>
<p>Après tout il m’avait bien fait comprendre que si je m’écartais du chemin incohérent qu’il traçait narcissiquement pour moi, il allait m’abandonner.</p>
<p>Alors si ça voulait dire manger même si chaque bouchée semblait être celle qui me ferait vomir je le faisais…</p>
<p style="padding-left: 90px;"><em>Combien d’années m’a-t-il fallu pour être capable de ne pas terminer mon assiette?</em></p>
<p>&nbsp;</p>
<p>C’est malgré tout chez ce père que j’ai le plus appris de la nourriture, du plaisir qu’elle porte et de sa préparation.</p>
<p>Et ce que j’ai appris et ce que j’ai aimé continuent à influencer ce que je cuisine encore aujourd’hui, même si je n’ai pas reparlé à ce père depuis plus de 10 ans.</p>
<p><em>Il y a quelque chose de déchirant et de douloureux à avoir pris autant de plaisir avec sa cuisine, alors qu’il m’a aussi tellement brisée et empoisonnée. Ça laisse une sorte de confusion douloureuse au creux de l’estomac et du cœur.</em></p>
<p><em> </em></p>
<p>En créant mon propre chemin culinaire, j’ai pris la direction des desserts.</p>
<p>J’aime voir le plaisir anticipé des gens quand ils aperçoivent un de mes gâteaux au chocolat et leur satisfaction quand ils le dégustent ou le dévorent!</p>
<p>Jeune adulte, les desserts étaient devenus une part de mon identité; ça m’a pris des années à parvenir à aller à un party sans cuisiner un dessert, incapable d’imaginer que ma simple présence soit suffisante…</p>
<p>&nbsp;</p>
<p><strong>Cuisine lointaine</strong></p>
<p>Le voyage, ça permet des découvertes culinaires merveilleuses :</p>
<p>j’ai mangé la meilleure viande de ma vie au Maroc : de l’agneau en grillade qui était préalablement suspendu à un stand au bord de la route, dans les montagnes, entre Marrakech et Ouarzazate;</p>
<p>j’ai dégusté les mets les plus goûteux en Thaïlande, de la vendeuse dans la rue au restaurant branché. La salade de papaye verte pimentée, les brochettes de viandes, le <em>khao phat</em>… un délice;</p>
<p>les poissons de la côte caribéenne colombienne dégustés au bord de la plage et les milliers de fruits tropicaux sucrés et juteux.</p>
<p>Je salive à l’idée de tout ce qui me reste encore à goûter et découvrir!</p>
<p>&nbsp;</p>
<p><strong>Manger mon militantisme </strong></p>
<p>Arrivée à l’université (après avoir miraculeusement survécu à des années de repas à la cantine pendant toute ma scolarité, notons-le), j’ai étudié en biologie, et j’ai appris toutes sortes de vérités :</p>
<p>que j’étais omnivore comme tout bon être humain et que ma place dans la chaîne alimentaire impliquait de manger de la viande,</p>
<p>que l’élevage intensif avait toutes sortes de conséquences catastrophiques sur l’environnement, sur les cultures maraîchères de nombreuses populations et sur les animaux eux-mêmes.</p>
<p>Et j’étais toujours omnivore.</p>
<p>Des années plus tard, des milliers de kilomètres plus loin, au Laos, j’ai rencontré un veau.</p>
<p>Une rencontre brève et superficielle puisqu’il a rapidement été tué pour être servi au repas festif qui se préparait. Ce veau-là, j’ai pas pu le regarder mourir.</p>
<p>Mais il a provoqué un déclic : « Si je ne suis pas capable d’assumer sa mort, je ne mange pas sa viande. »</p>
<p>Ce veau m’a amené une nouvelle étiquette militante s’ajoutant à celles de « féministe » et « écolo » : celle de « végétarienne ».</p>
<p>Toujours à naviguer entre le plaisir et la douleur de la nourriture, pour moi et l’ensemble des êtres vivants, j’ai ainsi ajouté du grain à moudre pour tous les (nombreux) « avocats du diable » de France et de Navarre (*<em>eye roll</em>*).</p>
<p>&nbsp;</p>
