<?xml version="1.0" encoding="UTF-8"?><rss version="2.0"
	xmlns:content="http://purl.org/rss/1.0/modules/content/"
	xmlns:wfw="http://wellformedweb.org/CommentAPI/"
	xmlns:dc="http://purl.org/dc/elements/1.1/"
	xmlns:atom="http://www.w3.org/2005/Atom"
	xmlns:sy="http://purl.org/rss/1.0/modules/syndication/"
	xmlns:slash="http://purl.org/rss/1.0/modules/slash/"
	
	xmlns:georss="http://www.georss.org/georss"
	xmlns:geo="http://www.w3.org/2003/01/geo/wgs84_pos#"
	>

<channel>
	<title>Numéro 10 - Madame/Matante - FRANÇOISE STÉRÉO</title>
	<atom:link href="/category/10-madamematante/feed/" rel="self" type="application/rss+xml" />
	<link>/category/10-madamematante/</link>
	<description></description>
	<lastBuildDate>Thu, 25 Apr 2019 13:11:28 +0000</lastBuildDate>
	<language>fr-FR</language>
	<sy:updatePeriod>
	hourly	</sy:updatePeriod>
	<sy:updateFrequency>
	1	</sy:updateFrequency>
	<!--Theme by MyThemeShop.com-->
	<item>
		<title>Nous, madames; nous, matantes</title>
		<link>/nous-madames-nous-matantes/?utm_source=rss#038;utm_medium=rss&#038;utm_campaign=nous-madames-nous-matantes</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Marie-Michèle Rheault]]></dc:creator>
		<pubDate>Fri, 21 Dec 2018 04:28:51 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[10 Madame/Matante]]></category>
		<category><![CDATA[VIARGE! - Éditoriaux]]></category>
		<guid isPermaLink="false">/?p=3683</guid>

					<description><![CDATA[<p>LAURENCE CÔTÉ-FOURNIER Illustration : Nadia Morin « Désolé de ne pas avoir été/à la hauteur de tes attentes, matante », lance un Jean Leloup pour le moins sarcastique sur l’album Mille excuses Milady. Dans cette chanson, proclamation de solidarité avec « tous les insoumis », la matante incarne le conformisme, la famille bienveillante, mais confuse devant les folies de [&#8230;]</p>
<p>Cet article <a href="/nous-madames-nous-matantes/">Nous, madames; nous, matantes</a> est apparu en premier sur <a href="/">FRANCOISE STEREO</a>.</p>
]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<h3 style="text-align: right;"><a href="/wp-content/uploads/2018/12/Laurence-Fournier_Nous-madames-nous-matantes.png"><img fetchpriority="high" decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-3684" src="/wp-content/uploads/2018/12/Laurence-Fournier_Nous-madames-nous-matantes.png" alt="" width="1500" height="2220" srcset="/wp-content/uploads/2018/12/Laurence-Fournier_Nous-madames-nous-matantes.png 1500w, /wp-content/uploads/2018/12/Laurence-Fournier_Nous-madames-nous-matantes-203x300.png 203w, /wp-content/uploads/2018/12/Laurence-Fournier_Nous-madames-nous-matantes-768x1137.png 768w, /wp-content/uploads/2018/12/Laurence-Fournier_Nous-madames-nous-matantes-692x1024.png 692w" sizes="(max-width: 1500px) 100vw, 1500px" /></a>LAURENCE CÔTÉ-FOURNIER</h3>
<p>Illustration : Nadia Morin</p>
<p>« Désolé de ne pas avoir été/à la hauteur de tes attentes, matante », lance un Jean Leloup pour le moins sarcastique sur l’album <em>Mille excuses Milady</em>. Dans cette chanson, proclamation de solidarité avec « tous les insoumis », la matante incarne le conformisme, la famille bienveillante, mais confuse devant les folies de l’artiste, celle qui a choisi le plate. Guère de surprise à ce que Dédé Fortin, dans <em>Pissiômoins</em>, affirme que « toutes les matantes seraient toutes contentes » s’il choisissait la vie de « roman-savon » vers laquelle la société le pousse : ces dames n’ont rien de plus pressant à faire que d’inviter la jeunesse à rentrer dans le rang.</p>
<p>Au Québec, dans l’imaginaire collectif, le terme « matante » est fortement connoté : difficile de l’employer sans que le quétaine, le sentimentalisme ou la vulgarité tape-à-l’œil surgissent à ses côtés. On parle de « look de matante » ou de « goûts de matante » sans avoir à définir davantage de quoi il s’agit. Quoi, d’ailleurs, de plus insultant pour un artiste que d’avoir un « public de matantes »? Jean Leloup et Dédé Fortin ne pouvaient que déplaire – ou plutôt souhaiter déplaire – à ces femmes avides de romances sucrées et de bonheurs conjugaux décents, celles qui écoutent « Cité Rock Matante » en se laissant envoûter par le charme inoffensif de Michael Bublé.</p>
<p>Même si la « matante » ne suscite pas tant la haine qu’une condescendance plus ou moins attendrie, on comprend que la majorité des femmes à qui revient le titre de « matante » – et j’en fais partie depuis quelques années – ne souhaitent pas porter le chapeau. La matante, espère-t-on, c’est <em>l’autre</em>. On peut se dire, sourire en coin, « un peu matante sur les bords » pour justifier notre amour d’une comédie romantique descendue en flammes par la critique, mais on l’est avec distance, calcul : « je sais exactement quelle image projeter pour ne pas être une <em>vraie</em> matante », se convainc-t-on. La matante aime le bling-bling à la Michèle Richard et écoute <em>La voix</em> de manière <em>non ironique</em>; nous, on est au-dessus de ça.</p>
<p>Il en est de même pour la madame. Le titre civil est a priori relativement neutre : s’il fallait autrefois être mariée pour le porter, on ne zyeute plus l’annulaire des dames avant de prononcer le mot. Bien sûr, il s’oppose au « mademoiselle », désormais un peu précieux, un peu jeune fille en fleur, et marque une transition de la prime jeunesse vers l’âge adulte. C’est là que tout un lot d’affects entre en jeu. Il y a quelques semaines, une connaissance de mon réseau exprimait avec humour sur Facebook sa tristesse d’être appelée « madame » : même trentenaire, même objectivement adulte, on ne tient pas à ce titre qui évoque l’âge mûr, la respectabilité, la fin du <em>fun</em> et du <em>cool</em>. Dans l’imaginaire populaire, il existe des versions sexuées de la matante, pas trop loin de la fameuse <em>cougar</em>, où elle danse sur des comptoirs de bar à 3 h du matin : la madame, elle, serait déjà couchée depuis plusieurs heures avec quelques bigoudis dans les cheveux.</p>
<p>Le dédain porté à celles qui portent ces titres est révélateur des restrictions autour des manières d’être femme dans l’espace public : trop lisse ou trop vulgaire, trop sévère ou trop émotive, trop précieuse ou trop <em>cheap</em>. Le faux pas semble encore plus compromettant quand on n’a plus vingt ans, alors que le charme de la jeunesse rachète en partie les fautes aux yeux de la société. Lucie Joubert a, dans un essai remarquable, « Les ennemies n<sup>o </sup>1 et 2 : la madame et la matante », évoqué le partage du territoire des possibles féminins entre ces deux figures féminines « presque jumelles <a href="#_ftn1" name="_ftnref1">[1]</a> ». Tandis que pour être « madame », c’est-à-dire une bourgeoise choyée et arriviste, « il faut de l’argent », la matante jouit d’un « pouvoir financier et d’une aura d’influence moindres mais, au final, se révèle tout aussi agaçante dans son omniprésence et son association avec l’idée du nivellement par le bas <a href="#_ftn2" name="_ftnref2">[2]</a> ». L’une, au final, n’est que le versant moins privilégié de l’autre.</p>
<p>À ceux qui rétorquent que le terme de « mononcle » existe aussi et que lui non plus n’est pas flatteur, Lucie Joubert répond que les mononcles, eux, n’ont pas été accusés de « matantiser » ou de « madamiser » la société. C’est en effet contre ces accusations, faites notamment par le chroniqueur Stéphane Baillargeon, outré par le contenu mièvre, axé sur la vie domestique, diffusé dans les médias, que s’érige l’autrice. Cela choque d’autant plus que, stéréotype pour stéréotype, le gouvernement récemment élu semble surtout annoncer la mononc’isation de la société – et ce n’est pas une nouvelle déclaration de François Lambert qui changera l’ambiance.</p>
<p>Lucie Joubert termine son texte en affirmant : « Je riais des matantes quand j’avais 12 ans et que j’étais mal dans ma peau. J’en suis maintenant solidaire <a href="#_ftn3" name="_ftnref3">[3]</a>. » C’est cette idée qui m’a poussée à approcher la bande de <em>Françoise Stéréo</em>. Elles m’ont généreusement acceptée parmi les leurs le temps d’un numéro. J’ai une passion de longue date pour les lieux communs, qui ont été au cœur de ma thèse. Les lieux communs, les poncifs et les clichés ont ceci de beau, malgré leur caractère contraignant, voire oppressant, qu’ils forment une base commune à réinventer et à réinvestir.</p>
<p>Moi qui m’étais juré il y a quelques années de ne plus employer le terme « matante » de manière péjorative, pour décrire une œuvre ou, pire encore, l’attitude d’une personne, je me surprends encore à en échapper une et à utiliser un imaginaire empreint de misogynie, mais très commode, parce que si immédiatement parlant. Cette ambivalence demande à être explorée puisqu’elle révèle aussi nos conditionnements. Je ne suis d’ailleurs pas la seule à être dans cet entre-deux : d’autres textes du numéro (Maryse Andraos, <a href="/vie-adulte-lage-paradoxes/" target="_blank" rel="noopener"><em>La vie adulte ou l’âge des paradoxes</em></a>; Camille Simard, <a href="/genealogie-de-mamie/" target="_blank" rel="noopener"><em>Généalogie de la mamie</em></a>; Laurence Côté-Fournier, <a href="/mes-bibelots-dinanite/" target="_blank" rel="noopener"><em>Mes bibelots d’inanité</em></a>; Alice Guéricolas, <a href="/mesdames-mes-madames/" target="_blank" rel="noopener"><em>Mesdames mes madames</em></a>) montrent cette même tension entre le « devenir-madame ou matante », celui qui attend toute femme appelée à vieillir, et nos tentatives parfois hésitantes, parfois assumées pour s’approprier et détourner les imaginaires associés à ces termes.</p>
<p>La décrédibilisation des femmes dans le domaine culturel en raison de la menace de « matantisation » ou de « madamisation » des arts qu’elles faisaient planer est aussi l’objet de quelques analyses qui rappellent le rôle qu’elles ont joué dans la diffusion des œuvres malgré la piètre opinion que l’« élite » a d’elles (Isabelle Boisclair, <a href="/les-matantes-et-les-mononcs/" target="_blank" rel="noopener"><em>Les matantes… et les mononc’s</em></a>; Dominique Raymond, <a href="/inventaire-de-dames-pave-mare-aux-grenouilles-nigog/"><em>Inv</em><em>entaire de dames. Un pavé dans la mare aux grenouilles du Nigog</em></a>). Les femmes ont aussi été écartées de la scène en tant que créatrices, surtout si elles plaçaient la domesticité au cœur de leurs œuvres (Lori Saint-Martin, <a href="/portrait-de-peintresse-matante/" target="_blank" rel="noopener"><em>Portrait de la peintresse en matante</em></a>). Ceci n’est pas innocent : les archétypes mêmes de madames et de matantes sont liés au travail des femmes dans la sphère domestique et au travail de reproduction, site de l’oppression patriarcale.</p>
<p>Des hommages ont aussi été livrés à des madames et des matantes de l’entourage des autrices, figures inspiratrices ou repoussoirs occasionnels, quoiqu’aimés (Ariane Lessard, <a href="/soeurs-de-mere/" target="_blank" rel="noopener"><em>Les sœurs de ma mère</em></a>; Marie Parent, <a href="/annees-de-salle-dattente/" target="_blank" rel="noopener"><em>Les années de salle d’attente</em></a>). C’est un lieu commun de l’écrire, mais les stéréotypes ne tiennent pas devant les femmes réelles, d’où aussi, sans doute, le désir de déconstruire des incarnations réductrices comme celle de Manon Grenier (Marianne Ducharme, <a href="/manon-grenier-memes-limposture-de-matante-branchee/" target="_blank" rel="noopener"><em>L&rsquo;imposture de la matante branchée</em></a>) ou de mieux comprendre les serveuses de <em>diner </em>(Camille Toffoli, <a href="/la-bienveillance-en-extra/" target="_blank" rel="noopener"><em>La bienveillance en extra</em></a>). L’importance des rapports de classe dans notre perception des madames et des matantes fait d’ailleurs l’objet d’une série de réflexions du collectif Françoise Stéréo (<a href="/vignettes-de-combat/"><em>V</em><em>ignettes de combat</em></a>). Finalement, le versant moins positif de l’imaginaire de ces figures a été décortiqué, d’abord en lien avec les événements du G7 où la matante, instrumentalisée, permet les dérives sécuritaires (Héloïse Varin, <a href="/la-matantification-sociale/" target="_blank" rel="noopener"><em>La matantification sociale</em></a>), et ensuite, en montrant l’envers de l’image lisse et parfaite de la madame « reine du logis » (Hélène, <a href="/la-liste/" target="_blank" rel="noopener"><em>La liste</em></a>).</p>
<p>À travers les contradictions et les paradoxes explorés par les autrices, à travers l’amour porté à ces figures mal-aimées, il devient possible d’explorer le vieillissement des femmes avec d’autres lunettes que celles de la misogynie ordinaire.</p>
<hr />
<p><a href="#_ftnref1" name="_ftn1">[1]</a> Lucie Joubert, « Les ennemies n<sup>o </sup>1 et 2 : la madame et la matante » dans Isabelle Boisclair, Lucie Joubert et Lori Saint-Martin, <em>Mines de rien : Chroniques du sexisme ordinaire</em>, Éditions du remue-ménage, 2015, Montréal, p. 33.</p>
<p><a href="#_ftnref2" name="_ftn2">[2]</a> <em>Ibid</em>., p. 34.</p>
<p><a href="#_ftnref3" name="_ftn3">[3]</a> <em>Ibid.,</em> p. 36.</p>
<p>Cet article <a href="/nous-madames-nous-matantes/">Nous, madames; nous, matantes</a> est apparu en premier sur <a href="/">FRANCOISE STEREO</a>.</p>
]]></content:encoded>
					
		
		
		<post-id xmlns="com-wordpress:feed-additions:1">3683</post-id>	</item>
		<item>
		<title>Les sœurs de ma mère</title>
		<link>/soeurs-de-mere/?utm_source=rss#038;utm_medium=rss&#038;utm_campaign=soeurs-de-mere</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Marie-Michèle Rheault]]></dc:creator>
		<pubDate>Fri, 21 Dec 2018 04:27:29 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[10 Madame/Matante]]></category>
		<category><![CDATA[NOUVELLES]]></category>
		<guid isPermaLink="false">/?p=3653</guid>

					<description><![CDATA[<p>ARIANE LESSARD Illustration : Nadia Morin La famille de ma mère vient d’un village de Bellechasse, Saint-François-de-la-Rivière-du-Sud. J’ai passé mon enfance à sillonner la rue Principale, celle par laquelle tous les pick-up passaient, celle où sont situés l’église, l’usine de pelles, l’école primaire pis le dépanneur avec le petit rideau noir pour cacher l’étalage des [&#8230;]</p>
<p>Cet article <a href="/soeurs-de-mere/">Les sœurs de ma mère</a> est apparu en premier sur <a href="/">FRANCOISE STEREO</a>.</p>
]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<p><a href="/wp-content/uploads/2018/12/Ariane-Lessard-malboro.png"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-3654" src="/wp-content/uploads/2018/12/Ariane-Lessard-malboro.png" alt="" width="1500" height="1026" srcset="/wp-content/uploads/2018/12/Ariane-Lessard-malboro.png 1500w, /wp-content/uploads/2018/12/Ariane-Lessard-malboro-300x205.png 300w, /wp-content/uploads/2018/12/Ariane-Lessard-malboro-768x525.png 768w, /wp-content/uploads/2018/12/Ariane-Lessard-malboro-1024x700.png 1024w" sizes="(max-width: 1500px) 100vw, 1500px" /></a></p>
<h3 style="text-align: right;">ARIANE LESSARD</h3>
<p>Illustration : Nadia Morin</p>
<p>La famille de ma mère vient d’un village de Bellechasse, Saint-François-de-la-Rivière-du-Sud. J’ai passé mon enfance à sillonner la rue Principale, celle par laquelle tous les <em>pick-up</em> passaient, celle où sont situés l’église, l’usine de pelles, l’école primaire pis le dépanneur avec le petit rideau noir pour cacher l’étalage des films XXX. On y passait un dimanche sur deux lorsqu’on était plus jeunes, alternant entre la famille maternelle et paternelle. J’avais un penchant pour la famille de mon père, garnie de cousines et de cousins, alors que chez ma mère, il fallait parler avec les vieux. Heureusement, il y avait un chien et un champ…</p>
<p>Ce n’est qu’en vieillissant que j’ai compris l’empreinte que cette famille avait laissée sur moi. Les trois sœurs de ma mère, figures d’autorité féminine pendant ma jeunesse, lointaines femmes apparentées, possédaient chacune leur histoire – que je ne connaissais que de l’extérieur, mais dans lesquelles je m’amusais à imaginer mon affiliation.</p>
<p style="text-align: center;">*</p>
<p>La première fois que j’ai dit le mot plotte devant ma tante Dominique, elle a éclaté de rire, peut-être aussi fait un peu pipi. Elle a compris ce jour-là que j’arrêtais de me prendre au sérieux. Que ça me rendait d’une certaine manière invincible. Qu’elle n’allait plus pouvoir se moquer de mes aspirations, de mes goûts. Je ne sais pas pourquoi, elle a toujours eu des commentaires sur mon cas. <em>Comment ça se fait que tu t’habilles de même? T’as engraissé. T’as le nez long, tu dois mentir. Pis les cheveux de Safia Nolin aussi. Ton maquillage. Tes shoe-claques. Tes talons. Trop chic. Pas assez………………………………</em></p>
<p>Elle est de celles à qui j’ai toujours voulu sortir une phrase du style : « T’es pas mon osti de mère! », en refermant la porte-patio pour aller courir dans le jardin de grand-papa. Chaque fois, ça me faisait réagir parce que je ne comprenais pas qu’une adulte commente de cette façon le physique – le plus souvent – et les idées d’une adolescente. J’ai déjà reçu toutes ses critiques avant qu’elles ne finissent par me passer par-dessus la tête. Pourquoi vouloir me modeler à ce point? Ça vient sûrement de quelque part, sans doute d’un conservatisme religieux omniprésent qui ne ressort plus que parfois, à travers sa calligraphie de couvent. Mécanisme de défense d’une jeunesse fragile et anxieuse qui se répercute jusqu’au bout de ses doigts dont elle arrache les morceaux en lamelles. C’est pourtant toujours avec elle que je veux sacrer, être le plus vulgaire possible, pour lui arracher des rires creux de la gorge.</p>
<p style="text-align: center;">*</p>
<p>Clémence a vu le sang qui avait coulé entre l’hymen et l’anus, imprimé en tache sur le tissu des boxeurs Mickey Mouse que je portais ce jour-là. Jeune et innocente, je m’amusais alors à faire des pirouettes sur le gazon vert, taillé comme un tapis, du terrain de ma grand-mère. C’est à ce moment que j’ai remarqué sa panique, mais surtout sa déception, après avoir averti ma mère que l’événement était enfin arrivé, mais qu’elle lui ait répondu que ce n’était pas la première fois. Ariane n’était pas devenue une femme. Ariane était déjà une femme.</p>
<p style="text-align: center;">*</p>
<p>Je la croise de temps en temps à bicyclette à Montréal. C’est le seul moment où je la croise, sauf quand elle vient passer quelques jours chez grand-maman entre Noël et le jour de l’An. Elle pédale de la 44<sup>e</sup> Avenue coin Bélanger pour venir se promener sur le Plateau, endroit chéri par les artistes de sa génération. Elle se balade dans les rues, admire et imagine la vie qu’elle aurait pu avoir si, quelques années plus tôt, elle avait reçu d’autres offres de rôles que son apparition avec un chien malade dans le téléroman <em>4 et demi</em>. Je m’en rappelle encore. Elle entrait dans la clinique vétérinaire, blonde platine, le visage doux, jolie, puis ça coupait. Elle n’a jamais rien dit à la télévision, mais c’est l’actrice de la famille. Celle qui avait un rêve de grandeur et qui est partie en ville. Dans la jungle, comme elle se plaît à l’appeler auprès de ses sœurs restées en campagne ou sur la Rive-Sud de Québec. Demeurant moi-même dans la métropole depuis quatre ans, c’est comme si j’avais l’impression d’avoir découvert son secret. Montréal, ce n’est pas L.A., Clémence n’est pas Nicole Kidman, et aucun serpent ni aucune panthère ne rôde dans les rues la nuit, ou si peu.</p>
<p>Je me dis qu’un jour j’aimerais lui écrire un rôle de tragédienne.</p>
<p style="text-align: center;">*</p>
<p>Martine a toujours représenté pour moi l’archétype de la matante. Elle s’est présentée longtemps cigarettes clouées au bec, voix enrouée à la Patty et Selma, toujours avec un nouveau chien, toujours dans les mêmes teintes, toujours un châtain, frisé. Elle possédait un lit d’eau, Martine. Il a pété un bon matin. Après ça, on n’est plus retournées coucher chez elle, ma sœur pis moi. Elle habite la même maison depuis toujours, avec le même mari – vrai mononcle – qu’elle a épousé en tombant enceinte de son premier <em>kid</em> à dix-sept ans en 1973, mais sa cave n’a jamais été finie. Jean, son mari, était camionneur pour la compagnie de grand-papa, ça fait qu’il n’avait pas le temps de gosser des murs, des planchers, pis ce qu’il faut faire d’autre dans une cave. Le décor se veut champêtre, beaucoup de graminées dans des pots de céramique, de cadres représentant des moments sereins au bord d’un lac. Je n’irai pas jusqu’à <em>name dropper</em> le bois de grange, mais presque. Martine a toujours été à la fine pointe de la mode. Les châles pis les ponchos en mérinos, ça lui connaît. Les leggings en cuir pis les sacoches – qu’elle achetait de manière compulsive pour finir par nous les donner en masse (Fabienne, tu donneras ça à tes filles) – faisaient honneur à sa classe d’ancienne presque reine du Carnaval. Presque, parce que malgré l’achat d’une perruque pour camoufler ses cheveux brûlés au fer (exactement comme Jo qui brûle ceux de Meg dans <em>Les quatre filles du Docteur March</em>), elle n’avait pas été pigée autant de fois que l’autre maudite de fond de rang. <em>Saccagée</em>.</p>
<p style="text-align: center;">*</p>
<p>Laurence n’est pas la sœur de ma mère, mais je l’identifie comme telle à cause de sa chevelure rousse qui ressemble à la teinture auburn de maman. Elle m’a toujours inspirée, en plus de me donner envie de m’acheter un terrain dans la Baie-des-Chaleurs pour regarder la mer qui s’écrase contre les rochers. C’est sa voix, pour sûr, égratignée, mais profonde comme un champ de rorqual, qui plaisait à la fois à maman et à papa (au contraire de Shania, admettons, qui était plus dans la palette de papa et grand-papa). Mais elle me semble aussi si maternelle, je me blottirais au creux de son épaule pour me faire flatter les cheveux après la tristesse. Je suis sûre qu’elle aurait été du genre à s’asseoir autour de l’îlot de la cuisine, pour fumer des <em>tops</em> avec mes tantes dans la cuisine de grand-maman, en parlant du fait qu’untel sortait avec cette tante-là. Qu’une autre est morte dans la soixantaine, un cancer. C’est triste, tellement triste. Elle aurait eu sa chambre dans la maison aussi, peut-être celle avec le lit à deux étages et la collection de poupées en porcelaine, qu’elle aurait partagée un temps avec Martine, la plus vieille. Elle aurait arpenté les rues du village dans sa jeunesse, serait allée se baigner à la rivière, juste en dessous du pont tombé, elle aurait ramassé des cailloux qui auraient fait écho à sa vraie enfance, celle passée à la plage à côté du <em>dinner</em> en bas de la côte près de chez sa vraie maison avec sa vraie mère en Gaspésie. Elle aurait sûrement aussi écrit des chansons sur ma mère, sa sœur qui aime les plantes, qui tire à l’arc, qui déménage à seize ans pour aller au cégep à Lévis. À travers sa musique, j’aurais connu un peu plus le passé de ma mère, plutôt secrète. Elle aurait chanté : <em>Fabienne, oh Fabi-ennnnne</em>. Déjà qu’elle m’a aidée à comprendre mes peines d’amour grâce à sa musique, je n’imagine pas ce que sa présence, comme une bouffée d’air salin, aurait ajouté à ma mémoire. Laurence, tu m’as <em>donné le désir, de vivre plus fort.</em></p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Cet article <a href="/soeurs-de-mere/">Les sœurs de ma mère</a> est apparu en premier sur <a href="/">FRANCOISE STEREO</a>.</p>
]]></content:encoded>
					
		
		
		<post-id xmlns="com-wordpress:feed-additions:1">3653</post-id>	</item>
		<item>
		<title>Portrait de la peintresse en matante</title>
		<link>/portrait-de-peintresse-matante/?utm_source=rss#038;utm_medium=rss&#038;utm_campaign=portrait-de-peintresse-matante</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Marie-Michèle Rheault]]></dc:creator>
		<pubDate>Fri, 21 Dec 2018 04:16:12 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[10 Madame/Matante]]></category>
		<category><![CDATA[Mines de rien]]></category>
		<category><![CDATA[NOUVELLES]]></category>
		<guid isPermaLink="false">/?p=3664</guid>