<p><strong>Maison lointaine</strong></p>
<p>Après la chaleur équatoriale du Laos, j’ai rejoint le froid boréal du Québec.</p>
<p>Immigrer, c’est aussi changer d’univers culinaire et ça donne des choses nouvelles :</p>
<p>j’ai la larme à l’œil en retrouvant les biscuits de mon enfance à l’épicerie que je paye alors à des prix ridiculement élevés,</p>
<p>j’ai découvert des vins du monde parce que les vins que je connaissais étaient hors de portée de mon budget,</p>
<p>manger des cerises et des figues juteuses directement dans l’arbre est devenu un lointain et exotique souvenir.</p>
<p>Bref, après sept ans au Québec, ma liste de « madeleines de Proust » est plus longue que la liste hebdomadaire de l’épicerie à 75 $ d’une famille de quatre.</p>
<p><strong> </strong></p>
<p><strong>Se faire manger par ses émotions</strong></p>
<p>Un jour, j’ai commencé à avoir des douleurs à l’estomac et aux intestins.</p>
<p>Ça m’a fait réfléchir à mon alimentation (encore).</p>
<p>Et ça m’a fait réaliser que je n’étais pas si libérée de l’industrie des régimes qui nous met dans la tête très tôt que notre corps ne sera beau que s’il est mince.</p>
<p>Pourtant, je n’avais pas fait de régime amincissant depuis la fin de mon adolescence et j’étais féministe, alors quoi?</p>
<p>Eh bien j’ai juste suivi la tendance de l’industrie véhiculée par les médias : pour continuer à faire de l’argent après que les régimes amincissants eurent été dénoncés comme inefficaces, voire dangereux : l’injonction de minceur a été mise au second plan et remplacée par l’idée de devoir « manger santé » pour nous sentir bien et vivre le plus longtemps possible (et bien sûr la minceur devrait en résulter puisque notre société grossophobe continue d’associer « bonne santé » et « minceur »).</p>
<p>À ce moment-là, j’ai maudit sur 10 générations l’industrie des régimes réorientée et le <em>brainwashing</em> médiatico-capitaliste qu’elle nous fait subir.</p>
<p>Alors j’ai décidé de tout lâcher. De tout déconstruire. De me laisser aller. De manger ce que je voulais.</p>
<p>J’ai lu sur l’industrie des régimes et j’ai intégré à mon paysage virtuel des féministes grosses et merveilleuses qui parlent de grossophobie et détruisent le culte de la minceur.</p>
<p>Puis, j’ai vu une nutritionniste qui m’a dit que pour stopper les douleurs, je devais arrêter de manger certains aliments (une si longue liste d’aliments!).</p>
<p>J’étais découragée, anémiée et au bord des larmes quand je lui ai répondu en bredouillant que j’essayais de moins contrôler mon alimentation… Elle n’a pas compris ma détresse.</p>
<p>Comment me priver de ce plaisir fondamental dans une vie qui me semblait si dure en cet instant.</p>
<p>J’ai suivi ce foutu régime et ça a aidé avec la douleur, mais pas avec la déprime due à la privation, alors je l’ai laissé tomber dès que j’ai entrevu une autre voie.</p>
<p>Je me suis tournée vers le système bien plus bienveillant et subtil de l’ayurvéda parce que la vie a généreusement mis sur mon chemin des personnes qui ont partagé leurs connaissances avec moi.</p>
<p>Au lieu de travailler sur les symptômes, ce système travaille sur les causes : comment raviver mon feu digestif épuisé par tous les traumas, le froid et sept années de doctorat?</p>
<p>La navigation continue entre douleur et plaisir avec cette nourriture qui alimente mon corps, mon esprit et l’histoire de ma vie…</p>
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		<title>La bonne gourmandise</title>
		<link>/la-bonne-gourmandise/?utm_source=rss#038;utm_medium=rss&#038;utm_campaign=la-bonne-gourmandise</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Marie-Michèle Rheault]]></dc:creator>
		<pubDate>Thu, 25 Apr 2019 12:56:31 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[11 La nourriture]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>MICKAËL BERGERON Illustration : Catherine Lefrançois &#160; Tout le monde mange! C’est inévitable. Il faut manger, sinon on meurt. On meurt quand même, mais manger est une façon de survivre. L’obligation de la digestion. Des brunchs, des encas, des desserts, des entrées, des cinq services, des collations, des grignotines, des festins, des buffets, des poutines [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<h3><a href="/wp-content/uploads/2019/04/Gateau-turquoise.png"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-3845" src="/wp-content/uploads/2019/04/Gateau-turquoise.png" alt="" width="1000" height="1000" srcset="/wp-content/uploads/2019/04/Gateau-turquoise.png 1000w, /wp-content/uploads/2019/04/Gateau-turquoise-150x150.png 150w, /wp-content/uploads/2019/04/Gateau-turquoise-300x300.png 300w, /wp-content/uploads/2019/04/Gateau-turquoise-768x768.png 768w, /wp-content/uploads/2019/04/Gateau-turquoise-250x250.png 250w, /wp-content/uploads/2019/04/Gateau-turquoise-100x100.png 100w" sizes="(max-width: 1000px) 100vw, 1000px" /></a></h3>
<h3></h3>
<h3 style="text-align: right;">MICKAËL BERGERON</h3>
<p>Illustration : Catherine Lefrançois</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Tout le monde mange!</p>
<p>C’est inévitable.</p>
<p>Il faut manger, sinon on meurt.</p>
<p>On meurt quand même, mais manger est une façon de survivre.</p>
<p>L’obligation de la digestion.</p>
<p>Des brunchs, des encas, des desserts, des entrées, des cinq services, des collations, des grignotines, des festins, des buffets, des poutines de fin de brosse, notre imagination a su créer une multitude de contextes pour manger en dehors des déjeuners, des dîners et des soupers.</p>
<p>Manger, c’est du plaisir, des souvenirs, des occasions romantiques, des célébrations, des retrouvailles, des réjouissances. Des jouissances, aussi.</p>
<p>Le regard de Ricardo avec des étoiles dans les yeux en nous parlant d’une nouvelle recette, Di Stasio qui se brûle les lèvres à force d’échapper des « mmmmh » de bonheur, Stefano qui se vide les poumons pour déclamer son amour de la sauce à spag de sa mère et Bégin qui s’émoustille dans notre télévision devant n’importe quel saumon.</p>
<p>N’en déplaise à l’Église, la gourmandise est maintenant célébrée partout, jusque dans les librairies.</p>
<p>Tu fais ta confiture toi-même? Amen! Tu fais ton kombucha maison? Alléluia! Tu fais ton pain aux bananes comme une cheffe pâtissière? <em>Praise the Lord</em>! Tu fais mijoter un plat en ce moment même? Que Dieu bénisse ta maison!</p>
<p>Sauf si t’es grosse.</p>
<p>Le plaisir de la digestion n’est possible qu’avec le bon corps.</p>
<p>Comment peut-on avoir l’audace d’avoir un corps gros? De vivre avec des bourrelets? D’avoir les cuisses qui se touchent?! La seule excuse valable pour avoir un ventre est d’être enceinte!</p>
<p>Que les vicieuses personnes grosses n’essaient pas de se cacher derrière des salades, des lentilles, des <em>smoothies</em> ou du tofu! Manger autre chose serait, de toute façon, inacceptable!</p>
<p>Les vertueuses personnes minces ne sont pas dupes. Elles savent que les personnes grosses sont incapables de se contrôler! Pas assez intelligentes pour faire les bons plats. Pas assez fières pour le Valhalla de la gourmandise.</p>
<p>Avoir du plaisir en mangeant n’est qu’une injure de plus à l’intolérable corps graisseux.</p>