					<description><![CDATA[<p>LORI SAINT-MARTIN Illustration : Nadia Morin Peintresse, subst., fém., rare et souv. iron. Femme peintre &#160; Elle est morte à 83 ans, Mary Pratt, le 14 août 2018, peintresse canadienne que j’aime profondément. Une très grande artiste, toujours décrite comme une femme au foyer, une mère de famille. Donc (forcément) une matante. Voyons voir. Petit retour en [&#8230;]</p>
<p>Cet article <a href="/portrait-de-peintresse-matante/">Portrait de la peintresse en matante</a> est apparu en premier sur <a href="/">FRANCOISE STEREO</a>.</p>
]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<p><a href="/wp-content/uploads/2018/12/Lori-Saint-Martin_peintresse.png"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-3665" src="/wp-content/uploads/2018/12/Lori-Saint-Martin_peintresse.png" alt="" width="1500" height="1026" srcset="/wp-content/uploads/2018/12/Lori-Saint-Martin_peintresse.png 1500w, /wp-content/uploads/2018/12/Lori-Saint-Martin_peintresse-300x205.png 300w, /wp-content/uploads/2018/12/Lori-Saint-Martin_peintresse-768x525.png 768w, /wp-content/uploads/2018/12/Lori-Saint-Martin_peintresse-1024x700.png 1024w" sizes="(max-width: 1500px) 100vw, 1500px" /></a></p>
<h3 style="text-align: right;">LORI SAINT-MARTIN</h3>
<p>Illustration : Nadia Morin</p>
<p style="text-align: right;"><a href="http://www.cnrtl.fr/definition/peintresse" target="_blank" rel="noopener"><strong>Peintresse</strong></a>, subst., fém., rare et souv. iron. Femme peintre</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Elle est morte à 83 ans, Mary Pratt, le 14 août 2018, peintresse canadienne que j’aime profondément. Une très grande artiste, toujours décrite comme une femme au foyer, une mère de famille. Donc (forcément) une matante. Voyons voir.</p>
<p>Petit retour en arrière : musée Jacquemart-André, Paris, juillet 2018. Je visite, ravie, une exposition de Mary Cassatt, importante peintresse (ce terme me plaît, même si mon correcteur automatique m’indique une faute) impressionniste. Puis je surprends les propos d’une jeune guide qui accompagne un groupe d’adolescents. Elle dit, je cite (espionne dans la maison de l’art, je l’ai suivie en notant tout, jusqu’aux hésitations) : « À cette époque, les hommes avaient déjà délaissé la peinture des mères et des enfants qu’ils trouvaient, euh… disons-le, cucul… eux, ils ont peint des sujets je dirais plus… plus stimulants, les gens dans la vie quotidienne… »</p>
<p>J’ai toujours détesté les visites guidées, trop souvent une sorte de prêt-à-penser en troupeau. Préjugé confirmé par cette visite. Pour une fois qu’un musée bien coté consacre une exposition à une femme, on ne peut pas se contenter de la célébrer. Non, on se sent obligée – même si on est une jeune femme et non un vieux croulant de l’Académie-de-quelque-chose – de dévaloriser l’artiste au nom de valeurs masculines supposément supérieures. Même si c’était vrai que Mary Cassatt était inférieure à tous ces hommes « stimulants » de son époque – et c’est faux –, était-ce vraiment le lieu et le moment de le dire? Que retiendront ces jeunes de leur visite? Que les femmes artistes sont moins bonnes, presque par nature (une femme, ça peint des mères et des enfants), que les hommes? Que les sujets qu’elles choisissent sont « cucul », aussi par nature? Que les femmes, même les grandes artistes, sont nécessairement des matantes (au sens patriarcal du terme, bien sûr; j’ai connu plein de matantes formidables)? Accessoirement, que les mères et les enfants ne sont pas intéressants, ni dans l’art ni peut-être dans la vie? Le parti pris sexiste ne s’encombre même pas de logique : les mères et les enfants ne seraient-ils pas des « gens dans la vie quotidienne », par hasard, de ceux qu’il est si « stimulant » de voir représentés? À moins de croire, bien sûr, que le travail des femmes est inintéressant en soi (pensez à « histoire de bonne femme », « ouvrage de dames », « roman de matante »).</p>
<p>Ce qui me ramène à Mary Pratt. Dans les dernières décennies de sa vie, une fois divorcée – ce n’est peut-être pas une coïncidence –, elle a acquis une grande notoriété, indépendante de celle de Christopher Pratt, son ex-mari. Mais longtemps, on a trouvé son art banal, trop près de la vie domestique, trop ordinaire – exactement, tiens, comme celui de l’autre Mary, née presque 100 ans plus tôt (1844 et 1935). Il est vrai que la Mary qui vient de nous quitter peint des cerises dans un bol de verre, des robes sur une corde à linge, des filets de poisson sur une feuille de papier d’aluminium. Mais avec quelle luminosité, quelle intensité, quelle technique tellement parfaite qu’elle en est troublante, quelle ardente passion : je n’ai jamais rien vu de pareil.</p>
<p>D’où vient donc cette dévalorisation de l’art de Mary Pratt pendant les premières décennies de sa carrière? Du même préjugé qui fait que Mary Cassatt (on pourrait en dire autant de Berthe Morisot, sujet d’une grande exposition au Musée national des beaux-arts du Québec à l’été 2018) est moins connue que le plus mineur des impressionnistes de sexe masculin. Pourtant, <em>Summertime</em>, <em>The Coiffure</em>, <em>Young Women Picking Fruit</em>, <em>Reading</em> Le Figaro, <em>Child in a Straw Hat </em>or <em>In the Loge</em> – je choisis presque au hasard dans le catalogue de Cassatt – sont des chefs-d’œuvre. De la beauté pure.</p>
<p>Le cercle est si parfait et si vicieux qu’il est presque incassable. De « c’est féminin, donc c’est mauvais » (peindre les mères et les enfants, c’est « cucul »), on passe insensiblement à « c’est mauvais, donc c’est féminin » (comparer un artiste homme à une femme n’a rien de flatteur). Puis un autre tour d’écrou transforme le cercle vicieux en labyrinthe sans issue : <em>si des hommes peignent la même chose, ce n’est pas cucul, c’est du grand art</em>. Les pommes de Cézanne, les petites filles ridiculement roses et jolies de Renoir, les femmes qui lisent de Fragonard : ça, c’est pour les siècles des siècles. Une mère et un enfant, c’est un sujet de bonne femme ou de matante – à moins, bien sûr, que le bébé en question soit l’enfant Jésus, auquel cas on atteint au sublime. Sublimes aussi, les versions de Renoir, Monet, Klimt ou Picasso : en somme, le motif n’est « cucul » que peint par une femme. Dit autrement, le seul bon sujet est un sujet traité par un homme…</p>
<p>Être femme, il faut bien le conclure, c’est en soi une tare qui empêche d’être une grande artiste. Il est difficile d’estimer (mais probablement aussi de surestimer) les répercussions des obstacles pratiques comme l’interdiction d’accéder à une formation artistique rigoureuse (à l’époque de Mary Cassatt, les femmes ne sont pas admises à l’École des Beaux-Arts <a href="#_ftn1" name="_ftnref1">[1]</a>), ou encore les contraintes de la bienséance (une femme « respectable » – et celles qui perdaient cette réputation avaient d’autres ennuis – ne pouvait fréquenter les bouges que peint un Toulouse-Lautrec). Mais le pire, sans doute, est la féminité même, ou plutôt les préjugés à son sujet : une femme, c’est une mère de famille et une ménagère. Si elle ne l’est pas, elle est déjà suspecte : dans un cas comme dans l’autre, on « sait » qu’elle n’arrivera pas à grand-chose. Mary Cassatt, elle-même célibataire, peignait fréquemment les femmes et les enfants de sa famille, modèles accessibles et sans doute plus souvent à la maison que les maris, pères et frères de son cercle. Un professeur-peintre a dit à Mary Pratt qu’il ne pouvait y avoir qu’un seul artiste dans un couple : on se doute bien lequel. Elle a élevé quatre enfants sans « aide » de son mari, enfermé dans son studio (en entrevue, elle dit qu’il « ne sait rien faire dans une maison »). Elle faisait son pain! Elle recevait régulièrement une quinzaine de personnes à souper! Quand, comment a-t-elle trouvé la moindre brèche par où s’échapper? Et comment s’étonner qu’elle ait peint des objets qu’elle voyait dans la maison et, surtout, dans la cuisine?</p>
<p>Mais ces sujets – les mères et les enfants, les objets domestiques – ont peu de poids, peu de valeur. En 1929, Virginia Woolf écrit ceci (trad. Clara Malraux) : « Ce livre est important, déclare la critique, parce qu&rsquo;il traite de la guerre. Ce livre est insignifiant parce qu&rsquo;il traite des sentiments des femmes dans un salon. » Les propos de la guide du Jacquemart-André le montrent, on en est encore à peu près là.</p>
<p>Et pourtant… regardez les toiles de Mary Pratt, même en petit sur Internet – regardez <em>Eggs in an Egg Crate</em>, <em>Glassy Apples</em>, <em>Silver Fish on Crimson Foil</em>, <em>Cold Cream</em>, <em>Child with Two Adults</em> pour le sujet mère-enfant sous un jour nouveau ou, si vous avez le cœur solide, <em>The Service Station</em> (qui montre une carcasse d’orignal attachée à une voiture, portrait des ravages de la violence masculine). Vous verrez une domesticité portée à l’incandescence, transmuée, un art qui célèbre et transcende son sujet, comme tout grand art. Tapez « Mary Pratt fire » et vous verrez une série de tableaux de chiffons qui brûlent sur une corde à linge hivernale – image de la rage des femmes, comme dans le journal féministe éphémère mais influent des années 1970, <em>Le torchon brûle</em>. La quantité de feux, de couteaux, de sang et de chairs éviscérées dans son œuvre devrait nous laisser songeuses; son univers domestique est souvent menaçant, chargé de colère, tout sauf « cucul ».</p>
<p>Les Gorilla Girls et d’autres artistes militantes l’ont maintes fois souligné : alors que les peintresses sont presque absentes des musées, le patrimoine muséal serait amputé de moitié si on supprimait les nus féminins. Mary Pratt n’aborde le nu que lorsqu’elle a plus de quarante ans :</p>
<p>Je croyais que les femmes devraient éviter de peindre des nus. Je pensais que si on n’avait pas une réaction érotique devant un nu, on ne devrait pas le peindre, parce que c’était l’essence de l’expérience… puis je me suis mise à y penser, et je me suis dit : « C’est ridicule. Si quelqu’un a le droit de peindre une femme nue, c’est une autre femme. Et pas un homme du tout. » Et quand j’ai regardé les nus canoniques, ces femmes nues peintes par des hommes, c’était des beautés voluptueuses qui disaient : « Monte à bord! » et je me suis dit : « Les femmes ne sont pas comme ça. Nous ne sommes pas comme ça. » Et donc j’ai changé d’idée.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p><em>Et donc j’ai changé d’idée </em>: je l’ai dit, j’aime cette femme de tout mon cœur. Regardez <em>This is Donna</em>, <em>Girl in a Wicker Chair</em>, <em>Blue Bath Water </em>: des femmes nues comme vous n’en avez jamais vues. Tout est très profondément féminin, très profondément humain, très profondément grand et puissant et universel comme la vie elle-même.</p>
<p>Pas un tableau de Mary Pratt qui ne le montre : la valeur d’une œuvre d’art ne tient pas à la grandeur ou la petitesse du sujet. Mais allez convaincre les gens. Le petit, le banal, le mineur, le <em>cucul</em> : voilà l’art des femmes. Mary Pratt propose une vision radicale : « Je ne crois pas qu’il y ait des choses ordinaires. Je crois que tout est complexe et mérite qu’on s’interroge et qu’on y regarde de près. » Si les guides de musée, les pédagogues, les journalistes, les critiques et les anthologistes apprenaient à voir cette complexité, le cercle vicieux de la dévalorisation des femmes et de leurs œuvres serait brisé.</p>
<p>« Ma seule force, a dit encore Mary Pratt de son travail (avec une modestie bien féminine qui me fâche un peu), c’est de trouver quelque chose là où la plupart des gens ne trouveraient rien. » La majorité des critiques – professionnels ou non – de l’art des femmes a réussi à faire exactement le contraire : ne rien voir là où il y a quelque chose de magnifique.</p>
<p>Une peintresse, ça ne vaut donc pas un peintre. Une peintresse, ça n’existe pas, ou plutôt, ça ne devrait pas exister; le système, de l’Académie à la langue, est pensé pour qu’il n’y en ait pas. Voici ce qu’en dit le <em>Grand Robert </em>:</p>
<p>Comme <em>écrivain</em>, <em>peintre</em> n’a pas de féminin admis. Cependant le féminin <em>peintresse</em> est attesté dès 1313 (<em>paintresse</em>), au sens de « femme peintre » et de « femme d’un peintre » (<em>painctresse</em>, 1536). Depuis le XVIII<sup>e</sup> siècle (Rousseau) et en français moderne, il ne désigne plus que la femme peintre, avec une valeur ironique et familière. On dira normalement : le peintre Berthe Morisot; Suzanne Valadon est un excellent peintre.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p><em>Pas de féminin admis</em> : en effet, tout est fait pour nous maintenir dehors. Le même cercle vicieux se dessine dans toute sa brutalité (notons au passage la comparaison avec « écrivaine »; les femmes qui créent sont un si grave problème que la langue n’a pas de mot pour les nommer <a href="#_ftn2" name="_ftnref2">[2]</a>). <em>Peintre</em> n’a pas de féminin parce que les femmes ne sont pas censées peindre; <em>peintresse</em> devient un terme moqueur (Rousseau est aussi l’auteur de <em>L’Émile</em>, un traité sur l’éducation qui enseigne la subordination et l’infériorité « naturelles » des femmes) parce que le féminin est par définition minable et ridicule. Et dire « elle est un excellent peintre » montre au mieux que c’est une petite exception à la grande règle du féminin cucul, laquelle se voit du coup consolidée. Cessons de permettre que les mots employés pour décrire les femmes les détruisent. Osons, fêtons donc le féminin, faisons exister ce qui n’a pas droit de cité : Mary Cassatt et Mary Pratt et beaucoup d’autres sont de grandes, de très grandes peintresses.</p>
<p>&nbsp;</p>
<hr />
<p>Pour la vie de Mary Pratt :</p>
<p><a href="https://www.theglobeandmail.com/arts/art-and-architecture/article-mary-pratts-paintings-contained-a-short-storys-worth-of-sublimated/" target="_blank" rel="noopener">https://www.theglobeandmail.com/arts/art-and-architecture/article-mary-pratts-paintings-contained-a-short-storys-worth-of-sublimated/</a></p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Pour la citation sur les nus :</p>
<p><a href="https://canadianart.ca/reviews/mary-pratt/" target="_blank" rel="noopener">https://canadianart.ca/reviews/mary-pratt/</a></p>
<hr />
<p><a href="#_ftnref1" name="_ftn1">[1]</a> Linda Nochlin (« Why Are There No Great Women Artists? ») et Germaine Greer (<em>The Obstacle Race</em>), ainsi que beaucoup d’autres, ont étudié ces questions.</p>
<p><a href="#_ftnref2" name="_ftn2">[2]</a> Selon le même dictionnaire, on peut dire « la guide »; ce sont les grandes fonctions prestigieuses qui font problème. <em>Colette est un grand écrivain </em>est un autre exemple proposé. Mais ce n’est pas, bien sûr, que la langue ne permet pas le féminin (elle l’oblige même : une femme ne peut pas dire : je suis infirmier …), c’est qu’elle est un des multiples lieux du refus de l’égalité des femmes.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Cet article <a href="/portrait-de-peintresse-matante/">Portrait de la peintresse en matante</a> est apparu en premier sur <a href="/">FRANCOISE STEREO</a>.</p>
]]></content:encoded>
					
		
		
		<post-id xmlns="com-wordpress:feed-additions:1">3664</post-id>	</item>
		<item>
		<title>Patriarcalin fait des petites blagues</title>
		<link>/patriarcalin-petites-blagues/?utm_source=rss#038;utm_medium=rss&#038;utm_campaign=patriarcalin-petites-blagues</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Catherine Lefrançois]]></dc:creator>
		<pubDate>Fri, 21 Dec 2018 04:15:02 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[10 Madame/Matante]]></category>
		<category><![CDATA[Patriarcalin]]></category>
		<guid isPermaLink="false">/?p=3762</guid>

					<description><![CDATA[<p>TOONY</p>
<p>Cet article <a href="/patriarcalin-petites-blagues/">Patriarcalin fait des petites blagues</a> est apparu en premier sur <a href="/">FRANCOISE STEREO</a>.</p>
]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<h2 style="text-align: right;">TOONY</h2>
<p><a href="/wp-content/uploads/2018/12/Patriarcalin-Madame_matante.jpg"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-3763" src="/wp-content/uploads/2018/12/Patriarcalin-Madame_matante.jpg" alt="" width="2468" height="4096" srcset="/wp-content/uploads/2018/12/Patriarcalin-Madame_matante.jpg 2468w, /wp-content/uploads/2018/12/Patriarcalin-Madame_matante-181x300.jpg 181w, /wp-content/uploads/2018/12/Patriarcalin-Madame_matante-768x1275.jpg 768w, /wp-content/uploads/2018/12/Patriarcalin-Madame_matante-617x1024.jpg 617w" sizes="(max-width: 2468px) 100vw, 2468px" /></a></p>
<p>Cet article <a href="/patriarcalin-petites-blagues/">Patriarcalin fait des petites blagues</a> est apparu en premier sur <a href="/">FRANCOISE STEREO</a>.</p>
]]></content:encoded>
					
		
		
		<post-id xmlns="com-wordpress:feed-additions:1">3762</post-id>	</item>
		<item>
		<title>Inventaire de dames.  Un pavé dans la mare aux grenouilles du Nigog</title>
		<link>/inventaire-de-dames-pave-mare-aux-grenouilles-nigog/?utm_source=rss#038;utm_medium=rss&#038;utm_campaign=inventaire-de-dames-pave-mare-aux-grenouilles-nigog</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Catherine Lefrançois]]></dc:creator>
		<pubDate>Fri, 21 Dec 2018 04:04:14 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[10 Madame/Matante]]></category>
		<guid isPermaLink="false">/?p=3756</guid>