<p>La culpabilité est la seule option lorsqu’une personne se vautre dans le déshonneur de l’obésité.</p>
<p>Même si arrêter de manger mène directement à la mort, vaut mieux mourir de faim que mourir grosse. Voilà une manière de retrouver son honneur, le hara-kiri du surpoids.</p>
<p>Aucun doute que toutes les personnes minces travaillent très fort à garder le bon corps pour continuer de profiter de cette gourmandise qu’on nous enfonce comme on gave les oies et les canards. C’est une évidence que les personnes minces sacrifient tout afin de rester dans cette pureté essentielle pour savourer autant les raisins que les fromages.</p>
<p>Développer un trouble alimentaire est un bien petit prix pour garder le bon corps et rester dans les grâces. Après tout, la santé mentale ne se voit pas, tandis que notre corps est notre billet d’entrée pour le jardin des plaisirs!</p>
<p>Tu n’as pas les moyens pour t’acheter autre chose que du pain blanc? Honte à toi! Tu n’as pas de promotion parce qu’on te prend pour une grosse niaiseuse? Honte à toi! Tu te fais humilier sur ton poids par ta famille? Honte à toi! Tu ne trouves pas de linge à ta taille? Honte à toi! Tu ne te fais pas diagnostiquer ton problème hormonal parce que ton médecin te prend pour une paresseuse? Honte à toi! Tu te fais crier des insultes dans la rue? Honte à toi! Tu n’as des relations sexuelles que si c’est en cachette? Honte à toi, l’obèse!</p>
<p>Oser être grosse dans une société sédentaire qui passe son temps à manger, quel manque de respect envers son prochain!</p>
<p>***</p>
<p>Près de trois adolescentes sur quatre utilisent jusqu’à quatre méthodes de contrôle de poids simultanément <a href="#_ftn1" name="_ftnref1">[1]</a>. Signe d’une tendance à la hausse partout au Canada, le nombre d’hospitalisations pour des troubles alimentaires avait bondi de 44 % entre 2008 et 2014<a href="#_ftn2" name="_ftnref2"> [2]</a>.</p>
<p>La grossophobie, qui englobe les discriminations systémiques envers les personnes grosses, mais aussi les humiliations, le dénigrement et l’image négative autour du poids, touche tout le monde. Les troubles alimentaires et la grossophobie ont une racine commune : une obsession sur le poids, sur l’image, sur la norme.</p>
<p>Comme cette image populaire de la personne grosse à la télévision ou au cinéma, une image majoritairement négative, avec peu de modèles positifs. Cette fixation des médias à parler de l’obésité comme un problème individuel, alors que la majorité des études <a href="#_ftn3" name="_ftnref3">[3]</a> sur le sujet s’intéressent aux facteurs externes et que 70 % du poids d’une personne dépend de sa génétique. Ce sont neuf employeurs sur dix qui croient que les personnes grosses sont moins compétentes <a href="#_ftn4" name="_ftnref4">[4]</a>. C’est une stigmatisation qui provient aussi des professeur.e.s ou de ses propres parents <a href="#_ftn5" name="_ftnref5">[5]</a>. C’est un salaire moyen plus bas que la moyenne <a href="#_ftn6" name="_ftnref6">[6]</a>. Près de sept personnes grosses sur dix affirment s’être senties humiliées par un.e professionnel.le de la santé <a href="#_ftn7" name="_ftnref7">[7]</a> – une étude française concluait que les trois quarts des médecins avaient des préjugés envers les personnes grosses et n’avaient pas envie de les aider, les jugeant « lâches <a href="#_ftn8" name="_ftnref8">[8]</a> ». Résultat : moins de temps de clinique et moins de dépistage <a href="#_ftn9" name="_ftnref9">[9]</a>. Les tentatives de suicide sont plus élevées chez les personnes grosses <a href="#_ftn10" name="_ftnref10">[10]</a>.</p>