					<description><![CDATA[<p>DOMINIQUE RAYMOND Illustration: Nadia Morin &#160; une maison blanche d’où monte une fumée blonde, mince, ténue, – oh! ce cheveu de femme – immatérielle presque Hilaire Lejeune (Jean-Charles Drouin) &#160; Les liens entre le formalisme et le féminisme sont complexes. Au Québec, l’écriture formelle a servi la parole des femmes, au tournant des années 1970 et [&#8230;]</p>
<p>Cet article <a href="/inventaire-de-dames-pave-mare-aux-grenouilles-nigog/">Inventaire de dames.  Un pavé dans la mare aux grenouilles du Nigog</a> est apparu en premier sur <a href="/">FRANCOISE STEREO</a>.</p>
]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<h2><a href="/wp-content/uploads/2018/12/Dominique-Raymond_Nigog.png"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-3716" src="/wp-content/uploads/2018/12/Dominique-Raymond_Nigog.png" alt="" width="1000" height="1462" srcset="/wp-content/uploads/2018/12/Dominique-Raymond_Nigog.png 1000w, /wp-content/uploads/2018/12/Dominique-Raymond_Nigog-205x300.png 205w, /wp-content/uploads/2018/12/Dominique-Raymond_Nigog-768x1123.png 768w, /wp-content/uploads/2018/12/Dominique-Raymond_Nigog-700x1024.png 700w" sizes="(max-width: 1000px) 100vw, 1000px" /></a></h2>
<h2></h2>
<h2 style="text-align: right;">DOMINIQUE RAYMOND</h2>
<p>Illustration: Nadia Morin</p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: right;"><em>une maison blanche d’où monte une fumée blonde, mince, ténue, </em><br />
<em>– oh! ce cheveu de femme – immatérielle presque</em><br />
Hilaire Lejeune (Jean-Charles Drouin)</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Les liens entre le formalisme et le féminisme sont complexes. Au Québec, l’écriture formelle a servi la parole des femmes, au tournant des années 1970 et 1980, dont celle de Nicole Brossard, qui « sans répit dans[e] dans des mots <a href="#_ftn1" name="_ftnref1">[1]</a> » pour tenter de déconstruire les structures sexistes du langage. Toutefois, l’expérience formaliste, et plus généralement les mouvements qualifiés d’avant-garde s’avèrent plutôt réfractaires à ce qui est associé au féminin, attitude que l’on déduit du discours misogyne affiché ou implicite et de l’hermétisme de ces <em>boys club</em> <a href="#_ftn2" name="_ftnref2">[2]</a>. L’aura de progrès que ces mouvements transportent, supposément, n’éclaire pas de la même façon la cause des femmes.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>L’exemple de la revue centenaire <em>Le Nigog</em> <a href="#_ftn3" name="_ftnref3">[3]</a>, qualifiée d’avant-gardiste, est à cet égard éloquent. Le début du XX<sup>e</sup> siècle est une époque marquée par des querelles intestines entre ceux qu’on qualifie d’exotiques, parce qu’ils font la promotion de « l’ailleurs » et sont partisans de l’art universel, et les régionalistes, plus traditionnels, religieux et conformistes, partisans d’une littérature nationale. C’est dans ce contexte que <em>Le Nigog</em> fait paraître douze numéros mensuels en 1918, soutenus par une critique artistique antirégionaliste, formaliste, dont l’objectif est d’éduquer et d’intéresser les « apathiques » Canadiens français aux arts plastiques, littéraires et musicaux. L’architecte Fernand Préfontaine est l’un des trois fondateurs de la revue, avec l’écrivain Robert de Roquebrune et Léo-Paul Morin, critique musical. De nombreux collaborateurs se joignent à eux pendant l’année, comme Marcel Dugas et Henri Hébert. Nul doute que <em>Le Nigog</em> marque l’histoire intellectuelle québécoise de bien des façons. Son opposition aux tendances et aux foyers littéraires forts de l’époque, comme l’École littéraire de Montréal et le terroir, sa hardiesse, sa mission éducative, son caractère interdisciplinaire et exotique, parce qu’elle s’ouvre à la France, la caractérisent. Or la revue, si à contre-courant soit-elle, fait peu de place aux femmes, tourne en dérision les « dames d’art » et les instrumentalise, par le biais de la fiction, pour faire passer quelques messages. La dame d’art, proche parente de la madame, est une bourgeoise rangée qui s’intéresse à la culture, mais jamais de la bonne manière&#8230;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Je propose ici de faire un inventaire des dames du <em>Nigog</em>, en analysant leur présence (ou leur absence, c’est selon) et leur représentation, afin de tirer quelques enseignements sur les différentes stratégies de mises en échec du féminin dans la « première revue moderniste à voir le jour au Québec<a href="#_ftn4" name="_ftnref4"> [4]</a> ». L’intérêt de cet inventaire tient au fait que deux grands types de textes, informatifs et imaginatifs, cohabitent dans la revue. La première catégorie inclut des articles de fond, des prises de position sur l’art et l’architecture, des chroniques et échos regroupés dans une rubrique intitulée <em>La mare aux grenouilles</em>. La seconde est composée de textes d’imagination, poèmes et textes en prose. Ainsi, femmes réelles et personnages cohabitent elles aussi dans cet objet polygénérique à la ligne éditoriale homogène.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p><strong>Femmes réelles</strong></p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Commençons par dénombrer les femmes, réelles, du <em>Nigog</em>. Sur la trentaine de signataires, deux seulement sont des femmes, Jane Mortier et Josée Angers. La première, une pianiste française, offre deux papiers : un article substantiel dans le numéro d’août 1918 intitulé « L’œuvre de Liszt », où elle décrit les qualités du compositeur hongrois, ainsi qu’un compte rendu de deux pages du concert offert par Léo-Paul Morin, commandé par la revue. Mortier est élogieuse, mais nuancée. Elle se demande : « Une femme n’est pas forcément une cérébrale pure. Un homme (par retour) ne peut-il pas laisser quelque place à l’instinct? » (p. 171) C’est donc la rigidité de l’interprétation qui est ici soulevée. Il faut remarquer l’ouverture de Mortier, qui ne confine pas l’instinct au seul sexe féminin.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Quant à Josée Angers, femme de Robert de Roquebrune, elle signera quatre articles, l’un sous les initiales de son mari, Josée RR, un autre sous son nom et deux sous le pseudonyme L’Oiseau du Bénin (ou l’O du B). L’entrefilet de Josée RR, qui se retrouve dans <em>La mare aux grenouilles</em>, porte sur la revue française <em>Les Marges</em>, tandis que son article plus substantiel a pour titre « Un anti-sentimental : Jules Laforgue ». Deux femmes ont donc eu droit au chapitre dans <em>Le</em> <em>Nigog</em>, dont l’une est une Parisienne et l’autre, <em>femme de <a href="#_ftn5" name="_ftnref5"></a></em><a href="#_ftn5" name="_ftnref5">[5</a><a href="#_ftn5" name="_ftnref5"></a><a href="#_ftn5" name="_ftnref5">]</a> et femme de l’ombre, puisqu’elle révise et corrige les épreuves sans que ce travail soit officiellement reconnu par les signataires <a href="#_ftn6" name="_ftnref6">[6]</a>. On s’étonnera peut-être de l’absence de Canadiennes françaises <a href="#_ftn7" name="_ftnref7">[7]</a>, comme de l’absence de division sexuelle du travail. Dans la critique journalistique, il n’est pas rare qu’on assigne les femmes aux chroniques mondaines et autres potins de la vie communautaire, quotidienne et locale. Au <em>Nigog</em>, les femmes occupent cet espace (essentiellement celui de <em>La mare aux grenouilles</em>) comme les hommes et elles signent en plus chacune un article de fond. Reste que deux articles substantiels, c’est bien peu.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>La faible présence des collaboratrices semble aller de pair avec le présupposé négatif entretenu par la revue envers les dames d’art, les salonnières, les critiques et les intellectuelles. Dans le premier numéro, Léo-Pol Morin affirme :</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Il convient donc de réagir brutalement et sans tarder contre l’envahissement systématique de ces femmes d’art surefféminées, expansives et pullulantes. Elles procréent ici les plus vigoureux germes de crétinisation. […] Dames d’art : Dames qui ont fait de l’art la distraction de leur désœuvrement, qui en parlent à tort et à travers, le régentent arbitrairement et lui font beaucoup de mal. Léon Werth serait l’inventeur de cette épithète : « Je pris part à une conversation où ces dames sautaient de Shakespeare à Claudel, de Cézanne à Nijinski [&#8230;] avec la même adresse que les serins dans leur cage quand, d’un barreau mobile à l’autre, ils font du trapèze volant <a href="#_ftn8" name="_ftnref8">[8]</a>.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>La dame d’art converse, elle peut être salonnière, mais en tout cas, elle pépie comme un oiseau, en parlant d’art. Au minimum, elle tient un discours sur l’art, mais ce discours, aux yeux de Werth et Morin, n’a pas l’étoffe d’une critique artistique, ni en sa matière, ni en sa manière <a href="#_ftn9" name="_ftnref9">[9]</a>.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>On voit bien l’incompatible posture : charger contre les dames d’art tout en les accueillant dans la revue comme signataire. Il est à noter qu’une lectrice anonyme, en « qualité de Dame d’art et de protectrice des jeunes talents » (p. 67), a adressé aux directeurs de la revue une lettre, publiée à la fin du numéro de février, où elle s’insurge du traitement réservé aux « dames intellectuelles canadiennes-françaises » (p. 67). On peut déduire de cette lettre que l’insolence de la revue, notamment celle dont fait preuve Léo-Paul Morin à l’endroit des dames d’art en a heurté quelques-unes, et ce, quoiqu’en dise le violoniste de Frédéric Pelletier <a href="#_ftn10" name="_ftnref10">[10]</a>.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Par ailleurs, nous pouvons évaluer la présence des femmes dans la revue en corrélant deux autres indicateurs, l’index des noms cités et les sources intertextuelles qui alimentent les textes des signataires. Dans « La bibliothèque du <em>Nigog</em> : analyse du cadre référentiel des auteurs de la revue », Marie-Thérèse Lefebvre recense les références aux auteurs, notamment étrangers, dans les textes d’information. Elle note une seule source féminine, Rachilde, sur laquelle on reste laconique. Elle est l’objet d’une chronique dans <em>La mare aux grenouille</em>s, elle et ses « pages curieuses sur Oscar Wilde ». Au final, tout se passe comme si le cadre artistique des collaborateurs du <em>Nigog</em> ne pouvait être balisé par une quelconque influence féminine. D’ailleurs, il est remarquable que dans l’article de Roquebrune intitulé « La jeune littérature française avant 1914 », aucune femme ne soit mentionnée.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>L’index des noms cités vient compléter l’étude de Lefebvre. Sur 297 entrées, 13 sont des femmes, ce qui fait moins de 4 %. Un peu plus, dira-t-on sans rire, et elles étaient congédiées. Madame Aurel, Henriette Charasson, madame de Condorcet, Jeanne d’Arc, Jeanne Jarry, Blanche Lamontagne, Michelle Le Normand, Marie-Antoinette, Jane Mortier, Rita Mount, Rachilde, Rosita Renard et madame Roland (Rolland). Ajoutons deux absentes de l’index : Anna de Noailles et Gertrude DesClayes.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>C’est une chose de faire ressortir la faible proportion de femmes citées au <em>Nigog</em>, c’en est une autre de considérer <em>comment</em> elles sont citées. Aucune, d’abord, ne fait l’objet d’article de fond. Jeanne d’Arc, madame de Condorcet, la salonnière madame Roland (Rolland) et Marie-Antoinette sont toutes les quatre convoquées de manière allusive par Roquebrune dans son compte-rendu de <em>Versions</em> de Marcel Dugas. Sur les performances artistiques féminines proprement dites, les commentaires sont plutôt brefs. Jane Mortier, qui profite de deux critiques positives de la part de Léo-Paul Morin, possède une « belle technique, d’une saine robustesse » (p. 63), elle a démontré une « personnalité virile » (p. 103); Henriette Charasson écrit de « beaux poèmes avec un accent […] de virilité » (p. 135); Rita Mount « peint avec une vigueur et un sentiment des valeurs bien rares chez les dames peintres » (p. 170); tandis que Gertrude DesClayes a dessiné « un pastel [<em>Study of a Child</em>] avec vigueur, mais sans lourdeur, on dirait que c’est fait du premier coup, sans retouche » (p. 404). Dans <em>La mare aux grenouilles, </em>Roquebrune parlera en ces termes du livre <em>Autour de la maison</em> de Michelle LeNormand :</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Ce joli roman, qui est de la littérature de jeune fille, est presqu’une (<em>sic</em>) chose neuve. C’est un ouvrage qui dépasse, en tout cas, l’art des jeunes filles, la broderie, l’aquarelle ou le piano « dans les quartiers aisés ». Ce sera toute une révolution si les jeunes filles se mettent à avoir du talent (p. 241).</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>On comprend ici que les activités féminines, et féminines parce qu’accomplies essentiellement par les femmes au début du XX<sup>e</sup> siècle, ne représentent aucun intérêt. Quant au talent pour la chose littéraire, Michelle LeNormand n’est que l’exception qui confirme la règle : les jeunes filles n’en ont pas.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Le reste de la critique des femmes artistes est plutôt négative. Roquebrune affirme : « Nelligan n’a jamais chanté la nature de la manière puérile de mademoiselle Blanche Lamontagne » (p. 220) et madame Aurel, qui a commis un article dans <em>La grande revue</em> intitulé « Rodin et la femme », a un style enchevêtré. Selon Léo-Paul Morin, Rosita Renard, au piano, le 14 février 1918, offre « un Chopin grêle, constipé […] Mademoiselle Renard étonne et plaît aux “dames”. Ce genre de plaisir est bien inoffensif et “ces dames” auraient tort de s’en priver » (p. 107).</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>La voix des femmes s’entend donc peu au<em> Nigog. </em>Les collaborateurs la dénigrent lorsqu’elle se déploie et l’aiment si elle est masculine. La virilité est une qualité artistique ayant à sa traîne tout un champ sémantique pour le prouver : la « vigueur », citée deux fois, la technique d’une « saine robustesse » contrastent avec le défaut d’être une femme, faible, « grêle ». Être « surefféminé » constitue une insulte. Par un drôle de retournement de situation, les hommes du <em>Nigog,</em> pris à partie par les régionalistes <a href="#_ftn11" name="_ftnref11">[11]</a>, ont, eux aussi, eu droit à ce type d’insultes, qui rabaissent les femmes et les homosexuels <a href="#_ftn12" name="_ftnref12">[12]</a>. Notons, pour en finir avec cette partie sur la parole des femmes réelles au <em>Nigog</em>, que la compétence et le goût des femmes pour les arts sont souvent remis en question. Elles « en parlent à tort et à travers », elles aiment Rosita Renard, piètre interprète de Chopin, elles sont « très chastement indifférentes à toute beauté littéraire. Peu d’hommes, en effet, ont la patience de s’intéresser à l’enfantine psychologie des romans de Bourget » (p. 336). La parole critique ou créative des femmes, tout comme la féminité et ses symboles sont qualifiés de manière très péjorative dans les textes d’information. Comme le disait Marie-Joseph Bonin, « derrière le mépris pour “la méthode d’art féminin” se cache une survalorisation du masculin, qui demeure le critère d’évaluation par excellence <a href="#_ftn13" name="_ftnref13">[13]</a> ». C’est sans contredit ce qui se produit au <em>Nigog</em>, et comme on le verra aussi, mais sous une autre forme, dans les textes d’imagination.</p>
<p><u> </u></p>
<p><u> </u></p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p><strong>Personnages</strong></p>
<p>&nbsp;</p>
<p>La représentation des femmes en tant que personnages reprend les mêmes poncifs que les textes critiques. On compte dans <em>Le</em> <em>Nigog</em> onze saynètes intitulées <em>Dialogues des bêtes</em>, signées Paul Brunot <a href="#_ftn14" name="_ftnref14">[14]</a>, quelques poèmes, des textes en prose regroupant sept contes et nouvelles, un scénario poétique et deux descriptions, l’une de Montréal et l’autre, d’un paysage. Aux textes il faut ajouter les dessins, portraits et culs-de-lampe qui représentent parfois des personnages féminins. Dans une de ses illustrations, J. Roxburg Smith (p. 339) met en scène une femme tenant une nigogue, une espèce de diablesse harponnant une palette de peintre. L’œuvre renvoie ainsi au nom de la revue, à sa féminisation grammaticalement inusitée, mais correcte, sans doute à cause de son origine autochtone. Elle rappelle aussi la fonction de l’objet comme la fonction de la revue, piquer les arts et la critique. Smith offre une version du nigog plus dynamique que celle d’Ozias Leduc, qui l’orne en couverture d’ailes rappelant celles de la Victoire de Samothrace.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Adrien Hébert est l’illustrateur attitré. Il a dessiné entre autres le bandeau qui chapeaute les <em>Dialogues des bêtes</em>. Au-dessus des dialogues, signés à gauche A. H., deux femmes discutent, assises sur une chaise ou un fauteuil, l’une attablée devant un panier et l’autre tricotant. Un cadre avec un plus petit cadre à l’intérieur est accroché au mur, tandis qu’un diablotin se cache derrière le fauteuil de la dame aux cheveux noirs et regarde le lecteur. Ce diablotin, petit être espiègle et agité, représente sans doute Paul Brunot, qui s’amuse à dénigrer les femmes – « des bêtes » – en leur mettant dans la bouche des propos niais, des fadaises qui contrastent avec le caractère vif et malicieux du diablotin. Chaque dialogue a un titre, un thème dont traiteront les personnages : « La guerre, Théâtre, “Le feu” de Barbusse, Musique, Littérature, Décoration, Les enfants, Villégiature, Conversation (À Paul Reboux et Charles Muller), Littérature et Charité ». Notons que dans les derniers numéros de la revue, l’en-tête <em>Dialogues des bêtes</em> a disparu <a href="#_ftn15" name="_ftnref15">[15]</a>.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Pauline, Lucrèce, Sagacée, Bertha, Messalinette, Polyeuctè(ê)te, Corinne(a), Blanche-Aline et même un Chœur, présent dans le premier dialogue, parlent ainsi de leur quotidien de bourgeoises, donnent leur bête opinion, font des jugements à l’emporte-pièce qui, parfois, renvoient de manière ironique à leur prénom. Sagacée n’est pas très sagace : « Il est évident que nos mères ne savaient pas élever leurs enfants » (p. 239); Messalinette est beaucoup plus prude que Messaline : « Ce ne sont pas des nudités j’espère bien; Ces femmes-là sont toutes vicieuses et corrompues » (p. 202 et 375) et Polyeuctête (pendant féminin de Polyeucte, le « fou de Dieu » cornélien qui épousera Pauline) s’inquiète de la moralité chrétienne du livre de Barbusse : « Est-ce contre la religion? » (p. 99) Ces références à des héroïnes tragiques et antiques peuvent nous sembler bien lointaines, mais pour le lecteur contemporain du <em>Nigog</em>, qui a fait son cours classique, sans doute étaient-elles plus facilement perçues et décodées <a href="#_ftn16" name="_ftnref16">[16]</a>. Reste que l’écart manifeste entre l’exubérance, pour ne pas dire l’exotisme, de certains prénoms et la bêtise des personnages qui les portent rend la caricature plus incisive encore. Le portrait peu flatteur des différentes versions (teneuse de salon, bourgeoise, adepte d’art, forcément novice et ignorante, critique et intellectuelle) de la dame d’art se conjugue ainsi avec une représentation de la bourgeoise canadienne-française, mère de famille occupée aux tâches décoratives : « Nos maris font bien de ne pas se mêler de ça. » (p. 203)</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Dans « Sociopoétique des revues », Michel Lacroix suppose que les <em>Dialogues des bêtes</em> « permet[tent] au <em>Nigog</em> de reprendre, un par un, la plupart des thèmes abordés dans les articles de fond, dans un dialogisme actif et critique entre leurs positions et celles de leurs adversaires <a href="#_ftn17" name="_ftnref17">[17]</a> ». Un exemple, toujours en lien avec les prénoms, servira à alimenter son hypothèse. On se souvient que la poète Blanche Lamontagne, une régionaliste que défendra avec entrain Claude-Henri Grignon, incarne pour les gens de la revue une poésie passéiste, fermée et puérile. Or, telle une fiction à clé, sous le couvert de Blanche-Aline (Blanche-Colline?) se camouflerait Lamontagne, totalement éprise des beautés de la nature : « Moi je suis allée à saint Irénée, rêver en face de la mer immense, seule devant l’immensité. » (p. 274) Femmes, dames d’art, bourgeoises et mondaines, salonnières et poétesses sont donc au cœur de cette satire en qualité de paravent, utilisées pour passer des messages. On instrumentalise ainsi à double titre les femmes, en les saisissant comme des personnages ridicules et en en faisant des porte-parole. Inutile de souligner que ce ne sont pas des hommes qui sont caricaturés et qu’aucun personnage des dialogues n’est masculin, si ce n’est le Chœur. On tente d’ajouter l’insulte à l’injure : critiquer la position des régionalistes, qui devient encore plus risible lorsqu’elle est exprimée par des femmes. C’est dire à quel point la femme qui se targue de réfléchir constitue une figure éminemment grotesque.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Le titre, qui trafique à peine une référence intertextuelle avec Colette, connote une soumission supplémentaire, l’animalité : des bêtes, des idiotes; des bêtes, des petits animaux. Les <em>Sept</em> <em>dialogues de bêtes</em>, signés Colette Willy en 1905, sont contemporains du <em>Nigog</em>. Les deux principaux personnages, Toby-Chien et Kiki-La-Doucette, un chat, discutent à propos de leurs maîtres, Il et Elle. Mettre en scène des animaux qui parlent lève évidemment l’ambiguïté sémantique aussi créée par l’expression « dialogues <em>de</em> bêtes », et leur confère une intelligence humaine; à l’inverse, mettre en scène des femmes en les associant à des bêtes laisse supposer un esprit de même mesure. Il y a lieu de se demander jusqu’à quel point ces conversations de Paul Brunot sont redevables aux dialogues animaliers de Colette. Les <em>Dialogues des bêtes</em> travestissent <a href="#_ftn18" name="_ftnref18">[18]</a> les <em>Sept dialogues de bêtes</em>. Les textes n’imitent pas le style de l’autrice, ils en récupèrent la forme, le genre dialogué et l’en-tête thématique, pour l’investir d’un contenu dont la charge satirique renvoie, sur le plan référentiel, à Colette et à tout ce qu’elle représente : une Parisienne adepte de la vie mondaine et des salons, libre et scandaleuse <a href="#_ftn19" name="_ftnref19">[19]</a>. De plus, le titre rappelle une forme théâtrale populaire aux XV<sup>e</sup> et XVI<sup>e</sup> siècles, la sotie. Jouée par différentes confréries, la sotie est une pièce politique, carnavalesque, qui met en cause la société dans ses institutions. Elle oppose deux types de personnages : les « sots », menés par la « Mère sotte », rien de moins, identifiables à leur emblème d’hommes politiques, rois, ministres ou pape, élevant la sottise au rang de sagesse supérieure, et les personnages allégoriques (le Monde, la Chose publique), mis au banc des accusés dans un burlesque tribunal. Le parallèle avec les positions du <em>Nigog</em>, qui contestent l’institution littéraire de l’époque, se trace aisément. En somme, travestissement, pastiche, pseudonymes auctoriaux et jeu des prénoms, la part du masque est grande au <em>Nigog</em> et elle s’impose comme une des stratégies de mise en échec du féminin, talonnée, faut-il le rappeler en terminant, par la figure de la bourgeoise centrée sur elle-même : « Parlons d’autre chose; la guerre c’est si ennuyeux. J’ai justement une bonne qui… » (janvier, numéro non paginé)</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>La représentation des femmes est orientée aussi négativement dans les autres textes d’imagination du <em>Nigog</em>. J’ai procédé à un classement qui distingue les poèmes et les textes en prose qui ne parlent pas des femmes, ceux qui y font simplement allusion et ceux qui présentent de manière substantielle et explicite <a href="#_ftn20" name="_ftnref20">[20]</a> une figure féminine. C’est sans doute un exercice périlleux que de mettre ainsi en commun des textes au final très hétérogènes, mais il est, au demeurant, fort révélateur : les femmes, lorsqu’il en est question (la guerre est un thème bien populaire), sont soit des figures mythiques inaccessibles (Ève ou déesse), soit des personnes de basse classe (servante ou putain). Laides, cruelles, elles sont généralement décrites sous un mauvais jour et soumises aux hommes qui les entourent.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p><strong>Conclusion</strong></p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Les critiques du <em>Nigog</em> ont eu tendance à saluer son avant-gardisme, son esprit, son éclat et la pointe acérée de son harpon : « Le dard de leur critique départage sans merci l’art et la camelote, fût-elle “canadienne <a href="#_ftn21" name="_ftnref21">[21]</a>” »; « les “exotiques” défendent leur position avec superbe <a href="#_ftn22" name="_ftnref22">[22]</a> »; « L’exotique argumente plus à l’aide de paradoxes, de fictions, de jeux de mots, d’interjections et de figures hyperboliques qu’au moyen de la logique rationnelle <a href="#_ftn23" name="_ftnref23">[23]</a> ». Très peu cependant ont noté que cela se faisait au détriment des femmes. Il m’a paru important de le faire, notamment pour montrer la diversité des moyens utilisés pour limiter l’espace occupé par le féminin et écarter la parole des femmes. On compte au final au moins cinq stratégies : l’exclusion pure et simple (place réduite des collaboratrices et des références féminines en art), le discours explicite méprisant les femmes (ce qu’elles disent comme ce qu’elles produisent), mais valorisant la vigueur et la virilité, la caricature (l’intellectuelle bourgeoise mise à mal), l’instrumentalisation (une courroie de transmission pour les messages antirégionalistes) et la représentation disgracieuse de personnages féminins stéréotypés.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Mon regard sur cet objet centenaire est forcément rempli de lacunes contextuelles et ce qui paraît offensant aujourd’hui l’était sans doute moins à l’époque. Pour faire avancer la recherche, il faudrait aussi recomposer le discours social sur les femmes de ces années, le comparer avec celui tenu dans d’autres revues, notamment la <em>Revue Moderne</em> qui accueillait déjà plus de femmes, et celui tenu par d’autres personnes influentes, comme Claude-Henri Grignon ou Henri Bourassa, farouchement opposées à la présence des femmes dans la sphère publique. Cela dit, l’argument creux « autre temps, autres mœurs », s’il semble approprié pour identifier des pratiques sexistes, demeure insuffisant pour les justifier : de tout temps il y a eu des voix qui se sont élevées pour critiquer ces pratiques, comme le prouve en l’occurrence la lettre de la lectrice anonyme. De plus, il serait fructueux de comparer ces pratiques à celles qui ont (eu) cours dans d’autres revues plus contemporaines, notamment chez <em>Liberté</em>, alors qu’évoluait dans les années 1970 « la nunuche à Nadine », un personnage fictif à la fois muse, amante et tête de Turc, qui cosigne à quelques reprises les chroniques collectives <a href="#_ftn24" name="_ftnref24">[24]</a>, ne serait-ce que pour élargir notre définition du <em>boys club</em>. Ainsi dirons-nous avec assurance que les revues de critique littéraire et artistique constituent, ou non, « un espace […] éclairé et […] très au courant des questions éthiques <a href="#_ftn25" name="_ftnref25">[25]</a> ».</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p><strong>Bibliographie</strong></p>
<p>&nbsp;</p>
<p>BESSETTE, Germaine, <em>Une revue d’avant-garde au Québec : Le Nigog (1918)</em>, mémoire de maîtrise, Université de Montréal, 1971.</p>
<p>BONENFANT, Luc, « <em>Le Nigog</em> : la pratique polémique du poème en prose » <em>Voix et Images</em>, volume 28, numéro 2, hiver 2003, p. 125–137.</p>
<p>BONIN, Marie-Josèphe, « L’avant-garde, un concept masculin? » <em>Itinéraires</em>, 2012-1, 2012, p. 173-184.</p>
<p>COLLECTIF, <em>Le Nigog</em>, Montréal, Éditions Comeau et Nadeau, [1918] 1998.</p>
<p>COLETTE (Willy), <em>Sept dialogues de bêtes</em>, Paris, Mercure de France, [1905] 1943.</p>
<p>GARAND, Dominique, <em>La griffe du polémique. Le conflit entre les régionalistes et les exotiques</em>, Montréal, L&rsquo;Hexagone, 1989.</p>
<p>GENETTE, Gérard, <em>Palimpsestes. La littérature au second degré</em>, Paris, Seuil, coll. « Poétique », 1982.</p>
<p>HAYWARD, Annette, <em>La querelle du régionalisme au Québec (1904-1931). Vers l&rsquo;autonomisation de la littérature québécoise</em>, Ottawa, Le Nordir, coll. « Roger-Bernard », [1980] 2006.</p>
<p>LACROIX, Michel, « Sociopoétique des revues et l’invention collective des “petits genres” : lieu commun, ironie et saugrenu au <em>Nigog</em>, au <em>Quartanier</em> et à <em>La Nouvelle Revue française </em>», <em>Mémoires du livre</em>, volume 4, numéro 1, automne, 2012.</p>
<p>LACROIX, Michel « Des Montesquiou à Montréal : <em>Le Nigog</em> et la mondanité » <em>Voix et Images</em>, volume 29, numéro 1, automne, 2003, p. 105–114.</p>
<p>LEFEBVRE, Marie-Thérèse, « La bibliothèque du <em>Nigog</em> : analyse du cadre référentiel des auteurs de la revue », <em>Les Cahiers des dix</em>, numéro 69, 2015, p. 177–214.</p>
<p>PARENT, Marie, « Trahir Belleau, ou y a-t-il une intellectuelle dans la salle? », <em>Voix et Images</em>, volume 42, numéro 2, hiver, 2017, p. 25<sub>­­­</sub>-34.</p>
<p>RAJOTTE, Pierre (dir.), <em>Lieux et réseaux de sociabilité littéraire au Canada français</em>, Québec, Nota Bene, coll. « Séminaires », 2001.</p>
<p>SAVOIE, Chantal, « Des salons aux annales : les réseaux et associations des femmes de lettres à Montréal au tournant du XX<sup>e</sup> siècle », <em>Voix et Images</em>, volume 27, numéro 2, 2002, p. 239-253.</p>
<p>ZUREK, Nadia et LACROIX, Michel, « Une journaliste franco-américaine au seuil de l’avant-garde : l’espace des possibles d’Yvonne Le Maître (1876-1954) », <em>Recherches féministes</em>, volume 24, numéro 1, 2011, p. 77-99.</p>
<p>&nbsp;</p>
<hr />
<p><a href="#_ftnref1" name="_ftn1">[1]</a> <em>La théorie, un dimanche</em>, Montréal, Éditions du remue-ménage, 1988, p. 31. Pour plus d’informations sur les liens complexes entre le formalisme et le féminisme, je me permets de signaler qu’ils sont détaillés dans ma recherche postdoctorale, laquelle devrait se conclure par la publication d’<em>Échafaudages et squelettes. Essai sur la littérature à contrainte au Québec</em>.</p>
<p><a href="#_ftnref2" name="_ftn2">[2]</a> Cette hypothèse est à la base de l’argumentation de Marie-Josèphe Bonin dans « L’avant-garde, un concept masculin? », <em>Itinéraires</em>, 2012-1, 2012, p. 173-184.</p>
<p><a href="#_ftnref3" name="_ftn3">[3]</a><em> Nigog</em> ou<em> nigogue</em> est un mot micmac qui désigne un outil de pêche. En 1987, les éditions Comeau et Nadeau ont reproduit en fac-similé les douze numéros de la revue. Désormais, les références à cet ouvrage seront placées entre parenthèses dans le texte.</p>
<p><a href="#_ftnref4" name="_ftn4">[4]</a> Extrait de la quatrième de couverture de l’édition Comeau et Nadeau, signée Marie-Andrée Beaudet.</p>
<p><a href="#_ftnref5" name="_ftn5">[5]</a> Comme le souligne Bonin, les femmes doivent parfois « s’appuyer sur le couple et le mariage pour avoir une existence artistique », <em>op. cit.</em>, p. 175.</p>
<p><a href="#_ftnref6" name="_ftn6">[6]</a> « Madame de Roquebrune s’occupait de la présentation de la revue et corrigeait les épreuves. Elle allait même chez l’imprimeur Morrisset, rue Craig », dit en entrevue Robert de Roquebrune à Germaine Bessette, dans <em>Une revue d’avant-garde au Québec : Le Nigog (1918)</em>, Mémoire de maîtrise, Université de Montréal, 1971, p. 129. Sauf erreur, personne ne mentionne le travail de Josée Angers dans la revue; il se fait dans l’ombre.</p>
<p><a href="#_ftnref7" name="_ftn7">[7]</a> Notamment Éva Circé-Côté, chroniqueuse aux multiples pseudonymes et amie de Marcel Dugas [collaborateur au <em>Nigog</em>], Madeleine (Anne-Marie Huguenin), future fondatrice de <em>La Revue moderne</em> et salonnière qui accueillait les jeunes gens du <em>Nigog</em> dans sa demeure, ou Yvonne Lemaître, une journaliste qui « développa une pratique d’écriture ironique, vive et déstabilisante, dont les lettres à Marcel Dugas portent la trace » (Nadia Zurek et Michel Lacroix, « Une journaliste franco-américaine au seuil de l’avant-garde : l’espace des possibles d’Yvonne Le Maître (1876-1954) », <em>Recherches féministes</em>, vol. 24, n<sup>o</sup> 1, 2011, p. 78).</p>
<p><a href="#_ftnref8" name="_ftn8">[8]</a> Léon Werth, « Dames d’art », <em>Cahiers d’aujourd’hui</em> 7, septembre 1913, p. 334-339. Référence identifiée par Marie-Thérèse Lefebvre dans « La bibliothèque du <em>Nigog</em> : analyse du cadre référentiel des auteurs de la revue », <em>Les Cahiers des dix</em>, n<sup>o</sup> 69, 2015, p. 207, 177–214.</p>
<p><a href="#_ftnref9" name="_ftn9">[9]</a> Pour plus de détails sur les salonnières, voir l’étude de Cindy Béland, « Salons et soirées mondaines au Canada français », dans <em>Lieux et réseaux de sociabilité littéraire au Canada français</em>, sous la direction de Pierre Rajotte, Québec, Nota Bene, coll. « Séminaires », 2001, p. 71-112.</p>
<p><a href="#_ftnref10" name="_ftn10">[10]</a> « Les dames d’art, si rudement malmenées par Léo-Paul Morin, ne lui en veulent pas, bien sûr, à preuve le mot suivant que l’un de nos violonistes m’affirme avoir entendu l’autre soir, à l’issue d’un récital où M. Morin les avait abreuvées de Debussy, de Grovlez, de Roussel, après leur avoir infligé cette pourriture de Mendelssohn. “Allons, disaient-elles, baiser les mains du Maître.” Le maître qui décidément ne les aime pas a eu la cruauté de leur refuser cet hommage consolateur… pour elles. O pauvres dames d’art, que triste est donc votre sort! », Frédéric Pelletier, « La vie musicale », <em>Le Devoir</em>, vol. 9, n<sup>o</sup> 52, 2 mars 1918, p. 6, reproduit dans Germaine Bessette, <em>op. cit</em>., p. 207-208.</p>
<p><a href="#_ftnref11" name="_ftn11">[11]</a> Pour plus de détails sur la querelle, voir Annette Hayward,<em> La querelle du régionalisme au Québec (1904-1931).</em></p>
<p><a href="#_ftnref12" name="_ftn12">[12]</a> « Tous trois [Roquebrune, Préfontaine, Morin] avaient du talent, presque du génie. Mais tous trois, j’aime à le répéter, étaient élégants, dandys, “fashion-craft”. Ils avaient un faible pour les belles coupes d’habit qui donnent au corps masculin des formes souples et gênantes (oh! Femmes voluptueuses d’Orient!) », Claude Bâcle, « La fin d’une révolution », <em>L’avenir du Nord</em>, 24 janvier 1919, reproduit dans Germaine Bessette, <em>op. cit</em>., p. 247. Sur l’élégance, la mode et la mondanité, il faut lire Michel Lacroix, « Des Montesquiou à Montréal<em>. Le Nigog</em> et la mondanité », <em>Voix et Images</em>, vol. 29, n<sup>o</sup> 1, automne, 2003, p. 105-114.</p>
<p><a href="#_ftnref13" name="_ftn13">[13]</a> Marie-Josèphe Bonin, <em>op. cit</em>. p. 176. J’ajouterai qu’au <em>Nigog</em>, la virilité est une qualité applicable aussi à la langue : « Et cette langue des Canadiens n’est pas une langue stationnaire. Elle est, au contraire, extrêmement vivante et même virile puisqu’elle a créé tout un vocabulaire extrêmement original et, ce qui est parfait, essentiellement français. » (p. 344)</p>
<p><a href="#_ftnref14" name="_ftn14">[14]</a> Paul Brunot est un pseudonyme individuel, celui de Fernand Préfontaine, si on se fie à Roquebrune : « Préfontaine a écrit sous le pseudonyme de Paul Brunot », Bessette, p. 128; un pseudonyme collectif si on se fie à Michel Lacroix : « j’avancerais que ce pseudonyme ne cache pas un collaborateur en particulier, mais une équipe de rédacteurs, qu’il s’agirait plutôt d’un pseudonyme collectif », « Sociopoétique des revues », <em>op. cit</em>.</p>
<p><a href="#_ftnref15" name="_ftn15">[15]</a> On constate ainsi une évolution du discours littéral et fictif sur la dame d’art pendant l’année : les commentaires explicites et acerbes s’estompent, l’en-tête ne chapeaute plus les deux derniers dialogues et il n’y a pas de <em>Dialogues des bêtes</em> en décembre. Ils sont remplacés par la nouvelle <em>La servante battue par son maître</em>.</p>
<p><a href="#_ftnref16" name="_ftn16">[16]</a> Comme le souligne Dominique Garand, « un littéraire en 1910 ne pouvait ignorer Racine ou Corneille, Crémazie ou Garneau. On les citait même sans les nommer tellement ils étaient connus », <em>La griffe du polémique : le conflit entre les régionalistes et les exotiques</em>, Montréal, L’Hexagone, 1989, p. 192.</p>
<p><a href="#_ftnref17" name="_ftn17">[17]</a> « Sociopoétique des revues et l’invention collective des “petits genres” : lieu commun, ironie et saugrenu au <em>Nigog</em>, au <em>Quartanier</em> et à <em>La Nouvelle Revue française</em> », <em>Mémoires du livre</em>, vol. 4, n<sup>o</sup> 1, automne 2012.</p>
<p><a href="#_ftnref18" name="_ftn18">[18]</a> Selon la classification opérée par Gérard Genette dans <em>Palimpsestes</em>, le travestissement procède par transformation de texte et le pastiche satirique, par imitation de style. Le dialogue « Conversation » relèverait de cette catégorie car, d’une part, il imite le style de la conversation mondaine, caricaturant ainsi les propos supposément sans queue ni tête des salonnières, et d’autre part, il est dédicacé à Paul Reboux et Charles Muller, auteurs des <em>À la manière de</em>…, exemples canoniques, dit Genette, du pastiche satirique, <em>Palimpsestes</em>. <em>La littérature au second degré</em>, Seuil, coll. « Poétique », 1982, p. 33.</p>
<p><a href="#_ftnref19" name="_ftn19">[19]</a> Ce sont des années de scandale et de libération morale : elle divorce, elle a quelques aventures féminines, elle travaille comme mime dans un cabaret. Elle publiera plusieurs ouvrages évoquant ces années, comme <em>La vagabonde</em>, <em>L&rsquo;envers du music-hall</em>, <em>En tournée</em>, ainsi que <em>Le pur et l’impur</em>.</p>
<p><a href="#_ftnref20" name="_ftn20">[20]</a> Comme plusieurs poèmes dans <em>Le Nigog</em> relèvent du symbolisme, il est sans doute possible d’interpréter certains signes, en l’occurrence des éléments de la nature comme la lune ou la fleur, comme des symboles du féminin, de la féminité. J’ai préféré m’en tenir aux signes explicites.</p>
<p><a href="#_ftnref21" name="_ftn21">[21]</a> Germaine Bessette, <em>op. cit</em>., p. 122.</p>
<p><a href="#_ftnref22" name="_ftn22">[22]</a> Luc Bonenfant, « <em>Le Nigog</em> : la pratique polémique du poème en prose. » <em>Voix et Images</em>, vol. 28, n<sup>o</sup> 2, hiver 2003, p. 137.</p>
<p><a href="#_ftnref23" name="_ftn23">[23]</a> Dominique Garand, <em>op. cit.</em>, p. 201. Dans son étude, Garand relève « chez les régionalistes une homologie entre leur conception de la littérature et leur vision de la femme. [Celle-ci doit] posséder des qualités morales et répondre à certains critères de base : bonne travailleuse, excellente mère, bonne épouse, bonne chrétienne, etc. », p. 185. L’auteur reste muet toutefois sur les exotiques et le <em>Nigog</em> en ce qui concerne les femmes.</p>
<p><a href="#_ftnref24" name="_ftn24">[24]</a> Marie Parent, dans « Trahir Belleau, ou y a-t-il une intellectuelle dans la salle? » <em>Voix et Images</em>, vol. 42, n<sup>o</sup> 2, hiver, 2017, p. 25–34.</p>
<p><a href="#_ftnref25" name="_ftn25">[25]</a> Vanessa Courville, dans un statut Facebook expliquant sa démission à la tête de <em>XYZ</em>.</p>
<p>Cet article <a href="/inventaire-de-dames-pave-mare-aux-grenouilles-nigog/">Inventaire de dames.  Un pavé dans la mare aux grenouilles du Nigog</a> est apparu en premier sur <a href="/">FRANCOISE STEREO</a>.</p>
]]></content:encoded>
					
		
		
		<post-id xmlns="com-wordpress:feed-additions:1">3756</post-id>	</item>
		<item>
		<title>Mesdames mes Madames</title>
		<link>/mesdames-mes-madames/?utm_source=rss#038;utm_medium=rss&#038;utm_campaign=mesdames-mes-madames</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Marie-Michèle Rheault]]></dc:creator>
		<pubDate>Fri, 21 Dec 2018 03:52:20 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[10 Madame/Matante]]></category>
		<guid isPermaLink="false">/?p=3648</guid>

					<description><![CDATA[<p>ALICE GUÉRICOLAS Illustration : Nadia Morin Dans nos bouches, le mot « madame » n’est pas une insulte et il ne désigne pas forcément une femme sérieuse. Le terme ne revêt même pas le caractère bureaucratique qu’on essaie de lui accoler dans les guides de service à la clientèle. Pour nous, il n’est pas question de cocher [&#8230;]</p>
<p>Cet article <a href="/mesdames-mes-madames/">Mesdames mes Madames</a> est apparu en premier sur <a href="/">FRANCOISE STEREO</a>.</p>
]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<h3><a href="/wp-content/uploads/2018/12/Alice-Guericolas_Mesdames-mes-dames.png"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-3651" src="/wp-content/uploads/2018/12/Alice-Guericolas_Mesdames-mes-dames.png" alt="" width="1456" height="983" srcset="/wp-content/uploads/2018/12/Alice-Guericolas_Mesdames-mes-dames.png 1456w, /wp-content/uploads/2018/12/Alice-Guericolas_Mesdames-mes-dames-300x203.png 300w, /wp-content/uploads/2018/12/Alice-Guericolas_Mesdames-mes-dames-768x519.png 768w, /wp-content/uploads/2018/12/Alice-Guericolas_Mesdames-mes-dames-1024x691.png 1024w" sizes="(max-width: 1456px) 100vw, 1456px" /></a></h3>
<h3 style="text-align: right;">ALICE GUÉRICOLAS</h3>
<p>Illustration : Nadia Morin</p>
<p>Dans nos bouches, le mot « madame » n’est pas une insulte et il ne désigne pas forcément une femme sérieuse. Le terme ne revêt même pas le caractère bureaucratique qu’on essaie de lui accoler dans les guides de service à la clientèle. Pour nous, il n’est pas question de cocher sur un formulaire la case « madame » faute d’être un « monsieur ».</p>
<p>Dans nos bouches, le titre de « Madame » rayonne, désignant le comble du chic. C’est que peu de personnes se font réellement appeler « Madame » avec un « m » majuscule dans notre entourage. Les interpellations dans la rue pour celle qui a perdu une mitaine ou pour celle qui va retrouver son enfant rescapé d’une avalanche ne comptent pas. Les seules fois où l’on offre <em>vraiment</em> le titre à quelqu’une, c’est lorsque l’on pèse nos mots pas à peu près, c’est lorsque l’on se retrouve devant l’une des nôtres, devant une amie chère et grandiose.</p>
<p>Ce titre vient avec son lot de précautions langagières; il convient de vouvoyer celle que l’on désigne ainsi, d’emballer nos phrases de dentelle pour lui parler. Les néophytes se troublent à la découverte de cette habitude que nous avons entre nous. Elles sont intriguées, parfois même choquées par ce qui leur semble être un excès de politesse mal sentie, une volonté hautaine de maintenir une froideur et une hiérarchie qui sont honnies au Québec, le royaume de l’antivouvoiement. Là où tout usage d’un temps de verbe pluriel pour s’adresser à une personne est accueilli avec un dédain viscéral, ces dames peu au fait de notre <em>modus operandi</em> en matière de titularisation pensent naïvement que nous venons tout juste de rencontrer notre interlocutrice. Mais non! Bien souvent, nous connaissons cette Madame depuis plusieurs années, voire depuis une bonne décennie. C’est justement cette familiarité respectueuse, cette amitié si inconditionnelle qui nous permet, de façon paradoxale, de nous coiffer d’un tel titre et de nous accorder un tel vouvoiement. Pour nous, il s’agit du comble du luxe que de nous traiter ainsi, que de nous flatter avec des fourrures d’hermine symboliques.</p>
<p>Comme en témoigne le haut standard de nos conversations, nous savons qu’il vaut mieux soigner nos syllabes en nous adressant à une compatriote royale. Comment être méprisante, ou impatiente, devant une personne si douce dans son langage? Cette combinaison madame-vouvoiement constitue une muraille de protection langagière qui ceinture nos amitiés, nous protégeant des violences du monde cruel qui demeure le nôtre, mais que nous laissons de côté le temps d’une conversation ou d’une promenade. Blotties au sein de notre forteresse, nous sommes heureuses comme des papesses.</p>
<p>Le terme de « mademoiselle » provoque quant à lui une nette révulsion chez nous. Ce titre se présente comme une sorte d’état antérieur – autant dire inférieur – au « madame » consacré par l’institution du mariage. Or, même si nous ne sommes pas mariées, nous nous nommons « Madame » pour désigner le fait que nous sommes en pleine possession de nos moyens, que nous ne sommes pas, comme le suggère le terme « mademoiselle », des « madames » en devenir par le mariage ou par l’âge. Nous sommes déjà bien entières et tout ce qu’il nous reste encore à apprendre sera appris en qualité de « madame ». Il faudrait penser à nous comme à ces dames très élégantes qui fumaient sur des transats de paillettes dans les années vingt en écoutant du jazz; nous sommes les représentantes les plus chics de la haute couture en version dadaïste. Madame un jour, madame toujours, car après avoir goûté au luxe de ce titre, impossible d’en faire l’économie.</p>
<p>Cet article <a href="/mesdames-mes-madames/">Mesdames mes Madames</a> est apparu en premier sur <a href="/">FRANCOISE STEREO</a>.</p>
]]></content:encoded>
					
		
		
		<post-id xmlns="com-wordpress:feed-additions:1">3648</post-id>	</item>
		<item>
		<title>La matantification sociale</title>
		<link>/la-matantification-sociale/?utm_source=rss#038;utm_medium=rss&#038;utm_campaign=la-matantification-sociale</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Marie-Michèle Rheault]]></dc:creator>
		<pubDate>Fri, 21 Dec 2018 03:51:41 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[10 Madame/Matante]]></category>
		<guid isPermaLink="false">/?p=3677</guid>

					<description><![CDATA[<p>HÉLOÏSE VARIN Illustration : Nadia Morin Il y a quelques années, alors que j’entrais dans un dépanneur avec un ami d’origine libanaise, nous nous sommes heurté.e.s à la une d’un quotidien sur lequel on pouvait lire en grosses lettres rouges : « L’ennemi public # 1 à Québec » avec, en dessous, la photo d’une mouette. L’ami en question [&#8230;]</p>
<p>Cet article <a href="/la-matantification-sociale/">La matantification sociale</a> est apparu en premier sur <a href="/">FRANCOISE STEREO</a>.</p>
]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<h3 style="text-align: right;"><a href="/wp-content/uploads/2018/12/Heloise-Varin_La-matantification-sociale.png"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-3678" src="/wp-content/uploads/2018/12/Heloise-Varin_La-matantification-sociale.png" alt="" width="1500" height="2201" srcset="/wp-content/uploads/2018/12/Heloise-Varin_La-matantification-sociale.png 1500w, /wp-content/uploads/2018/12/Heloise-Varin_La-matantification-sociale-204x300.png 204w, /wp-content/uploads/2018/12/Heloise-Varin_La-matantification-sociale-768x1127.png 768w, /wp-content/uploads/2018/12/Heloise-Varin_La-matantification-sociale-698x1024.png 698w" sizes="(max-width: 1500px) 100vw, 1500px" /></a>HÉLOÏSE VARIN</h3>
<p>Illustration : Nadia Morin</p>
<p>Il y a quelques années, alors que j’entrais dans un dépanneur avec un ami d’origine libanaise, nous nous sommes heurté.e.s à la une d’un quotidien sur lequel on pouvait lire en grosses lettres rouges : « L’ennemi public # 1 à Québec » avec, en dessous, la photo d’une mouette. L’ami en question était sidéré, terriblement choqué de cette formulation à ce point alarmiste qui collait certainement mal à un oiseau. Cet épisode m’a marquée parce que, pour ma part, je trouvais cela plutôt habituel comme niveau de langage pour parler des mouettes, de la météo ou des cyclistes. Il faut dire qu’on a l’ennemi facile. « Héloïse! Il pleuvra aujourd’hui à Québec. Restez à l’abri! » Nous nous sentons tout de suite rassuré.e.s, on veille sur nous…</p>
<p>Les ennemis, la peur, le contrôle… la norme.</p>
<p>Il y a quelques décennies, Michel Foucault décrivait dans <em>Surveiller et punir</em> l’échec de la prison, haut lieu de la disciplinarisation, comme analogie aux stratégies de gouvernance qui encadrent les populations; ce qu’il a nommé « la société disciplinaire ». Le système carcéral, se réclamant d’une mission de réhabilitation et d’éducation, s’élaborait à partir d’une idéologisation de la surveillance. Autrement dit, la réhabilitation allait passer par un contrôle et par la normalisation littérale des corps individuels au moyen de techniques élaborées de surveillance continue et d’encadrement rigide du temps et des mouvements. Le meilleur exemple de l’idéologisation de la surveillance est le fameux panoptique élaboré par les frères Jérémy et Samuel Bentham; un modèle de prison cylindrique à l’intérieur duquel les cellules sont dispersées en cercle avec, à son centre, la tour de surveillance. L’objectif de cette conception était de donner aux prisonnier.ère.s le sentiment qu’illes puissent être surveillé.e.s en tout temps, mais sans savoir quand illes l’étaient vraiment. Résultat de ces stratégies carcérales? Un échec total quant à la mission promue, mais le constat de la création d’un lieu exemplaire de l’exclusion, de la marginalisation, de l’oppression, de la criminalité devenue personnifiée; de ce que nous devions ne pas vouloir être. On a appris à avoir peur de cet espace réservé aux « autres », à celleux qui ne font pas partie des nôtres, aux mauvaises « genses». La prison devenait le symbole de ce qu’il y a de l’autre côté des limites de la norme, le lieu de neutralisation des ennemi.e.s de la société, garant de la préservation de la paix. L&rsquo;analyse démontrait un renversement de l’objectif de la prison, non plus orienté vers le/la criminel.le, mais vers le/la citoyen.ne, dehors.</p>
<p>De la peur créée autour de cette marginalité, de cette anormalité, découle une figure sociale vulnérable qui en est la réciproque, la victime potentielle, qu’on n’aura pas de misère à se représenter sous l’effigie de la matante. « Matante », ce terme que l’on emploie régulièrement pour qualifier une personne qui adopte une vie rangée, pantouflarde, qui ne fait pas d’excès ni même de vagues, qui est prévisible, qui défend la tradition et les bonnes vieilles valeurs et qui suit les « règles »; qui incarne, en d’autres mots, la normalité.</p>
<p>Deux idées autour de la prison sont donc intéressantes, celle de la surveillance continue et celle de la création d’un espace symbolisant la marginalité, qui peuvent être aisément transposées à notre vie en société : à force d’avoir peur de se faire chier sur la tête par des oiseaux, on en est venu.e.s à penser que notre liberté de mouvement dans l’espace public passait par la surveillance des autres et par la non-entrave de cette surveillance. Autrement dit, notre liberté passe ironiquement par notre discipline, notre dévouement à la cause de l’ordre, notre assujettissement : par notre « matantification ». On a pu le voir avec les nombreux commerces qui ont placardé leur devanture pendant le G7. Ils ont été bien avertis que c’était pour leur sécurité… puis on a pu les voir retirer les panneaux quelques jours plus tard l’air un peu malaisé, ne sachant trop à qui ou à quoi cette mascarade avait servi. Dans son roman <em>Globalia</em>, Jean-Christophe Ruffin écrivait : « La plus grande menace sur la liberté, c&rsquo;est la liberté elle-même. Comment défendre la liberté contre elle-même? En garantissant à tous la sécurité. La sécurité, c&rsquo;est la liberté. La sécurité, c&rsquo;est la protection. La protection, c&rsquo;est la surveillance. LA SURVEILLANCE, C&rsquo;EST LA LIBERTÉ. »</p>
<p>Pour revenir à l’exemple du G7, il n’y a pas eu de « dégâts », toutes ces mesures ont bien servi. En tout cas, c’est ce qu’on dit. Le problème avec les prophètes de malheur, on l’a appris avec Jonas, c’est que si on les écoute, on ne saura jamais si illes avaient raison. L’ennemi à combattre demeure très flou, désincarné. Le risque, pourtant, semble bien réel.</p>
<p>Mais qu&rsquo;est-ce qu’était le réel objectif dans le cas du G7? Mater les manifestant.e.s ou le reste de la population? C’est là que l’analogie avec la prison de Foucault devient intéressante. Le déploiement extrême de force autour des manifestant.e.s a servi à les marginaliser, à les montrer comme vecteur d’un désordre imminent, à les représenter comme ce que nous devions ne pas vouloir être. Si on reste à la maison pour une mouette ou pour 10 cm de neige (la énième tempête du siècle), on reste certainement à la maison pour une horde de « casseur.euse.s » en puissance. L’exemple du G7 demeure évident, les forces de surveillance ayant été étalées dans toute leur « splendeur ». Il n’en demeure pas moins qu’au quotidien, des procédés de surveillance semblables, mais beaucoup plus insidieux se déploient sans qu’on les voie et découragent l’investissement de la place publique : le contrôle des chiens, le contrôle autour des fêtes de la Saint-Jean, le contrôle de la cigarette et maintenant de la marijuana, le contrôle profilé du flânage dans la rue ou dans les parcs, l’accumulation de caméras à l’intérieur et à l’extérieur des commerces et des édifices publics, l’accentuation des contrôles aériens – de l&rsquo;hélicoptère aux drones policiers, la multiplication des clôtures dont celles pour circonscrire des « zones de libre expression », etc.</p>
<p>Au nom d’une liberté créée par la peur de tout ce dont on est supposé.e.s avoir peur, on renonce aux plus fondamentales d’entre elles. La matante, cette image de femme vulnérable aux désordres publics, qui s’accroche à sa sacoche au carrefour comme si sa vie en dépendait, comme si elle avait tout à perdre, on se la crée collectivement.</p>
<p>Collectivement, on accepte tacitement la construction de cette subjectivité individualisée, normalisée et vulnérable, la matante anxieuse au point d&rsquo;être avalée par son ombre. Elle ressort constamment, chaque fois qu&rsquo;un nouvel épouvantail de la place publique se dresse. Une collection de matantes bien dressées à l&rsquo;étiquette, bonnes partenaires du contrôle des masses. La « stratégie carcérale » est une réussite dans la réaffirmation du pouvoir en place; s’opposer à l&rsquo;ordre établi contribue à démontrer son efficacité.</p>
<p>L’épouvantail public, symbole de la marginalité qui déstabilise l’ordre en place, ne s’arrête pas là, mais s’étend à tout ce qui est « différent » ou qui revendique une liberté réelle, exempte d’oppression. Foucault avait réalisé plusieurs analyses semblables à celle de la prison pour parler aussi des « délinquant.e.s », des « fous/folles » et des « déviant.e.s ». Encore aujourd’hui, les épouvantails se créent à partir de la maladie mentale, des croyances religieuses, de la diversité sexuelle, des dépendances, de l’obésité, des différences culturelles, du féminisme, de la pauvreté, etc. Toutes ces spécificités deviennent la définition même d’individus jugés socialement anormaux. Des personnes que l’on tente désespérément de redresser par des techniques élaborées de surveillance et par la médiatisation de discours portant, entre autres, sur la surmédicalisation des comportements jugés singuliers, la diabolisation du voile, la peur de voir bafouées des catégories comprises comme absolues, la déchéance présumée des centres d’injection supervisée, le culte du corps « parfait », la charte des valeurs, l’égalité effective de tous les hommes, le darwinisme social, etc. Des médias, qu’ils soient traditionnels ou sociaux, par la diffusion de débats vides et d’oppositions de principe, reproduisent les techniques de la prison en donnant le sentiment à ces « anormaux » qu’on les surveille constamment, que la société entière a le regard tourné vers elleux. Les juges sont partout et la peine est publique, exemplaire. Mais qui est-ce qu’on tente de mater encore une fois, le banc des accusé.e.s ou la collection de spectateur.trice.s apeuré.e.s, matantifié.e.s, revendiquant la non-entrave des normes sociales apparemment garantes de leur liberté?</p>
<p>L&rsquo;image de la matante, elle frappe dans la portée grotesque de son stéréotype, dans sa personnification de la normalité et, en ce sens, nous ne sommes pas porté.e.s à nous l’approprier. Ce statut qui nous semble ridicule est néanmoins largement partagé et n’est pas l&rsquo;apanage de femmes d&rsquo;un certain âge qui aiment les courtepointes et les émissions de 17 h. Nous avons tous.tes notre seuil de réactivité aux « ennemis publics # 1 » qui apparaissent en première page. C&rsquo;est pas parce qu&rsquo;on <em>bitche</em> Virginie qu’on n’est pas un peu « matante » pour autant…</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Cet article <a href="/la-matantification-sociale/">La matantification sociale</a> est apparu en premier sur <a href="/">FRANCOISE STEREO</a>.</p>
]]></content:encoded>
					
		
		
		<post-id xmlns="com-wordpress:feed-additions:1">3677</post-id>	</item>
		<item>
		<title>La vie adulte ou l’âge des paradoxes</title>
		<link>/vie-adulte-lage-paradoxes/?utm_source=rss#038;utm_medium=rss&#038;utm_campaign=vie-adulte-lage-paradoxes</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Marie-Michèle Rheault]]></dc:creator>
		<pubDate>Fri, 21 Dec 2018 03:50:53 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[10 Madame/Matante]]></category>
		<guid isPermaLink="false">/?p=3686</guid>

					<description><![CDATA[<p>MARYSE ANDRAOS Illustration : Nadia Morin Dans une autre vie, j’ai enseigné le français à des étudiant.e.s qui avaient à peu près mon âge et qui, pour m’interpeller, n’avaient d’autre réflexe que de me donner du madame. « Madame », m’apostrophaient-ils d’une voix inquiète, « c’est à l’encre ou à la mine, on a-tu droit aux notes madame, [&#8230;]</p>
<p>Cet article <a href="/vie-adulte-lage-paradoxes/">La vie adulte ou l’âge des paradoxes</a> est apparu en premier sur <a href="/">FRANCOISE STEREO</a>.</p>
]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<h3 style="text-align: right;"><a href="/wp-content/uploads/2018/12/Maryse-Andraos_La-vie-adulte.png"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-3687" src="/wp-content/uploads/2018/12/Maryse-Andraos_La-vie-adulte.png" alt="" width="1500" height="1014" srcset="/wp-content/uploads/2018/12/Maryse-Andraos_La-vie-adulte.png 1500w, /wp-content/uploads/2018/12/Maryse-Andraos_La-vie-adulte-300x203.png 300w, /wp-content/uploads/2018/12/Maryse-Andraos_La-vie-adulte-768x519.png 768w, /wp-content/uploads/2018/12/Maryse-Andraos_La-vie-adulte-1024x692.png 1024w" sizes="(max-width: 1500px) 100vw, 1500px" /></a>MARYSE ANDRAOS</h3>
<p>Illustration : Nadia Morin</p>
<p>Dans une autre vie, j’ai enseigné le français à des étudiant.e.s qui avaient à peu près mon âge et qui, pour m’interpeller, n’avaient d’autre réflexe que de me donner du madame. « Madame », m’apostrophaient-ils d’une voix inquiète, « c’est à l’encre ou à la mine, on a-tu droit aux notes madame, expliquez-moi donc ce qu’on est censé.e.s faire; mes rêves étaient si doux pendant que vous parliez ».</p>
<p>C’était la première fois que j’étais ainsi sacrée madame à l’unanimité, et j’avoue en avoir subi un choc. J’avais passé l’été à me tenir avec des punks, à boire des cannettes de bière dans les parcs, à faire les festivals et à uriner dans des ruelles. On me cartait régulièrement à la SAQ et tous.tes les technicien.ne.s auxquel.le.s je m’adressais au cégep me prenaient pour une étudiante. La jeunesse, autant se le dire, n’était pas loin derrière. Et j’avais beau avoir postulé à cet emploi, passé une entrevue et un examen de sélection, c’est bête, je ne m’étais pas préparée à devenir aussi unilatéralement madame du jour au lendemain.</p>
<p>Quoi de plus naturel, pourtant? Aucune autre option ne tenait la route. Le titre de mademoiselle, daté et connoté, évoquait un destin marital, voire l’incapacité à trouver parti. Quant à mon prénom, il aurait fait l’affaire en garderie ou au primaire, mais certainement pas avec des étudiant.e.s de cinq ans mes cadet.te.s, voire parfois mes aîné.e.s, qui l’oubliaient volontiers dans la folie de la rentrée ou la brume d’un joint. Prête ou pas, il me fallait répondre à ces apostrophes comme à une identité première, car nul doute que l’appellation de madame est performative, et qu’à force de se faire attribuer un titre, on finit par être convaincue de sa vérité.</p>
<p>Ce qui me choquait, dans cette désignation, c’est qu’elle confirmait les conséquences inéluctables du début de ma vie professionnelle sérieuse, l’entrée dans le rang pur et dur des adultes, autant dire la fin du <em>fun</em>. Ma nouvelle fonction venait effectivement avec un arsenal de rigidités qui menaient en ligne droite à la vie casée. Être bien mise et organisée, avoir en permanence à ma disposition un bloc de papillons adhésifs (oui, c’est ainsi que l’on dit <em>post-it </em>en bon françâ) et une agrafeuse (pas une brocheuse), nettoyer soigneusement mes chaussures (je n’avais jamais <em>imaginé</em> que les gens faisaient une telle chose auparavant), ne plus sacrer, roter et m’asseoir sur n’importe quel morceau de béton pour fumer des cigarettes, bref, respecter un minimum de décorum pour être prise au sérieux, voilà ce qui était attendu. Tout prévoir, se soucier des apparences, embrasser la conformité : la plupart des milieux professionnels, à vrai dire, auraient exigé cela à un degré ou à un autre, et je réalisais à présent qu’être madame n’était peut-être pas tant une question d’âge que de fonction sociale.</p>
<p>Une recherche rapide dans le dictionnaire m’apprend que si le titre, à son apparition, marquait la haute naissance de l’intéressée, notre époque « démocratique » s’est chargée de lui enlever toute sa noblesse : une madame, dans le Québec moderne, c’est une « femme quelconque, non identifiée »; mieux encore, dans le langage enfantin, « tout individu de sexe féminin » (qui ne s’est jamais fait ordonner, dans un passé plus ou moins refoulé, de dire bonjour à la madame?). C’est donc la voie que finissent par prendre toutes les femmes à leur insu, une sorte de destin aussi inéluctable que l’apparition des rides, des cheveux blancs et de la nuque courbée. Comme aurait dit l’autre, on ne naît pas madame, on le devient : c’est la vie qui <em>force</em> la madame en soi.</p>
<p>Mais si on les regroupe toutes sous le même terme, force est de constater que les madames se déclinent en plusieurs variétés. Une avocate faisant claquer ses talons sur les parquets glacés du palais de justice de Montréal mérite tout autant ce titre qu’une horticultrice de région qui tricote des tuques le soir en écoutant des livres audio; pourtant, elles sont loin de faire partie du même clan, ni d’être soumises aux mêmes exigences. L’horticultrice se tient probablement avec d’autres madames bohèmes de Val-David qui la pressent d’avoir son propre compost et de s’enligner vers le zéro déchet; mais malgré ces relatives pressions, elle peut rester <em>funky</em> avec ses lunettes aux montures orange sans que personne mette en doute sa légitimité. L’avocate, elle, a un pouvoir et un statut à défendre. Elle doit s’acheter une garde-robe entière de tailleurs, de toges, de bas de nylon et de bottillons pour garantir sa crédibilité. Elle n’a pas de marge de manœuvre avec les apparences : toute sa vie est un rapport aux lois, à leur respect et à leur application.</p>
<p>À mi-chemin entre l’horticultrice et l’avocate, la madame prof que je me sentais tenue de performer occupait une posture d’autorité, mais gardait un certain droit à la <em>wildness</em> : manier le stylo rouge avec sérieux n’excluait pas le port d’un anneau dans le nez ou de quelques mèches de cheveux colorées. C’est du moins ce que je découvrais en rencontrant mes inspirantes (et rebelles) collègues. L’important, me disais-je en les observant du coin de l’œil, c’était d’être cohérente. Trouver une façon habile d’incarner et de défendre ses contradictions avec le système.</p>
<p>Comme elles, j’aspirais à négocier mon ipséité à l’intérieur du cadre, à trouver un moyen d’en dépasser les limites. Mais je croulais sous d’autres pressions. Les péripéties de photocopieurs, les soporifiques corrections jusqu’aux petites heures, la gestion de cellulaires en classe et de courriels d’étudiant.e.s angoissé.e.s à la maison faisaient prodigieusement mousser la broue dans mon toupet. Mon <em>baby face</em> n’aidant pas à ma crédibilité, il m’était plus souvent demandé qu’à d’autres de faire la preuve de mes compétences, alors que je m’occupais déjà très bien moi-même de me taper sur la tête, persuadée de n’être ni assez bonne, ni assez cultivée, ni assez éloquente. Si mon nouvel emploi m’accordait un statut privilégié, celui-ci restait flageolant et exigeait que je me montre en permanence à sa hauteur, un peu comme les transfuges de classe qui jouent les codes prescrits dans leur groupe social d’élection, rongé.e.s de terreur à l’idée d’être démasqué.e.s.</p>
<p>Je crois sincèrement que si j’avais eu la réelle prestance d’une madame, on m’aurait laissée tranquille. Être une madame, ça vieillit. Ça rend respectable. Ça donne surtout un rôle défini dans cette société.</p>
<p>En tant que jeune prof, j’ai finalement adopté les attributs de la madame bourge comme un pis-aller auquel on prend goût. Ça a débuté subtilement. Je me suis mise à fréquenter les boutiques du centre-ville au lieu de me greyer d’oripeaux chez Renaissance, collectionnant les articles de papeterie, les bottes en vrai cuir et les chandails rayés. Puis, n’en pouvant plus de corriger en écoutant mes colocs avoir la vingtaine festive, je me suis payé la joie d’avoir un appartement à moi seule nanti d’un grand bureau et d’une imprimante. Je fréquentais à présent d’autres bourgeois avec qui j’allais au restaurant munie de mon porte-monnaie Fossil et de mon manteau Kanuk. Ces nouveaux luxes étaient certes permis par mon salaire de madame, mais ils correspondaient à de réelles exigences professionnelles. Il m’était plus simple, dans un premier temps, d’endosser l’éthos prescrit, qui me paraissait tout ce qu’il y a de plus inoffensif.</p>
<p>Ma vie de nouvelle riche n’a cependant pas fait long feu : à force de vomir de nervosité dans l’exercice de mes fonctions, j’ai fini par abandonner cette madame étouffante. Mes revenus ont chuté dramatiquement. Et j’en ai été soulagée.</p>
<p>Quelques années ont passé. J’ai changé de vie, travaillé six mois dans un bureau, voyagé un peu. Progressif et inconstant, mon devenir-madame a fluctué au gré des milieux professionnels et des libertés retrouvées. Il y a eu des creux et des regains, des <em>jobs</em> d’adulte et des étés de festivalière, des phases en voiture et d’autres sur le pouce, une succession de paradoxes et de crises identitaires où j’ai déployé une polyvalence qui continue de m’étonner. Peut-être que c’était là une transition normale, que devenir madame, c’était avoir une double vie, épouser temporairement la norme et s’en délester comme on troque ses bas de nylon pour des joggings et sa blouse immaculée pour un coton ouaté informe en revenant du travail.</p>
<p>Un jour, je n’ai plus su quel était le véritable déguisement : celui de la partouze circassienne ou du cubicule cendré, de l’anarchiste ou de la bourgeoise, de la vagabonde débauchée ou de la studieuse nonne enfermée dans son cloître. Les hippies de Rainbow en Gaspésie me gossaient, les militant.e.s d’asso croisé.e.s dans des partys me mystifiaient, les homophobes de bureau me donnaient des rages froides. Je n’appartenais à aucun groupe et pourtant, d’un point de vue extérieur, chacun aurait pu m’attribuer l’étiquette de l’autre, me ranger dans la case de l’ennemi. Trop madame pour les un.e.s, vague rebelle adulescente pour les autres, je ne savais plus distinguer ce qui m’appartenait – ce que j’avais réellement choisi – et ce que j’avais momentanément reproduit pour me faciliter le quotidien.</p>
<p>La révélation s’est produite il y a un peu plus d’un an. Je séjournais alors dans une région éloignée du Québec où, le temps d’un spectacle, j’ai retrouvé une atmosphère familière : celle d’un groupe de musique à l’humour absurde qui me rappelait l’énergie de Mise en demeure. Des gars dans des déguisements d’animaux sur une scène truffée d’objets ridicules, des blagues étirées dans des refrains répétitifs, une atmosphère irrévérencieuse me projetaient sept ans en arrière, dans ma prime jeunesse de militante. Or, le public, au lieu d’être exclusivement composé d’une frange d’anarcho-uqamien.ne.s, réunissait des cégépiens, des mononcles et des matantes, des parents avec leurs jeunes enfants, et j’observais, amusée, tout ce beau monde se trémousser comme il le pouvait sur cette musique déconcertante. Mes voisines, des madames à la trentaine rebelle, déployaient avec talent et imagination une gestuelle un tantinet ringarde qui témoignait de ce qu’avait dû être leur adolescence dans les années 90, et je me suis prise à penser pour la première fois que je devais être exactement comme elles, me croyant dans le coup, mais en réalité irrémédiablement décalée.</p>
<p>C’est à ce moment précis que j’ai compris que je ne reviendrais plus en arrière. Que la madame imposée que j’avais incarnée par commodité était devenue avec le temps une partie intégrante de ma personne, modifiant insidieusement mes goûts, mes pensées, mon langage et ma gestuelle, à un point tel que je ne pourrais même pas cesser de l’être si je le décidais. J’étais condamnée à danser comme une madame, à rire comme une madame, à m’habiller comme une madame, à vivre, désirer, jouir et souffrir comme une madame.</p>
<p>J’avais déjà des habitudes bien établies. Un goût de plus en plus affirmé pour la propreté, les petites habitudes chez Costco, les comédies romantiques; une passion secrète pour les sœurs Boulay et Louis-Jean Cormier (je m’étais même surprise à glousser sous l’emprise de son charme à un de ses spectacles). J’étais bel et bien cette madame qui <em>croit</em> avoir une culture générale, lire les bons livres (ceux dont tout le monde parle), être au courant de l’essentiel, du bon et du beau, mais qui au fond ne pige que dalle aux véritables <em>trends</em> de l’heure, celle qui a beau faire sa course matinale sur les réseaux sociaux et les <em>podcasts</em> de Radio-Canada, elle ne pourra jamais rattraper ce monde dont la vitesse l’excède.</p>
<p>J’avais passé mon été, il faut le dire, avec des gens plus jeunes que moi, dont je goûtais l’intensité autant que je l’enviais. Je les regardais, ces gens, se coiffer, se vêtir, bouger, parler des théories en vogue dans le milieu universitaire que je ne fréquente plus, danser avec grâce au rythme de la musique pop queer world beat que je n’avais jamais entendue et que j’adorais, exulter de liberté sur les plages de sable blond et les vertes collines, et je savais que la <em>coolness</em> était en train de m’échapper. J’étais en décalage; je ne captais plus les codes.</p>
<p>Je n’étais plus celle qui se couche à pas d’heure à la belle étoile, ne se lave que dans la mer, vit en communauté dans une maison à l’abandon. Je n’en avais plus l’envie ni la force. J’aimais mon confort, ma voiture, ma douche, mon toit chèrement payés que j’en étais venue à considérer comme des besoins essentiels. Quand on a goûté au repos d’un bon lit, difficile de revenir vers le futon.</p>
<p>Et peut-être que c’était mieux comme ça. Peut-être que ma version de la madame, aventureuse mais un peu rigide, désorganisée à ses heures, mais bien ancrée dans les responsabilités du monde adulte, était plus près de moi que la bohémienne de dix-huit ans ou la punk de vingt-deux ans que j’avais été, libre mais astreinte à des codes de pensée étroits et sans nuances. Je me connaissais mieux. Me moucher à l’indienne au coin de Saint-Denis sur mon vélo d’hiver faisait autant partie de mon identité que d’aller magasiner un sac à dos en cuirette chez La Baie. Et les paradoxes, maintenant, ne me faisaient plus peur.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Cet article <a href="/vie-adulte-lage-paradoxes/">La vie adulte ou l’âge des paradoxes</a> est apparu en premier sur <a href="/">FRANCOISE STEREO</a>.</p>
]]></content:encoded>
					
		
		
		<post-id xmlns="com-wordpress:feed-additions:1">3686</post-id>	</item>
		<item>
		<title>Les matantes… et les mononc’s</title>
		<link>/les-matantes-et-les-mononcs/?utm_source=rss#038;utm_medium=rss&#038;utm_campaign=les-matantes-et-les-mononcs</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Marie-Michèle Rheault]]></dc:creator>
		<pubDate>Fri, 21 Dec 2018 03:48:01 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[10 Madame/Matante]]></category>
		<category><![CDATA[Mines de rien]]></category>
		<guid isPermaLink="false">/?p=3695</guid>