<p>Plusieurs personnes n’ont pas peur de devenir grosses pour des raisons de santé, mais plutôt pour ne pas diminuer leur image sociale et pour leur estime personnelle. D’autres minent leur santé mentale afin de préserver ce qu’elles croient être une bonne santé physique.</p>
<p>La santé n’est pas un poids précis. La santé, c’est avant tout être bien dans sa peau, avoir de saines habitudes de vie et une bonne santé mentale. Le poids qui en découle est un poids santé. L’humiliation et l’exclusion sociale ne pourront jamais servir à améliorer la santé publique.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>* Plus d’informations dans <em>La vie en gros</em>, publié en mars 2019 aux Éditions Somme toute.</p>
<hr />
<p><a href="#_ftnref1" name="_ftn1">[1]</a>  <a href="https://equilibre.ca/approche-et-problematique/les-problemes-de-poids/" target="_blank" rel="noopener">« Les problèmes de poids »</a>, ÉquiLibre.</p>
<p><a href="#_ftnref2" name="_ftn2">[2]</a> Katia Gagnon, <a href="https://www.lapresse.ca/actualites/sante/201409/09/01-4798438-hausse-fulgurante-des-hospitalisations-pour-troubles-alimentaires.php" target="_blank" rel="noopener">« Hausse fulgurante des hospitalisations pour troubles alimentaires »</a>, <em>La Presse</em>, 2014.</p>
<p><a href="#_ftnref3" name="_ftn3">[3]</a> Tarra L. Penney, Sara F.L. Kirk, <a href="https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC4386524/" target="_blank" rel="noopener">« The Health at Every Size Paradigm and Obesity: Missing Empirical Evidence May Help Push the Reframing Obesity Debate Forward »</a>, <em>American Journal of Public Health</em>, 2015.</p>
<p><a href="#_ftnref4" name="_ftn4">[4]</a> Sylvie Thevenin, <a href="https://archipel.uqam.ca/2612/1/M11229.pdf" target="_blank" rel="noopener"><em>L’obésité et les salaires au Canada</em></a>, Mémoire de maîtrise, UQAM, 2010.</p>
<p><a href="#_ftnref5" name="_ftn5">[5]</a>  <a href="https://www.naafaonline.com/dev2/about/Brochures/NAAFA_Bullying_Fact_Sheet.pdf" target="_blank" rel="noopener">« Fact Sheet on Bullying »</a>, National Association to Advance Fat Acceptance.</p>
<p><a href="#_ftnref6" name="_ftn6">[6]</a> Pierre Fortin, <a href="https://lactualite.com/lactualite-affaires/2010/02/05/le-physique-de-lemploi/" target="_blank" rel="noopener">« Le physique de l’emploi »</a>, <em>L’actualité</em>, 2010.</p>
<p><a href="#_ftnref7" name="_ftn7">[7]</a> Simone Lemieux, <a href="http://www.contact.ulaval.ca/article_blogue/obesite-prejuges-sante/#return-note-9715-2" target="_blank" rel="noopener">« Obésité, préjugés et santé »</a>, <em>Contact</em>, 2014.</p>
<p><a href="#_ftnref8" name="_ftn8">[8]</a> Rebecca M. Puhl, Chelsea A. Heuer, <a href="https://onlinelibrary.wiley.com/doi/full/10.1038/oby.2008.636" target="_blank" rel="noopener">« The Stigma of Obesity: A Review and Update »</a>, <em>Obesity Society, </em>2012. Traduction libre.</p>
<p><a href="#_ftnref9" name="_ftn9">[9]</a> Rebecca M. Puhl, Chelsea A. Heuer, <a href="https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC2866597/" target="_blank" rel="noopener">« Obesity Stigma: Important Considerations for Public Health »</a>, <em>Obesity Society, </em>2010.</p>
<p><a href="#_ftnref10" name="_ftn10">[10]</a> Wagner, Klinitzke, Brähler, Kersting, <a href="https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/23576272" target="_blank" rel="noopener">« Extreme obesity is associated with suicidal behavior and suicide attempts in adults: results of a population-based representative sample »</a>, National Center for Biotechnology Information, 2013.</p>
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