					<description><![CDATA[<p>ISABELLE BOISCLAIR &#160; Illustration : Nadia Morin Au cours des dernières années, il a été question, à plusieurs reprises, de « madamisation » ou de « matantisation » de l’école, de la culture, des médias [1]… Le féminin de la formulation frappe, même s’il se cache, ici sous un titre de civilité, là sous un titre relationnel. Bien que [&#8230;]</p>
<p>Cet article <a href="/les-matantes-et-les-mononcs/">Les matantes… et les mononc’s</a> est apparu en premier sur <a href="/">FRANCOISE STEREO</a>.</p>
]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<h3><a href="/wp-content/uploads/2018/12/Isabelle-Boisclair_La-matantisation-de-la-culture.png"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-3715" src="/wp-content/uploads/2018/12/Isabelle-Boisclair_La-matantisation-de-la-culture.png" alt="" width="1000" height="684" srcset="/wp-content/uploads/2018/12/Isabelle-Boisclair_La-matantisation-de-la-culture.png 1000w, /wp-content/uploads/2018/12/Isabelle-Boisclair_La-matantisation-de-la-culture-300x205.png 300w, /wp-content/uploads/2018/12/Isabelle-Boisclair_La-matantisation-de-la-culture-768x525.png 768w" sizes="(max-width: 1000px) 100vw, 1000px" /></a></h3>
<h3 style="text-align: right;">ISABELLE BOISCLAIR</h3>
<p>&nbsp;</p>
<p>Illustration : Nadia Morin</p>
<p>Au cours des dernières années, il a été question, à plusieurs reprises, de « madamisation » ou de « matantisation » de l’école, de la culture, des médias <a href="#_ftn1" name="_ftnref1">[1]</a>… Le féminin de la formulation frappe, même s’il se cache, ici sous un titre de civilité, là sous un titre relationnel. Bien que le féminin n’y soit pas caché – au contraire –, on entend également parler de la « féminisation » du monde. Si la matantisation connote clairement le quétaine – j’y reviens –, dans tous les cas, ce qui est signifié, c’est bien la dévaluation que porterait en lui-même le féminin. On entendait récemment Denise Bombardier affirmer (et déplorer) que « [l]e Québec se caractérise de plus en plus par une féminisation de ses mœurs, ses comportements et ses institutions <a href="#_ftn2" name="_ftnref2">[2]</a> ». De fait, il est de nombreuses professions ou activités, autrefois exclusivement masculines, qui se voient de plus en plus investies par des femmes. Mais voilà, on brandit le spectre de la madamisation-matantisation-féminisation comme la menace d’un double mal : 1° la domination féminine est à nos portes! (Tous aux abris!); 2° une grave déflation des valeurs va s’ensuivre!, alors même qu’il serait plus juste de parler de <em>mixisation</em> – qui veut dire : devenir de plus en plus <em>mixte </em>–, car on est encore bien loin d’une <em>féminisation</em> tous azimuts de la société, qui consisterait à ce que toute la société passe sous la coupe du féminin – de la même façon qu’elle est, depuis des millénaires, sous la coupe du masculin. Or, non seulement personne ne vise cela, mais nous en sommes loin! Il faut bien voir, en effet, que dans plusieurs des situations où cette menace est invoquée, les femmes partent de zéro – ou presque. Dès lors, tout gain fait par elles est nécessairement un gain de mixité, cependant perçu comme un pas vers un renversement total.</p>
<p>Et c’est souvent lorsqu’il est question de littérature ou, plus largement, de culture, que l’on évoque cette matantisation, qui sous-entend que les femmes étant de plus en plus nombreuses à envahir les tablettes des librairies, la littérature perd en qualité <a href="#_ftn3" name="_ftnref3">[3]</a>. Ce qui est suggéré par cette formule, c’est bien l’idée d’une dévaluation (de l’école, de la culture, des médias <a href="#_ftn4" name="_ftnref4">[4]</a>…). Que cette dévaluation soit signifiée par une figure féminine en dit long sur le système de sexe/genre dans lequel nous baignons tous et toutes <a href="#_ftn5" name="_ftnref5">[5]</a>, sur sa persistance. Preuve, s’il en fallait, que l’on considère encore le féminin comme de moindre valeur que le masculin.</p>
<p>Dans certains cas de figure, c’est pour sous-entendre que la culture et la littérature québécoises se feraient moins sérieuses, moins élevées, que ces termes sont utilisés, qu’elles perdraient de la valeur parce qu’elles relaient des valeurs féminines – entendre : quétaines, mièvres <a href="#_ftn6" name="_ftnref6">[6]</a>. Ah bon. La littérature des femmes, mièvre? Anne Hébert, mièvre? Suzanne Jacob, mièvre? Nelly Arcan, mièvre? Catherine Mavrikakis, mièvre? Oui, il y a peut-être des femmes qui écrivent des romans mièvres. Mais ne dit-on pas <em>à</em> <em>chaque torchon sa guenille</em>? Il y a aussi des hommes qui écrivent des romans mièvres – mais jamais on ne leur assigne ce qualificatif. Leur fonds de commerce est la masculinité virile <em>cheap</em>, protectrice; qui est précisément la contrepartie de la mièvrerie féminine, faite de sensiblerie, de romantisme et de sentimentalisme. Or, <em>d’un point de vue féministe</em>, cette masculinité virile <em>cheap</em> est tout aussi mièvre. Mais le point de vue dominant jusqu’ici – la position d’autorité discursive depuis laquelle l’ensemble de la production est évalué – étant le point de vue masculin, jamais un trait constitutif de la masculinité ne s’est vu dévalué. Le masculin étant érigé en norme, s’il est lui-même mièvre, il passe inaperçu. Et il ne se trouve personne pour se plaindre d’une quelconque mononc’isation de la culture. Tandis qu’encore aujourd’hui, alors qu’on a eu des Virginie Despentes, des Maggie Nelson, des Susan Sontag, des Maya Angelou, ou, en musique, des Patti Smith, des P.J. Harvey, et combien d’autres, les productions culturelles émanant des femmes sont encore perçues comme mièvres par défaut.</p>
<p>Un autre phénomène est parfois évoqué sous l’étiquette de la matante. Ici, la coupable est non pas l’écrivaine, mais la lectrice. La culture se matantiserait parce que ce sont des femmes qui en consomment davantage, et qu’ainsi elles imposent leur horizon d’attente, lequel est censé être, vous l’avez deviné, caractérisé par des produits de consommation « faciles ». Ce présupposé ne cache rien d’autre qu’une forme de misogynie culturelle, ce dont témoigne Solange dans une de ses dernières capsules <a href="#_ftn7" name="_ftnref7">[7]</a>, où elle « confie avoir longtemps redouté de n’avoir « que » un public féminin, ce qui pour elle était associé inconsciemment à<strong> un manque de légitimité et à une dépréciation de ces contenus » </strong><a href="#_ftn8" name="_ftnref8">[8]</a>. Ainsi donc, le crime des femmes serait de consommer de la culture! Que les mononc’s de ce monde – l’équivalent des matantes selon les lois de la complémentarité patriarcale – considèrent Éric-Emmanuel Schmitt comme un grand auteur ne provoque aucune commotion, aucune crainte quant à la mononc’isation du monde… Tiens, il s’en trouve sûrement pour expliquer que Schmitt écrit pour les matantes. En regard de critères de légitimité, tout ce qui est populaire est perçu et assimilé au féminin.</p>
<p>Au final, peu importe le sexe, la matantisation désigne la culture <em>cheap</em>. Et l’appréciation de la culture <em>cheap</em>, elle n’est pas tributaire du sexe – même si certains produits sont genrés, c’est-à-dire pensés en termes d’un public genré –, mais bien de l’univers culturel dans lequel chacun.e baigne. Il est vrai qu’on a longtemps tenu les femmes loin du savoir et des diverses formes d’art, et que, par conséquent, nombreuses étaient celles qui se tournaient du côté des objets culturels « faciles » à saisir, produits à leur destination, question de les divertir des sujets qui leur sont <em>évidemment </em>inaccessibles. Mais bondance, les filles vont à l’école depuis longtemps maintenant, et elles sont même plus nombreuses que les hommes dans les programmes de littérature! (<em>Oups : alerte rouge! Risque de féminisation en vue!</em>)</p>
<p>Ainsi donc, tout se passe comme si le quétaine était féminin par définition. Prenons l’absolu du quétaine : un mariage (hétéro) quétaine. Mais alors, constatons qu’il y a bien un des deux mariés qui est un gars, non? Pourquoi alors seule la matante serait quétaine? Même lorsqu’ils se ressemblent et s’apparentent, le masculin et le féminin sont toujours perçus différemment – à travers la grille du genre, précisément – et le masculin y est perçu comme neutre. C’est donc nécessairement le féminin qui est <em>cheap</em>, qui dévalue et dépare les stocks. La marque du féminin souffre toujours d’un déficit de considération fondé sur une valeur perçue comme moindre. Biais de perception répandu, qui imprègne durablement notre culture.</p>
<p>Donc, pour parler de dévaluation de la culture, il faudrait trouver un terme approprié, non pas strictement féminin. Mais… j’y pense : si « le masculin est neutre », qu’il l’emporte sur le féminin, toussa, on devrait simplement parler de mononc’isation, non? Ben voilà. Logique. Question réglée! Parce que la sempiternelle association du féminin à « moindre valeur », ça gosse à la fin.</p>
<p>En tout cas, se pencher sur cette figure de la matante trahit que le seul rapport à la culture légitime est le rapport masculin; c’est bien là ce qui relève du sexisme systémique : un sexisme intégré tant aux structures sociales (qui avantagent les hommes jugés plus compétents, voire plus intéressants, plus sérieux, plus « profonds ») qu’aux schémas de pensée (qui présupposent que le masculin a plus de valeur que le féminin). Au final, évoquer la matante n’est qu’une façon de plus de dévaluer le féminin et, ce faisant, de délégitimer et disqualifier les femmes elles-mêmes.</p>
<p>Alors qu’ils tremblent, les mononc’s nostalgiques du temps où toutes les institutions – sauf la petite école, là – étaient masculines! Car le monde n’a pas fini de se mixiser. Voire, bientôt, il sera paritaire. Laissons-les trembler.</p>
<hr />
<p><a href="#_ftnref1" name="_ftn1">[1]</a> On pointe souvent Stéphane Baillargeon comme ayant été le premier, en 2011, à utiliser ce terme (<a href="http://www.ledevoir.com/societe/medias/319211/medias-la-madamisation" target="_blank" rel="noopener">http://www.ledevoir.com/societe/medias/319211/medias-la-madamisation</a>); un petit tour sur le Web permet d’identifier un article le précédant, signé par François Cardinal en 2010. Celui-ci dit emprunter l’expression à Claude Mailloux, du Département de psychoéducation de l&rsquo;UQTR (<a href="http://www.lapresse.ca/debats/editoriaux/francois-cardinal/201010/08/01-4330859-la-matantisation-de-lecole.php" target="_blank" rel="noopener">http://www.lapresse.ca/debats/editoriaux/francois-cardinal/201010/08/01-4330859-la-matantisation-de-lecole.php</a>).</p>
<p><a href="#_ftnref2" name="_ftn2">[2]</a> Denise Bombardier, « Le Québec : un matriarcat », <em>Le Journal de Montréal</em>, 7 mai 2018. <a href="http://www.journaldemontreal.com/2018/05/07/le-quebec-un-matriarcat" target="_blank" rel="noopener">http://www.journaldemontreal.com/2018/05/07/le-quebec-un-matriarcat</a></p>
<p><a href="#_ftnref3" name="_ftn3">[3]</a> Pour prendre la mesure de la rhétorique qui opère ce glissement entre littérature populaire et « féminin », voir par exemple l’examen sommaire auquel se livre Steve Proulx dans <em>Voir</em>, en août 2011. En se basant sur « les tops 50 des ventes au Québec pour les années 2007, 2008 et 2009 », celui-ci conclut : « Cinq de ces six auteurs ont écrit au « Je ». Ces romans comprennent presque tous une dose d&rsquo;humour et la plupart sont des récits à saveur autofictionnelle. Par ailleurs, ces six auteurs ont tous produit des romans de moins de 300 pages, à l&rsquo;exception de Rafaële Germain qui a étiré jusqu&rsquo;à 528 pages son <em>Gin tonic et concombre</em>. Sur les huit romans, seuls ceux de Nicolas Dickner et Stéphane Dompierre ne s&rsquo;adressent pas en priorité à un public féminin. Les héros de six romans sur huit sont d&rsquo;ailleurs des héroïnes. Voilà donc ce que la relève littéraire a pondu : de l&rsquo;autofiction courte, féminine, drolatique, écrite à la première personne du singulier. » <a href="https://voir.ca/chroniques/angle-mort/2011/08/24/comment-devenir-un-ecrivain-celebre/" target="_blank" rel="noopener">https://voir.ca/chroniques/angle-mort/2011/08/24/comment-devenir-un-ecrivain-celebre/</a></p>
<p><a href="#_ftnref4" name="_ftn4">[4]</a> Il y a quelques années, Antoine Compagnon, en France, avait clairement associé ceci à cela : « Les métiers de l’enseignement étaient des métiers de promotion sociale. Ils ont cessé de jouer ce rôle. La féminisation massive de ce métier a achevé de le déclasser, c’est d’ailleurs ce qui est en train de se passer pour la magistrature. C’est inéluctable. » <a href="http://plus.lefigaro.fr/page/marie-estelle-pech" target="_blank" rel="noopener">Marie-Estelle Pech, « Professeur, un métier sans évolution », <em>Le Figaro</em>, 6 janvier 2014. http://www.lefigaro.fr/actualite-france/2014/01/06/01016-20140106ARTFIG00556-professeur-un-metier-sans-evolution.php </a></p>
<p><a href="#_ftnref5" name="_ftn5">[5]</a> En effet, l’épithète n’est pas utilisée que par des hommes; voir par exemple l’extrait tiré du livre de Joanne Marcotte sur la page Web de son éditrice : « Le Québec d&rsquo;aujourd&rsquo;hui est mou, déprimé et a sombré dans un état de dépendance méprisable et déshonorant. La « matantisation » de nos institutions publiques et la mollesse de notre classe politique nuisent à la reconstitution des talents dont nous aurions fort besoin pour retrouver fierté et audace. Je suis de ceux et celles qui croient que le Québec peut faire plus et mieux. » <a href="http://www.efb.net/autres28.html" target="_blank" rel="noopener">http://www.efb.net/autres28.html</a></p>
<p><a href="#_ftnref6" name="_ftn6">[6]</a> Voir ce commentaire d’Antoine Tanguay, éditeur chez Alto : « Prenons <em>Maléficium</em> [de Martine Desjardins], par exemple. J’étais convaincu que c’était trop « weird » pour les « matantes ». C’était la même chose avec <em>Effigie</em>, d’Alissa York : je trouvais que c’était long et sombre, avec ses 600 pages. Mais elle est plus curieuse qu’on pense la matante! » (Sylvie Saint-Jacques, « Alto chante ses cinq bougies », <em>La Presse</em>, 21 mai 2010. <a href="http://www.lapresse.ca/arts/livres/201005/21/01-4282573-alto-chante-ses-cinq-bougies.php" target="_blank" rel="noopener">http://www.lapresse.ca/arts/livres/201005/21/01-4282573-alto-chante-ses-cinq-bougies.php</a>. Ce commentaire en entraîne un autre, d’Audrey Tremblay, dans son mémoire de maîtrise : « Le stéréotype de la « lectrice moyenne » provient d’une idée erronée : la « matante » n’existe pas – ou en tous cas, elle n’est pas le prototype dominant des femmes actuelles. Les femmes et les hommes qui apprécient les grandes sagas familiales décriées par David Homel existent; ceux et celles qui préfèrent d’autres types de lecture (des lectures « weirds ») existent également. Toutes ces catégories coexistent et elles n’ont pas à être opposées, hiérarchisées, sexuées. » (Audrey Tremblay, <em>Mixité et égalité dans le champ éditorial québécois. Étude des compositions des maisons d’édition contemporaines et catalogues (1995-2005), </em>mémoire de maîtrise, Département des lettres et communications, Université de Sherbrooke, 2014, p. 136-137. <a href="https://savoirs.usherbrooke.ca/bitstream/handle/11143/5882/Tremblay_Audrey_MA_2014.pdf?sequence=1&amp;isAllowed=y" target="_blank" rel="noopener">https://savoirs.usherbrooke.ca/bitstream/handle/11143/5882/Tremblay_Audrey_MA_2014.pdf?sequence=1&amp;isAllowed=y</a></p>
<p><a href="#_ftnref7" name="_ftn7">[7]</a> « Je suis misogyne », <em>Solange te parle</em>. <a href="https://www.youtube.com/watch?time_continue=136&amp;v=MDcat4CN41g" target="_blank" rel="noopener">https://www.youtube.com/watch?time_continue=136&amp;v=MDcat4CN41g</a></p>
<p><a href="#_ftnref8" name="_ftn8">[8]</a> Queen Camille, « Solange est misogyne… et peut-être que toi aussi », <em>madmoiZelle</em>, 11 septembre 2018. <a href="http://www.madmoizelle.com/solange-mysogine-sexisme-interiorise-952657" target="_blank" rel="noopener">http://www.madmoizelle.com/solange-mysogine-sexisme-interiorise-952657</a></p>
<p>Cet article <a href="/les-matantes-et-les-mononcs/">Les matantes… et les mononc’s</a> est apparu en premier sur <a href="/">FRANCOISE STEREO</a>.</p>
]]></content:encoded>
					
		
		
		<post-id xmlns="com-wordpress:feed-additions:1">3695</post-id>	</item>
		<item>
		<title>Mes bibelots d’inanité</title>
		<link>/mes-bibelots-dinanite/?utm_source=rss#038;utm_medium=rss&#038;utm_campaign=mes-bibelots-dinanite</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Marie-Michèle Rheault]]></dc:creator>
		<pubDate>Fri, 21 Dec 2018 03:46:37 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[10 Madame/Matante]]></category>
		<guid isPermaLink="false">/?p=3698</guid>

					<description><![CDATA[<p>LAURENCE CÔTÉ-FOURNIER Illustration : Nadia Morin &#160; « L’habitude de prêter attention aux objets n’est pas indépendante de la considération pour les êtres, c’est une manière d’entrer en relation. » Gabrielle Giasson-Dulude, Les chants du mime &#160; J’ai grandi dans un quartier où les pelouses étaient cajolées comme des enfants fragiles, ceux qui, pâles et toujours endimanchés, [&#8230;]</p>
<p>Cet article <a href="/mes-bibelots-dinanite/">Mes bibelots d’inanité</a> est apparu en premier sur <a href="/">FRANCOISE STEREO</a>.</p>
]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<h3><a href="/wp-content/uploads/2018/12/Laurence-Fournier_Mes-bibelots-dinanite.png"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-3699" src="/wp-content/uploads/2018/12/Laurence-Fournier_Mes-bibelots-dinanite.png" alt="" width="1500" height="2192" srcset="/wp-content/uploads/2018/12/Laurence-Fournier_Mes-bibelots-dinanite.png 1500w, /wp-content/uploads/2018/12/Laurence-Fournier_Mes-bibelots-dinanite-205x300.png 205w, /wp-content/uploads/2018/12/Laurence-Fournier_Mes-bibelots-dinanite-768x1122.png 768w, /wp-content/uploads/2018/12/Laurence-Fournier_Mes-bibelots-dinanite-701x1024.png 701w" sizes="(max-width: 1500px) 100vw, 1500px" /></a></h3>
<h3 style="text-align: right;">LAURENCE CÔTÉ-FOURNIER</h3>
<p>Illustration : Nadia Morin</p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: right;">« L’habitude de prêter attention aux objets n’est pas indépendante<br />
de la considération pour les êtres, c’est une manière d’entrer en relation. »<br />
Gabrielle Giasson-Dulude, <em>Les chants du mime</em></p>
<p>&nbsp;</p>
<p>J’ai grandi dans un quartier où les pelouses étaient cajolées comme des enfants fragiles, ceux qui, pâles et toujours endimanchés, ne quittent jamais les jupes de leurs parents. Personne ne marchait ou ne s’amusait sur ces gazons-là. Les voisines étaient presque toutes femmes au foyer, et rien ne meublait mieux leurs journées que de veiller à ce que les fleurs et les brins d’herbe soient toujours enlignés, chacun dans leurs rangs, arrosés de pesticides et de grandes quantités d’eau. Nous, nous avions une pelouse pleine de mauvaises herbes, des pissenlits à revendre et un érable gigantesque qui rendait folles les familles des alentours lorsque ses feuilles tombaient. Ma mère travaillait et s’en faisait une fierté : non, aimait-elle répéter, elle ne passait pas son temps à penser à l’entretien de son terrain ou à de nouveaux rideaux, elle était occupée à enseigner, et s’il fallait dépenser de l’argent, ce serait plutôt pour nous faire découvrir le vaste monde que pour impressionner la visite avec une réplique de la fontaine de Trévi dans sa cour.</p>
<p>D’une manière un peu confuse, sans pouvoir démêler ce qui tient de ma personnalité ou des principes inculqués par ma mère, j’ai hérité de tout cela. Je n’ai jamais cultivé mes talents dans ce qu’on considère être les domaines des femmes : cuisine, décoration, entretien ménager, habillement, coiffure. Le dédain était d’autant plus facile que je rattachais ces arts à des visions de domesticité tout droit sorties de <em>Mad Men</em> ou de <em>Far From Heaven</em>. La dame, dans cet univers, est celle qui fait de la maison un havre de douceur. Elle prépare des repas variés, fait le ménage et la vaisselle pour que tout demeure propre et planifie les courses, mais se consacre aussi à d’innombrables tâches qui ne comblent en apparence aucun besoin fondamental. Celles-ci donnent pourtant sa forme au quotidien et leur beauté aux souvenirs : harmoniser des palettes de couleur pour le salon, veiller à ce que les membres de la famille soient habillé.e.s convenablement lors d’une occasion importante, immortaliser des instants précieux grâce à quelques photos encadrées. C’est ce qui donne sa plus-value à l’ordinaire; c’est aussi tout ce qui me semblait superflu.</p>
<p>Il y a quelques années, au hasard de mes lectures universitaires, je suis tombée sur un ouvrage du sociologue Jacques T. Godbout consacré au don (<em>L’esprit du don</em>, écrit en collaboration avec Alain Caillé), où tout un chapitre était dédié à la femme, celle qui se sacrifie, celle qui ne compte ni ses gestes ni le soin apporté à ces « petits riens », ceux qui créent de la beauté et des instants magiques. L’ouvrage était exaspérant à certains égards : on y valorisait le don en l’absence de toute compensation concrète comme un remède à l’utilitarisme masculin. Les autres considérations (psychologiques, économiques, politiques) liées à ces sacrifices étaient peu explorées, comme si la grandeur du don éclipsait tout le reste. Un passage du livre m’a néanmoins marquée en faisant écho à ma propre vie de manière indirecte. À l’adolescence, j’ai raté je ne sais combien de paquets cadeaux en travaillant comme vendeuse au Laura Secord. Ils étaient presque toujours quémandés par des hommes qui sautaient sur l’occasion en comprenant qu’on les déchargerait gratuitement de ce fardeau sur demande. Description de tâches oblige, je devais m’exécuter même si, chaque fois, j’anticipais la déception à venir, lorsque je leur tendrais une boîte de chocolats enroulée dans un papier deux fois trop grand, fermé de peine et de misère par des papiers collants qui dépassaient aux mauvais endroits. Si les hommes ne disaient généralement rien en repartant avec leur paquet, leurs yeux perplexes ne mentaient pas et me laissaient gênée d’être si peu habile, de savoir si mal donner cette plus-value réputée féminine au monde. L’emballage des cadeaux, en effet, est un des exemples fournis par Jacques T. Godbout pour exemplifier « les dons » que font les femmes, ceux des papiers scintillants choisis et préparés avec soin, même s’ils seront bien éphémères <a href="#_ftn1" name="_ftnref1">[1]</a>.</p>
<p>Longtemps j’ai échoué dans les arts de madames, agacée par eux tout en reconnaissant le talent qu’ils exigeaient. Je suis restée deux mois au Laura Secord.</p>
<p style="text-align: center;">***</p>
<p>Au baccalauréat en études littéraires, de nombreuses jeunes femmes et de nombreux jeunes hommes s’habillaient avec une adresse remarquable. Ils savaient trouver avant qu’il ne devienne banalement commun le nouveau modèle de bottes branché et connaissaient l’angle surprenant, mais pourtant <em>approprié</em> que devait adopter leur toupet. Bien sûr, leur physique, généralement plaisant, ne nuisait pas à leur réussite. Ces gens pouvaient cultiver le bizarre sans s’enlaidir, alors que mes efforts dans le même sens ne faisaient que me donner un air démodé et confus, plus près de la <em>nerd</em> habillée par sa mère à 26 ans que de l’esthète en mode exploratoire. Leur apparence disait d’emblée : « Je suis un.e artiste, je ne vis pas dans la banlieue de la beauté, c’est moi qui la crée. » Ce n’était pas mon cas. J’ai d’abord vécu cela sur le mode du regret. L’association entre l’allure recherchée et la vocation littéraire allait de soi, comme tous les couples bien assortis autour de moi le prouvaient. Les jeunes hommes habillés avec style ne me remarquaient jamais, même si nous avions – je le savais pour les avoir minutieusement comptées – des tonnes d’affinités intellectuelles. Et puis ce style, était-ce donc la marque des vrai.e.s, des écrivain.e.s caché.e.s parmi les étudiant.e.s scolaires et dociles inscrit.e.s au baccalauréat? Malgré mes vêtements choisis sans trop d’art, <em>moi aussi</em> j’aspirais à écrire.</p>
<p>Une part de moi était envieuse, l’autre tentait de se convaincre que ces gens, au final, ne faisaient que perdre du temps en considérations superficielles. Et puis en vieillissant, tout le monde s’est mis à s’habiller un peu plus sagement, comme en témoignent les vêtements « intemporels » et « durables » mis en valeur dans tous les blogues de jeunes trentenaires que je suis désormais. Je ne me morfonds plus sur la pauvreté de mon flair vestimentaire.</p>
<p>Il y a certes peu de débouchés pour la jeunesse se retrouvant sur le marché de l’emploi après des études littéraires, mais sept ans après la fin de ma maîtrise, une tendance lourde s’est dessinée : celle des jeunes femmes se retrouvant, de près plutôt que de loin, à œuvrer dans le vaste monde de l’art de vivre. Décoration, cuisine, mode, jardinage : tout cela est désormais représenté par leurs différents choix de carrière, grâce à leurs postes de rédactrices, de recherchistes ou de décoratrices. Chaque fois, le passage était naturel : cette jeune femme avait <em>aussi</em> toujours eu un grand amour du design, cette autre <em>aussi</em> une passion pour la cuisine. Rien de tel chez les quelques hommes que j’ai côtoyés en études littéraires : eux, s’ils n’enseignent pas, font de la rédaction ou de la révision pour des boîtes publicitaires ou des maisons d’édition à vocation pédagogique – des domaines certes assez proches, mais où aucune de leur passion secrète n’est sollicitée.</p>
<p>Nul doute que les fortunes – ou en tout cas les salaires permettant de vivre au-dessus du seuil de pauvreté – se trouvent bien plus facilement dans le monde de la mode que dans celui des lettres. Cela m’a néanmoins poussée à revenir sur les liens entre la littérature et ce qui relève des arts de madames.</p>
<p style="text-align: center;">***</p>
<p>En choisissant la littérature à 19 ans, je me tournais vers ce qui m’amènerait à mieux comprendre l’âme humaine; quelque chose qui me plongerait dans les drames fondamentaux de la vie. J’en ai un peu honte, mais voilà : je n’ai jamais été obnubilée par la question du style. En explorant les classiques, je notais quelques belles images au fil de mes lectures, mais me dépêchais surtout d’en méditer le sens. Oui, la littérature relevait de l’esthétique, mais la beauté, pour moi, naissait plutôt des questionnements existentiels que de la composition des phrases ou de la musicalité des mots employés. Il me fallait aller droit au but, droit à l’émotion, sans toujours résister au désir de me vautrer dedans.</p>
<p>Rien de plus <em>matante</em> que cette prédilection pour le senti. Avoir des goûts de matante, c’est oublier sa vie le temps d’une saga historique alambiquée et fuir tout ce qui est cérébral, expérimental, audacieux, choquant. Il n’existe pas de littérature de mononcle, sorte d’oxymore; l’appellation évoque quelque chose comme l’autobiographie de Peter MacLeod. La majorité des hommes ne lisent pas, ce qui n’empêche pas – le fait est connu – que le jugement des femmes, les plus grandes consommatrices de littérature, les reines de mille et un clubs de lecture, soit rarement considéré comme sûr. On le sait bien, elles se laissent appâter par n’importe quel personnage romantique, impossible de les intéresser à la forme et à la construction complexe d’œuvres narratives, seulement au pathos et à l’amour.</p>
<p>Mais une matante intérieure gît parfois en nous : comme bien des gens, j’ai commencé à aimer la littérature en ayant ses goûts. Adolescente, j’ai lu de nombreuses sagas familiales en huit tomes et tous les romans de Denis Monette. Ces livres-là étaient aussi dévorés par les amies de ma mère, des femmes qui notent dans un petit calepin les suggestions culturelles de <em>Salut Bonjour</em> et qui, bien que curieuses, n’ont pas grand-chose de punk dans leur rapport à la culture. Même si c’est aussi grâce à elles et à leurs suggestions que j’ai lu autant durant cette période, il m’a été facile de me dissocier de ces femmes et de nos lectures par la suite : des erreurs de jeunesse, avant que je développe les préférences appropriées pour une vraie littéraire. Aujourd’hui, le retour en arrière est impossible. J’ai franchi le Rubicon et ne parviens plus à considérer ces livres autrement que comme des ouvrages quétaines, de ceux qui me gênent lorsqu’une dame bien intentionnée m’en conseille longuement la lecture en apprenant ce que je fais de ma vie. J’essaie toutefois de ménager mon snobisme, de me rappeler que cette matante qu’on cherche à fuir n’est ni une étrangère ni mon ennemie : <em>L’amie prodigieuse</em> d’Elena Ferrante, avec ses coups de théâtre et ses drames sentimentaux échelonnés sur des décennies, est-ce de la littérature de matante? J’en ai pourtant relu plusieurs tomes.</p>
<p>Je pense aux goûts des matantes et aux arts domestiques en me tournant vers une figure qui réunit les deux, Emma Bovary. Emma aime les romances sentimentales tout comme les beaux objets, trouve dans les livres des conseils autant que des gestes amoureux. Elle stylise sa vie sur tous les plans à l’aide de la littérature, et se lance dans de folles dépenses pour que son quotidien soit à la hauteur de l’imaginaire fantaisiste et raffiné que les livres ont inscrit en elle. C’est bien sûr son erreur, comme l’analyse Rancière dans <em>Politiques de la littérature </em>: elle confond l’art et la vie, multiplie les désirs qui l’éloignent du réel, se laisse prendre à des fantasmes puérils, et en paie le prix. Chez elle, l’esthétisation de la vie ne devient pas de l’art, mais sombre dans le kitsch, et c’est le style de Flaubert qui l’en sauverait et rachèterait son destin. C’est aussi le regard de Flaubert – même s’il n’exclut pas la tendresse – qui pointe du doigt comme un avertissement ce qu’il y a de pitoyable, d’écervelé et de mièvre dans sa quête.</p>
<p>Si je n’aurai jamais d’affection particulière pour les objets ni pour les gens obsédés par les pelouses, cette parenté entre l’amour pour la beauté à petite échelle – celle du quotidien – et l’amour des émotions, comme apanage des femmes (notamment celles qu’on juge sans goût), me réconcilie avec ce que j’ai longtemps dédaigné. Elle m’aide aussi à comprendre toutes ces femmes littéraires devenues prêtresses de l’art de vivre. Les matantes qui lisent et les matantes qui décorent cherchent une façon d’élever l’ordinaire, et si elles la cherchent mal aux yeux des gens bien avisés, au moins tentent-elles de transformer leur existence, de sortir de l’uniformité des jours et des décors, d’y ajouter une couche d’intensité émotive ou esthétique. Le travail domestique est genré et, on le sait, défini par la répétition constante de gestes toujours défaits par le quotidien, en plus d’être un travail non rémunéré pour toutes les femmes qui n’en font pas leur métier. C’est un travail invisibilisé le plus souvent. La créativité de femmes qui le transforment en source de désir et d’exploration est pourtant reléguée à l’insignifiance, rendue futile parce qu’aussitôt consommée par les proches. Dans <em>Le bal des absentes</em>, Julie Boulanger commente une scène de <em>La cloche de détresse</em> de Sylvia Plath. Esther Greenwood observe M<sup>me</sup> Willard, la mère du garçon qu’elle fréquente. Pendant de longues semaines, elle confectionne un plaid avec de vieux morceaux de laine de toutes les couleurs, formant ainsi un objet unique et saisissant. Or le plaid, une fois terminé, n’est pas exposé, mais sert à remplacer le paillasson de la cuisine, où il perd toute sa beauté en quelques jours. Deux sphères de l’activité humaine sont mises en opposition, mutuellement exclusives pour cette femme : « le labeur auquel la femme est réduite, et la possibilité d’une œuvre qui lui est refusée, par cet objet qui sera rabaissé aux fonctions les plus élémentaires plutôt que d’être élevé au statut d’œuvre d’art qu’auraient pourtant permis sa beauté et le soin que M<sup>me</sup> Willard avait apporté à sa création <a href="#_ftn2" name="_ftnref2">[2]</a> ». Et même si aujourd’hui, le plaid recevrait peut-être sur Instagram l’admiration d’un petit public amateur de DIY, l’idée de ces œuvres comme étant « de l’art » n’est pas acquise.</p>
<p>La théorie critique et je ne sais trop combien de courants adorniens ont dénoncé cet « art de vivre » qui n’est présenté que sous l’art du consumérisme, de la vanité, de la superficialité, de la fuite du réel. Ces mots ne jurent pas complètement dans le contexte. Je comprends qu’on les utilise pour dépeindre les dépenses ostentatoires de femmes qui organisent leur salle de bain en fonction des dernières tendances exposées dans le <em>Châtelaine</em>, comme on le ferait pour dénoncer les hommes tout fiers de leur voiture neuve année après année – ce qui n’empêche pas que la femme soit toujours, dans tous ses travers, plus <em>risible</em>. La dérision n’est pas partagée également non plus, même chez les femmes : les bonheurs kitsch, ceux de petits angelots en plâtre et de comptoirs de faux marbre rose, ne sont pas l’apanage des grandes bourgeoises, qui <em>connaissent mieux</em>. Pour celles-ci, le monde domestique devient l’espace où afficher son bon goût, et plus les décorations apparaissent sentimentales, dramatiques, <em>too much</em>, plus on trahit sa mauvaise éducation, son manque de moyens et de connaissances, son ridicule. Derrière ce qui apparaît inoffensif, des « passe-temps de bonne femme », se jouent des luttes de pouvoir et des images de marque à maintenir. Dans un reportage sur une agence recrutant des futur.e.s époux et épouses aux riches de ce monde, un millionnaire affirmait souhaiter trouver une « copilote » « capable de tenir la maison pendant que monsieur est en voyage d&rsquo;affaires <a href="#_ftn3" name="_ftnref3">[3]</a> ». La maison, sans aucun doute, devait servir à faire étalage de sa puissance, et nécessitait d’être prise en charge par une femme capable de créer une atmosphère à la hauteur de la perception que le propriétaire a de lui-même.</p>
<p>Je n’évolue bien sûr pas dans de tels milieux : autour de moi, dans la classe moyenne qui est la mienne et que je connais depuis toujours, les femmes courent les soldes des grandes chaînes et ne sont les copilotes dévouées d’aucun mari richissime. Mais au-delà de ces préoccupations liées au consumérisme, mon admiration et mon affection grandissent pour la capacité à prendre soin des détails, tous ces détails auxquels je ne pense jamais, mais qui transforment une atmosphère, même dans leurs incarnations les plus kitsch, comme ces pots-pourris vieillots qui laissent leur odeur réconfortante dans une pièce ou ces cartes d’anniversaire sentimentales un peu génériques qu’on a tout de même pensé à envoyer. Je serai toujours en défaut; malgré des cours de tricot et des moments de bonne volonté culinaire, je parviens assez mal à être cette dame qui reçoit dans les règles de l’art et sait organiser son intérieur de manière aussi efficace que charmante. Mais la frontière entre cet univers et le mien s’estompe, comme si je concevais mieux ce qu’il y a de noble et d’exigeant à jouer ce rôle qui exige une attention constante au monde, rôle que je n’ai pu croire superflu autrefois que parce que d’autres femmes le remplissaient pour moi.</p>
<hr />
<p><a href="#_ftnref1" name="_ftn1">[1]</a> « Enfin, la compétence de la femme dans ce domaine s&rsquo;affirme dans le rite le plus important qui accompagne l&rsquo;échange moderne de cadeaux : leur emballage, ce supplément entièrement gratuit (au sens qu&rsquo;il est inutile), mais essentiel à tout cadeau, symbole de l&rsquo;esprit du don, à la fois parce qu&rsquo;il cache ce qui circule pour montrer que l&rsquo;important n&rsquo;est pas l&rsquo;objet caché mais le geste, mis en valeur par l&rsquo;éclat de l&#8217;emballage, et ultérieurement par la dilapidation de l&#8217;emballage, qui disparaît à l&rsquo;instant même de la réception du don. L&#8217;emballage assure ce minimum de dilapidation attachée au cadeau, la dilapidation servant à signifier que ce n&rsquo;est pas tant l&rsquo;aspect utilitaire de la chose donnée qui compte, que le geste, le lien, la gratuité. Ce que l&rsquo;on a pris tant de temps à préparer est déchiré et jeté. L&#8217;emballage est un rite comprenant tout l&rsquo;esprit du don. Cette opération est partout laissée aux femmes. » (Jacques T. Godbout, <em>L’esprit du don</em>, Paris, Éditions la Découverte, 1992, p. 45-46.)</p>
<p><a href="#_ftnref2" name="_ftn2">[2]</a> Julie Boulanger, « <em>La cloche de détresse</em> de Sylvia Plath » dans Julie Boulanger et Amélie Paquet, <em>Le bal des absentes</em>, La Mèche, Montréal, 2017, p. 89.</p>
<p><a href="#_ftnref3" name="_ftn3">[3]</a> Silvia Galipeau, « Homme riche cherche âme sœur », <em>La Presse</em>, mis en ligne le 9 octobre 2015 [consulté le 15 octobre 2018].</p>
<p>Cet article <a href="/mes-bibelots-dinanite/">Mes bibelots d’inanité</a> est apparu en premier sur <a href="/">FRANCOISE STEREO</a>.</p>
]]></content:encoded>
					
		
		
		<post-id xmlns="com-wordpress:feed-additions:1">3698</post-id>	</item>
		<item>
		<title>Les années de salle d&#8217;attente</title>
		<link>/annees-de-salle-dattente/?utm_source=rss#038;utm_medium=rss&#038;utm_campaign=annees-de-salle-dattente</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Marie-Michèle Rheault]]></dc:creator>
		<pubDate>Fri, 21 Dec 2018 03:45:53 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[10 Madame/Matante]]></category>
		<guid isPermaLink="false">/?p=3703</guid>

					<description><![CDATA[<p>MARIE PARENT Illustration : Nadia Morin &#160; Le médecin dit que mes hémorroïdes sont rendues comme un beau gros chou-fleur. En tout cas, ça ne fait pas du bien. Avec l’âge, tout tombe. Ça prend un meilleur support. J’aime assez mes nouvelles petites culottes, elles me tiennent bien. Ça va, vous, vos sécrétions? Les barrières [&#8230;]</p>
<p>Cet article <a href="/annees-de-salle-dattente/">Les années de salle d&rsquo;attente</a> est apparu en premier sur <a href="/">FRANCOISE STEREO</a>.</p>
]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<p><a href="/wp-content/uploads/2018/12/Marie-Parent.png"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-3775" src="/wp-content/uploads/2018/12/Marie-Parent.png" alt="" width="1000" height="1480" srcset="/wp-content/uploads/2018/12/Marie-Parent.png 1000w, /wp-content/uploads/2018/12/Marie-Parent-203x300.png 203w, /wp-content/uploads/2018/12/Marie-Parent-768x1137.png 768w, /wp-content/uploads/2018/12/Marie-Parent-692x1024.png 692w" sizes="(max-width: 1000px) 100vw, 1000px" /></a></p>
<h3 style="text-align: right;">MARIE PARENT</h3>
<p>Illustration : Nadia Morin</p>
<p>&nbsp;</p>
<p><em>Le médecin dit que mes hémorroïdes sont rendues comme un beau gros chou-fleur. En tout cas, ça ne fait pas du bien.</em></p>
<p><em>Avec l’âge, tout tombe. Ça prend un meilleur support. J’aime assez mes nouvelles petites culottes, elles me tiennent bien.</em></p>
<p><em>Ça va, vous, vos sécrétions?</em></p>
<p>Les barrières de la pudeur tombent en même temps que le reste, semble-t-il.</p>
<p>J’ai du mal avec les femmes d’un certain âge.</p>
<p>Les femmes d’un certain âge parlent beaucoup, comme si une incontinence verbale laissait présager la descente de vessie. Les questions indiscrètes et les révélations non sollicitées fuient par le bas-ventre, dégoulinent le long des jambes, se répandent sur le plancher. <em>Je me suis échappée.</em> Quel gâchis. J’ai 26 ans et je contemple avec dédain cette version dégradée de l’humanité. J’ai 26 ans et, tous les derniers vendredis du mois, j’accompagne ma mère dans une salle d’attente d’hôpital où des femmes d’un certain âge essaient de se sentir vivantes.</p>
<p>Huitième rendez-vous de suivi avec le D<sup>r</sup> B. Nous rencontrons Hélène. Hélène est une vieille connaissance de ma mère – elles faisaient du yoga ensemble dans les années 80, alors que ce n’était pas encore une pratique très répandue –, une femme frêle qui souffre d’une maladie respiratoire chronique et qui a subi le mois dernier sa troisième chirurgie thoracique en cinq ans. Elle doit avoir au moins quinze ans de plus que ma mère. Sa silhouette fine et droite recouverte d’un grand châle de cachemire détonne parmi les corps généralement négligés de la salle d’attente. Ses yeux impeccablement maquillés ne se détournent du mur que pour nous accueillir quand nous arrivons pour le rendez-vous de 10 h. Elle vient s’asseoir près de nous, comme s’il fallait à tout prix afficher notre complicité de classe, comme si nous devions nous protéger d’un mal mystérieux que ces patient.e.s aux visages grisâtres et affaissés risquaient de nous transmettre. Quand Hélène se départit de son châle de cachemire et de son chemisier de soie pour enfiler la jaquette bleue obligatoire pour la séance de radiographie, une pointe de panique traverse son regard, elle semble un instant oppressée par la peur que son petit corps dépouillé de ses signes distinctifs se perde au milieu des autres, qu’on la prenne pour quelqu’un qu’elle n’est pas, qu’on l’empêche de retourner chez elle, avec les siens. Elle tient fermement contre sa poitrine le sac de plastique contenant ses vêtements. Ma mère lui sourit pour l’encourager au moment où Hélène s’engage dans le couloir. <em>Son père a fait beaucoup d’argent dans la quincaillerie. Il vendait des tuyaux jusqu’aux États-Unis. Son mari était avocat, son frère, professeur. Son fils est comédien.</em> Chaque fois, elle me refait le curriculum des hommes d’Hélène, pour que je comprenne ce que cela signifie, d’avoir toujours baigné dans l’argent et la culture. Ma mère, comme ses frères et sœurs, appartient à la première génération de Québécois.e.s à avoir intégré massivement l’université. <em>Nous descendons d’une longue lignée de paysans.</em> Malgré la croissance honorable et constante de son revenu annuel, elle continue de se présenter dans le monde en fille d’épicier, petite-fille de cultivateur. <em>Je suis restée simple.</em> Aussi simple que Céline et son <em>crock pot</em>. Dans la salle d’attente, ma mère engage la conversation avec les autres patients, touche des bras. Elle ne craint pas de mettre ses mains sur le pauvre monde. Je ne participe jamais à ces bains de foule, j’ouvre un livre ou une revue pour me cacher de ces effusions. <em>Toi, tu es une intellectuelle.</em> Ma mère le dit avec le même air navré que prennent les médecins qui s’adressent à elle. C’est que je me méfie des gens, de leurs mouvements d’humeur, de leurs histoires sordides, de leurs larmes insupportables. Je comprends Hélène mieux que ma mère ne le pense.</p>
<p><em>L’autre jour, au restaurant avec mes enfants, je me suis rendu compte que si j’arrêtais de parler, ça ne changeait rien. La conversation continuait sans moi.</em></p>
<p>Les femmes d’un certain âge parlent beaucoup, peut-être pour mieux manifester leur présence, ne pas complètement se fondre dans le décor. L’urgence d’occuper l’espace de façon sonore au moment où le corps se replie, rétrécit, faillit. J’ai 27 ans et je dis à ma mère que je ne vais pas être comme <em>ça</em>, comme elle, comme ces femmes d’un certain âge qui essaient de se convaincre qu’elles ne vont pas disparaître, pas tout de suite.</p>
<p><em>C’est un petit homme vraiment charmant. Il m’en faut un comme ça.</em></p>
<p>Ma mère glousse en sortant du bureau du D<sup>r</sup> B. Les femmes de la salle d’attente le trouvent beau. Le fait qu’il leur pose chaque fois les mêmes questions sans jamais se souvenir des réponses n’entame en rien sa popularité. Pour la huitième fois en un an : <em>quelle profession pratiquez-vous? Travaillez-vous actuellement? Combien de lésions avez-vous au poumon?</em> Chaque fois, il n’a pas relu le dossier; chaque fois, ma mère lui répond en détail d’un ton posé, sa nature expansive se rétractant soudainement, comme devant tous les hommes qui lui plaisent et l’intimident. L’entaille de 20 centimètres qu’il lui a cousue sur l’omoplate droite ne semble pas non plus atténuer son béguin. <em>C’est moi qui vous ai fait cette longue cicatrice? Je ne devais pas être en forme ce jour-là</em>. Comment est-il possible d’éprouver du désir pour celui qui vous a vue anesthésiée, corps sans visage et sans défense, dont le regard vous a réduite à un carré de peau à ouvrir, dont les mains ont écarté vos côtes pour s’infiltrer dans votre cage thoracique? Faut-il que votre vie affective ait été pauvre et décevante? Ou peut-être le fantasme de s’offrir à l’autre dans la plus extrême vulnérabilité, de s’abandonner en toute connaissance de cause au saccage est-il un signe de maturité amoureuse? Les femmes d’un certain âge ne veulent pas mourir seules.</p>
<p><em>Quand on y met du sien, tout devient possible.</em></p>
<p>Lucie refait la décoration dans toute la maison. C’est ce qu’elle nous annonce quand nous attendons dans le couloir menant au bureau du D<sup>r</sup> N., l’oncologue. Elle décrit la teinte de vert qu’elle a choisie pour le rez-de-chaussée – un vert mousse très particulier que la décoratrice professionnelle a décrit comme un écrin végétal favorisant la guérison – et raconte son aventure malheureuse avec le papier peint, d’un gris charbon qui assombrissait tout le salon et anéantissait les vertus du vert mousse. Le papier peint a dû être retiré. Deux lampes Berger ont été disposées de chaque côté du divan, de lourds rideaux ont été jetés aux ordures, la lumière a repris possession de toutes les pièces. <em>Quand on est malade, on passe tellement de temps à l’intérieur</em>. Ma mère aussi a entrepris de rénover sa maison depuis quelque temps, malgré les réticences du médecin qui l’enjoint à s’agiter le moins possible. <em>Je n’avais jamais remarqué combien le salon était petit.</em> Maintenant qu’elle y est constamment assise, il lui a semblé essentiel de faire tomber le mur entre le salon et la salle à manger. <em>Il faut vivre dans un espace dégagé, ne pas se sentir pris. Je me sentais prise</em>. Lucie hoche vivement la tête. <em>Tout est possible. J’ai peint ces mots-là au pochoir au-dessus de ma table de chevet. Je respire mieux quand je me retourne dans mon lit et que je les vois.</em> Que faut-il faire d’autre pour que cesse cette sensation proprement physique d’être enserrée dans un étau? S’il faut abattre des murs, abattons-les. S’il faut arracher des rideaux, arrachons-les. S’il faut mettre puis enlever du papier peint, mettons-nous-y immédiatement.</p>
<p>Mais il y a autre chose. Il y a cette nécessité de la dépense, voire peut-être de la dilapidation. <em>J’ai toujours pensé que je vivrais vieille, mais maintenant, je ne vois pas pourquoi je me priverais.</em> Travailleuse autonome, ma mère a économisé toute sa vie afin de s’assurer de n’être un poids pour personne quand la vieillesse viendrait. Elle n’a jamais pensé que la mort viendrait avant la vieillesse. Je me demande si cet entraînement quasi militaire n’a pas participé à accentuer la surprise de la maladie : docteur, je ne peux pas être malade, j’ai tous ces REER qui attendent d’être dépensés, tous ces REER qui garantissent une certaine durée à mon existence. Docteur, je dois vivre, mes investissements sont calculés en fonction d’une retraite dans cinq ans et d’une mort dans trente. Tout est prévu, docteur. Une mort précoce serait inconvenante, peu avisée. Ce capital contenu, lointain, indéfini se trouve soudain libéré en même temps que les désirs avec lesquels il n’a jamais été mis en relation. <em>Je ne vois pas pourquoi je me priverais.</em> Capital et désir se rencontrent et dégagent des potentialités, une énergie qui paraissent à la fois vaines et effrayantes entre les mains d’un mourant. Sous cette impulsion, le capital se disperse et se dissout, le désir s’embrase puis s’éteint. Un substrat de rage soutient ce projet de rattrapage. La vie faiblit, fait mine de s’échapper et, à défaut de la retenir, il faut acquérir, puis achever, jeter, brûler. Ne pas être le seul corps dans la pièce qui soit arrivé à son terme. Sous la rénovation d’une maison couve une étrange révolte.</p>
<p><em>Le monde s’en va nulle part</em>.</p>
<p>Suzanne reçoit sa chimiothérapie les mardis dans le fauteuil à côté du nôtre. Je ne sais pas exactement de quoi elle souffre, à part de son air maussade. Je sais seulement qu’elle honnit le système de santé public et qu’elle attend Stéphane. Chaque semaine, Stéphane doit venir la chercher à la fin de son traitement; chaque semaine, c’est Jacques, son mari, qui se pointe en fin de compte. Stéphane est toujours retenu à la dernière minute, par la neige, les enfants, l’ingratitude ordinaire des fils adultes. Suzanne le défend à tout coup, mais le reste du monde y passe. Les infirmières qui ne trouvent plus de bonne veine où piquer – elle a dit non au cathéter permanent (<em>bonjour les infections!</em>) qui lui permettrait de ne pas être piquée de nouveau chaque fois; les médecins qui <em>ne comprennent rien à rien</em>; le monsieur du fauteuil voisin qui respire par petits coups bruyants comme s’il s’étouffait (<em>ça me rend toute tendue</em>); la couverture de flanelle qui n’est pas assez chaude; le café instantané offert par la Fondation de l’hôpital qui <em>ne goûte pas bon dans ma bouche</em> – ni dans la bouche de personne. Elle n’est pas de celles qui cultivent la pensée positive, qui lancent leurs désirs dans l’univers en espérant qu’ils leur reviennent comblés au creux de la main. Suzanne conspue l’univers. Les gens, la nourriture, l’air, les draps l’irritent. Presque par défi, je me mets à lui apporter des cafés du Tim Hortons de l’hôpital. Les cafés Tim Hortons échappent miraculeusement à sa vindicte. Je l’amadoue pour mieux la livrer à mon œil intransigeant. J’étudie la vulgarité de cette fureur dispersée à tous vents, ce dernier sursaut de la volonté qui se déploie sans intelligence – sans méthode. Si au moins Suzanne employait sa colère à un quelconque travail de sabotage, si au moins elle s’appliquait (développer les emballages stériles de toutes les aiguilles à sa portée, boucher la toilette à répétition avec des pansements souillés, sectionner les fils des moniteurs). Organiser la destruction à petite échelle. Faire œuvre. À la place, elle dilapide ce qu’il lui reste de force vitale à exercer un contrôle de pacotille sur chaque nouvelle cible de sa frustration. <em>Je suis grand-mère depuis l’année passée. Les jumeaux de mon Stéphane, Stéphane, celui qui vient me chercher tantôt. Veux-tu voir des photos? Adrien est plus costaud qu’Alice, plus roux aussi – j’espère que ça va finir par foncer parce qu’un petit roux qui s’appelle Adrien, il l’aura pas facile. Alice, elle, serait jolie si elle n’avait pas les yeux de poisson du père de ma bru. </em>Je passe les photos une à une sans regarder, les tends à ma mère. Sa bienveillance devant cette exhibition d’une joie non partagée. Sa fierté de me dire dans l’oreille : <em>tu vois, Suzanne, elle aime le monde à sa manière.</em> Mais ça ne dure pas longtemps. L’amour est trop dur pour le corps. Le prochain bénévole qui va lui offrir du café instantané va payer pour ce moment de faiblesse. Je redonne à Suzanne ses photos. Je suis assise face à elles, ces femmes diminuées soutenues par une énergie dévorante, mes deux bras de 29 ans vissés dans ceux du fauteuil. Mon regard se fixe sur le poste des infirmières au fond de la salle, se délocalise vers l’arrière du crâne, là d’où je peux me regarder voir. Trouver la juste distance. <em>C’est à ça que ça ressemble, avoir la peur au ventre.</em> Je ne sais pas si ma mère parle de Suzanne ou de moi.</p>
<p>J’ai toujours hâte de retrouver ma mère dans la salle d’attente. Je ne crains pas l’hôpital, c’est un lieu où je me sens en sécurité. Un lieu qui donne un cadre à la maladie, la contient à l’intérieur de limites bien précises. <em>Raconte-moi ta semaine.</em> Je parle du travail abattu, des gens vus, des livres lus. <em>Ma fille va bien.</em> Elle prend d’autres patient.e.s à témoin : <em>ma fille va bien</em>. Je m’assure d’être toujours à la hauteur du constat. Nous commentons la variété d’airs bêtes de l’infirmière, nous ne l’aimons pas parce qu’elle nous fait sentir la lourdeur de son travail. <em>Quand je serai morte, je vais revenir la hanter, celle-là. </em>Ma mère, qui découvre l’humour noir à 60 ans, ne le manie pas toujours avec subtilité. Je ris très fort quand même, pour l’encourager, mais surtout pour montrer que l’idée de sa mort ne m’intimide pas. Tant qu’on peut en parler et la regarder en face, elle n’osera pas approcher. Toutes les deux, on ne bronche pas, on ne cille pas, on ne cédera rien. Après l’hôpital, on va toujours manger au restaurant. Je feins d’ignorer qu’elle mange peu. Parfois, l’art de l’esquive nous fait défaut. Comme la fois où je vomis mon repas dans la rue. Comme la fois où elle manque de s’évanouir sur une terrasse – le serveur a la présence d’esprit de lui étamper sa guenille mouillée dans le front. La plupart du temps, nous avons l’air d’une mère et de sa fille de 30 ans qui dînent, tout bonnement, le vendredi. Nous rentrons tard dans l’après-midi.</p>
<p><em>Je suis une boule de peine.</em></p>
<p>Pas « j’ai de la peine ». Je <em>suis</em> la peine. Cette équivalence entre l’être et la souffrance. La misère du corps qui tombe et ne se relèvera pas. La douleur de la mère qui regarde ceux qu’elle laissera derrière. (J’ai mal avec cette femme d’un certain âge.)</p>
<p><em>Je me suis échappée.</em></p>
<p>Elle s’est échappée. On l’a échappée. Et on en est là, à recueillir toutes les paroles prononcées. Ce qui était le signe d’une dépense inutile, indécente, devient matière à consigner, matière à penser. Ce n’est pas une question de regret, ni de repentir. Il semble seulement que ce soit tout ce qui reste, la langue d’une personne, sa grammaire particulière. Nous avons les cartes d’anniversaire (surdimensionnées, dans les dernières années), les courriels envoyés lors des voyages, les journaux de rêves, les notes de cours, la transcription d’une séance chez la voyante à la fin des années 80. Mais on cherche tout ce qui a sombré entre ces lignes écrites, le phrasé singulier du quotidien. Des mots, des expressions nous reviennent parfois, on les note, mais mal. Ça ne sonne pas juste, finalement. On les guette dans d’autres bouches, chez les mères des autres, chez ces femmes d’un certain âge dont on cherche maintenant la présence.</p>
<p>C’est d’une tristesse infinie. Avoir 31 ans et ne pas voir vieillir sa madame.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Cet article <a href="/annees-de-salle-dattente/">Les années de salle d&rsquo;attente</a> est apparu en premier sur <a href="/">FRANCOISE STEREO</a>.</p>
]]></content:encoded>
					
		
		
		<post-id xmlns="com-wordpress:feed-additions:1">3703</post-id>	</item>
		<item>
		<title>Généalogie de la mamie</title>
		<link>/genealogie-de-mamie/?utm_source=rss#038;utm_medium=rss&#038;utm_campaign=genealogie-de-mamie</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Marie-Michèle Rheault]]></dc:creator>
		<pubDate>Fri, 21 Dec 2018 03:45:20 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[10 Madame/Matante]]></category>
		<guid isPermaLink="false">/?p=3692</guid>

					<description><![CDATA[<p>CAMILLE SIMARD Illustration : Nadia Morin &#160; ta place la cuisine et partout à la fois Aimée Lévesque, Tu me places les yeux, 2017, La Peuplade &#160; En terre postménopause, les madames et les matantes deviennent graduellement des mamies. Plus consensuelle que les deux autres, cette catégorie de femmes n’est pas valorisée pour autant… De [&#8230;]</p>
<p>Cet article <a href="/genealogie-de-mamie/">Généalogie de la mamie</a> est apparu en premier sur <a href="/">FRANCOISE STEREO</a>.</p>
]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<p><a href="/wp-content/uploads/2018/12/Camille-Simard_Genealogie-de-la-mamie.png"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-3693" src="/wp-content/uploads/2018/12/Camille-Simard_Genealogie-de-la-mamie.png" alt="" width="1500" height="1184" srcset="/wp-content/uploads/2018/12/Camille-Simard_Genealogie-de-la-mamie.png 1500w, /wp-content/uploads/2018/12/Camille-Simard_Genealogie-de-la-mamie-300x237.png 300w, /wp-content/uploads/2018/12/Camille-Simard_Genealogie-de-la-mamie-768x606.png 768w, /wp-content/uploads/2018/12/Camille-Simard_Genealogie-de-la-mamie-1024x808.png 1024w, /wp-content/uploads/2018/12/Camille-Simard_Genealogie-de-la-mamie-65x50.png 65w" sizes="(max-width: 1500px) 100vw, 1500px" /></a></p>
<h3 style="text-align: right;">CAMILLE SIMARD</h3>
<p>Illustration : Nadia Morin</p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: right;">ta place la cuisine et partout à la fois<br />
Aimée Lévesque, <em>Tu me places les yeux</em>, 2017, La Peuplade</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>En terre postménopause, les madames et les matantes deviennent graduellement des mamies. Plus consensuelle que les deux autres, cette catégorie de femmes n’est pas valorisée pour autant…</p>
<p>De façon plus ou moins éhontée, on reproche à la femme âgée son décalage, son manque d’autonomie, sa rigidité, son radotage. Il arrive trop souvent qu’on l’infantilise, qu’on étouffe sa force de caractère et le récit de son voyage de noces dans le Bas-Saint-Laurent, qu’on lui fasse manger toujours-la-même-chose alors qu’elle a dressé la table toute sa vie. L’État la pense en termes de coûts. Or, malgré la prise en charge qu’elle exige, on aime la mamie, ou plutôt, l’idéal type qu’elle incarne. La parfaite mamie est pratique : on ne voudrait pas lui ressembler, mais elle nous rassure sur la longue marche du monde. La « grand-maman gâteau » survivra (sans doute) à la crise écologique. Elle peut désormais se procurer de la farine sans gluten. Sa voix est chantante et elle sourit humblement. On aime la mamie notamment parce qu’elle paraît inoffensive, contrairement à certaines matantes et à certaines madames, plus jeunes et plus promptes à déverser leur fiel (les meilleures!).</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Or, la mamie est tout sauf inoffensive. Elle brasse de l’air et nous balaie, femmes héritières, dans ses rafales. Si elle s’emporte souvent <em>doucement </em>(en raison de sa socialisation en tant que femme, de ses limitations physiques ou, bien entendu, de sa personnalité), son propos n’est pas moins incendiaire. Elle a sans doute fait la grève du potager plus souvent qu’on ne le pense. Elle a participé à des révolutions à petite ou moyenne échelle sans nécessairement évaluer l’importance de son poids dans l’histoire. Arrêtons de considérer cette tranche d’âge comme simplement attendrissante! La mamie peut nous montrer à ne pas réinventer la roue. Et pour ça, il est préférable de passer du temps avec elle, car elle ne laisse pas souvent de traces. La quasi-totalité des journaux intimes et livres de recettes annotés ne seront jamais publiés.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>J’aimerais qu’on célèbre collectivement le statut de mamie, qu’on le sorte de son enclave et qu’on se le réapproprie. Je vais donc tout de suite cesser de parler de la mamie au singulier. J’aimerais qu’on s’extirpe, en tant que femmes, de cette marche – présentée comme inéluctable – vers la « mamification » figée. Pour y parvenir, j’y vais de la proposition suivante : brouillons les cartes de l’âge. Je n’ai rien contre la « grand-maman gâteau », mais je ne nous souhaite pas un modèle unique. Chez les plus jeunes, on peut se dire que le statut de mamie est accessible, voire malléable et, qu’à l’inverse, il n’est pas nécessaire d’endosser aveuglément les stéréotypes de la jeunesse (les YOLO et autres injonctions à « profiter » avant une certaine date de péremption). Mon optimiste constat pourrait se résumer ainsi : un « devenir-mamie » existe et il autorise un pont entre les générations.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Par exemple, avec quelques amies, on s’amuse à réactualiser le cliché de la paysanne vieillissante, de la sorcière ménagère. On jase herbes médicinales, laine et broderie tout en essayant de subvertir Pinterest. Puis, sans crier gare, on enchaîne sur l’ovulation, le salariat et la culture du viol. Dans nos cercles de fermières urbano-trad, les arts textiles peuvent rapidement prendre le bord au profit d’une grosse soirée. Quand on se dit mamies, entre nous, on se donne le droit d’échapper du FOMO (<em>fear of missing out</em>), d’être technophobes, d’assumer la lenteur, de respecter nos limites, d’être valorisées pour le <em>care</em> et le <em>selfcare </em>dispensés. Certes, contrairement à nos arrière-grands-mères, l’apprentissage des savoir-faire artisanaux découle d’un loisir plutôt que d’une nécessité, mais il nous permet tout de même de nous soustraire à l’espace public, de prendre une pause de la vie productive, d’être réunies dans nos appartements en non-mixité à la façon LE PRIVÉ EST POLITIQUE, comme le faisaient, dans un ordre certes beaucoup plus intellectuel, les auteures de <em>La théorie, un dimanche </em><a href="#_ftn1" name="_ftnref1"><strong>[1]</strong></a>.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>La médaille de la navigation entre les âges va toutefois à mon indispensable amie Éloïse qui me sort des perles comme : « Tu vas tellement être une belle vieille! », « Aujourd’hui, j’ai rencontré une vieille qui te ressemble », « Je veux devenir dame de compagnie ». À la blague (ou dans un excès d’honnêteté), Éloïse me dit qu’elle partage son quotidien avec des personnes âgées par pur égoïsme : « Elles m’aident à vieillir. C’est incroyable le bagage qu’elles portent sans en faire de cas! On ne sera pas nécessairement des vieilles blasées, on vit les mêmes affaires qu’elles finalement. Ça me rassure. J’ai hâte de nous voir vieilles, avec du recul sur tout ce qui se passe. Et avec des verres de vin! » Éloïse travaille à temps plein dans un organisme venant en aide aux personnes âgées seules. « Les mamies, c’est nous! » clame-t-elle en brandissant sa coupe, sans même que je lui ai fait part de la visée de mon texte…</p>
<p>&nbsp;</p>
<hr />
<p><a href="#_ftnref1" name="_ftn1">[1]</a> <em>La théorie, un dimanche</em> est un ouvrage publié aux Éditions du remue-ménage en 1988. Il réunit des essais et des textes de fiction issus des rencontres entre Nicole Brossard, Louky Bersianik, Louise Cotnoir, Louise Dupré, Gail Scott et France Théoret tous les deux mois autour du thème « Qu’est-ce qui est incontournable dans le féminisme? ». Il vient tout juste d’être réédité trente ans plus tard, bonifié d’une préface de Martine Delvaux.</p>
<p>Cet article <a href="/genealogie-de-mamie/">Généalogie de la mamie</a> est apparu en premier sur <a href="/">FRANCOISE STEREO</a>.</p>
]]></content:encoded>
					
		
		
		<post-id xmlns="com-wordpress:feed-additions:1">3692</post-id>	</item>
		<item>
		<title>La liste</title>
		<link>/la-liste/?utm_source=rss#038;utm_medium=rss&#038;utm_campaign=la-liste</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Marie-Michèle Rheault]]></dc:creator>
		<pubDate>Fri, 21 Dec 2018 03:44:24 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[10 Madame/Matante]]></category>
		<category><![CDATA[NOUVELLES]]></category>
		<guid isPermaLink="false">/?p=3661</guid>

					<description><![CDATA[<p>HÉLÈNE Illustration : Nadia Morin &#160; Tous les matins Je fais ma liste Tous les soirs Je regarde ma liste &#160; Faut qu’on réussisse à passer à travers la journée Sans qu’il y ait trop de criage Pour qu’on puisse mettre un beau collant Sur le calendrier des comportements &#160; Même si je m’applique Pour [&#8230;]</p>
<p>Cet article <a href="/la-liste/">La liste</a> est apparu en premier sur <a href="/">FRANCOISE STEREO</a>.</p>
]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<p><a href="/wp-content/uploads/2018/12/Catherine-Lefrancois_Vignettes-de-combat.png"><img decoding="async" class="alignnone wp-image-3714 size-full" src="/wp-content/uploads/2018/12/Catherine-Lefrancois_Vignettes-de-combat.png" alt="" width="1000" height="1480" srcset="/wp-content/uploads/2018/12/Catherine-Lefrancois_Vignettes-de-combat.png 1000w, /wp-content/uploads/2018/12/Catherine-Lefrancois_Vignettes-de-combat-203x300.png 203w, /wp-content/uploads/2018/12/Catherine-Lefrancois_Vignettes-de-combat-768x1137.png 768w, /wp-content/uploads/2018/12/Catherine-Lefrancois_Vignettes-de-combat-692x1024.png 692w" sizes="(max-width: 1000px) 100vw, 1000px" /></a></p>
<h3 style="text-align: right;">HÉLÈNE</h3>
<p>Illustration : Nadia Morin</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Tous les matins<br />
Je fais ma liste<br />
Tous les soirs<br />
Je regarde ma liste</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Faut qu’on réussisse à passer à travers la journée<br />
Sans qu’il y ait trop de criage<br />
Pour qu’on puisse mettre un beau collant<br />
Sur le calendrier des comportements</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Même si je m’applique<br />
Pour faire ma liste<br />
Souvent, ça foire<br />
Ça a l’air de rien de même<br />
Mais ma maison, c’est un vrai champ de mines<br />
À tout moment<br />
Si je regarde pas<br />
Si je tombe dans la lune<br />
Si je baisse ma garde<br />
Toute peut sauter</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Pas qu’on n’ait pas fait de progrès<br />
Non, je vous jure que ça marche<br />
J’y crois à ma liste</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>La preuve<br />
Ça fait quasiment trois mois que je n’ai plus besoin de cacher les couteaux<br />
Fallait que je les cache comme il faut<br />
Parce que le petit disait qu’il avait le goût de mourir<br />
Qu’il fallait casser tous les miroirs de la maison parce qu’il n’était pas beau</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Quand il m’a dit ça<br />
J’ai tellement eu peur<br />
J’ai tellement eu mal<br />
Que je ne me suis même pas rendu compte<br />
Que j’avais arrêté de respirer</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>J’ai appelé une travailleuse sociale<br />
Deux psychologues<br />
Elles m’ont toute dit la même affaire<br />
« Madame, vous devez faire une liste »</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>J’ai enfermé ma peine à double tour<br />
Je la sens tout le temps pareil<br />
Mais, je fais ben attention qu’elle déborde pas<br />
Ou juste en cachette<br />
La TS et les deux psys me l’ont dit<br />
« L’important, madame, c’est que vos enfants ne vous voient pas pleurer »</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Faque tous les matins<br />
Je refais ma liste<br />
Tous les soirs<br />
Je regarde ma liste</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Elle est super belle ma liste<br />
J’ai mis tous les trucs de la TS et des deux psys</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Elles disent que c’est une question d’environnement<br />
Que si je fixe le cadre<br />
Si je suis l’horaire<br />
Si je couche les enfants tôt<br />
Si je n’oublie aucun groupe alimentaire<br />
Que mes collations sont santé<br />
Pis que je suis ma liste<br />
Toute va ben aller</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Je peux pas dire que ça marche tout le temps<br />
Aujourd’hui, ça a été <em>tough</em></p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Crise du petit parce que sa sœur a touché à ses Legos<br />
Crise de la petite parce que son frère l’a fessée<br />
Même si elle a hurlé qu’elle n’a pas touché à ses Legos</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Là, tout le monde dort sauf moi<br />
Je regarde ma liste<br />
Pis je me demande</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Ma liste peut-tu remplacer la paire de bras qui me manque tout le temps?</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Ma liste peut-tu vraiment casser le cycle de la violence<br />
Qui me roule dessus bord en bord<br />
De mon père, à mon frère, à mon ex, à mon fils?</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Ma liste peut-tu nous apporter juste un peu de douceur<br />
À moi pis ma marmaille?</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Je le sais pas<br />
Mais j’ai pas trop le choix d’y croire<br />
Faque je griffonne quelques idées<br />
Avant de me cacher dans mes couvertures</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Demain, je vais faire une plus belle liste.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Cet article <a href="/la-liste/">La liste</a> est apparu en premier sur <a href="/">FRANCOISE STEREO</a>.</p>
]]></content:encoded>
					
		
		
		<post-id xmlns="com-wordpress:feed-additions:1">3661</post-id>	</item>
		<item>
		<title>Manon Grenier Memes : l’imposture de la matante branchée</title>
		<link>/manon-grenier-memes-limposture-de-matante-branchee/?utm_source=rss#038;utm_medium=rss&#038;utm_campaign=manon-grenier-memes-limposture-de-matante-branchee</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Marie-Michèle Rheault]]></dc:creator>
		<pubDate>Fri, 21 Dec 2018 03:42:35 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[10 Madame/Matante]]></category>
		<guid isPermaLink="false">/?p=3668</guid>

					<description><![CDATA[<p>MARIANNE DUCHARME Illustration : Nadia Morin S’interroger sur la représentation des figures de la mère et de la matante actuelles ne peut se faire sans s’arrêter à un phénomène majeur de la culture jeune-cool-et-branchée : le meme. Celui de la « matante » – qui commente avec avidité toutes les photos et publications possibles – a quelque chose [&#8230;]</p>
<p>Cet article <a href="/manon-grenier-memes-limposture-de-matante-branchee/">Manon Grenier Memes : l’imposture de la matante branchée</a> est apparu en premier sur <a href="/">FRANCOISE STEREO</a>.</p>
]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<p><a href="/wp-content/uploads/2018/12/Manon-Grenier-Memes-licorne.png"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-3669" src="/wp-content/uploads/2018/12/Manon-Grenier-Memes-licorne.png" alt="" width="1500" height="1026" srcset="/wp-content/uploads/2018/12/Manon-Grenier-Memes-licorne.png 1500w, /wp-content/uploads/2018/12/Manon-Grenier-Memes-licorne-300x205.png 300w, /wp-content/uploads/2018/12/Manon-Grenier-Memes-licorne-768x525.png 768w, /wp-content/uploads/2018/12/Manon-Grenier-Memes-licorne-1024x700.png 1024w" sizes="(max-width: 1500px) 100vw, 1500px" /></a></p>
<h3 style="text-align: right;">MARIANNE DUCHARME</h3>
<p>Illustration : Nadia Morin</p>
<p>S’interroger sur la représentation des figures de la mère et de la matante actuelles ne peut se faire sans s’arrêter à un phénomène majeur de la culture jeune-cool-et-branchée : le <em>meme</em>. Celui de la « matante » – qui commente avec avidité toutes les photos et publications possibles – a quelque chose d’universel : chacun.e a dans ses ami.e.s Facebook une grand-mère ou une tante qui emploie le réseau social de façon non orthodoxe. Sa méconnaissance des codes implicites au fonctionnement des « internets » déride plus qu’elle ne dérange – reste qu’elle ne laisse pas indifférent.e. Car le décalage entre deux cultures est bien ce qui fait la popularité des pages telles que <em>Manon Grenier</em> <em>Memes </em>et <em>Mère de famille à Ville Mont-Royal</em>; le jeu sur les fossés social et générationnel se pose ici comme un outil humoristique avéré… qui reconduit une forme d’oppression latente. Étude de ce phénomène qui dépasse la simple <em>persona </em>de la « matante ».</p>
<p><strong>De Gisèle-découvre-Facebook à <em>Manon Grenier Memes</em></strong></p>
<p>Qu’elle s’appelle Gisèle, Nicole, Chantal ou Manon, qu’elle vienne de Sorel-Tracy, Québec, Alma ou Saint-Cyrille de Wendover; si elle a accès à Facebook, elle correspond à un même personnage <a href="#_ftn1" name="_ftnref1">[1]</a> dans l’imaginaire. À coups d’autocollants, de GIF, de majuscules, de points de suspension – alouette! –, elle fait son chemin sur la Toile, souvent dans les commentaires de publications et d’articles. On la connaît pour mordre à l’hameçon du <em>Journal de Mourréal</em>. Cet archétype foncièrement contemporain, c’est celui de la femme blanche dans la soixantaine – parfois plus, parfois moins –, qui est la risée de son entourage connecté. Elle se caractérise par sa méconnaissance de l’Internet, certes, mais surtout sa méconnaissance de sa propre méconnaissance – une double ignorance au sens le plus socratique du terme. Sur le site <em>Know Your Meme</em>, on décrit ainsi le <em>meme </em>« Grandma Finds the Internet » :</p>
<p><img decoding="async" class="wp-image-3670 alignleft" src="/wp-content/uploads/2018/12/grandmafindinternet.png" alt="" width="367" height="275" srcset="/wp-content/uploads/2018/12/grandmafindinternet.png 640w, /wp-content/uploads/2018/12/grandmafindinternet-300x225.png 300w, /wp-content/uploads/2018/12/grandmafindinternet-65x50.png 65w" sizes="(max-width: 367px) 100vw, 367px" /></p>
<p>&nbsp;</p>
<p><em>A photograph of an elderly woman looking at a laptop computer screen with captions expressing shock and bewilderment by what she discovers online. The captions often imply she is a naive Internet user who reacts to famous videos, shock site, ads and spam </em><a href="#_ftn2" name="_ftnref2">[2]</a><em>.</em></p>
<p><span style="font-size: 10pt;">Image tirée de <a href="https://imgflip.com/memegenerator/Grandma-Finds-The-Internet" target="_blank" rel="noopener">https://imgflip.com/memegenerator/Grandma-Finds-The-Internet</a> [consulté le 23/02/2018].</span></p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Deux éléments ressortent de ce portrait : d’une part, la naïveté, caractéristique première de cette utilisatrice d’Internet; d’autre part, l’incapacité à juger adéquatement de la légitimité des contenus qui circulent, desquels elle croit être la principale destinataire. C’est ce que confirme une rapide recherche sur Google avec les termes « <em>Best of Grandma finds the Internet</em> » : « <em>Inadvertently hits caps lock, tYPES REST OF eMAIL LIKE tHIS </em>», « <em>Accidently deletes Internet Explorer icone, call </em>Wallmart [sic] <em>for refund </em>», « <em>Pedobear? I should introduce him to the grandkids</em> », « <em>Oh dear, this Nigerian prince needs help, and it looks like I can make a little money too </em><a href="#_ftn3" name="_ftnref3">[3]</a> ». Bref, la roue n’est pas réinventée, on s’attaque ici aux femmes sur la base de caractéristiques typées tels que leur dévouement et leur crédulité, mais aussi – et surtout – sur la base de leur ignorance. Certes, on distingue ici la matante de la grand-mère; or, de l’une à l’autre, la marge n’est pas bien grande dans la mesure où elles appartiennent sensiblement à la même génération. La grand-mère de l’un.e est la matante de l’autre.</p>
<p>Qu’en est-il de <em>Manon Grenier Memes</em>? Page québécoise âgée d’un an et des poussières, de plus de 50 000 abonné.e.s en date du 10 novembre 2018, elle se distingue par son humour à texte et image, qui gravite autour du personnage de Manon Grenier. L’administrateur la décrit ainsi, selon une entrevue menée par Gabrielle Tremblay-Baillargeon pour<em> Les petites manies</em> :</p>
<blockquote><p><span style="font-size: 10pt;">[U]ne bibliothécaire qui approche la soixantaine. Elle travaille avec ses amies Danielle et Yacinthe. Parfois la merde pogne au sein du groupe mais l’amitié l’emporte toujours. Bref, Manon c’est une façon ludique d’exprimer des idées, des observations, des situations <a href="#_ftn4" name="_ftnref4">[4]</a>.</span></p></blockquote>
<p><a href="/wp-content/uploads/2018/12/Manonmeme.png"><img decoding="async" class="wp-image-3671 alignright" src="/wp-content/uploads/2018/12/Manonmeme.png" alt="" width="353" height="253" srcset="/wp-content/uploads/2018/12/Manonmeme.png 575w, /wp-content/uploads/2018/12/Manonmeme-300x215.png 300w, /wp-content/uploads/2018/12/Manonmeme-175x125.png 175w" sizes="(max-width: 353px) 100vw, 353px" /></a>Des tâches ménagères à la technologie, en passant par la vie familiale et les fantasmes de l’adultère, Manon semble être une version stéréotypée de la « matante branchée ». Du moins, sa popularité semble s’expliquer par l’identification que permettent ses nombreuses publications : on trouve dans la prise de parole de Manon, qui se veut caricaturale ou hyperbolique, un écho aux mauvais usages des codes du groupe auquel elle est associée. Fondé sur le décalage générationnel<a href="#_ftn5" name="_ftnref5"> [5]</a>, culturel <a href="#_ftn6" name="_ftnref6">[6]</a> ou social <a href="#_ftn7" name="_ftnref7">[7]</a>, l’humour de la page perpétue en fait les stéréotypes féminins tels qu’on les connaît. Simple d’esprit, Manon incarne en quelque sorte les observations de Richard Hoggart dans <em>La culture du pauvre</em> sur les tendances hédonistes de la mère de famille <a href="#_ftn8" name="_ftnref8">[8]</a>. Pour ce penseur – voire fondateur – du mouvement critique anglo-saxon <em>cultural studies</em>, la mère de famille cherche à s’échapper de sa condition par de petits plaisirs quotidiens, qui engendrent nécessairement des débordements au budget hebdomadaire. Aussi Manon se réjouit-elle ici d’une place de <em>parking</em> disponible <a href="#_ftn9" name="_ftnref9">[9]</a>, là du « crépitement riche et soutenu dans le manche de [la balayeuse] qui te confirme que […] oui ça valait que tu te penches pour nettoyer cette région sombre <a href="#_ftn10" name="_ftnref10">[10]</a> », ou encore des possibilités d’une nouvelle laveuse/sécheuse <a href="#_ftn11" name="_ftnref11">[11]</a>, de ses fantasmes d’évasion<a href="#_ftn12" name="_ftnref12"> [12]</a>, etc. Sa publication la plus populaire résume ces caractéristiques : en écrivant à Drake, elle montre à la fois un mésusage des codes implicites à Facebook, une méconnaissance de la culture populaire de la génération suivant la sienne, tout cela dans le contexte de son statut de mère de famille. Sa langue simple et directe projette une grande naïveté et, pourquoi pas, révèle son appartenance à une certaine classe sociale, qui rappelle celle du bourgeois de province telle qu’en rend compte Molière dans <em>Le bourgeois gentilhomme</em> : un entre-deux significatif, une aspiration au plus haut. Manon, dans sa banlieue, appartient à une petite bourgeoisie confortable, qui n’est cependant pas la noblesse de la ville. Et elle en a conscience.</p>
<p><strong>Manon Grenier, contemporaine de Julien Sorel?</strong></p>
<p>Or, cette Manon est-elle vraiment l’incarnation de la « matante branchée »? Et, plus généralement, la « matante branchée » existe-t-elle vraiment? Comment qualifier ce phénomène? Je renvoie ici à Jaden Smith. Connu pour ses <em>tweets</em> à la qualité douteuse – notons entre autres son éloquent « <em>If Newborn Babies Could Speak They Would Be The Most Intelligent Beings On Planet Earth </em><a href="#_ftn13" name="_ftnref13">[13]</a><em> </em>» –, cette figure de la pop américaine représente bien <em>a contrario </em>de quoi il est question : le jeune homme a ainsi été approché comme un cas particulier, et non comme représentant de sa classe et de sa génération. Pour lui, on fait la part des choses.</p>
<p>Le phénomène en lui-même de ces femmes du troisième âge s’initiant aux possibles des « internets » est à applaudir, et non à ridiculiser. Car il est question ici de « subversion performative » au sens de Judith Butler <a href="#_ftn14" name="_ftnref14">[14]</a> : ces femmes s’intègrent à un milieu préexistant, dominé par une autre génération <a href="#_ftn15" name="_ftnref15">[15]</a>, qui maîtrise des codes langagiers qu’elle forme et contrôle. L’essor technologique des dernières années fait tout pour exclure de la culture numérique les non-initié.e.s. En ce sens, cette performance sociale de nos matantes se veut implicitement subversive par leur réappropriation desdits codes. Que cette réappropriation soit intentionnelle ou non ne change strictement rien : l’émancipation progresse comme elle le peut. Les pages telles que <em>Manon Grenier</em> et tout autre <em>meme</em> reconduisent ici une forme de sexisme latent, en ridiculisant la prise de parole féminine et en marginalisant les femmes qui tentent de s’intégrer à un monde qui ne leur est pas destiné. Manon ne représente en aucun cas sa génération de femmes, surtout que la voix féminine est factice, comme il s’agit d’un jeune homme derrière le personnage; jeune homme qui s’adresse d’ailleurs à un public tout aussi jeune. Le personnage est donc une construction, basée sur une perception erronée et d’autant plus négative qu’on pourrait y voir une réplique aux commentaires gênants que tou.te.s et chacun.e ont probablement vu apparaître sur leurs murs Facebook à un moment ou à un autre de la part d’une tante ou de leur mère. Manon Grenier, en somme, se rapproche du non moins fameux Julien Sorel de Stendhal qui, après s’être opposé à la jeunesse de son temps pendant plus de 500 pages, se proclame son représentant lors de son procès. Bien essayé mon Julien, mais ce n’est pas suffisant.</p>
<p>La comparaison semble peut-être douteuse – avec raison –, cela dit, les exemples pleuvent quand même. Pensons simplement à l’absence d’un pendant masculin à Manon. Par ailleurs, si <em>Mère de famille à Ville Mont-Royal </em>est accompagnée du <em>Père de famille à Ville Mont-Royal</em>, les administrateurs se prélassent dans des stéréotypes genrés qui reconduisent encore une fois la passivité et la crédulité de la mère au foyer. Alors qu’on souligne – quoique négativement – les accomplissements du père, la mère, elle, reste dans son ombre, comme une profiteuse : « J’ai trouvé ça malaisant acheter un cadeau à mon mari avec SON argent », nous dit-elle en date du 26 janvier 2018 <a href="#_ftn16" name="_ftnref16">[16]</a>.</p>
<p>Cette « réinvention » populaire de la matante en Manon Grenier n’a, au final, rien de bien nouveau. Car Manon, quoique résolument « hypermoderne », par le médium qui l’accueille et par son originalité en rapport aux autres pages de <em>memes </em>au Québec, véhicule des valeurs conventionnelles. On comprend : l’humour se doit de piger dans les lieux communs pour fonctionner. Or, je ne peux m’empêcher de grincer des dents à la lecture de certains <em>posts</em>. Que le contenu soit drôle ou non, là n’est pas la question; dans tous les cas, il témoigne d’une vision de la société qui reconduit un sexisme systémique. L’analyse du phénomène <em>Manon Grenier</em> n’avait d’ailleurs pas pour but de condamner la page – je conviens m’être esclaffée à plus d’une reprise –, mais bien de montrer en quoi l’oppression des femmes, et encore plus celle des femmes déjà marginalisées, est reconduite par les manifestations culturelles les plus triviales. Dans leurs efforts pour s’intégrer à une culture qui s’est tout d’abord construite sans elles, les femmes se retrouvent encore ridiculisées, cette fois par le biais de la figure de la matante qui tente de s’intégrer à la vie numérique, et qui est transformée en phénomène de foire. Dans la très récente entrevue menée par <em>Urbania</em>, l’administrateur de la page déclare que « [Manon] est féministe. Dans le sens que c’est à son bonheur qu’elle pense en premier, pas seulement à celui de son conjoint<a href="#_ftn17" name="_ftnref17">[17]</a> ». Si cela décrit bel et bien en quoi Manon est féministe, mesdames, mestantes, attachez votre tuque : la lutte n’est pas à veille d’être gagnée.</p>
<hr />
<p><a href="#_ftnref1" name="_ftn1">[1]</a> Personnage est dorénavant épicène, n’en déplaise à l’Académie.</p>
<p><a href="#_ftnref2" name="_ftn2">[2]</a> Brad Kim, « Grandma Finds the Internet », sur <em>Know Your Meme</em>, 4 février 2011, mis à jour le 20 mars 2014. <a href="http://knowyourmeme.com/memes/grandma-finds-the-internet" target="_blank" rel="noopener">http://knowyourmeme.com/memes/grandma-finds-the-internet</a> [consulté le 23/02/2018].</p>
<p><a href="#_ftnref3" name="_ftn3">[3]</a> <em>Thumbpress</em>, « The Best of « Grandma Finds the Internet » Meme (25 Pics) ». <a href="http://thumbpress.com/best-of-grandma-finds-the-internet-meme-25-pics/#sthash.1hnlqSA6.dpbs" target="_blank" rel="noopener">http://thumbpress.com/best-of-grandma-finds-the-internet-meme-25-pics/#sthash.1hnlqSA6.dpbs</a> [consulté le 23/02/2018].</p>
<p><a href="#_ftnref4" name="_ftn4">[4]</a> Gabrielle Tremblay-Baillargeon, « EXCLUSIF : On a rencontré Manon Grenier Memes (ben oui) », sur <em>Les petites manies</em>, 14 juillet 2017. <a href="https://lespetitesmanies.com/2017/07/manon-grenier-memes-entrevue/" target="_blank" rel="noopener">https://lespetitesmanies.com/2017/07/manon-grenier-memes-entrevue/</a> [consulté le 23/02/2018].</p>
<p><a href="#_ftnref5" name="_ftn5">[5]</a> Voir <em>Manon Grenier Memes</em> sur <em>Facebook</em>, publication du 23 novembre 2017 [consulté le 23/02/2018].</p>
<p><a href="#_ftnref6" name="_ftn6">[6]</a> <em>Ibid</em>., publication du 1<sup>er</sup> juillet 2017.</p>
<p><a href="#_ftnref7" name="_ftn7">[7]</a> <em>Ibid</em>., publication du 8 août 2017.</p>
<p><a href="#_ftnref8" name="_ftn8">[8]</a> <em>Cf. </em>Richard Hoggart, <em>La culture du pauvre</em> : <em>étude sur le style de vie des classes populaires en Angleterre</em>, Paris, Minuit, 1970.</p>
<p><a href="#_ftnref9" name="_ftn9">[9]</a> <em>Manon Grenier Memes</em>,<em> op. cit</em>, publication du 21 novembre 2017.</p>
<p><a href="#_ftnref10" name="_ftn10">[10]</a> <em>Ibid</em>., publication du 15 mai 2017.</p>
<p><a href="#_ftnref11" name="_ftn11">[11]</a> <em>Ibid</em>., publication du 3 janvier 2018.</p>
<p><a href="#_ftnref12" name="_ftn12">[12]</a> <em>Ibid</em>., publication du 3 septembre 2017.</p>
<p><a href="#_ftnref13" name="_ftn13">[13]</a> Jaden Smith, sur Twitter, publication du 12 septembre 2013 à 16h23 [consulté le 23/02/2018].</p>
<p><a href="#_ftnref14" name="_ftn14">[14]</a> <em>C.f</em>. Judith Butler, <em>Trouble dans le genre </em>[traduit de l’anglais par Cynthia Krauss], Paris, La découverte (coll. Poche), 2006, 284 p.</p>
<p><a href="#_ftnref15" name="_ftn15">[15]</a> Selon <em>Statista</em>, les membres actifs de Facebook en 2017 sont composé.e.s à 58 % des 18 et 34 ans, contre 4 % pour les 65 ans et plus. « Distribution of Facebook Users Worldwide as of January 2018, by Age and Gender », <em>Statista</em>, dans « Internet. Social Media &amp; User Generated Content ». <a href="https://www.statista.com/statistics/376128/facebook-global-user-age-distribution/" target="_blank" rel="noopener">https://www.statista.com/statistics/376128/facebook-global-user-age-distribution/</a> [consulté le 23/02/2018].</p>
<p><a href="#_ftnref16" name="_ftn16">[16]</a> <em>Mère de famille à Ville Mont-Royal</em>, sur Facebook, publication du 26 janvier 2018 à 19h28 [consulté le 23/02/2018].</p>
<p><a href="#_ftnref17" name="_ftn17">[17]</a> Audrey PM (propos de Jérémy Hervieux), « Dans les coulisses de Manon Grenier », sur <em>Urbania</em>, 26 février 2018. <a href="https://urbania.ca/article/dans-les-coulisses-de-manon-grenier/" target="_blank" rel="noopener">https://urbania.ca/article/dans-les-coulisses-de-manon-grenier/</a> [consulté le 27/02/2018].</p>
<p>Cet article <a href="/manon-grenier-memes-limposture-de-matante-branchee/">Manon Grenier Memes : l’imposture de la matante branchée</a> est apparu en premier sur <a href="/">FRANCOISE STEREO</a>.</p>
]]></content:encoded>
					
		
		
		<post-id xmlns="com-wordpress:feed-additions:1">3668</post-id>	</item>
		<item>
		<title>La bienveillance en extra</title>
		<link>/la-bienveillance-en-extra/?utm_source=rss#038;utm_medium=rss&#038;utm_campaign=la-bienveillance-en-extra</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Marie-Michèle Rheault]]></dc:creator>
		<pubDate>Fri, 21 Dec 2018 03:41:20 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[10 Madame/Matante]]></category>
		<guid isPermaLink="false">/?p=3656</guid>

					<description><![CDATA[<p>CAMILLE TOFFOLI Illustation : Nadia Morin J’entretiens depuis longtemps une affection non ironique pour les vieux restaurants de quartier et leurs assiettes déjeuner, souvent en spécial à 5 $ ou 6 $ avant 9 h du matin. Pendant une période où je faisais beaucoup d’insomnie, plusieurs nuits, j’ai attendu avec impatience l’ouverture du diner du coin de ma [&#8230;]</p>
<p>Cet article <a href="/la-bienveillance-en-extra/">La bienveillance en extra</a> est apparu en premier sur <a href="/">FRANCOISE STEREO</a>.</p>
]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<p><a href="/wp-content/uploads/2018/12/Camille-Toffoli_La-bienveillance-en-extra.png"><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-3657" src="/wp-content/uploads/2018/12/Camille-Toffoli_La-bienveillance-en-extra.png" alt="" width="1500" height="2216" srcset="/wp-content/uploads/2018/12/Camille-Toffoli_La-bienveillance-en-extra.png 1500w, /wp-content/uploads/2018/12/Camille-Toffoli_La-bienveillance-en-extra-203x300.png 203w, /wp-content/uploads/2018/12/Camille-Toffoli_La-bienveillance-en-extra-768x1135.png 768w, /wp-content/uploads/2018/12/Camille-Toffoli_La-bienveillance-en-extra-693x1024.png 693w" sizes="(max-width: 1500px) 100vw, 1500px" /></a></p>
<h3 style="text-align: right;">CAMILLE TOFFOLI</h3>
<p>Illustation : Nadia Morin</p>
<p>J’entretiens depuis longtemps une affection non ironique pour les vieux restaurants de quartier et leurs assiettes déjeuner, souvent en spécial à 5 $ ou 6 $ avant 9 h du matin. Pendant une période où je faisais beaucoup d’insomnie, plusieurs nuits, j’ai attendu avec impatience l’ouverture du <em>diner </em>du coin de ma rue, soulagée à l’idée de pouvoir assoupir mes angoisses existentielles dans le gras de bacon. Je serais incapable de compter tous les débuts de matinée que j’ai passés au restaurant Le Sommet, dans Hochelaga-Maisonneuve, multipliant les <em>refill</em> de café filtre et faisant les mots croisés du <em>Journal de Montréal</em> pour repousser le début d’une journée d’étude ou de rédaction. Les moments passés dans ce type d’endroits ont aussi parfois été plus sereins. Je garde un doux souvenir de toutes les randonnées à vélo débutées sur des banquettes en <em>plywood</em> et en faux cuir à chercher dans les montagnes de patates rissolées recouvertes de ketchup l’énergie nécessaire pour pédaler pendant plusieurs heures.</p>
<p>J’ai toujours apprécié ces endroits pour leurs menus plus qu’économiques, mais aussi pour leur caractère à la fois intemporel et anachronique. Alors qu’à tous les coins de rue ouvrent des cafés <em>indie</em> – ceux où l’on se fait servir des lattés dans des verres IKEA par des baristas peu expressifs et où l’on s’assoit à de grandes tables parmi des inconnus cachés derrière des ordinateurs portables –, je trouve réconfortants ces lieux qui échappent à tous les principes de l’« art de vivre ». On me dira que mon intérêt n’a rien de bien original, qu’il est devenu plutôt convenu d’aimer le <em>cheap</em>, le <em>vintage</em>, le quétaine. En effet, lorsqu’on se met à analyser la clientèle de ces restaurants, on constate qu’aux communautés d’habitué.e.s s’ajoutent toujours deux ou trois <em>hipsters</em>. Je suis bien consciente du fait que j’appartiens davantage à la seconde qu’à la première catégorie, mais je persiste à croire que ma présence et celle de mes homologues n’est pas qu’ironique, qu’elle ne l’est pas du tout, en fait. La nourriture grasse et salée qu’on y sert évoque les spécialités de nos grands-mères, qui ont appris à cuisiner bien avant l’avènement du grano-bio-sans gluten. La décoration qui ne semble pas avoir été refaite depuis les années 90 rappelle celle des endroits où nous allions manger en famille après les concerts de Noël ou le premier jour des vacances d’été, et c’est cette familiarité que nous recherchons en passant la porte d’un <em>diner</em>.</p>
<p>J’ai aussi pris l’habitude de fréquenter ces institutions locales parce que je trouve le contact avec les serveuses qu’on y rencontre sincèrement agréable. Elles correspondent à un profil bien connu, celui de la « vieille serveuse »<em> </em>: âge respectable (la cinquantaine, si ce n’est pas la soixantaine), fort accent québécois, voix de fumeuse, teinture, permanente, maquillage prononcé. Elles s’appellent Lucile, Monique, Carmen, Réjeanne, et pratiquent leur métier depuis des décennies, du moins c’est ce que leurs gestes assurés et efficaces laissent croire. Je devine que leur vie a peu à voir avec la mienne, mais la familiarité avec laquelle elles s’adressent à moi me paraît toujours à propos. De temps en temps, l’une d’entre elles m’appelle « ma belle », et même si je comprends que ce n’est qu’une forme de courtoisie, même si je me doute bien qu’elle ne me trouve pas plus jolie qu’une autre, je ne peux m’empêcher de le prendre comme un compliment. Lorsque je les regarde sillonner la salle à manger les bras chargés d’assiettes, le pas preste et le brushing toujours en place, j’aime penser qu’elles ont quelque chose d’utile, peut-être même d’essentiel à m’apprendre sur la féminité.</p>
<p style="text-align: center;">٭٭٭</p>
<p>Je repense souvent à Diane, une des serveuses du Roi du Smoked Meat, à la Plaza St-Hubert, que j’ai vue pour la première fois alors que je terminais une soirée bien arrosée autour d’une poutine avec des amies. C’était un vendredi soir, vers deux ou trois heures du matin, et l’endroit était presque désert. Alors que, durant le jour, le restaurant est rempli de familles et de couples de personnes âgées, les quelques tables occupées ce soir-là l’étaient par des groupes de jeunes adultes ivres qui s’esclaffaient un peu trop fort ou somnolaient sur les banquettes rouge vif. Diane, elle – nous ne nous sommes jamais présentées, mais sur ma facture, on m’annoncerait que j’avais été servie par elle –, prenait les commandes, nettoyait les tables et distribuait les bons plats aux bonnes personnes avec une énergie déroutante. Sans jamais perdre patience devant nos hésitations et nos questions sur le menu, elle notait assidûment dans son carnet chacune de nos demandes spéciales : les extras fromage, les rondelles d’oignons substituées aux frites, les « pas de <em>pickle</em> s.v.p. ». Entre deux interactions avec des client.e.s, elle fredonnait avec un sourire au coin des lèvres les ballades populaires diffusées dans les haut-parleurs de mauvaise qualité. Elle avait le teint pâle, des débuts de cernes autour des yeux, mais rien dans ses expressions ne laissait deviner la fatigue ou la lassitude, et même si elle devait avoir plus du double de notre âge, j’ai pensé qu’elle nous survivrait.</p>
<p>Son service respectait toutes les règles de bienséance, mais sa politesse n’avait rien de maniérée ni de machinale. Elle nous a saluées chaleureusement à notre arrivée et à notre départ, est revenue à notre table pour remplir nos verres d’eau et nous demander si « tout était beau » juste assez souvent pour nous mettre à l’aise et s’assurer que nous ne manquions de rien. Son « comment ça va, les filles? » n’appelait pas de grands épanchements, mais dénotait tout ce qu’il faut d’enthousiasme pour qu’on se sente bienvenues. Ses manières d’être incarnaient une bienveillance presque maternelle. En même temps, son ton un peu sec et expéditif imposait un certain respect, marquait clairement la limite de son dévouement. Elle faisait preuve d’une amabilité qui dépassait largement ce qu’on attend d’une serveuse au milieu de la nuit, mais quelque chose en elle nous avertissait : « Pas le temps de niaiser. » Elle nous a toutes tutoyées; faire autrement aurait tenu de l’hypocrisie. Non seulement elle avait plus que l’âge d’être notre mère, mais elle nous connaissait sans nous connaître : des groupes de jeunes universitaires éméchées, elle devait déjà en avoir servi quelques-uns depuis le début de son <em>shift</em>, et des centaines, voire peut-être des milliers dans sa vie. Les attentions dont elle faisait preuve avaient été maintes et maintes fois répétées. Elle ne s’en cachait pas, ne nous permettait pas d’ignorer le caractère routinier de son travail, n’essayait pas de nous faire sentir plus spéciales que nous ne l’étions en réalité, mais cela ne diminuait en rien la valeur de ses égards. Au contraire, cela les rendait plus honnêtes.</p>
<p style="text-align: center;">٭٭٭</p>
<p>Une part importante de l’éthos des serveuses de <em>diner </em>relève, justement, de cet effet de réitération. Au cours d’une discussion sur la pluie et le beau temps avec Guylaine, ma serveuse préférée du Sommet, j’ai laissé sous-entendre que je me considérais comme une « habituée de la place ». Elle m’a regardée d’un air sceptique. J’ai alors compris que la notion d’habitude avait un sens bien relatif. Faut croire que, dans ce genre de restaurant, le fait de venir se payer un spécial déjeuner toutes les deux semaines n’est pas suffisant pour faire partie de la famille. C’est vrai qu’en portant attention aux personnes assises aux tables voisines, je pouvais observer une série de codes et de traits récurrents auxquels j’échappais décidément. L’endroit était essentiellement fréquenté par des personnes âgées – seules ou en couple – qui écoutaient les nouvelles télévisées diffusées sur les écrans accrochés au haut des murs en grignotant un seul œuf et deux toasts à la confiture et en sirotant un café. Leur attachement au lieu avait sans doute peu à voir avec la nourriture en tant que telle – manger la même chose à la maison n’aurait pas demandé beaucoup d’efforts et aurait coûté dix fois moins cher. Non, l’attachement tenait d’une sorte d’intimité installée au fil des repas. Alors que je devais à chaque visite redéfinir la composition de mon déjeuner – choix de viande, cuisson des œufs, couleur du pain –, je me rendais compte que Guylaine et ses collègues prenaient la commande d’une bonne partie de la clientèle en lançant simplement : « Comme d’habitude? » Elles savent qui sucre son café et qui y met du lait, se souviennent qu’untel n’aime pas les oignons et qu’une autre remplace généralement ses fèves au lard par du creton. Par cette faculté à retenir ce type de détails qui font le confort de chacun.e, elles jouent un rôle plus significatif qu’on ne serait portés à le croire dans les journées des habitué.e.s.</p>
<p>Malgré l’atmosphère familiale et sans prétention de ces petits restaurants de quartier, les serveuses y sont généralement bien mises. Vêtements de travail sobres et féminins (souvent des chemises et des pantalons foncés), cheveux teints et soigneusement coiffés, ongles manucurés, bijoux légèrement clinquants : leur apparence témoigne le plus souvent d’un soin, d’un souci d’élégance. Elles se « mettent belles ». Toutefois, je n’ai jamais vu aucune d’entre elles – et dieu sait que je me suis mise à les observer assidûment le jour où l’idée m’est venue d’écrire ce texte – se faire aguichante. Le charme des Guylaine, des Diane et de leurs consœurs ne relève pas de rapports de séduction, mais bien de cette proximité faite d’attentions et de gestes simples grâce auxquels elles confèrent aux échanges fonctionnels que sont les commandes de repas une dimension plus personnelle, plus humaine. Le métier de serveuse est rarement associé au <em>care</em>, mais en s’intéressant aux formes d’attentions subtiles, parfois à peine visibles que déploient les serveuses au quotidien à travers des tâches et des échanges qui paraissent <em>a priori</em> strictement fonctionnels, on constate que leur travail dépasse de loin le service.</p>
<p>Même si mes visites au Sommet et au Roi du Smoked Meat sont ponctuelles, même si elles ne sont que des sorties parmi tant d’autres dans mon emploi du temps, j’y trouve un réconfort particulier, qui tient à une tension subtile entre attention et impersonnalité. Les milieux culturels et académiques où j’évolue sont régis par la recherche de reconnaissance individuelle et de capital symbolique. J’ai souvent l’impression de participer, quotidiennement, à une course au mérite et à l’originalité, et je trouve quelque chose d’apaisant dans ces espaces où l’amabilité est accordée sans trop de distinction. La gentillesse des serveuses de <em>diner </em>est admirable, justement, du fait qu’elle est démocratique, qu’elle est accordée de manière presque indifférenciée, à quiconque fait preuve d’une cordialité et d’un savoir-vivre minimaux.</p>
<p style="text-align: center;">٭٭٭</p>
<p>Parmi mes lectures féministes les plus marquantes des dernières années figure certainement l’essai de Berveley Skeggs <em>Des femmes respectables : classe et genre en milieu populaire</em>. La sociologue britannique y consigne des observations et des réflexions développées à partir d’une série d’entretiens menés pendant plus d’une dizaine d’années auprès de quatre-vingt-trois jeunes femmes issues de la classe ouvrière défavorisée. Au cours de ces entrevues sont abordées, entre autres, les questions des rapports au corps, à la sexualité, à l’identité féminine, à la conjugalité. Skeggs convoque la notion de « respectabilité » pour décrire une insécurité qui anime la majorité de ces femmes tout au long de leur vie et qui conditionne leurs choix de vie comme leurs manières de parler et de se vêtir : l’angoisse du jugement d’autrui, la peur de paraître inconvenantes ou incompétentes, celle de ne pas être considérées comme dignes d’égards. Alors que la « respectabilité » s’acquiert sans effort, de façon presque intuitive pour celles qui appartiennent à des groupes sociaux éduqués, la quête de légitimité et de reconnaissance implique, pour celles qui proviennent de classes sociales stigmatisées, tout un travail de « construction de soi » qui traduit un rapport souvent conflictuel aux normes de la « féminité ». Selon Skeggs,</p>
<blockquote><p><span style="font-size: 10pt;">[l]a féminité exige la mise en œuvre de dispositions de classe, de formes de conduite et de comportement, de formes culturelles qui ne sont pas celles de ces femmes : il y a peu de chances qu’elles fassent preuve de la  « divine maîtrise de soi », manière d’être qui repose sur des dispositions  « féminines » telles que le silence, l’invisibilité, l’immobilité et le calme <a href="#_ftn1" name="_ftnref1">[1]</a>.</span></p></blockquote>
<p>L’auteure explique qu’une grande partie des femmes auprès de qui elle a mené son projet de recherche ont fini par abandonner à un moment ou à un autre l’idée d’avoir l’air séduisantes par crainte d’être déplacées, pour définir plutôt leur féminité à travers l’affirmation d’un « soi dévoué », c’est-à-dire en développant une grande capacité d’empathie et en se dédiant au bien-être d’autrui.</p>
<p>Je ne crois pas qu’il soit possible de développer une compréhension sensible et originale du monde en plaquant des concepts sociologiques sur les réalités qui nous entourent, mais je ne peux que me rappeler les thèses de Berverley Skeggs lorsque j’observe les vieilles serveuses de <em>diner</em>. Guylaine m’a confié une fois qu’elle pratiquait son métier depuis plus de quarante ans, qu’elle avait été embauchée à 18 ans dans une brasserie de la rue Ontario, et qu’elle avait travaillé depuis dans pratiquement tous les restaurants du quartier. En réponse à mon air impressionné, elle a tenu à me préciser que son long parcours professionnel n’avait rien d’exceptionnel : « être serveuse, c’t’une carrière, tsé! » Je me demande de quoi avait l’air Guylaine quand elle était jeune femme, si elle adoptait des airs suggestifs devant les clients, et si elle a fini par convenir, à un stade de sa vie, qu’elle n’avait « plus l’âge pour ça ». Si c’est la peur d’avoir l’air vulgaire ou bien une bienveillance spontanée, une simple assurance décomplexée qui l’incitent à ces attitudes presque maternelles. Si elle a dû affronter des regards condescendants et des commentaires dégradants avant de développer cette cordialité sans complaisance qui inspire le respect. Je peux uniquement imaginer les dilemmes et complexes qui habitent Guylaine, Diane, et les autres serveuses de leur âge. Je ne sais pas si en mettant les pieds dans leurs restaurants, avec mes grosses lunettes <em>vintage</em> et mon exemplaire du <em>Devoir</em>, je participe du rapport de force implicite qui rend si précaire la « respectabilité » de certaines femmes. Sans supposer que ma fascination est réciproque, j’aime penser qu’elles regardent avec une pointe d’amusement les filles comme moi qui sortent déjeuner en pyjama le samedi midi et gardent leur tuque à l’intérieur pour cacher leurs cheveux gras. Leur sollicitude est peut-être symptomatique d’impératifs et de prescriptions auxquelles se conforment, consciemment ou non, ces femmes. Peut-être suis-je idéaliste, mais j’ai envie de croire que leur cause ne diminue pas l’importance de ces façons de faire qui définissent l’éthos d’une bonne serveuse de <em>diner</em>. Que c’est une reconnaissance implicite de la nécessité même de ces marques d’égards qui donne aux vieux habitués comme aux jeunes <em>hipsters</em> l’envie d’y retourner encore et encore.</p>
<hr />
<p><a href="#_ftnref1" name="_ftn1">[1]</a> Beverley Skeggs, <em>Des femmes respectables. Classe et genre en milieu populaire</em>, Marseille, Agone, coll. « L’ordre des choses », 2015, p. 197.</p>
<p>Cet article <a href="/la-bienveillance-en-extra/">La bienveillance en extra</a> est apparu en premier sur <a href="/">FRANCOISE STEREO</a>.</p>
]]></content:encoded>
					
		
		
		<post-id xmlns="com-wordpress:feed-additions:1">3656</post-id>	</item>
		<item>
		<title>Vignettes de combat</title>
		<link>/vignettes-de-combat/?utm_source=rss#038;utm_medium=rss&#038;utm_campaign=vignettes-de-combat</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Marie-Michèle Rheault]]></dc:creator>
		<pubDate>Fri, 21 Dec 2018 03:00:27 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[10 Madame/Matante]]></category>
		<guid isPermaLink="false">/?p=3707</guid>

					<description><![CDATA[<p>LE COLLECTIF FRANÇOISE STÉRÉO Illustration : Nadia Morin &#160; « Que resterait-il de la magie de l’enfance si l’apport de nos mères, grand-mères, tantes ou autres femmes en était effacé? » MamZell Tourmente, « Une critique féministe des lutins de Noël : de la magie à l&#8217;invisibilisation des femmes » « — Mon Dieu, que vous êtes donc mal embouchée, [&#8230;]</p>
<p>Cet article <a href="/vignettes-de-combat/">Vignettes de combat</a> est apparu en premier sur <a href="/">FRANCOISE STEREO</a>.</p>
]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<h3><a href="/wp-content/uploads/2018/12/Helene-Nazon_La-liste.png"><img decoding="async" class="alignnone wp-image-3662 size-full" src="/wp-content/uploads/2018/12/Helene-Nazon_La-liste.png" alt="" width="1500" height="2220" srcset="/wp-content/uploads/2018/12/Helene-Nazon_La-liste.png 1500w, /wp-content/uploads/2018/12/Helene-Nazon_La-liste-203x300.png 203w, /wp-content/uploads/2018/12/Helene-Nazon_La-liste-768x1137.png 768w, /wp-content/uploads/2018/12/Helene-Nazon_La-liste-692x1024.png 692w" sizes="(max-width: 1500px) 100vw, 1500px" /></a></h3>
<h3 style="text-align: right;">LE COLLECTIF <em>FRANÇOISE STÉRÉO</em></h3>
<p>Illustration : Nadia Morin</p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: right;">« Que resterait-il de la magie de l’enfance si l’apport de nos mères,<br />
grand-mères, tantes ou autres femmes en était effacé? »<br />
MamZell Tourmente, « <a href="http://mamzelltourmente.blogspot.com/2018/12/une-critique-feministe-des-lutins-de.html" target="_blank" rel="noopener">Une critique féministe des lutins de Noël :<br />
</a><a href="http://mamzelltourmente.blogspot.com/2018/12/une-critique-feministe-des-lutins-de.html" target="_blank" rel="noopener">de la magie à l&rsquo;invisibilisation des femmes</a><a href="http://mamzelltourmente.blogspot.com/2018/12/une-critique-feministe-des-lutins-de.html" target="_blank" rel="noopener"> »</a></p>
<p style="text-align: right;">« — Mon Dieu, que vous êtes donc mal embouchée, Madame Brouillette!<br />
Regardez-moi, j’perle bien, puis j’m’en sens pas plus mal! »<br />
(Lisette de Courval)<br />
Michel Tremblay,<em> Les belles-sœurs </em></p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Quand Laurence Côté-Fournier nous a proposé de diriger un numéro sur le thème de la « madame » et de la « matante », nous avons été intriguées. Il nous semblait évident qu’il y avait dans ces deux archétypes quantité de représentations à déconstruire et à analyser, qui pourraient contribuer à faire éclater ce que Laurence soulignait de manière juste, dans son appel de textes, les contraintes liées à ces deux « devenir-vieille ». Mais les spectres de la madame et de la matante sont complètement hors champ pour beaucoup de femmes. La crainte d’en devenir une ou d’être perçue comme un de ces deux antimodèles est un vécu spécifique, qui résonne surtout chez des femmes jeunes, blanches, éduquées, et qui évoluent dans des milieux où le rapport individuel à la culture joue beaucoup dans la considération des pairs. Bref, nous savions que ce numéro serait, pour plusieurs, libérateur, qu’il toucherait aussi à des questions d’identité et d’image de soi très profondes et personnelles, et qu’il donnerait lieu à une prise de parole collective forte qui pourrait ébranler un peu ces symboles. Nous savions aussi que ce numéro présenterait un groupe d’autrices relativement homogène, et au profil particulier. Mais les ethnologues le savent : ce n’est pas la taille d’une communauté qui détermine la valeur de son expérience du monde. Ajoutons que si les femmes que nous accueillons à cette occasion ne sont pas particulièrement privées de parole (la plupart proviennent du milieu littéraire, maîtrisent l’écrit, et jouissent de tribunes), elles peuvent rarement s’exprimer sur ces enjeux.</p>
<p>Le texte de présentation de Laurence met bien en valeur les textes de ce numéro et propose un tour d’horizon des sujets qui y sont abordés, tout en établissant entre eux les liens qui s’imposent. Nous proposons ici un panorama décousu des angles morts de ce numéro, des ébauches de sujets qui auraient pu se trouver dans ce numéro, des thèmes transversaux sous-entendus par la plupart des textes, mais jamais nommés, un complément de réflexion, des pistes pour la suite.</p>
<p style="text-align: center;"><strong>***</strong></p>
<p>La culture médiatique regorge de figures de matantes, toutes moins enviables les unes que les autres. La matante qui manque d’assurance, qui roule trop lentement sur l’autoroute, qui massacre la syntaxe, qui est facilement choquée par ce qui sort des convenances et de la culture consensuelle, la matante craintive et fermée d’esprit. Il y a aussi la matante exubérante, qui, elle, a un peu trop d’assurance : elle parle trop fort, son parfum sent fort aussi, elle lève un petit peu trop le coude, elle s’intéresse trop aux hommes; elle est, de manière générale, complètement désinhibée. Entre ces deux extrêmes, on retrouve la jeune (ou future) matante, tout sauf <em>cool</em>, ainsi étiquetée pour ses goûts ou parce qu’elle mène une vie rangée, la matante fatigante, trop maternelle envers des gens qui n’en demandent pas tant, la matante pincée, rigide et stricte, et on en passe. Bref, la tante, c’est un peu comme la mère : elle est toujours trop ou pas assez.</p>
<p>Par souci d’honnêteté et d’ÉQUITÉ, faisons tout de même remarquer que la figure du mononcle n’est pas plus reluisante. Attention, cependant : le mononcle a beau être ridicule, cochon ou raciste, ça ne l’empêche pas d’avoir du pouvoir, et d’être, par exemple, un homme d’affaires, un avocat ou un député. Or, la matante, elle, est ridiculisée <em>précisément </em>pour les dimensions de sa vie sur lesquelles elle exerce un certain pouvoir : son apparence, son comportement, ses goûts… Combien de fois a-t-on posé, dans la critique culturelle, le poids des matantes, en tant que public, comme un problème?</p>
<p>Cette figure repose pourtant sur un type de lien familial fort et riche. La filiation avec la tante, qu’elle soit par le sang, par alliance ou par amitié (on est parfois comme une tante pour les enfants de nos ami.e.s les plus proches) est un lien le plus souvent bienveillant, complémentaire au rôle de parent, car moins fondé sur l’autorité. Que ces représentations négatives de la matante nous disent-elles de notre rapport à la famille élargie, en particulier aux femmes qui la composent?</p>
<p style="text-align: center;">***</p>
<p>Certaines n’aiment pas se faire appeler « madame ». Nous proposons par ailleurs d’interdire au personnel médical de s’adresser aux mères en remplaçant « madame » par « maman ».</p>
<p style="text-align: center;">***</p>
<p>L’arrivée imminente de Noël vient rappeler à celles qui l’auraient oublié que le travail domestique et le <em>care</em> ont un genre. Dans plusieurs des textes de ce numéro, ce constat est sous-jacent; s’y déploient des représentations de femmes (matantes ou madames) qui normalisent le travail émotif, domestique et de reproduction, ainsi que le monde de l’esthétique (celle qui ne relève pas du monde de l’art) comme étant féminins. C’est évidemment pour s’en distancer, pour montrer comment tout cela est vécu comme une injonction, et comment ne pas s’y identifier, même volontairement, vient avec son lot de jugements et de sentiments d’échec. Il ne faudrait cependant pas oublier que ne pas se conformer aux normes de genre est un luxe que toutes ne peuvent se payer, que pour d’autres, il s’agit d’un combat mené dans l’adversité complète et qui les expose à la violence.</p>
<p style="text-align: center;">***</p>
<p>« Madame » est un titre de civilité qui a longtemps désigné la femme mariée. Aujourd’hui, le terme est employé dans le cadre de relations distantes, plus formelles, en dehors de la sphère familiale et intime (on n’appelle plus sa belle-mère « madame »). Il n’est cependant pas nécessaire d’en faire usage envers une femme pour se la représenter comme une madame. Alors qu’il est possible de décliner la madame en fonction de son capital économique (des madames, voisines, des <em>Belles-sœurs</em> jusqu’à la madame PDG, et tout ce qu’il y a entre les deux), la matante, elle, semble exister totalement en dehors de ces considérations. Les madames et les matantes que nous nous plaisons à imaginer ont cependant une chose en commun : elles sont des figures étroites, bien circonscrites qui, dans leurs incarnations « négatives », représentent l’altérité totale. Elles sont des antimodèles, sur lesquelles on reporte tout ce qu’on n’est pas et ce qu’on ne veut pas être, ou ce que l’on devient malgré soi. En ce sens, elles portent en creux les fondements de l’identité de nos identités, fondements qui sont remis en question à mesure que leurs circonstances de vie se transforment, que le temps passe.</p>
<p>Il n’y a pas de madame PDG dans ce numéro, pas de riche matante adepte du golf ou propriétaire d’un yacht.</p>
<p>On veut toutes devenir une vieille hippie riche. Ou vivre dans un roman de Jane Austen, c’est selon.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Cet article <a href="/vignettes-de-combat/">Vignettes de combat</a> est apparu en premier sur <a href="/">FRANCOISE STEREO</a>.</p>
]]></content:encoded>
					
		
		
		<post-id xmlns="com-wordpress:feed-additions:1">3707</post-id>	</item>
	</channel>
</rss>
